LA FILLE A MARIER
petites fleurs qui croissez sur la rive, Le vent jaloux passe pour vous cueillir. J'a|ipelle en vain, nul amoureux n'amve; Loin de Tamour me faiitlF»-t-il vieillir?
Je ne suis pas une fille frivole.
Vit-on jamais mon sourire moqueur?
Et n'ai-je pas un baiser qui s'envole Vers iinconnu qui m'ouvrira son cœur?
Oiseaux chanteurs qui traversez J'espace, Ramiers plaintifs tapis dans les sillons, Priez le ciel qu'un jeune amoureux passe Pour m'enlever clans les bleus tourbillons.
Elle prenait un singulier plaisir à chanter cette romance; on peut même dire qu'en la chantant son cœur éveillé avait çà et là de certains élans poétiques; dans ses flottantes rêveries, sa figure s'animait par le regard, par la couleur, par un certain sourire triste et doux, enfin elle était presque belle. Elle le savait, aussi elle n'avait garde de rester cachée ; elle ouvrait la fenêtre, espérant qu'Eugène la verrait de son étude. Eugène l'avait vue quelquefois ainsi, il n'avait pu s'empêcher de s'avouer qu'avec un peu de bonne volonté un garçon sans fortune eût épousé de bon cœur la fille du notaire ; mais, ajoutait Eugène, pour cela il ne faudrait pas avoir vu Eléonore.
Ce jour-là, quand Artémise eut fini de chanter, M. Desmont, hors de lui, entra bruyamment dans le salon.
— Ah ! ma femme I ah ! ma fille ! ah ! mon Dieu !
— Qu'y a-t-il? demonda madame Desmont tout effarée.
— Ma fille, dit le député qui sanglotait presque, embrassons-nous, embrasse ton père, embrasse ta mère. Tu vas te marier I
Le député ne perdit pns de temps, il ne donna pas à Eugène le loisir de changer d'avis, il se hâta de faire enregistrer les précieuses paroles du jeune notaire sur les affiches de la mairie et de l'église. Il est bien entendu qu'il demanda la dispense d'un ban. Eugène laissa tout faire à peu près en silence; il s'abandonnait, sans se débattre, à son mauvais destin. Il avait revu Éléonore une seule fois ; la scène avait été touchante, il lui avait tout confié par ses larmes ou plutôt par sa sombre tristesse; en noble fille, Éléonore, loin de se plaindre, avait accepté ce falal aveu avec une douleur résignée.
— Je vous l'avais bien dit, Eugène, que le bonheur n'est que le commencement d'un beau rêve : peut-être finirons-nous notre rêve là- haut. Vous avez bien fait, de prendre ce parti; hélas 1 le monde est si mal fait, qu'il faut aujourd'hui, pour le bonheur, de l'amour et de l'argent, mais de l'argent surtout. Nous nous serions bien aimés, mais voilà tout; on n'élève pas une famille avec des baisers! Nous sommes loin de l'âge d'or, ou plutôt nous sommes dans l'âge de l'or. Cependant vous auriez dû attendre encore.
— Cruelle î se dit Eugène avec un soupir, est-e© que je pouvais attendre?
8i L^AMOUR
Eugène ne pouvait s'habituer à l'idée d'épouser Artémise; les cloches allaient l'appeler à l'autel, il doutait encore; en vain il essayait de la parer d'ornements étrangers, il fermait les yeux sur les côtes faibles de la pauvre fille, il cherchait à s'enivrer dans la pensée de la fortune, du luxé, de l'ambition ; il en venait toujours à regretter Eléonore, à maudire sa faiblesse, à accuser son cœur.
