DEDICACE
Bie?i mieux que Vaube rose annonçant la lumière, Tu m'as ouvert le ciel en répandant sur moi Le blond rayonnement de la beauté première; Je ne voyais pas Dieu ; mais je te voyais, toi !
La fraise qui rougit et tombe sur la mousse, La pêche mûrissant sur Vespalier qui rit, Kont pas de tons plus vifs ni de senteur plus douce Que la double colline où notre amour fleurit.
La neige que Ihiver sème dans la vallée
Est moins blanche et moins rose aux derniers feux du jour
Que ton flanc chaste et doux quand, tout échevelée,
Un rayon amoureux te baise avec amour.
La grenade qui s' ouvre aux soleils d'Italie N'est pas si gaie encore à mes yeux enchantés Que ta lèvre enlf ouverte, ôma belle folie! Oîi je bois à longs traits le vin des voluptés.
La biche qui s'enfuit à travers la ramée
Quand elle entend au bois la chasse et ses grands bruits
Ne court pas aussi vite, ô pâle bien-aimée !
Que mes désirs courant à ta branche de fruits.
Mais pourtant, quand tes yeux, encor baignés d'ivresse, Se tournent vers le ciel d'où mon cœur est banni. Je dépasse l'amour, ô belle charmercsse! Et mon âme en chantant monte vers l'infini.
L'ARBRE DE LA SCIENCE
Il était une fois une bonne vieille qui portait d'une main une cruche pleine d'eau et de l'autre un réchaud tout allumé.
— Où allez-vous, ma bonne vieille?
— Je vais brûler le paradis et éteindre Tenfer, afin que je ne puisse aimer Dieu que pour lui-même.
Je ne connais pas une femme capable d'apporter une cruche pleine d'eau et un réchaud tout allumé pour éteindre l'enfer et brûler le paradis de l'amour.
Ce n'est pas l'homme, c'est l'amour qui est aimé pour lui-même.
Les anciens ont représenté Vénus toute nue, non pas seulement parce qu'elle était belle ainsi, mais parce que l'amour n'a rien de caché pour l'amour.
Ce qui a coouronné le chef-d'œuvre de l'abbé Prévost, c'est ce rayon de poésie tombé du soleil des déserts sur le sable qui recouvre à jamais ce qui fut Manon Lescaut. Sans l'Océan, sans la Louisiane, sans cette douleur suprême de Desgrieux, idéalisée par ce paysage qui touche à l'infini, Manon ne vaudrait guère plus que toutes ces filles de Saint-Lazare qui s'en vont tous les jours et tous les soris dans la fosse commune du cimetière et du vaudeville.
L'amour change de masque, d'esprit, de cœur et d'âme, en changeant de pays. Le bréviaire de l'amour à Paris ne serait pas à Hispahan le bréviaire de l'amour. Bien mieux, un Français ne serait pas amoureux à Hispahan d'un amour parisien. Une Persane qui viendrait habiter les Champs-Elysées y vivrait dix ans sans devenir plus expansive : elle se renfermerait dans sa salle de bains, les stores baissés ; elle se renfermerait en elle-même, le voile sur les yeux. C'est surtout l'amoureux qui emporte sa patrie à la semelle de ses souliers. Si on veut aller plus loin dans le contraste, on reliia la vingt-quatrième lettre persane écrite par Montesquieu, un jour qu'il recherchait les lois de l'esprit :
c( Que vouscles heureuse, Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats empoisonnés, où l'on ne connait ni la pudeur ni la vertu 1 Que
vmis êtes heureuse ! Vous vivez dans mon sérail comme dans le séjour de l'innocence ; inaccessible aux aU/^ntats de tous les humains, vous vous trouvez avec joie dansuneheiireuse impuissance de faillir; jamais homme ne vous a souillée de ses regarda lascifs; votre beaupère même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu votre belle bouche ; vous n'avez jamais manqué de vous attacher un bandeau sacré pour la couvrir. Heureuse Roxane I quand vous avez été à la campagne, vous avez toujours eu des eunuques, qui ont marché devant vous, pour donner la mort à tous les téméraires qui n'ont pas fui votre vue ; moi-même à qui le ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle peine n'ai-je pas eue pour me rendre maître de ce trésor que vous défendiez avec tant de constance 1 Quel chagrin pour moi dans les premiers jours de notre mariage de ne pas vous voiri Et quelle impatience quand je vous eus vue!' vous ne la satisfaisiez pourtant pas ; vous l'irritiez au contraire par les refus obstinés d'une pudeur alarmée ; vous me confondiez avec tous ces hommes à qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour oit je vous perdis parmi vos esclaves, qui vous trahirent et vous dérobèrent à mes recherches? Vous souvient-il de cet autre où, voyant vos larmes impuissantes, vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, lorsque tout^'S les ressources vous manquèrent, de celle que vous trouvâtes dans votre courage? Vous mîtes le poignard à la main, et menaçâtes d'immoler un époux qui vous aimait, s'il continuait à exiger de vous ce que
vous chérissiez plus que votre époux uicnie! Deux mois se passèrent dans ce combat de l'amour et de la vertu ; vous poussâtes trop loin vos chastes scrupules; vous ne vous rendîtes pas mAme après avoir été vaincue; vous défendîtes jusqu'à la dernière extrémité une virginité mourante ; vous me regardâtes comme un ennemi qui vous avait fait un outrage, non pas comme un époux qui vous avait aimée ; vous fûtes plus de trois mois, que vous n'osiez me regarder sans rougir ; votre air confus semblait me reprocher l'avantage que j'avais pris; je n'avais pas môme une possession tranquille; vous me dérobiez tout ce que vous pouviez de ces charmes et de ces grâces; et j'étais enivré des plus grandes laveurs, sans en avoir obtenu les moindres.
« Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous n'auriez pas été si troublée , les femmes y ont perdu toute retenue, elles se présentent devant les hommes à visage découvert, comme si elles voulaient demander leur défaite ; elles les cherchent de leurs regards ; elles les voient dans les mosquées, les promenades, chez elles-mêmes; l'usage de se faire servir par des eunuques leur est inconnu ; au lieu de cette noble simplicité et de cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on voit une impudence brutale, à laquelle il est impossible de s'accoutumer.
« Oui, Uoxane, si vous étiez ici, vous vous fmitiriez outragée dans l'affreuse ignominie où voire sexe est descendu, vous fuiriez ces abominables lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite, où vous trouvez l'innocence, ou vous (tes sûre de vous-memC; où nul
péril ne vous fait trembler, où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de perdre jamais l'amour que vous me devez.
« Quand vous relevez l'éclat de votre teint par les plus belles couleurs, quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus précieuses, quand vous vous parez de vos plus beaux habits, quand vous cherchez à vous distinguer de vos compagnes par les grâces de la danse et par la douceur de votre chant; que vous combattez gracieusement avec elles de charmes, de douceurs et d'enjouement, je ne puis pas m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et, quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les miens, que vous vous insinuez dans mon cœur par des paroles douces et flatteuses, je ne saurais, Roxane, douter de votre amour.
« Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur teint, les ornements dont elles se parent, les soins qu'elles prennent de leur personne, le désir continuel de plaire qui les occupe, sont autant de taches faites à leur vertu, et d'outrages à leur époux.
« Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite devrait le faire croire, et qu'elles portent la débauche à cet excès horrible, qui fait frémir, 4le violer absolument la foi conjugale ; il y a bien p3j de femmes assez abandonnées pour porter le crime si loin; elles portent toutes dans leur cœur un certain caractère de vertu, qui est gravé, que la naissance donne, et que l'éducation affaiblit, mais ne détruit pas; elles peuvent bien se rejâ-
e L'AMOUR
cher des devoirs extérieurs que la pudeur exige : mais, quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature se révolte. Aussi, quand nous vous enfermons si étroitement, que nous vous faisons garder par tant d'esclaves, que nt3u s gênons si fort vos désirs lorsqu'ils volent tro|) loin, ce n'est pas que nous craignions la dernière infidélité, mais c'est que nous savons qne la purteté m saurait être trop grande, el que la moindrîè tache peut la corrompre. »
Comme nous avons mis des robes à nos phrases depuis M. le président Secondât de Montesquieu I
Si l'amour dénoue la ceinture de la vertu, c'est qu'il sait que l'envers de sa robe n'est pas de la mémo étoffe que l'endroit. L'amour s^habille toujours avec la doublure.
Quand on joue à ï'amour avec une femtne, il faut
bien cacher èqs cartes.
C'est àveic la cbiîrtisane qu'on apprend à connaître la temme vertueuse; c'est avec la femme vertueuse qu'on apprend à connaître la courtisane. Toutes les deux ont leur romah écrit jpar l'amour : l'amour divin et l'amour profane. Mais bù s'arlêlfe l'amour divin? Où commence Tàmonr profane? Tout fest dans tout.
Pascal ne ucfondail-il pas à sa sœur de caresser ses ciifanls? Madeleine, toute souillée encore des orages de la volupté, ne donnait-elle pas un baiser virginal au pied de la croix?
Une femme d'esprit disait : « Est-ce Lien vrai mensonge-là?» En eflét, les femmes ont si Lien brouillé le mensonge avec la vérité, qu'il y a toujours dans leurs mensonges un peu do vérité, et dans leurs vérités un peu de mensonge*
LA
MARGUERITE EFFEUILLEE
Les crimes de l'amour sont-ils des crimes? C'est la folie qui les commet.
On m'a remis tout à l'heure, aux archives de la petite ville de Bruyères, les pièces d'un jugement horrible dont Walter Scott, avec sa merveilleuse poésie, eût fait un beau roman. Pour moi, je me contente de raconter celte cause, digne d'être célèbre, en simple historien qui éciit sur pièces authentiques.
N'cst-il pas curieux d'assister scène par scène à un procès criminel du seizième siècle, jugé sans appel par le maire d'une petite ville qui avait droit de haute justice?
La première pièce est un procès-verbal d'enquête scellé aux armes de Bruyères, signé et paraphé pur tous les ayants droit, pour me servir an terme conr^acré. Par celle enquête, nous voyons un paisible intérieur de
paysan vivant sans peine de sa moisson et de sa vendange. Pas lin seul meuble de luxe ; c'est la simplicité patiiarcale; mais au moins la sombre misère n'est jamais? entrée là.
C'est le soir du 25 novembre 1676; le couvre-feu vient de sonner; lèvent d'automne bat les contre-vents; dans une grande cheminée qui semble élevée par des géants se consument quelques racines de hêtre ; une lampe de fer, pendue à un clou dans la cheminée, éclaire faiblement la chambre, oii se dessinent les ombres des maîtres du logis. L'bomme tisonne le feu, la femme file à la quenouille ; ils devisent presque tout bas. Que disent-ils? Ils n'ont qu'une fille ; sans doute ils parlent de leur fille. ?]lle est belle, elle a vingt-deux ans, elle aura une belle vigne en dot; il est bientôt temps de la marier; mais, hélas 1 les vendanges sont faites.
Après quelques mots sans suite, le père Jehan Meurice et la mère Cyrille de Vesne se regardent en silence, un triste silence. A chaque coup de vent, à chaque bouffée de fumée, à chaque bruit du dehors, ils tressaillent et soupirent. La voix du pressentiment parle tristement à leur âme.
Cet homme a cinquante ans ; il a passé sa jeunesse à un travail sans merci. L'heure est venue pour lui de se reposer un peu, de respirer au haut de la montée, de v':'ir le soleil couchant; il a planté, il a bâti, •il a agrandi le petit héritage de son père ; ses vignes sont le>s plus belles du coteau ; sa maison élève hardiment un beau pignon sur la grand'rue; son jardin produit des
pêches dignes de la table d'un grand seigneur, du chanvre pour le vôlir, lui et les siens, des roses pour purer sa fille les jours de fêle. Mais, hélas î toutes ces richesses, cette vigne dorée, celte maison égayée par fcis jardin, cette belle fillb Iqul se parié de roses^ loules ces richesses qui éoht h poëmé de cet homme, le livre qu'il feuillette chàique jotir, la poésie qui va rayonné^" sur sa vieillesse. Sont-elles à lui pbur longtehips? les bétiédictions Au ciel le feuivront-elles jiisqu'à la lonlbe?
Cependant la femme (lie toujours, toujidiirs rhoHiiiië tîsoniie le feu qui s'éteint. Un bruit de pas se fait eiitcildrè.
i^ QUI vient là? dit Jeah Meurice.
— Je tremble, dit Cyrille de Vesne.
— C'ë'st p'eut-ètré Marguerite, qui revient de la véllléii avec Hbli'e coUsin Piert-e du Sonnoy.
— Hélas ! murmure la mère en laissant tomber fea qUehoUillfe.
A cet instant la porte s'ouvrit bruydinmbht. Uii hohlhie entra d'un air iHste et grave : c'était lié iuaire cl justicier de Bruyères, Jacques Buvry, VieillàM encoris vert, qUdltjUe uti pfeu penché en avant, tonime ces édifices anciens qui menacent ruine. 11 fut éuivi de ClâUde Lëriîilnicl:', soii lieiitënant, nbtailré ètgardë-scfel du roi, de Jehdh Vieillard, avant-juré, de Charles Royez, pt-ocufëUr fiscal de la ville, d'Antoine Clément, grëlTier, enfin d'une sage-fetnhie et d'un sergëht.
Jehan Meurice se leVa et s'inclina devùilt cette Suite d'hommes huirs, comme On disait alols. H joua la Surprise le mieU^c (Ju'il put, leS reganlaiU l'un après
COMBIÎ'] IL EST 11
l'autre avec de grands yeux* élonnés. Les \isileurs nocturnes ne se liâlèrent pas de parler. Le sergent et la sage-femme placèrent des chaises de paille en demicercle au milieu de la chambre. Chacun s'assit en silence, observant les physionomies de Jehan Meuiice et de sa femme.
^— Que voulez-vous? demanda le vigneron avec un peu d'impatience.
— ^ iJne table, dit le procureur.
La femme du vigneron se leva lentement, plus morte qde vive, déposa sa quenouille sur un bahut, où brillaient aux reflets de la lampe une douzaine de plats d'étain, s'avança de l'autre côté de la cheminée et prit une petite table de noyer sôus une horloge de bois.
— Voilà, messieurs, dit-elle en dressant la table.
— Faut-il vous servir à souper? dit Jehan Meurice, voulant iiiontrei" saris doute qu'il n'avait pas de frayeur.
— Ouais î dit ié 'sergent à la sage-femme, nous allons lui sér^ii', à lui, à sa femme et à sa fdle, un plat dé notre rriélier.
