‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 47 sur 74 · NOCTURNE · texte numérisé non relu

NOCTURNE

Bois frissonnants, ciel étoile, Mon bien-aimé s'en est allé, Emportant mon cœur désolé !

Vents, que vos plaintives rumeurs, Que vos chants, rossignols charmeurs, Aillent lui dire que je meurs!

Le premier soir qu'il vint ici Mon âme fut à sa merci.

De fierté je n'eus plus souci.

Mes regards étaient pleins d'aveux.

Il me prit dans ses bras nerveux Et me baisa près des cheveux.

J'en eus un grand frémissement; Et puis, je ne sais plus comment Il est devenu mon amant.

Et, bien qu'il me fût inconnu, Je l'ai pressé sur mon sein nu Quand dans ma chambre il est venu.

Je lui disais : « Tu m'aimeras Aussi longtemps que tu pourras! »

Je ne dormais bien qu'en ses bras.

Mais lui, sentant son cœur éteint,

S'en est allé l'autre matin,

Sans moi, dans un pays lointain.

Puisque je n'ai plus mon ami, Je mourrai dans l'étang, parmi Les fleurs, sous le flot endormi.

Au bruit du feuillage et des eaux, Je dirai ma peine aux oiseaux Et j'écarterai les roseaux.

Sur le bord arrêtée, au vent Je dirai son nom, en rêvant Que là je l'attendis souvent.

Et comme en un linceul doré, Dans mes cheveux défaits, au gré Du flot je m'abandonnerai.

Les bonheurs passés verseront Leur douce lueur sur mon front; Et les joncs verts m'enlaceront.

Et mon sein croira, frémissant Sous l'enlacement caressant.

Subir l'étreinte de l'absent.

Que mon dernier souffle, emporté Dans les parfums du vent d'été, Soit un soupir de volupté !

Qu'il vole, papillon charmé Par l'attrait des roses de mai, Sur les lèvres du bien-aimé!

[Le Coffret de Santal.) Charles Cros.

Stock, édit.

La destinée de Charles Cros, né à Fabrezan (Aude) en 1842, mort à Parie en 1888, est des plus curieuses. Ingénieur, mathématicien, philologue, médecin, astronome, poète lyrique et satirique, il montra des aptitudes si variées et une telle profondeur dans chacune, qu'il rappelle ces hommes admirables de la Renaissance au savoir universel.

C'est à lui que l'on doit, bien qu'il soit aussi méconnu comme inventeur que comme poète, les inventions ou les prémices d'inventions telles que le téléphone, le phonographe, la photographie des couleurs, etc Après une vie un peu heurtée,

il mourut, sans avoir obtenu le bénéfice de ses découvertes, apprécié littérairement de quelques rares camarades du Quartier Latin. Il n'avait publié que le petit recueil épuisé Le Coffret de Santal, que l'éditeur Stock vient de rééditer. Nous avons donné ici, plutôt que l'admirable poésie L'Archet dé]k trop connu et un peu galvaudé par de mauvaises musiques, ce Xocturne d'un charme peut-être plus pénétrant, d'une passion plus intense et surtout d'un rythme tout ensemble si vaporeux, si souple, si enveloppant. Par ce seul petit poème le lyrisme français ne possède-t-il pas une nouvelle Ophélie?

Page 1