PAR JACK LONDON) H
Un autre jour de brouillard... Il ne put retrouver les traces de Bill. Qu'importait ? Il avait trop faim ! Pourtant il se demandait si Bill lui aussi s'était perdu.
La fatigue causée par sa charge devenait trop liarassante: il partagea de nouveau l'or; cette fois, il versa simplement la moitié sur le sol. L'après-midi, il jeta le reste. Il ne lui restait alors qu'une demi-couverture, le seau de fer-blanc et son rifle.
l'ne hallucination commença à le saisir: il était persuadé qu'il lui restait uii.' cartouche oubliée dans le magasin du ritle. Quoiqu'il sût que le magasin était vide, l'hallucination persistait. Pendant des heures il la combattit, puis ouvrit son arme et se convainquit qu'elle était vide. Le désappointement fut aussi amer que s'il avait réellement espéré y trouver une cartouche.
Il poursuivait sa marche depuis une demi-heure, lorsque l'hallucination se représenta. 11 lutta de nouveau ; il lui fallut ouvrir une fois encore le rifle rien que pour se convaincre. Par moments, -son esprit errait au loin ; il continuait à marcher, en pur automate, tandis que des illusions étranges et des lubies lui dévoraient le cerveau comme des vers. Jlais ces excursions hors de la réalité étaient de courte durée, car les morsures de la faim l'y rappelaient sans cesse.
Il fut tiré d'une de ces rêveries par un spectacle qui le fit s'évanouir. Il tourna sur lui-même et chancela comme un homme ivre qui se retient de tomber. Devant lui, il y avait un cheval. Un cheval ! Il ne pouvait en croire ses yeux, car ils étaient voilés d'un épais brouillard troué de points de lumière brillants. Il les frotta furieusement pour rendre sa vision plus claire et vit non un cheval, mais un grand ours brun. L'animal l'étudiait avec une curiosité belliqueuse.
L'homme avait presque épaulé sa carabine avant de revenir à la réalité ; il l'abaissa et tira son couteau de chasse de la gaine ornée de perles qui était à sa hanche. Devant lui, il y avait de la viande... la vie ! Il glissa son pouce le long du fil de la lame : elle était bien aiguisée. Jlais son cœur recorameut-a ses battements, ses palpitations et ses bonds fous; un cercle de fer semblait lui presser le front: le vertige lui montait au cerveau.
Son courage désespéré fut chassé par un grand remous de peur: faible comme il était, que ferait-il si l'animal l'attaquait? Il se redressa de toute sa hauteur, serrant son couteau, les yeux cloués sur l'ours. Celui-ci, gauchement, fit deux pas en avant, se mit sur ses pattes de derrière et essaya un grognement. Si l'homme s'enfuyait, il le poursuivrait; mais l'homme ne s'enfuit pas; il était maintenant animé du courage de la frayeur; lui aussi grognait, sauvagement, terriblement, donnant une voix à la peur qui est sœur de la vie et qui repose enroulée autour des racines les plus profondes de l'existence.
L'ours s'éloigna de côté, grognant des menaces, étonné de cette créature mystérieuse qui apparaissait, debout et sans peur. Mais l'homme ne bougea pas; il se tint comme une statue jusqu'à ce que le danger fût passé; alors il se mit à trembler et tomba sur la mousse humide.
Il se remit, et se remit en marche, en proie maintenant à une autre frayeur. Ce n'était pas l'effroi de mourir passivement du manque de nourriture, mais bien la peur d'être anéanti violemment, avant que la faim eût détruit le dernier souffle qui en lui soutenait le désir de vivre. Il y avait les loups: leurs hurlements traversaient la désolation et semblaient tisser l'air même en un voile menaçant, si tangible que l'homme se surprit, les bras en l'air, le repoussant loin de lui comme les parois d'une tente abattue par le vent.
De temps à autre, les loups traversaient son chemin en troupes de deux et de trois; mais ils passaient à distance. Ils n'étaient pas en nombre suffisant; d'ailleurs ils chassaient le caribou (jui ne se bat pas, tandis que cette étrange créature qui marchait debout aurait pu griffer et mordre.
