‹ L'amour de la vieChapitre 3 sur 3 · FAR JACK LONDON · texte numérisé non relu

FAR JACK LONDON

Hutchinson avait attiré un tabouret et s'était affalé sur la table, la ligure cachée dans l'angle de son coude. Il lui sembla qu'on grattait à la porte. Il releva la tête. Un grand nuage blanc de froid entrait du dehors. Dans cette vapeur glacée apparut Billebedam qui posa près de lui cinq dés et un crasseux étui de cuir en disant :

— I'm beaucoup froid. Olcson parlé moi. Um dit Yukon gelé hier soir.

— Vous entendez cela, vieux fellow! s'écria Pentfield en tapant sur l'épaule de son compagnon. Allons-y doue ! Celui qui gagne prend le sentier pour le pays de Dieu dès demain matin. Le Yukon est pris. On peut voyager en traîneau jusqu'à Skagwaj' où l'on ne manquera pas de trouver un des confortables steû:uers de la Pacific Coast Company.

Il introduisit les dés dans le cornet et les secoua.

— D'abord, qii 'est-ce que noiLS faisons? Poker d'as pui* et simple?

— Poker d'as pur et simple, approuva Hutchinson.

— Tirons.

Pentfield lauça un dé, à la main, et amena sept. Le même essai, par Ilutchinson, donna une dame.

— A vous, Corry, dit Pentfield, cependant qu'il bourrait sa pipe avec de grosses lamelles de tabac en plaque, coupées au canif.

Les dés roulèrent sur la table rugueuse.

— Une paire aux rois, un valet, un sept ! annonça Hutchinson. Lawrence, vous ferez sortir beaucoup mieux que on, j'en suis sûr!

En joueur rompu à ce jeu, d'un élégant mouvement du poignet, Pentfield étala un dix et quatre rois.

— La première manche à vous, partner, et l'honneur de continuer.

Un gi-and silence se fit. Sur un signe de Pentfield, l'Indien lui présenta une courte tige de fer doni l'extrémité avait rougi dans le poêle; on entendit deux ou trois puissants smack... smack..., le grésillement du tabac, puis Lawrence rendit précautionneusement le tisonnier au vieil Innuite.

De son même geste de tout à Ilieure il lança les dés. La main donna quatre huit et as.

— Très beau, murmura Corrj' en rassemblant le jeu.

Il secoua longuement l'étui dans tous les sens, la paume de sa main bouchant l 'orifice.

— Allez donc ! dit Pentfield, impatienté.

Le joueur versa lentement le contenu du cornet.

— Cinq as ! annonça-t-il, calmement. A moi la seconde. Egalité. La belle, maintenant.

Corry Hutchinson exhala un soupir et sema les dés d'un seul coup. Il y avait valet, trois rois et as, mais cet as se tenait en équilibre sur un angle, retenu dans une anfractuosité de la table.

— Cassé! s'écrièrent-ils presque ensemble. A refaire!

Le joueur, cette fois, prit son temps, remua doucement les cubes d'ivoire à sept ou huit reprises et les laissa tomber dans un espace restreint.

— Oh! là! s'exclama Pentfield; diable! cinq rois! quelle extraordinaire veine: C'est vous qui partez, old chap!

Et il tendit sa main rugueuse à Hutchinson, par-dessus la table. Mais l'autre lui repoussa le bras:

— Pas du tout ! Je vous en prie, jouez à votre tour ! Vous pouvez amener mieux ou faire dead-heat avec moi. Allons!

D'un mouvement nerveux, Pentfield envoya tout le poker sur la table. Un dé tomba à terre. Il recommença.

Cf fut un coup pitoyable: un neuf, trois sept, un huit...

Le perdant eut aussitôt im nei-veux accès de rire. Corrj' le regarda avec effare-

CopyriKhl

ment. Mais ce fut court. Pentfield revint vers son ami et posa sur ses épaules deux mains brûlées par les intempéries boréales, mais de forine aristocratique.