Dès que la table fut dressée, le grelîier y déposa un encrier, Une pluitie et six feuilles de papier timbré à un sol. Ce papier que j'interroge est orné d'une couronne de roi, d'un cœur enflamhié et d^line tleur de lis; do chaque côté de la fleur de lis s*êchappe une gerbe ; le tout est supporté par une banderole où sont écrits ces mots : Bailliage du Vermandoi^.
Enfin le maire et justicier prit la parole.
— Le procureur de notre justice de Bruyères nous a requis de nous transporter ici ta l'effet de connaître h
rcritc sur raecouclicment de Marguerite Mcurice. Obtempérant à celte réquisition, nous sommes venus savoir ce qui s'est passé.
— Rien, dit la mère en pâlissant. Il a couru de mauvais bruits sur notre fille, mais vous savez ce qu'il jaut croire de la méchanceté des commères. Ma fille est à la veillée, filant avec ses compagnes ; voilà tout ce que j'ai à vous dire.
— Faites comparoir votre fille, dit le procureur; elle nous en apprendra sans doute davantage.
— Non, dit Jehan Meurice avec force; je suis le maître dans ma maison ; je ne veux pas que ma fille comparaisse devant vous comme une criminelle. Jamais notre famille n'a subi une pareille humiliation.
— Ne faites pas tant de bruit, Jehan Meurice, dit le maire en frappant du pied sur la dalle. La justice est chez elle partout où elle va. Laissez faire la justice. Si vous vous refusez à nous amener votre fille, je vais or. donner au capitaine des gardes de la chercher et de nous la livrer en la salle de justice. Sachez bien que l'innocence ne se cache jamais.
— Eh ! mon Dieu, la pauvre enfant ne cherche pas à se cacher, murmura la mère. Je vous l'ai dit, elle est à la veillée avec les autres à chanter et à rire. C'est bien la peine, sur de mauvais bruits, de la troubler à cette heure-ci.
— Que notre sergent, reprit le maire, aille la prendre à la veillée.
Jehan Meurice mit son chapeau et marcha vers la porte
— Pour ne pas faire de scandale et ne pas effrayer ma fille, j'y vais moi-mcme,
— Allez, nous vous triendrons compte de la bonne volonté.
Le père sortit sans ajouter un mot. En son absence, les justiciers devisèrent entre eux. Cyrille de Vesne, craignant sans doute d'être interrogée, se donna beaucoup de mouvement pour rallumer le feu, qui s'était éteint. Elle jeta sur les cendres un panier de racines, approcha de la lampe des écorces de bouleau et les porta tout enflammées dans l'âtre. Quoique le feu prît gaiement, elle saisit un soufflet de fer et y mit ses lèvres avec ardeur pour se dispenser de répondre.
Au bout de dix minutes le père revint ; les justiciers virent entrer après lui une grande fiile brune d'une beauté presque majestueuse. Quoique un peu pâlie, soit par le vent aigu de la soirée, soit par la vue des hommes noirs, soit pour une autre raison, elle avait un éclat frappant, ses grands yeux noirs jetaient du feu. Les portraits de Charlotte Corday peuvent vous donner une idée de sa coiffure. Son visage, d'un parfait ovale, respirait je ne sais quelle fierté sauvage tempérée par la douceur des lignes. Jamais fleur de jeunesse ne s'était montrée mieux épanouie. Sa bouche, d'habitude fraîche et jolie, mais un peu moins éclatante ce soirlà, laissait voir en souriant des dents blanches comme le lait ; mais les justiciers ne virent pas les dents de Marguerite.
Cependant tous les regards se portèrent à son corsage. Elle avança fièrement vers la cheminée dans l'at-
tiiude d'une fille qui 11*8 rieii à craindre, ou d'un criminel qui brave son crime et ses juges. Sa taille vX sa gorge emprisonnée dans une brassière bleue à ramages n'indiquaient nullement qu'elle fût coupable du crime dont on l'accusait. Elle eût lutté avec une vierge de quinze ans pour la souplesse et la grâce. Pourtant, en y regardant d'un peu près, le procûreuf fiscal découvrit bien qu'il y avkit en elle un peu de coiilrainte.
Après" avoir regardé à la dérobée les sombres visiteurs, elle dit à son père :
— Vous avez bien de la patience d'écouter tous ces coi'beâiix-ià et de répondre à leur croassement. Ils n'ont rien «à faire ici.
— Silence, dit le maire d'un ton bfet Madeleine- Bîarguerite Meurice, vous êtes accusée par notre procureur, sur des bfuits divers à lui venus, d'être accouchée avàtît-hler et d^avbir étouFlé vôtre enfant.
— Quel conte 1 dit Marguerite s'erîhai'dissàrit de plus en plus. Voyez si j'ai la mine d'une fenime qui vient d'accoucher. J'ai longtemps été souffrarite depuiâ qiié je suis descendue dans le vieux lavoir JDoûr y rouir du chanvre ; l'eau m'a glacée, et j'ai manqué en mourir.
— Dame Marie Avril, reprit le maire sans tenir compte des paroles deMarguerite, nous vous ordonnons, en votre qualité de sage-femme, de dégrafer la brassiùre de cette fille et de lui découvrir les seins.
La sage-femme se leva.
— jamais! s'écria Marguerite en croisant les bras et en pâlissant.
Et, comme la sage-lcmmc voulait la loucher :
— Non, non! repril-ellc d'une voix émue; écrivez, si vous voulez, que je suis coupable, coniiTle vous le dites; condàmuez-moi el ne me touchez paâ.
Jiehan Meurice vint près de sa fille et se t()liri\là v'élà les justiciers d'un air menaçant.
Ce que nous voulons, dit ie maire sans s'émouvoir, noiis le voulons bien, car hous sommes guidés par uii devoir sacre. La justice des hommes avaiit la justicié de Diëti. Ainsi né pehlons paè de temps eh vaihes si-
magreeâ.
— Eh bien, que la justice se fasse, dit le pore ; je \\\S sais rien, mais je riépôilds de rrià fillè.
— Sainte Viergie ! IhurniUra la mère en faisant lô signe de la croix.
Voyant bien qu'il fallait obéir, Mal^guerite dégrafa sa brasâière el découvrit stih sfein en se dctoùrliant ; mais il lui fut enjoint de se retourner devant leà justiciers (entre parenthèse, ne vous sëh\ble-t-il pas que la justice de Bruyères avait un Jifeû de celte curiosité chatouilleuse dont parle Rabel;\is?). Je reproduis ici le passage de l'enquête :
— Avons enjoint à là sâge-fémmc de visiter sùr-lécliaiiijp et etl notre pré^eiice les seins de ladite MargUerito. Laquelle Siige-femmë, )3ressàill lesdils seitis, Uouâ a fait voir qu'il en i^tiHâit ïibondamment du lait, lequel ajjant jûilli jusque sur le papier tenu par noti^ greffier.
En eflet, sur la marge de l'enquête, une ou deux gouttes db lait ont laissé un témoignage pour Ibs races
futures. 0 M;)rgucrite! que n'avez-vous donné ce lait à votre enfant !
Le maire reprit la parole.
— Marguerite, à celte heure, il est hors de doute que vous êtes accouchée avant-hier. Il faut nous dire ce que vous avez fait de votre enfant.
Marguerite, qui était devenue immobile et silencieuse comme une statue, se laissa tomber sur une chaise en sanglotant.
— Si votre fille ne veut répondre, reprit le maire en s'adressant au père et à la mère, répondez donc pour elle.
— Nous ne savons rien, répondit Jehan Meurice; elle a passé l'autre nuit à se plaindre, et, comme je ne suis pas médecin, je n'ai pu y rien faire, je me suis contenté de prier Dieu pour elle.
