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L'amour de la vie

Les deux nouvelles du célèbre écrivain américain Jack London, rAmoiu" de la vie et la Foi des hommes, sont, en leur brièveté, parmi les œuvres les plus achevées qu'il ait produites, les plus caractéristiques aussi de son singulier talent. C'est à dessein qu'elles ont été réunies ici: le sujet de chacune d'elles est emprunté à la vie rude des chercheurs d'or qui vont tenter la fortune dans le lointain Klondyke. Et toutes deux, si courtes soient-elles, donnent, de l'art sobre et puissant de Jack London, l'idée la plus exacte et la plus complète. Ces quelques pages, extraites d'une œuvre littéraire déjà considérable, suffiraient presque à mettre en lumière ce qui fait l'originalité de ce conteur: un sentiment très personnel de la nature, qu'il sait peindre avec vigueur, avec passion, le goût et la compréhension des êtres simples et candides, dominés par l'instinct, unis, par une étroite communion, à la terre farouche.

Une existence mouvementée, aventureuse, n'a pas peu contribué à développer en Jack London cette sensibilité si particulière, qui l'a fait justement comparer au romancier de la Jungle, Rudyard Kipling. Pris, très jeune, par une sorte de fièvre de voyages, il a parcouru, à pied, les Etats-Unis et le Canada, et accompagné la première caravane de mineurs au Klondyke. Marin, il a chassé le phoque dans la mer de Behring et entrepris, en 1006, à bord d'un petit yacht, une croisière de plusieurs années dans le Pacifique, au cours de laquelle il a visité les îles Sandwich, Tahiti, les îles Marquises, les îles Salomon, l'Australie. Journaliste, il a suivi, en 1904, la campagne de Mandchonrie comme correspondant d'un journal américain. L'homme qui rémiit tant d'activités diverses a trouvé le temps d'écrire une vingtaine de livres, qui ont atteint, dans le Nouveau Monde, des tirages inconnus dans l'Ancien, et dont le plus célèbre est l'Appel de la Forêt (The Call of the Wild), récemment traduit en français. Il est, à trente-six ans, l'un des premiers et l'un des plus féconds littérateurs des Etats-Unis.

La traduction de l'Amour de la xie est due à M. Paul Wenz, celle de la Foi des hommes à M. Georges Dupuy. L'un et l'autre étaient particidicrement préparés, par une commune affinité de tempérament avec Jack London, pour rendre fidèlement toute la couleur et toute la saveur du texte anglais. Paul JVenz, dont nos lecteurs ont déjà pu apprécier le talent, pour avoir lu, ici même, plusieurs nouvelles publiées sous le pseudonyme de Paid Warrego, a fait paraître, depuis, deux volumes de contes: A l'autre bout du monde et Sous la croix du Sud. En des récits dramatiques, qui ont le relief intense de la vie, il a évoqué pittoresquement les mœurs du bush australien, qu'il connaît, mieux que personne, par expérience. Il possède, en effet, en Australie, un vaste domaine, dont il dirige l'exploitation; et c'est ainsi qu'il eut, en novembre 1908, l'occasion de rencontrer, à Sydney, Jack London, et de lier amitié avec lui.

Georges Dupuy, qu'une mort prématurée a emporté au mois de décembre dernier, était de la race de ces journalistes entreprenants que tentent les reportages lointains. Il se trouvait, dans l'hiver de 1899-1900, au Klondyke, en même temps que Jack London; il le revit, quelques années plus tard, au cours d'un second voyage dans les régions arctiques. Il s'était attaché à l'étude des rnœiirs américaines, sur lesquelles il a laissé deux livres curietix: Vieilles Figures du Nouveau Monde et Heures du Grand Nord.

Tandis qu'ils descendaient la berge en boitant douloureusement, il arriva que l'homme qui marchait le premier chancela pai'mi le chaos de rochers. Tous doux étaient fatigués et faibles ; leurs visages contractés avaient cette expression de patience que donnent les privations longtemps endurées. Ils étaient lourdement chargés de couvertures roulées et retenues par des couiToies à leurs épaules : d'autres courroies leur passaient sur le front et aidaient à soutenir le fardeau. Chacun des deux hommes portait un ritle et marchait courbé, les épaules en avant. la tête pencliée, les yeux à terre.