— Allons, lui dit-il en le regardant dans les yexix, ne protestez pas, Corry ; je devine tout ce que vous pensez, à cette minute. Que vous resteriez bien à ma place et me laisseriez partir, hein? Oui... ne dites rien. Vous avez vos vieux parents à visiter à Detroit et cela règle la question. De plus, vous pouvez faire pour moi exactement ce que j'aurais voulu faire moi-même si le sort m'avait désigné...

Dans le regard des deux hommes un éclair s'échangea. Hutchinson souriait.

— Exactement, dit Pentlield, c'est cela... Vous la ramènerez avec vous, sans autre cérémonie. Nous nous marierons à Dawson, voilà tout. C 'est évidemment moins « select « que San- Francisco, mais...

— Un instant ! interrompit Corry Hutchinson. Je n'y avais pas songé... Sera-t-il très convenable que je l'amène, comme cela, dans ce camp?... Nous ne .sommes pas frère et sœur; je ne l'ai jamais vue. Et de voyager ensemble... Naturellement, je suis un homme d'honneur; ensuite, j'ose le croire, votre meilleur ami. Mais, enfin... les gens sont si stupides...

Ici, Pentfield prononça un tei-rible juron signifiant — au moins — qu'il avait autant souci de l'opinion des gens que de ce qui se passait chez le diable.

— C'est fort joli, Lawrence, et tous mes compliments ! Mais si vous vouliez être un peu plus civil, et me faire la faveur de me laisser parler en paix un moment, voua apprendriez que la chose la plus plausible en même temps que la plus loyale que je puisse faire en une telle occurrence, c'est vous envoyer au Sud cette année. L'année prochaine est seulement à un an de distance, comme on dit, et alors je pourrai prendre l'essor, à mon tour.

— Je ne le veux pas, Corry, mon cher ami. C 'est catégorique. Il est inutile que vous insistiez. Je rougirais de honte à chaque fois que je penserais à vous, trimant comme un mercenaire, ici, à ma place !

Soudain il eut un petit sursaut du corps comme un homme que vient de frapper une lumineuse idée. Il extirpa de sa couchette, après en avoir bousculé les couvertures et les peaiix de loup, un vieux bloc-notes et quelques enveloppes froissées. Puis il prit une plume et un encrier sur une étagère et, s 'asseyant à la table, écrivit une dizaine de lignes rapides.

— Voici qui simplilic tout, fit-il. Remettez cette lettre à son adresse. Hutchinson prit la feuille ouverte et lut chaque mot avec soin.

— Comment savez-vous que son frère consentira à l'accompagner dans ce dur voyage? demanda- t-il.

— Oh ! il le fera pour moi, — et pour sa sœur, affinua Pentfield. Vous savez, c'est un tenderfoot, un peu ni'ïaud et timide, et je ne l'aurais pp* confiée s ]v} f-eul. Mais, avec vous comme chef de route, je sais que tout ira en fort beau style. Donc, pour commencer, vous irez la rencontrer et la préparer à ce petit événenient de sa vie. Ensuite, vous partirez d'un pied leste chez votre maman, dans le Michigan; et, quand vous en reviendrez, la sainte famille sera prête à prendre le paouebot. Vous l'aimerez comme votre sœur, du premier coup, vous verrez, je le sais! Elle charme tous ceux qui l'approchent.

Ce disant, il tira sa montre, un chronomètre d'or portant ses initiales serties de pierres fines, et, d'une pression du pouce, ouvrit l'une des cuvettes. Une photographie de ten chaud en ornait le fond. Corry Hutchinson la contempla avec admiration, par-dessus l'épaule de Pentfield.

— Elle se nomme Mabel, dit celui-ci, d'une voix lente. Aussitôt que voua débarquerez à Frisco, hélez un cab et dites tout simplement au cabby. « Chez le juge Holmes, Myrdon Avenue. » Vous .v serez mené directement... El, pendant nue j'y pense, continua Lawrence Pentfield, ce ne serait pas une idée si bête, qu'en pensez-vous, de m 'acheter quelques petites choses...

