PREMIERE PARTIE
Un de ces bons types militaires qui diront un jour à nos petits neveux, quand ils les verront reproduits par le pinceau ou par le crayon, les rudes campagnes d'Afrique, comme le long habit blanc aux larges revers, le lampion planté sur Tôreille et la moustache dardant en pointe vers le ciel disent aujourd'hui le garde-française de l'ancien régime, un zouave enûn, était arrêté au milieu d'un riche salon de la rue Blanche, et les yeux tristement fixés sur le cadran d'une antique pendule à gaîne, montait sa montre en soupirant.
— Cinq heures! murmurait-il derrière ses moustaches
' noires, qu'il mâchonnait tout en faisant pivoler la clef
de sa montre dansl'écrou de l'émail; cinq heures! Gha-
• que nuit, le capitaine rentre un peu plus lard; bientôt
•il ne rentrera plus qu'à midi. Quel malheur I ajouta
Gabriel, l'ex-zouave, en fermant avec son lai^e pouce le
couvercle de verre, et cela aussi peu délicatement qu'il
eût abattu le chien de sa carabine Minié ; quel malheur î car tous ces plaisirs sans fin ne le rendent pas plus content, ku contraire, il était cent fois plus heureux en Afrique, quoique là-bas il ne s'épargnât guère la fatigue non plu$« Là-bas, c'était la chasse aux lions et aux [)anthères qui prenait toutes ses nuits; ici, c'est la chasse aux atoii'.s. C^est plus dangereux.
Après avoir replacé sa montre dans le gousset, Gabriel alla écouter attentivement près d'une porte ; au bout de quelques secondes, il releva la tête avec satisfaction et passa sa main sur ses moustaches :
— Dieu soit loué ! madame est rentrée dans son appartement. Pauvre jeune femme! Elle est trop souvent de garde dans cette caserne dorée, elle n'est allée se coucher que parce que j'ai promis de lui dire demain , à son réveil, si le capitaine a gagné au jeu cette nuit ou s'il a encore perdu ; ce qui n'est pas très-difficile à sa-* voir. Perle ou gain, il n'a pas besoin de parler; rien qu'à sa figure... Vraiment, le capitaine... Je pensais pourtant que ce voyage en Belgique qu'il vient de faire l'aurait calmé; je ne m'en aperçois pas. Voilà à peine trois jours qu'il est revenu, et il a déjà repris son même train de vie.
Ici, Gabriel s'arrêta brusquement comme à un roulement de tambour : sa voix et son esprit se mirent pour ainsi dire au port d'armes.
— Sa voiture, reprit-il d'un ton beaucoup plus bas, entre dans la cour; la portière se referme, il monte l'escalier. Rien qu'à son pas, je devine qu'il est furieux. Il n'aura pas tué le lion.
Gabriel alla se placer près de la porte, où il se fit immobile.
Le capitaine Georges de Blancastel entra précipitamment au salon et jeta à la volée son manteau sur un fauteuil. 11 s'assit ensuite près du feu; mais il ne fut pas
LES MARTYBS INCONNUS 3
plutôt assis qu'il quitta sa place, se promena à grands pas et avec une extrême mauvaise humeur. 11 broyait le tapis.
— Pourquoi toutes ces fleurs? demanda-t-il à son zouave. Qui fête-t-on ici ? des fleurs ! elles arrivent bien. Des fleurs !
— C'est M- de Fabry qui les a envoyées hier au soir à madame.
— M. de Fabry?
Un pli significatif se dessina aux coins de la bouche du capitaine.
— Oui, monsieur... •
— Ah! oui I M. de Fabry... J'aurais dû le deviner. C'est bien.
M. de Blancastel alla de nouveau s'asseoir à la cheminée.
Ayant paru un peu plus calme à son valet de chambre Gabriel, celui-ci lui demanda s'il n'avait plus besoin de ses services.
— Attends, lui répondit-il, attends.
Il alla ensuite au' secrétaire et y prit des billets de banque.
— Gabriel?
— Monsieur le marquis.
— Voici quatre mille francs que tu porteras dans deux heures à cette adresse.
— Oui, monsieur le marquis.
— En voici encore six mille que tu déposeras à cette autre adresse.
En donnant les billets de banque à Gabriel, il lui remit en même temps deux cartes de visite.
— Ce sera fait, monsieur le marquis, dit le zouave, qui ajouta dans sa pensée : C'est le lion qui l'a touché cette nuit. — Mais que vais-]e dire à madame?
— Et sois exact, reprit M. de Blancastel ; ces sortes de dettes...
— Oui, mon capitaine... Gabriel se reprit promptement... monsieur le marquis, veux-je dire.
— Appelle-moi capitaine, repartit le marquis de Blancastel; oui, appelle-moi capitaine, cela ne peut éveiller en moi que des souvenirs heureux.
Il y eut un silence entre le supérieur et le subordonné, que le capitaine des zouaves rompit ainsi le premier :
— Gabriel, voilà huit ans que tu es à mon service.
— Cinq ans en Afrique comme votre maréchal des logis, trois à Paris comme votre vjilet de chambre.
— Oui, nous avons fait la guerre ensemble. La guerre vaut mieux, Gabriel.
— Elle vaut mieux que quoi, mon capitaine?
— Que tout ! quoique j*aie eu deux côtes brisées à Laghouat et que tu aies reçu, en me défendant contre un Kabyle, ce coup de sabre qui a failli te faire sauter le poignet.
