INTRODUCTION. XXXV
interruptions, nos temps seuls ont vues remplacées par d'austères grandeurs. Mais c*est que, dans ces longs siècles d'interrègne qui ont séparé la chute de Tempire romain de son émancipation contemporaine, c'est sur* tout de la papauté qu'elle a vécu.
LTNFER
L*£iifer est représenté comme une cavité en forme de cône renversé, creusée dans le globe terrestre. Son orifice, ou la base du cône, recouvert par la croûte terrestre, se trouve au-dessous de Jérusalem. Au point diamétralement opposé du globe s'élève la montagne du Purgatoire, qui sort de TOcéan au milieu d^une petite île.
L'action du poème commence la nuit qui précède le vendredi saint, du 24 au 25 mars de Tannée 1300. Elle se termine à Toctave de Pâques, après une durée de dix jours.
Le symbole figuré dans le premier chant contient toute la trame de Toeuvre. L'interprétation qui en a été généralement adoptée est la suivante :
Dante représente Thomme armé de la seule raison naturelle ; Virgile, la science des choses humaines ; Béatrice, la science des choses divines.
La Forêt obscure signiGe le désordre politique et moral de ritalie, et les entraînements auxquels Dante n'avait su résister, et qu'il confessera lui-même. La Montagne heureuse signifie à la fois la paix et la consolation de la conscience, et l'ordre politique et moral qu'illumine la grâce divine.
Les trois bêtes sont la figuration des trois éléments du parti guelfe auxquels sont attribués les factions et les désordres qui désolent l'Italie : la Panthère est Florence l'envieuse ; le Lion est la France l'orgueilleuse; la Louve est Rome l'avare.
Dante s^est abstenu de donner la clef de la plupart des symboles et des allégories qui forment le tissu de son poème. Toutes ces interprétations sont donc rœiivre de ses innombrables commentateurs.
Dante était au milieu du chemin de sa vie. Il se trouva égaré dans une forêt obscure et embroussaillée où il lui devenait impossible de reconnaître son chemin. Le souvenir en est encore plein d^épouvante pour lui, « presque aussi amer que la pensée de la mort i? . Comment y étaitil entré? Il ne pouvait le dire, tant il était plein de sommeil quand il avait perdu sa route. Après une nuit d'angoisse, il vit une colline dont les épaules étaient revêtues des rayons de cet astre qui conduit Thomme par tous les chemins. Il se mit en devoir de la gravir, et, comme celui qui, échappé à la mer et parvenu sur le rivage, tout haletant encore, se retourne vers Tonde menaçante et regarde, il se retournait pour regarder en arrière ce passage qui ne laissa jamais passer âme vivante. Puis, après un instant de repos, il reprenait son chemin, lentement, par la plage déserte, quand il vit devant lui une panthère vive et légère, la peau toute tachetée, qui ne le quittait pas des yeux. Il était sur le point de revenir sur ses pas; mais la fraîcheur du matin, ce soleil qui montait, accompagné des étoiles qui étaient avec lui quand Tamour divin mit en mouvement toutes ces belles choses, commençaient à le rassurer un peu, lorsque s'offrit à sa vue un lion qui se dirigeait vers lui, la tête haute, et comme poussé par une faim rageuse
dont il semblait que Tair même eût peur; puis une louve décharnée, qui paraissait pleine de crimes et d'envies.
Saisi de terreur, comme il redescendait vers la vallée, lui apparut un être, hésitant et silencieux, qui s'avançait dans le grand désert. « Aie pitié de moi « , lui cria-t-il, u qui que tu sois, ombre ou homme! »
Il lui répondit : » Je ne suis pas un homme. Je fus un homme, et mes parents étaient Lombards ; Mantoue fut leur patrie à tous les deux. Je suis né sous Jules César, et j'ai vécu sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et menteurs. J'étais poète, et j'ai chanté le fils d'Anchise, ce juste qui vint de Troie après que la superbe Ilioneutété livrée aux flammes. Mais toi, pourquoi retournes-tu vers ce lieu d'angoisse? Pourquoi ne pas gravir la montagne heureuse ? »
tt Es-tu donc Virgile, la source d'où coule à flots le beau langage? » s'écria Dante la rougeur au front. « honneur et lumière des autres poètes , puissent me servir aujourd'hui les longues études et l'ardente passion qui m'ont fait rechercher tes œuvres ! Tu es mon maître et mon auteur. C'est à toi, et à toi seul, que je dois le beau style qui m'a fait honneur. Mais sauve-moi de cette bête qui me faisait m'en retourner et qui me fait trembler de tout mon corps. »
Virgile lui dit alors qu'il lui faudra prendre un autre chemin, car cette bête ne laisse passer personne sur sa route sans la faire mourir. Elle est d'une nature si avide et si méchante qu'elle ne se trouve jamais rassasiée ; et, quand elle s'est repue, elle a faim plus qu'avant (l).
(1) Tout ceci s'adresse à la cour de Rome, telle que le poète veut nous la représenter dès le début de son œuvre.
Mais viendra le Veltro, qui la pourchassera de ville en ville jusqu'à ce qu'il Tait repoussée dans TEnfer dont TEnvie Tavait tirée. Celui-ci ne se nourrira ni d'or ni de terre, mais de sagesse, d'amour et de vertu, et il sera le salut de l'Italie (1).
II faut donc qu'il le suive. Il le mènera dans les séjours éternels où il entendra les cris du désespoir, où il verra souffrir d'antiques esprits, implorant une seconde mort; où il verra ceux qui sont contents de souffrir dans le feu parce qu'ils gardent l'espoir de venir, n'importe quand, parmi les bienheureux. Et s'il veut monter plus haut, c'est une âme plus digne qui l'y conduira (2). Car le Souverain qui règne là-haut ne veut pas que lui, Virgile, qui a été rebelle à sa loi, pénètre dans son royaume. Il gouverne partout, mais c'est là qu'il règne, c'est là qu'est son séjour, c'est là qu'est son trône.
Dante conjure de nouveau Virgile de le tirer du danger qui le menace; il le suivra, et il ira voir sous sa conduite la porte de saint Pierre et ceux dont il lui a dit les souffrances.
(1) Veltro veut dire lévrier. Ce Veltro mystérieux, que personne ne connaît, est-il une création purement idéale du poète, ou peut-il être attribué à tels ou tels personnages. Cane délia Scala entre autres, dans lesquels on a supposé qu'il aurait pu personnifier Tœuvre de rénovation de l'Italie, objet constant de ses rêves? Dans le cours du poème, on verra reparaître plusieurs fois ce sauveur anonyme sous forme de prédiction ou de simple espérance.
(2) Ce sera Béatrice.
a Le jour s*en allait » , dit le poète, « et Tatmosphëre brunie annonçait le repos aux animaux qui sont sur la terre. Et moi, je m'apprêtais à soutenir contre les fatigues du chemin et les émotions de la pitié une lutte que ma mémoire fidèle va reproduire. muses, ô génie divin, venez à mon aide ! esprit qui as dicté ce que j*ai vu, c^est ici que va se montrer ton élévation ! »
Cependant il hésitait à suivre Virgile dans les espaces où celui-ci voulait le conduire. Il lui témoigne son incertitude et ses craintes. Il sait bien qu'Enée est descendu dans le monde immortel sous sa forme mortelle, et que c^est là qu'il a été élu père de Rome et de son empire, et que c'est alors que Rome a été instituée le lieu saint où siégerait le successeur de saint Pierre. Il sait encore que saint Paul, le vase d'élection, y est venu plus tard affirmer le triomphe de la foi qui est le principe du salut. Mais lui n'est pas Enée; il n'est pas saint Paul. Il n'est pas digne de marcher sur leurs traces. Ne serait-ce pas une folie que de tenter de le faire ?
Virgile le gourmande. C'est la lâcheté, dont le cœur de l'homme est si souvent encombré, qui l'éloigné d'une telle entreprise, comme une bête ombrageuse recule devant une ombre mensongère. Il va lui dire pourquoi il est venu.
Tandis qu'il était avec ceux qui sont suspendus dans les Limbes(I), il vît venir à lui une sainte femme, si
(1) Chant IV de VEnfer,
belle qu'il s'inclina aussitôt devant elle. » âme courtoise de Mantoue » , lui dit-elle, » dont la renommée dure toujours et durera autant que le monde, celui qui est mon ami se trouve empêché sur son chemin, dans une région déserte, de telle sorte qu'il s'en retourne de peur. Je crains qu'il ne se soit si bien égaré que je n'arrive trop tard à son secours (1). Va tout de suite, et de ta parole persuasive, et de tout ce qui sera nécessaire à son salut, aide-le pour que je sois rassurée^ Je suis Béatrice, moi qui t'envoie là-bas. Je viens d*un lieu où j'ai hâte de retourner. C'est l'amour qui m'anime et qui me fait parler. ))
Et elle ajouta : a II y a dans le ciel une femme pleine de grâce qui, touchée de ce qui arrive là-bas où je t'envoie, a obtenu qu'un arrêt sévère fût suspendu (2). Elle a appelé Lucie et lui a dit : a Ton ami fidèle a besoin de toi, et je te le recommande. » Lucie est venue me trouver là où j'étais assise à côté de l'antique Rachel. « Béatrice )) , m'a-t-elle dit, a pourquoi ne secours-tu pas celui qui t'a tant aimée, et qui s'est élevé pour l'amour de toi audessus de la foule vulgaire? N'entends-tu pas l'écho de sa plainte ? Ne vois-tu pas la mort contre laquelle il se débat sur un torrent (3) auquel la mer même ne saurait se comparer (4) ? »
(i) Ceci veut dire qu'il s*est abandonné aux égarements du siècle, et qu41 sera peut-être trop tard pour Ten retirer.