— Un homme marié doit avoir son outfit, déclara sentencieusement Corry.

— Evidemment! Il va nous falloir des nappes, des serviettes, des draps, des oreillers, que sais-je encore! Enfin vous lui deuianderez le détail... Aussi un beau service de porcelaine fine à filets d'or... Je vous ouvre un crédit d'un vingtaine de mille dollars. Prenez bien tout ce qu'il faut. Vous fréterez le tout par steamer et nous pourrions avoir cela à Dawson, en juillet prochain, par les steamboats de ri%aere... A moius que vous ne voyiez intérêt à ce que tout le lot passe par la Behring?... AIi ! et puis, qu'est-ce que vous diriez d'un piano?

Hutchinson trouva que c'était indispensable. Ses appréhensions s'étaient évanouies et il s'éehauiïait, tout à l'honneur de sa mission.

— Tonnerre! Lawrence, s 'exclama- t-il, comme tous deux se levaient, les recommandations faites, .ie vous amèiierai cutte petite « mistress Pentlie'd » avec le confort d'un limited de luxe! Elle ne souffrira de rien. Dès que nous aurons touché l'Alaska, je serai le chef cuisinier; je m'occuperai des chiens, des traîneaux; tout ce que son frère aura à faire sera de lui tenir compairnie et me signaler ce que j'aurai pu omettre. Je ne crois pas, toutefois, que j'oublierai beaucoup de choses, c'est moi qui vous le dis!

Le lendemain, Lawrence Pentfield serrait avec effusion les mains de son ami. n le vit disparaître dans le matin gris, derrière ses chiens, vêtu de fourrures, tenant les deux courts brancards du traîneau à la façon d'une charrue, sautant, d'un balancement du corps, sur les grosses mottes de neige. Un dernier claquement de fouet sonna dans la distance et la forme d 'Hutchinson s'évanouit.

Pentfield retourna seul à sa mine qui lui apparut plus que jamais noire et triste. Il soupira à la contemplation de l'implacable hiver abattu sur toutes choses. D avait devant lui beaucoup de travail, des hommes à surveiller, de minutieuses recherches à diriger vers la problématique « veine payante », mais son cœur n'était pas à la tâche. Son caur, envahi par la sombre nuit arctique, ne connut un peu d'aise que lorsque quatre charpentiers eurent posé, sur un petit tertre élevé, en retrait des travaux, les premiers troncs de mélèze destinés aux murailles d'une « maison confortable » qui attendrait la venue de 'Mabcl. Son contremaître et lui avaient tracé les plans de l'habitation; elle comportait trois pièces spacieuses, un '( parlour », la cuisine-salle à manger et la ciiambre, qui serait tendue de cotonnade et tapissée de fourrures rares. Chaque tronc devait être soigneusement équarri, avec des enooches bien exactes, afin d'éviter toute infiltration d'air. A chacun des hommes emploj-és à la construction, Lawrence allouait un salaire de quinze dollars par jour et rien ne pouvait être achevé avant deux mois, à cause de la neige, des intempéries et de la difficulté de trouver des arbres sains et droits qu'il fallait aller abattre et ébrancher, haut dans la montagne.

Chaque matin, à son réveil, Pentfield rayait d'un trait de craj'on le jour qui venait de poindre, calculant mieux ainsi le temps qui le séparait du retour d'Hutehiuson.

Corry avait promis d'être là avant les dernières glaces de printemps. C'était loin encore...

La maison fut terminée un dimanche matin. Son plancher neuf, l'écorce pelée de.s eloi'^on.s, l'emplissaient d'une senteur douce et fine. Pentfield pensa que Mabel aimerait cette ode ir de pin balsamique. Il assujettit un gros cadenas à la porte. Nul outre que lui n'avait le droit d'entrer là. Il y passait des heures et redescendait à la mine nvo^ di^s joues ronges et un regard brnllant de rêves encore vivaces.