Copyri^t by Tack London, 191J
Tard dans l'après-midi il trouva des os épars, à l'endroit où les loups avaient tué: ces restes avaient été une heure auparavant un veau caribou, beuglant, courant et plein de vie. 11 regarda les os nettoyés et polis, encore rosés des cellules de vie qui n'étaient pas encore mortes. Etait-ce possible qu'il pût en être ainsi fait de lui avant que le jour s'achevât? Ainsi était la vie: une chose vaine et fugitive; ce n'était que la vie qui faisait souffrir; il n'y avait pas de souffrance dans la mort. Mourir, c'était dormir; c'était la fin, le repos. Alors pourquoi n'était-il pas satisfait de mourir?
Mais il ne songea pas longtemps. Il était assis dans la mousse, im os dans la bouche, suçait les bribes de vie qui le coloraient d'une teinte légèrement rose. Le goût agréable de viande, à peine prononcé et fugitif comme un souvenir, le rendit Fou. Il ferma les mâchoires sur l'os et broj'a: parfois l'os se brisait, parfois c'étaient ses dents. Puis il brisa les os entre des pierres, les moulut en une bouillie et les avala. Dans sa hâte, il se broya les doigts, et, malgré cela, p\it s'étonner du fait (lue ses doigts ne le faisaient pas beaucoup souffrir.
...Vinrent des .jours terribles de neige et de pluie. 11 ne savait plus quand il avait campé, quand il avait levé le camp; il voyageait la nuit autant que le jour. Il se reposa chaque fois qu'il tomba, se traîna en avant chaque fois que la vie mourante qui était en lui se rallumait et brûlait un peu plus. En tant qu'homme, il ne luttait plus; c'était la vie qui en lui ne voulait pas cesser et qui le poussait de l 'avant. Il ne souffi'ait pas ; ses nerfs étaient devenus émoussés, paralysés, tandis que son cerveau était rempli de visions étranges et de rêves délicieux.
Cependant il suçait et mâchait les os broyés du veau caribou dont il avait ramassé et emporté les plus petits débris. Il ne traversa plus ni collines, ni monts, mais automatiquement suivit \m grand fleuve qui coulait dans une vallée large et peu profonde. Il ne vit ni le fleuve, ni la vallée; il ne vit rien, sinon des visions. Son âme et son corps se traînaient côte à côte et cependant séparés l'im de l'autre, tant le fil qui les unissait était ténu.
Il .se réveilla, sain d'esprit, couché sur le dos, au rebord d'un rocher. Le soleil brillait clair et chaud. Au loin, il entendit le beuglement de veaux caribous. Il se souvenait vaguement de pluie, de vent et de neige; mais il ne savait pas s'il avait été battu par la tempête durant deux jours ou deux semaines.
Fendant quelque temps, il resta couché sans mouvement; le gai soleil l'inondait, pénétrant de sa chaleur son coi-ps misérable. Une belle journée, pensa-t-il. Peut-être arriverait-il à se reconnaître. D'un effort pénible il roula sur le côté. .Au-dessous de lui coulait une rivière large et lente; son étrangeté l'embarrassa. Il la suivit doucement des yeux, se déroulant, avec de larges détours, parmi les monts nus et froids, plus nus. plus froids et plus bas que les monts qu'il avait rencontrés jusqu'alors.
Lentement, délibérément, froidement, et sans montrer plus qu'un intérêt pas- .sager, il suivit le cours de la rivière étrange vers la ligne d'horizon et la vit se déverser dans une mer brillante et éclatante. Il restait sans émotion: cela était bizarre, pensait-il; était-ce une vision ou un mirage? Plutôt une vision, un jeu de son esprit déséquilibré. Cette idée se confirma lorsqu'il vit un bateau à l'ancre, au milieu de la mer resplendissante. Il ferma les yeux pendant un moment, puis les rouvrit. Chose curieuse, la vision persistait; pourtant, non, ce n'était pas curieux: il savait qu'il n'y avait ni mers ni bateaux au cœur du pays stérile, tout comme il ;)vait su qu'il n'y avait pas de cartouches dans le rifle vide.
Il entendit un grognement derrière lui, une sorte de soupir ou de toux à demi étranglée; il roula sur l'autre côté, très doucement, à cause de sa faiblesse excessive. Il ne put rien voir tout près, mais il attendit patiemment. De nouveau il entendit le grognement et la toux ; il aperçut alors la tête grise d'un loup, une sillinuette entre deux rochers ébréehés, à moins de vingt pieds de lui. Les oreilles pointues n'étaient pas si droites qu'il les avait \'ues chez les autres loups; les yeux
étaient chassieux et veinés de sang ; la tête semblait pendre mollement et sans volonté. L'animal clignotait continuellement sous le soleil, et semblait malade : tandis qu'il regardait, la bête renifla et toussa de nouveau.