(2) Arrêt prononcé contre Dante en raison de ses égarements.
(3) Ce mot de torrent, pris au figuré, veut dire le torrent du monde.
(4) Si l'intérêt que chacune des trois femmes bienheureuses portait au sort du poète offre un tableau touchant, le caractère symbolique en parait assez difficile à déterminer. La discrétion dont ont fait preuve à son égard les principaux commentateurs de la Divine
tt Après m'avoîr tenu ce discours » ,dit Virgile, « elle détourna ses yeux brillants et pleins de larmes, et je suis venu vers toi comme elle lavait désiré. Mais qu'y a-t-il donc? Pourquoi t'arrêter? Pourquoi ne pas marcher hardiment et franchement, alors que trois femmes bénies s'inquiètentde toi dans le ciel, et que mes paroles t'apportent de semblables promesses ? î?
tt De même ^î , dit le poète, c* que les petites fleurs, qui se sont inclinées et refermées sous la gelée nocturne, se redressent tout ouvertes sur leur tige dès que le soleil reparait, ainsi fit mon courage abattu, et il me courut au cœur une telle hardiesse que je m'écriai sans plus d'hésitation : » bénie soit celle qui est venue à mon secours, et béni sois-tu, toi qui as mis tant d'empressement à obéir à son appel. Maintenant allons, qu'il n'y ait plus qu'une seule volonté poumons deux. Tu es mon guide, mon seigneur et mon maître. )>
Et ils se mirent en marche par un chemin montueux et sauvage.
C'est par moi qu'on arrive dans la cité douloureuse. C'est par moi qu'on arrive dans la douleur éternelle. C'est par moi qu'on arrive parmi la foule perdue.
Comédie sera imitée ici. On a imaginé cependant que, Béatrice étant le symbole de la science divine ou de la théologie, la femme pleine de douceur {la donna gentilé) serait celui de la grâce prévenante, et Lucie celui de la grâce illuminante, ou encore de la miséricorde divine (Boccace). 11 faut accepter l'idéalité du poète traduite dans le langage du temps, ou l'interpréter à son gré.
La justice a déterminé mou divin Créateur.
Je suis l'œuvre de la puissance divine, De la suprême sagesse et du premier amour.
Il n'y a pas eu avant moi de choses créées, Seulement des choses éternelles, et moi, je suis éternel.
Laissez toute espérance, tous qui entrez ici.
Ces mots étaient gravés en caractères sombres sur une porte.
Dante avait peur. Virgile posa sa main sur la sienne et prit un visage serein. Des soupirs, des pleurs, des cris, résonnaient dans Tair sans étoiles, ce qui le fit d'abord pleurer. Des langues diverses, des paroles horribles, des expressions de douleur, des accents de colère, des mains frappées les unes contre les autres, faisaient un grand tumulte qui tourbillonnait sans fin dans Tair sombre, comme du sable soulevé par la tempête.
C'étaient les âmes de ceux qui ont vécu sans infamie comme sans vertu. Ils se trouvent mêlés à cette méchante cohorte des anges qui n'ont été ni rebelles ni fidèles à Dieu, et qui n'ont pensé qu'à eux-mêmes. Ils ont été chassés du ciel dont ils auraient terni la beauté, et l'enfer lui-même les repousse (I). Tous ceux qui sont là n'ont plus Tespoir de mourir, et leur vie obscure (2) est si abjecte qu'ils sont envieux de tout autre sort. Le monde n'a même gardé aucun souvenir d'eux. La miséricorde et la justice les dédaignent également, a Ne
(1) Les poètes ne sont encore que dans le vestibule de TEnfer.
(2) Le mot vie semble ici mal approprié, mais il est dans le texte : < la lor cieca vità... t Leur vie aveugle.
nous occupons plus d*eux » , dit le Maître, ^^ mais regarde et passe. »
Dante mi une bannière qui courait en flottant avec une telle rapidité qu*il semblait quMl ne lui fût permis de s'arrêter nulle part (1). Derrière elle venait une foule extraordinaire de gens, dont il reconnut quelques-uns. Il comprit que c'était là la troupe des méchants qui sont aussi déplaisants h Dieu qu*à ses ennemis eux-mêmes. Ces malheureux, qui n'ont vraiment jamais vécu, étaient nus, et ils étaient tourmentés par des mouches et des guêpes qui les environnaient de toutes parts. Du sang coulait de leur visage, et, mêlé avec des larmes, était recueilli à leurs pieds par des vers immondes.
Cependant, en regardant plus loin, on voyait une grande rivière, et sur ses bords une foule rassemblée. Cette rivière était TAchéron. Et Ton voyait s'approcher, dans un bateau, un vieillard, le poil blanchi par les années. Il se mit à crier :
tt Malheur sur vous, âmes méchantes. N'espérez pas revoir jamais le ciel. Je vais vous mener sur l'autre bord, dans les ténèbres éternelles, dans le feu ou dans la glace. Et toi qui es là, âme vivante, va-t'en d'auprès de ceux qui sont morts, n
a Ne te fâche pas, Caron w , lui dit Virgile. « On le veut là où l'on peut tout ce que l'on veut : n'en demande pas davantage. ))
Alors s'adoucirent les joues laineuses du batelier du marais livide, dont les yeux étaient entourés de cercles de flammes. Et les âmes qui étaient là, lasses et nues, et grelottantes de peur, blasphémaient Dieu et leurs
(i) Ceci veut dire que ces âmes, dans leur lâcheté et leur indifférence, n'avaient su s'attacher à rien
parents, et leur race et Tespèce humaine, et le lieu et rheure où elles étaient nées. Puis, toutes ensemble elles se pressèrent en pleurant vers la rive maudite. Et Caron» le démon aux yeux de braise, leur faisait signe et les rassemblait, frappant de sa rame celles qui s'attardaient. Et, comme ils s'en allaient sur Tonde brunie, et avant qu'ils eussent abordé de l'autre côté, voici une autre troupe qui s'avançait déjà.
Alors la campagne sombre trembla, la terre sanglota» et elle fut parcourue par un vent qu'un éclair teignit d'une lueur rougeâtre. Dante perdit tout sentiment, et tomba comme un homme frappé par le sommeil.
Dante fut réveillé par un violent coup de tonnerre. Il se trouvait au bord de l'abime qui recueille les cris de souffrances infinies. Cet abîme était obscur, profond et nébuleux; et quand il voulut en fixer le fond, il n'y distinguait rien.
tt Voici que nous descendons dans le monde des ténèbres v , dit son Guide, ^^ je passerai le premier et toi le second. )) Et ils entrèrent dans le premier cercle qui entoure Tabîme.
Ici ce n'étaient pas des plaintes qu'on entendait, mais des soupirs qui faisaient frémir l'atmosphère éternelle. Ils provenaient de la tristesse sans soufirances que res* sentait cette foule immense d'hommes, de femmes et d'enfants.
tt Tous ceux-ci w , dit Virgile, « n'ont point péché*
Mais, s'ils ont eu des mérites, cela n*a pas suffi, parce qu'ils n'ont pas eu le baptême, qui est un des articles de la foi à laquelle tu crois. Et, comme ils ont existé avant le christianisme, ils n'ont pas adoré Dieu comme il faut le faire. Je suis moi-même un de ceux-là. C'est pour cela que nous n'avons pas été sauvés, et non pour aucune autre faute. Et, si nous sommes affligés à ce point, c'est que nous vivons dans le désir et sans espérance. «
Et il ajouta : u J'étais encore depuis peu de temps ici quand je vis arriver un puissant, couronné du signe de la victoire (I). Il en tira l'ombre de notre premier père et de son fils Abel, et celles de Noé, de Moïse le législateur docile, d'Abraham le patriarche et du roi David, et celle de Jacob, fils d'Isaac, avec son père et ses enfants, et celle de Rachel, et d'autres en grand nombre, et il fit d'eux tous des bienheureux. »
Dante éprouvait une vive douleur en pensant au triste sort de tous ces Esprits, qui ne l'avaient pas mérité» Tandis qu'ils avançaient au milieu d'eux, ils aperçurent un feu qui perçait l'hémisphère de ténèbres. Puis ils rencontrèrent des personnages d'un aspect imposant.
a Leur renommée » , dit Virgile, « qui retentit dans le monde leur a valu une grâce qui les place au-dessus de tous les autres. »
En même temps ils entendirent une voix qui disait :
a Honneur au grand poète. Son Ombre qui nous avait quittés nous revient. » Puis apparurent quatre grandes Ombres. Elles n'avaient l'air ni triste ni joyeux.