— Eequel poignet, ne Toubliez pas, mon capitaine, dans votre ordre du jour, a fait sauter la tête du Kabyle. Dieul qu'il était laid sans têtel
Pendant ces dernières paroles du zouave, dont le trait d'esprit final le ravit lui-même si fort, qu'il se mit à le répéter avec bonheur dans ses moustaches toutes ruisselantes de la joie d'un si beau souvenir, Georges était, allé au secrétaire et y avait pris un portefeuille. Il s'avança vers son zouave, qu'il regarda entre les deux yeux comme pour le préparer à la confidence qu'il allait lui faire :
— J'ai un service à te demander, Gabriel.
— Voilà, mon capitaine.
— Dans ce portefeuille, il y a quarante-cinq mille francs en billets de banque.
— Oui, mon capitaine, quarante-cinq mille francs.
— Prends-le et enferme-le avec soin.
LES HABTVRS IHCONFil'S â
— Moi?
— Puisque je te le dis. Prends-le et enferme-le avec soio. Chaque premier du mois, lu m'apporteras cinq mille francs.
— Oui, mon capitaine.
— Tu as bien compris?
— Bien compris.
— Quelque prière . quelque supplication que je te fasse pour que lu me donnes plus de cinq mille francs chaque premier du mois, ou pour que tu me livres pareille somme avant le terme, ne m'écoute pas, refuse.
— Mais... se disposait h objecter le zouave tout interdit, en recevant le portefeuille ; maïs...
— Obéis, dit Geot^es d'un ton où le capitaine déborilait le marquis.
— J'obéirai. Soyez tranquille , capitaine ; les Kabjles peuvent se présenter, la caisse est fermée. Allons, ajouta mentalement le dépositaire un peu surpris de sa mission, quoiqu'il s'en comprit au fond parfaitement digne ; allons, c'est quarante-cinq mille poires que le capitaine se garde pour la soif,
— Et madame? reprit le marquis de Blancastel quand Gabriel eut fermé le dernier bouton de sa veste sur le portefeuille.
— Madame vien on appartement.
— Elle m'aurait
— Jusqu'à cinq ère, elle a consenti h se retirer.
— Bien en colèr
— Non, mon cai riste.
Le front du cap!
— Elle a pleuré?
— Non, mon capitaine; mais pour sûr ce serait arrivé si elle n'avait eu de bonnes nouvelles de son fdleul, le polit M. Valentin.
f> LES MÀHTYRS INCONHUS
— Ah!
— Oui, mon capitaine; dans la soirée, elle m'a envoyé à Neuilly, chez les Gamusot, où vous Tavez mis.
— Et Valentin? poursuivit le capitaine, dont la tristesse s'éclaircit à ce nouveau propos qu'ouvrait adroitement le zouave.
— M. Valentin est un enfant qui en sait long pour son âge, allez!
— Comment ça?
— 11 m'a dit tout bas, en s' accrochant à mes moustaches : « Gabriel, vois-tu, le jardinier, sa femme et leur enfant, mon petit camarade, sont tous les trois bêtes comme un chou, un navet et une betterave. » — Est-il gentil? — c( Si on me laisse toujours ici avec eux, qu'il a dit ensuite, je deviendrai aussi un légume. »
— Gher enfant!
— Mais oui, il a trouvé ca tout seul.
Heureux de la diversion qu'il avait produite dans l'esprit de son capitaine, Gabriel se disposa à sortir du salon. Mais après avoir fait quelques pas vers la porte, il revint en dégageant de sa poche une lettre qu'il tendit à M. de Blancastel.
— On a apporté pour vous cette lettre dans la soirée ; comme vous n'avez pas dîné ici, je n'ai pas pu...
— Donne.
Gabriel remit la lettre et se retira.
Il était à peine dans l'escalier, que le marquis, retombant de tout son poids sur ses pensées, donna un libre cours à la mauvaise humeur qu'il avait apportée chez lui et qu'il n'avait pas quittée avec son manteau.
— Décidément, se dit-il pour soulager sa poitrine de toutes les émotions désagréables d'une nuit accablante, décidément, la fortune est acharnée contre moi. EUe y met de la rage. Encore vingt mille francs perdus cette nuit! Depuis six mois, je perds constamment, c'est trop !
.le suis fatigué de prêter ainsi le collet au liasard. Je ne jouerai plus ; non, je ne jouerai plus. J'ai bien fait, du •l'esté, de me mettre dans rimpossibililc absolue de toucher désormaj^ quoi qu'il arrive, à ces quarante-cinq mille francs. C'est à peu près tout ce qui me reste de mon revenu pour finir l'année. Il était temps d'aviser. Jamais je n'aurais osé faire un pareil dépôt entre les mains de Valentine. C'eût été lui dire...