M. et M""^ Desmont, jusque-là si engageants avec lui, avaient repris peu à peu leur petit air protecteur; il n'était déjà plus le maître de lui-même en aucune façon ; à chaque heure du jour on lui faisait, si«on sentir, du moins pressentir un dur esclavage; on lui dictait son avenir mot à mot, on lui traçait son chemin pas à pas, on lui peignait impitoyablement son horizon sous des couleurs communes. A peine s'il était hhre de penser; aussi, à chaque heure du jour, Dieu sait quel foudroyant anathème il lançait contre l'argent.
Pûur mademoiselle Artémise, se croyant maîtresse du cœur d'Eugène, elle cherchait déjà à étendre son empire sur l'esprit du jeune notaire; elle veillait sur toutes ses actions, elle se trouvait partout à sa rencontre, le forçant ainsi de ne penser qu'à ses grâces; s'il ^' lui paraissait distrait, elle le rappelait à elle par un re- ;' gard déjà impérieux. Le pauvre Eugène ne savait oii donner de la tète m du cœur.
Cependant , en dépit de toutes ces menues tra<:asseries, il était résigié, il savait qu'en dehors de la famille il pourrait retrouver dee heures faciles ; il aimait la
chasse, la promenade; il aimait toutes les petites comédies qui se nouaient et se dénouaient dans son étude; enfin il aimait les enfants; les siens animeraient gracieusement le coin du feu conjugal. L'imagination est une bonne fée qui crée de sa baguette d'or des images aimables jusque sur les ruines du bonheur.
Enfin le jour vint de rendre compte à la légataire d» commandant la Roche; ce jour, c'était la veille des noces d'Eugène et d'Artémise. Déjà les violons s'accordaient, les convives préparaient leurs habits, leurs traits d'esprit, leurs chansons, — on chantait encore il y a douze ans. Toute la basse-cour de M. Desmont était à feu et à sang ; déjà, à trois lieues à la ronde, on respirait un air de fête.
Donc, la veille au matin, Eugène demanda un quart d'heure d'entrevue au député.
— Eh bien ! qu'y a-t-il de nouveau , mon jeune ami?
— Je vous ai dit qu'un brave capitaliste de Mézières avait pris confiance en moi jusqu'à me prêter, sans autres hypothèques que ma bonne ou mauvaise fortune, les cinquante mille livres que j'ai versées entre vos mains il y a quinze jours. Or ce brave homme vient me voir aujourd'hui ; pour lui prouver toute votre confiance en moi, je voudrais pouvoir le rembourser.
— Comment donc! s'écria le député, les cinquanle mille francs sont à vous comme Artémisc.
— Très-bien, dit Eugène, je suis fier de ne rien devoir qu'à vous-même.
11 attendit de pied ferme M. Rochat; il allait accom-
plir fidèlement une grave mission ; il avait le cœur plus léger que de coutume. A onze heures, la petite porte de la cour s'ouvrit ; M. Rocliat apparut à travers les massifs de dahlias, marchant de compagnie avec une jeune fille très-belle et vêtue très-simplement. Eugène ne vit pas d'abord la jeune fille ; il chercha, en se promenant dans son cabinet, des paroles attendrissantes; mais tout d'un coup, s'avançant sur le seuil, il pâlit, il chancela.
— Eléonore! murmura-t-il ; quoi! c'était ellel Mais, voyant bien qu'il était trop tard, il appuya la
main sur son cœur et reprit sa raison de toutes ses forces.
— Asseyez-vous là, dit-il en refermant la porte; je vais en peu de mots vous dire les dernières pensées du commandant La Roche : il m'a appelé à son lit de mort, il m'a confié toutes les peines de son cœur; il a pardonné avec effusion à cette pauvre femme égarée qu'il faut plaindre, et, pour être agréable à sa mémoire, il a voulu joindre un bienfait au pardon. Il m*a remis pour cette jeune fille, qui était à sa femme et qui n'était pas à lui, quarante-quatre mille francs qu'il a pu distraire de sa succession sans fâcher personne.
— C'est impossible! s'écria Eléonore, vous voulez
me tromper.