« Regarde « , dit Virgile, ii regarde celui qui, une épée
(i) Desceote de Jésus-Christ aux enfers. Virgile était mort Tan 19' avant Jésus-Christ.
14 Là DIVINE COMEDIE.
dans la Diain, marche devant les autres comme un roi. G* est Homère, le poète souverain. L'autre qui vient après est Horace le satirique; le troisième est Ovide, et Lncain le dernier. Comme à chacun d'eux convient, ainsi qu'à moi-même, le nom que vient de prononcer la voix solitaire, ils me font honneur : et en cela ils ont raison, y* Et ils firent aussi à Dante le grand honneur de l'admettre à leur côté, de sorte qu'il se trouva le sixième parmi tous ces illustres personnages.
Ils s'acheminèrent ensemble vers la lumière, et ne tardèrent pas à se trouver au pîed d'un noble château entouré sept fois de hautes murailles et défendu tout autour par une belle rivière (1). On entrait par sept portes dans une prairie tapissée d'une fraîche verdure où des personnages, aux regards lents et graves, s'entretenaient : ils parlaient peu et d'une voix douce.
u Nous étions )) , dit le poète, ^^ dans un lieu ouvert et écarté d'où l'on pouvait les voir tous, et cette vue m'exalte encore moi-même. «
Il vit Electre, et auprès d'elle Hector et Enée, et César armé, avec ses yeux d'oiseau de proie, et d'un autre côté Camille et Pentésilée, et aussi le roi Latinus avec sa fille Lavinie. Il vit ce Brutus qui chassa Tarquin, Lucrèce, Julie, Marzia et Cornélie, et tout seul dans un coin il vit Saladin. Puis il vit encore le maître de ceux qui savent, assis parmi sa famille philosophique (2).
(i) On a vu dans ce château le symbole de la science, ceint des sept vertus morales, entouré par le fleuve de l'éloquence. Les sept portes représenteraient les sept arts libéraux. De telles allégories étaient une des formes du langage au moyen âge.
(2) Aristote qui fut, on peut dire, le véritable maître et précepteur de Dante, comme Virgile avait été son inspirateur.
Socrate et Platon se tenaient près de lui, en avant de tous les autres, puis Démocrite qui attribue le monde au hasard, Diogène, Anaxagore et Thaïes, Empédocle, Heraclite et Zenon. Il i/it encore Orphée, et TuUius et Lii/ie, et Sénèque le moraliste, Euclide le géomètre et Ptolémée, Hippocrate, Avicenne et Galien, Averroës qui fit le grand commentaire (1).
Mais bientôt les deux poètes se trouvèrent seuls. Ils quittèrent ce séjour paisible pour gagner par un autre chemin un milieu frémissant, où il n'y avait plus de lumière.
Ils arrivaient au deuxième cercle.
Là présidait Thorrible Minos (2). C'est devant son tribunal que les âmes coupables, condamnées à TEnfer, se présentent d'abord. Elles font leur confession entière; puis ce grand connaisseur en péchés, toujours grinçant les dents, s'environne de sa queue autant de fois que compte de degrés le cercle où elles doivent subir leur peine, et, la sentence prononcée, elles roulent en bas.
Dès qu'il aperçut Dante, il laissa là son office et lui cria : « toi qjui viens au séjour de la douleur, prends garde comment tu es entré ici ; bien que la porte soit tout ouverte, ne t'y fie pas. »
Virgile lui dit : « Pourquoi cries-tu comme tu fais ?
(1) Le Commentaire d*Arislote, par Averroës, médecin arabe.
(2) Chacun des cercles de l'Enfer est présidé par quelque personnage mythologique.
16 LA DIVINE GOMËDIE.
Tu n'empêcheras pas sod passage qui est fatal. On le veut là où Ton peut tout ce que Ton veut. N'en demande pas davantage. »
Ils entrèrent alors dans un lieu privé de lumière où, parmi les sanglots et les accents de douleur, retentissait un tumulte effroyable. Des vents déchaînés couraient et s'entre-choquaient, comme font les flots dans la tempête, emportant les Esprits dans leur course effrénée, d'un côté, de Tautrc, en haut, en bas, les frappant et les retournant. Et de même que les grues s'en vont chantant leurs lamentations et se dessinant dans l'air en files allongées, on voyait venir, poussant des cris de douleur, des Esprits emportés par une même tourmente.
C'est à ce tourment que sont condamnés les pécheurs de la chair, ceux qui ont subordonné leur raison à leurs désirs.
Virgile montra à Dante Sémiramis, la débauchée, qui, pour donner libre cours à sa luxure, inscrivit dans ses lois la liberté du caprice, Didon qui, infidèle aux cendres de Sichée, se tua par amour, Cléopâtre la dissolue, Hélène pour qui tant de crimes furent commis, et tant de héros et de femmes à qui l'amour coûta la vie.
Saisi d'abord d'un grand trouble et d'une profonde pitié, Dante remarqua un couple jeune et beau qui, les bras enlacés, semblait porté légèrement par l'air rapide.
Il voudrait bien leur parler. Virgile lui dit : « Attends qu'ils soient plus près de nous. Alors tu les prieras, par l'amour qui les conduit, et ils viendront. ;i
Dante éleva la voix :^ âmes désolées, venez donc nous parler, si rien ne vous en empêche. ))
Comme des colombes appelées par le désir, les ailes ouvertes et assurées, volent, soutenues par l'air, vers
L'ENFER. n
leur doux nid, se dirigeant vers eux à travers Tair malfaisant, ces deux âmes s'approchèrent, tel avait été le pouvoir de cet affectueux appel. Et Tun de ces Esprits parla :
«0 être gracieux et bon qui viens nous visiter dans cette atmosphère sombre, nous qui avons teint la terre de notre sang, si le roi de Tunivers était notre ami, nous le prierions pour ton repos, puisque tu as pitié de notre sort lamentable. Tout ce que tu voudras entendre, tout ce que tu voudras nous dire, nous le dirons et nous Tentendrons, tant que le vent s*apaisera, comme il fait en ce moment. ^î
Elle dit alors comment elle est née sur les bords du Pô, là où il vient se jeter dans la mer. Et elle continue : il L'amour qui s'attache bien vite à un cœur sensible éprit celui-ci des charmes qui m'ont été ravis, et d'une manière qui me navre encore. L'amour qui ne permet pas à qui est aimé de ne pas aimer s'est emparé de moi avec tant de force que, comme tu le vois, il ne m'a pas abandonnée. L'amour nous a conduits à une mort commune : le fond de l'Enfer attend celui qui nous a arraché la vie. )î
Ainsi parla l'âme affligée. Et Dante : ce Francesca, ton martyre me pénètre jusqu'aux larmes de tristesse et de pitié. Jklais dis-moi, au temps des doux soupirs, par quoi et comment l'amour vous a-t-il permis de connaître vos désirs encore incertains? »
(t II n'est pas ^) , répondit-elle, » de pire douleur que de se rappeler les jours heureux, dans la misère. Et ton docteur le sait bien(l). Mais si' tu tiens à connaître le
(1) Infandum, regina, juhes renovare dolorem. (Enéide, ch. H.)
commencement de notre amour, je ferai comme celai qai pleure et qui parle en même temps.
tt Nous lisions un jour, par passe-temps, comment Tamour vint à Lancelot. Nous étions seuls et sans la moindre méfiance. Cette lecture avait fait à plusieurs reprises briller nos yeux et pâlir notre visage. Hais il y eut un passage qui nous fit succomber. Quand nous lûmes que les lèvres désirées avaient reçu le baiser de cet amant, celui-ci, qui ne sera jamais séparé de moi, me baisa tout tremblant sur la bouche. L'entremetteur fut le livre et celui qui Tavait écrit. Ce jour-là nous ne lûmes pas davantage (l)..- »
Pendant que Tun de ces Esprits parlait ainsi, Tantre pleurait. Et le poète, pénétré de pitié, se sentit défaillir, comme s'il allait mourir, puis tomba comme tombe un corps mort.
Lorsque Dante recouvra ses esprits, il se trouva dans le troisième cercle. C'était le cercle de la pluie éternelle, maudite, froide et pesante. Elle est incessante et toujours la même. Grêle serrée, eau noirâtre et neige, se versent & travers Tair ténébreux, et la terre qui les reçoit exhale des odeurs fétides.