Vers le milieu do décembre, Pentfield re^^ut une lettre de Corry Ilutehinson. Celui-ci venait de visiter ^label Holmes. Elle était bien digne d'être la femme de Lawrence, écrivait-il. C'était une créature charmante, ses parents fort aimables, etc. Cette lettre rendit Lawrence heureux pour plusieurs semaines. En jrnvier, deux autres lettres lui arrivèrent ensemble à cause, sans doute, de la pénurie de traîneaux

postaux, à Skagway et à Dyea. Puis une quatrième, la semaine suivante. Elles étaient toutes aussi enthousiastes, aussi amicales. Corry revenait juste de Myrdon Avenue; Corry était juste sur le point de se rendre à Myrdon Avenue; ou Corry était à Myrdon Avenue. Et il disait ses rencontres à San-Prancisco, omettant toutefois de parler du voj'age à Detroit, pays de sa famille.

Lawrence Pentfield se prit à penser que son associé demeurait tout de même bien longtemps en compagnie de Mabel Hobnes, pour un homme qui allait revoir ses parents dans l 'Est ! Il se surprit même à éprouver — à de rares instants ■ — quelque inquiétude... mais, bah! ne connaissait-il pas à fond IMabel et Corry? Les lettres de Mabel, de leur côté, ne tarissaient pas d'éloges sur Hutchinson, si aimable, si prévenant. Biais elle émettait ciuelques craintes pudiques, à son tour, sur les difficultés et tout l'imprévu de ce raid en traîneau, sur la glace, ainsi qu'au sujet de leur rapide mariage à Dawson. Là-dessus, Pentfield répondait en toute bonne humeur, riant de ses alarmes et l'assurant tout au moins d'ime absolue sécurité, grâce à Corry, un second lui-même.

Malgré tout, ce loug et morne hiver du Klondike, qu'avaient précédé pour lui deux autres hivers semblables, commençait à peser sur son âme. La surveillance du champ de placer, avec ses trous noirs et ses amas de neige, et la pouisui(.e au tilon capricieux n'arrivaient plus à chasser sa mélancolie. Vei-s les premiers jours de février, Lawrence fit quelqiies voyages à Dawson, cherchant à s'étourdir autour des tables de roulette et de faro. Parce qu'il pouvait perdre, il gagnait, et la « veine de Pentfield » devint bientôt une chose proverbiale dans le clan des joueurs hirsutes et fatalistes. La chance resta avec lui jusqu'au milieu du mois. Combien de temps lui aurait-elle souri de façon aussi constante? On ne peut là-dessus que conjecturer, car, après un très gros gain, certain soir, il s'abstint à jamais de jouer.

La chose eut pour théâtre l'Opera-Hoitse. Pendant une heure d'horloge, il sembla que Pentfield ne pouvait placer son sac d'or sur une carte sans rafler immédiatement tout le tableau. Vers la fin d'un coup, alors que le croupier-propriétaire, Nick Inwood, le sei'vait d'un air détaché, celui-ci dit tout à coup, dans le silence :

— A propos, Pentfield, j 'ai vu dans les joiirnaux, arrivés ce matin, que votre partenaire, Hutchinson, ne s'ennuie pas du tout, de l'autre côté.

— Je ne suis guère en peine de Coriy, repartit Pentfield. Il a bien raison de s'amuser s'il le peut. D'autant mieux qu'il l'a bien gagné!

— Tous les goûts sont dans la nature, remarqua Inwood ; seulement, entre s'amuser et prendre femme, ajouta-t-il en ricanant, il y a une difl'érence !...

— Quoi? Corry est marié? s'exclama Lawrence, im peu étourdi de l'information.

— Parfaitement, dit Inwood. Je viens de voir ça tout à l'heure dans un jo'imal de San-Prancisco.

— Ah bah! prononça Pentfield, avec une indifférence affectée. Et quelle est l'heureuse miss, — ou mistress...?

Nick Inwood sortit de sa poche im journal bariolé, l 'étala sur la table et se mit à en tourner les pages, une à une.