En soupirant, le capitaine Blancastel regarda négligemment la suscription de la lettre qu'il lenaiL — De Bruxelles, dit-il, de Léopold Overman. Autre sujet de perplexité pour moi. Il y a dans la vie des successions d'ennuis et de déceptions qui s'enroulent autour de vous comme les anneaux d'un serpent, et jusqu'à ce qu'on soit étouffé... Ildécacheta la lettre, et, après l'avoir lue, il la déchira et en jeta les morceaux au feu. — Eh bien î tant mieux, poursuivit-il en respirant avec force, comme si un grand soulagement suivait en lui une forte oppression, mille fois tant mieux! C'est une affaire rompue : elle me pesait et me brûlait au cœur comme une mauvaise action. Dans ma conscience, je sais que je l'ai toujours repoussée, je sais fermement que je ne cédais qu'à une aveugle nécessité en acceptant une position qui m'eût tiré tout à coup d'embarras. — N'importe 1 je suis content que cette affaire n'ait pas réussi. — Je supporterai ces embarras... je m'en dégagerai autrement... comme je pourrai... D'ailleurs, ma situation n'est pas si désespérée que je doive... Encore une fois et mille fois tant mieux! — Léopold Overman m'apprend dans cette lettre qu'après avoir fait à sa sœur Hélène une confidence qu'il ne pouvait guère lui épargner, elle avait brusquement suspendu ses résolutions de quitter Bruxelles. Il craint, ajoute -t-il, qu'elle n'ait totalement renoncé à sesprojets; — moi, je l'espère. Enfin, me voilà encore tout entier rendu à* ma chère Valentine. L'orage aura
H LES MARTYBS INCOKNL'S
passé sur sa tète; elle n'aura rien su. Qu'elle ignore toujours !... Quel chagrin pour elle et pour moi si elle eût appris I... Chère et bonne Valentine!
Le capitaine, dans l'explosion de son^panchement solitaire, s'était laissé alfer à prononcer tout haut le nom qu'on vient de lire.
— Vous m'appelez? lui dit la voix de la femme à qui | ce doux nom appartenait.
— Valentine ! Vous étiez donc là ?
— - Georges, c'est moi; oui, j'étais...
— Je vous croyais retirée dans votre appartement. .
— Je vous ai entendu rentrer, mon ami, et je suis vile accourue : excusez-moi; j'étais un peu inquiète. . Vous revenez tard...
— Merci de cet empressement, chère Valentine.
— 11 ne vous est rien arrivé ?
— Rien... absolument rien.
— Que je suis heureuse !
— J'ai été forcé de passer la nuit au cercle; il y avait beaucoup d'étrangers... mais nous causerons de cela plus tard. Vous êtes fatiguée : je sais que vous m'avez attendu... Rentrez donc, chère Valentine, prendre quelque repos.
D'un accent plein d'iiésitation, Valentine répondit au capitaine :
— J'ai à vous parler.
— Demain, nous aurons bien le temps; remettons donc...
— C'est que nous sommes à derçain, mon cher Georges. Voyez, il est grand jour.
— Alors, je vous écoute.
Toujours embarrassée dans ce qu'elle avait à dire, Valentine commença pourtant ainsi •
— Pendant que vous dîniez hier au soir chez la duchesse de Rriançav, M. Durosov, votre honime d'af-
LES 31AB1YRS JNCONKUS 9
faires, est venu pour vous voir. Il m'a d'abord demandé si vous vous étiez occupé des trente mille francs qu'il vous faudra bientôt payer à M. Burnhara,le propriétaire de cet hôtel, pour les trois années de loyer qui lui sont dues.
Celte conversation ne semblait gu^re du goût du marquis de Blancastel, surtout en un pareil moment, après la nuit orageuse dont il sortait. Yalentine venait jeter de l'eau sur un naufragé.
— Mais M. Burnham, répliqua-t-il d'un ton assez aigre, M. Burnham est en Amérique: à son retour en France, on lui payera ses trois années de loyer. Puisqu'il est en Amérique...
— Je sais bien qu'il est en Amérique, mais...
— ^^Pour Dieu! attendons alor§ qu'il soit revenu; at tendons, attendons !
— C'est trente mille francs, mon ami.
— Nous l'avons déjà dit. D'ailleurs, puisque nous sommes sur ce chapitre agréable, il s'en faut de deux ou trois mois que la troisième année soit échue. Attendons, attendons! Laissons donc cela, voulez- vous? — Passons maintenant à un sujet plus^présent et plus de mon goût. Qhabert et Duportail déjeuneront ce matin avec nous. Depuis trois jours je suis à Paris et je ne leur ai pas encore serré la main. Ah! nous aurons aussi Fabry, que j'ai rencontré au cercle cette nuit. Donnez donc au chef des ordres en conséquence : un déjeuner léger. Nous irons vers deux, heures aux dernières courses de Longchamp, où je serai peut-être plus heureux que je ne l'ai été jusqu'ici.
Comme raffermie par le mauvais accueil même fait à ses premières paroles, Valentine reprit, tout à fait décidée à parler :
— M. Durosoy venait principalement pour vous dire...
— Encore M. Durosoy!... encore!
10 L£S MARlYfii$ INCONNi;S
— Il venait pour vous dire que votre situation n'était pas bonne.
Uimpatience de Georges se démasqua :
— Si elle n'est pas bonne, qu'il l'améliore I — C'est son affaire I
— Georges, en vérité...
— Ali ! je suis contrarié, agacé jusqu'aux dernières fibres... me parler d'affaires en ce moment...
— C'est qu'il y aura bientôt, dit-elle, des jugements pris contre vous.
— Qu'il obtienne de nouveaux délais!
— Vous les avez tous épuisés, prétend M. Durosoy.
— Tous ?
— Tous. Il faut que vous ayez trouvé avant deux mois six cent mille francs.
— Six cent mille francs! Eh bien, qu'on les prenne sur ma terre de Valnef, en Anjou.
— J'y ai pensé , mais votre homme d'affaires m'a répondu qu'elle était hypothéquée pour les deux tiers de sa valeur, et qu'on ne trouverait pas à emprunter vingt mille francs sur l'autre tiers,
— Quelle persécution I s'écria le marquis en allongeant ses jambes dans le foyer et en bouleversant les derniers débris du feu de la nuit, quelle persécution!