(1) Francesca da Polenta avait été mariée à un seigneur de Rimini, vaillant homme, mais de corps difforme, nommé Gianciotto Malatesta. Elle fut surprise avec son beau-frère, Paolo Malatesta, aussi beau que l'autre était disgracié de la nature , par son mari qui les tua tous les deux. Cette tragédie eut lieu à Ravenne en 1284 ou 1285
Cerbère, bête étrange et cruelle, aboie comme un chien de ses trois gueules après ceux qui sont plongés là dedans. Ses yeux sont rouges, ses poils noirs et visqueux, son ventre est énorme et ses pattes sont armées de griffes. Il égratigne les Esprits, les écorche, les écartèle, tandis que la pluie les fait eux-mêmes hurler comme des chiens. Les malheureux se retournent incessamment pour essayer d'abriter un de leurs flancs sous l'autre.
Quand Cerbère, ce grand reptile, aperçut les poètes, il entr'ouvrit ses trois gueules et leur montra ses crocs. Alors Virgile ouvrit ses deux mains, ramassa de la terre et la jeta à poignées dans ces gosiers faméliques. Comme un chien fixe d'abord sur sa nourriture, en aboyant, un œil de convoitise, puis s'apaise en la mordant, et ne songe plus qu'à la dévorer, ainsi firent les faces dégoûtantes de ce démon, dont les aboiements étourdissaient les âmes, au point qu'elles voudraient être sourdes.
Les poètes passaient par-dessus ces Ombres écrasées sous la pluie pesante, et ils marchaient sur leur apparence qui ressemblait à des personnes.
Une d'elles se leva à leur approche. C'était un des compatriotes de Dante. On l'appelait Ciacco(l). Il expiait la faute damnable de sa gourmandise. Dante, qui aurait pu le connaître, fut vivement touché de son sort misérable. Ils s'entretinrent ensemble de l'état de Florence. Ici le poète suppose, d'après une croyance générale sur laquelle il reviendra souvent, que les âmes damnées avaient le don de prévoir l'avenir. 11 feint que Ciacco lui dévoile des événements qui s'étaient passés plu-
(i) Ciacco veut dire porc
sieurs années auparavant et dont il avait lui-même été victime.
Ciacco lui parle des révolutions successives qui amenaient au pouvoir Tun ou l'autre parti. Les Blancs d'abord, puis les Noirs. Ceux-ci tiendront le parti vaincu sous un joug dont Dante lui-même devra subir les atteintes aussi douloureuses qu'outrageantes (1). a II y a bien deux justes » , dit-il, (( mais ils ne sont pas écoutés (2). Orgueil, envie et avarice sont les étincelles qui ont mis le feu aux cœurs. ))
Dante désire savoir quel a été le sort de quelques personnages, Farinata et d'autres, u ces vaillants hommes, qui se sont appliqués à bien faire » . Jouissent-ils de la douceur du ciel, ou subissent-ils les tourments de l'Enfer?
c( Ils sont parmi les Ombres les plus noires )) , répond Ciacco. il Ils ont commis des crimes qui les ont amenés encore plus bas qu'ici. Si tu descends davantage, tu pour* ras les y voir. Maintenant, je n'ai plus rien à te dire. Mais quand tu seras de retour dans le doux monde, je te prie de me rappeler au souvenir des autres. »
(1) Les Blancs représentaient la partie la plus riche et la moins laborieuse de l'Etat. Le luxe qu'ils étalaient, leur insolence, leur licence religieuse, la sujétion où ils retenaient le reste de la population avaient amassé une profonde animosité parmi celle-ci. Leur faction avait à sa tête la famille des Gerchi. Le parti des Noirs, à la tête duquel se trouvait la famille des Donati, se réclamait du Pape dont il acceptait plus volontiers l'autorité plus lointaine, mais plutôt en haine des Blancs que par soumission religieuse. Telle a été l'origine des Gibelins et des Guelfes. Lorsque Dante, qui l'avait cependant fidèlement servi, se vit traité si ignominieusement par le parti guelfe, il se tourna, bien qu'à contre-cœur, du côté des Gibelins.
(2) Il est probable que ces deux justes étaient Dante lui*même et son grand ami Guido Gavalcanti.
Les deux poètes poursuivant ]eur chemin arrivèrent au quatrième cercle.
A rentrée de ce quatrième cercle, ils trouvèrent Pluton, ce grand ennemi des hommes, qui leur adressa, d'une voix rauque et irritée, quelques paroles inintelligibles (1); mais il suf6t pour le calmer d'invoquer la Tolontè d'en haut.
tt justice de Dieu! qui donc a rassemblé là toutes ces peines nouvelles et ces supplices que nous voyons ? Et pourquoi faut-il que ce soit notre propre faute qui nous martyrise ainsi? » Dante voyait sous ses yeux une foule immense qui se roulait et tournoyait sur ellemême sans repos. Ils étaient tous parqués en deux groupes opposés qui roulaient en sens inverse des poids énormes à la force de leur poitrine, eu poussant des hurlements. Et quand les deux bandes s'étaient rencontrées au milieu et heurtées brutalement, elles se retournaient sar elles-mêmes en criant, les uns : Pourquoi retienstu? et les autres : Pourquoi lâches-tu? Puis ils recommençaient le même manège, toujours poussant devant eux et répétant la même chanson.
C'étaient les avares et les prodigues, laïques ou clercs, papes ou cardinaux, que leur péché contraire mettait en face les uns des autres, dans un même supplice.
(i) Tapé Satan, pape Satan Aleppe. Mots dépourvus de sens : peut-être une évocation à Satan, à l'aspect d'étrangers dans ces régions secrètes.
Dante voulait savoir s*il ne reconnaîtrait pas quelqu'un d'entre eux. (^ Laisse-les n , lui dit son Maître, tt l'existence honteuse de ces misérables les a tellement défigurés qu'on ne saurait même plus distinguer qui ils ont été. Ils se heurteront ainsi durant toute l'éternité. C'est de n'avoir su ni garder ni donner dans une juste mesure qui leur a interdit le séjour des bienheureux, et les a plongés dans ce bouge où tu peux contempler leur horrible mêlée. Tu peux, mon fils, voir à présent combien sont vains et passagers les biens commis à la fortune, et pour lesquels s'agite tant l'espèce humaine ; car tout l'or qui est sous la lune ou qui y a été ne pourrait procurer un instant de repos à une seule de ces âmes harassées. »
Et comme Dante lui demandait quelques explications sur cette fortune dont il parlait, Virgile poursuivit: a Celui dont la sagesse l'emporte sur tout a fait les cieux divers et a donné à chacun d'eux un moteur particulier, de manière que l'éclat de chaque région brille sur chaque région en y distribuant sa lumière d'une manière égale. De même aux splendeurs du monde il a proposé une règle et une ordonnance générales qui fissent passer successivement les biens de famille en famille, de nation en nation, en dépit des jugements humains.
tt Voilà pourquoi il y en a qui commandent et d'autres qui obéissent, suivant le jugement de la Fortune, lequel demeure caché comme le serpent sous l'herbe. Toute votre science n'y peut rien. La Fortune prévoit, juge et poursuit sa volonté, comme font les autres divinités. Ses transformations n'ont pas de trêve ; la nécessité la con* traint à un mouvement incessant, et voilà la raison de
tous ces chaDgemcnts auxquels vous assistez dans le monde.
tt Telle est celle qui est si souvent maudite par ceuxlà mêmes qui devraient la bénir, et qui Taccusent et Tinjurient. Mais elle plane dans sa sérénité et elle ne les entend pas. Elle se réjouit avec les autres créatures supérieures, elle accomplit sa révolution et elle reste dans sa béatitude (1). »
Les poètes traversèrent le cercle pour gagner son autre bord où une fontaine versait ses eaux en bouillonnant dans un fossé qui en dérivait. L'eau en était sombre et sans aucun reflet, et son cours ténébreux les mena jusqu'à un marais, nommé Styx, dont les eaux lugubres descendaient le long de plages obscures et malfaisantes.
Dans ce bourbier se trouvait une foule de gens fangeux, tout nus et furieux d*aspect, qui se frappaient les uns les autres, non seulement avec les mains, mais de la tête, de la poitrine et des pieds, et s'arrachaient la chair avec les dents, lambeaux par lambeaux.
C'étaient les âmes de ceux qui s'étaient abandonnés à la colère.
Et, enfoncés dans le limon, d'autres, dont les soupirs faisaient bouillonner l'eau à sa surface, disaient : « Dans Tair doux et que le soleil égayé, nous avons vécu dans une morne fainéantise (2), et maintenant nous sommes
(1) Cette conception mythologique de la Fortune pouvait reposer sur cette croyance que les sphères célestes étaient gouvernées par autant d'intelligences supérieures. Mais peut-être ne s'agit-il ici que d'un mouvement poétique.
