ET L'AMOUR QUI VIENT
Au bain de mer, on m'a raconté cette histoire, dont vous vous chargerez, madame, de trouver la morahté. Les femmes sont les philosophes de l'amour. Pour moi, je conte tout simplement sans commentaires, tout en écrivant cet aphorisme : « Il ne faut pas qu'une femme permette à son amie de confesser son amant. »
Il y a quelques années, un jeune médecin allemand, un peu baron, Franck Nebelstein, vint débarquer à Paris pour y étudier ou pour y faire fortune. Quoique .-allemand, c'était un beau garçon, ne manquant ni de grâce ni de laisser aller. En outre il avait de l'esprit,
ni trop ni trop peu, ce qu'il en faut pour faire son chemin. Il était un peu voLige et un peu insouciant. Vous devinez sans peine qu'un médecin de cette nature, n'ayant pas vingt-sept ans, devait faire quelque chose, mais non pas fortune.
C'était, d'ailleurs, un médecin d'un nouveau genre; il affichait la prétention de guérir le corps en consultant le cœur : il devait faire fureur à Paris parmi les femmes, — vous savez les(|uelles? — pour cette méthode, qui ne vaut guère moins qu'une autre (j'en excepte celle du docteur Sangrado), il avait surtout recours au magnétisme. Au bout d'un an de séjour à Paris, il était surnommé le beau magnétiseur dans un certain monde, ou plutôt dans un monde incertain. 11 avait débarqué au beau milieu de la rue Laflitte; et, comme, en sa qualité de baron allemand, il n'avait ni baronnie ni revenus, il fut bientôt au bout de ses r<îssources : comment se faire payer de ces femmes charmantes qui ne connaissent que la monnaie des sourires? Cependant il fallut qu'il se résignât à déloger un beau matin sans armes ni bagages. 11 alla, tout désenchanté, se réfugier, avec ses dernières espérances, à l'hôtel Corneille, qui est presque encore la Chausséed'Antin dans le pays latin. Il trouva là bon nombre d'étudiants riches ou faisant des dettes, ce qui revient au môme : tous devinrent ses amis et ses agents d'affaires; ils le prônèrent partout comme le i)hénix du magnétisme, et en même temps comme le vrai disciple de Gall et de Lavater. Ils firent si bien son compte, que, peu de mois après, il était plus florissant et plus
baron que jamais. Son ami le plus dévoué était là un étudiant en droit, un peu poëte, qui voyait le beau monde, parce que sa mère était du beau monde : M. Léon Durand s'était pris d'une belle et bonne amitié pour notre Allemand, qu'il trouvait original. Il le conduisait partout, même chez ses maîtresses. Franck n'abusait pas de cette confiance, quoiqu'il fût un peu amoureux de toutes les femmes qu'il rencontrait sur son chemin.
Jusque-là, pourtant, il n'avait aimé qu'en passant; il lui vint enfin une passion plus durable.
C'est l'histoire de cet amour sérieux que je vais vous raconter ici. Bâtir sur l'amour, c'est bâtir sur le sable, dit le proverbe. Cette histoire vous dira comme le proverbe. Et vous, madame, vous direz comme le proverbe.
A la porte du Luxembourg, Franck , qui rêvait souvent par là, vit un matin un groupe de promeneurs autour d'un industriel fort curieux : c'était un homme de mauvaise mine, un vrai chenapan échappé de l'atelier de Callot. Il vendait aux passants, pour moins que rien, pour deux sous, la liberté de quelques oiseaux qu'il avait attrapés. Les tristes prisonniers redemandaient le ciel, leur patrie, par des cris; mais la foule insensible, qui avait un sou pour toutes choses, — «
pour passer le pont des Saints-Pères, — pour acheter un bouquet, — pour donner au joueur de vielle, reîiardait avec insouciance les oiseaux enca<;és sans songer à leur délivrance. Une marchande de bouquets traversa la foule en secouant un enivrant parfum de violettes et de roses de mai. Il y avait là des femmes avec leurs amants et avec leurs maris. L'une d'elk dit à l'un d'eux, qui lui offrait des roses de mai :
— J'aimerais mieux voir s'envoler une hirondelle. L'amant ou le mari s'empressa de donner deux sous
à l'oiseleur, qui ouvrit la porte de la cage : une mésange, qui guettait l'instant propice, prit son vol et disparut dans le ciel. Franck regarda avec reconnaissance la plus humaine de toutes les femmes qui étaient là : un long voile noir empêchait de voir sa figure.
L'oiseleur, qui avait refermé la cage, répéta son refrain :
— Mesdames et messieurs, un peu d'humanité, s'il vous plaît. Voyez comme ces pauvres oiseaux souffrent dans cette prison, tandis qu'ils seraient si gais dehors 1 Vayez-les battre piteusement des ailes en demandant la liberté que je ne vends que deux sous. Deux sous, messieurs, deux sous, mesdames, pour que les prisonniers s'envolent au ciel en chantant vos louanges. Les rochers verseraient des larmes en les voyant si malheureux dans cette cage; leurs plaintes me déchirent les entrailles. Que les riches sont heureux de secourir les artligés! — Ah! je voudrais être riche! —
Hélas! si j'avais seulement du pain à donner à mes pauvres enfants et à ces pauvres oiseaux ! — Admirez leur beau plumage et leurs pattes mignonnes! Plaignez-les et secourez- les.
— Cet oiseleur, pensait Franck, dont les yeux demeuraient attachés sur le vode de la jeune femme compatissant© cet oiseleur ressemble singulièrement aux philanthropes qui se sont d'abord emparés des biens des pauvres et qui finissent par prêcher en leur faveur.
La jeune femme supplia encore du regard pour les captifs celui qui l'accompagnait. Franck vit ce regard à travers le voile; il pensa que celle qui priait pour la Hberté des oiseaux traînait alors les chaînes d'une esclave. Pour la consoler, il s'approcha de l'oiseleur et offrit de lui payer la liberté de tous les prisonniers. La marchande de bouquets qui l'écoutait voulut avoir sa part dans la gloire de cette délivrance : elle ouvrit la cage pour son argent, elle glissa sa main rouge vers l'un des coins, elle saisit un moineau ébouriffé qui gémissait là depuis deux jours et qui semblait résigné à la mort. Tout le monde la regardait avec intérêt; le marchand lui-même, qui tendait la main à ses deux sous, était touché de cette bonne œuvre. Elle baisa les plumes grisâtres du captif et le jeta au-dessus de la foule en lui criant : Bon voyage ! Franck fut jaloux du regard qui tomba sur elle des yeux de la femme voilée. Il s'empressa de rouvrir la prison : ce fut un charmant tableau que la vue des prisonniers s'écha[)pant en foule et se dispersant dans le ciel. Franck en était 31
charmé, qu'il ne vit pas disparaître le voile noir ; il prit toutes les roses de mai de la marchande de bouquets et lui demanda d'un air distrait où était passée celle qui les avait refusées.
— Celui qui était avec elle l'a emmenée rapidement par là, répondit la marchande de bouquets en se tournant en face de TOdéon ; — il semblait jaloux de votre bonne œuvre et de votre bonne mine, poursuivit-elle avec complaisance.
Franck suivit la trace de la femme voilée jusque sous l'arcade, où il s'arrêta soudainement : — La suivre ! quelle folie! murmura-t-il en s'en allant.
En levant le regard, il vit encore quelques oiseaux dans le chemin du ciel.
— Chantez pour elle, leur dit-il; ce n'est pas moi qui vous ai délivrés, c'est son regard. — Au fond des bonnes œuvres il y a toujours quelque chose d'étranger aux bonnes œuvres. — 0 mes chors oiseaux I je ne vous ai pas délivrés pour vous, mais pour elle.
IIÎ
Au déclin de l'automne, Franck traversait rapidement les Cliamps-Elysées, dans l'espérance d'échapper à une sombre tristesse qui le dévorait depuis quelques purs. Le soir répandait ses teintes brunes dans le lointain; le vent secouait les grands arbres, dont les feuilles Jaunies fuyaient bruyamment; le ciel était gris par-
tout ; à peine y devinait-on le soleil sur la me occîdentale. Franck devint plus triste encore; il semblait que son âme se couvrît de nuages comme le ciel, et que son soleil se fût caché pour longtemps. Il contempla avec amertume sa vie passée : il n'y trouva pas à cet instant le moindre souvenir de joie qui lui servît de refuge contre sa tristesse; il plongea vainement dans les abîmes de son âme : au lieu d'un rayon qu'il cherchait, il vit des nuées lugubres flottant dans la nuit.
11 s'arrêta tout à coup devant une jeune femme vêtue d'une robe noire.
— C'est ma destinée qui passe, murmura-t-il.
La jeune femme était pâle et désolée; elle suivait des yeux les feuilles que le vent balayait, mais elle ne voyait sans doute qu'avec les yeux de l'âme. Un bruit de pas la réveilla soudain ; elle frémit et marcha plus vite pour échapper à un homme qui la suivait; elle fuyait cet homme comme Franck fuyait sa tristesse.
Elle dépassa Franck, qui fit involontairement quelques pas vers elle, violemment ému par ce spectacle bizarre. L'homme qui suivait lui jeta un regard terrible et se drapa dans son manteau, sans doute pour avoir l'air plus superbe. Franck, qui ne s'effrayait pas de si peu, ne s'arrêta point; il parut oublier la présence de cet homiiie; îl se rapprocha de la jeune femme, qui releva la tête pour mieux disiingwer Je bruissement des "pieds dans les feuilles sèches. Tons les trois marchèrent ainsi pendant quelques minutes; mais, à son tour, l'homme en manteau dépassa Franck, en
l'effleurant. Franck, froissé, fit siffler sa badine à diverses reprises, en l'agitant aux oreilles de l'homme au manteau. La nuit tombait, et avec la nuit quelques gouttos glaciales. La jeune femme leva son parapluie; elle le laissa bientôt tomber sans l'ouvrir, dans la crainte que le bruit de l'eau sur la soie ne l'empèchàt d'entendre le bruit des pas de Franck et de l'homme au manteau; mais, malgré l'insouciance qu'elle essaya alors de déployer, cet homme devina son motif, et lui cria d'une voix colère : « Il pleut, madame. » Ces trois mots firent trembler la jeune femme et passèrent dans le cœur de Fran( k comme une note discordante. Egaré par la colère, il oublia que la jeune femme n'était pas une fille d'Opéra; il s'en fut droit à elle et l'arrêta tout à coup.
— Maidame, lui dit-il d'une voix étouffée, permettez-moi de vous offrir mon parapluie.
Et, <eomme il n'avait pas de parapluie, il saisit vivement celui de la jeune femme, qui n'eut point la force de lui résister.
L homme au naanteau repoussa dédaigneuaement Franck.
— Vous ïwsultez ma femme, lui dist-il.
Franck répondit d'une voix dmère :
-^ Je ne voulais insulter que vous, monsieur.
La jeune ifemme chancelait. Franck, qui vit la pâleur de ses lèvres et l'égarement de ses yeux, tendit un bras pour la soutenir; mais, toute suppliante, elle lui fit signe de s'éloigner.
Il 's'cloigna. Il voulut au moins la suivre de vue,
mais à vingt pas de là elle s'était perdue parmi les promeneurs.
— Adieu donc! dit-il tristement.
Bientôt il se souvint confusément que cette femme en deuil était celle qu'il avait vue, à la grille du Luxembourg, implorant pour la liberté des oiseaux.
Pendant ses promenades à travers Paris, il attachait son regard sur toutes les femmes vêtues de robes noires.
Pendant l'automne, pendant l'hiver, il courut partout et ne revit pas la belle. Quand revint le printemps, le désespoir le saisit avec autant de violence que l'amour; et, quand il se fut beaucoup désespéré, son amante anonyme disparut de l'autel d'or qu'il lui avait élevé. 11 se prit à douter des saintes aspirations de son âme, il retourna à ses folles amours. Mais le cœur ne tarda guère à être vengé.
Franck se promenait solitairement un matin sous les grands marronniers des Tuileries ; tout à coup il se sentit violemment ému à la vue d'une femme qui s'asseyait à quelques pas de lui. Devant cette femme, un homme hsait un journal avec une gravité bouffonne.
— Voilà l'homme et voilà la femme 1 dit Franck avec agitation.