— Mon ami , si vous ne voulez pas que je continue...
— Maintenant que la blessure est ouverte...
— Du reste, M. Durosoy a ajouté...
— Ce M. Durosoy !... enfin, qu'a-t-il ajouté?
— Qu'il lui était tout à fait impossible de demeurer plus longtemps chargé de vos affaires ^ si vous persistiez à ne pas lui envoyer les pièces judiciaires qui vous sont adressées par vos créanciers.
Georges se leva et frappa de ses deux poings fermés, sur le marbre de la cheminée qu'il faillit desceller.
— Mais ces pièces honteuses...
— Vous savez, mon cher Georges, qua vous avez ordonné au concierge de Thôtel de brûler toutes celles qui lui seraient remises, ne voulant pas, avez-vous dit, que votre porte fût souillée par ces sortes de cotnmunications.
Toujours sous la même impression de fierté et sans desserrer les poings, Georges dit à Valentine, décidée à poursuivre jusqu*au bout une confidence devenue indispensable et trop longtemps, peut-être, retardée :
— Et je persiste dans ma défense 1
— Cependant, la raison que donne M, Durosoy me semble...
— Allez donc faire savoir aux autres locataires de l'hôtel, qui peuvent en passant jeter les yeux sur ces infâmes papiers timbrés, qu'on a des procès, qu'on a des dettes... qu'on a... Jamais de ces choses-là chez moil
— Voyant pourtant l'embarras où était M. Durosoy, j'ai cini devoir lui dire que je vous savais en portefeuille quatre cent mille francs d'actions de chemins de fer. Mais nous sommes sauvés, s'est alors écrié M. Durosoy.
— SauvésI... sauvés!... J'ai cédé quelques-unes de ces actions, j'en ai donné d'autres en payement; il ne m*en reste presque plus.
L'aveu consterna Valentine, qui avait cru tenir jusquelà dans l'ombre une ancre de salut : les quatre cent mille francs d'actions n'existaient plus : l'abîme des dettes les avait attirées et englouties comme tant d'autres ressources.
-^ Alors, mon ami , reprit-elle avec découragement, alors il faudra que vous cherchiez à emprunter sur votre terre patrimoniale de Blancastel sept ou huit cent mille francs, et puisqu'elle vaut un million...
L'emportement du capitaine des zouaves, un instant apaisé par le charme conciliant de la voix si nette et si douce de Valentine, se ralluma, et celte fois on sentait
12 LES MARTYRS INCONPÎUS
qu'il était entré en plein, malgré sa turbulence obstinée, dans le cœur de sa position. Le vrai de cette situation ne le taquinait plus, mais il Tétranglait.
— Blancaslel! répéta-t-il à plusieurs reprises, Blancasiel ! Je ne veux pas qu'on touche à tine seule pièce de Blancastel, le manoir de mes aïeux, le berceau de ma race. Emprunter sur Blancastel, cette propriété qui m'est sacrée! Je ne rougirais pns davantage s'il me fallait envoyer au mont-de-piété l'épée et la croix de mon père. Mais pour que j'en sois réduit à entendre parler de cette nécessité, il faut que ma fortune soit dans une situation bien déplorable, Valentîne, bien déplorable!
Valentine se tut.
Georges de Blancastel ne recommençapas sa question, et sans attendre la réponse facile à deviner que lui aurait faite Valentine, il continua d'une voix élevée mais coupée par des affaiblissements nerveux, à dire:
— Et vous avez attendu jusqu'ici pour m'instruira de ce! te situation ! Mais si vous ne me parlez pas de mes affaires, si vous ne vous en occupez pas, qui donc ici s'en occupera? Ah! votre négligence,... votre indifférence*., pour mes intérêts.
Celle accusation si directe alla frôpper au cœur de Valentine.
— Mon indifférence pour vos intérêts ! Mais vous me grondiez il n'y a qu'un instant parce que je vous en parlais; vous me blâmez maintenant parce que vous prétendez que je ne vous en parle pas. Ah 1 Georges, vous n'êtes pas juste, vous n'êtes plus le même ; votre caractère aigri devient partial, méchant.
L'émotien d'un reproche qu'elle adressait pour la première fois à Georges de Blancastel comprima la fin de la phrase de Valentine ; les larmes n'étaient pas encore aux yeux, mais elles se détachaient du cœur et attendrissaient déjà sa voix. •
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— Voyons, pardon, Valenline, pardon! j'ai tort, c'est raa faute ; vous avez mille fois raison. Ah ! que ne vous ai-je écoutée! Endormi dans le calme, je m'éveille dans la tempête.
La main de Valentine chercha celle de Georges toute frémissante sur le bord du fauteuil.
— Je cours à un naufrage.
— Georges !
— J'ai réalisé tous les héritages qui me revenaient ; les emprunts usuraires sont épuisés. Ah ! s'il était vrai que je fusse aussi près de ma ruine que vous me le faites craindre I — Heureusement cela n'est pas, cela ne peut pas être. — Que me resterait-il donc? — Les appels à l'amitié; ceci représente mille écus et beaucoup de honte. La meilleure ressource, en pareil cas, c'est d'aller tout simplement chez Devisme; au coin du boulevard... Celui-là vous tire toujours d'affaire.
Valentine demanda naïvement :
— Monsieur Devisme, est-ce un banquier ?