(2) Il y a dans le texte accidia, mot qui vent dire paresse» fainéantise. On retrouvera les paresseux dans le Purgatoire. Il est probable qne l'auteur a voulu caractériser ici cette sorte d'hypocondrie, ou mélancolie pessimiste, qui n'engendre que des pensées-
vautrés dans une boue noire. » Ces mots s'échappaient confusément de leur gosier encombré.
Les poètes, en suivant le bord du marais où ils regardaient ceux qui avalaient de la boue, arrivèrent au pied d'une tour.
Ils aperçurent alors au sommet de cette tour deux petites flammes, et une autre au loin presque imperceptible, qui semblait lui répondre (1). Et tout à coup, plus rapide qu'une flèche qui vole dans lair, apparut une petite barque conduite par un batelier qui cria : tt Te voici donc arrivée. Ame scélérate ! »
tt Flégias, Flégias » , lui dit Virgile, « ne crie donc pas si fort. Tu ne nous auras que le temps de traverser ce bourbier (2). »
Flégias vit bien qu'il s'était trompé, et les fit entrer dans sa barque qui, sous le poids inusité de Dante, partit en coupant l'eau plus profondément qu'elle n'en avait rhabitude.
Alors se montra un être couvert de boue, disant : u Qui es-tu, toi qui viens ici avant ton heure? »
haineuses. La tristesse n'a-t-elle pas été stigmatisée par les Pères de rÉgUse ?
(1) Ces signaux auraient eu pour objet de signaler l'approche des poètes à laquelle les habitants de Dite pouvaient attribuer un caractère suspect, en raison de souvenirs mythologiques et d'événements plus récents.
(2) Ce Flégias avait été condanmé par les dieux aux Enfers pour avoir brûlé le temple de Delphes. Il croyait sans doute n'avoir à transporter dans sa barque que l'âme, plus légère, d'un damné.
ce Si je viens ici » , répond Dante, « ce n'est pas pour y rester. Mais qui es-tu toi-même qui es devenu si laid?
tt Tu vois bien que je suis un de ceux qui pleurent.
(t Reste donc )) , lui dit le Poète , ci avec tes pleurs et tes lamentations, esprit maudit, car je te reconnais, tout dégoûtant que tu sois, n
L'autre alors se cramponna au rebord de la barque. Mais Virgile le repoussa, et il disait à Dante : ce Tu as eu bien raison. C'est un orgueilleux dont TOmbre est toujours furieuse. Combien là-haut se croient de grands personnages, qui seront plongés ici comme des porcs dans la fange, ne laissant derrière eux que le mépris! »
Dante cependant avait le désir de le voir s'enfoncer encore dans le fond boueux, avant de s'éloigner. Il fut satisfait, car il le vit assaillir par une troupe fangeuse qui criait : « Sus, sus à Filippo Argenti (1) ! » Et l'Esprit Florentin, ce fou enragé, se retournait pour se déchirer lui-même avec ses dents. Pour lui, le poète remerciait Dieu de le faire assister à ce spectacle.
Des lamentations douloureuses se faisaient entendre au loin, et l'on apercevait des espèces de mosquées toutes rouges comme si elles sortaient d'une fournaise.
a Maintenant, mon fils ^^ ,dit le Maître, ^^ nous approchons de la cité qui a nom Dite (2). Sa population est immense et terriblement chargée de péchés. C'est le feu éternel dont tu aperçois les reflets, w
Des fossés profonds entouraient cette terre désolée
(1) Ce Filippo Argenti avait été connu par sa violence bestiale et son orgueil démesuré.
(2) Dite, surnom de Piuton, et aussi de Satan, est appliqué ici à la cité infernale.
OÙ les murailles semblaient être de fer. Soudain le nocher cria : ce Sortez, voici l'entrée . n
Des milliers d*Esprits qui semblaient avoir plu du ciel se tenaient là rassemblés, Tair hautain, a Qui est celui D » disaient-ils, u qui sans être mort s'en vient dans le royaume des morts? r> Et, sur un signe de Virgile, ils ajoutèrent : u Viens, mais tout seul; et, quant à celui qui a eu Taudace de pénétrer dans ce royaume, qu'il s'en aille par où il est venu, s'il peut. Car tu vas rester ici, toi qui l'as amené sur ces sombres bords, n
Dante fut saisi de frayeur en entendant ces paroles maudites. Il lui sembla qu'il ne s'en retournerait jamais. Il supplia son guide de ne pas le quitter, et, puisqu'il leur était refusé d'aller plus loin, de revenir sur leurs pas.
Virgile s'efforça de le rassurer. Il n'avait pas à avoir peur. Personne ne pouvait s'opposer à leur passage, qui avait été décidé là-haut.
Dante, resté seul, demeurait tout en suspens, l'esprit travaillé par cette pensée : reviendra-t-il, ne reviendrat-il pas? Il ne pouvait entendre ce qu'il leur disait; mais bientôt il vit les damnés se retourner précipitamment et refermer leurs portes.
Virgile s'en revenait lentement, les yeux fixés vers la terre. » Mais qui donc d , disait-il en soupirant, » m^a refusé l'entrée dans la cité douloureuse? » Puis, s'adressant à Dante : u Toi, ne va pas t'effrayer parce que tu me vois en colère. Je viendrai à bout de leur résistance. Ils avaient déjà montré pareille arrogance près d'une porte moins secrète que celle-ci, et qui depuis est restée ouverte (1). Tu y as vu toi-même l'inscription fatidique.
(1) Lorsque le Christ était descendu aux Enfers pour déiitrrer des
C'est par là que va descendre celui par qui cette terre nous sera ouverte, tu
Les poètes restaient là, Virgile attendant, non sans témoigner quelque anxiété, Dante, toujours inquiet et attentif aux paroles sans suite que son guide laissait échapper. Peut-être pour distraire un peu son esprit de la préoccupation qui le tenait, il demanda à son maître s'il était arrivé quelquefois que descendît dans cet horrible gouffre quelqu'un du premier cercle où Ton ne ressent d'autre peine que la privation de toute espérance. " Il n'arrive guère ^^ , répondit-il, « que quelqu'un de nous fasse le chemin que nous venons de suivre. Il est vrai que je suis déjà venu ici une fois, grâce aux conjurations de la redoutable Éritone (1). Je connais bien la route. Sois donc tranquille... ^)
En ce moment, leurs yeux furent attirés tout à coup vers la grande tour à la cime embrasée. Là se dressèrent soudain trois furies infernales, teintes de sang, dont les formes avaient une apparence féminine. Elles étaient ceintes d'hydres verdàtres, et avaient pour chevelure
Limbes les Ames qui devaient être admises dans le Paradis (ch. IV de V Enfer) ^ les démons avaient tenté de s'opposer à son entrée dans les régions infernales ; mais il en avait brisé les portes, et celles-ci n'avaient pas été rétablies. C'est par là même que les poètes avaient pénétré dans l'Ënrer.
(1) Ici se place un incident de la descente de Virgile aux Enfers, par l'entremise d'Ëritone, qu'il est inutile de reproduire, personne n'ayant pu encore en découvrir le sens.
des serpents et des vipères qui entouraient leur front sauvage. On reconnaissait les suivantes de la reine des pleurs éternels.
ti Regarde w ,dit Virgile, « les féroces Erynnies. Celle-ci à gauche est Mégère ; celle qui se lamente à droite est Aletto; Tisiphone est au milieu. )i
Chacune d'elles se déchirait la poitrine avec ses ongles. Elles se frappaient avec les mains et elles criaient si fort que de frayeur Dante se serrait contre son maître.
tt Que Méduse vienne, et nous le changerons en pierre ^^ , criaient-elles en regardant en bas, u nous ne nous sommes pas encore vengées de Tassant de Thésée. »
Aussitôt Virgile à Dante : k Retourne-toi, cache ton visage, car si la Gorgone vient, et que seulement tu la voies, il ne faudra plus espérer de retourner là-haut. »
Et il recouvrit lui-même de ses mains les yeux de son compagnon.
Et voici que tout à coup se fit entendre le fracas d'un bruit effroyable dont tremblèrent les deux rives du ruisseau trouble. Il ressemblait à ces vents impétueux qui, nés dans les régions torrides, frappent les forêts, et sans aucun repos fracassent les branches, les jettent à terre et les portent au loin. Ils vont devant eux poussiéreux et superbes, et mettent en fuite les bêtes sauvages et les bergers.
Virgile dégagea alors les yeux de son ami et dit : ((Maintenant, relève tes regards par-dessus cette écume, de ce côté, là où le brouillard est le plus épais. ))
De même que les grenouilles, devant la couleuvre leur ennemie, se sauvent dans Teau pour aller chercher chacune un abri sous la rive, on vit ces âmes damnées
s^enfuirpar milliers devant un être qui traversait le Styx à pieds secs.
Il écartait de son visage Tair épais avec sa main gauche, sans paraître avoir d'autre souci. Dante reconnut bien que c'était un messager du ciel, et il se tourna vers son maître; mais celui-ci lui fit signe de se taire et de s'incliner.