Cela au moins était réel, pensa-t-il ; il se retourna afin de voir la réalité dn monde que la vision lui avait cachée. Mais la mer brillait encore dans le lointain et le vaisseau se voyait clairement. Etait-ce la réalité après tout ? Il ferma les yeu.\ pendant longtemps, pensa, puis il comprit. Il avaic marché dans la direction nordest, s 'éloignant de la chaîne de Dease et allant dans la vallée Coppermine. Cette mer éblouissante, c'était l'océan Arctique; ce bateau était un baleinier qui s'était égaré bien à l'est de l'embouchure du Mackenzie et qui était ancré dans le golfe du Couronnement. Il se rappelait la carte de la Compagnie de la baie d 'Hudson, qu'il avait vue il y a longtemps... Tout était clair maintenant.
Il se mit sur son séant et appliqua son attention aux choses du présent. Il avait usé complètement les morceaux de couverture qui le chaussaient, et ses pieds étaient en lambeaux. Sa dernière couverture était partie; rifle et couteau man(|uaient tons deux. Il avait perdu son chapeau quelque part ainsi que les allumettes qui étaient dans la coifTe; mais celles qu'il gardait contre sa poitrine étaient à l'abri dans sa blague à tabac et dans le papier huilé. 11 regarda sa montre: elle marquait onze heures et marchait encore; évidemment il n'avait pas oublié de la remonter.
Calme et maître de lui, quoique étant extrêmement faible, il n'éprouvait aucune sensation de douleur. Il n'avait pas faim; la pensée de manger ne lui était même pas plaisante, et tout ce qu'il faisait n'était fait que par sa raison seule. 11 déchira les jambes de ses pantalons jusqu'aux genoux et s'en enveloppa les pieds. D'une manière ou de l'autre, il avait réussi à gai-der son seau de fer-blanc. Il allait avoir de l'eau chaude avant d'entreprendre ce qui lui seml)lait devoir être un voyage terrible vers le navire.
Ses mouvements étaient lents; il tremblait, comme pris de paraly.sie; lorsqu'il commença à ramasser de la mousse sèche, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes. A plusieurs reprises il essaya, puis se contenta de se traîner sur les mains et les genoux. Une fois, il se traîna du côté du loup malade. L'animal se dérangea de son chemin tout en léchant ses babines d'une langue qui semblait avoir à peine la force de se replier. L'homme remarqua que, contre l'ordinaire, la langue n'avait pas la rougeur de l'état sain; d'un brun jaunâtre, elle semblait sèche et couverte d'un mucus rugueux.
Après avoir bu uu quart d'eau chaude, l'homme constata qu'il lui était possible de se tenir debout, même de marcher autant qu'un moribond peut le faire. Presque à chaque minute, il était obligé de se reposer; ses pas étaient faibles et incertains, comme l'étaient ceux du loup qui le suivait; et, lorsque la mer brillante disparut dans l'obscurité, il ne s'en était rapproché que de quatre milles.
Pendant la nuit, il entendit la toux du loup malade et de temps à autre le beuglement des veaux caribous. Ceux-là représentaient la vie pleine de santé; mais il savait bien que le loup malade s'attachait aux pas de l'homme malade dans l'espoir (|ue l'homme mourrait le premier. Le matin, en ouvrant les yeux, il remarqua en efTet le loup qui le regardait avec des yeux envieux et affamés. La bête se tenait accroupie, la queue entre les jambes, comme un chien misérable et triste: elle grelottait dans le vent glacial du matin, et, sans force, montrait les dents quand l'homme lui parlait d'une voix cjui ne s'élevait qu'à un chuchotement rauque.
Le soleil se leva brillant, et jx^ndant toute la matinée l'homme, ciiaucelant et tombant, alla dans la direction du navire qui était toujours là sur la mer étincelante. Le temps était parfait; c'était le court été indien des hautes latitudes. Cela pouvait durer une semaine: demain ou après-demain cela pouvait changer.