— Je voudrais bien avoir deux des cartouches qui sont enfouies dans notre cache, dit le second homme.

Sa voix était sans expression aucune... L'autre ne répondit pas.

Ils traversaient maintenant — celui qui avait parlé suivant l'autre sur les talons — le courant qui éeumait, laiteux, parmi les rochers. Ils n'avaient pas enlevé leurs chaussures, (luoique l'eau fût glaciale à ce point que leurs chevilles leur faisaient mal et que leurs pieds s'engourdissaient. A certains endroits, l'eau coulait contre leurs genoux et tous deux cliancelaient en cherchant où mettre le pied.

Celui qui était derrière glissa sur une pierre lisse, tomba presque, mais reprit son aplomb d'un violent effort; au même instant, il cria de douleur. I! se sentit faible et la tête lui tourna; tout en titubant, il étendit sa main libre comme s'il cherchait un support dans le vide. Une fois raffermi, il avança, mais de nouveau glissa et manqua de tomber. Alors il se tint immobile et regarda l'autre qui pa.s une fois n'avait tourné la tête.

Pendant une minute entière, il resta sans bouger comme s'il se consultait, puis il cria :

— Bill ! je me suis démis la cheville !

Bill, sans se retourner, continua à chanceler au travers du courant laiteux. L'homme arrêté le vit s'en aller, et, quoique sou visage fût aussi dénué d'expression qu'auparavant, ses yeux étaient comme les yeux d'une biche blessée.

Bill monta en boitant la berge opposée, et poursuivit .son chemin droit devant lui... sans se retourner. L'autre, qui était encore au milieu du courant, le regardait. Ses lèvres tre nblèrent un peu, sa langue sortit pour les mouiller et le poil rude et brun qui les couvrait remua visiblement:

— Bill ! cria-t-il.

C'était le cri implorant d'un être en détresse, mais Bill ne tourna pas la tête; l'autre le regardait s'éloiorner, clopinant lui-même et titubant, montant d'un pas indécis la pente douce qui allfit rcjcirr're la lip-ne délicate que la petite colline traçai! à l'horizon. Ses yeux suivirent Bill .iusqu'à ce qu'il eût atteint la crête et eût disparu. Alors il détourna son regard et lentement contempla le cercle du monde dans lequel il restait seul, maintenant que son compagnon était parti.

T'rès de l'horizon, le feu du soleil couvait obscur et presque masqué par les brouillards et les vapeurs informes qui donnaient une impression de masse dciisi.

L'homre tira sa montre tandis qu'il mettait tout son poids stir une jambe. Il était quatre heures et, comme on était aux derniers jours de juillet ou aux pre-

miers d'août, et qu'il ignorait la date précise à vin jour près, il calcula que le soleil devait marquer approximativement le nord-ouest.

Il regarda vers le sud; il savait que quelque part, au delà de ces hauteui-s mornes, il y avait le lac du Grand-Ours et que, dans cette direction, le cercle arctique coupait son chemin inaccessible au travers des déserts canadiens. Le courant, dans lequel il était, alimentait la rivisre Coppermine, qui à son tour coulait vers le nord et se jetait dans le golfe du Couronnement. Jamais il n'y était allé, mais un jour il avait vu cela sur une carte de la Compagnie de la baie d 'Hudson.

Son regard compléta le cercle autour de lui. Ce n'était pas un spectacle à donner du cœur: partout, la ligne douce de l'horizon, les collines toTites basses; il n'y avait ni arbres, ni buissons, ni herbes, rien qu'une désolation terrible et énorme qui prouiptement mit de la frayeur dans ses yeux.

« Bill ! » murmura-t-il une fois, puis une fois encore : « Bill ! »

Toujours debout dans l'eau laiteuse, il se fit petit comme si l'immen-sité l'oppressait avec une force écrasante, le broyait brutalement de son calme terrifiant.

Il commença à trembler comme dans lui accès de fièvre, à ce point que sa carar bine tomba de sa main en l'éclaboussant. Cela le ramena à lui-même: il lutta contre sa peur, se ressaisit, et, tâtonnant dans l'eau, il retrouva son arme. Il mit son fardeau davantage sur l'épaule gauche, afin d'alléger d'une partie du poids la cheville démise. Puis il s'avança prudemment vers la berge, tout en grimaçant de douleur.