Oh! comme il lui apparaissait plein de dédain! Il s'avança près de la porte, et l'ouvrit simplement en la louchant d'une verge. Toute résistance avait cessé.
tt bannis du ciel, troupe infâme )t , commença-t-il sur cet horrible seuil, c^ d'où vous vient tant d'audace? Pourquoi regimber contre cette volonté dont les décrets n'ont jamais pu être transgressés? Vous savez ce qu'il vous en a déjà coûté d'aggravation de vos peines. A quoi vous sert de vous heurter contre le destin? »
Puis il s'en alla par le même chemin fangeux, sans en dire davantage. Et il ressemblait à un homme qui pense à toute autre chose qu'à ce qui se passe devant lui.
Rassurés par ces paroles saintes, les poètes poursuivirent leur chemin et entrèrent sans nulle contestation. Autour d'eux s'étendait une grande plaine, remplie de souffrances et de tourments effroyables.
Tout le sol était bosselé de tombeaux dont l'aspect était terrible. Car au travers de chacun d'eux se répandaient des flammes qui y brûlaient de tous les côtés, avec plus de violence que le fer n'en exige pour être travaillé. Tous avaient leur couvercle soulevé, et il en sortait des plaintes si déchirantes qu'elles annonçaient des misères et des souffrances extrêmes.
Et Dante : » Maître, qui sont ceux qui sont enfermés
dans ces sépulcres, et qui font entendre des plaintes si lamentables? ^^
Virgile : ^ Ce sont les hérésiarques et leurs adeptes de toutes les sectes. Ces tombes sont encore beaucoup plus pleines que tu ne le crois. Les pareils sont ensevelis avec les pareils, et le séjour en est plus ou moins brûlant. »
Et, après avoir pris à droite, ils passèrent entre ces martyrs et de hautes murailles.
Dante témoigne le désir de voir ceux qui sont couchés dans ces tombes. Tous les couvercles en sont relevés, et personne ne les garde.
a Elles seront refermées » , lui répond Virgile, «quand ils reviendront de Josaphat avec leurs corps qu'ils ont laissés là-haut. De ce côté ont leur cimetière avec Épicure tous les adeptes de celui-ci, qui croient que Tâme meurt avec le corps. »
A ce moment, une voix se fit entendre : « Toscan, toi qui viens vivant dans la cité du feu, ton langage me montre que tu es né dans cette noble patrie que j'ai peut-être trop offensée moi-même, w
Cette voix était sortie tout à coup d'un des tombeaux; Dante, effrayé, s'était rapproché un peu de son guide. « Retourne-toi » ,lui dit celui-ci, « qu'est-ce que tu fais? Regarde Farinata : tu vas le voir depuis la ceinture jusqu'en haut. 17
En effet, il se tenait là, se redressant de la poitrine
et du front, et promenant un regard hautain sur TEnfer qui Tenvironnait.
Lorsque Dante fut auprès de sa tombe, ii ie regarda un moment pour lui demander d'un air assez dédaigneux : « Qui furent tes ancêtres? » Puis il leva un peu les yeux et ajouta : » Ils ont été de cruels adversaires pour moi, pour ma famille et pour mon parti : c'est pour cela que je les ai chassés deux fois. »
a S'ils ont été chassés à deux reprises y) , répondit le poète, » ils sont rentrés de toutes parts Tune et l'autre fois. Mais les vôtres n'ont pas été aussi habiles (1). i)
Au même instant, tout à côté, surgit une Ombre qui s^élevait, celle-ci, seulement jusqu'au menton. Elle regarda tout autour, comme pour voir si quelque autre se trouvait là, et, s'adressant à Dante :
et Si c'est à la grandeur de ton génie que tu dois d'être venu dans cette sombre prison, où est mon fils? Pourquoi n'est-il pas ici avec toi ? n
Et Dante : ce Ce n'est pas de moi-même que je suis venu ici. J'y ai été conduit par celui qui m'attend là. Peut-être votre fils Guido ne l'avait-il pas traité avec assez de considération (2). n II avait reconnu celui qui
(1) Ce qui suit se rapporte aux discordes civiles et sanglantes de Florence. Les Guelfes et les Gibelins prenaient alternativement le dessus, massacrant ou exilant leurs adversaires et subissant à leur tour des traitements semblables. Farinata avait été le chef du parti gibelin et avait persécuté les parents de Dante, qui appartenaient alors au parti guelfe. Après la bataille de Montaperti (1260), si funeste au parti guelfe, il avait été question de détruire Florence où celui-ci dominait encore. Farinata seul s'y était opposé, et avait ainsi sauvé la ville où Dante devait naître quelques années plus tard. Dante s'était déjà enquis du sort de Farinata auprès de Ciacco (ch. IV). Voir pour la trahison qui décida du sort de la bataille de If ontaperti le ch. XXXII.
(2) Cette ombre était celle de Cavalcanti, père du célèbre poète
32 LA DIVINE COUÉDIE.
Tinterrogeait à ses paroles et à la peine qu'il subissait.
Alors, se levant tout à coup, celui-ci se mit à crier : tt Comment as-tu dit? Peut-ôtre Tavait-iL.. Est-ce qu'il ne vit plus ? La douce lumière ne frappe-t-elle plus ses yeux?T)
Voyant que Dante tardait à lui répondre, il retomba tout à coup et ne reparut plus.
Quant à Tautre superbe , il n'avait pas changé d'aspect. Il était toujours là, sans avoir bougé son col ni plié sa taille.
tt Eh bien n, dit-il, reprenant le colloque précédent, tt s'ils n'ont pas été aussi habiles, voici qui m'est encore plus douloureux que le lit où je suis couché. Mais la face de la lune ne se sera pas renouvelée cinquante fois, que tu sauras par toi-même ce que vaut une pareille habileté. Et puisque tu dois retourner dans le doux monde, dis-moi donc pourquoi ce peuple de Florence a infligé des peines si cruelles à tous les miens, i?
Cl C'est » , lui répond Dante, a à cause du carnage et des massacres qui ont rougi les eaux de l'Arbia {l).i>
Il secoua la tête et reprit : k Je n'étais pas tout seul alors, et ce n'est pas sans raison que je m'étais joint aux autres ; mais quand tout le monde proposa d'aller détruire Florence, je me suis levé seul pour m'y opposer. »
Le poète interroge alors Farinata sur la faculté qu'auraient les âmes de voir au delà de ce que le temps apporte avec lui, bien qu'il n'en soit pas de même du présent.
lyrique, qui fut lui-même un des meilleurs amis de FAlighieri. On ignore à quoi peut faire allusion le disdegno que Guido aurait témoigné au sujet de Virgile.
(i) L'Arbia, rivière qui coule à Montaperti.
u Nous voyons )) , répond TEsprit, (^ comme ceux qui ont la vue trop longue, les choses lointaines. C'est une grâce que le Seigneur nous a accordée. Mais lorsqu'elles approchent, ou sont actuelles, notre intelligence n'en perçoit plus rien. îî
Dante se reprochait de n'avoir rien répondu aux interrogations anxieuses de Cavalcanti; il prie Farinata de lui assurer que son fils est toujours uni aux vivants. Et il lui demande encore qui sont ceux qui sont là près de lui.
u Ils sont plus de mille » , répond Farinata, « qui sont là gisant autour de moi. Là dedans sont le second Frédéric et le cardinal. Je ne te dirai rien des autres (1). >)
Là-dessus, il se cacha, et Dante s'en retourna près de son guide. Ils prirent sur la gauche et, quittant le mur d'enceinte, suivirent un sentier aboutissant à une vallée d'où sortait une puanteur extrême.
Ils arrivèrent au sommet d'un amas de rochers disposés en cercle d'où s'apercevait un tas de supplices plus cruels les uns que les autres. L'horrible puanteur qui sortait d'un gouffre profond les obligeait à marcher lentement pour habituer leurs sens à ce souffle empoisonné. Virgile en profila pour instruire Dante au sujet des
(1) L'empereur Frédéric II et le cardinal Ottaviano degli Ubbaldini ; c'est celui-ci qui disait : ( S'il y a une âme, je l'ai perdue pour les Gibelins. •
pécheurs renfermés dans ce septième cercle où les violents se trouvent punis dans des circuits différents.
Toute méchanceté a pour objet de nuire à autrui, et elle y arrive par la violence ou par la fraude. Or la fraude est le propre de Thomme, et c'est pour cela qu'elle déplaît tant à Dieu. Aussi les frauduleux sont-ils là-dessous, et soumis aux traitements les plus durs (1).
Le premier cercle est occupé par les violents. Mais, comme la violence peut s'exercer sur trois sortes de personnes, il est divisé en trois circuits distincts (2). On peut faire violence à Dieu, à soi ou au prochain, et ici il faut entendre quanta eux-mêmes ou quant à leurs biens.