— Non, ma chère Valentine ; c'est...
— Qu'est-ce donc que ce monsieur Devisme ?
— C'est un armurier.
— Un armurier!... Ah I Georges ! Georges I vous ne m'aimez donc plus, dit Valentine en jetant ses bras autour du marquis de Blancastel, que vous avez une pareille pensée ? Otez-la de votre esprit, ne l'exprimez jamais, ou je vous dirai, Georges, ce que je viens de vous dire, que vous ne m'aimez plus.
— Je vous aime plus que jamais, Valentine, et c'est cet amour qui me sauvera.
Un bon et divin sourire courut sur la figure déjà toute pâle et tout effrayée de Valentine.
— Oui, c'est cet amour qui me sauvera. J'aimai vécu jusqu'ici, ou plutôt je n'ai pas vécu, j'ai brûlé. Sauf cinq belles années données à la guerre, j'ai perdu mon
14 LES JMARTYBS INCONNUS
temps, mes revenus, mon intelligence... à quoi? — Je n'en sais rien ; et, faut-il vous Ta vouer? ces goûts du monde, d'oisiveté, de bruit, de luxe, de plaisir, que j*estime ce qu'ils valent, sont plus forts, plus impérieux que ma volonté.
— Je ne le sais que trop, pensa Valentine.
— Non, la mienne toute seule ne suffit pas pour me dompter. Mais maintenant, Valentine, que vous allez y joindre la vôtre, je me vaincrai; ah oui! je me vaincrai.
— Jl est bien tard, pensa encore Valentine, qui ajouta, penchée sur l'épaule de Blancastel: Bien souvent j'ai essayé de vous la faire entendre cette volonté...
— Et je ne l'ai pas écoutée, c'est vrai ; mais vous n'aviez que l'autorité de votre bon cœur pour me l'imposer. Désormais... dans- quelques jours, vous allez y joindre un droit, un droit bien fort, incontestable, sacré, dont vous userez, dont je veux que vous usiez, Valentine.
Les regards dignes et charmants de Valentine, se croisant avec ceux de Blancastel, ne repoussaient pas celte soumission de celui qui la faisait si franchement, mais ils ne paraissaient pas tout à fait y croire. Le passé, dans ses archives, contenait beaucoup de ces redditions suivies de fort près par des révoltes. Cependant la nouvelle garantie offerte cette fois parle bouillant capitaine des zouaves pour être cru, présentait quelque vraisemblance, vraisemblance qu'il raffermit lui-même par ces paroles ajoutées aux paroles qu'il venait de dire :
— Vous savez, Valentine, que, sans mon voyage récent en Belgique, ce voyage dont vous avez peut-être oublié le motif...
Ici, Georges de Blancastel ouvrait peut-être imprudemment un chapitre délicat. A la vérité, il ne pouvait^uère, — ainsi qu'on se le démontrera plus tard, — se dis-
LES MAUTYKS l?iCON:«rS 15
penser de rouvrir ; mais il n'allait pas moins s'exposer beaucoup en y touchant dans un moment où il n'avait pas tout le calme nécessaire à la dissimulation, ou, si l'on aime mieux, à la discrétion.
— Vous ne m'avez jamais complètement dit le motif de ce voyage en Belgique, mon cher Georges, jamais.
Georges de Blancastel sourit doucement ; mais derrière le pâle rayonnement de ce sourire se lisait l'iembarras d'une pensée peu disposée à se produire.
Il reprit :
r— C'est que l'on me l'a caché aussi un peu à moimême.
— Comment cela»? demanda Valentine, qui se demandait si enfin elle allait savoir le motif de ce mystérieux voyage en Belgique.
— On me ménageait une surprise là-bas.
— Oh I alors, si c'était une surprise, vous pouviez tout au plus prévoir :..
— Je n'avais même rien à prévoir, rien ne m'était un motif de deviner...
r— Enfin, c'était une surprise.
— Oui, ma chère Valentine. On m'avait fait venir pour une grande partie de chasse dans la forêt de M. Overman, à Bois-le-Duc. Eh bien , sans ce voyage, nous serions déjà mariés; mais ma famille a eu autrefois des rapports fort intimes avec les Overman.
— Les Overman?... Attendez... il me semble...
— Oui... vous savez... Valentine... des banquiers.
— C'est cela, les plus riches banquiers de la Belgique.
— On le dit. Le chef de cette grande maison de banque a rendu autrefois d'importants services à mon père. Léopold, son fils aîné, a été mon camarade à Saumur avec Chabert et Fabry.
Valentine, interrompant de Blancastel, lui dit avec
10 LES MARTYRS INCONISTS
une impétuosité dont elle parut la première étonnée :
— Ah ! M. de Fabry est connu de M. Overman ?
— Beaucoup. Pourquoi me demandez- vous?...
— Pour rien.
— Vous paraissez étonnée d'une intimité...
— Je ne suis pas du tout surprise... Seulement j'ignorais...
— Oui, ils se connaissent beaucoup. Je ne sais trop comment Léopold Overman est allé se souvenir que je m'entendais quelque peu à organiser des équipages de chasse. Quoi qu'il en soit, Léopold a désiré avoir les conseils de mon expérience. Cela a pris un mois, un grand mois, et ce mois passé loin^de vous a complètement dérangé nos projets. Mais, grâce au ciel, me voici revenu. Nous allons achever, chère et bonne Yalentine, ce que nous avions si bien commencé. Mon bonheur est là.