Un rayon de soleil, glissant par un œil du feuillage,
tremblait sur l'épaule de la jeune femme, qui penciiait tristement la tête. Ce fut en vain que Franck la regarda d'un œil ardent, il passa sans qu'elle relevât la tête. 11 revint bientôt sur ses pas, et celte fois, en repassant devant la jeune femme, il devina qu'elle l'avait vu, car sa main fît mouvoir la chaise qui lui servait d'appui. L'homme secoua dédaigneusement la tête en jetant son journal à ses pieds.
Seulement alors Franck pensa aux sottes bravades de cet homme. Il s'arrêta et voulut aller à lui; mais un regard adorable cloua ses pieds sur le sol et le plongea dans un ineffable ravissement. L'homme, poursuivi d'une ambitieuse pensée, ne prit pas garde à Franck, qui demeurait en contemplation devant la jeune femme^ dont le regard suivait les enfants joueurs. Elle leva ses paupières, et Franck vit briller deux larmes. Ce fut une pure et sainte rosée qui ranima son âme. Si jamais une joie du ciel l'a ravi, ce fut à cet instant suprême; mais, au travers de nos plus grandes joies, nous voyons toujours passer quelque chose de lugubre comme un fantôme durant nos songes d'or. Cette femme venait de le ravir par deux larmes venues du cœur; mais n'étaitce pomt quelque peine secrète qui mouillait ses yeux? ses pleurs n'étaient-ils pas des confidents d'une profonde douleur? Franck se sentit trop agité pour demeurer là plus longtemps; il pensa qu'au bout de l'allée il saisirait mieux les nuances de sa joie et de sa tristesse; d'ailleurs un regard tremblant de la jeune femme, un regard qui semblait le supplier de partir, vint soudainement détacher ses pieds du sable. Il mar-
cha Jusqu'au bout de l'allée sans pouvoir vaincre la crainle enfantine de retourner la léte. Il revint sur ses pas; mais, à son retour, l'homme et la femme avaient déjà disparu. 11 plongea son regard autour de lui, il courut au hasard sous les arbres; ce fut en vain : il avait reperdu son amour.
La nuit, un songe singulier changea en conte dé fée le Foman de sa vie. 11 vit apparaître la femme qu'il aimait dans le paradis de Mahomet, métamorphosée en reine des étoiles, donnant son pâle flambeau à une jeune fille qu'il n'avait jamais vue. Deux noms résonnèrent dans son cœur : Caroline e\ Camille. Le songe lui fut expliqué plus tard — trop tard !
Le lendemain, sur le soir, Franck reçut de bonnes nouvelles d'Allemagne. Il avait un cousin fort riche 0^ fort entêté, qui mettait beaucoup de mauvaise volonté à mourir; ce vieux cousin venait enfin de mourir, léguant à Franck un petit majorât. Cet héritage ariivait fort à propos. Franck quitta l'hôtel Corneille et recommença un train de vie digne d'un baronnet ; il prit un logis dans la rue de Tournon, et, résolu de vivre en homme sage, quoique amoureux, il arrangea sa vie d'après ses revenus.
A quelques jours de là, Franck trouva Léon Durand plus joyeux que de coutume.
— D'où vous vient aujourd'hui cette gaieté si folle? lui dit-il en l'abordant.
— C'est que, plus que jamais, mcTOÎlà perdu dans l'élude du droit et de l'amour : —je stiis amoureux de la plus belle fille du monde, un ange qui a perdu ses ailes
dans le ciel. Dans un an, j'épouserai ma princesse, j'irai vivre dans mes terres, et je n'aurai plus d'amis. Juge de mon bonheur!
— Une belle fille? murmurait Franck émerveillé de la métamorphose de Léon Durand.
— Oui, une belle fille qui vaut mieux que toutes les muses présentes et passées, ce qui est la môme chose; une belle fille de mon pays que j'ai rencontrée par miracle chez un M. de Vanderèz, dont l'aïeul était cousin à je ne sais quel degré de ma grand'mère. J'ai dit hier adieu aux muses. et aux folles amours; adieu, mesdemoiselles, adieu , mesdames ; voilà bien assez d'élégies comme cela : les testaments et les contrats de mariage sont des choses bien plus amusantes. Veux-tu que je fasse ton testament? Mais il ne s'agit pas de testament aujourd'hui; tu as dans les yeux une fascination qui fait pâlir toutes les femmes atteintes de ton regard, j'ai dit partout que tu étais le plus puissant magnétiseur. La femme de mondit sieur de Vanderèz, qui est veuve pour quinze jours, et qui en est malade de joie, demande avec instance un médecin qui puisse la magnétiser; c'est une bonne fortune pour ta tristesse, car madame de Vanderèz est la plus belle femme du monde — après mademoiselle de Sancy. Mais ne va point l'aviser d'en devenir amoureux, car son mari est un Othello qui se venge plus soudainement que toi, moa cher médecin ; ne l'avise pas non plus de t'éprendre de mon adorable fiancée ni de la fasciner sous ton regard.
— Quel est donc ce M. de Vanderèz?
«— Un gentilhomme ayant peu de fortune et vivant à
Paris dans la plus austère solitude. Il adore sa femme, mais son amour jaloux est pour ^e un martyre plutôt qu'une joie ; il l'emprisonne dans sa jalousie ; sa maison est un couvent d'où la pauvre femme ne sort presque jamais. Je suis le seul profane admis dans ce lieu, car rOthello me fait l'injure d'avoir confiance en moi ; son œil jaloux a lu dans mon âme la première fois que j'ai vu madame de Vanderèz, et il a deviné qu'il serait superflu d'avoir des craintes à mon égard. Un autre profane admis en cette retraite, c'est mademoiselle de Sancy, que madame de Vanderèz a connue au couvent.
Franck suivit Léon chez M. de Vanderèz avec le plaisir d'une jeune fille qui va lire un roman. C'était au
voisinage.
A peine eut-il franchi le seuil de la porte d'entrée, qu'il échappa tout d'un coup au voile flottant de ses sauges; un sentiment ineffable remplit son âme.
— Et cette femme est malade? dit-il à Léon.
— Son mari est parti hier pour Toulouse, où l'appelle sa famille ; or^ depuis ce matin, elle est étrangement agitée par l'idée d'être seule : est-ce une idée noire, est-ce une idée rose? je ne sais. Si tu parviens à la ma- <■ nétiser, essaye de découvrir les mystères de son cœur, qui doit être un abîme étrange, car cette femme n'a jamais rien confié. J'oubliais de le dire que tu viens ici le plus mystérieusement du monde; une seule parole indiscrète la perdrait à jamais. Ne t'avise pas d'être galant avec elle; car, outre qu'elle semble morte à l'amour, elle est surveillée par la mère de son mari, une chaîne mortelle qu'elle est condamnée à traîner par-
tout- Ainsi souviens-toi de toutes ces choses-là : tu es médecin ; tu demeures à l'autre bout de Paris; tu fus mon ami autrefois, quand j'avais des amis.
Franck et Léon arrivaient devant la porte de Tappartement de M. de Vandorèz.
— Et tu magnétiseras avec une candeur archangclique, reprit Léon après avoir sonné.
— Évangélique, répondit Franck, qui était retombé dans ses rêves.
Une femme de chambre ouvrit.
— Ah ! monsieur Léon ! dit-elle en souriant. Passez dans le salon ; madame a toujours des crises violentes, des éblouissements, des spasmes; j'y perds mon latin.
A l'entrée de Franck dans le salon, il y régnait un profond silence, un feu clair flambant dans Tâtre jetait ses vifs reflets sur trois femmes, mademoiselle de Sancy, la maîtresse du logis et la vieifle madame de Vanderèz. La maîtresse du logis était à demi couchée sur un têteà-tête rococo. Quand s'ouvrit la porte du salon, elle tourna lentement la tête; à l'apparition de Franck elle s'évanouit.
— Encore ces maudites vapeurs! s'écria la vieille dame.
La jeune fille s'élança vers son amie et la souleva dans ses bras. A cet instant, Franck pâlit et chancela : cette femme évanouie qu'il venait d'entrevoir était la femme qu'il aimait.
En rouvrant les yeux, elle sembla lui dire dans un regard amoureux : Dieu soit loué, je vous revois 1 11 lui réoondit par un pareil regard et lui tendit la main»
— J'ai une fièvre ardente; voyez, monsieur, dit-elle en regardant la vieille dame.
Franck se souvint qu'il n'était là que comme un médecin; il parvint à calmer l'émotion qui l'égarait, et dit en s'inclinant :
— Oui, madame, une fièvre violente.
Franck se tourna vers la vieille dame et lui fit un profond salut. Elle fut tyès-flattée de cet hommage; un sourire plus jeune que ses lèvres ranima sa bouche.
— Oh ! monsieur, dit-elle à Franck, chassez bien vite ces horribles attaques qui tourmenten't ma fiUe; vous allez la magnétiser, c'est moi qui l'ai voulu.
Et, s'approchant de l'oreille de Franck ;
— Dans son sommeil factice, peut-être vous dirat-elle le secret de la tristesse qui la tuera si nous n'y mettons bon ordre.
— Pour endormir madame, je voudrais qu'elle fût plus calme, dit Franck en se retournant vers la jeune femme.
— Eh bien, reprit la vieille dame, il fawt en attendant endormir mademoiselle deSancy.
La jeune fille, qui écoutait Léon, s'écria aussitôt :
— C'est vous, madame, qu'il faut magnétiser.
— A mon âge, hélas l on défie toutes les puissances humaines.
Franck s'empressa de dire que le magnétisme était de tous les âges. La vieille dame, qui croyait rire, lui dit qu'elle serait curieuse qu'on lui fît voir cela. Franck, prenant la chose au sérieux, traîna un fauteuil devant elle, et se mit à l'œuvre. La vieille dame essaya de lut-
ter *. les deux yeux du magnétiseur rayonnnient sur les siens comme deux soleils. Elle pencha d'abord la tôte et voulut se débattre ; dans ses efforts, elle se renversa sur le dossier de la dormeuse ; bientôt ses lèvres devinrent blanches, ses paupières s'abaissèrent sous les signes monotones de Franck : en quelques secondes elle fut ensevelie dans le plus profond sommeil.
— Elle dort, dit Franck en se retpprnant vers madame de Vanderèz, comme povir lui apprendre que l'^i;gus était aveugle.
Madame de Vanderè^, senabla sortir d'un rêve ; elle tressaillit, et, son regard, perdu dans les flammes de l'âtre, s'éleva tout effaré sur Franck,
— Elle dort, monsieur?
T^ Oui, madame, reprit Franck, qui tremblait de bonheur; et, si mes signes ne vous effrayent point, j'essayerai de vous magnétiser.
— Oui! oui ! s'écria Camille; à madame de Vanderèz les honneurs de la soirée!
A cet instant la porte s'ouvrit , et la femme de chambre vint avertir Léon qu'un ami de M. de Vanderèz l'attendait dans la cour. Léon allait envoyer promener cet importun, quand madame de Vanderèz lui dit avec sa voix si douce :
— Au revoir, monsieur Léon; à demam, n'est-ce pas?
Léon sortit en pensant qu'il était impossible de mettre les gens à la porte avec plus de galanterie.
Il cherchait son chapeau oii il n'était pas, comme s'il dût trouver un moyen de rester ; mais Franck fit
112 f/AMOUR
mine d'avoir pitié de ses recherches, et lui dit en ami dévoué •
— Voilà ton chapeau, mon cher; adieu.
Léon jeta un regard furieux à Franck, qui s'en moqua par un sourire. Léon sourit aussi, et, se penchant à l'oreille de Franck, il le félicita d'être aux prises avec une centenaire.
Léon, qui se crut asviez vengé, s'inclina très humblement devant les deux amies, et disparut aussitôt. La vieille dame s'agita alors; Franck l'apaisa par quelques signes et lui demanda si elle dormait ; un son confus s^échappa de sa bouche ; sa tête retomba en avant.
— Dormez-vous? reprit Franck en élevant la voix. Il se fit un silence de quelques secondes.
— Dormez-vous ? dit encore Franck, mais d'une voix presque impérieuse.
— Oui, répondit-elle enfin.
— Que ressentez- vous ?
< — Des choses étranges.
— Que voyez-vous?
— Des voiles blancs, des nuages, de la fumée. Je redeviens jeune et légère comme au temps passé. La vieillesse est un terrible fardeau. Quand on est jeune, on s'appuie sur l'amour; mais, quand on est vieille, il faut marcher toute seule.
Elle secoua la tête. Le mot amour n'avait passé qu'en tremblant sur ses lèvres.
— Que voyez-vous? redemanda Franck.