— Attendez... Je n'ai pas une mémoire spécialement remarquable en ce qui concerne les noms propres... mais il me semble que c'est quelque chose comme Mabel... Mabel... Voici : Miss Mabel Holmes, fille du juge Holmes, de la rue chose... etc., etc.. Tenez, mon \àeux, voyez vous-même.

Lawrence ne prit pas le journal ; il n'eut pas un frémissement dans les muscles du visage, pas un battement de paupière. Une petite douleur immédiate, cependant, lui vint de ce que ce nom, jusqu'alors chéri de lui .seul, ait pu être prononcé à haute voix dans un tel bouge. Il regarda calmement les joueurs, puis Inwood, dans l'espérance de découvrir sur leurs faces rudes le signe d'une possible mystification.

Matel pâlit et Dora s'avança vers lui : « Ou'avez-vous, Lawrenc« ? • derr.andat-elle, en lui p-osant !a n.ain sur l'épaula.

Mais rien de semblable ue se révéla. Alors, il se tourna vers le teuaucier du t'aro et prononça, en termes froids et mesurés:

— Inwood, j'ai ici, dans mon sac, cinq cents dollars d'or pur pour parier que ce que vous venez de dire n'est pas imprimé sur ce papier.

Inwood le regarda avec sui-prise.

— Allcr-vous-en, enfant! je ne veux pas de votre argent!

— C'est bien ce que je pensais, dit doucement Pentfield eu jetant négligemment sur la table une poignée de jetons.

Une rougeur monta aux joues du croupier, <iui, eomiiie en doutant de ses propres sens, déplia à nouveau le journal qui traînait sur une chaise; puis, interrompant délibérément la partie, il dit à Lawrence, nerveusement :

— Dites donc, homme, je ne puis vous permettre ça, vous savez !

— ]\Ie permettre quoi ?

— Vous pei mettre d'insinuer que j'ai menti, comprenez-vous?

— Je n'insinue rien, rétorqua Pentfield. Je prétends seulement que vous cherchez à faire montre de beaucoup d'esprit...

— Faites vos jeux, messii;urs, annonça calmement Inwood. Et regardant Pentfield dans les yeux :

— Vous êtes un peu jeune pour me faire toiu-ner en bourrique, je vous en préviens, Pentfield!

— Et je suis assez vieux, cependant, repartit celui-ci, pour jouer les cinq cents dollars que voici contre... vos mauvais yeux, si vous voulez.

Ce disant, il posa sur la table un long sac de peau d'élan, lourd de pépites d'or.

— Je regrette, mais j'empoche votre argent, mon garçon, fit Inwood, triomphalement, en lançant devant Lawrence le San Francisco Chronicle.

Le malheureux, interloqué, les tempes lui battant à grands coups, parcourut avidement toutes les lignes de la page, jetant un regard rapide sur les titres en ^ros caractères et, soudain, les noms de ]\Iabel Holmes et de Corry Hutchinson, accouplés, lui sautèrent aux yeux, au haut de la dernière colonne.

— J'ai perdu, déclara Pentfield, en souriant. Cet Hutchinson, une fois lâché, ma parole! est capable des pires choses!

Il se mit alors, dans un coin de la salle, à la clarté d'un lumignon, à relire mot pour mot la prose mondaine : « L'un des rois du Bonanza, associé là-bas avec Mr Lawrence Pentfield, que la society californienne n'a pas encore oublié, et intéressé avec ce gentleman dans d'autres propriétés minières du lointain Klondike, vient d'épouser miss I\Iabel Holmes. » Et plus loin : « On dit dans leui- entourage que Mr et JIrs Hutchinson, à titre de lune de miel, entreprendront le rude voyage du Grand Nord, après une i-apide visite aux parents du jeune marié, à Detroit, Jlichigan ».

— Je vais revenir, boys, gardez ma place ! dit vivement Pentfield, en reprenant son sac, allégé des cinq cents dollars gagnés par Inwood.