Dans l'après-midi, il rencontra des traces: celles d'un autre homme qui n'avait pas marché, mais qui s'était traîné à quatre pattes. Il pensa que cela aurait pu ^tre Bill, mais il y songea d'une façon vag\ie et désintéressée. Il n'avait aucune
curiosité; de fait, réinotion et les sensations l'avaient abandonné. Dès lors, il n'était plus sensible à la souffrance; estomac et nerfs s'étaient endormis. Pourtant la vie qui était en lui le poussait en avant : lui était très fatigué, mais elle refusait de mourir. C'était parce qu'elle refusait de cesser qu'il mangeait encore des muskegs, des baies et des petits poissons, buvait de l'eau chaude et avait l'œil sur le loup malade.
Il suivit la trace de l'autre homme qui s'était traîné et arriva bientôt à la fin... quelques os fraîchement nettoyés dans un endroit où la mousse imbibée était marquée par les pattes d'une troupe de loups. Il vit un petit sac trapu de peau d'élan, le frère du sien, que les dents aiguës avaient déchiré. Il le ramassa quoique son poids fût presque trop lourd pour ses doigts faibles. Bill l'avait porté jusqu'à la fin, ha, ha! C'est lui qiii pourrait rire de Bill: il survivrait et emporterait le sa ■■ .iusqu 'ail bateau sur la mer éclatante. Sa joie était rauque et horrible comme un cri de corbeau, et le loup malade hurlant lugubrement se joignit à lui. L'homme cessa tout à coup. Comment pouvait-il rire de Bill si cela était Bill, si ces os si blancs, rosés et propres, étaient Bill ?
Il se détourna: Bill l'avait abandonné, mais il ne voulait pas prendre l'or ni sucer les os de Bill. Bill cependant aurait fait cela, pensa-t-il, si les rôles avaient été intervertis.
Il arriva à une mare. S 'étant baissé pour chercher des poissons, il rejeta sa tête eu arrière comme s'il avait été piqué. Il avait vu son visage reflété. C'était si horrible que sa sensibilité se réveilla assez longtemps pour être frappée par le spectacle. Il y avait trois poissons dans la mare qui était trop grande pour être vidée, et après plusieurs vaines tentatives pour les attraper dans le seau de fer-blanc, il y renonça. Il craignait, à cause de sa grande faiblesse, de tomber et de se noyer. C'est pour cette même raison qu'il ne s'aventura pas sur la rivière, qu'il aurait pu descendre en enfourchant im des nombreux troncs d'arbres qui se trouvaient dans les anses de sable.
Ce jour-là, il avait diminué de trois milles la distance entre lui et le navire. Le jour suivant, de deux, car il rampait maintenant comme Bill avait rampé ; et à la tin du cinquième jour il calcula que le navire était encore éloigné de sept milles. Pourrait-il seulement faire un mille par jour?... Cependant l'été indien durait: l'homme continua de se traîner et de s'évanouir, tour à tour, et toujours le loup malade toussait et reniflait sur ses talons.
Ses genoux étaient à vif comme ses pieds, et quoiqu'il les eût entourés de h ehemi.se qu'il avait eue sur le dos, il laissait derrière lui une trace rouge sur la mousse et sur les pierres. Une fois, regardant en arrière, il vit le loup qui léchait, affamé, ses traces sanglantes, et comprit clairement quelle allait être sa fin, à moins qu'il ne pût lui-même avoir le loup.
Alors commença une tragédie farouche comme jamais il n'y en eut: un homme malade qui se traînait, un loup malade qui boitait, — deux créatures traînant leurs carcasses mourantes au travers de la désolation, l'une à la poursuite de la vie de l 'autre.
Si le loup avait été plein de santé, l'homme ne s'en serait pas tant soucié; mais la pensée d'aller nourrir le ventre de cette chose dégoûtante et presque morte lui répugnait.
Son esprit avait commencé à battre la campagne et à être inquiété par des hallucinations, tandis que les intervalles lucides devenaient plus rares et plus courts.
Une fois, un sifflement à son oreille le réveilla d 'un évanouissement. Le voyant remuer, le loup reculn. ridicule de faiblesse. Mais cela ne l'amusa point; il n'était même pas effrayé, car il était trop bas pour cela.
Sou esprit s'étant toutefois éclairci, il se coucha et réfléchit. Le navire n'était pafl à plus de quatre milles; il pouvait le voir bien distinctement quand il chassait
Il suivit la trace d? l'autre homme qti s était traîné, et arriva bientôt à la fin... quelqyr or fralchemrnt nettoyés...
le brouillard qui était devant ses yeux: il pouvait voir la voile blanche d'un petit bateau qui coupait la blancheur de la mer éblouissante. Mais jamais il ne pourrait se traîner pendant ces quatre milles. Il le savait et. malgré cela, restait calme. Il savait qu'il ne pourrait pas se traîner un demi-mille, et pourtant il voulait vivre: il n'y avait pas de raison pour qu'il mourût après avoir tant supporté. Le destin exigeait trop de lui; mourant qu'il était, il refusait de mourir. C'était pure folie peut-être, mais, même entre les griffes de la mort, il la défiait.
