‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 44 sur 74 · LA MORT DES AMANTS · texte numérisé non relu

LA MORT DES AMANTS

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, Et d'étranges fleurs sur des étagères Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envie leur chaleur dernière,

Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux

Qui réfléchiront leur double lumière

Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,

Nous échangerons un éclair unique,

Gomme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

Et plus tard un Ange, entr'ouvant les portes

Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

Les miroirs ternis et les flammes mortes.

{Les Fleurs du Mal.) Ch. Baudelaire.

Calmann-Lévy, édit.

C'est une coutume, devenue maladive, de présenter Baudelaire comme un « satanique ». Cette épithète a assuré ses premiers succès. Certains des poèmes que nous donnons montrent en effet l'angoisse créée par une recherche d'absolu qui se résout en complexités et en désir de bizarreries, réalisées soit par le

décor exotique, soit par l'imagination d'un « mal » plus affecté que réel. Dans sa vie, Baudelaire prêta beaucoup à toutes les imputations par des attitudes étranges, par une conduite excentrique qui au fond de son esprit était, avant tout, une ostensible protestation contre les médiocrités de la vie et la muffierie bourgeoise. A qui ne percevait pas son génie, il imposait ses excentricités!

On sait même qu'il eut pour maîtresse et pour dame de voluptés une mulâtresse, Jeanne Duval. C'est elle dont il a célébré la beauté sombre et les charmes félins.

Mais une autre inspiratrice, Mme Sabatier, celle qu'on surnommait • la Présidente », anime des poèmes comme le sonnet « Que diras-tu ce soir... », poèmes qui montrent à quelle hauteur, à quelle pureté platonicienne son esprit, sain et fort, savait placer l'amour. Dans une petite pièce, intitulée Hymne, ne dit-il pas encore :

A la très chère, à la très belle, Qui remplit mon cœur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité !

Elle se répand dans ma vie Comme un air imprégné de sel, Et dans mon âme inassouvie Verse le goût de l'éternel...

C'est cette note qui est dans son œuvre la dominante. C'est parce qu'il était difficile à son âme inquiète, à sa sensibilité suraiguë de se tenir toujours en telle élévation qu'il crispa ses nerfs à tant d'étrangetés, et même à des vices, factices consolateurs. N'est-ce pas Baudelaire qui a terminé un de ces poèmes par ce cri désespéré :

« Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût! »

LINVITATIOxN AU VOYAGE

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur D'aller là-bas vivre ensemble î

Aimer à loisir,

Aimer et mourir Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés Pour mon esprit ont les charmes

Si mvstérieux

De tes traîtres yeux.

Brillant à travers leurs larmes.

Là. tout n'est qu'ordre et beauté. Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants.

Polis par les ans.

Décoreraient notre chambre :

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs Aux vagues senteurs de l'ambre.

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds, La splendeur orientale,

Tout y parlerait

A Târne en secret Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux Dont l'humeur est vagabonde ;

C'est pour assouvir

Ton moindre désir Qu'ils viennent du bout du monde.

— Les soleils couchants

Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière,

D'hyacinthe et d'or ;

Le monde s'endort Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

[Les Fleurs du Mal.) Gn. Baudelaire.

Calmann-Lévy, édit.

LKS CONTEMPORAINS 219

SONNET

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire, Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, A la très belle, à la très bonne, à la très chère, Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

— Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges Rien ne vaut la douceur de son autorité ; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude, Que ce soit dans la rue et dans la multitude, Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau ; Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone ! »

(Les Fleurs du Mal.) Charles Baudelaire.

Calmaun-Léw , édiL.

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