Il ne s'arrêta pas. Avec un désespoir qui était de la folie, sans prendre garde à la douleur, il se hâta de monter la pente de la colline derrière laquelle son camarade avait disparu. Mais, arrivé à la crête, il vit une vallée peu profonde et sans vie. De nouveau, il combattit sa frayeur, la surmonta, et, clopin-clopant, descendit la pente.

Le fond de la vallée était saturé d'eau que la mousse épaisse retenait à la surface comme une éponge. L'eau giclait de dessous ses semelles à cliaque pas, et, chaque fois qu'il levait un pied, le mouvement se terminait par un bruit de succion comme si la mousse ne lâchait prise que malgré elle. Il fit son chemin pas à pas et suivit les traces de l'autre homme le long et au travers des petits bancs de rochers qui sortaient comme autant d'îles de cette mer de mousse.

Quoique seul, il n'était pas égaré. Il savait que, plus loin, il arriverait là où les pins et les sapins morts, très petits et rabougris, bordaient la rive d'un petit lac; c'était le Utchin-nichilie dans la langue du pays, « la contrée des petits bâtons ». Et dans ce lac coulait une petite rivière qui n'était pas laiteuse. On y troiivait des roseaux — cela il se le rappelait bien — mais pas de bois. Il la suivrait jusqu'à ce que son premier filet sortît de la colline. Il franchirait cette colline jusqu'à la source d'une autre rivière qui s'en allait vers l'ouest et qu'il longerait jusqu'à ce qu'elle se jetât dans la rivière Dease. Là, il trouverait une cache sous un canot renversé et couvert d'im amas de pierres. Dans cette cache il y aurait des munitions pour sa carabine vide, des hameçons et des lignes, un petit filet, tout le nécessaire pour tuer et trapper la nourriture. Il trouverait aussi de la farine — pas beaucoup — un morceau de lard et des haricots.

Bill l'attendrait là-bas et ils descendraient à la pagaie la Dease, vers le sud, jusqu'au lac du Grand-Ours. Ils traverseraient le lac et gagneraient le Mackensie; et, toujours vers le sud, ils continueraient, tandis que l'hiver les poursuivrait en vain, que la glace se formerait dans le creux des rives et que les jours deviendraient fï'oids et cassants. Et ils iraient jusqu'à un poste de la baie d 'Hudson où on peut se chauffer, où le bois pousse grand et généreux, et où il y a des vivres à foison.

Telles étaient les pensées de l'homme, alors qu'il poussait de l'avant. En luttant de toutes les forces de son corps, il luttait aussi de toutes celles de son esprit, tâchant de se convaincre que Bill ne l'avait pas abandonné, que Bill sûrement l'attendrait à la cache. Sans cette conviction il eût renoncé à lutter, et il se serait couché pour mourir... Pendant que la boule obscurcie du soleil descendait doucement dans le nord-ouest, il refit par la pensée, et cela maintes fois, chaque pou'u de leur fuite devant l'hiver qui arrivait. Et il repassait dans son esprit tous lei

Tivres de la cache et les vivres du poste de la Compagnie de la baie d 'Hudson.

Il n'avait pas mangé depuis deux jours; depuis plus longtemps encore il n'avait pas mangé à sa faim. Souvent il se baissait et ramassait les baies pâles de munkecj, les mettait dans sa bouche, les mâchait et les avalait. Une baie de muskeg est un grain enfermé dans un peu d'eau; l'eau fond à la bouche et le grain mâché est sûr et amer. L'iiomme savait qu'il n'y avait pas de substance nourrissante dans les baies, mais il les mâchait patiemment avec un esi^oir (pii était plus fort que la science et qui défiait l'expérience.

A neuf heures, il heurta sou orteil aux bords d'un rocher, chancela et tomba, de pure fatigue et de faiblesse. Il resta couché sur le côté, sans mouvement ; puis il se dégagea des courroies de son fardeau, et maladroitement se mit sur son séant. Il ne faisait pas encore noir et, à la lueur du crépuscule finissant, il se traîna parmi les rocs pour trouver des lambeaux de mousse sèche. Après en avoir ramassé un tas, il en fit un feu, un feu qui couvait sans force, et mit à bouillir de l'eau dans un pot de fer-blanc.