Camille s'était penchée au-dessus de la somnambule.
— Je vois les grands yeux el les gnmds sourcils de mademoiselle de Sancy.
— A quoi pense donc mademoiselle de Sancy? Franck regarda la jeune fille d'un air sournois : elle
était plongée dans une nuageuse rêverie, ou plutôt elle ne pensait à rien ; aussi la demande de Franck ne l'effaroucha guère.
— Elle pense à tout et ne pense à rien, répondit la vieille dame.
— C'est insdicret, monsieur, murmura madame de Vanderèz.
Franck se tourna vers eiîe, et, n'oubliant pas l'esprit de son rôle, il lui dit en souriant:
— Nous autres médecins du corps, et même quelquefois de l'âme, nous sommes des tombes où s'ensevelissent mille secrets en un jour ; nous en savons beaucoup plus que les confesseurs, parce que nous sommes beaucoup moms curieux.
— 11 n'y paraît guère, dit mademoiselle de Sancy, faisant semblant délire son journal.
— Parce que je me suis avisé de demander votre pensée d'un instant; et si je m'avisais de demander à la somnambule votre dernière confession?
La jeune fille rougit et s'éloigna.
— Rien ne serait plus charmant; mais pourquoi vous détourner? un beau corps renferme toujours une belle âme, et je suis sûr que le plus grand de vos crimes est un jeu d'éventail, ô Célimcne avant la lettre I
Madame de Vanderèz, qui aimait tout autant que
Franck s'entretînt avec la somnambule qu'avec mademoiselle de Sancy, fit un signe d'impatience.
Franck se rapprocha avec sollicitude de madame de anderèz.
Il la regarda avec tant d'ineffables délices, qu'elle crut voir son âme dans ce regard.
— Oh ! oh ! dit tout à coup la somnambule, qui semblait écouter des bouches invisibles; M. de Valmi se souvient toujours de moi.
— Qu'est-ce que M. de Valmi? demanda Franck en chassant encore du magnétisme vers elle.
— C'est le rival de mon mari.
Mademoiselle de Sancy éclata de rire.
— Oui, c'est lui... Il raconte... Où suis-jedonc?
— D'abord, où est votre M. de Valmi?
— Dans mon pays, à Toulouse, où il fût autrefois capitaine des chevati-légers. Il raconte ses aventures à uri vielix présideill dé ses amis... Mon Dieu! il parle de ce.jour horrible...
La somnattibule sô cacha la face dans ses bras ; le magnétiseur et les deiix iemnies pâlirent à la vue de cette pauvre femme si violemment émue par un souvenir.
— La jalousie est une chose terrible j qui déchire les cœurs avec ses ongles de fer, reprit la somnambule, qui tremblait de tous ses membres.
— Vous éliezjalouse, madame? dit Franck, qui magnétisait toujours. . ^
— Non; c'était M. de Vanderèz... Sa jalousie me fait encore peur.
La voix de la pauvre vieille avait quelque chose de douloureux et de lugubre.
— Il était jaloux comme nul ne le fut jamais, excepté mon fils, jaloux de toutes les voix, jaloux de tous les yeux ; je crois qu'il était jaloux du soleil !
— Mais quel fut donc ce jour horrible dont votre âmâtit parlait au vieux président?
La vieille dame parla ainsi :
— Le surlendemain de mes noces, nos convives ilbils donnaient une fête. Quand je me fus revêtue de itta i'obe de bal, quand je me fus jDarée avec la magnificence d'une mariée de vingt ans, M. de Vanderèz vint à moi, et me dit : « Vous n'irez pas à cette fête, madame! » J'entends encore sa voix sourde qui me fit trembler. « Pourquoi n'irais-je pas? lui demandai-je. — Parce que je suis jaloux, reprit-il. — Quel mal ferai-je dans cette fôte? Est-ce donc un cr'ime de daiiser? — C'est un crime à mes yeuk, madame ; et je vous le dis encore, vous n'irez point à celte fête. » A cet instant il survint quelques convives surpris de notre retard. Mon mari n'osant plus rien dire, nous partîmes. Dans les joies bruyantes de la fête, j'oubliai bien vite cette scène ridicule qui m'avait effrayée; je m'abandonnais avec insouciance à l'ivresse de la valse, quand M. de Vanderèz me saisit tout ri coup par la robe,
et me dit d'une voix sèche, en m'arrêtant dans mon élan : « Je pars à l'instant, madame! » Mon valseur était M. de Valmi; il me retint d'un bras, et de l'autre essaya de repousser M. de Vanderèz. « A coup sûr, dit-il en souriant, il y a des maris plus galants que vous, mais il n'y en pas qui le soient moins. En dépit des lois de l'hymen, madame est à moi jusqu'à la fin de la valse. » M. de Vanderèz pâlit de colère. Je chancelai ; un voile tomba sur mes yeux, et pendant quelques minutes je sentis à peine que j'étais appuyée sur le cœur palpitant de M. de Valmi, qui s'était remis à valser. Aux derniers sons de la musique, je me réveillai ; le jour du jugement, le premier écho delà trompette céleste, m'épouvantera moins, car Dieu est plein de miséricorde, et M. de Vanderèz était inexorable Je reparus à ses yeux, pâle comme une victime. M. de Valmi releva sa moustache dès qu'il le revit, et le railla sur sa mine lugubre. Mon mari ne répondit rien, et m'entraîna vers la porte en me pressant la main avec une violence aveugle; il me jeta dans son carrosse, et je ne sus jamais ce qui advint jusqu'à notre retour. Quand je repris mes sens, j'étais dans ma chambre; M. de Vanderèz se promenait devant moi, et me regardait par intervalle avec des frémissements de rage. Aux tremblantes clartés d'une lampe, je vis tout à coup une brisure à mon bracelet, et, comme je levais mon bras sous mes yeux, je vis du sang à mes manchettes et à ma robe. Dans mon effroi, je me mis à crier: mon mari voulut m'imposeï silence ; mais la vue de mon sang m'avait exaltée ; je courus à lui, j'agitai mon bras qui saignait en-
core, et je lui reprochai sa lâcheté. Sa colère, qui s'était calmée, se ranima tout d'un coup : « M. de Valmi! M. de V^almi ! » s'écria-t-il. Et, s'élançant sur moi comme un tigre furieux, il arracha mon collier, il dé chira ma robe, et foula tout du pied avec une joie fa* rouche. Cette nuit-là, je ne dormis pas. Le lendemain, je m'enfuis chez mon père; mais mon mari me ramena devant ses colères. '^
Madame de Vanderèz poussa un cri qui glaça Franck.
La jeune fille se jeta aux pieds de son ar^iie et lui prit les mains.
— C'est ton histoire aussi, dit-elle tristement.
A cet instant on frappa à la porte d© la cour. Involontairement Franck demanda à '«d vieille dame qui frappait ainsi.
— Mon filsl mon filsl répondit-elle avec une soudaine inquiétude.
Mîitlame de Vanderèz se leva.
— C'est impossible! s'écria-l-elle.
Franck, troublé, demanda encore à la somnambule qui frappait à la porte.
— Mon fils ! mon fils! je vous l'ai déjà dit. Madame de Vanderèz retomba évanouie.
— Ci\\ monsieur, partez à l'instant! dit avec terreur mademoiselle de Saucy ; si M. de Vanderèz voit un liomme ici, tout est perdu I
— Ne tremblez pas ainsi, madame, dit Franck, qui essayait de ranimer madame de Vanderèz ; un médecin i:>'ost pas un homme aux yeux d'un mari. D'ailleurs, M. de Vanderèz serait une avalanche, que je ne le craindra ] ni pour vous ni pour moi.
■— Mais M. de Vanderèz n'a jamais souffert un médecin ici! reprit mademoiselle de Sancy. Je vous en supplie pour sa femme, sortez, monsieur !
La jeuiie fille, qui venait de tomber agenouillée, se tordait les mains avec angoisses.
Franck ne put résister à cette charmante enfant dont il voyait la douleur et l'effroi; il jeta un regard d'amour sur la figure inanimée de madame de Vanderèz, et s'élança vers la porte du salon ; mais il se souvint tout à coup de la somnambule, et, craignant les ravages du magnélisme, il revint à elle.
— Eveillez-vous ! lui dit-il d'une voix sonore.
La somnambule fit un effort pour secouer le sommeil magnétique, pendant que Franck lui passait les mains sur les yeux.
— Éveillez-vous! répéta-t-il.
— Quel songe I murmura-t-elle en regardait îe magnétiseur, qui perdait la tête.
- Mademoiselle de Sancy, toujours agenouillée devant madame de Vanderèz, regardait Franck d'un œil hagard, et son âme priait Dieu de secourir son amie. Enfin Franck s'élança une seconde fois vers la porte;
mais il s'arrêta tout d'un coup au bruit des pas rapides de M. de Vanderèz.
— Le voilà I s'écria mademoiselle de Sancy.
— Qui vient donc? demanda la vieille dame.
— M. de Vanderèz ! Nous sommes perdues!
— Mon fils! que vais-jelui dire?
Une pensée terrible la frappa ; elle courut à Franck :
— Jetez-vous dans cette chambre, car mon fils...
On frappa à la petite porte du salon; Franck, immobile, leva fièrement la tête en regardant la porte. La vieille ressaisit toutes ses forces passées ; et, s'attachant au corps du magnétiseur avec une force surnaturelle, elle l'entraîna vers une chambre voisine. Il se laissa aller comme un enfant au bras de sa mère. Il semblait qu'il eût donné toutes ses forces à la vieille dame en la magnétisant ; d'ailleurs, il était abattu par l'émotion depuis deux heures. M. de Vanderèz refrappa la vieillv; poussa Franck dans la chambre, et, après avoir fermé la porte par un tour de clef, elle alla ouvrir à son fds.
M. de Vanderèz entra tout d'un coup, et son regard dévora le salon. Vainement sa mère lui tendit les bras pour l'embrasser : il fut aveugle à cet élan; il fut sourd à sa voix ; il faillit même la renverser à ses pieds.
— Est-ce donc ici le sabbat ? dit-il en regardant de toutes parts ; on ne peut y aborder, les portes en sont verrouillées.
■ — IjCs femmes ont peur quand elles sont seules
- — Seules 1 seules! Vous n'êtes pas seules I '^- Je ne sais ce qui t'aveugle.
m L'AMOUK
— C'est vous qui êtes aveuglée. Où est M. Léon, voire protégé?
— 11 est parti.
— Et l'autre?
La pauvre mère chancela.
— Quel autre ?
M. de Vandercz ouvrait ses mains avec fi^reur.
— Je sais que M. Léon est ressorti seul, puisque c'est moi qui l'ai fait appeler ; mais il n'était pas venu seul ici.
— Tu es fou, mon pauvre enfant ; aie donc pitié de ta femme.
Madame de Vanderèz était revenue à elle, mais elle n'osait ouvrir les yeux devant la colère de son mari. Elle demeurait dans l'attitude qu'elle avait prise en s'évanouissant, la tête renversée, les bras pendants, les pieds étendus devant l'âtre. Mademoiselle deSancy priait toujours. La voix de M. de Vanderèz roulait dans sa tête comme un écho du tonnerre ; la maison se fût renversée sans l'eflrayer davantage. Franck trépignait dans sa prison : il avait en vain essayé d'en sortir pour apparaître paisiblement aux yeux du jaloux ; il voulait crier ou frapper du pied pour que M. de Vanderèz vînt à lui ; mais quelque chose d'invincible, un souvenir, une espérance, arrêtait son pied et sa voix.
M. deVanderèz avait fait quelques pas vers sa femme, tout à coup, à la vue d'un grand rideau qu'un souffle agitait légèrement, il courut à la fenêtre, les yeux animés d'un rire farouche, et, saisissant le damas avec violence, il l'arracha du coup.
Sa mère essaya de rire.
— Ce rideau t'offusquait, n'est-ce pas? Tu en élais jaloux.
— Je Tavais vu trembler, murmura M. de Vandeièz tout confus.
— Ce n'est pas étonnant : tu fais tout trembler ; regarde-moi plutôt. Mais, mon cher enfant, tu ne vois donc pas Caroline évanouie, sans autre secours que les prières de cette pauvre Camille, qui est épouvantée de les cris msensés ?
