‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 20 sur 74 · LES DEUX PIGEONS · texte numérisé non relu

LES DEUX PIGEONS

Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre :

L'un d'eux, s'ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : « Qu'allez- vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux : Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor, si la saison s'avançait davantage! Attendez les zéphyrs : qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. « Hélas! dirai-je, il pleut :

« Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

« Bon soupe, bon gîte, et le reste? »

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur; Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point;

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Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite; Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême. Je dirai : « J'étois là; telle chose m'avint ; »

Vous y croirez être vous-même. »

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne; et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie; Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las

Les menteurs et traîtres appas.

Le las était usé : si bien que, de son aile, De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin; Quelque plume y périt; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, qui traînant la ficelle Et les morceaux du las qui l'avait attrapé

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

XVII» SIÈCLE in

Le Pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit auprès d'une masure.

Crut, pour ce coup, que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ; Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde et, du coup, tua plus d'à moitié

La volatile malheureuse,

Qui maudissant sa curiosité.

Traînant l'aile et tirant le pié.

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s'en retourna :

Que bien, que mal, elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous Tun à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau, Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors.

Contre le firmament et sa voûte céleste.

Changé les bois, changé les lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l'aimable et jeune Bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère.

Je servis, engagé par mes premiers serments. Hélas! quand reviendront de semblables moments? Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? Ah! si mon cœur osait encor se renflammer! Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? Ai-je passé le temps d'aimer?

{Fables.) La Fontaine.

On a expliqué assez souvent le caractère figuratif des animaux qui peuplent les fables de La Fontaine, pour que nous n'insistions pas sur leur symbolisme humain. La fable des Deux Pigeons, traduit avec une telle grâce désabusée, une telle fraîcheur, une telle force d'expression, les alternatives de l'amour, quelle devait apporter ici sa note peut-être inattendue mais d'une si bocagère harmonie.

4e PERIODE

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