Il défit son sac et son premier soin fut de compter ses allumettes : il y en avait soixante-sept ; il les compta trois fois pour être sûr ; il les divisa en plusieurs lots, les enveloppant dans du papier huilé, mettant un paquet dans sa blague à tabac vide, un autre dans la eoifïe de son chapeau déformé, un troisième sous sa chemise, contre sa poitrine. Quand il eût fini, une panique le prit : il défit les trois paquets et les compta de nouveau ; il .y en avait encore soixante-sept.

Il sécha ses chaussures mouillées près du feu. Les mocassins tombaient en lambeaux flasques; les chaussettes, faites de morceaux de couverture de laine, étaient trouées par endroits; ses pieds à vif saignaient. Sa cheville avait des battements: il l'examina: elle s'était enflée de la grosseur de son genou. Il déchira une longue bande de l'une de ses deux couvertures et l'enroula serrée autour de la cheville. Il déchira d'autres bandes dont il entoura ses pieds en guise de chaussettes et de mocassins. Puis il but le pot d'eau chaude fumante, remonta sa montre et se coula sous ses couvertures.

Il dormit comme un mort. L'obscurité courte du milieu de la nuit vint et disparut ; le soleil se leva au nord-est... du moins le jour parut dans cette direction, car le soleil était caché par des nuages gris.

A six heures, il s'éveilla, couché sur le dos. Il regarda droit vers le ciel gris et sut qu'il avait faim. Comme il se tournait sur son coude, il fut surpris d'entendre un ronflement sonore et vit un caribou mâle qui le regardait avec une curiosité alerte. L'animal n'était pas éloigné de cinquante pieds; instantanément la pensée de l'homme vit un filet de caribou chantant et grillant sur le feu. Machinalement, il tendit la main vers le fusil vide, visa et pressa la détente. Le carilKui renâcla et s'enfuit, ses sabots résonnant et claquant parmi les rochers tandis qu'il détalait.

L'homme jura et jeta le fusil loin de lui: il gémit tout haut en essayant de se mettre sur ses pieds. C'était une tâche difficile et lente; ses jointures étaient comme des elioses rouillées, travaillaient mal dans leurs alvéoles et avec beaucoup de frottement; chaque flexion, chaque raidissement ne pouvaient s'accomplir que grâce à un effort de volonté. T'nc fois sur ses pieds, il lui fallut encore une ou deux minutes pour réussir à se tenir droit.

11 se traîna vers un petit monticule et regarda devant lui. Il n'y avait ni arbres, ni buissons, rien qu'iuie mer grise de mousse à peine variée par des rochers gris, de petits lacs et des rui.sseaux gris. Le ciel aussi était gris: il n'y avait ni .soleil ni trace de soleil. L'iiomme n'avait pas idée où était le nord, et il avait oublié la direction qu'il avait prise la nuit précédente pour arriver à cet endroit. Mais il n'était pas perdu, il le savait: il arriverait bientôt au « pays des petits bâtoiis ». Il avait le sentiment que c'était quelque part vers la gauche, pas loin, — qui .s;ii1, juste de l'autre côté de la première colline basse.

Il revint sur ses pas afin de mettre son bagage en ordre pour la route. Il s'a.ssura de l'existence des (rois difterents paquets d'allumettes, sans refaire ton-

tefois le compte de leur contenu. I\Iais il hésita, incertain, au sujet d'un sac trapu de cuir d'élan, — pas gros, car il pouvait le cacher sous ses deux mains, mais qui pesait quinze livres, autant que le reste du bagage. Ce sae le tourmentait. Finalement il le posa de côté et se mit à rouler son paquetage. Il arrêta ses yeux sur le sac de cuir, il le ramassa à la hâte, regardant toiit autour de lui d'un air défiant comme si la désolation allait le lui voler. Quand il se mit sur ses pieds pour commencer la marche chancelante de la journée, le sae faisait partie du bagage qu'il avait sur le dos.