Il sortit, longea un instant le trottoir bondé de neige et acheta chez un fruitierbarbier-libraire un journal de Seattle. Celui-ci contenait exactement la même information, bien qu'un peu plus condensée. Corry et Mabel, indubitablement, étaient mari et femme. Lawrence retourna à l'Opera-IIouse, repris son tabouret, et, sans hésitation, demanda le hanco.

— Vo'is voulez voir si votre vieille main a tourné? questionna Inwood avec un gros rire. Ma foi! je me disposais à aller m 'acheter des mocassins à la « A. C. ». mais je vais tout de même rester pour vous voir ramasser une bonne culotte. Hein î Ce serait votre tour?

Mais le tenancier avait mal prévu, car, au bout de deux heures de jeu. il annonça, en coupant entre ses dents la pointe d'un nouveau cigare, que Mr Lawrence Pentfield avait, pour le présent, entièrement drainé la banque.

Lawrence pa.ssa ses jetons, encaissa quarante mille dollars, serra la main

d'Inwood et l'informa qu'il ne jouerait plus à sa table de fare ni à aucun autre jeu d'argent durant les jours qui lui restaient à vivre

Personne ne sut ni ne supposa jamais que Pentfield venait d'être frappé d'un coup particulièrement rude. Il n'y eut aucun changement apparent dans sa façon de vivre. Durant ime semaine il vaqua à son travail avec la même exactitude, prenant les mêmes peines, accomplissant les mêmes devoirs, jusqu'au m-atin du dimanche où un prospecteur, qui s'était reposé un instant dans sa cabine, lui donna un journal de Portland-en-Orégon. Le compte rendu du mariage de Corry et de Mabel s'y étalait en première page. Alors il demanda à l'im de ses voisins de prendre charge de la mine pendant quelque temps, attela ses chiens et partit pour le haut Yukon. A l'embouchure de la White Hiver, qui présentait à angle droit son boulevard de glace, il tourna. Au bout de cinq jours de marche, Lawrence arriva à un camp de chasse d'Indiens Pelly. Là, il y eut grande fête, le soir, en son honneur. Il fut convié à s'asseoir à la droite du chef et partagea le potlach avec la pauvre tribu. Le lendemain, de bonne heure, il poussait sa meute vei-s l'endroit d'où il était venu. Seulement, cette fois, il ne voyageait pas seul. Une jeune squaw, qu'il ramenait avec lui, prenait soin des chiens et lui aida à planter la tente au premier soir d'étape. Cette Indienne avait eu le flanc déchiré par la patte d'un ours, alors qu'elle était enfant; elle en gardait une démarche assez heurtée et pénible. Elle se nommait Lashkà. Le shaman de la tribu venait de les unir dans le mariaçre avec les rites rapides et quelque peu barbares des Innuites du Nord. A présent, passive, inquiète, non du fait d'être désormais la chose de cet homme blanc, mais à la vague perspective de l'inconnu qui s'ouvrait devant elle, Lashkâ s'en allait avec son époux vers les richesses du Bonanza.

Après tout, cette pauvre fille, digne et active, malgré son infirmité, n'était pas, peut-être, un si mauvais lot pour lui, avait pensé Pentfield. Aussitôt qu'ils eurent atteint Dawson, un pasteur les bénit officiellement en se servant du dialecte chinook pour s'adresser à la squaw, humble et troublée. Dawson, traversé vite, resta dans l'esprit de Lashkâ comme une extraordinaire féerie. Puis Pentfield l'in'^tnlla dans la grande maison neuve emplie d'agréables odeurs d'essences, sur le haut du coteau, devant le champ de placer.

Neuf jours passèrent. Les hommes du district, les notabilités de la capitale du Klondike, restèrent bien un peu stupéfaits d'un tel acte de la part d'un gentleman accompli comme l'était Lawrence Pentfield; mais, après tout, chacun doit savoir diriger mieux que quiconque ses propres afTaires et nul n'osa commenter — au moins devant l'intéressé — cette union assez étrange. Au reste, Pentfield, dès le premier jour, cessa toutes relations avec les quelques mineurs qui étaient entrés dans le paj's accompagnés de leurs femmes.