M. de Vanderèy. oubliait que sa femme fût là : il l'aimait ; mais, dans son âme, l'amour c'était la jalousie.
Molière, qui était jaloux, a dit que Tamour des jaloux était fait comme la haine. C'est un axiome qu'il eût trouvé à coup sûr on voyant le cœur de M. de Vanderèz. Comme tant d'autres, M. de Vanderèz avait puisé sa jalousie dans sa vanité plutôt que dans son amour; c'était un orage violent qui grondait sans cesse en lui, un spectre horrible ({ui passait toujours dans sa pensée; sa femme n'était pas sa femme, mais sa victime; il éprouvait de la joie à la torturer; il lui arrachait les pensées du cœur avec les ongles du démon. Jaloux du passé, il eût donné sa fortuiic pour que sa femme perdît toute souvenance; jaloux de l'avenir, il
eût iniQiolé sa femme, s'il n'eût pas été jaloux de la mort.
11 faisait le malheur de sa femme, et n'en était pas plus heureux ; une crainte infinie le totirnientait ; dei«uis un an surtout, il n'avait pas été calme un seul instant.
— Mais ne vois-tu donc pas Caroline évanouie? liii dit encore sa mère en lui saisissant la main.
Il s'avança en sourcillant vers sa feminë, qui ne put arrêter un frémissement. Mademoiselle de Sallcy se leva à son approche ; il s'inchna.
— Il y a donc bien de la folie dans une tête humaine ! dit-il avec dépit.
La jeune fille, croyant qu'il allait vers sa femme, recula contre la cheminée ; mais il se jeta dans la dormeuse.
— Enfin, la jalousie est le cri de l'amour 1 Mais je ne devrais pas être jaloux.
Et, se relevant tout à coup :
— Léon n'est pas venu seul ici?
— Tu es fou, mon cher enfant ! T'ai-je jamais fait un mensonge?
— Non, mais vous ne voyez pas clair.
M. de Vanderèz prit les mains de mademoiselle de Sancy, et, la regardant d'un œil irrité :
— J'aurai confiance en vos paroles, mademoiselle. Léon est-il venu seul ici?
La jeune fille rougit.
— Je ne vo-us dirai rien, monsieur, car je craindrais
d'offenser voire mère, qui est si digne de votre confiance. Qu'ai-je à dire quand votre mère a parlé?
M. de Vanderèz laissa tomber les mains de mademoiselle de Sancy, et lui tourna le dos.
La jeune fille pensa à se retirer dans sa chambre. C'était dans sa chambre que Franck attendait. Elle refoula la pudeur au fond de son âme, et ouvrit la porte ; mais le jaloux marcha vers elle. La vieille dame leva les yeux, comme pour suivre au ciel sa dernière espérance qui s'envolait.
— Bonsoir, mademoiselle, dit M. de Vandeirèz en baisant la main de la jeune fille; ne m'en veuillez pas, j'ai la tête perdue.
Et, après avoir suivi dans la chambre le retïel de la bougie que mademoiselle de Sancy portait de l'autre main :
— Il m'a semblé, se dit-il en s'éloignant un peu, que la clef de cette porte en avait été tournée; le-s autres jours Camille n'est pas si défiante.
M. de Vanderèz se frappa le Iront.
— Encore un fantôme de mon imagination ; ma femme n'aurait pas la sottise de cacher son amarit dans la chambre d'une aussi charmante enfant ; et, d'ailleurs, ma femme n'a pas d'amant.
Et, bien sûr que sa fcs.nme n'avait pas d'amant, il s'avança vers elle , de plus en plus colère et jaloux.
vu
Mademoiselle de Sancy entra toute conl'use dans sa cliambre, dont elle referma la porte d'une main tremblante. En déposant sa bougie sur un guéridon, elle leva un regard timide sur Franck, qui s'était jeté sur un fauteuil, et qui s'y attachait des deux mams pour ne pas éclater. Elle alla s'asseoir devant la chemmée, et se mit a rêver en contemplant la flamme vacillante de la bougie. Franck, toujours dévoré par l'agitation la plus violente, demeurait plongé dans le fauteuil sans prendre garde à elle; mais, à la vue de sa tristesse, il par%it sortir d'un rêve pénible, et s'en alla tristement s'asseoir devant elle, en la remerciant de compatir aux peines de son amie. Il y avait tant de sympathie dans ses yeux, que mademoiselle de Sancy perdit toute crainte d'être seule avec un homme; son regard effarouche reprit sa candeur charmante.
Le silence du salon ne semblait troublé que par les pas rapides de M. de Vanderèz.
La rêverie de Franck s'était parée de couleurs moins sombres depuis qu'il voyait Camille ; il souriait môme à quelques fantaisies de son imagination : il songeait à la bizarrerie de l' aventure qui l'avait conduit dans la chambre d'une jeune fille inconnue ; il songeait que cotte jeune fille était belle, et que nul encore, peut-être, n'avait effeuillé avec elle les marguerites de l'amour;
mais, tout en voyant mademoiselle de Sancy, il ne voyait que madame de Vanderèz.
Camille tendit la main vers un livre, et l'ouvrit d'un air distrait : c'était un roman de miss Anne Radcliffe, la reine des fantômes. Mademoiselle de Sancy, bientôt perdue dans quelque vieux manoir, au milieu d'une armée de spectres , oubliait la vérité pour le mensonge, le drame qui se passait près d'elle pour le drame qui se passait dans le roman, quand un cri aigu de madame de Vanderèz la fit ressouvenir du présent.
Le livre lui tomba des mams, elle redevint pâle comme une morte.
Au cri de madame de Vanderèz, Franck ressentit une violente secousse ; il se leva avec angoisses, et voulut s'élancer vers la porte : il pouvait l'ouvrir, puisqu'elle n'était plus fermée au dehors. Camille tressaillit, et se jeta au-devant de lui pour le retenir.
— Si vous avez pitié d'elle, restez ici, monsieur!
— Mais il a frappé sa femme!
— Mais, s'il vous voit, il la tuera !
— 0 mon Dieu 1 s'écria Franck en agitant ses bras. Dans son égarement, il repoussa Camille.
— Vous passerez sur moi ! lui dit-elle en tombant agenouillée devant lui.
Cette action arrêta Franck, qui perdait la tète. Un autre cri vint à son cœur, et presque au même instant on frappa à la porte de la chambre. Camille regarda Franck avec terreur.
— - N'ouvrez pasl n'ouvrez pas ! murmura-t-elle en penchant son oreille vers la porto.
— Camille! s'écria madame de Vanderèz d'une voix altérée,
— C'est elle ! dit Franck en s' élançant par-dessus la jeune fille.
Mais, plus alerte qu'une biche, Camille fut à la porte avant lui.
— Il va vous voir ! lui dit-elle.
Franck recula comme s'il eût obéi à une voix suprême ; la jeune fille ouvrit, et, tout éperdue, madame de Vanderèz se jeta dans la chambre.
— Au moins il me reste un refuge! dit-elle 'en tombant dans les bras de mademoiselle de Sancy.
Franck fît un pas vers elle ; la pauvre femme chancela et faillit tomber à la renverse.
— 0 mon Dieu ! dit-elle tristement ; il était là ; il û tout entendu !
La mort fût alors passée, que madame de Vanderèz l'eût prise pour refuge , tant elle avait honte devant Franck des colères de son mari.
La mort eût fait alors une bonne œuvre en prenant madame de Vanderèz.
Dès que Camille eut refermé la porte, elle embrassa son amie aiiec un vif épanchement de cœur. Franck, qui souffraii autant de sa colère Comprimée que de la peine qui ncyait son âme, saisit la main de madame de Vanderèz el la pressa à plusieurs reprises : c'était une main glacée par l'elTroi, une main morte qui n'opposait aucune résistance. Cependant la voix de M. de Vanderèz se ht entendre, et cette main se réveilla et s'échappa de celle de Franck comme un oiseau de son nid au cri
COMl\IE iL EST 127
de l'épervier. Madame de Vanderèz rougit. Pour cacher sa rougeur^ elle appuya son front sur l'épaule de Camille, et demeura ainsi pendant une minute/*Mademoisclle de Sancy l'entraîna sur un divan ^ en face d'une belle glace de Venise, qui jetait un désaccord dans la simple harmonie de l'ameublement. Madame de Vanderèz releva la tête pour se voir dans celte glace ; mais, avant de se voir, elle vit Franck. L'amour avait conduit son regard de travers. Elle regarda Franck pendant une seconde; une seconde, ce fut une heure pour elle. Pendant cette seconde, elle pensa à trois choses : à l'amour de Franck, au trouble de son âme, et à cette sombre jalousie qu'elle voyait passer comme un orage sur Franck et sur elle. Ce fut en frissonnant qu'elle détourna la tête ; mais elle n'en vit pas moins Franck, car il y avait aussi dans soti âme un miroir magique où elle devait le voir toujours.
Madame deVanderèz aimait Franck. Son amour avait la mélancolie d'une soirée d'automne; rien d'orageux ; l'extase plutôt que l'ivresse, un horizon pur, de chastes parfums, un chant plus triste que joyeux. Son amour était le rêve dans l'insomnie. Avant de voir Franck, la pauvre femme n'avait jamais aimé; isolée jusqu'à vingt ans dans un petit village de Normandie, elle n'en était sortie que pour épouser M. deVanderèz. Elle eût aimé son mari sans la jalousie dont il l'avait tyrannisée. Hormis ses crises de jalousie, M. de Vanderc/. était un homme raisonnable ; mais, une fois retombé dans sa maladie, la fièvre^ le délire, la fureur, le jetaient dans un terrible égarement. Qui sait si le
tyran n'était pas aussi digne de pitié que la victime? Mais nulle âme compatissante ne condamnera la hainp de la victime pour le tyran ; nulle âme charitable ne condamnera l'amour de Caroline pour Franck.
Pendant que madame deVanderèz, à demi appuyée sur sa jeune amie, se souvenait vaguement de la rencontre de Franck dans les Champs - Élysées , Franck voyait encore dans ses souvenirs cette larme qu'il avait recueillie dans son âme.
— Hélas! pensait -il, je l'avais deviné; cette larme était la confession d'une profonde douleur. Il y a six mois, il y a plus longtemps peut-être, que cette femme adorable est la victime d'un fou.
Franck s'approcha de madame de Vanderèz, qui tressaillit et laissa retomber sa tète.
— Madame, lui dit-il, vous ne pouvez rester à la merci d'un pareil homme.
La jeune femme releva la tête avec dignité.
— C'est mon mari, monsieur, répondit-elle d'une voix calme.
— Je le sais, madame, reprit Franck d'un air résolu.
Ces mots furent couverts par la voix de M. de Vanderèz. Trois coups frappés à la porte avec une singulière violence retentirent bruyamment dans la chambre; un silence affreux suivit. Madame de Vanderèz et mademoiselle de Sancy se regardaient en frissonnant. Franck demeurait devant elles, pâle, immobile, l'œil enflammé. Un coup plus sec fit trembler la porte. Camille regarda autour d'elle en cherchant une issue pour Franck.
Il devina sa pensée, et lui dit en s'élançant vers elle :
— Il y a la fenêtre.
Ces mots résonnaient encore dans ToreiUe de mademoiselle de Sancy que déjà Franck ouvrait la croisée ; mais M. de Vanderèz lit sauter la porte et courut à Franck :
— Que faites-vous ici? demanda-t-il d'une voix étouffée.
Camille se jeta devant le jaloux.
— '■ C'est moi qui suis coupable, monsieur!
Il y avait dans cette confession un si grand caractère lie vérité, que M. de Vanderèz regarda la jeune fille d'un air surpris.
— C'est vous qui êtes coupable? C'est donc votre amant? dit-il avec mépris.
— Elle est sauvée ! pensa mademoiselle de Sancy.
— Votre amant 1 reprit dédaigneusement M. de Vanderèz.
— Qu'importe? s'écria Franck en saisissant Camille. Si cela vous déplaît, monsieur...
— Cela me plaît beaucoup, au contraire ! dit avec empressement M. de Vanderèz, dont la jalousie s'apaisait.
Madame de Vanderèz respira.
Cependant il lui restait quelques doutes ; il reprit en regardant mademoiselle de Sancy :
— Seulement, je vous prie de sortir avec lui et d'oublier que vous êtes venue ici.
— (Ml 1 monsieur, s'écria Camille , ayez pitié do
no L'AMOUR
moi ; mon oncle me vient chercher demain. N'allez pas me perdre à ses yeux.
M. de Vanderèz ranima sa colère; il fil sigric à la jeune fille de rester dans la chambre, et dit à Franck en ouvrant la porte du salon :
— Voilà votre chemin, monsieur.