Il alla vers la gauche, s 'arrêtant de temps à autre pour manger des baies de muskeg. Sa cheville était ank3'losée, il boitait plus bas; mais cette douleur n'était rien, comparée à celle de son estomac. Les tiraillements de la faim étaient aigus et le torturaient sans relâche, à ce point qu'il ne pouvait pas fixer son esprit sur la route à suivre pour gagner le « pays des petits bâtons ». Les baies ne diminuèrent pas ces tiraillements, et il eut à souffrir de leurs morsures qui rendaient douloureux sa langue et son palais.

Il arriva dans une vallée où les ptarmigans de rocher se levaient des rebords de rocs et des muskegs avec un bruissement d'ailes et en criant: « ker, ker, ker » Il leur lanja des pierres, mais ne put les atteindre; il posa son bagage et les poursuivit comme vin chat poursuit un moineau. Les rochers aigus coupèrent ses pantalons jusqu'aux genoux, laissant des traces de sang, liais cette douleur était noyée dans celle de la faim. Il se roula dans la mousse mouillée, trempant ses vêtements et se gelant le corps; mais il ne s'en aperçut pas, tant .sa fièvre de faim était grande. Et chaque fois les ptarmigans se levaient, voletaient devant lui, jusqu'à ce que leur « ker, ker, ker » devînt pour lui une moquerie. Il les maudit et tout haut leur rejeta leur propre cri.

Une fois, il rampa sur un oiseau qui devait être endormi; il ne l'aperçut que quand celui-ci se leva de son coin de rocher et lui frappa la figure. Aussi surpris que le ptarmigan lui-même, il tenta de le saisir, et seules trois plumes de sa queue lui restèrent dans les mains. Taudis qu'il le regardait voler, il l'injuria, comme si l'oiseau l'avait ofïensé. Puis il revint sur ses pas et épaula son bagage.

A mesure que le jour avançait, l'homme arriva dans des vallées oii le gibier était plus abondant. Une bande de caribous, forte d'une vingtaine d'animaux, passa à portée de carabine: un supplice de Tantale. Il sentit un désir fou de les poursui\Te, certain de pouvoir les atteindre. Un renard noir vint de son côté, portant un ptarmigan dans la gueule. L'homme cria. C'était un cri terrible, mais le renard, bondissant de frayeur, ne lâcha pas sa proie.

Tard dans l'après-midi, il suivit un ruisseau, laiteux de calcaire, qui courait au travers de minces bouquets épars de joncs. Saisissant ces joncs fermement près de la racine, il tira ce qui ressemblait à une pousse d'oiguon pas plus grande qu'un clou à ardoises.

C'était tendre et ses dents l'entamaient avec un broiement qui promettait quelque chose. Mais les fibres résistantes n'étaient que des filaments filandrexix saturés d'eau et, comme les baies, sans substance aucune. Il rejeta son bagage et alla parmi les joncs sur les genoux et sur les mains, broyant et mâchonnant comme une créature bovine.

Il se sentait harassé et souvent demandait à se reposer, à se coucher et à dormir; mais il était continuellement poussé, non pas tant par le désir de gagner le « pays des petits bâtons » que par la faim. Il chercha, dans les petites mares, des grenouilles et fouilla la terre avec ses ongles pour y trouver des vers, quoiqu'il sût ';ue ni grenouilles ni vei'S n'existî'ient si loin vers le nord.

Il regarda en vain dans chaque mare jusqu'à ce que, vers le crépuscule. il découvrît dans l'une d'elles un poisson solitaire, pas plus gros qu'un véron. Il plongea son bras jusqu'à l'épaule, mais le manqiia. Il le chercha des deux mains et remua la boue laiteuse du fond. Emporté par son ardeur, il tomba dans la mare et se trempa jusqu'à la ceinture. Piiis, l'eau devint trop boueuse pour

lui penuettre de voir le poisson, et il lui fallut attendre qu'elle se fût éclaii-cie.

Il renouvela la poursuite jusqu'à ce que l'eau redevînt trouble. Puis il se décida à changer de tactique: il déboucla son seau de fer-blanc et commença à vider la mare. Tout d'abord, il travailla avec tant d'ardeur qu'il s'éclaboussait et rejetait l'eau si près qu'elle reeoulait dans la mare. Puis il y apporta plus de soin, essayant de rester calme, quoique son cœur battît contre sa poitrine et que ses mains fusseni tremblantes. Mi bout d'une demi-licure, la mare était presque à sec: il n'y restai! plus une tasse d'eau, et il n'y avait pas de poisson.

