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L'amour dans la poésie française

Dès l'adolescence, le jeune homme et la jeune iille rêvent d'amour, s'initient à l'amour, et d'ordinaire en secret. Or, ce secret, cette honte, ces dissimulations sont aussi dangereux que la pudeur sincère est précieuse.

Au lieu d'être guidés vers des notions saines, vers des lectures nobles, susceptibles d'élever leur âme et d'affiner leur sensibilité, nos adolescents ne rencontrent, le plus souvent, dans leurs recherches sournoises et inquiètes, que des ouvrages où la polissonnerie, le vice et la perversion ont remplacé l'instinct et le sentiment. Dans ces jeunes natures, purs miroirs sur qui les premières images se fixent, une vision bâtarde ou seulement vulgaire de l'amour s'impose.

Entre ces deux alternatives : le silence de la part des personnes chargées de leur éducation :

L'AMOUR DANS LA POÉSIE il: w: USE

les sollicitations luxurieuses ou pornographiques, la jeunesse contemporaine (et môme Tinter-âge qui la suit) se trouvent en un grave danger moral. Car, si rien n'est aussi bas, aussi proche de la débauche que l'amour sans âme, rien n'est aussi haut, aussi fomentateur d'effort, d'héroïsme que l'amour en qui s'incarnent de profondes harmonies.^

Nous croyons donc faire œuvre salutaire en offrant à tous une véritable histoire de l'évolution de l'amour en France, une histoire où les exemples poétiques, commentés, expliqués, agrémentés de quelques anecdotes, mis en situation, constitueront un arc de triomphe cythéréen érigé à la gloire du double visage de l'amour : la sensualité et le platonisme.

Aristote a dit que la poésie contenait plus de vérité vraie que l'histoire. Nietzsche proclame « Ecris avec ton sang et tu apprendras que le sang est esprit. » Qu'y a-t-il de plus sanglant que l'amour? C'est en lui que réside l'origine et le mystère de la vie, le secret de la meilleure part du bonheur. En nous initiant à la poésie amoureuse dans nos belles-lettres, nous apprécierons mieux l'énergie, la beauté et la générosité de l'âme française.

Si l'amour comme instinct est, dirait M. de La Palice, vieux comme le monde, il n'en n'est point de même comme sentiment.^ Dans les tragiques et même dans les lyriques grecs comme Pindare, il est loin d'être le sujet dominant comme il le devint dans notre poésie (1) Pindare et les autres poètes lyriques, les tragiques Eschyle, Sophocle, et même Euripide le décadent, se devaient à d'autres thèmes plus essentiels à la vie immédiate, à des thèmes d'ordre plus général, plus commun à tous qu'au sentiment amoureux, qui est toujours un cas très individuel. Il n'y a qu'un seul amoureux dans le théâtre grec : Hémon.

En somme, il y avait trois causes principales, en Grèce, à cette situation seconde de l'amour dans la littérature.

L'idéal hellène d'ordre et de sérénité con-

(1) Ce n'est aussi que beaucoup plus tard, vers le vie ou même le vue siècle après Jésus-Christ, que la littérature sanscrite devait aborder, dans l'Inde, d'une façon développée les passions de l'amour.

damnait les libertés amoureuses, comme des menaces de trouble dans l'harmonie sociale et dans l'harmonie morale. De plus, la femme ne jouissait pas encore de la personnalité morale et du culte qu'elle allait obtenir du christianisme. Enfin, le plus considérable motif, c'était l'idée même qu'on se faisait alors de l'Amour : il n'existait pas comme sentiment. Ce n'était pas encore, au moins dans l'expression littéraire, un mouvement de l'âme ; c'était ou un désir ou un droit conjugal; c'était une fonction, un besoin physique ou bien une divinité fatale. On concevait l'amour filial, le paternel, le patriotique, l'amitié amoureuse, mais le sentiment amoureux, ce contre-point de l'âme sur la sexualité, cette « poésie des sens », a dit Balzac, que Platon le premier découvrit et qui se développa à l'apparition du christianisme, n'était pas connu des tragiques ou des lyriques grecs. Leurs descriptions n'étaient que réalistes et leur psychologie amoureuse était plutôt une physiologie. Ils ignoraient totalement ce commentaire idéal qui parut plus tard et, nouveau thème d'activité cérébrale, fut une nouvelle conquête de l'esprit sur l'instinct. Il n'y a pas d'exemple dans la littérature hellène à la belle époque de ces dissertations

prolongées, de ces exaltations personnelles, de ces béatitudes immobiles qui nous ravissent et qui même, à certaines périodes, supplantèrent, par une psychologie artificielle, tout naturel.