— Ces quarante-quatre mille francs, les voici, reprit
Eugène d'une voix affaiblie.
— Que voulez-vous que j'en fasse maintenant? murmura l]léonore avec amertume.
Xî
Cependant mademoiselle Artémise avait vu entrer Eléonoreà rétude. Elle était descendue toute rouge de colère à la chambre de sa mère.
— Le croiriez-vous? dit-elle avec feu, mademoiselle Elconore est dans le cabinet de M. Eugène.
— En vérité! s'écria la mère, je voudrais bien savoir ce que mademoiselle Éléonore peut faire dans l'étude.
Madame Desmont appela M. Desmont , qui lisait paisiblement la séance de la Chambre au fond du jardin. Quand il arriva, mademoiselle Artémise pleurait déjà.
— Si nous allions écouter à la porte qui communique au salon? dit madame Desmont.
Et, lout en disant cela, elle traversait le salon à grands pas. Mademoiselle Artémise suivit sa mère, M. Desmont suivit sa fille. D'abord ils n'entendirent que des mots coupés; mais bientôt, M. Rochat s'étant mis à la fenêtre, les paroles d'Eugène et d'Eléonore leur vinrent aux oreilles plus distinctes et plus claires.
— Oui, ma pauvre Éléonore, disait Eugène, nous avions le bonheur entre les mains, mais nous l'avons découvert trop tard.
— Je vous disais bien, répondait Eléonore, que vous auriez peul-être dû attendre encore. Quand M. Rochat
vint me voir, il me dit d'espérer ; moi, j'espérais de bonne foi ; mais le lendemain vous vîntes à votre tour me dire que tout était fini.
— Tout n'est pas encore fini, s'écria Eugène en se frappant le front avec une généreuse colère.
Mademoiselle Artémise poussa un cri aigu, madame Desmont menaça de tomber évanouie ; le député aux abois ouvrit la porte sans trop savoir ce qu'il faisait. Une fois la porte ouverte, il fallait bien engager le débat. Vous comprenez que madame Desmont, remettant sa syncope à des temps meilleurs, entra la première, armée de son indignation , dans le cabinet du jeune notaire.
— A merveille, dit-elle d'une voix glapissante, on ne peut pas mieux tromper son monde.
M. Desmont voulut en vain contenir sa femme.
— Que faites-vous ici, mademoiselle Eléonore? reprit-elle en frappant du pied.
— Voyons, madame, dit Eugène, votre colère aveugle est hors de saison ; il me semble que mademoiselle Eléonore a bien le droit d'être ici tout comme une autre.
— Tout comme une autre! Est-ce que vous voulez m'insulter, par hasard? Quoi! vous prenez le parti de cette fille en face de moi et en face d'Arlémise? Et je suis seule pour me défendre? Quoi I monsieur Desmont, voilé, tout ce que vous dites? Est-ce que vous croyez que vous êtes à la Chambre des Députés?
En homme sensé, M. Desmont ne disait pas un mot. 11 regardait tour a tour sa femme, sa fille, Eugène,
Éléonore et M. Rochat, qui demeurait assez paisiblement à la fenêtre, avec un peu d'inquiétude pourtant.
— Et vous croyez, reprit madame Desmont au plus beau diapason de la colère, vous croyez, vous autres, que cela va se passer ainsi? vous croyez que je vais laisser celte fille sa pavaner ici tout à son aise? Si elle avait un peu de cœur, elle serait déjà bien loin. Voyons, monsieur Desmont, reconduisez madame à la porte, s'il vous plaît.
M. Rochat vint gravement offrir la main à Eléonore. La pauvre fille, toute pâle et tout effarée par la colère de madame Desmont, tendit la main en chancelant. Eugène saisit cette main avec une sainte ardeur.
— Madame, dit-il en se tournant vers la femme du député , mademoiselle Éléonore restera ici tant qu'il lui plaira, car elle sera ma femme, et je suis chez moi.