Il découvrit, parmi les pierres, une crevasse cachée par laquelle celui-ci s'était échappé dans une mare voisine plus grande et qu'il n'aurait pas vidée en un jour et une nuit... S'il avait su, il aurait pu bouclier la fente avec une pierre dès le commencement et aurait attrapé le poisson.

En pensant ainsi il s'affaissa sur la terre humide. Il pleura doucement d'abord, ensuite tout liant, clamant sa plainte à la désolation impitoyable qui l'entourait, et, longtemps, de gros sanglots secs le secouèrent.

Il alluma un feu et se chauffa en buvant des quarts d'eau chaude, puis il installa sou camp sur un rebord de rocher comme il l'avait fait la nuit précédente. La dernière chose qu'il fit fut de voir si ses allumettes étaient sèches et do remonter sa montre. Les couvertures étaient humides et moites. Sa cheville avait dos élancements douloureux; mais tout ce qu'il savait, c'était qu'il avait faim; et, durant son sommeil agité, il l'êva de fêtes, de banquets et de mets présentés de toutes les façons imaginables.

Il se réveilla transi et se sentant mal. Il n'y avait pas de soleil. Le gris du ciel et de la terre était devenu plus foncé et plus profond. Un vent âpre soufflait et les premières bouffées de neige l)lanchissaieut le sommet des collines. Autour de lui, l'air s'était épaissi et avait blanchi tandis qu'il faisait encore bouillir de l'eau. C'était de la neige mouillée, à moitié pluie, dont les flocons étaient larges et fondants. D'abord, ils fondirent dès qu'ils furent en contact avec la terre: mais il en tomba tant que le sol en fut couvert; son feu s'éteignit et sa provision de mousse sèche fut gâtée.

Ce fut pour lui le signal de remettre le bagage sur son dos et de partir, il ne savait pas où.

Il ne songeait pas au « pays des petits bâtons », ni à Pill, ni à la cache sous le canot retourné, près de la rivière Deaso. Il était subjugué par le mot manger. Il était fou de faim. Peu lui importait la direction qu'il prenait pourvu qu'il suivît le fond des petites vallées. Il alla au travers de la neige pour arriver aux baies de muskeg, et c'est à tâtons qu'il atteignit les roseaux et les tira par les racines. Mais tout cela était sans goût et ne le satisfit point. Il trouva une herbe aigre et mangea tout ce qu'il put en trouver, ce qui était peu. car la plante rampante était facilement dissimulée sous quelques pouces de neige.

Ce soir-là, il n'eut ni feu, ni eau ciiaude et se coula sous la couverture pour dormir d'un sommeil agité par la faim.

La neige se changea en pluie froide; il se réveilla maintes fois, la senUiiit toiiîlicr sur sa fleure. Le jour vint, un jour gris et sans soleil. La pluie avait cessé, l'acuité de sa faim avait disparu. Sa sensibilité, en ce qui concernait le désir de manger, s'était émoussée. 11 sentait dans ses entrailles une souffrance sourde et lourde, mais cela ne le tourmentait plus autant. Il était devenu plus raisonnable et, une fois encore, le « pays des petits bâtons » l'intéressait, ainsi que la cache près de la rivière Dease.

II déchira le reste d'une de ses couvertures, en fit des bandes qu'il enroula autour de ses pieds sanglants. Il resserra le bandage de sa cheville blessée et se prépara pour une journée de marche. Lorsqu'il refit son bagage, il hésita longtemps eu regardant le sac trapu de peau d'élan, mais à la fin il le prit avec 1 i.

La niïige avait fondu sous la pluie, et les crêtes des collines seules montraient une blancheur. Le soie'! parut. L'homme parvint à s'orienter; il savait maintcnnn*

qu'il s'était égaré. Peut-être dans son vagabondage des jours précédents avait-il appuyé trop sur la gauche ; il alla donc vers la droite afin de corriger la déviation possible.

