‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 43 sur 74 · LES ROSES DE SAADI · texte numérisé non relu

LES ROSES DE SAADI

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses,

Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes

Que les nœuds trop pressés n'ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté ; les roses envolées Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées, Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée, Ce soir ma robe encore en est toute embaumée, Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

Marceline Desbordes-Valmore.

(Poésies Posthumes.)

Marceline Desbordes-Valmore (1785-1859), nature d'une sensibilité suraiguë, eut une vie des plus douloureuses. Dès l'enfance, le malheur lui fut familier. Sa mère, veuve vers 1799, l'emmena à la Guadeloupe, où elles devaient retrouver des parents riches. A leur arrivée, ces parents étaient morts, et bientôt, prise de la fièvre jaune, la mère de Marceline subissait le même sort. La jeune fille dut rentrer seule en France. Elle

s'engagea au théâtre de Lille à seize ans, puis joua à celui de Rouen, puis enfin G ré t l'y la fit débuter comme chanteuse légère à l'Opéra-Comique. La trop sensible jeune femme ne put continuer; sa voix était si émouvante et l'impressionnait tellement elle-même qu'elle se mettait à pleurer aux premières notes. Marceline reparut alors dans des rôles d'ingénue à l'Odéon, en 1813. En 1817, à Bruxelles, elle épousait un acteur, M. Lanchantin, dit Valmore, et commençait une vie pérégrine de tournées théâtrales.

Ch. Baudelaire a dit excellemment d'elle, dans sa notice des Poètes français, le remarquable recueil d'Eugène Crepet :

« Si le cri, si le soupir naturel dune âme d'élite, si l'ambition désespérée du cœur, si les facultés soudaines, irréfléchies, si tout ce qui est gratuit et vient de Dieu, suffisent à faire le grand poète, Marceline Valmore est et sera toujours un grand poète. Il est vrai que si vous prenez le temps de remarquer tout ce qui lui manque de ce qui peut s'acquérir par le travail, sa grandeur se trouvera singulièrement diminuée ; mais, au moment même où vous vous sentirez le plus impatienté et désolé par la négligence, par le cahot, par le trouble, que vous prenez, vous, homme réfléchi et toujours responsable, pour un parti pris de paresse, une beauté soudaine, inattendue, non égalable, se dresse, et vous voilà enlevé irrésistiblement au fond du ciel poétique. Jamais aucun poète ne fut plus naturel; aucun ne fut jamais moins artificiel. Personne n'a pu imiter ce charme, parce qu'il est tout original et natif. »

SONNET (l)

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère Un amour éternel en un moment conçu.

Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui Ta fait n'en a jamais rien su.

Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés et pourtant solitaire, Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas;

A l'austère devoir pieusement fidèle,

Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :

« Quelle est donc cette femme? » et ne comprendra pas.

(Mes Heures perdues.) Félix Arvers.

(1) Ce sonnet, qui a suscité tant d'hypothèses sur la personnalité de la femme qui l'avait inspiré, parut, pour la première fois, en 1833, dans le recueil intitulé Mes Heures perdues. On crut longtemps que la Muse d'Arvers n'était autre que la Muse du Livre d'Amour de Sainte-Beuve, Adèle Hugo. On sait aujourd'hui que le poète écrivit ce douloureux poème d'amour pour la /ille de Charles Nodier; Mm* Menessier-Nodier, musicienne remarquable, à laquelle Alfred de Musset adressa plusieurs fois des vers.

Félix Arvers qui publia en 1833 son unique volume de poésies, ne survit que par ce sonnet, qui doit à la sincérité du sentiment si fréquent, si émouvant qu'il exprime, d'être dans la mémoire de tous.

Né en 180G, mort en 1851, Arvers a donné nombre de comédies et de vaudevilles.

SONNET

Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange, Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux, Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous, Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,

Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange, Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux; Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux ! Votre pâleur nacrée en incarnat se change.

Il est vrai, — dans la mienne, en la forçant un peu, Je puis emprisonner votre main blanche et frêle, Et baiser votre front si pur sous la dentelle.

Mais — ce n'est pas assez pour un amour de feu ; Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime, Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même.

(Poésies complètes.) Théophile Gautier.

Fasquelle, édit.

Poète moins de l'âme que du décor, Théophile Gautier montre dans ses peu nombreuses poésies d'amour une sensualité qui l'emporte sur le sentiment. On reconnaît bien là son goût de la plastique, et cette désinvolture envers le plaisir que vaut le seul attachement charnel. C'est aussi Gautier qui introduisit ou développa dans le lyrisme amoureux tout le bric-à-brac vénitien et hispano-mauresque qui fit fureur à l'époque des keepsakes, comme, plus tard, Théodore de Banville et bien d'autres depuis n'ont senti l'amour qu'à travers l'appareil grec et mythologique. Dans Espana et dans Emaux et Camées ce genre de petits poèmes, intéressants seulement par leur impeccable facture, abonde.

6e PERIODE

Volupté et Cérébralité

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