Cette fois, madame Desmont tomba évanouie, mademoiselle Artémise se jeta dans les bras de son père; le tableau fut des plus pathétiques.
Eugène, t«)Ut agité par cette scène violente, sentit une larme d'Eléonore qui tombait sur sa main; il appuya tendrement la jeune et belle fille sur son cœur; il lui baisa les cheveux et lui dit :
— Eléonore ! n'est-ce pas que vous serez ma femme? Cette larme est une promesse de mariage.
— Vous .savez que je n'ai rien à vous répondre, murmura Eléonore en levant ses yeux si doux.
Eugène sortit avec Éléonore et M. Rochat. Ils prirent naturellement le chemin de la petite maison. A
peine arrivés dans le parterre, Éléonorc rappela à Eugène que son devoir était d'épouser mademoiselle Artémise ; qu'il ne pouvait violer une promesse sacrée, qu'il devait se résigner au mauvais jeu du destin. Il commença par se moquer de la grandeur d'âme d'Eléonore; mais peu à peu, s'étant calmé, il tomba d'accord avec les idées de la pauvre fille, malgré son cœur, qui lui donnait le conseil d'être heureux avant tout.
— Oui, dit-il, je veux être puni par où j'ai péché.
Il embrassa Éléonore comme sa sœur, comme une amante encore. Il retourna à l'étude de Ravenay résigné à son infortune, c'est-à-dire à son mariage avec mademoiselle Artémise, espérant, peut-êlreà son insu, que M. Desmont, que madame Desmont, que mademoiselle Artémise elle-même, le dégageraient de sa promesse. Vaine espérance : on Taccueillit fort mal du premier abord; mais bientôt, soit pour éviter un scandale, soit pour la jeune fille, qui voulait d'autant plus se marier qu'Eugène le voulait moins, soit pour l'honneur de la basse cour, qui avait été mise à feu et à sang, on pardonna à Eugène en lui disant que c'était sa dernière folie de jeune homme.
11 se retrouva pris au trébuchet du mariage.
Que vous dirai-je d'Eléonore? Pauvre Eléonore, elle s'enferma dans sa chambre, elle pleura, elle pleura encore, elle pleura tout le jour, elle pleura toute la nuit. Elle voulait mourir ; elle écrivit à Eugène une lettre d'adieu pleine de passion réprimée.
Le lendemain matin, elle devait partir pour Mézières avec M. Rochat, qui était touché de son malheur et qui
voulait la distraire un peu par un voyage. A l'heure du départ, elle pressentit qu'elle ne reviendrait plus dans le pays qui lui était si cher. Sa douleur éclata plus profonde que jamais ; avant de s'éloigner, elle voulut parcourir encore seule et à pied le vallon où naguère elle avait tant de fois promené ses espérances d'amour. On louchait aux jours d'automne; la nature avait déjà reçu les premières atteintes de l'hiver; les feuilles jaunies murmuraient tristement sur les branches ou fuyaient par boutîées sur les chemins. Une mélancolie douce au cœur était répandue de toutes paris. La pauvre Eléonore, près de perdre de vue pour jamais ce cher pays où elle laissait son âme toute déchirée, tomba agenouillée sur la route, regarda une dernière fois, audessus des noyers de la ferme, le toit bleu de la maison du notaire, éleva ses yeux mouillés au ciel, et murmura, en appuyant sa main sur son cœur : Adieu ! adieu !
Cependant, le jour des noces, tout n'alla point au gré du député, de sa femme et de sa fille. Eugène Aubert partit dès l'aube et ne revint pas, Où était-il allé? Sans doutes sur les traces d'Éléonore. M. Desmont prévit, en homme sagace, que, pour la célébration dudit mariage, il ne manquerait que le mari. Une lettre qui lui fut remise par un garde champêtre ne lui laissa plus de doute sur ce chapitre. Eugène parlait sans retour; il donnait un pouvoir sous seing privé pour céder à un autre l'étude maudite. Après avoir lu cette lettre, M. Desmont courut à la chambre de sa fdle, qui essayait devant une psyché le voile et le bouquet de la mariée.