Les tiraillements de la faim n 'étaient plus si aigus, mais il constata qu 'il était faible. Il lui fallait s'arrêter souvent pour reprendre haleine; alors il s'attaquait aux baies de muskeg et aux massifs de roseaux.

Sa langue lui parut sèclie, entiée et comme couverte de poils; elle était amèrc dans sa bouche. Sou cœur lui donna de grandes inquiétudes : après quelques minutes de marche, il commençait à battre à grands coups, sans pitié, puis à bondir et à partir dans une série de battements douloureux qui l 'étouffaient.

Au milieu de la journée, il trouva deux petits poissons dans une grande mare. Il était impossible de la vider ; mais, plus cahne maintenant, il réussit à les attraper avec son seau de fer-blanc. Ils n'étaient pas plus longs que son petit doigt, mais il n 'avait pas très faim ; il lui semblait que son estomac s 'était endormi. Il mangea le poisson cru, en le mâchant avec grand soin, car manger était un acte de pure raison: quoique n'en ayant pas le désir, il savait qu'il lui fallait manger pour vivre.

Le soir, il attrapa encore trois poissons, en mangea deux et garda le troisième pour le déjeuner du matin. Le soleil ayant séché des lambeaux de mousse, il put allumer du feu et se réchauffer avec de l'eau. Il n'avait pas fait plus de dix milles ce jour-là: le jour suivant, marchant quand son cœur le lui permettait, il n'en fit pas plus de cinq. Mais son estomac engourdi ne lui donna pas la moindre inquiétude.

Une autre nuit passa. Au matin, étant plus capable de raisonner, il dénoua le lien de cuir qui fermait le sac trapu en peau d'élan. De l'ouverture coula un filet jaune de poudre d'or et de pépites. Il partagea l'or à peu près en deux moitiés, cacha l'une sous un rocher, enfermée dans un morceau de couverture, et remit l'autre dans le sac. Il garda son fusil, car il y avait des cartouches dans la cache, près de la rivière Dease.

Ce fut une journée de brouillard et, ce jour-!à, la faim se réveilla de nouveau en lui. Il était très faible et souffrait de vertiges qui parfois l'aveuglaient. Il n'était pas rare maintenant qu'il chancelât et fît des chutes, et une fois il tomba en plein sur un nid de ptarmigans. Quatre jeunes venaient d'y éclore la veille: des fragments de vie qui palpitaient, de quoi ne faire qu'une bouchée. Il les mangea gloutonnement, les mettant vivants dans sa bouche et les broyant entre ses dents comme des coquilles d'œufs. La mère vola autour de lui en criant; il se servit de son fusil comme d'une massue pour l'assommer, mais elle se maintint hors de portée. Il lui jeta des pierres et par hasard lui cassa une aile; alors elle s'enfuit, voletant, courant, traînant son aile cassée, l'homme à sa poursuite.

Ties petits n'avaient fait qu'aiguiser son appétit. Il sautillait clopin-clopant à cause de sa chevilh», lançait des pierres et parfois jetait des cris rauques. Parfois il allait silencieiix, se relevait, renfrogné et patient, qiiand il était tombé, ou se frottait les yeivx, quand le vertige menaçait de le prendre.

La poursuite le mena dans un terrain marécageux, au fond de la vallée, et il aperçut des empreintes dans la mousse molle. Ce n'était pas les siennes, il voyait cela; ce devait être f-elles de Bill. Mais il ne pouvait pas s'arrêter, car l'oiseau fuyait toujours: il l'attraperait d'abord puis reviendrait pour reconnaître les empreintes.

Il fatigua la bête, mais il se fatigua aussi lui-même. Elle était couchée, haletant sur le côté; lui aussi, couché, haletait à une douzaine de pieds de distance, incapable de ramper vers elle. Et, tandis qu'il reprenait des forces, elle en avait repris aussi, et elle voleta hors de portée au moment où sa main rapace allait l'atteindre. La chasse recommença; la nuit survint et la fugitive s'échappa. Il trébucha de faiblesse et tomba la tête en avant, se coupant la joue, son bagage toujours sur le dos.

Pendant longtemps, il ne bougea plus; puis il roula sur le côté, remonta sa montre et resta couché là jusqu'au matin.

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