Puis, se tournant vers la croisée, dont il avait arraché le rideau :
— 11 y a bien un autre chemin, si le premier vous déplaît...
Franck interrompit M. de Vanderèz :
— J'avais déjà songé à ce chemiu-là, mais j'y ai renoncé. Il ne vous sied pas de fanlaronner, monsieur; je \Si\s sortir, parce qu'il est temps de m'en aller.
M. de Vanderèz vit sortir Franck sans rien tiouver à lui répondre. Après avoir refermé la porte du salon, il pensa qu'il y avait dans tout cela un mystère étrange ; ses doutes le frappèrent encore ; sa jalousie se réveilla peu à peu, et bientôt, plus colère que jamais, il rentra dans la chambre de mademoiselle de Sancy.
— Madame, dit -il d'une voix sombre à madame de Vanderèz, jurez-moi que cet homme n'était pas ici ^ur vous.
Franck erra comme un fou dans Paris; il croyait se réveiller après un songe bizarre.
Quelques jours se passèrent sans apaiser ëon cœur.
Léon s'était présenté chez le jaloux le lendemain du drame, ou plutôt de la comédie; mais on lui avait fermé la porte au nez : depuis ce jour, M. de Vandercz avait changé de demeure, sans dire où il allait, selon sa coutume. Yoilà tout ce que Léon avait appris à Franck.
Après diverses promenades aux alentours de Paris, à Versailles, à Chantilly, à Enghien, où il essayait d'échapper à lui-même, après un voyage à Bade, où il espérait échapper au jeu de l'amour par le jeu du hasard, Franck se remit, mais en vain, à chercher madame de Vanderèz.
Mademoiselle de Sancy était une jolie orpheline vivant sous la- protection d'un vieil oncle, le marquis de Sancy, un gentilhomme d'assez mauvaise roche et de maigre fortune. 11 habitait la Picardie, sur les bords de la Somme. II aimait sa nièce et lui voulait du bien ; mais^ comme il vivait tout juste du produit de son petit domaine, il ne devait rien lui donner, sinon dans son testament. Léon Durand, qui avait de quoi vivre à deux, n'aspirait à rien autre chose qu'à la beauté et l'amour de Camille, ne poussant pas d'ailleurs la grandeur d'âme jusqu'à ne pas compter sur la fortune du marquis. Il aimait Camille, qui ne demandait qu'à aimer et à être aimée. Il l'avait vue chez M. de Vanderèz durant toute la saison; madame de Vanderèz ellemême s'était plu à cultiver cet amour, voulant bâtir du moins le bonheur des autres. Le lendemain de la scène de magnétisme, ou plutôt de jalousie, le vieux marquis, que mademoiselle de Sancy attendait, comme
elle l'avait dit à M. de Validerez, vint pour l'emmener en Picardie. Elle partit sans revoir Léon, laissant tous ses adieux à sa triste amie. Mais madame de Vanderèz ne put elle-même revoir Léon.
L'amoureux dépareillé s'ennuya bientôt mortellement ; il retourna chez son père, au petit bourg d'Ormoy, à quelques lieues du château du vieux M. de Sancy. Après beaucoup d'obstacles, Léon en arriva à ses fins. Il écrivit à son ami Franck, le priant de venir le voir, mlîri et marri.
— J'irai peut-être, dit Franck.
Léon Durand revint à Paris pour acheter la corbeille de mariage. Franck y voulut mettre un bracelet.
— Adieu, lui dit Léon, je t'attends en pleine lune de miel.
A son retour à Ormoy, Léon dit à Camille que le bracelet était de Franck.
— Des opales ! dit la jeune fille. Si cela allait me porter malheur!
Cependant on n'avait ni vent ni nouvelles de madame de Vanderèz.
Franck rêvait un soir en regardant la flamme blanche de sa bougie, quand une musique ravissante lui vint aux oreilles. Jamais musique ne le transporta avec tant
COMME IL EST i;53
(le violence. Il se souleva et lendit la tcte vers la chambre voisine, dont il n'était séparé que par une boiserie. La musique, c'était une voix chantante de femme enlevée sur les ailes du piano. Ce duo, d'abord ardent, s'alanguit bientôt, et devint d'une tristesse déchirante. Franck, pâle, l'œil enflammé, le cœur palpitant, écoutait avec une singulière avidité. La voix se tut. La main de celle qui chantait retomba sur les touches du piano, et, pendant quelques secondes encore, un son sourd remplit la chambre; enfin le silence succéda à ce dernier soupir de la musique. Franck, trompé par son imagination, pensa que la voix chantait toujours; il croyait toujours l'entendre, tant cette voix avait d'écho dans son cœur.
11 ne s'aperçut que la voix avait cessé de chanter que quand elle reprit un autre chant. C'était la Romanesca, ce vieil air de danse qui jette l'amour dans la danse. Or la chanteuse, sans doute trop attristée, n'acheva point, et vaincnnfént, pendant plus d'une heure, Franck écouta encore.
n se coucha en proie à mille rêves confus : la nuit fut pour lui d'une morne lenteur; le sommeil lui vint par intervalles; mais à peine dormait-il, qu'un songe ardent l'éveillait tout à coup.
Le lendemain la musique de la veille lui revint à l'oreille, ou })lutôt au cœur; mais les bruits du dehors altéraient celte musique, et, quoiqu'il se tînt contre la boiserie, il ne put rien distinguer, il ne saisit que des sons confus. 11 retomba dans ses rêves, dans les abîmes de son âme; il demeura longtemps en contemplalion
devant les fleurs d'or épanouies sur la boiserie ; ses yeux ne voyaient que des formes immobiles, mais son imagination s'emplissait de formes agitées : c'était madame de Vanderèz qui passait tristement dans les vapeurs du fond; c'était la vieille mère endormie; c'était mademoiselle de Sancy se jetant à ses pieds ; enfin c'était k chanteuse, dont un sanglot brisait la voix. Poursuivi par toutes ces apparitions, il se laissait aller sans résistance au cours de ses flottantes rêveries. Après avoir longtemps rêvé, il se mit à réfléchir, et remarqua qu'avant son voyage à Bad^ il n'avait jamais entendu de musique dans la chambre voisine.
Son domestique lui apprit qu'en son absence un homme et trois femmes étaient venus s'installer presque mystérieusement dans l'appartement voisin , qui avait des sorties dans les deux escaliers de la maison. Comme Franck, impatient, faisait mille demandes, le domestique lui dit en souriant avec fatuité qu'il &n saurait davantage dans quelques jours.
— Car, ajouta-t-il, la femme de chambre ne me déplaît pas.
Hormis Franck, tout le monde se fût douté que sa voisine était madame de Vanderèz; mais l'amour n'est pas aveugle pour rien.
Un soir, en rentrant, il fut très-surpris de voir son domestique et la femme de chambre de madame de Vanderèz chanter le duo de Roméo et Juliette en face l'un de l'autre.
— Nous ne vous attendions pas silôl, dit le domcs. tique; mais je voulais savoir...
COMME IL EST t:^«
Franck renvoya cet homme, et demanda à la femme de chitmbre, en la magnétisant avec sa bourse, où était son maître. La Femme de chambre lui apprit que M. de Vanderèz était à Marseille, et que, depuis son départ, madame de Vanderèz restait emprisonnée dans l'appartement voisin^ ayant pour garde la vieille mère, qui la veillait de très-près.
Le jaloux ne se doutait guère qu'il avait conduit sa femme sous le toit de Franck.
La femme de chambre^ de plus en plus magnétisée par Franck, lui fit espérer que le soir même, aussitôt la vieille mère endormie^ elle viendrait lui ouvrir la porte; mais ce soir-là Franck attendit vainement. Dans son désir de voir madame de Vanderèz, il aurait volontiers brisé la boiserie qui le séparait d'elle. Le lendemain, son cœur se consuma encore dans l'attente. Enfin, dans la soirée, la femme de chambre vint l'avertir que la vieille mère dormait; Il suivit cette fille vers la chambre où se tenait toujours madame de Vanderèz. La soubrette lui recommanda le silence sur t^on Btratagèrne-.
— Madame, dit-elle d'une yoîx faible en se détournant pour que Franck passât, monsieur a forcé la consigne.
Madame de Vanderèz pâlit el pencha la tête sans pouvoir parler ; la femme de chambre sortit aussitôt^ et Franck, après avoir entrevu la figure endormie de la vieille inère, se jeta aux genoui de Caroline, et lui toucha la main du bout de ses lèvres.
— Qui vous amène, monsieur? dit-elle avec contrainte.
Franck leva les yeux et lui dévoila son ame dans un regard; puis, d'une voix qui venait du cœur, il lui dit :
— Je vous aime, madame.
— Hélas ! murmura-t-elle avec toute sa candeur, je vous aime aussi; mais Dieu nous a séparés dans la vie, et nous ne pouvons nous voir sans être coupables. Laissez-moi seule, monsieur ; gardez-vous de revenir, car je serais perdue : mon esclavage est adouci par votre souvenir, qui est le soleil pour le pauvre prisonnier. Laissez le prisonnier dans les fers, il ne craint pas les reproches du monde; il n'est tourmenté que par son geôlier; laissez-moi seule avec ma douleur. 11 y a des douleurs qui consolent.
Franck demeurait silencieusement incliné devant madame de Vanderèz , tout rayonnant d'un divin amour.
Cette entrevue aura à peine une heure : Caroline pria d'abord, et finit par supplier Franck de partir.
— Madame, lui dit-il en lui ressaisissant la main, avant de vous quitter sans espérance de vous revoir, je vais vous demander une grâce que vous pouvez m'accorder sans trahir vos devoirs.
— Je vous accorde cette grâce, dit avec empressement madame de Vanderèz, qui voulut donner à Franck une preuve de sa confiance en lui.
— Eh bien, madame, voici ce que je vous demande. Je demeure en votre voisinage ; ma chambre n'est séparée de la vôtre que par une boiserie qui ne m'empêche pas de vous entendre. Tous les jours, depuis votre arrivée en celte maison, j'ai la joie de vous en-
tendre chanter dans les après-midi : promeltez-moi de clianter toujours.
— Toujours, monsieur 1 dit Caroline en souriant; dites plutôt jamais !
— Madame, je passerais à vous écouter ma vie en ce ïïionde et dans l'autre. Promettez-moi de chanter longtemps vos hymnes de tristesse : au moins pendant une heure des jours qui me semblent si longs, je pourrai m'imaginer que je ne serai pas seul.
— Vous avez ma promesse, dit madame de Vanderèz en ouvrant la porte. Adieu.
Franck sortit en lui laissant son âme dans un regard.
Madame de Vanderèz chanta les jours suivants, comme elle avait chanté les jours passés. Franck Técoutait tantôt avec d'ineffables ravissements, tantôt avec de sombres tristesses. Les chants étaient toujours des hymnes de douleur; s'il lui arrivait d'essayer une note plus gaie, un sanglot l'arrêtait soudain. Cette heure de chant était douce pour tous deux, tous deux l'attendaient avec ardeur, ou s'en souvenaient avec délices; car c'était une heure toute pleine d'amour : alors ils se voyaient, et leurs âmes, réunies dans la même exlase ou dans la même ivresse, s'élevaient ensemble au ciel des amoureux.
Mais un jour l'heure d'amour passa ^ et matlame de Vanderèzne chanta pas. Franck attendit le lendemain Avec angoisses, et madame de Vanderè^ ne chanta pas plus que la veille. Dans son chagrin, dans son ennul^ Franck^ depuis longtemps atteint, tomba nialade; il fit transporter son lit contre la porte magique, et se laissa indolemment abattre par la maladie sans essayer d'y résister. Comme en ce temps fatal où le suicide couvrait Paris de sa robe noire, un mauvais arige secouait sur lui mille idées lugubres ; Franck a^ait repoussé le suicide ; mais il voyait venir la mort avec une joie farouche. Il était d'ailleurs trop dégoûté de la médecine [ our avoir recours au médecin.
Un jour, s'imaginant qu'il n'avait que peu de temps à vivre, il écrivit à madame de Vanderèz qu'il allait mourir, et qu'à l'heure de la mort son âme inapaisée serait à jamais ravie d'entendre encore sa voix. 11 priait la femme la plus aimée de son cœur de chanter une dernière fois.