— Ma pauvre Artémise, tu es malade ; lu vas te coucher en attendant le médecin.
— Malade ! le plus beau jouj? de ma vie!
— Oui, malade : Eugène est parti !
Le député sortit par la ville d'un air effaré.
— Ma fdle est malade, disait-il à tous venants, je ne puis la marier aujourd'hui.
— Quand la marierez-vous donc? lui demanda malicieusement son adjoint, qui déjà a vait revêtu l'écharpe •tricolore.
XIÏ
Maintenant, si vous voulez rejonidre Eugène Aubert, vous suivrez cette route où déjà vous avez vu s'éloigner la triste Éléonore. La route est ombragée; là-bas, au bord de l'étang, n'est-ce pas elle qui s'assied sur les feuilles sèches? Elle incline son front pensif, elle cherche encore l'image d'un bonheur évanoui. Qui donc vient interrompre sa rêverie? Vous avez reconnu Eugène Aubert, car quel autre que lui se jetterait ainsi à ses pieds les bras ouverts? quel autre que lui entraînerait avec ivresse Éléonore souriante et déjà consolée?
L'ARBRE DE LA SCIENCE
Voltaire a dit de Tamour : « C'est TétoRe de la nature que rimngination a brodée. » Peut-on se hasarder de dire après Voltaire, que l'amour c'est la passion endimanchée ou la volupté un jour de fête.
A sa dernière représentation de Phèdre, mademoiselle Rachel, selon son habitude, a tourné la tête à deux étrangers qui n'étaient pas venus en France pour cela. Us ne pouvaient maîtriser leur enthousiasme pour le génie et la beauté de la tragédienne; ils no compreaaient pas qu'Hippolyte, comme un autre Joseph, laissât son manteau aux mains de cette Plièdrc qui était tout le popme de la passion. Ceux-là n'ont pas été
sensibles au récit de Théramène. Le soir même, une femme du monde, qui serait désolée de passer pour une femme d'esprit, dit à mademoiselle Rachel : « Je vous ai amené deux hommes libres, mais je vous présente deux esclaves. »
On a défiguré, à l'Opéra-Comique, la poésie amoureuse du moyen âge ; mais, pour les bons esprits, une époque a toujours son caractère sérieux, même sous les caricatures. Ce qui frappe surtout dans ces mœurs étranges, c'est que la France galante et raffinée commence à sortir des forêts sauvages et à se montrer dans quelques châteaux. La féodalité, c'est le cœur de la dame ; le servage, c'est la foi du chevalier. Les tournois ont çà et là enchaîné dans les roses la barbarie primitive. 11 n'y a plus qu'aux jours de guerre qu'on crie : sang et pillage. Il n'y a plus qu'aux jours de ripaille qu'on perpétue l'orgie romaine. Ce que le catholicisme n'a point encore fait, la femme, cet apôtre du cœur, va le faire avec un regard, avec un sourire, avec une ^arme. La femme, au moyen âge, a été comme l'ange visible de la divinité ; elle a entr'ouvert la porte du monde nouveau, elle a cueilli pour la main rude et brutale de l'homme la fleur sacrée du spiritualisme.
L'amour est un magique architecte qui bâtit son palais sur toutes les ruines : mais lui faut-il un palais pour être chez lui? Hemling Ta trouvé dans un hôpital.
