LA ROMANCE DE CHERUBIN
Mon coursier hors d'haleine, (Que mon cœur, mon cœur, a de peine !) J'errais de plaine en plaine.
Au gré du destrier.
Au gré du destrier, Sans varlet, n'écuyer, La près d'une fontaine (Que mon cœur, mon cœur, a de peine!) Songeant à ma marraine, Sentais mes pleurs couler.
Sentais mes pleurs couler, Prêt à me désoler.
Je gravais sur un chêne, (Que mon cœur, mon cœur, a de peine !) Sa lettre sans la mienne.
Le roi vint à passer.
Le roi vint à passer, Ses barons, son clergier.
Beau page, dit la reine, (Que mon cœur, mon cœur, a de peine !) Qui vous met à la gêne?
Qui vous fait tant plorer ?
Qui vous fait tant plorer?
Nous faut le déclarer.
Madame et souveraine, (Que mon cœur, mon cœur, a de peine !) J'avais une marraine, Que toujours adorai.
Que toujours adorai :
Je sens que j'en mourrai.
Beau page, dit la reine, (Que mon cœur, mon cœur, a de peine !) N est-il qu'une marraine?
Je vous en servirai.
Je vous en servirai ; Mon page vous serai ; Puis à ma jeune Hélène, (Que mon cœur, mon cœur, a de peine !) Fille d'un capitaine, Un jour vous marîrai.
Un jour vous marîrai.
Nenni, n'en faut parler!
Je veux, traînant ma chaîne, (Que mon cœur, mon cœur, a de peine !) Mourir de cette peine, Mais non m'en consoler.
Beaumarchais.
[Le Mariage de Figaro, acte II, scène IV.)
Cette chanson délicieuse où le xvin9 siècle tout entier, avec ses joies passionnées et ses aimables mélancolies, est incarné, mieux que dans aucun poème, doit être mise au nom de Béai mahchais qui la fait chanter à Chérubin dans le Mariage de Figaro.
Avec L'Indifférent de Watteau, figure patricienne de la désinvolture morale, Chérubin est la plus précieuse invention de ce siècle. Cette romance qui évoque tout un monde désuet, exhale en même temps le charme tendre et pervers de cette fleur de civilisation. Elle se chante sur l'air de « Malbrougfi s'en va-t-en guerre ». Mais alors que cette chanson-là demande un rythme assez vif et presque saccadé, celle de Chérubin se chante avec lenteur et morbidesse.
C'est le 27 avril 1784 que Beaumarchais fil représenter après nombre de difficultés pour l'autorisation, son Mariage de Figaro.
LYDE
« Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; Des bêlements lointains partout m'ont appelée. J'ai couru : tu fuyais sans doute loin de moi ; C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô loi Le plus beau des humains? Dis moi, fais moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître, Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas.
Une femme, une poétesse, chante ainsi :
O jeune adolescent! tu rougis devant moi.
Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi :
C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence ;
Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.
O jeune adolescent, viens savoir que mon cœur
N'a pu de ton visage oublier la douceur.
Bel enfant, sur ton front la volupté réside.
Ton regard est celui d'une vierge timide.
Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,
Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour.
Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre ;
Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,
Afin que mes leçons, moins timides que toi,
Te fassent soupirer et languir comme moi ;
Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine
Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein ! Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. Mon écharpe de lin que je ferais flotter Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter Les insectes volants dont les ailes bruvantes Aiment à se poser sur les lèvres dormantes. »
La nymphe l'aperçoit, et l'arrête et soupire. Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire ; Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur, Emu d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure. L'une, de son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L'autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton.
« Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle,
Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle.
Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi.
Dis, quel âge mon fils, s'est écoulé pour toi?
Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire ?
Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire.
Trop heureux! te pressaient entre leurs bras glissants,
Et l'olive a coulé sur tes membres luisants.
Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère
Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire.
Sans doute elle est déesse. Eh quoi! ton jeune sein
Tremble et s'élève? Enfant, tiens, porte ici ta main.
Le mien plus arrondi s'élève davantage.
Ce n'est pas (le sais-tu? déjà dans le bocage,
Quelque voile de nymphe est-il tombé pour toi?)
Ce n'est pas cela seul qui diffère chez moi.
Tu rougis? tu souris? Que ta joue est brillante!
Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente !
N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phébus si cher?
Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter?
Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle,
Entrouvrit de Myrrha l'écorce maternelle?
Ami, qui que tu sois, oh ! tes yeux sont charmants,
Bel enfant, aime moi. Mon cœur de mille amants
Rejeta mille fois la poursuite enflammée ;
Mais toi seul, aime moi, j'ai besoin d'être aimée. »
xvni« siÈCLi-: 131
Mon amour, aime moi... Sur l'herbe chaque soir, Au coucher du soleil, nous viendrons nous asseoir.
« Laisse, ô blanche Lydé, toi par qui je soupire, Sur ton pâle berger tomber un doux sourire. Et, de ton grand œil noir daignant chercher ses pas, Dis lui : Pâle berger, viens, je ne te hais pas.
— Pâle berger aux yeux mourants, à la voix tendre, Gesse, à mes doux baisers, cesse enfin de prétendre. Non, berger, je ne puis : je n'en ai point pour toi. Ils sont tous à Mœris, ils ne sont plus à moi. »
(Les Bucoliques.) André de Chénier.
Ce poème est l'un de ceux que André de Chénier (1762-1794), interrompu par la guillotine, laissa inachevé. Aussi ne faut-il point s'étonner que certaines parties ne se lient pas d'une façon tout à fait rigoureuse. Mais dans aucun autre ouvrage le poète ne parle d'amour avec plus d'éloquence et surtout avec plus de tendresse. Cette églogue, où l'amour prend ces aspects un peu artificiels mais si gracieux qu'il a sur les fresques pompéiennes, s'agrémente d'un naturisme frais et sincère qui est ce que Chénier apporta d'original dans une poésie affadie par la mythologie de parade.
5e PERIODE
Sentimentalisme et fatalité