Sa garde parvint à remettre la lettre entre les mains de la femme de chambre. L'heure venue, il n'entendit pas chanter ; il se traîna à la fenêtre et vit madame de Vanderèz monter en voiture. Elle était malade ellemême et s'appuyait toute chancelante sur le bras de «a femme de chambrCi
A la tombée de la nuit, Franck suivait des yeux mille lugubres images dans le fond bruni de sa chambre, quand madame de Vanderèz apparut devant son lit, conduite par la garde, qui alluma la lampe et sortit.
Franck tendit silencieusemenl la main à madame de Vanderèz.
— Vous êtes malade? murmura-t-elle en s'asseyant sur le fauteuil.
— Oh! madame, soyez bénie! dit Franck accablé sous sa joie ; soyez bénie, vous qui venez répandre un parfum de votre vie à mon lit de mort.
— Vous êtes un fou^ monsieur! on rie meurt pasè votre âge, quand on veut vivre.
— Pourquoi vivre, madame? ah! si j'avais le droit de vous aimer!
Madame de Vanderèz pencha la lête sur son sein.
— Ne parlons pas d'aimer, monsieur, dit-elle, le ne devais pas vous revoyr, mais l'idée de la mort m'a détournée de mon chemin. Je suis malade comme vous, mais moi d'un mal qui me tuera.
La voix de Cat'oline s'était singulièrement affaibhe à ces derniers mots.
— Je ne puis rester qu'un instant, monsieur; la mère de M. de Vanderèz me croit enfermée dans ma chambre. Tous les soirs nous avons coutume d'attendre la nuit close pour allumer les bougies; la mère de M. de Vanderèz passe celte heure voilée à se ressouvenir de son vieux temps. Je n'ai que cette heure de liberté, monsieur ; j^ai tenté de la passer à mon piano, mais j'ai trop de tristesse quand vient le soir.
Madame de Vanderèz se leva, et, tendant la main à Franck :
--- Vivezj monsieur, lui dit-elle.
140 L'AMOUn
-- Vivre, et ne pas vous voir!
Madame de Vanderèz regarda Franck et sourit d'un sourire d'ange :
— A demain, dit-elle en détournant la tête.
Le lendemain, madame de Vanderèz chanta ; Franck se sentit renaître à la voix aimée.
Et, le soir, quand elle revint dans sa chambre, il triomphait déjà de la maladie.
Les tristes amoureux se confiaient leurs peines adoucies, quand tout à coup une voix bruyante retentit au voisinage : c'était la voix de M. de Vanderèz, qui arrivait de Toulouse, et qui demandait sa femme. Madame de Vanderèz se cacha la tête dans ses mains, et bientôt, laissant tomber ses bras avec désespoir, elle s'écria :
— 0 mon Dieu I vous me plinissez ; suis-je donc coupable?
Madame de Vanderèz voulut sortir pour aller se jeter aux pieds du jaloux ; mais Franck la retint de toutes ses faibles forces, il l'attacha sur son cœur, et sembla défier du regard M. de Vanderèz, dont la voix bruyante retentissait toujours. Dans sa fureur, M. de Vanderèz outrageait sa mère et torturait sa servante. Une seconde fois la femme de chambre se laissa séduire par une bourse, et peut être aussi par le désir de faire le mal en ayant l'air de faire le bien. M. de Vanderèz sut que sa femme était chez Franck. 11 s'empressa d'y aller; il arriva devant la porte à l'instant même où le domestique revenait d'une course ; il le suivit et se précipita avec la fureur d'un tigre dans la chambre du malade. A la vue de Franck, dont les bras formaient un collier d'amour à sa
feinmc, il s'arrcla tout à coup en poussant un cri de
rage.
— i\e craignez pas que je vous l'enlève, dit-il à Franck en riant comme un démon ; elle est à vous.
Franck voulut parler; madame de Vanderèz, à demi morte d'épouvante, lui dit à voix faible :
— Franck, on ne défend que les coupables; ne mo défendez pas.
— Je n'ai qu'un mot à vous dire, reprit M. de Vanderèz en regardant Franck, un seul mot : A demain!
— A demain! répéta Franck d'une voix ferme. M. de Vanderèz sortit avec dignité.
— Vous ne vous battrez pas, monsieur, dit à Franck madame de Vanderèz : je vous le défends. D'ailleurs, vous êtes malade.
— Je ne serai point malade pour vous défendre, madame; la vue d'une épée me guérira.
— Faut-il que je tombe à vos genoux? Jurez-moi de ne pas vous battre avec M. de Vanderèz.
— Et mon honneur, madame?
— Il faut m'en faire le sacrifice.
Franck pencha silencieusement la tête; madame de Vanderèz lui prit les mains et les pressa.
— Jurez-moi, sur votre amour, que vous ne vous battrez pas !
Franck ne jurait pas.
— Qu'est-ce donc que l'amour? reprit Caroline.
— Oh! madam.e, demandez-moi ma vie, demamlezmoi do mounr, mais non pas de tuer mon honneur!
— L'honneur! l'honneur! ne l'ai-je pohit perdu pour vous? Franck, ayez pitié de moi; accordez-moi la grâce que je vous demande.
Madame de Vanderèz pressait plus tendrement les mains de Franck; Franck pencha la tête vers elle et lui baisa les cheveux avec ardeur.
Et, comme Caroline le repoussait, il lui dit :
— N'êtes-vous pas à moi?
— A vous? murmura avec amertume madame de Vanderèz.
— Oui, madame^ à moi par l'amour, comme vous êtes par le mariage à M. de Vanderèz.
— Ecoutez, monsieur, reprit madame de Vanderèz avec plus de calme, je ne suis pas à vous, mais je ne serai plus à M. de Vanderèz : promettez-moi de ne pas vous battre avec lui, de vous éloigner à jamais de cette maison, et, de mon côté, je vous ferai le serment de quitter M. de Vanderèz. Il y a longtemps que je pense à ces terribles choses : le devoir, la révolte, la mort. Je vous demande encore quelque temps pour y penser; mais, par pitié pour moi^ ne demeurez pas ici. N'avezvous pas un pays où vous puissiez m'attcndre ou me regretter? Vous m'avez parlé hier de ce village de Picardie où nous avons tous deux les mêmes amiSj Léon et Camille; allez là, Franck : j'irai.
Le lendemain, quand Franck s'éveilla ^ sa garde lui rennit un billet. Madame de Vanderèz avait tracé ces quelques m.qts au crayon d'une ipain tremblante :
« Je vais au couvent des Ursulines; le jour de ma « fête, qui sera la fête de la douleur, j'en sortirai pour « mourir ou pour vous aimer. Par pitié, ne vous battez « pas : vous tueriez M. de Vanderèz. On vous attend à « Ormoy : allez-y, de grâcç; si j^en ai la force, moi, j'irai « le 2 novembre. En attendant, ce sera presque une « consolation pour mon pauvre cœur de penser que « vous serez là avec nos amis. A Dieu ! »
Ce fut avec une douleur infinie que Franck lut ce billet. Pour lui, à cet instant, c'était presque un billet de mort. Le dernier mot, Y adieu, avait un grand A, un grand D, et trois traits à peine visibles. Le grand D fit Iremblor Franck, qui crut y voir un pressentiment fa* nèbre.
— Hélas \ dit-il avec désespoir, elle ira à Dieu. — Si elle meurt, je mourrai aussi, reprit-il en levant les yeux comme pour envoyer ce serment au ciel. Mais ne vais-je pas mourir avant elle?
Franck se battit avec M. de Vanderèz; mais, soumis au dernier vœu de Caroline, il tira en l'air son coup de pistolet.
Avant le duel, il avait mis un peu d'ordre h ses affaires. Le soir, il partit pour aller retrouver, en Picardie, son ami Léon, résolu d'attendre le jour de la fête de Caroline, résolu de mourir s'il ne la revoyait pixS. Vous verrez comme il tint ce serment.
Avant son départ, il se présenta au couvent où s'était réfugiée madame de Vanderèz; mais il l'appela ev: vain pour lui redire adieu.
11 partit, emportant dans son cœur le plus triste des amours, et sur ses lèvres ardentes l'éternel souvenir du seul baiser qu'il eût pris à Caroline.
A Ormoy, Franck trouva Léon, maire du village, en pleine lune de miel, et presque père de famille.
Mais, peu de jours après, dans une folle cavalcade avec Franck et des amis de campagne, Léon fit une chute qui ne le tua pas sur le coup, mais qui ne lui laissa que le temps de faire son testament.
A l'heure de la mort, après quelques heures de di«. Tagations, il prit la main de Franck et lui dit :
— Je te lègue ma femme; aime-la et protége-la.
Je ne vous peindrai pas la douleur de Camille et de Franck. D'abord ils se désolèrent en silence, ensuite ils se parleront de leur peine. Un homme et une femme qui se parlent de leur peine sont bien près de la changer en plaisir.
COMME IL EST Ul
11 fallait liquider la succession déjà embrouillée de Léon Durand. Franck, qui jusque-là n'avait jnmais fouillé dans le grimoire des chiffres, se mit sérieusement à l'œuvre. Le jeune mari s'était un peu ruiné en chevaux et en fêtes. Tout compte fait, on retrouva à grand*peine la moitié des cent mille francs de dol que Camille tenait de son oncle. Franck comprit que la jeune femme allait se trouver presque pauvre : sa sollicitude pour elle s'en accrut encore ; il alla jusqu'à la tendresse pour cette sœur d'infortune.
La maison vendue, Camille et son enfant se retirèrent chez M. de Sancy; Franck, qui, depuis la mort de Léon Durand, habitait une mauvaise chambre de cabaret, parla alors de retourner à Paris. Le vieux marquis, qui l'aimait, le supplia de rester et d'accepter un logis au château. Franck resta par fraternité pour Camille.
Au bout d'un mois, l'ombre de Léon s'éloignait déjà un peu de sa femme et de son ami; on parlait toujours de lui, mais on y pensait moins. Il y eut cette année-là une belle fin d'automne ; Franck et Camille se promenèrent beaucoup : c'était promener leur douleur. Chaque promenade réveillait en leurs cœurs je ne sais quelle poésie vivante qui agitait la jeune veuve jusqui^ dans son sommeil; après avoir longtemps parlé de Léon, ils parlaient un peu de madame de Vanderèz. Franck était noble et beau dans la passion ; il aimait avec la poésie des Allemands et l'esprit des Français; au seul nom de madame de Vanderèz, l'âme lui venail sur les lèvres et dans les yeux. Il confiait son amour à
Camille avec la candeur d'un enfant qui se confesse; il l'eût confié avec joie vingt fois par jour : c'était l'avare las de porter son trésor, qui trouve un champ solitaire où il le peut enfouir. L'avare aime à revoir le champ qui renferme son trésor ; ainsi Franck aimait souvent à revoir Camille. Et Camille déroba le trésor.
Toutes les paroles d'amour envolées du cœur de Franck (?omme de blanches colombes allaient au cœur de Camille, qui parfois s'aveuglait, pareille au confesseur qui écoule en frémissant la confession d'une femme. Franck s'aveuglait aussi. Ils étaient heureux de se voir, de se parler, de s'entendre, de marcher sur la même herbe, sous le même rayon de soleil; mais ils croyaient tout simplement se consoler.
Un soir, au fond du petit parc, ils parlèrent deux heures durant, à l'heure où l'oiseau chante son dernier refrain, sans dire une seule fois le nom de Léon. Camille fut effrayée de cet oubli; mais, le lendemain, il ne fut pas dit un mot de madame de Vanderèz, et Camille en ressentit une joie infinie. La jalousie l'avertit qu'elle aimait Franck comme on n'aime pas un frère.
— J'ai beau me cacher cela à moi-même, dit Franck, j'aime toujours madame de Vanderèz; mais, hélas! j'aime aussi Camille.
Et il cherchait encore à s'aveugler en songeant qu'il aimait surtout la veuve de Léon comme une femme qu'on protège. — Elle est seule, sans fortune, presque sans famille, comment ne pas l'aimer?
31ais il ne disait pas : — Elle est belle, elle est passionnée, elle m'aime, pourquoi ne pas l'adorer?
Franck et Camille s'aimèrent donc. Camille s'éleva sur l'autel et renversa madame de Vanderèz; l'image de Léon se confondit peu à peu dans celle de Franck. Pourtant le souvenir désolé de madame de Vanderèz agitait toujours Franck ; la pauvre amoureuse se relevait quelquefois jusqu'à l'autel ; et l'ombre de Léon venait çà et là glacer le cœur de Camille.