— Marguerite, encore une fois, qu'avez-vous fait de votre enfant?
Après un silence de mort :
— Venez, dit-elle en se levant.
Elle alluma un falot, et ouvrit la porte du jardin, qui touchait à la maison. Le procureur, le sergent et la sage-femme la suivirent dans le jardin. Le maire, son lieutenant et l'avant-juré demeurèrent « pour observer les gestes desdits Jehan Meurice et Cyrille de Vesne. »
Arrivée dans un coin du jardin, Maaguerite murmura d'une voix mourante, tout en s'appuyant contre le tronc d'un arbre.
— Voyez, là, sous cette pierre.
A la lueur' du falot, le sergent souleva la pierre et
découvrit dans lo sable un petit enfant tout nu ne portant aucun signe de mort violente. La sage-femme le prit dans son tablier.
— Vous l'avez donc tué? demanda le procureur à Marguerite.
— Tuél oh! non, car voilà comment il est venu au monde. Je souffrais comme une martyre, j'étais agenouillée devant mon lit, me croyant à ma dernière heure ; il est venu, je l'ai pris dans mes mains, ne sachant ce que j'avais là. Il était comme vous le voyez.
On rapporta l'enfant à la maison ; on procéda à un long interrogatoire.
« Pendant lequel ladite Marguerite se jetait de côté et d'autre avec desespoir, comme pareillement ledit père et ladite mère. Ensuite de quoi, sur la requête dudit procureur fiscal, nous avons ordonné que les trois accusés demeureraient arrêtés et gardés dans leur maison comme prisonniers jusqu'à ce que les prisons de notre justice fussent en état, pour les y conduire. Nous les avons commis à Nicolas Prud'hom, l'un de nos sergents, à lui enjoint d'en l'aire bonne et fidèie garde, et, à cette fiw, se faire assister d'un autre sergent. »
Ici se clôt l'enquête.
— Ladite Marguerite a fait sa marque après avoir déclaré ne savoir écrire ni signer, dont interpellée.
Cette marque de la pauvre fille est une croix faite d'une main tremblante, croix de sinistre présage. Sous cette croix, il y a la trace d'une larme.
La seconde pièce est un rapport du sergent Nicolas Prud'hom sur ce qui s'est passé la nuit dans la maison
Î8 L^ÀMOUR
des accusés commis à sa garde. Jusqu'à minuit là mcro cL la fille sanglDtèrcnt et se désespérèrent, se parlant bas et à mots coupés ; le père fit assez bonne figure; il se coucha le premier, disant aux deux femiiles, pour les consoler, que les justiciers de Bruyères né voulu ieht pas la mort du pécbeur. La fille ayant voulu descendre dans le jardin pour respirer au grahd air, le sergent ne la laissa pas aller seule, il la suivit aprèé s'ciro assuré de la clef des portes de la rue. M'arguerite fit deux fois le tour du jardin en tiiunnurant : Lomproz! Lofh' proz !
Elle rentra par l'élable, demandant au sergent là grâce de faire uhe caresse à sa vache. Cette bète, l'ayant reconnue malgré la nuit, mugit joyeusement.
— Oh! mon Dieu! dit Marguerite, j'ai oublié de la traire ce soir.
— Preuve qu'elle est criminelle, dit le sergent dans son rapport; car, sans cela, comment eûl-elle Oublié de traire sa vâché?
Elle alla chcrciier la lampe, l'accrochà à là cï^cchë, prit un escabeau d'une main, un seau de fer-blanc db l'autre, et se mit à l'œuvre en parlant à là vache avec toute sorte de douceurs ; « ce qui prouve, dit le sergent, qu'elle n'a pas un iïiauvais iiaturel. »
Le tableau de Marguerite et de sa Vache s'est peint dans ma mémoire p'dUr longtenips avec des couleurs fraîches et charniântes. Je crois entendre le lait qui résonne dans le seâ'il eh jaillissatit des mains delà pauvre fille. Je crois voir les grandâ yeux mélancoliques de la vache tôurhcs vers Marguerite d'un air qui èen\ble
COMME \l EST i'd
dire : Pourquoi viens-tu si lard? 0 Paul Potier, ([ue n'étiez-vous sergent de Bruyères ce soir-là ! Une beile fille qui se souvient de sa vache à son dernier jour de liberté, une belle vache qui donne son lait avec l'héroïque patience d'une mère, une lampe qui vacille pendue à là crèche, dii sainfoin qui passe à travers les solives, une botte d'kerbe à demi fanée dans un coin de rétable, une Ifauk et une fauciilc accrochées au mur : quel tableau digne de vous, ô Paul Potter! Rien qu'à voir ce tableau, on eût respiré la saine odeur de l'clable.
Le 'croirez-vous? le sergent, qui n'était ni peintre ni poëte, a rapporté la scène d'adieu de Marguerite à sa vache. Elle la flatta vingt fois sur le col.
— Adieu, la Rousse; qui donc aura soin de toi sS je vais en prison ? qui donc prendra ma faucille poui' te faire de l'herbe? Je sais si bien où l'herbe est haute et bonne? Qui donc prendra tes beaux pis dans ses mains sans t'impatiéntei'? Pauvre Rousse! tu me regardais avec tant d'àmilié quand je te chantais le Variingué. Va, je ne chanterai plus jamais, jamais, jamais!
« Preuve qu'elle est criminelle, » observe encore l'impitoyable sei'geht, à qui sans doule on avait oublié d'ollrir une de ces bonhes bouteilles de vin clairet que récollait Jehan teeurice dans ses vignes du mont de Parmailles.
Les pièces 3, 4, 5 et 6 sont des rapports de médecins nommés pour éclairer la justice sur le crime de Bîargueiile. Selon ces rapports, l'enfant est venu au monde vivant.
— Soit par mauvaise volonté, soit par inexpérience, ladite Marguerite Meiirice est coupable de la mort de son enfant.
Ces mois, mauvaise volonté, et surtout inexpérience, ne vous semblent-ils pas d'un effet bien élrange? Vous verrez que Marguerite sera condamnée pour inexpérience î
La septième pièce, écrite sur du papier timbré à six deniers le quart, est le voyage des accusés à la prison En partant, Marguerite tom.ba agenouillée sur le seuil, priant sans doute le ciel de l'y ramener bientôt. Deux haies de curieux s'étaient formées sur son passage. On remarqua qu'elle avait pris le temps de s'habiller avec quelque recherche ; on augura de là qu'elle aimait la coquetterie. Quoique l'accusée fût belle, on la jugeait coupable par toutes ses actions.