— Notre bonheur, vous voulez dire.
— Notre bonheur, chère Valentine.
Tous les petits nuages bleus, gris et môme un peu noirs qui avaient traversé la conversation intime de nos deux personnages s'évanouirent au souffle des dernières paroles proférées avec une loyale et pure conviction par Georges de Blancastel. Le visage mélancolique de Valentine s'était épanoui; la fatigue d'une nuit d'attente et d'insomnie n'y laissa plus voir aucune trace.
— Dans trois semaines, reprit de Blancastel, nos bans, qui ont eu déjà deux publications, seront terminés ; dans trois semaines...
Valentine et celui qu'elle écoutait parler maintenant avec tant de ravissement éprouvèrent au fond de leur âme un sentiment de joie intérieure si parfai'lemeul semblable, que ni elle ni lui n'osèrent, pendant quelques secondes, élever la voix, de peur de briser une es-
LES MARTYRS INGONNCS 17
pérance dont ils connaissaient Tun el l'autre la fragilité. Tant de fois ils avaient été sur le point d'unir légalement leur existence, et tant de fois des obstacles de famille , venus particulièrement de celle de Georges, avaient éloigné ce moment, qu'ils ne croyaient qu'en tremblant à une réalisation enfin accomplie. Le bonheur, comme la religion, a ses sceptiques el ses athées, et ceux-là ne méritent ni l'anathème ni le feu, car le bonheur n'a pas encore eu sa révélation bien claire et bien visible sur celte terre, qui est peut-être destinée à ne pas le connaître. Et qui sait, qui assure que, s'il y descendait jaipais, il ne se rencontrerait pas des gens pour le conduire sur une autre montagne des Oliviers el le crucifier au coucher du soleil?
— Ah! cette^bonne pensée, reprit de Bîancastel, me calme ; elle me fait du moins oublier les contrariétés, les chagrins, les pertes d'argent, les dettes, les procès... Tantôt, je suis rentré le sang calciné par une nuit de fatigues; eh bipn ! depuis que je vous parle^ je suis tout à fait remis, j'éprouve une sérénité d'esprit complète, une joie franche, qui me rafraîchit comme un bain au milieu d'une pesante journée d'été.
— Et que dirai-je, moi, alors, mon ami? reprit Valentine; que me laisserez- vous à dire? Mais vous m'avez prévenue, mon cher Georges, que vos amis doivent venir déjeuner.
— Vous me les aviez fait oublier. — Un simple déjeuner ici, au coin du feu.
— L'heure approche. Quelques ordres à donner; je vous quitte, mon armi.
Georges retint doucement Valentine.
— Vous n'êtes pas raisonnable; rien ne sera prêt pour l'heure que vous avez indiquée à vos amis^
• — Rien qu'un instant encore. Puisque nous avons parlé de mon voyage en Belgique , je tiens à vous
i8 LES MARTYRS INCONNUS
prouver que je n'ai pas pensé qu'à lâchasse loin de vous.
Georges de Blancastel se leva, alla ouvrir le tiroir d'un meuble en bois de rose plaicé près de la croisée, et il en sortit un 'cachemire d'une mollesse de tissu et d'un blanc mélancolique a troubler le calme et le stoïcisme de la femme la plus blasée sur les merveilles de l'Inde.
La femme éclata dans Valentine à la vue du châle blanc que lui posa sur les genoux le marquis de Blancastel ; les larmes de la reconnaissance, de l'orgueil, du plaisir, du bonheur, mouillèrent ses paupières. Et puis les femmes ont cet indiscutable instinct qui leur dit si le cadeau qu'on leur fait a été choisi par le cœur ; il y a là un magnétisme qu'aucune d'elles, grande dame ou paysane, ne contestera. Elles devinent si vous regrettez votre argent ou si vous avez concentré votre félicité généreuse sur l'objet que vous leur offrez. Ce n'est pas du prix qu'elles sont charmées, c'est du regard qui a parcouru l'offrande et l'a aimantée. L'amour fait d'un chiffon une relique.
— Quel beau cachemire ! mon ami, murmurait Valentine sans se lasser d'admirer.
— Vous le mettrez, chère amie, le jour de notre mariage; c'est le plus beau que j'aie trouvé dans les entrepôts hollandais de la compagnie des Indes à Anvers ; je l'ai admiré et je me suis dit : C'est Valentine qui l'aura.
— Mais c'est un cadeau magnifique, royal.
— Il vous plaît, cela me suffit.
— S'il me plaît I — Eh bieni le croiriez- vous, Georges, j'ai un cadeau plus précieux encore à vous faire.
— Vous ?
— Moi-même, qui ai aussi pensé à vous. Valentine sortit un médaillon qu'elle tenait caché dans
son corsage.
— Tenez, dil-elle au marquis, en lui remeltant le l)prirait enfermé dans le cercle d*or du médaillon. jp^'Après avoir examiné affectueusement la minia-
. ^ Dieu ! quelle ressemblance, dit Blancastel. • — Avec toi, n'est-ce pas, Georges?
— Avec toi aussi, Valentine.
— Georges !'
— Valentine !
— Adieu, Georges, dit Valentine en s'enfuyant sous ses larmes et emportant le châle blanc, j'emporte mon cadeau.
— Et moi je garde le mien, Valentine, il ne me quittera plus.