C'est ainsi que, flottant entre deux amours, Franck vit arriver le jour de la fête de madame de Vanderèz; ce jour là, cependant, l'ancien amour reprit toute sa force et toute sa poésie. Franck, redevenu romanesque comme aux plus beaux jours de sa jeunesse, passa ce jour-là, du matin au soir, sur le bord de la rivière, à deux pas du chemin vert aboutissant à la grande route de Paris.
Mais il vit le soleil se coucher dans un funèbre lit de nuages avant qu'une seule voyageuse passât sur ce chemin.
Il attendit encore; le dirai-je? il se mit à pleurer comme un enfant sans bien savoir pourquoi. La lune se leva au-dessus du bois du Pin-Noii-, le vent de novembre s'acharnait après les dernières feuilles des ormes, un cri d'oiseau de proie retentissait cà et là dans la vallée. La scène, comme on voit, était digne du personnage.
Quelques jours après, Camille vint à lui, une lettre à la main.
— Une lettre! s'écria-t-il avec effroi.
— Oui, dit Camille, qui cachait à peine sa joie : la lettre d'une femme sage.
Franck saisit la lettre el la dévora d'un regard.
« Ah ! ma pauvre amie! que j'étais folle de chercher
« l'amour où le bonheur n'était pas! Quel vertige et
« qui l égarement! Dieu m'a touché le cœur et ouvert
« les yeux. Je suis retournée à M. de Vanderèz, qui m'a
« accueillie comme une sœur, comme une sœur qui se
« repent. Tout est pardonné, tout est donc fini. Le
« plus beau côté de l'amour, c'est le sacrifice : je vais
« m'y réfugier de tout mon cœur. Adieu! que tout soit
« oublié.
« Caroline de Vainderêz, »
— Vous voyez, monsieur, dit Camille, qu'on ne va pas au couvenl poui' rien : la religion a des consolations divines.
Franck fut cruellement blessé au cœur par la lettre de madame de Vanderèz. — Pas un mot pour moi, se disait-il ^'.n lui-même, pour moi qui ai pleuré hier pendant deux heures! Que tout soit oublié! dit-elle. Oui, que tout soit oublié! Dès aujourd'hui je ferme mon
cœur à toutes les folles rêveries de cet amour romanesque •• :i'en chasse tous les souvenirs qui m'ont si tristement charme. Nous verrons qui des (kiux oubliera le dernier.
L'amour est toujours avcu<^le : Franck finit par croire qu'il n'avait jamais aimé madame de Vanderèz comme il aimait Camille; des idées de mariai^e vinrent malgré Ini passer dans ses rêves. A la lin de l'hiver, le \ieux M. de Sancy étant tombé en paralysie, les idées de mariage s'enracinèrent de plus en plus dans l'esprit de Franck : Camille allait être seule; le marquis mort, il ne pouvait rester près d'elle. Il se hasarda de parler mariage à Camille, qui ne put s'empêcher d'être de son avis
Le mariage eut lieu à la fin de la saison. Peu de temps avant la cérémonie, Franck fit un voyage à Paris sans s'inquiéter de madame de Vanderèz. 11 n'en avait plus d'^ nouvelles depuis six mois, Camille n'ayant pas, on devine pourquoi, répondu longtemps aux lettres de sa pauvre amie.
Nous swonstiop peu suivi madame deVand(;ùz. Au couvent, elle avait prié Dieu; à force de prier Dieu, elle avait presque éteint dans son cœur les passions profanes; elle avait pardonné à M. de Vanderèz ses co-
lères et sa jalousie, elle était retournée à lui, résignée à tous les sacrifices pour l'expiation de ses égarements, CependanV Franck était toujours dans son cœur; mais elle enchaînait son cœur dans le devoir. L'hiver se passa ainsi. Hélas! avec le printemps l'amour rebelle refleurit dans son âme : elle eut beau prier et pleurer ! Elle commença à vivre plus solitaire; elle se plaignit à M. de Vanderèz d'un mal imaginaire. Comme elle gardait pour lui parler un doux sourire, qu'il prenait pour de l'amour, mais qui n'était que de la résignation, il respecta ses désirs de solitude. Dès qu'elle se vit plus libre, elle s'abandonna au premier rêve venu ; peu à peu elle feuilleta en tremblant le doux et triste roman du passé, elle redevint l'esclave de son cœur. Un soir qu'elle était seule devant son piano, elle regarda autour d'elle comme un coupable qui va commettre une mauvaise action; elle hasarda, toute pâle et tout effarée, ses doigts sur les touches; elle écouta avec la joie du délire : elle joua la Romanesca^ qu'elle n'avait osé jouer depuis un an. Je vous dirais mal avec quelle douloureuse émotion elle joua ce vieil air si gai et si mélancolique; elle s'était étrangement animée dès le début, son cœur battait avec violence, ses yeux versaient des larmes.
— Franck! oii es-tu? oii es-tu? s'écria-t-elle en laissant tomber ses bras et en levant ses yeux au ciel.
M. (le Vanderèz entra à cet instant dans la chambre de sa femme.
— Qu'as-tu donc? J'ai entendu des sanglots.
— J'ai, monsieur, que je suis indigne de vous.
Chassez-moi de cette maison, car mon cœur n'y est pas.
ir n'en taîlait pas tant pour exaspérer M. de Vandcrèz. Il saisit la main de sa femme et l'entraîna Violemment en criant comme un fou :
— Allez, allez, madame! allez, ou je vous tue!
— Tuez-moi, dit madame de Vandercz, qui ne savait où aller.
Elle quitta pour la dernière fois le toit conjugal, appelant la mort de toute son âme. Elle alla, accompagnée de sa femme de chambre, passer la nuit chez la mère de M. de Vanderèz. Grâce au dévouement aveugle de sa femme de chambre, elle parvint le lendemain à réunir assez d'opium pour s'empoisonner.
— Encore si Franck était là ! dit-elle en regardant le flacon d'o[)ium.
Par pressentiment, madame de Vanderèz le croyait toujours à Ormoy. La femme de chambre alla à l'ancienne maison de Franck pour savoir sa nouvelle demeure. On répondit qu'on n'avait plus de ses nouvelles; il avait cédé ses meubles à un créancier, mais on pensait qu'il était encore en Picardie.
Madame de Vandercz partit pour la Picardie.
Un jour que Franck se promenait dans un petit bois dont il avait fait un parc, le garde champêtre vint à
lui avec mystère et lui remit un billet. Il pâlit et chancela comme s'il allait mourir.
— C'est de madame de Vandercz, pensa-t-il. Et il lut (l'un œil égaré :
« Adieu donc! je vais mourir : je suis déjà morte à « demi. Je voulais vous cacher ma mort; mais parte donnez-moi cette dernière faiblesse. Je suis venue «mourir près de vous; mais, hélas! loin de votre « cœur... Je ne dois pas me plaindre : je suis punie « par où j'ai p'^'^é. Adieu donc!... Mais non, j'ai été « seule en ce monde, je serai seule au ciel!... »
— Où est cette femme? demanda Franck tout bouleversé.
— A l'auberge de la Croix-Rouge, là-bas sur la route d'Amiens, dit le garde champêtre.
— Ne dites pas un mol ! reprit Franck en payant le message r.
Il retourna à la maison, sella lui-même son cheval et courut à Tauberge de la Croix-Rouge. A son arrivée, il y régnait un grand désordre II n'osa interroger personne; il entra dans une arrière-salle, à la suite d'un médecin qui venait d'arriver aussi. Il alla tomber sur le lit sans rien voir et sans rien entendre :
— Ah! mon Dieu! s'écria-t-il.
11 ne dit pas un mot de plus. Il prit la main de la morte et y appuya ses lèvres.
— Cette femme est empoisonnée! dit le médecin.
— Ma foi, dit l'aubergiste, je n'en ai rien compris.
Elle est descendue hier ici au passage de la diligence; le Joir, elle a été jusqu'à Ormoy, d'où elle est bientôt revenue en pleurant ; elle a pleuré toute la nuit, mais je n'y pouvais rien.
— Vous n'avez pas surpris quelque fiole? elle ne vous a pas demandé d'arsenic?
— Ne cherchez pas tant, dit Franck, tout égaré par la douleur, c'est moi qui l'ai tuée !
Madame de Vanderèz fut enterrée dans le petit cimetière de Sancy, non loin du château, près de la haie, à l'ombre d'un saule à demi brisé.
Dans la belle snis^-., Camille, suivie de deux jolis enfants, va de temps en temps, sur le soir, rêver à sa pauvre amie, tout en cueillant l'herbe funèbre qui couvre sa cendre.
Franck va aussi vivre sur cette fosse; mais il y va la nuit, au retour de la chasse et de la promenade; il y va en silence et en mystère, comme à un triste rendezvous.
Le dirai-je? aujourd'hui qu'il est un peu fotigué de la vie agreste, aujourd'hui qu'il ne trouve plus guère à bâtir ni à planter, il rouvre son cœur au souvenir et repasse avec une j 4g douloureuse dan le printemps de sa vie.
Et , croyez-le bien , la plus aimée de ces deux femmes qu'il a adorées, c'est celle qui est morte. La tombe a une poésie funèbre et attrayante. Si Franck aime Camille avec un sourire, il aime madame de Vanderèz avec une larme.
J'ai remarqué cette pensée un peu allemande dans «ne lettre de Franck :
L'amour heureux écrit son histoire en prose, à côté des comptes de la cuisinière. L amour malheur eux chante ses poëmes dans les solitudes, et fait pleurer de ses larmes le ciel et la terre, les forêts et les tor^ ■y eut s»
L'ARBRE DE LA SCIENCE
Charron, dans son beau livre de la Sagesse, que nous devrions lire un peu tous tant que nous sommes, a écrit ceci :
c< Pour ce que l'amour est une passion violente ensemble et piperesse, il se faut rcmp;irer contre elle, et se garder de ses appâts; plus elle vous mignarde, plus deftions-nous-en ; car elle nous veult embrasser pour nous estranglcr, et nous appaste de miel pour nous saouler de fiel. »
Il faut bien dire que Charron a écrit ces lignes après être revenu du pays des passions ; toujours est-il que madame Emile de Girardin a pris Charron pour point de départ. L'opinion de madame Emile de Girardin en matière d'amour est trop précieuse à rvîcueillir pour que nous ne rim[)rimions pas icij car nul n'avait plus qu'elle l'esprit du cœur.
« Etre aime, c'est rivre Je tourments, c est errer dans un désert sans bornes avec un aveugle pour guide ; c'est trembler à cbaque pas, et IrerabUr pour ce qu'on aime ; c'est avoir un juge malveillant et faible dont les conseils intéressés vous égarent , qui ne connaît m ses défauts ni les vôtres, et qui vous reproche toutes vos belles qualités, parce que ce sont elles qui vous font souffrir ; c'est avoir un ennemi perfide qui a le secret de votre faiblesse, qui vous reproche comme des crimes toutes vos plus nobles actions, et qui s'arme contre vous, dans sa hnme factice, de vos confidences et de vos aveux ; c'est avoir pour allié un traître, un adversaire implacable, qui lutte sans cesse secîètement conire vous, épiant toutes vos pensées; c'est installer dans sa demeure le plus terrible de tous les espionnages : celui de l'esclave révolté.
«Pourquoi donc cette femme, si spirituelle, ftv amusante, est elle maintenant toujours triste et inquiète? — Parce qu'elle est aimée. — Pourcîuoi donc cette autre jeune femme, qui était si élégante, si coquette, qui donnait la mode, qu'on voyait briller dans toutes les fêtes, cai bée maintenant sous de longs voiles, sous de lourdes étoffes, est-elle froide et maussade pour '«out le monde? — Parce qu'elle est aimée. — Pourquoi cette femme, dont la voix est si belle et qui chantait h^i bien, ne chanle-t-elle plus? — Parce qu'elle est aimée, El cependant c'est pour sa voix qu'on l'a aimée.
« U amour embellit la vie ; quand on aime, le ciel semble plus beau, ronde a plus de fraîcheur, le soleil a plus d* éclat, les oiseaux ont un plus doux ramage.
Où donc les poètes ont-ils trouvé cela? Quand on aime, au contraire, on ne voit que l'objet aime ; s'il n'est pas là, on ne voit rion, on n'entend rien, on le regrette et on l'attend ; s'il est là, on ne voit que lui, on ne pense qu'à lui, et peu importe alors, vraiment, que le ciel soit pur, que l'onde soit claire et que les oiseaux chantent bien.