La huitième est l'interrogatoire de Marguerite. Je reproduis mot à mot certai«i passage : « L'interrogatoire fait par nous, Jacques Buvry, maire de la haute, moyenne et basse justice de la ville et commune de Bruyères, à la requête du procureur fiscal de ladite justice, à Madeleine-Marguerite Meurice, que nous avons fait extraire des prisons de cette ville pour comparoir devant nous. Du vingt-sixième jour de novembre seize cent soixante-seize, onze heures du matin, interrogée, ladite Marguerite de ses noms, surnoms, âge, condition et qualité, après serment par elle fait de dire la vérité, a dit qu'elle se nomme Madeleine-Marguerite Meurice, lille (le Jehan Meurice et de Cyrille de Vcsne, âgée de vingt-deux ans depuis les vendanges, qu'elle travaillo
aux vignes ou file au rouet. Interrogée si elle sait pourquoi elle est prisonnière avec ses père et mère, a dit qu'elle croit que c'est au sujet d'un enfant dont elle est accouchée, et qui était mort en naissant. Enquise si ses père et mère ont eu soin de l'instruire à ia crainte de Dieu durant sa jeunesse, de l'obliger à ses devoirs de chrétienne et à la garde de son honneur, a dit que oui. Enquise si elle ne s'est pas abandonnée au péché, a dit qu'elle avait gardé son honneur jusqu'au quartier d'hiver de l'année 1675; qu'elle a été sollicitée par le nommé Lomproz, cavalier dans la compagnie de Bl. de Puys-Robert, qui était logé pour lors en leur maison; qu'il la suivait partout, qu'il ne la laissait jamais revenir seule de la veillée, qu'elle l'avait aimé à son corps défendant ; enfin que, sur sa promesse de mariage, elle avait écouté ses sornettes, et qu'au lieu de l'épouser il était parti; qu'elle espérait toujours le voir revenir, mais qu'il reviendrait trop tard. »
Le reste de l'interrogatoire prouve que les justiciers de Bruyères étaient passablement curieux. Puisque l'enfant était là et que Marguerite avouait en être la mère, la justice n'avait à s'inquiéter que du crime et non du roman; mais ici le roman affriolait dame justice; elle le voulait lire chapitre par chapitre, sans en passer une page. Marguerite, par sa beauté, par ses larmes, et surtout par son silence, irritait encore cette curiosité coupable.
L'interrogatoire du père n'offre rien d'intéressant.
Jehan Meurice se contenta de dire qu'il ne savait
rien et qu'il n'avait rien vu ; aussi la justice ne le tint pas longtemps sur la sellette.
En sa qualité de femme, Cyrille de Vesne fut moins brève; elle raconta, entre autres anecdotes, qu'elle avait brisé deux quenouilles sur l'épaule de Lomproz, qui avait la fureur de tirer les verrous quand il était avec sa fille. Mais Lomproz se moquait d'elle et de ses quenouilles, il fdait le parfait amour sans s'inquiéter des cojères maternelles. Il avait si bien pris l'habitude do suivre sa fille, qu'il ne la laissait pas même seule à retable à l'heure de traire la vache.
— A ce propos, interrompit le procureur, selon les bruits du voisinage, vous auriez un jour trouvé ledit Lomproz et ladite Marguerite enfermés dans l'étable ; vous auriez crié et frappé à la porte sans obtenir de réponse. Enfin, après plus d'une demi-heure d'attente, vous les auriez vus sortir en silence, l'up par ci, l'autre par là ; vous étant approchée de votre fille, vous auriez vu de la paille à son dos.
La mère répondit au procureur qu'en effet elle avait un jour vu que l'étable était fermée en dedans, qu'elle avait attendu à la porte, croyant surprendre bientôt Lomproz et sa fille, mais qu'elle s'était lassée d'attendre, que sa filie était revenue à la maison disant qu'elle sortait de la messe; que, pour de la paille au dos, il n'y en avait pas un brin.
Après ces trois interrogatoires viennent les informations dos témoins : la justice ne les réunissait pas comme aujourd'hui; elle les appelait à sa barre l'un après l'autre ; chaque témoin faisait serment de dire la
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vérité, et déclarait n'ctre ni parent, ni allié, ni domestique du procureur, non plus que des accusés. Le premier témoin entendu dans l'information s'appelle Jehanne Bloyart, laquelle se souvient qu'un jour de dimanche, étant à la messe de sa paroisse, elle entendit un bruit d'éperons résonner dans la nef, qu'ayant tourné la tête malgré sa dévotion elle vit le cavalier Lompioz, autrefois en garnison à Bruyères; que bientôt après, dans un banc voisin, elle vit Marguerite Meurice tomber faible ; qu'on la releva fort blême et pâline, après quoi elle sortit de l'église avant l'élévation du saint sacrement, ce qui fut un grand scandale. Pour prix dé cette déposition, Jehanne Bloyart reçut cinq sous, selon la taxe.
Le second témoin, la veuve Goyenvalle, déposa que, durant les vendanges, Marguerite Meurice, qui vendangeait auprès d'elle, ne voulut pas, à l'heure du goûter, venir danser la ronde avec les autres; sur quoi on lui dit que Lomproz l'avait bien changée ; à quoi elle répondit avec émotion que, si Lomproz était là, elle n'irait pas danser davantage.
Le troisième témoin, c'est la sage-femme : passons vite.
Le quatrième , Marguerite Vignard , couturière de l'accusée, a déclaré que depuis huit mois elle a chez elle l'étoffe d'une brassière pour Marguerite ; qu'à diverses reprises elle avait voulu la tailler et la coudre, mais que, sollicitée de prendre mesure, Marguerite avait toujours voulu attendre.
Le cinquième, la veuve Tabouret, a dit qu'ayant ouï
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mal parler de Marguerite, touchant sa galanterie iwc-a, Lomproz, elle l'avait un jour arrêtée par le bras, au pied d'une vigne, pour lui tenir ce petit discours maternel :
— Ma pauvre fille, à tous péchés miséricorde. 11 n'y a ici personne de trop ; nous sommes bien aise de vous avertir qu'on n'est pas pendue pour avoir fait un enfant, mais bien pour les défaire.
A cet avis, Marguerite avait tourné le dos avec sa fierté accoutumée.
F^e sixième témoin, Elisabeth Vieillard, déposa qu'étant à broyer du chanvre près de la maison de l'accusée elle avait plus d'une fois entendu disputer la mère et la fille au sujet de Lomproz; le témoin se souvient aussi que le jour du ^part de la compagnie de M. de Puys- Robert, quand les trompettes donnèrent le signal, Marguerite, qui était sur le pas de sa porte, devint fort pâle, mit ses mains sur ses yeux pour cacher ses larmes, et tomba faible en rentrant dans la maison. Un autre jour, le témoin vit Lomproz et Marguerite à la fenêtre ; Lomproz cueillait du raisin à la treille pour faire jaillir les plus beaux grains sur le cou de Marguerite.
Enfin le septième témoin est un nommé Antoine Estave, voiturier. Voici le résumé de sa déposition, qui est fort longue :
Un jour de l'automne 1676, qu'il était retenu par le mauvais temps à la Fère, où il avait conduit du vin, il entra dans un cabaret, le cabaret de la Pomme rouge^ où grand nombre de soldats buvaient et chantaient. Il reconnut l'un d'eux pour l'avoir vu six mois aupara-
vant à Bruyères. 11 présidait ce soir-là une table de cavaliers de bonne mine qui avaient l'air de 6'amuser pour leur argent. Ils étaient tous ivres plus ou moins, ce qui ne les empêchait pas de boire, Lomproz plus encore que les autres. On parlait galanterie; c'était à qui mettrait en avant la plus belle prouesse. Entre autres folles aventures , Lomproz raconta celle-ci :
— Depuis que je suis à la guerre, les plus belles brècbes que j'aie faites à une place forte, c'a été à Bruyères. La place forte, vigoureusement défendue, s'appelait Marguerite, bien nommée, sacrebleul une vraie fleur des champs. Quel minois enchanteuri à voir ses yeux, vous eussiez dit deux pistolets armés par les amours, pétillants comme le petit vin blanc que nous avons bu ce matin. Et rose, et bien troussée! Mon cheval gris n'a pas une plus belle encolure. Et comme elle chantiiit bien! et quelle gaieté! Un vrai soleil levant! Elle a pourtant pleuré une fois, oui, sacrebleul au point que je ne riais pas moi-même. Une larme parci par-là ne gâte pas une iemme, au contraire. Par malheur il y avait une mère dans la maison ; aussi que de temps de perdu et que de coups de quenouilles ! Je dis par malheur, je me trompe, car j'aime à enjamber des montagnes. L'amour a des bottes de sept lieues, il arrive toujours; fermez-lui la porte au nez, il passera par la fenêtre.
