LE SECRET DU CONFESSEU
En 1G83, sur le quai des Tournelles, le vieux chanoine Le Blanc, ce saint homme qui était en amitié avec M. de Louvois et quelques autres personnages, vivait dans la paix de ce monde, avec le royaume des cieux en perspective. Il était fort aimé dans son chapitre et dans son église, comme un homme simple qui ne prêchait que deux fois l'an. Il n'avait pas grande fortune; le peu qu'il avait était à tout le monde, à sa famille, aux pauvres, à sa gouvernante. On ne lui reprochait guère parmi ses amisque d'être un peu lunatique ; la gaieté, l'ennui, la tristesse, tout lui venait par secousses, par bouffées, selon la pluie ou le beau temps. Ses jours de mélancolie, il les passait au coin de son
feu, à tisonner, perdu dans son purgatoire, comme il le disait lui-même. On ne pouvait alors lui arracher une seule phrase; il ne répondait que par monosyllabes. Quelquefois huit jours se passaient ainsi, mornes et silencieux; mais, un matin, on était tout étonné de le retrouver de bonne humeur, ouvrant sa fenêtre et son esprit au premier rayon du soleil.
Le chanoine Le Blanc était d'une famille de laboureurs du Lyonnais. Une sœur lui restait qui avait épousé un médecin de Lyon, du nom de Thomé. Ce médecin était un brave homme qui, sur la fin de sa carrière, n'ayant rien amassé et ne sachant où bien placer ses enfants, prit le parti, sur les prières de sa femme, de recommander son second fils, Henri Thomé, à la bonne volonté du chanoine. Henri était parti dans le coche pour Paris, en compagnie d'un soldat aux gardes, avec une douzaine d'écus et les bénédictions de sa famille.
C était un grand garçon de vmgl-quatre ans, dont la figure était illuminée par les plus beaux yeux bleus du monde.
Henri débarqua un soir de décembre au logis de son oncle. Le chanoine, voyant un peu le portrait de sa sœur, accueillit le jeune médecin avec une grande tendresse; il mit pourtant quelque retenue dans ses embrassements, de peur de chagriner sa gouvernante. Angélique accueillit son hôte avec force grimaces, en marmottant entre ses dents quelque lugubre litanie. Comme elle servit ce soir-là un mauvais souper, elle finit par s'attendrir; au dessert elle daigna écouter Henri, qui lui parlait de temps en temps pour com-
plaire à son oncle; elle poussa même l'afTabilité jusqu'à lui souhaiter une bonne nuit en le conduisant dans une petite chambre qui était tout à la l'ois le salon, la chambre d'ami, la bibliothèque du chanoine.
Au bout de huit jours, elle était au mieux avec Henri ; elle lui racontait son histoire, celle de sa famille, tous les mariages qu'elle avait refusés pour l'abbé Le Blanc, toutes les nuits qu'elle passait pour broder ses étoles ; enfin elle lui ouvrait son cœur comme à un ami. Elle apprit à Henri que le chanoine avait depuis quelques années ses lunes blanches, ses lunes rousses et ses lunes noires. Selon cette fille, il fallait bien se garder de parler sans raison dans ses heures lunatiques; mais Henri, inquiet de voir ainsi son oncle perdu en lui-même, voulut en avoir le secret, aulant peut-être par curiosité que par sollicitude. Un soir donc, vers la nuit tombante, comme le chanoine, assis devant une fenêtre, semblait s'endormir avec le jour, Henri vint s'asseoir près de lui et parla de la pluie et du beau temps.
— Je ne sais si vous êtes comme moi, mon oncle: je suis singulièrement esclave des inconstances de votre climat de Paris ; la pluie me gâte tout, même les beaux livres, tandis que le soleil m'égaye le cœur et les yeux; avec le soleil tout me rit, les arbres, les maisons, la rivière. Dans l'église, mon à. ne est bien plus près de Dieu par le beau temps que par le brouillard
Le chanoine ne répondit pas un mot.
— Je crois bien, mon oncle, que tous les hommes sont ainsi; il me semble que vous-même, qui vivez dans
le Seigneur, loin des soucis et des peines de ee monde, vous ne pouvez vous défendre des atteintes du mauvais temps.
Le chanoine gardait toujours le silence.
— Je vois bien que je me trompais, reprit Henri en s' éloignant ; ne m'en veuillez pas si je vous ai troublé dans vos saintes méditations : tout profane que je suis, je comprends ces épanchemenls de l'âme dans le sein delà Divinité.
Le jeune homme s'était arrêté, en disant ces mots, contre la cheminée, où s'éteignaient quelques tisons épars. Un silence profond suivit ces paroles; mais bientôt le chanoine, le croyant sorti sans doute, se mit à penser tout haut comme pour soulager son cœur :
— Mon Dieu ! donnez-moi la force de la sauver. Ah! Seigneur, vous aviez plus de miséricorde pour Madeleine! Et Madeleine avait peut-être moins de larmes et de beauté!
Henri sortit de la chambre à pas de loup. Mais il n'était pas à la porte que la vieille gouvernante, entrant tout à coup, l'arrêta au passage :
— Monsieur le chanoine, dit-elle à son maître, souperons-nous de bonne heure? — M'entendez-vous? reprit-elle d'une voix retentissante. Dites-moi si vous irez à la prison aujourd'hui !
— Non, non, je n'irai pas, répondit le clianoine comme en se parlant à lui-même. Je n'irai plus, je n'y veux plus retourner.
Et, tout en disant cela, il prit son parapluie et partit. — Voyez-vous l'original ! il y va tout droit, malgré la
COMME IL EST tm
pluie. A-t-on jamais vu un clianoine comme celui-là? Je vous demande un peu s'il ne pouvait pas attendre à demain! Se déranger pour des femmes de celle espèce : des libertines ou des criminelles ! Est-ce que ces femmeslà ont besoin de la croix et de l'eau bénite pour aller en enfer ?
Henri était devenu rêveur. Il suivait son oncle en imagination ; il le voyait courir à Sainte Pélagie, entrer dans une des cellules, consoler par la cbarité chrétienne quelque belle repentante n'ayant plus, comme Madeleine, que ses cheveux et ses larmes.
— J'irai aussi à Sainte-Pélagie, dit-il tout à coup, comme entraîné par un presseiitiment.