« N'est-ce pas, au contraire, l'amour qui vient lui seul gâter tous les autres plaisirs? Croyez- vous, par exemple, que deux êtres qui s'aiment, le jour où ils sont mécontents l'un de l'autre... et plus on s'aime et plus on est facile à mécontenter... soient très-sensibles aux beautés d'un site agréable et champêtre? Croyezvous que le dilettante, jadis le plus passionné, écoute avec le même délire son air favori quand une pensée jalouse le préoccupe? Croyez-vous qu'une femme s'amuse d'une conversation spirituelle quand celui qu'elle aime n'y veut point prendre part? Est-il une admiralion que l'amour permette? est-il un autre amour qu'il laisse même végéter auprès de lui? L'amour divin, l'amour filial, l'amour maternel lui-môme, l'amour du pays, l'amour des arts, l'amour de la nature, il détruit tout, il fait la solitude autour de vous. Donc, être aimée, c'est être isolée, dépouillée, dépossédée, dévalisée. C'est perdre en un jour ses alTections, ses talents, sa valeur, sa personnalité, sa volonté, son passé, son avenir; en un mot, tout! »
Oui, c'est tout perdre, mais en même temps c'est tout gagner.
Qui perd gagne.
Une autre muse, — la onzième ou la douzième, — je ne sais plus, n'y va pas de main morte sur cette grave affaire ; elle intitule son livre : Ce qui est dans le cœur des femmes. Je sais bien, moi, ce qui est dans le cœur des femmes, et elles ne le savent pas, elles. Tout ou rien, direz-vous ; non : il y a un peu de tout; mais ce qu'il y a surtout, c'est l'amour de l'inconnu, c'est-à-dire la vieille curiosilé qui a perdu leur grand'mère. Mais à quoi bon chercher midi à quatorze heures? écoutons la muse amoureuse, qui nous dira ce qui est dans le cœur des femmes. Si elle sourit quand elle a pleuré, si le vertige des richesses monte vers elle sans l'éblouir, si elle est indifférente à l'encens comme à l'oifense,
C'est que je porte dans mon âme Un rayon que rien ne pâlit; De sa lumière et de sa fïjmme Tout s'éclaire et tout s'embellit.
Lampe immortelle qui me veille, Clarté qui renaît chaque jour Plus pénétrante que la veille, Ce rayon, c'est toi, mon amour !
Il y aurait beaucoup à dire de ce léger volume, oij presque à chaque page le poëte a enchâssé comme des perles les larmes de la femme. 11 y a certainement de la muse et de la meilleure dans cette nature gâtée par les succès académiques; mais il faut que tout le monde vive, la poésie ne donne à boire que Teau de l'IIippO'
COMME IL ES'i 159
crène, tout au plus elle vous barbouille les lèvres d'un peu de miel de l'IIymelte; l'Académie, au contraire, qui juge les vers à leurs rimes et à leurs tailles, adjuge des prix à ceux « qui remplissent les conditions de son programme. » La i»;iuse amoureuse va une l'ois l'an disputer l'argent comptant de l'Académie; mais, quand elle remporte le prix, elle se venge de sa chute par quelques jolis vers de TAcadémie de l'amour.
Quand Junon rêvait le manteau divin, « oeuvre de Minerve ornée de dessins merveilleux, » pour séduire et tromper Jupiter, elle appelle Vénus et lui demande de lui confier les désirs amoureux qui subjuguent les dieux et les mortels. Vénus, mère des sourires, détache de son sein la ceinture merveilleuse où sont inscrits les mots enivrants qui captivent l'âme même du sage : « Prends cette ceinture, dit-elle à Junon; elle renferme tous les mystères de l'amour. »
Ne pouirait-on pas expliquer ainsi ce symbole de la ceinture de Vénus : on la dénoue en riant, mais, en la renouant, on s'y trouve pris. Jupiter lui-même s'y laissa prendre.
* * Vous l'avez tous connue, ô philosophes, qui étudiez le monde à la Closerie des Lilas ou au Château des Fleurs ! vous l'avez tous aimée, Aurore la Californienne, qui donnait à plein coUier dans les folies de son âge! Quel entrain pour l'amour! quelle fureur pour la
danse ! quelle insouciance de ce monde et de l'autre! Eh bien, le croiriez vous? Aurore s'est retirée du monde. Elle est morte en chantant. Elle allait de temps en temps à l'hôpital, cette lionne fille, pour qui vous auriez donné tout au monde, c'est-à-dire un souper d'un louis. Elle est morte à l'hôpital. Là, déjà toute prête à aller scandaliser les anges au paradis, elle a chanté dans son délire :
Nous sommes les passions, les folles passions, qui vont comme des cavales sauvages, emportées par les joies du cœur et des lèvres.
Le monde est à nous quand nous jetons nos pieds légers sur le sable d'or de la Closerie des Lilas ou du Château des Fleurs. Quelles galantes prouesses et quels doux battements de cœur quand nous galojions en pencliant la tète contre la joue brûlante de quelque étudiant qui vient à notre école!
On appelle cela le chemin de Thôpital? L'hôpital, c'est le chemin de la mort; eh bien, c'est encore un privilège de mourir à vingt ans, quand le cœur a donné sa dernière fête, quand le pied a jeté sa dernière patarafe.
AU moms, quand le carabin me portera sur la t;'ble de marbre noir, il dira pour oraison funèbre : « La belle lil-h.' ! elle a vingt ans ! C'est l'amour qui l'a tuée. »
Et, pendant qu'il taillera mon bras et ma jambe, mon sein de marbre, où lui-même peut-être s'est endormi, — quand c'était un sein de j)!umos, do neiges et de roses, — mon âme s'envolera avec les regrets du carabin.
COMME IL EST IGl
Conlradiction des contradictions! contradictions du cœur et contradictions de l'esprit, fragilité des sentiments et fragilité des croyances; l'histoire de Mirabeau n'est que le sévère enseignement des fragilités humaines. Mirabeau se passionne et se marie; bientôt il se passionne encore et prend une maîtresse. S'il faut l'en croire, c'est là sa vraie femme; il fuit la première et enlève l'autre. Sa femme a des enfants, que lui importe? Sa maîtresse a des enfants, que lui importe encore? 11 ne s'inquiète pas plus des berceaux que des nids d'hirondelles qu'il a vu bâtir à sa fenêtre. Cependant on le condanme pour rapt, il est décapité en effigie, il s'enfuit en Hollande avec sa chère Sophie. En Hollande, c'est le pays des libres penseurs et des libres amours! Cependant la France indignée a le bras assez long pour saisir Mirabeau et Sophie : elle jette 3Iirabeau au donjon de Vincennes, elle jette Sophie dans un couvent du Jura. Mirabeau pleure comme un tigre à qui an a arraché sa tigresse; il s'abreuve de ses larmes, il s'enivre de toutes les sombres poésies de la colère et de la passion ; il écrit à Sophie des lettres qui sont des livres, tant elles ont la chaude éloquence du cœur, et des livres qui sont des lettres encore, tant ils respirent les passions sauvages de l'alcôve. De son côté, Sophie appuie ses lèvres brûlantes sur le marbre des autels. Elle étreint dans ses bras irrités le crucifix d'argent. Mais tout à coup Mirabeau est libre, — et libre aussi est sa maîtresse. — Et vous savez ce qu'ils font
de leur liberté : Mirabeau va droit à sa femme, Sophie va droit à un autre amour.
Sirabon a dit : Les poètes n'ont que la fable avec eux, les philosophes ont la vérité.
Mais la fable n'est-elle pas la vérité habillée de toutes les splendeurs de la poésie?
La femme est-elle moins femme parce qu'elle a une robe?
L'amour est le souvenir d'une vie antérieure et le pressentiment d'une vie future. Le noëte a eu raison de dire :
L'amour ! songe charmant du sommeil de la vie.
Jean-Jacques n'a signé qu'un beau roman : celui de sa jeunesse.
Les romans qu'il n'a pas véous ne sont pas si dangereux que le croyait ce beau déclamateur. C'est du roman de sa jeunesse qu'il aurait dû dire : « Toute fille qui ouvrira ce livre sera perdue. » Quant à la Nouvelle Hélcïse^ ella ne perdra que les filles des professeuis de rhétorique. Il n'y a pas do nouvelle Héloïse, il y a l'ancienne Héloïse, dont un seul cri trahit plus les grandeurs éternelles de la passion que tous les bavardages de cette précieuse ridicule qui s'appelle Julie d'Etangcs.
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L'amour met de jour en jour plus d'eau dans son vin. Il faut Youer à l'exécralion de la postérité le nom de celui qui le premier a commis ce baptême sacrilège de l'eau et du vin, Pline dit que ce fut Staphilus, Athénée affirme que ce fut Ampliycion; qu'ils soient maudits tous les deux ! Le divin Homère aimait le vin pur, comme s'il eût planté lui-même la vigne. Ne décrit-il pas la coupe de Nestor avec autant de poésie que le bouclier d'Achille? ]\]ais c'en est fait, les dieux s'en vont, le vin s'en va ; on ne sait plus boire, voilà pourquoi la vigne est malade. La coupe de Nestor n'est plus qu'une cruche. Et tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle s'emplit d'eau.
J'ai pipé hier dans un poëte classique un beau vers qui pourrait être signé par le plus passionné des poètes romantiques :
C'est moi qui te dois tout, 'puisque c'est moi qui t'aime.
Qui croirait que ce vers est un vers de celui-là qui passe pour n'avoir jamais aimé, de M. de Voltaire, pour appeler l'esprit par son nom?
On ne croit pas plus aux amours de théâtre qu'aux soupers de carton servis sur la scène. La forêt de Rosa-
liiide est une forêt de papier peint, le balcon de Juliette n'est jamais escaladé que par le machiniste.
0 Léa ! nous chantions le nocturne duo, • -
Sous l'arbre des forêts bleuâtres ; J'ai trouvé mon balcon, tout comme Roméo,
Mais c'est le balcon des théâtres.
Tout est dit! le bonheur est enfui pour toujours ;
Et mon cœur vivra solitaire.
A tous les monuments ruinés de mes jours
J'ai cueilli la pariétaire.
Amour, doux arc-en-ciel de mon ciel orageux,
Illusion évanouie, Ceinture de Vénus, Thorizon nuageux
Éteint ton prisme dans la pluie !
Je ne dirai jamais les maux que j'ai soufferts
Devant votre beauté, madame ; Car j'ai fait avec vous ma descente aux Enfers,
Et les Enfers brûlent mon âme.
0 lâcheté du cœur! ô fragile raison !
Pour retrouver ma poésie, Je n'ai qu'à vous briser, portes de ma prison !
Mais j'aime mieux ma frénésie.
Ils n'ont jamais aimé, ceux-là qui n'aiment plus!
Il est temps d'arracher ton masque, 0 syrène aux yeux verts, qui viens avec le flux
Et qui nous prends dans la bourrasque !
Oui, tu m'as emporté jusques en pleine mer;
Mais tes bras n'étaient qu'une tombe, Car ta férocité nie jette au flot amer,
Et sans toi, cruelle, je tombe.
Et tu vas en riant à tous Us '.oiizons,
Lèvre de feu, cœur de statue, Et d'autres passagers sont pris à tes chansons,
Pendant que ton amour me tue.
Mais quelle est ma folie ! Est-ce qu'il faut briser
L'amphore quand on n'est plus ivre?
Not!, qu'un autre à son tour y vienne aussi puiser
Le mal d'aimer, le mal de vivre.
Mon âme, c'est la vigne où ton soleil a lui,
Quand mes pleurs tombaient en rosée; Ma vigne jeune encore est brûlée aujourd'hui
Et ma soif est inapaisée.
Mais toi, ma vendangeuse aux caprices mordants.
Dont la serpe d'or chante et coupe; Les grapi)es de ma vigne, ô Léa ' sous tes dents,
Saignent encore dans ta coupe.
Lca, tu m'as donné la mort avec l'amour ;
Mon cœur a vécu de tes charmes ; Mais tu viens t'y nourrir, femme, démon, vautour :
Tu bois mon sang, tu bois mes larmes.
Lca, Léa, pourquoi déchirer le roman
A la page la plus humaine !
Toi-même tu pleurais. — Larmes de caïman !
Je te reconnais, Célimène !
Oui, je te reconnais à ton rire moqueur,
Quand ta ceinture est renouée !
Le spectacle est fini ! — le drame de mon cœur.
Ta comédie est bien jouée !
Le poète se trompe. Quel que soit le décor, le cœur
do la femme est toujours le cœur de la femme :
rciifer a\ec les sept péchés mortels, le paradis avec les scj>t sacrements.