Il ferma les yeux et se recueillit avec une précaution infinie. Il se raidit atiu de se maintenir au-dessus de cette langueur qui léchait comme une marée montante toutes les profondeurs de son être. C'était bien une mer qui montait et montait et noyait sa conscience petit à petit. Parfois, il était presque submergé, nageant dans l'oubli, d'une brassée qui faiblissait; puis, par une étrange alchimie de son âme. il trouvait une autre bribe de volonté et nageait avec plus de force.
Couché sur le dos, sans mouvement, il pouvait entendre, se rapprochant douciment, de plus en plus, en un laps de temps qu' lui semblait interminable, l'aspiration et la respiration du loup malade. Pourtant il ne bougea pas. La bête était à son oreille: la langue rude et sèche râpa sa joue. Il jeta les mains en avant ou du moins subit la volonté de les jeter en avant; ses doigts étaient recourbés comme des griffes, mais ils se fenuèrent dans le vide.
L'agilité et la certitude demandent de la force, et l'homme n'en avait point.
La patience du loup était terrible ; celle de l 'homme ne l 'était pas moins. Pendant une demi-journée, il resta couché, sans mouvement, luttant inconsciemment, attendant la chose qui voulait se nourrir de lui et que lui voulait manger. Parfois la mer d'oubli montait autour de lui et il rêvait de longs rêves; mais au travers de tout, éveillé ou rêvant, il attendait toujours l'haleine poussive et la caresse rude de la langue.
Il n'entendit pas l'iialeine et glissa doucement d'un rêve à la sensation de la langue sur sa main. Il attendit. Les dents pressèrent doucement. La pres.sion augmenta: le loup donnait les derniers restes de sa force en s 'efforçant d'enfoncer ses dents dans la nourriture qu'il avait attendue depuis si longtemps. Jlais l'homme lui aassi avait attendu longtemps, et la main lacérée se ferma sur la mâchoire.
Doucement, tandis que le loup luttait sans force, et que la main saisissait faiblement, l'autre main se traîna pour une prise. Cinq minutes après, tout le poids du corps de l'homme était sur le loup. Les mains n'avaient pas assez de force pour étouffer le loup, mais l'homme avait la bouche pressée contre la gorge de la bête et sa bouche était pleine de poils. Au bout d'une demi-heure, l'homme avait la sensation de quelque chose de tiède qui coulait dans sa gorge. Ce n'était pas plaisant. C'était comme du plomb fondu qu'on forçait dans son estomac, que sa volonté .seule y forçait. Plus tard l'homme roula sur son dos et dormit.
Il y avait à bord du baleinier If Bedford une expédition scientifique. Du pont, les observateurs remarquèrent un objet étrange sur le rivage; cela descendait la plage vers l'eau. Ils ne purent classifier l'objet, et, comme ils étaient des hommes de science^ ils montèrent dans la ciialoupe qui était amarrée le long du navire et débarquèrent afin de voir. Et ils virent quelque chose de vivant qu'on pouvait à peine appeler un lionunc: c'était aveugle et inconscient. Cela remuait par terre comme un ver monstrueux. La plupart de ses efforts étaient vains, mais persistants; cela se tordait, se tortillait et avançait peut-être de vingt pieds par heure.
Trois semaines plus tard, l'homme était étendu dans une des couchettes du baleinier et racontait avec des larmes sur ses joues creuses qui il était et ce qu'il
t8 L'ILLUSTRATION
avait souffert. Il parla aussi d'une façon incohérente de sa mère, de la Californie du Sud si ensoleillée et d'une maison parmi les orangers et les fleurs.
Peu de jours après, il était à table avec les hommes de science et les officiers du bord. Il dévorait des yeux toute cette nourriture et la regardait, avec anxiété, disparaître dans la bouche des autres. Alors que chaque bouchée était avalée, ses yeux prenaient une expression de regret profond. Il avait toute sa raison; pourtant il haïssait ces gens pendant les repas. La crainte que les vivres ne dureraient pas le poursuivait. Il demanda au cuisinier, au boy de la cabine, au capitaine, dfs renseignements sur les provisions du magasin. Ils le rassurèrent maintes fois, mais il ne pouvait pas les croire et trouva des raisons pour fureter dans la cambuse afin de vérifier de ses propres yeux.