Vis-à-vis du prochain, mort violente ou blessures graves ; vis-à-vis de ses biens, ruine, incendie ou vol. En sorte que les auteurs d'homicides, de violences, de dévastations, de rapines, sont tourmentés dans ce premier circuit, et dans des groupes divers.
On peut porter une main violente sur sa propre personne ou sur ses propres biens. C'est ainsi que dans le deuxième circuit se repentent inutilement ceux qui se sont arraché à eux-mêmes la vie, et ceux qui, par le jeu ou autrement, ont dissipé leur fortune.
On peut ofifenser Dieu en le reniant et le blasphémant dans son cœur, et en méprisant la nature et la bonté divine. C'est pourquoi le circuit le plus étroit porte la marque de Sodome et de Cahors (3), et renferme ceux qui dans leur conscience ou en paroles se sont rendus coupables envers Dieu.
(1) Plus les cercles sont profonds, et plus cruels sont les supplices.
(2) Girone, circuit, compartiment d'un cercle, cerchio.
(3) La ville française de Cahors était connue pour Tusure qui s'y pratiquait, et le nom de Gahorsin était '.revenu synonyme d'usurier.
L'ENFEH. 35
Lt^homme dont la conscience a été mordue par la fraude peut recourir à celle-ci envers celui qui s'était fié à lui, comme envers celui qui ne lui avait témoigné aucune confiance. Il semble, dans ce dernier cas, que soit rompue simplement la chaîne d*amour qui est une loi naturelle : et c'est ainsi que se trouvent entassés dans le deuxième circuit flatteries, hypocrisies, sorcelleries, faussetés, voleries et simonies, en même temps que les entremetteurs, les baratiers et semblables ordures. Mais dans le premier cas, ce n'est pas seulement l'amour naturel qui est violé, mais encore celui qu'avaient consacré des liens plus rapprochés. Aussi quiconque a été traître est consumé pour l'éternité dans le cercle le plus profond.
Dante voudrait savoir pourquoi il y a de si grandes différences entre les traitements qui sont subis dans la région du feu, et ceux qu'il avait rencontrés dans les premiers cercles.
Virgile le renvoie aux livres sur l'Éthique où il est traité des trois dispositions que le ciel réprouve, l'incontinence, la méchanceté et la bestialité stupide. Il y verra comment c'est l'incontinence qui offense Dieu le moins grièvement, et appelle ainsi de moindres châtin^ents.
Dante demande encore pourquoi l'usure ofiense si fort la bonté divine.
tt La philosophie n , Fui répond son maître, upour qui s^t la comprendre, enseigne que la nature procède de l'intelligence et de l'art divin. Et, dès les premières pages de ta Physique, tu trouveras que votre art humain suit autant qu'il le peut la nature, comme le disciple suit aon maître, de telle sorte que» procédant de la nature comms
36 l.A DIVINE COMÉDIE.
celle-ci procède de Diea, il est comme le petit-fils de Dieu. Et si de ces deux, la nature et Tart, tu remontes à la Genèse et la prends dans son commencement, tu verras comment il faut que le genre humain assure d'abord sa vie, et ensuite cherche à se perfectionner. Or Tusurier, alors qu'il suit un chemin différent, montre son mépris pour la nature, et pour Tart qui marche à sa suite, puisque c'est ailleurs qu'il place toutes ses espérances, n
Les poètes eurent alors à descendre dans un lieu si sauvage et si rempli de ruines et d'éboulements que les yeux avaient de la peine à en supporter laspect. Là se tenait étendu le Minotaure, ce produit infâme qui fut en Crète conçu dans la fausse génisse (1). Quand il les eut aperçus, le monstre se mit en rage et il se mordait luimême. Il leur fallut faire un détour pour se soustraire à sa furie. Ils descendirent alors par un amoncellement de pierres que faisait crouler sous ses pieds le poids inusité du corps de Dante.
Tandis qu'ils descendaient ainsi, Virgile disait à Dante : (( L'autre fois que je suis venu ici-bas,. et tout au fond de l'Enfer, cette montagne ne s'était pas encore écroulée. Mais un peu avant que fût venu celui qui a arraché
(1) Le Minotaure {infamia di Creta) avait été conçu par suite du commerce inf&me de Pasiphaé, femme du roi de Crète, avec un taureau, grâce à l'industrie de Dédale qui l'avait introduite ellemême dans une vache artificielle construite en bois.
à TEnfer les âmes destinées au séjour des bienheureux, les parois de celle vallée félide se mirent à trembler de toutes parts, de sorte que je pensai que Tunivers allait revenir au rêve de paix et d'amour qui, suivant quelquesuns, avait plusieurs fois ramené le chaos (1). C'est alors que ces antiques rochers, et ailleurs encore, ont été bouleversés. »
Dante vit alors au fond de la vallée une rivière de sang bouillant où étaient plongés ceux qui ont nui aux autres par violence. Entre son bord et le pied de la roche éboulée couraient des Centaures armés de flèches, comme ils avaient coutume de chasser dans le monde. Ils tenaient leurs arcs et leurs flèches toutes prêtes. L'un d'eux cria de loin :
(( Vers quel supplice courek-vous, vous qui descendez de cette côte? Répondez de là, ou je tire. » C'était Nessus.
Virgile déclara qu'il ne répondrait qu'à Chirou, leur chef. Et ils s'approchèrent de ces bêtes agiles. Chiron prit une flèche, et avec son bois repoussa sa barbe derrière ses oreilles. Quand il eut débarrassé sa large bouche, il dit à ses compagnons : a Vous êtes-vous aperçus que celui qui marche derrière remue ce qu'il touche? Il n'en est pas ainsi des pieds des morts. »
Virgile lui expliqua que celui-ci n'était pas une âme
(1) Allusion à la théorie d'EmpédocIe : que c'est la discorde des éléments qui a engendré le monde, et que, lorsque Tordre serait rétabli parmi eux, c'est-à-dire les éléments semblables réunis à leurs semblables, le monde ferait de nouveau place au chaos. Le P. Didon, dans un discours prononcé à l'école dominicaine d'Arcueil, a dit : t L'anarchie est la dissolution d'un état social. Le chaos, au contraire, en est le commencement. Nous sommes dans un chaos profond... >
évadée de son lieu de supplice, et comment ils étaient là en vertu d'une volonté divine. Et il le pria de leur donner un des siens pour les guider dans cette région sauvage, et prendre en croupe son compagnon, puisqu'il n'était pas une âme qui put cheminer dans Tair.
Chiron appela Nessus, et le chargea de les conduire et les escorter.
Ils s'acheminèrent donc le long du bouillonnement rouge; et ceux qui étaient là à bouillir poussaient des cris affreux.
Le grand Centaure leur disait : u Ce sont des tyrans qui ont vécu de sang et de pillage. Ici se pleurent des cruautés impitoyables. Voici Alexandre, et ce féroce Denys à qui la Sicile a dû tant d'années douloureuses. Ce front garni de poils si noirs, c'est Azzolino (1). » Et il lui en nomma d'autres encore.
Un peu plus loin, on en voyait qui pouvaient tenir la tête, et même la poitrine, au-dessus du sang bouillant. tt Si vous voyez )) , dit le Centaure, « le niveau du liquide s'abaisser ici peu à peu, il est au contraire plus élevé de Tautre côté, là où il faut que les tyrans aient le plus à gémir. C'est là que la justice divine tourmente cet Attila qui fut le fléau de la terre, et Pyrrhus, et Sextus, et des brigands de grand chemin, tels que Rinieri da Corveto et Rinieri Pazzo. ))
Puis il se retourna et repassa le gué.
(1) Cet Azzolino fut un tyran de Padoue, massacré en 1259. Il avait un renom de cruauté qui subsiste encore aujourd'hui.
Nessus n'était pas encore arrivé de Tautre côté quand ils entrèrent dans un bois où aucun sentier n'était visible, où les feuillages n'étaient pas verts, mais d'une teinte sombre; où les rameaux n'étaient pas unis, mais noueux et entortillés, et ne portaient pas de fruits, mais des épines empoisonnées. Là font leur nid les hideuses Harpies qui chassèrent jadis les Troyens des Strophades, en leur prédisant leurs malheurs futurs. Elles ont de larges ailes, le col et le visage humains, des pieds armés de griffes, et un grand ventre recouvert de plumes. Elles poussent des lamentations sur ces arbres étranges.
tt Regarde bien « , dit Virgile à son élève, « tu verras des choses qui te donneront confiance en mes écrits (]). » Dante entendait sortir des plaintes de tous les côtés, et il ne voyait personne. Il lui semblait que toutes ces voix sortaient de derrière les buissons où des gens se cachaient.
