LES BIJOUX
La très chère était nue, et connaissant mon cœur, Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores, Dont le riche attirail lui donnait Pair vainqueur Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, Ce monde rayonnant de métal et de pierre Me ravit en extase, et j'aime à la fureur Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer, Et du haut du divan elle souriait d'aise A mon amour profond et doux comme la mer Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi comme un tigre dompté, D'un air vague et rêveur elle essayait des poses, Et la candeur unie à la lubricité Donnait un charme neuf à ses métamorphoses;
(i) On sait que peu de temps après l'apparition des Fleurs du Mal, le livre fut poursuivi et six des pièces qu'il contenait furent condamnées. Celle-ci portait, dans l'ordre primitif du volume, le n° XX.
Jamais la volupté ne s'est exprimée en tableaux plus étranges et plus subtiles, en strophes plus admirables pour la cadence et la félinité.
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins. Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne. Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins; Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne.
S'avançaient plus câlins que les anges du mal. Pour troubler le repos où mon âme était mise. Et pour la déranger du rocher de cristal Où, calme et solitaire, elle s'était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe.
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe !
— Et la lampe s'étant résignée à mourir, Comme le foyer seul illuminait la chambre, Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir. Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!
(Pièces condamnées.) Charles Baudelaire.