Les latins connurent plutôt et chantèrent le côté sensuel et graveleux de l'amour.

Ce fut le Christianisme qui, en instituant l'indi- , vidualisme, en libérant la femme, en exaltant le \ sentiment, et surtout en faisant de l'amour un péché, un fruit interdit, ce fut lui surtout qui créa la sentimentalité amoureuse, exalta la passion, provoqua ses complexités et imagina ses développements dans l'imagination et dans l'idéal.

Les premiers raffinements de l'amour apparurent au Moyen âge, dans les pays occitaniques, ainsi que dans le nord de l'Italie et de l'Espagne, avec les troubadours et les chevaliers voués à leur «Dame», avec les «Cours d'amour», ces tribunaux du sentiment où les nobles dames rendaient des sentences. Le mysticisme et l'étrangeté de certaines de leurs décisions ont fait croire à quelques historiens qu'une doctrine philosophique, une foi à des principes hérétiques condamnés par Rome, se cachait derrière les mots de : fidèles d'amour, de chevaliers, et que le gay-savoir sous ses apparences aimables, épicuriennes, dissimulait

à l'Inquisition une libre pensée secrète où l'amour, tel qu'on l'entendit plus simplement ensuite, n'était alors qu'un prétexte.

Quoi qu'il en soit, de cette codification extrêmement compliquée en honneur dans les Cours d'amour, de tout ce protocole mécanique de l'expression sentimentale, qui, des pays d'oc se communique aux pays d'oïl, résulte alors une gêne, une rigueur prosodique qui met une sorte de masque poétique sur le sentiment. Le poète doit s'asteindre à certaines formes rythmiques étroites et systématiques : son inspiration est toujours sujette de la prosodie.

Tellement même, que la forme l'emporte d'ordinaire sur le fond et que le poète, — plus préoccupé d'appliquer sans erreur les contraintes de la règle que de chanter selon son cœur, — renonce au sens pour réussir sûrement ces pièces d'orfèvrerie que sont la ballade, le rondeau, le virelai et autres poèmes à forme fixe.

La poésie narrative du Moyen âge, fabliaux, romans ou chansons de geste, permettait encore l'émotion ou l'envolée lyrique. Mais de quel souffle, de quelle émotion, qui ne soient brisés sitôt que commencés, animer des poésies où tout — rythme, rime, nombre de vers, ton, —

osl prévu? Cet art était donc avant tout un jeu de patience.

Les poètes dont nous donnons quelques œuvrettes, — Eustache Deschamps, dans ce Virelai de si fine psychologie, Christine de Pisan et sa douleur... innombrable, Charles d'Orléans toujours opprimé et néanmoins si gai, — ne peuvent malgré leur original génie rejeter tout à fait la chape des conventions. Comme d'autres plus tard et plus que d'autres, peut-être (parce qu'il y avait de singulières énergies en ces âmes primitives), ils ont observé ou subi des drames passionnés. Leurs pièces cependant ne reflètent que les grâces, les sourires, les jeux, les petites tristesses et presque les mignardises uniformes de l'amour. La lyre de Clément Marot, seule, rendit parfois un son plus grave, et commença de réagir contre la Muse pédante de ses prédécesseurs.

Vers 1535, il y avait à Lyon un cercle de beaux esprits, formé par la culture des lettres grecques et latines, à cet humanisme qui créa tout le mouvement littéraire ou artistique que l'on a, en

Italie comme en France, appelé la Renaissance. Les philosophes, les artistes, les écrivains de tous ordres qui constituèrent cette résurrection de l'antiquité, enivrés par tant de découvertes merveilleuses, puisèrent dans le pèlerinage vers nos origines intellectuelles des idées nouvelles plus libres et surtout une sorte d'ardeur, une passion particulière, par le sentiment dont ils trouvèrent dans Platon la théorie la plus pure, la plus idéalement belle et vraie. Ce fut pour eux la révélation surprenante que la sexualité, réprouvée, poursuivie, atténuée par Rome, recelait cependant un trésor de nobles émotions.

Nous ne saurions mieux faire que d'emprunter à M. Péladan, l'écrivain qui en a donné récemment sous le titre de Théorie de V Androgyne (1), le plus admirable commentaire, l'exposé de la théorie platonicienne de l'Amour, laquelle, on va le voir, est bien différente de ce que l'on a accoutumé de croire '.