Un des buveurs demanda à Lomproz s'il avait battu en retraite longtemps après le siège.
— Six semaines après, à mon grand chiig: i;] ; si la compagnie était restée plus longtemps à Bruyères, je
crois que j'aurais fini par planter la vigne avec Marguerite. Sncrebleu, la belle fille 1 Je suis allé pour la voir un jour de fête. Quand j'ai mis pied à terre, elle était à la messe ; ne pouvant entrer au cabaret pour l'attendre, je suis entré dans l'église. J'ai fait là une belle équipée. Quand elle m'a vu passer dans la nef, elle est tombée sur son banc, et on l'a emportée évanouie comme une princesse. J'ai eu beau rôder autour du jardin et l'attendre le soir à la salle où Ton danse, elle n'est pas venue. J'ai appris qu'elle était retenue au lit par ordonnance de médecin. Ah! si j'avais été le médecin, moi! Je n'ai pas perdu l'idée de la voir; voilà les veillées qui reviennent, j'irai la surprendre un soir. On peut bien faire six lieues pour embrasser une aussi belle fille, et six lieues pour s'en souvenir.
Disant ces mots, le cavalier Lomp^oz releva sa moustache, se versa à boire et prit son verre; mais, tout préoccupé sans doute de Marguerite, il oublia de boire.
— Du reste, ajoute le témoin en se retirant, il avait bien assez bu comme cela.
Les autres témoins ne disent plus rien qui vaille la peine d'être reproduit. Il y a d'ailleurs des mémoires de médecin et des mémoires d'apothicaire que j'ai grande hâte de mettre de côté, non pas qu'ils n offrent Sn côté piquant à la curiosité; mais aujourçi'hui on les entendrait à huis clos.
A la suite des interrogatoires et des informations, le procureur ordonna que les accusés et les témoins fussent confrontés. Cette confrontation n'offre rien de trèscurieux. Seulement, chaque fois qu'un témoin ose drre
à Marguerite un mot insultant pour son honneur, elle se cabre dans sa fierté comme un beau cheval tourmenté par l'éperon.
Il n'avait fallu que dix Jours à la justice de Bruyères pour attiener le procès à ce point. Le 5 décembre, le piocureur d'office déposa au greffe ses conclusions sut une feuille de papier cachetée et scellée aux armes de Bruyères. Je copie mot à mot la fin de cette pièce.
« Le procureur conclut à ce que^ pour les cas résultant dudit pfocès^ ladite Marguerite Meurice soit condamnée, nu-téteet à genoux, et la corde au cou, àfairô amende honorable au devant de la grand'porte de l'église de Bruyères; elle siéra conduite par l'exécuteur d^ la haute justice^ où, ayant une torche ardente à la main^ âii pied un lien d'osier, elle demandera pardon à Dieu, à la commune de Bruyères et à sa justice, du fait énorme et exécrable par elle commis^ pour ensuite être menée et conduite aux lieu et place publique dudit Bruyères, en une potence qui y sera plantée, pour y être pendue et étranglée par le même exécuteur tant que mort s' ensuive > et aux regards desdits MeUrice, ses père et mèrte, lesquels seront bannis à perpétuité des terres de la commune ^ aux injonctions de garder leur ban sous la peine de la hart, et qu'en eiJtre ils seront condamnés solidairement en l'amende de mille livres cïîvers la commune dudit Bruyères, et leurs biens acquis et conttsqués au profit de qui il appartiendra^ sur ceux préalablement pris ladite amendew »
Certes, le procureur fiscal de la commune de Bruyères lie s'était pas laissé attend tir par les beaux yeux de
Marguerite; colui-là était un vrai procureur delà lele> au cœur, ayant étudié la loi à la letlrc, sanss'inquiélcr de l'esprit de la loi. Quelqu'un osera-l-il défendre Marguerite contre une sévérité pareille? Il n'y a pas d'avocat à Bruyères, ce qui prouve en faveur de la ville. Mais un homme se présenta, je dis un homme, car il sentait son cœur hattre dans sa poitrine.
« Ccjourd'hui, septième jour de décembre 1676, neuf heures du matin, par-devant nous Jacques Buvry, maire de la justice de la ville et commune de Bruyères, étant en l'auditoire dudit lieu, assisté de maître Claude Lerminier, notre lieutenant, M. Daniel Beffroy, Jehan Houssaye, Claude de Labre, Jehan d'Estrées, Bonaventure de la Campaigne, qui se sont rendus audit auditoire à notre prière pour être présents et conseillers au prononcé du jugement du procès extraordinaire pendant par-devant nous. Pour procéder à un dernier interrogatoire, nous avions fait extraire par nos huissiers des prisons de cette ville Madeleine-Marguerite Meurice. Comme nous étions sur le point de faire cet interrogatoire final, nous avons été avertis que M. Claude Cauroy, prêtre, doyen et curé de ladite ville de Bruyères, souhaitait d'entrer dans l'auditoire pour nous faire quelque requête et remontrance; sur quoi, ayant pris avis des conseillers, nous avons enjoint à l'huissier d'introduire le sieur Cauroy dans l'auditoire, lequel, étant comparu, nous a dit qu'il avait connaissance desdits acc^jsés; qu'il les tenait pour gens de bonne foi et fiers de leur honneur; que la seule crainte d'êtrd déshonorée avait empêché Marfçuerite de révéler sa gros-
scssc à la justice; que, puisqu'elle disait être accouchée d'un enFant mort, il la fallait croire et ne point admeltrs' le crime d'infanticide; que Noire-Seigneur Jésus-Christ, qui jugeait dans l'esprit de Dieu, ayant pardonné à la pécheresse et à la femme adultère, pardonnerait à Marguerite, la laissant ici-bas pleurer son malheur et invoquer la miséricorde divine, ajoutant, ledit sieur Cauroy, que son ministère l'obligeait à nous faire cette remontrance à l'heure où nous allions procéder au jugement, afin qu'en jugeant nous y puissions avoir égard. De laquelle remontrance et de l'avis des conseillers nous avons donné acte audit sieur Cauroy et ordonné qu'il demeurera joint au procès. »
Sans doute, la plaidoirie de cet avocat improvisé était plus touchante que ne l'a rapportée le greffier de la justice de Bruyères. Il paraît, du reste, qu'elle ne fut pas d'un grand succès sur l'esprit du juge et des conseillers.
Au dernier interrogatoire, qui n'apprit rien de nouveau, on demanda à Marguerite si elle n'avait rien à alléguer contre le maire qui allait la juger sans appel. Elle répondit que non. On lui demanda encore si elle n'aimait mieux être jugée au siège présidial de Laon. Elle répondit que c'était bien assez de subir une fois les lenteurs et les angoisses de la justice; que, quel que fût le jugement, elle s'y soumettrait. On fit venir sur la sellette son père et sa mère, qui répétèrent aussi ce qu'ils avaient déjà dit. D'après toutes leurs réponses, il n'est guère facile, à celui qui lit aujourd'hui les pièces du procès, de connaître la vérité sur la mort de
m L'AMOUR
l'enfant. Le maire était sans doute pluè étilàiré siit là cause, car il condamna Marguerite à être pendue; \\ suivit, pour son jugement, les terribles conelusibiiti dU procureur.