Le capitaine, resté seul pendant que Valentine allait donner ses soins aux préparatifs du déjeuner, auquel assisterait Ghabert, Duportail et Fabry, se dit avec une anxiété d'esprit qu'elle n'était plus là pour modérer : Oui, voilà mon vrai, mon seul bonheur, ma joie la plus réelle. Je crois voir son charmant visage dans ce portrait si admirablement peint par elle. Pourquoi, continuat-il en descendant la pente de ses idées, pourquoi Valentine a-t-elle paru ressentir une si vive contrariété quand le nom de Fabry est venu se mêler au récit de mon voyage à Bruxelles? Se douterait-elle?... c'est impossible! de toute impossibilité ! Fabry lui-même, Fabry si pénétrant, ne soupçonne pas, derrière le motif apparent qui m'a appelé à Bruxelles, le motif réel qu'avaient ceux qui m'y ont attiré. Valentine partage plutôt mes faibles sympathies pour celui qu'elle croit comme tant d'autres mon meilleur ami, parce qu'elle nous a toujours vus ensemble. Singuliers amis, ceux parmi lesquels il faut ranger Fabry ; on ne sait pas toujours s'ils vous aiment, et l'on sait fort souvent qu'ils vous détestent. De leur côté, ils ne doutent pas du sentiment qu'ils
VOUS inspirent ; c'est un. attachement répulsif qui ne s'altère jamais. J'ai connu Fabry au collège, et Fabrj^ m'enlevait déjà tous les premiers prix sans y avoir "plus de droit qu'à Sauraur, où je le rencontre encOte avec ses mêmes instincts de rivalité froide, contenue et toujours triomphante. Au sortir de l'école, on m'envoie en Algérie ; en Algérie, je retrouve Fabry capitaine comme moi dans le même régiment. Je donne plus tard ma démission et je viens à Paris ; il m'y avait devancé. Comment ne nous croirait-on pas inséparables? Nous le sommes, en effet, mais comme la cliaîne est inséparable du galérien : je suis le galérien de cette amitié. J'aimerais mieux dix ennemis que lui ; avec un ennemi, on s'explique, on se bat, on se tue ; avec lui, je vais jusqu'à la poignée, jamais jusqu'à la lame. DansTétat sauvage, nous nous serions dévorés au coin du bois ; dans notre monde civilisé, où les bois sont remplacés par des appartements tendus de velours, où toutes les antipathies sont appriyoisées , je na puis qu'aiguiser mes gants blancs et lui serrer cordialement la main quand je voudrais la lui broyer I La société est pleine de ces amis implacables. J'ai le mien dans Fabry ; ma dernière et suprême crainte est qu'on ne nous mette un jour dans la même tombe, et qu'on y grave dessus: « Unis dans la vie, ils le sont dans la mort. » Et les honnêtes passants s'attendriront! Mon ami m'a gagné, le mois dernier, au jeu, douze mille francs et cette nuit dix mille ; total, vingt-deux mille francs d'amitié ; mon Pylade est ruineux I
Au milieu de ses réflexions, Georges de Blançastel fut éveillé par la voix du valet de chambre annonçant: M. de Chabert et M. Duportail.
Les trois amis s'embrassèrent, heureux tous les trois dépasser quelques bonnes heures ensemble, après avoir été séparés plus d'un mois.
LbS HAHTVBS INCOKM'S âl
— Enfin ! dit le colonel Oiaherl de sa vois de grande revue, qu'il eût diriicilement adoucie au Ion de la conversation parlée ; enfin te voilà de retour de la fameuse chasse !
— Oui, mes amis, et pour preuve, vous mangerez h déjeuner des chevreuils et des sangliers que j'ai tués h votre intention.
— Très-bienI j'en rends grâce au grand saint Hubert; mais, avant de nous mettre à table , nous te prions do nous dire, Dupoitail et moi, puisque nous voilà seuls, si tu comptes toujours sur nous pour assister comme témoins à ton mariage.
— Sans doute !
— Je te dirai alors que voilà sept mois que tu nous tiens suspendus sur le cadran de la mairie, et que, dans cinq mois au plus tard, il faut que nous soyons rendus, mol à mon régiment, Duporlail à son consulat d'Amérique.
— Cliabert a raison, dilà son tour Duportail. Je n'aurais pas osé le parler le premier de cette affaire... c'est chose peiaonoelle... délicate... très-délicate... mais puisque Cliabert...
Cliabert, donnant un ' cravache à toutes ces
phrases lympliatiques, i le haut et le nez au
vent, comme il faisait tr reste, car il eût plu-
tôt avalé un boulet que ler :
— Il n'y a pas de choses délicates, diplomate nébuleux, sinueux et tortueux; il n'y en a que de vraies et de fausses.
— A l'armée peut-être, et encore!
— Partout! lu as beau siffloter, Machiavel.
— Je ne sifflote pas, colonel.
— Dans quelques jours, reprit Georges, mademoiselle Valentine Bernard sera ma femme.
Chabert prit la main de Georges, et regardant de tra-
22 I*ES MARTYRS INC0N3fL'S
vers Duportail, il lui dit : Voilà qui est juste et \Tai, homme délicat.
Duportail répondit par un Kger haussement d'épaules au colonel, et par ces mots à son ami Blancastel l
— Je te félicite de ce mariage... tu as dû consulter tes intérêts.
— 11 a consulté son cœur! dit la bombe qui avait nom Cbabert.
— Et je compte toujours sur vous deux pour être mes témoins.