« Au commencement, il y avait trois genres : le masculin issu du soleil, le féminin, de la terre,

(1) Dans la revue Akademos, numéros de juin, juillet et août 1909. Il est d'ailleurs légitime de signaler que M. Péladan n'a fait que donner une forme plus littéraire à ces théories, déjà dégagées par d'Orcet dans son essai : De l'androgyne dans l'art ancien et moderne (Revue britannique, août et septembre 1875).

et l'androgyne,de la lune, qui participe des deux. Ces androgynes étant des êtres complets, devinrent redoutables aux dieux, car, fermés à l'amour qui occupait la vie des deux premiers genres, ils tentèrent, pour s'occuper, d'escalader les cieux et d'y supplanter les immortels. « Qu'on les coupe en deux ! » ordonna Zeus, et chaque androgyne fut séparé en un homme et une femme. Dès lors, chacun regrettant sa moitié, courut après elle : de là l'amour sexuel qui essaie de reconstituer momentanément la nature primitive par l'accouplement. Mais si tous les corps furent bien séparés en deux sexes, des âmes restèrent androgynes : tels les génies dont l'œuvre a la grâce et la force : Platon, saint Jean, Léonard de Vinci, Shakespeare et Balzac ; telles dans le domaine de l'action Judith et Jeanne d'Arc. Les génies et les héros sont androgynes, mais tous les androgynes, malgré leur cœur de femme et leur cerveau d'homme ne sont pas susceptibles d'oeuvres et de hauts faits; ils demeurent cependant incapables de joies vulgaires et des passions ordinaires : comme leur ancêtre Prométhée, ils portent en eux le désir igné des grands desseins et quand ils se rencontrent, ils se reconnaissent à un signe :

«... leur rencontre est une rencontre d'âmes ; la chair s'y tait, et le sexe subitement disparu ils redeviennent les androgynes primitifs qui ne se désiraient pas selon le corps. Inconnus l'un à l'autre, quelques heures auparavant, ils ne se désirent pas, ils se recherchent par l'esprit. »

Lyon, grâce à sa situation géographique et grâce aussi à ses prédispositions au mysticisme, accueillit l'humanisme et plus particulièrement ces doctrines platoniciennes qu'avait méditées Pétrarque en Avignon. Ainsi se forma cette école poétique où brillèrent Maurice Scève (l'auteur. — un peu obscur et ennuyeux à force de complexité, — de Délie, Objet de plus haute Vertu , Pernette du Guillet, Pontus de Thyard et surtout cette Louise Labbé, dite la Belle Cordière, qui joignit aux idées platoniciennes une passion farouche et une sensualité que les dames de son temps, moins bien dotées sans doute, trouvèrent naturellement impudique.

Mais l'Humanisme ne devait fleurir la France de sa plus belle rose qu'avec la Pléiade. C'est le groupe de la Pléiade, que dirigeaient Ronsard et Joachim du Bellay, qui rénova la langue et la prosodie, purifia la syntaxe, suréleva la dignité intellectuelle des belles-lettres, haussa le ton badin

des poèmes amoureux jusqu'au ton solennel, ému. presque pathétique de certains sonnets de Ronsard et même jusqu'au ton métaphysique du fameux « Sonnet de l'Idée », ce sonnet où du Bellay inscrivit l'essence même du platonisme. De la réalité la plus pittoresque, la femme aimée fut transportée dans le monde de l'abstraction et celle qui, sous la Chevalerie, était la Dame ou la Donna, fut parée de surnoms mystiques. La personnalité amoureuse, bien qu'elle inspire les poésies avec des variations dont le naturel fait le charme principal et inédit, s'efface dès que l'esprit du poète, quittant l'anecdote, atteint à des spéculations d'ordre général.

Ce n'est point là le caractère unique de la poésie de Ronsard ni de ceux qui, élégiaques ou satiriques, suivirent ses traces jusqu'à l'apparition de Malherbe. L'amour y est souvent travesti par le même appareil mythologique qui entoure au Louvre la statue de Germain Pilon, où Diane de Poitiers apparaît en Diane chasseresse et ce tableau, si caractéristique, de Jean Matsis, où une étrange Bethsabée montre des minceurs aristocratiques jusqu'à la préciosité.

N'était-il pas inévitable que ces passionnés qui étaient, passionnément aussi, des savants, vissent

au travers des figures, des appellations de leurs études journalières, les femmes qu'ils aimaient? Tout cela ne fut pas un déguisement, pour faire illusion sur du sentiment ou de la sensualité absente, mais bien au contraire une parure sous laquelle éclate la plus vibrante, la plus délicate passion.