Sur le jugement on voit encore la marc{ue dfâ Màf* guérite. Cette fois, soit que l'espoit* en Dieuj Soit (JUe là rigueur des juges l'ait exaltée, elle traça là tt-olx d'Unè main ferme. Pauvre fille, n'était-ce pôlllt aâfeéi de là condamner? fallait-il encore k fôrbèt* dé siglier éël horrible jugement ?
La tradition, plutôt que les pièces autheutiqiië«, HOUS apprend la mort de celte pauvre Marguerite. Elle moti-i tra un courage héroïque. Seulement, au portail de l'égllsé, pendant qu'elle faisait amende honorable, ayant entendu le nom de Lomproz courir dans la ftJUlé, la torche ardente lui échappa des mains; elle la ressaisit; se releva sur-le-champ et se remit en route sur le che* min du supplice. Son père et sa mère jetaient les hauts cris : en vain ils suppliaient le bourreau et les sergents de les dispenser de ce déchirant spectacle, en vain ils prenaient le ciel à témoin de l'innocence de leur iille^ en vain ils demandaient la grâce de l'embrasser encore; leurs cris, leurs prières, leurs supplications, m perdaient dans les rumeurs de la foule.
Marguerite gardait le silence, levant les yëux âU cicl ou jetant un trisle sourire d'adieu à quelqueâ-uneë dti SCS compagnes, même à celles qui avaient déposé contre elle. Quoique fort pâle, elle était belle encoie, belle dfâ cette beauté qui s'approche du ciel. Elle n'avait dé* mandé qu'une grâce au bourreau, celle de garder ses
cheveux; ce fut là sa dernière parure. Ariivée dcvanl la potence, elle fit le signe de la croix. Le bourreau voulut la saisir pour la montel*, elle leta la tête avec dédain et repoussa cet homme d'une main hère. Ellb voulut monter toute seule, mais pourtant elle n'en eut point la forée. Au moment fatal j elle dénoua sa longue chevelube et s'en fit un voile noir^ ne voulant pas saris doute que les spectateurs « présenta à cette tragédie » pussent surprendre une contorsion sur sa belle figure*
Le soir de ce jour néfaste, grâce à 11 sollicitude du prêtre Claude Cauroy, on daigna entetrer là criminelle dans un coin du cimetière. Le jugement fut exécuté dans toute sa rigueur contre Jehan RJeurice et Cyrille de Vesne. Après avoir pendu la fille, le bourreau, assisté de quatre sergents, conduisit le père et la mère au delà du territoire. On voit encore aujourd'hui une grande pierre nommée la pierre bannissoire entre Bruyères et Laon. Là les bannis se reposaient, jetaient un dernier regard sur leur pays et priaient Dieu de les suivre dans le monde inconnu où ils allaient.
Lomproz oublia-t-il Marguerite dans d'autres aventures? Revint-il à Bruyères pour la voir? apprit-il son horrible suppUce? Passa-t-il, le cœur palpitant, devant cette maison égayée de deux ceps de vigne se rejoignant sur le pignon et mêlant leur feuillage touffu audessus de la fenêtre de Marguerite, cette fenêtre où luimême avait cueilli du raisin noir pour faire jaillir les srains d'une main lutine sur les dents blanches de sa maîtresse, qui se débattait en vain? La tradition rapporte que la belle vache roucse pleura depuis le départ
de Marguerite pour la prison jusqu'à l'heure de son supplice.
La maison de Jehan Meurice, longtemps inhabitée, a d'isparu tout à fait ; sur ses rumes, la maison du notaire s'élève aujourd'hui. Les armes à'icehii^ c'est-à-dire le blason de cuivre doré, remplacent les deux ceps de vigne qui avaient formé une fraîche guirlande d'amour pour l'amoureuse fille, quand elle se penchait à sa fenêtre, à l'heure de la manœuvre, pour voir partir Lomproz ou pour l'attendre, pauvre Marguerite effeuillée qui avait dit : J'aime — un peu — beaucoup — passionnément !
— Mais la mort a dit : — Point du toutl
L'ARBRE DE LA SCIENCE
L'amour hnit le mariage pour les hommes, mais il le cnnseille aux filles, car il a bien plus de prise sur elles quand elles ont franchi le Rubicon.
Vénus était mariée.
Oue forgeait Vulcain? les chaînes de Mars et de Vcnus.
Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir ime femme parce qu'il est marié; mais là oij est la femme souvent la femme est absente. Son esprit et son cœur font ménage avec quelque fat de sa société.
Il n'y a pas séparation de corps ; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes.
Toute la politique anglaise, c'est l'Océan.
Toute la politique des femmes, c'est l'amour.
L'aiTiOur, c'est l'Océan autour de la femme. Ou se hasarde dans tous les dangers de la traversée pour aborder à la terre ferme.
Mais la femme n'est le plus souvent qu'un sable mouvant.
Combien qui échouent sur le sable, croyant saluer le rivage !
On respire toutes les sauvages tristesses de l'amour dans les paysages de Ruysdaël : ses chutes d'eau sont pleines de larmes, ses fontaines pleuvent des torrents de désespoir. Ruysdaël est le poète des cœurs blessés. Ses historiens affirment qu'une passion malheureuse l'éloigna du mariage. Quelle a été cette passion malheureuse? On interroge en vain tous les historiens de l'art hollandais, les poètes de Leyde et de La llaye. Mais il n'y a de littérature nationale en Hollande que celle qui palpite dans les tableaux : les poètes comiques sont Brauwer, Steen et Teniers ; les bucoliques sont Berghem et Paul Potter; les élégiaques, Ruysdaèl et Everdingen ; les philosophes, Lucas de Leyde et Rembrandt; les romanciers, Ostade etMetzu, Gérard Dow et Terburg; les poètes légers, Seghers et Van Huysuni. On trouverait toutes les nuances, on ferait le tour du cercle.