Il ne reçut plus de nouvelles de l'extérieur. On disait, dans le Yukon Nugget que six traîneaux chargés de lettres et de paquets postaux s'étaient perdus dans une tourmente de neige, à Big Salmon. Et Pentfield savait qu'à cette époque, Corry Hutchinson et sa femme voyageaient déjà dans l'intérieur de l'Alaska, en route pour la mine, en route pour ce voyage de noces dont il avait tant rêvé, au long des jours, au long des nuits, pour lui-même...

Avril approchait de sa fin lorsque, par un joli matin de printemps, égayé d'éclats de soleil sur la lande, Lashkâ demanda la permission de descendre le ruisseau avec les chiens jusqu'à la hutte de l'Indien Siwash Peter. La femme de Siwash Peter, venue de la tribu de la rivière Stewart, lui avait mandé que son nouveau-né était gravement malade. Lashkâ passait pour posséder une certaine science des troubles infantiles. Pentfield lui proposa obligeamment de l'accompagner. Il harnacha les chiens et ils prirent ensemble le sentier, sur le lit dn Bonanza.

Le printemps, réellement, naissait. Le froid était beaucoup moins intense. On entendait déjà dts gazouillis d'eau vive sous les masses de neige qui bloquaient les torrents. Les terribles tenailles de l'hiver se desserraient. En passant près d'une cassure béante oii miroitait de l'eau verte, légèrement couverte de v:;pcur, Pcntfiold entendit soudain le carillon minuscule d'un team attelé en éventail et qui venait au trot.

Presque aussitôt, deux longues sleic/hs, tirées chacune par huit chiens suants et harassés, apparurent, à la queue leu leu.

L'allure, la voix et la façon de mener de l'homme qui marchait devant le premier traîneau, tenant le gee-pole (1) d'un poing ferme, apparurent très familières à Pcntfield, au premier regard. Cet homme était Corry Hutchinson. Derrière lui se tenaient deux femmes emmitouflées de fourrures. Pentfield arrêta sa meute et f.ttendit. 11 était content que Lashkâ fût avec lui, bien que le cœur lui battît à se rompre. En vérité il n'aurait pas souhaité de plus favorables circonstances pour cette rencontre. Qu'est-ee que Corry allait pouvoir lui dire? Quelles explications? Quelle attitude garderait-il? Quant à lui, il était bien décidé à n'expliquer quoi que ce soit sur son compte. C'était à cnx d'expliquer, d'abord...

A dix pas, Coriy arrêta ses bêtes d'un « Hou-ou! » sonore et, un bon sourire illuminant sa face, il marcha vers Pentfield, la main tendue.

— Hello! vieux Lawrence, comment allez- vous?

Pentfield serra cette main assez mollement et ne sut trouver un seul mot de réponse à L'affectueuse interpellation. A ce moment les deux femmes descendirent du second traîneau. Il remarqua que la plus petite était Dora Holmes, une sœur cadette de Mabel. H retira poliment sa casquette fourrée dont les deux eache-orcille flottaient, serra les mains de Dora et se tourna vers ]\Iabel. Elle demeurait immobile, accoudée au traîneau, magnifiquement belle et toute rose de l'air du chemin. Il n'osa aller vers elle. Il eut cependant envie de demander: « Comment vous portezvous, mistress Hutchinson? » mais il ne prononça pas cela. Ce qu'il put articuler fut seulement: « Comment allez- vous? »

Toute la consternation, le trouble et le malaise imaginables se peignirent soudain sur les visages des nouveaux arrivants. Jlabel pâlit et Dora, désagréablement impressionnée par une telle i-éception, s'avança vers lui :

— Qu'avez- vous, Lawrence? demanda- t-elle, en lui posant la main sur l'épaule. Mais déjà Hutchinson avait empoigné son associé par la manche et l'avait

attiré à l'écart.

— Ah çà ! Pentfield, êtes- vous devenu fou ? Que signifient ces manières étranges?

— Je me demande, à mon tour, répondit Pentfield, quel est votre droit de me questionner ainsi?