Virgile lui dit alors : a Si tu romps quelque brindille d'un de ces arbustes, tu verras comme tu te trompais, n
Il avança la main et cueillît une petite branche d'une grande ronce, et aussitôt le tronc cria : u Pourquoi m'arraches-tu? )} Et il s'en écoula un sang brun. Puis il dit encore : « Pourquoi me déchires-tu? N'as-tu donc au-
(1) Virgile fait allusion à un des épisodes de l'Enfer de V Enéide (chant III), qui se trouve reproduit presque textuellement dans ce treiiième chant de la Comédie.
40 L.\ DIVIXE COMEDIE.
cune pitié dans le cœur? Nous avons été des hommes et nous sommes devenus des arbres. Ta main devrait être plus compatissante, fussions-nous des âmes de serpents, n De même que d'un tison vert qui, brûlé par un bout, suinte de l'autre et siffle par le vent qui en sort, ainsi de cette branche sortaient en même temps des paroles et du sang. Dante la lâcha et demeura comme quelqu'un qui a peur.
Cl Ame blessée -» , dit alors le Sage, u s'il avait pu croire d'abord ce qu'il avait cependant lu dans mes vers, il n'aurait pas porté la main sur toi. Mais c'est ce qu'il y a^ait là d'incroyable qui m'a fait le pousser à un mouvement que je regrette moi-même. Mais dis qui tu fus, afin qu il puisse, et ce sera une réparation envers toi, rafraîchir ta mémoire là-haut, dans le monde où il lui sera permis de retourner. «
Le tronc le remercia et luiracontason histoire. Il avait été Pierre de la Vigne, habile jurisconsulte et homme très lettré. Chancelier et homme de confiance de l'empereur Frédéric II, « il tenait les deux clefs de son cœur, qu'il savait ouvrir et refermer « ; son porte-parole dans les démêlés de ce souverain avec le Saint-Siège, il fut victime de la jalousie et de la haine de ceux qui approchaient le prince. Mais il ne put supporter sa disgrâce, et son âme indignée crut en mourant se soustraire à un sort immérité. Par les racines nouvelles de cet arbre, il jure qu'il n'a jamais manqué à la foi due à son seigneur.
Virgile l'assure que sa mémoire sera généreusement réhabilitée. Il voudrait savoir comment l'âme vient se loger dans ce bois noueux, et si jamais âme s'en est délivrée.
Le tronc souffla fortement, et puis ce souffle se convertit en une voix : « Quand Tâme criminelle se trouve séparée du corps dont elle s'est elle-même dépouillée, Minos renvoie au septième cercle. Elle tombe dans la forêt où il n'y a pas pour elle de place choisie, mais suivant que la jette le hasard. Là, elle germe comme un grain de blé et monte en rejeton, puis comme une plante sylvestre. Les Harpies, en se repaissant de ses feuilles, la font soufi*rir et ouvrent ainsi une issue à ses plaintes. Comme les autres âmes, nous reviendrons un jour chercher nos dépouilles; mais nulle ne pourra s'en revêtir, car il n'est pas juste que l'homme recouvre ce qu'il a rejeté. Nous les traînerons ici, et nos corps resteront suspendus dans la forêt douloureuse, chacun au tronc assigné à son âme affligée, i?
Virgile et Dante gagnèrent le troisième circuit du septième cercle où ils trouvèrent d'horribles raffinements de la justice divine.
Us étaient arrivés à une lande qui ne permet à aucune plante de pousser. La forêt douloureuse lui sert de ceinture comme la rivière de sang lui en servait à ellemême. Ils s'arrêtèrent au bord d'un sable épais et aride, qui rappelait les déserts de Libye, où une foule d'Ames nues et pleurant de la façon la plus lamentable paraissaient soumises à des traitements difi^érents.
Les uns étaient couchés sur le dos, les autres étaient assis et ramassés sur eux-mêmes, et d'autres marchaient
42 LA DIVIXE COMEDIE.
sans s'arrêter. Ceux qui marchaient tout autour étaient les plus nombreux, et si ceux qui gisaient à terre Tétaient moins, leurs plaintes étaient plus bruyantes en raison des douleurs plus vives qu'ils ressentaient.
Sur toute Tétendue de ce sable pleuvaient lentement de larges flocons de feu, comme fait la neige dans les Alpes quand le vent a cessé. Le sable s'allumait comme Tamadou sous le briquet, et Ton voyait des mains anxieuses s'agiter sans repos pour écarter ces flammes et l'embrasement sans cesse renouvelé.
Dante demanda à Virgile qui était un grand qui paraissait ne pas se soucier de l'incendie, et qui demeurait silencieux et farouche comme s'il ne sentait pas la pluie de feu. Quand elle se fut aperçue qu'il était question d'elle, cette Ombre s'écria : « Ce que je fus vivant, mort je le suis. Quand Jupiter fatiguerait son forgeron dont la foudre aiguë vint me frapper à mon dernier jour, quand il lasserait tous ses Cyclopes l'un après l'autre dans sa forge noire de l'Etna, en criant : A l'aide, mon bon Vulcain, comme il fit au combat de Phlégra(l), et quand il me transpercerait de toutes ses flèches, il ne trouverait pas à jouir de sa vengeance. »
Alors Virgile se mit à parler avec un emportement qui ne lui était pas habituel.
^i Capaneo, moins ton orgueil s'amollit, et plus tu es puni. Aucun martyre ne conviendrait mieux à ta fureur que ta propre rage. « Puis, se tournant vers son élève d'un air plus calme : ^^ C'était un des sept rois qui assiégèrent Thèbes. Il montra toujours un profond dédain pour les dieux, et il ne parait pas en faire plus grand
(1) Plilégra, vallée de Thessalie où se livra le combat des Géants contre Jupiter.
cas aujourd'hui. Viens , maintenaDt. Marche derrière moi et prends garde de mettre les pieds sur le sable brûlant. Tiens-toi toujours du côté de la forêt. »
Ils étaient arrivés à un endroit où Ton voyait sourdre un petit ruisseau dont la couleur rouge faisait frissonner. Il courait sur le sable; son fond était pétrifié ainsi que ses bords sur les côtés. Virgile appela l'attention de Dante sur ce ruisseau où toutes les flammes venaient s'éteindre, et il lui conta ce qui suit :
tt II se trouve au milieu de la mer un pays désolé qui s appelle Crète; et sous son roi (Saturne) le monde y vivait dans Tinnocence. Là, s'élève une montagne qui jadis était égayée par les eaux et la verdure, et qui s'appelait Ida. Réa la choisit comme un berceau sûr pour son fils, et, pour cacher son existence, quand il pleurait elle faisait pousser des cris autour de lui (1).
tt Sur cette montagne se tient debout un grand vieillard qui tourne le dos à Damiette et regarde du côté de Rome, comme on regarde dans son miroir. Sa tête est d*or fin, ses bras et sa poitrine de pur argent; puis il est en cuivre jusqu'au bas du tronc, et ensuite en fer choisi, sauf que le pied droit est d'argile. Chacune de ces parties, sauf celle en or, est percée d'une. fente d'où s'écoulent des larmes, et ces larmes rassemblées ont percé la montagne, puis, se précipitant de rocher en rocher, elles sont arrivées dans cette vallée où elles forment l'Achéron, le Styx et le Phlégélon, puis elles vont plus bas parce canal étroit jusque-là où rien ne descend plus (2). »
(1) Réa, épouse de Saturne qui dévorait ses enfants (symbole du Temps qui dévore tout), fit nourrir secrètement, pour le sauver, son fils Jupiter sur le mont Ida.
(2) Dans le symbole du grand vieillard, imité du songe de Nabu-
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Après quelques antres explications échangées au sujet des fleuves infernaux : « Il est temps n , dit Virgile, a de nous éloigner. Marche bien derrière moi. Nous trouverons bientôt un chemin qui ne brûle pas et d'où toute vapeur a disparu. »
Les poètes suivaient Tun des bords pétrifiés , assez loin de la forêt pour qu*en se retournant ils ne pussent voir où elle était, quand ils rencontrèrent une troupe d'Ames qui venait le long de la berge, et chacune d'elles les regardait comme on se regarde l'un l'autre le soir, quand la lune est encore nouvelle. Et pour mieux voir, elles clignaient les yeux, comme fait un vieux tailleur sur le trou de son aiguille. Dante fut reconnu par Tune déciles qui le saisit par un pan de son vêtement et s'écria : tt Quelle surprise I »
Et lui, tandis qu'il lui tendait les bras, plongeait son regard sur sa face brûlée, et son visage roussi ne l'empêcha pas de le reconnaître à son tour. Il abaissa sa figure jusque près de la sienne et lui répondit : » Est-ce bien vous, Sêr Brunetto? »
Et celui-ci : » mon fils, ne te déplaise que Brunetto
chodonosor, on a pu voir une figuration du Temps, les épaules tournées vers le passé (Damiette» TOrient) et le visage regardant le futur (Rome et TOccident). Les âges successifs du monde sont figurés par les métaux divers laissant, sauf Tor (âge d'or) , égoutter des larmes, parce que tous ont été contaminés par le vice. (Fraticelli.)