Quelle grâce dans les Odes de Ronsard ! Quelle grandeur mélancolique, bientôt après, dans Meynard ! Quelle fièvre dans ce bouillant d'Aubigné qui n'appartient, lui, ni par la pensée, ni par le ton, ni par le tour, à aucune école et qui donne déjà, par la pathétique ardeur de ses accents, l'idée de la future faria romantique.

C'est de cette époque, enfin, que date le premier développement de l'individualisme : l'exemple de l'Italie, les guerres de religion, la réforme, les nouvelles doctrines philosophiques, l'autorité civile du roi l'emportant peu à peu sur l'autorité ecclésiale, provoquèrent la formation de personnalités vives, assez audacieuses pour s'exprimer avec une liberté que la clarification progressive de la langue facilitait encore.

L'Amour étant le sentiment individuel par excellence, celui qui modifie son aspect, son langage, ses incidents selon les personnes ; ce char-

meur secret qui veut l'intimité, la solitude et qui ne retrouve dans aucun autre chant sa chanson, l'amour suscita mille et mille poètes qui, éloquents pour leur Dame, n'eussent jamais pu s'élever jusqu'à célébrer des idées plus impersonnelles ou des sentiments plus généraux. Outre l'idéalisation platonicienne de l'amour, la pensée qui domine est celle de la brièveté de la vie.

Une décrépitude rapide menace les charmes les plus frais ; les dons de la nature sont faits pour nous faire goûter, dans son printemps, la joie de vivre.

Ainsi par l'amour, la Renaissance s'évade du pessimisme chrétien qui redoute la vie et aussi de son idéalisme extrême qui espère d'une autre vie le vrai bonheur.

Ce n'est qu'en lisant les poèmes, cités plus loin, que l'on pourra s'éclairer sur la distinction, la délicatesse d'àme, que mettent les poètes de ce temps dans toutes ces expressions amoureuses. Ceux même qui montrèrent beaucoup de licences, tel Mathurin Régnier, gardent on ne sait quelle élégance de ton: témoignage évident de la supériorité morale d'une élite qui tranchait sur la brutalité vulgaire de la plupart des autres gentilshommes.

Lorsque la verve soulevée par l'activité intellectuelle de la Renaissance et par ses passions se fut un peu atténuée, le sentiment le céda à la forme. Le souci de la rhétorique, le souci de ces conventions, qui s'incarnèrent dans la Carte du Tendre, dans la casuistique guindée et artificielle de l'Hôtel de Rambouillet, qui s'exprimèrent dans les longues et compliquées bergeries de d'Urfé, de la Calprenède, ou dans les romans héroïcomythologiques des Scudéry, chassa de la poésie le naturel et la spontanéité. On en vint, comme au xve siècle et beaucoup plus systématiquement, à oublier ce que l'on disait pour ne songer qu'à la façon de dire.

C'est alors que s'impose la coutume d'un vocabulaire spécial de noms, de mots, d'épithètes, d'allégories, de locutions qui ne laissent aucune place à l'inspiration. Ce vocabulaire fait tout l'agrément de ces futilités où l'on porte les tendres noms de Sylvie, Zélide, Philis, Céladon ou Silvandre... La pointe à l'italienne, les concettis fleurissent, s'amoncellent et submergent l'âme sous

un déluge d'afféterie artificielle et précieuse. C'était surtout par ignorance, par tâtonnement, que l'amour avait subi la prosodie au xve siècle. A la fin du xvie et au début du xvne c'est délibérément, par une complication pédante du goût, par une sorte d'ivresse de belles manières qu'il cède le pas aux accessoires galants, à toute la « friperie mythologique».

Pour la première fois depuis les Cours d'amour, et môme avec beaucoup plus de politesse appliquée, une société s'est organisée; les salons se multiplient. Un tel éclat enorgueillit nécessairement ses inventeurs — tout le reste des hommes n'étant que plèbe inculte ! — la mondanité l'emporta sur la vie; la révérence sur le naturel. Et comme le disait Racan :

Ces roches et ces bois n'entendent nuit et jour Que de pauvres bergers qui se plaignent d'amour.

Cependant la vraie passion française, spontanée et rêveuse, n'est point disparue. Quel feu transperce sous certaines pièces de Voiture, et dans les couplets contenus et fardés de Corneille! C'est cette passion qui, rendue impersonnelle, objectivée disent les philosophes, dans les

personnages tragiques ou comiques, soumise aux lois de la raison, allait permettre à Corneille, à Racine surtout, de quitter le champ borné de la poésie lyrique pour ériger les plus grandes figures abstraites de passionnés ou d'amoureuses qui soient dans la poésie française.

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