— Comment ! s'exclama l'autre. Et cette squaw sur votre slcigh... Que fait-elle là? De qui est-elle la squaw? Comment vais- je expliquer des choses de ce genre?

— Vous n'avez rien à expliquer, monsieur, dit Pentfield, en haussant la voix. Cette squaw est ma femme. Mistress Pentfield, je vous prie, est le nom qu'elle porte.

Corry Hutchinson ouvrit la bouche comme quelqu'im qui étouffe. Pentfield, redevenu maître de lui, s'était rapproché des deux femmes et, s'adressant à Dora, il demanda avec sa gentillesse coutumière:

— Et comment avez- vous supporté le voyage, dites- moi cela? Avez-vous pu, au iiloins. dormir chaudement?

Et il ajouta, avec déférence, se tournant vers l^label:

— Et comment mistress Ilutehinson a-t-elle trouvé nos régions sauvages T

— Oh ! mon Dieu, le grand nigaud ! s'écria Dora, en lui entourant le cou de ses deux bras. Est-ce possible! Vous avez lu l'annonce erronée, vous aussi! C'est cela.

(■) Timon ohliquc, fiN* en avant et à gauche des patins, et qui permet au meneur de chiens de maintenir l'aplomb du traineau dans les mauvaises passes.

Mabel, tu sais... je pensais bien que c'était cela, ses façons étaient si bizarres ! Allons, embrassez-moi !

— Je... je ne comprends pas bien, balbutia le malheureux, en se dégageant.

— Mais ce fut corrigé le jour suivant, Lawrence ! s'écria Dora. Mon Dieu, nous n'avions pas cru que vous eussiez pu lire cette stupide note ici, à l'autre bout du monde. Sans doute, vous avez eu en mains les journaux du vendredi contenant l'erreur de noms...

— Une minute, je vous en prie!... que voulez-vous dire? demanda Pentfield, se sentant envahi soudain d'un vertige douloureux.

Dora, à présent, sanglotait:

— N'avez-vous pas deviné, déjà, Lawrence? C'est moi qui suis mistress Hutchinson et voici Mabel, toujours votre fiancée. Nous vous avions ménagé cette grande surprise. Allez la consoler vite, voyez, eUe se ti'ouve prise de faiblesse!...

Pentfield toussa bruyamment et dit d'une voix blanche:

— Je vois, maintenant... Le reporter embrouilla les deux noms... Mais j'ai lu aussi les journaux de Seattle et de Portland qui avaient copié son texte... Hélas! je n'ai jamais eu de chance qu'aux cartes!

Pendant deux longues minutes il garda le silence, les j'eux baissés, sa respiration visiblement précipitée. Dora lançait vers la squaw accroupie sur le traîneau de Pentfield des regards pleins de stupeur. Mabel, silencieusement, pleurait; de sourds accès de chagrin soulevant sa poitrine.

Alore, Lawrence Pentfield parla, simplement, en regardant Mabel Holmes dans le profond de ses beaux yeux:

— Je suis désolé plus que je ne puis l'exprimer. C'est une chose qui m'emplit de peine.

Il poussa une sorte de grognement, comme pour éclaircir sa gorge et dit encore :

— Mistress Pentfield est sur la sleigh, là-bas, assise.

Toutes les fatigues de la route descendii'ent d'un seul coup dans les membres tremblants de Mabel. Dora la saisit à temps par la taille. Pentfield regardait stupidement le bout de ses mocassins. Puis, soudain, il fit volte-face, et, faisant claquer son long fouet, appela tout haut:

— Ho! Lashkâ, en route! le baby de Siwash Peter ne peut attendre tout le jour !

Il empoigna les deux timons du traîneau, le décolla d'un mouvement brusque et, ayant fait quelques pas, il se retourna:

— A propos, Corry, cria- 1- il, vous pourrez occuper la vieille cabane. Je ne l'ai pas habitée depuis trois mois. J en ai baii une neuve, en haut, sur la coiiine.

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