On remarqua que l'homme devenait gros; chaque jour il engraissait visiblement. Les savants hochèrent la tête et firent des théories. Ils rationnèrent l'homuie à ses repas ; mais cependant sa ceinture augmentait et se gonflait d 'une façon prodigieuse sous sa chemise.
Les marins souriaient : ils savaient, et, lorsque les savants surveillèrent l'homme, ils surent aussi. Ils le virent aller à l'avant, le déjeuner fini, accoster un marin, la main tendue, comme un mendiant. Le marin sourit et lui passa un morceau de biscuit de mer. Il le saisit, le regarda comme un avare regarde de l'or, et le cacha dans son sein. Les autres marins, tout en riant de lui, donnèrent de pareilles aumônes.
Les hommes de science furent discrets et le laissèrent tranquille, mais ils examinèrent sa couchette en secret. Elle était tapissée de biscuits: le matelas en était bourré; chaque crevasse, chaque coin en était rempli. Pourtant, il avait toute sa raison. Il prenait ses précautions contre une autre famine possible, voilà tout. Les savants dirent qu'il en guérirait, et cela lui passa avant que la chaîne de l'ancre du Bedford ne grinçât dans la baie de San Francisco.
— Je vais vous dire ce que nous allons taire: nous allons jouer ça aux dés.
— A votre idée, alors; moi, ça me va! répondit l'homme à qui cette proposition venait d'être adressée.
Fuis, se tournant vers l'Indien Innuite, tout tauné, tout ravagé, qui raccommodait des raquettes de neige dans un coin de la cabane, il l 'interpella d'une voix joyeuse et rude tout à la fois :
— Hé là! toi, Billebedam, sauve- toi jusqu'à la cahute d'Oleson, comme un brave garçon, et demande-lui de nous prêter ses dés et son cornet. Ne perds pas de temps.
Cette soudaine requête, tombée comme une bomlx^ au milieu de graves discussions relatives aux salaires des hommes travaillant sur le placer, ainsi que sur la (luestion du bois et des provision.s. surprit quelque peu le placide Billebedam. Il était encore de bon matin, d'autre part, et Billebedam, pourtant accoutumé depuis quatre hivers aux étranges façons des gens qui avaient, petit à petit, envahi ce territoire vierge, n'avait jamais ^•u de <i white men )i du calibre de l'entfield et d 'Hutchinson jouer aux dés av;uit la fin de la journée. ]\Tais sa face resta impassible, comme celle de tout bon Indien du Yulvon. II enfila ses mitaines et sortit dans le grand froid.
Bien que le réveille-matin marquât neuf heures, il faisait encore nuit dehors. La cabane de troncs de sapin était éclairée de deux chandelles enfoncées dans des goulots de bouteille à whisky et posées au milieu d'une petite table aux planches dressées à la hache. Quelques assiettes de fer-blanc, grasses des reliefs du « breakfast », entouraient les rudimentaires candélabres habillés d'innombrables stalactites de suif. La petite chambre, qui composait toute l'habitation, se révélait aussi mal tenue que la table. A un bout, contre la nuiraille aux interstices bouchés dt glaise et de mousse, deux couchettes de toile, l'une au-dessus de l'autre, suppor talent tout lui désordre de couvertures et de fourrures, attestant du hâtif lever de; hôtes.
Lawrence Pentfield et Corry Hutchinson étaient deux millioruiaircs du Klon dike de 1898, bien que n'en ayant pas le moins du monde l'apparence! Vous les cassiez tout ausi bien pris pour des bûcherons du Montana ou des ouvriers du mil riad Union-Pacific. Cependant, par le jour blafard qui commençait à poindre, dams le creux d'une étroite vallée, à leurs pieds, et sur la surface même d'un rui.sscau gelé à bloc, on pouvait compter beaucoup de trous noirs, surmonfé.s de treuils. Quarante hommes travaillaient dans le fond de ces puits et remontaient à chaque minute le gravier « payant » et les pépites d'or, à pleins seaux. On payait ces ouvriers quinze dollars par jour en leur as.surant abri et nourriture. Des milliers et des milliers de dollars d'or pur étaient ainsi grattés, égrntignés. des parois glacées, et tout cela appartenait à Pentfield et à Hutchinson, « rois du Bonanza ».
