‹ L'amour dans la poésie françaiseChapitre 57 sur 74 · HYMNE ANTIQUE · texte numérisé non relu

HYMNE ANTIQUE

Hominum Divumque voluptas, Aima Venus!

Aphrodite, Déesse immortelle, aux beaux rires, Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers, Les cœurs mortels par toi vibrent comme des lyres, Et le Printemps gonfle de sève les pommiers.

Salut, Génératrice auguste de la vie, Qui courbes à ton joug les monstres furieux, Qui fait voler la lèvre à la lèvre ravie, Cypris! ô volupté des hommes et des dieux!

C'est par toi que, le soir, à l'ombre des allées, Imbus d'ivresse et de langueur appesantis, Les éphèbes, sous les ramures emperlées, Chantent l'hymne vermeil de leurs oarystis :

Car l'univers flétri par la haine et les fièvres Et qui souffre, oublieux de l'Olympe vermeil, Depuis dix-huit cents ans, vers toi seul tend ses lèvres, Comme vers un ruisseau consolant, ô Sommeil !

Pour moi, chanteur épris des extases sans trêve, Qui m'enivre des bois, du grand ciel et des eaux, Fais fleurir sur mon front l'irréprochable rêve, Fais chanter en mon cœur d'invisibles oiseaux.

Effeuille autour de moi les plantes funéraires Aux jardins de la Nuit éclose sous tes pas, Les pavots endormeurs, les noires cinéraires, D'où tombe comme un vin la douceur du trépas.

Afin que, dans F azur où les heures d'ébène Des astres fugitifs rallument le flambeau, Mon âme, dépouillant toute douleur humaine, Monte se rajeunir aux sources du vrai Beau.

Et je t'adorerai suivant le rit antique, Jusqu'à l'heure indécise où, du ciel emperlé, L'alouette dira son matinal cantique Au soleil radieux du jour renouvelé.

C'est pour toi qu'effeuillant la pourpre renaissante, La rose dit au vent son désir embaumé Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante, Sa couronne et son cœur aux bras du bien-aimé.

Et c'est toi qui, rythmant les divines étoiles, Fais tressaillir d'amour le cœur de l'Univers, Afin que l'harmonie en qui tu te dévoiles Apprenne aux hommes purs à composer des vers.

Je t'implore, Déesse immense et vénérable, Soit que, glorifiant les soleils rajeunis, Sous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;

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Soit que le dur Ares t'enchaîne à sa victoire, Ou que, domptant les flots, ô Mère des Amours, La très sainte Lesbos murmure ton histoire : Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours.

Garde-moi de l'ennui, de la vieillesse immonde Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur, O Reine qui formas et gouvernes le Monde, Avant tout, garde-moi de l'infâme laideur!

Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse, Que mon dernier soupir ait un puissant écho, Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse, Que je meure d'amour comme Ovide ou Sappho.

[Poèmes èlègiaques.) Laurent Tailhade.

Mercure de France, édil.

Laurent Tailhade est plus connu du grand public comme polémiste aux opinions variées souvent condamnées, comme victime inattendue de la bombe du restaurant Foyot (4 avril 1894) que comme poète. Ses poèmes cependant lui assureront une belle place dans la poésie française. S'il a restauré, avec plus de verve, de pittoresque, de passion que Banville même, la difficile ballade, il a parallèlement écrit dans un tour parnassien, animé d'un vocabulaire enrichi d'archaïsmes, des poèmes qui témoignent d'un lyrisme humanistique et large. Celui-ci qui célèbre la déesse de l'Amour, la mère du Désir, animateur des mondes, est entre les plus beaux.

L'APOGEE

A l'héroïne d'un roman futur.

Psyché, ma sœur, écoute immobile et frissonne... Le bonheur vient, nous touche et nous parle à genoux. Pressons nos mains. Sois grave. Ecoute encor... Personne N'est plus heureux ce soir, n'est plus divin que nous.

Une immense tendresse attire à travers l'ombre Nos yeux presque fermés. Que reste-t-il encor Du baiser qui s'apaise et du soupir qui sombre? La vie a retourné notre sablier d'or.

C'est notre heure éternelle, éternellement grande, L'heure qui va survivre à l'éphémère amour Comme un voile embaumé de rose et de lavande Conserve après cent ans la jeunesse d'un jour.

Plus tard, ô ma beauté, quand des nuits étrangères Auront passé sur vous qui ne m'attendrez plus. Quand d'autres, s'il se peut, amie aux mains légères, Jaloux de mon prénom, toucheront vos pieds nus,

Rappelez-vous qu'un soir nous vécûmes ensemble L'heure unique où les dieux accordent, un instant, A la tête qui penche, à l'épaule qui tremble, L'esprit pur de la vie en fuite avec le temps.

Rappelez-vous qu'un soir, couchés sur notre couche, En caressant nos doigts frémissants de s'unir, Nous avons échangé de la bouche à la bouche La perle impérissable où dort le Souvenir.

Pierre Louys.

Prosateur ou poète, M. Pierre Louys a peu produit, mais il n'a presque produit que des chefs-d'œuvre. Tout le monde a lu son Aphrodite et les lettrés savent que la Femme et le Pantin, tout comme les Chansons de Bilitis lui sont encore supérieurs.

La pièce que nous donnons ici est une de ces merveilles qui durent autant qu'une langue, et qui, même, aident à la maintenir vivante par delà la mort. Par la pensée, par l'expression, par la langue, par le rythme, ce poème est parfait. Pas un mot qui n'y soit indispensable, profond, évocateur. Pas une cadence qui ne révèle harmonieusement l'idée ou le fait et ne les exalte.

Tout l'amour, enfin, depuis le sensualisme jusqu'à la volupté qui est l'art sensuel, depuis le geste le plus tendre jusqu'au coup d'aile dans l'absolu spirituel, tout l'amour est enfermé dans ces stances comme l'Orient dans un parfum.

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