En ces derniers temps, on a beaucoup écrit sur Hernling, on a longuement disserté sur son œuvre; mais on n'a pu rien dire de certain sur sa vie. J'aime à m^ représenter un enfant né pauvre, insouciant, vagabond. Comme Dieu l'a doué d'une étincelle de poésie, il ne peut se plier comme les autres aux habitudes de la vie matérielle. Il ne prend point racine dans son pays; il court le monde, à la recherche d'une étoile qui rayonne pour lui. Dans son enfance, il a entendu vanter le talent des frères Van Eyck ; le hasard l'a conduit à Cologne, et, à la pensée des frères Van Eyck, au spectacle des tableaux de Wilhelm, il a poussé le cri révélateur du Corrége. Sans doute, à Cologne, à la source même du génie allemand, il a trouvé un peu de place et un peu de pain dans un atelier. La guerre l'a surpris le pinceau à la main. Cœur ardent, esprit généreux, il a déposé son pinceau pour prendre le mousquet ; il a offert sa vie à son pays. Dans le rude métier des armes, il a oublié peu à peu qu'il était né peintre ; il a vécu comme ses camarades de camp, peut-être comme autrefois ses camarades d'atelier ; il a jeté son cœur à toutes les folles et dévorantes passions, jusqu'au jour où, fatigué de tout, même de la vie, il est allé demander à l'hôpital de Bruges un lit pour mourir. Mais, à peine à l'abri du passé dans ce refuge chrétien, il s'est senti renaître, comme dans une atmosphère douce, sereine et pieuse, il a voulu vivre, vivre encore, mais désormais de la vie contemplative des âmes poéti(jues. A (cs lèvres dévorées par les mauvaises passions, il manquait la goutte d'eau vive du sentiment divin. J ans
l'hôpital, un christ en bois grossièrement sculpté vciHe sur les malades et les aguerrit dans leurs souffrances en leur ouvrant par son regard les perspectives d'azur. Hemling est touché par la sublime résignation de celui qui fut couronné d'épines ; i i nuage épais se déchire à son horizon et lui laisse entrevoir les joies bénies du ciel. Ce n'est pas tout : parmi les sœur» de l'hospice que la charité chrétienne attire au lit des malades, il en est une plus tendrement dévouée que les autres ; quand Hemling souffre, elle ne dort pas et lève au ciel ses grands yeux, doux comme la pervenche. Le peintre est frappé de celte angélique figure, qui semble détachée comme par un miracle des fonds d'or du maître de Cologne. Hemling ne sait plus s'il doit adorer Dieu dans l'image du christ ou d?ris celle de la religieuse. Dès qu'il a repris un peu de force, il demande des crayons, une palette, des pinceaux; et le secret qu'il a si longtemps cherché, le secret de rendre visible la majesté de Dieu et la beauté idéale de l'homme, il le découvre comme par une soudaine révélation de l'amour.
Les anciens, qui ont tout dit pour les modernes, ont très-poétiquement peint les souvenirs éternels de l'amour par ces ombres des Champs-Elysées qui, pendant des siècles, effeuillent des roses désormais sans parfum devant les pâles images autrefois adorées.
Tout le monde n'est pas de l'avis de l'évêque d'Hip-
pone. Saint Augustin lui-inême a varié plus d'une fois sur son idéal, ce qui prouve que le Beau, le Vrai et le Bien seront le sujet d'une éternelle controverse, Demandez à dix peintres ce que c'est que le Beau, vous n'en trouverez pas deux arrêtés à la même opinion. Demandez à dix philosophes leur pensée sur le Vrai, ils ne pourront pas s'entendre. Demandez à dix saints où est la Béatitude, ils répondront comme les peintres et comme les philosophes.
Je connais une femme charmante qui, un jour de pluie, s'est mise à aimer un philosophe bien connu de nos jours, croyant secouer avec lui l'arbre delà science; elle s'aperçut bien vite que le philosophe n'en savait pas plus long que son dernier amant. c< Le Beau, lui disait-il, c'est l'amour; le Vrai, c'est Tamour; le Bien, c'est l'amour. — Alors, lui dit-elle, quand je pratiquais votre théorie , je faisais de la philosophie comme M. Jourdain faisait de la prose. »
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