Pentfield, silencieux depuis un instant, empila .soudain l'une sur l'autre les assiettes sales qui rendirent un S(Ui de IVrraillr; puis il se mit à battre avec ses poings maigres, sur le bois de la table, une sorte de « tattoo » africain, à temps
Cofqrrighl by tack I.oïKlon, 191
pressés, tout en regardant fixement devant lui. Hutchinson, de son côté, moucha l'une des chandelles du pouce et de l'index, sans trop savoir ce qu'il faisait.
— By Jove ! Je voudrais bien que nous puissions nous en aller tous les deux ! s 'exclama-t-il tout à coup.
Pentfield posa sur lui un regard sévère.
— Si votre sacrée obstination ne venait pas toujours se mettre en travers des choses, dit-il, il y a longtemps que ce maigre détail serait réglé ! Tout ce que vous avez à faire, entendez- vous, c'est d'atteler les chiens et me flanquer votre caanp! C'est à vous que cela revient de droit. Je surveillerai bien la mine tout seul. Et, l'année prochaine, ce sera à mon tour d'aller un peu voir le monde civilisé.
— Mais pourquoi donc partirais-je, moi? rétorqua Hutchinson. Personne ne m'attend...
— • Pardon : vos parents, dit brusquement Pentfield.
— Comme vous, alors; avec cette différence que je n'ai pas de fiancée, cher Lawrence.
Pentfield leva les épaules.
— En tout cas, elle peut attendre, dit-il.
— Pauvre chose ! Elle a attendu deux ans, pas moins...
— Bah ! Une autre année ne la vieillira pas au point de la rendre méconnais- Babl'^.
— Trois ans. Cela fera trois ans ! Réfléchissez-y. mon vi^ux. Trois ans dans ce coin de la terre, dans ce damné coin de tristesse, de privations, de misères sans noms!
Hutchinson, ce disant, leva un bras en l'air et articula une sorte de grognement qui fit sourire Pentfield malgré lui.
Corry Hutchinson était de quelques années plus jeune que son partenaire. Il avait tout au plus vingt-six ans. Son visage aux traits réguliers, énergiques, reflétait une visible ardeur de vivre. On sentait que cela avait dû lui être dur de se faire à la farouche et monotone existence des cliercheurs d'or de l'arctique. Pentfield. sans doute, devait avoir plus de force d'âme; il prit une voix menue et railleuse pour exaspérer encore la véhémence d 'Hutchinson :
— Mon cher, j 'ai rêvé, l 'autre nuit, que j 'étais à Sau-Prancisco, chez Zinkand. L'orchestre jouait une valse langoureuse; on entendait le choc cristallin des verres à haut pied; la salle où je me trouvais était pleine de rires, de belles toilettes, de belles épaules; j'étais en frac et je commandais au maître d'hôtel, obséquieusement penché vei-s moi... devinez un peu quel menu? Des œufs, monsieur, des œufs frits à la poêle, des œufs brouillés, des œufs aux pointes d'asperges, des œufs de toutes les manières, et je les engloutissais au fur et à mesure de leur apparition !
— Tonnerre! éclata Hutchinson, mais vous n'avez donc pas eu le bon sens d'ordonner, avec cela, im énorme steak, bien à point, avec deux ou trois sortes de salades, et des oignons vei'ts, et des radis, et des raves à peau noire dans lesquelles les dents enfoncent avec un petit crissement?
— Si, si ! vous pensez bien que j 'avais commandé tout cela, mais je me suis réveillé avant qu'on les apporte, répliqua Pentfield.
Sur ces mots, il décrocha un vieux banjo qui pendait près du poêle, sous deux carabines, et se mit à en pincer les cordes avec beaucoup de minutie.
— Oh! je vous en prie! supplia Hulchin.son, ue jouez pa,s cette ballade, voua me rendriez fou !
Pentfield jeta le banjo sur l'un des lits et chantonna à mi-voix, les yeux clos:
Entends mon murmure luxurieux... Je suis Ce vers quoi le Faible, sans l'avouer, aspire; Je suis le Souvenir et ^e suis le Tourment; Je suis la Ville!
Je suis t«ut oe qui se ment, le soir, dans les lumières. Fleurs, habits noirs, diamants, sourires d'amour...
A suivre.