) Les historiens de Ruysdaèl ont mieux aimé expliquer ses tableaux (expliquer les tableaux de Ruysdaèl !) qu étudier son âme. Puisqu'ils n'ont pas raconté le ro-
man de sa vie, h champ est plus vaste pour les rêveurs. Nous avons mille fois suivi Ruysdaël dans ses paysages . nous l'avons vu s^asseoir devant la cascade qui emportait ses larmes, nous l'avons accampagné dans la sombre forêt oiî se perdaient ses soupirs ; peu à peu nous avons surpris son secret : il aimait! C'était quelque fraîche et douce fille d'Amsterdam. Elle s'est promenée avec lui dans les prés, il Ta conduite devant la cascade, il lui a parlé de ses espérances sur la lisière du bois. Dieu seul a vu toute la joie de Ruysdaël. Mais un jour elle s'est embarquée avec son père et n'est jamais revenue. Il l'a attendue pendant des heures, pendant des années, pendant des siècles î Pour se consoler, il peignait : il exprimait sur la toile toute la poétique douleur de son âme. Les bois qu'ils avaient vus ( v semble, la branche qui leur touchait le front, l'hei ^€ qui arrosait leurs pieds, la cascade qui leur chantait les délices du cœur avec la voix douce et mystérieuse de Dieu lui-même, le soleil couchant qu'ils avaient contemplé, l'orage qui les avait surpris, Tarbre cassé par la tempête un jour qu'ils passaient en bateau sur h canal : tous ces vivants souvenirs d'une belle saison, il les fixait avec son âme sur ses paysages. Qui sait? cette âme ardente était peut-être tourmentée par cette poétique passion des poëtes pour l'infini et l'inconnu. Rnysdnël ne fuyait-il pas le monde pour se réfugier, craintif et rêveur, dans le silence des prairies, dans la solitude des bois? Peut-être avait-il compris ce que lui disaient la cascade, les forêts et les brins d'herbe. Par la fenêtre de son atelier, Ruysdaël voyait les
vertes prairies qui bordent l'Amslel, les bois de l'Yo, les hauts moulins égayant le paysage, les elochers aigus dominant les grands chênes ; il assistait, depuis le mois de mai jusqu'au mois de septembre, au spectacle, toujours solennel et doux, du soleil couchant dans les arbres et sur les eaux. Il ne se contentait pas de vivre ainsi famihèrement avec la nature : il avait des lleurs et des herbes dans son atelier. Ce qu'il étudiait surtout avec passion, c'était le contraste des lumières. Nul paysagiste n'a mieux entendu le clair-obscur. Il a eu trois manières bien distinctes : il a d'abord imité, mais toujours avec un accent original dont il ne pouvait se dépouiller, Berghem et Everdingen. On reconnaît les tai)leaux de sa première époque par la vivacité du ton. Quoicju'il fût alors moins près de la nature, quelques am a leurs recherchent ces tableaux pluiôi que les auln.s, séduits qu'ils sont par je ne sais quel attrait qui frappe plus vivement le regard. Dans la secoiîde époque, Ruysdaël a passé à cette belle manière dont l'étude et le fini font une merveille; alors il a répandu dans ses tableaux un charme qui vous prend au cœur, car on y retrouve toute la pensée et tout le sentiment du peintre. 11 ne copiait plus seulement la nature : il lui donnait une àme. Enfin, dans sa troisième époque ou sa troisième manière, il a peint des marines, des vues de Harlem, de Skeweling et autres villes ou bourgades hollandaises avec un ton plus grisâtre et un pinceau plus facile. Ces derniers tableaux sont les moins estimés. Ruysdaël, le rêveur et poéli{iue Ruysdaël, celui qui peignait avec amour et avec passion tout ce
que la nature lui montrait de charmant, de triste et de pittoresque, avait fini par ne plus peindre que pour s'enrichir. L'âge d'or des rêveries était passé: il survivait à ses illusions et à son beau talent. Appelé par son. père mourant, il retourna à Harlem. Il mourut avant lui.
Comme il vécut souvent en solitaire, dans le silence des bois et de l'atelier, ses historiens n'ont conservé dt lui aucun trait capable de peindre son caractère. Nous re pouvons étudier sa vie que sur des notes éparscs çà et là. Nous savons à peine qu'il fut triste, rêveur^ timide, poêle surtout : toutes ses œuvres nous l'ont dît. Il n'a pas vécu dans le monde, parce qu'il a trouvé un autre monde dans la nature, où son âme candide était moins effarouchée; il a vécu familièrement avec les eaux qui coulent, les feuilles qui s'agitent, les buissons du sentier, les herbes de la prairie, les bois où sifflent les merles, la petite barque qui s'endort sur la rivière, les lointains bleuâtres où passent pour le rêveur les images de la jeunesse, le rayon qui joue sur la branche et sur le canal, la cascade qui parle toujours cette langue mystérieuse que d'abord on n'entend pas, qui bientôt vous dit, à vous qui rêvez, des hymnes éloquents, et, à vous qui souffrez, mille paroles syn\pathiques.
Ruysdaël fut un paysagiste automnal : il aima les coups de vent, les orages, les tristesses de novembrela nature avait pour lui plus de larmes que de sourires ; quand il la voit sourire, ce n'est pas encore le sourire de la gaieté ni de Tespérance, mais plutôt celui du
souvenir qui console; s'il peint le soleil, c'est le soleil couchant, celui qui s'en va et non celui qui vient. Il aima surtout les chutes d'eau : nous ne dirons pas, comme un de ses historiens, parce que son nom de Ruysdaël peut se traduire par chute hruyantey mais parce que ces chutes d'eau servaient son goût pour les oppositions de couleur, parce qu'il aimait à rêver auprès d'elles, elles qui calmaient son cœur agité! Ce qui surtout séduisait Ruysdaël, c'était la mélancolie du soir. Il attendait que le soleil fût couché. Quand la vapeur se répandait chaude encore des derniers rayons, quand le feuillage assombri des arbres se détachait plus vivement du ciel adouci, quand la lumière plusi vague fuyait lentement sur les prairies, il prenait son pinceau et saisissait l'inspiration au passage. Nul mieux que lui n'a rendu l'agreste poésie d'un beau soir, la fraîcheur déjà pénétrante de la brise qui répand; la rosée, les tons mystérieux des petits coins de bois. On aime Ruysdaël parce que, seul peut-être entre tous les paysagistes, il a mis son âme dans son œuvre. Ha fait des paysages d'impression; il a su fixer un senli-i' ment dans un rayon qui passait, dans un coup de venti,, dans une ombre fuyante. Pas une de ses pages où ne se retrouve cette âme mélancolique, sauvage même, qui n'a confié qu'aux arbres émus et aux chutes d'eau toutes ses sombres rêveries. On aime Ruysdaël; on peut être séduit par Berghem, émerveillé par Paul Potter; mais on revient à Ruysdaël avec une passion ecTieusc et profonde : les autres vous prennent par ]es yeux, lui vous prend par le cœur.
Les amours mélancoliques voudraient placer leur Docaméron dans les paysages de Ruysdaël.
L'amour ! disait une comédienne célèbre avec le beau dédain d'Armande; l'amour! je n'ai que de l'amourpropre.
En effet, sans s'arrêter au jeu de mots, l'amour sans amour-propre n'est que la volupté, car l'amour-propre dans l'amour c'est la conquête, c'est le triomphe, c'est l'orgueil, c'est la tête et le cœur.
Il y a beaucoup d'amours qui naissent par la. haine.
Le bien et le mal ont toujours été en lutte, et ont toujours aimé à vivre ensemble.
C'est une grande joie tjue d'étreindre dans ses bras avec la fureur de la passion la femme qu'on détestait la veille, ce qui explique les querelles de ménage, qui sont souvent des querelles d'amour déguisées.
L'amour et la haine brouillés ensemble s'appellent quelquefois la volupté pour les cœurs pervertis.
L'amour n'a qu'un ennemi sérieux, c'est le ridicule Quand l'amour survit au ridicule, c'est qu'il eet sublime, comme la poésie qui survit à la tragédie.
Que d'amoureux qui croient encore vivre de leur amour quand ils n'ont plus en eux qu'un mort enseveli !
L'amour n'aime pas ce que tout le monde aime : l'homme le plus recherché n'est pas celui qui inspire le plus de passions.
Les anciens ont donné à l'amour des armes parce qu'il est brave, et des ailes parce qu'il est lâche. Il frappe au cœur et s'enfuit. L'amour est donc le plus brave et le plus lâche des dieux. Hercule a accompli douze travaux héroïques, mais l'amour l'a vaincu aux pieds d'Omphale. Il n'y a pas de femme qui, avant ou après sa défaite, ne traîne l'amour à ses pieds, désarmé, éperdu, suppliant. L'amour n'aime rien tant que son héroïsme et sa lâcheté.