MON REVE FAMILIER
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime, et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème, Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse? — Je l'ignore.
Son nom?... Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimées que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
(Poèmes saturniens.) Paul Verlaine.
Messein, édit.
La vie de bohème menée par Paul Verlaine (1844-1896) oscille entre deux pôles, l'un de passion, — et toutes les passions : normales ou anormales, — l'autre de mysticisme. On sait comment vers 1890, après avoir connu toutes les faces de la vie, après avoir usé son corps et son âme dans les hauts lieux de la
beauté comme dans les bas-fonds de Paris, il se réfugia dans la fiévreuse sérénité d'une foi catholique absolue. Il se donna tout entier à cette quiétude nouvelle et écrivit l'admirable livre Sagesse, tout brûlant d'amour divin.
Mais auparavant, de quelle initiation à ces purs états d'âme lui avaient été ses aventures amoureuses. Il a chanté la jeune fille aussi bien que la prostituée et même, comme dans le sonnet Rêve Familier, l'énigmatique figure de l'idéale sœur. C'est Verlaine qui a mieux que quiconque fixé, — avec quels rythmes variés et simples! — ces imprécisions de désir, ces aperceptions ténues et maladives, ces angoisses à la fois obscures et aiguës qui ont tourmenté la jeunesse contemporaine et dissous parfois ses plus vives énergies.
Cependant, ce n'est peut-être point dans les poésies données ici que Verlaine a fixé sa plus intime attitude devant l'amour. Sa décrépitude sentimentale apparaît, incidemment, mais avec beaucoup plus d'intensité dans deux strophes de deux petites pièces de Sagesse. L'une, tirée d'un sonnet chuchotte :
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame. Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
L'autre est une strophe de la « Chanson de Gaspard Hauser » :
A vingt ans un trouble nouveau Sous le nom d'amoureuses flammes M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.