— Je témoignerai, Georges, répondit Ghabert, que tu es un galant homme qui fait ce qu'il dit et qui dit ce qu'il fait. Maintenant, vite les carrosses, les rubans, les bouquets...
— Oui, répéta Duportail; et l'on ne savait pas au juste si c'était de la conviction ou de l'ironie; oui, vite les bouquets, les rubans et les carrosses... 11 est d'autant plus urgent que ce mariage se fasse vite, qu'il circule déjà des bruits...
— Des bruits?
La figure de Georges se rembrunit.
— Rien . . . Georges. . .
— Mais^ncore?...
— Non; tu sais, on parle tpujours... le monde... T-Le monde?.., mais le monde...
— Oui, le monde... Paris,., c'est un grand village...
— Encore une fois, Duportail, dis-moi...
— Ah oui, dit Ghabert... ah! oui, si tu crois qu'il va te le dire! 11 t'apportera d'abord une note de son ambassadeur, puis une contre-note, puis un mémorandum, puis un conclusum, puis un ultimatum, puis un ultimalissimum. Georges, voilà ce qu'il y a : on dit que ta fortune est dérangée, et l'on a raison; que par conséquent lu ne peux pas épouser une personne qui ne t'apporte en dot aucune dot ; et l'on a tort...
Duporlail murmura à denii-voix :
— Tort... •
La moustache de Ghabert tourna ses ardillons du côté de Duporlail, qui, sans s'émouvoir le moins du monde, répéta sur un mode mineur des plus variés :
— Tort... tort... tort...
— Oui tort , dit énergiquement Ghabert , mille fois tort. Moi , baron de Ghabert , descendant de dix-sept Ghabert, tous plus braves les uns que les autres, et dont j'ai les dix-sept portraits chez moi, tous plus laids les uns que les autres, si j'avais promis à ma blanchisseuse de répouser, j'épouserais ma blanchisseuse. Pardon pour la comparaison, mais tu me comprends, mon cher Georges.
— Je suis aussi de cet avis, balbutia Duportail.
— Eh bien! alors?...
— Seulement...
— Ah ! voici le seulement qui vient en parlementaire. Seulement?... demanda Ghabert.
— Je ne te le dirai pas.
— Eh bien ! moi, je te le dirai, Metternich des Metternichs; tu voudrais bien épouser la blanchisseuse, seulement si elle avait quatre cent mille livres de rente. Seulement!
— Ge n'est pas cela, Ghabert, ce n'est pas du tout cela 1
— Qu'est-ce donc?
— Je voudrais tout simplement qu'on ne promît pas de l'épouser: cela dispenserait plus tard...
Le domestique arrêta la phrase finale de Duportail, en annonçant : Monsieur de Fabry I
On a vu par le caractère des deux premiers personnages intervenus au second plan dans l'action qu'ils tranchaient Fun sur l'autre, comme une épée sur une plume. Ghabert, Tépée, homme de quarante-cinq ans
environ, était un de ces bons types militaires forgés et bronzés par le soleil de TAÎgéfie, o(i il avait toujours résidé depuis la conquête, à deux ou trois courtes absences près, et encore ces absences n'avaient-elles eu lieu que depuis peu d'années. Il n'appartenait guère plus à la France que par le souvenir et par le cœur. Le climat de l'Afrique, la vie nomade, la vie en plein air, en pleine chaleur, en le fortifiant, l'avaient corrodé et finement tanné comme un Bédouin. Ses épais sourcils qui étaient restés noirs, mais ses moustaches qui avaient grisonné, sa mouche qui n'avait pas blanchi du tout, mais ses cheveux parfaitement argentés aux tempes, bariolaient son visage de teintes qui relevaient dé l'histoire naturelle du tigre, et grâce à ses yeux d'une vivacité fébrile, la comparaison n'avait rien de hasardé. Son cou était (le fer, ses épaules libres portaient admirablement sa tête carrée, coiffée en brosse, distinguée du reste au possible, quoique laide comme celle de tous les Ghabert, dont il venait d'avoir soin lui-même de raver la beauté de leur généalogie. Grand, mais sans excès, il marchait avec noblesse, quoique l'habitude du cheval eût forcé en lui le compas un peu au delà de son ouverture normale. Il rappelait ces braves enfants de la noblesse française qui suivirent autrefois Philippe- Auguste et saint Louis en Palestine, et qui y étaient demeurés si longtemps, qu'au retour ils avaient du mal à comprendre leurs vassaux et à s'en faire entendre. Ghabert parlait l'arabe et tous les dialectes de l'Algérie avec plus de facilité qu'il ne parlait maintenant le français. La réflexion mélancolique des Orientaux, fille delà méditation indienne, la plus longue de toutes, les accès de silence, les attitudes accroupies sur les nattes, la sobriété exaltée jusqu'au jeûne, l'usage de la pipe de cerisier ou de jasmin poussé jusqu'au vertige, la rêverie jaune d'or de l'opium, cultivée et raffinée comme la
suprême volonté des sens, enfin le mahométisme moins Mahomet, s'était introduit tout entier, austérité, abac, opium, accablements et soubresauts qui les suivent, fatalisme, dans les veines du solide et féal colonel: le tout couronné par des principes de morale et d'honnêteté épurés de race en race jusqu'à lui, leur dernier et bien digne descendant.
Quant à Duportail, le dessin et la couleur n'étaient pas tes mêmes. D'abord très -tin de visage, très-délié de corps, il avait gagné dans le canonicat et les dîners des ambassades un embonpoint inévitable à ceux de sa condition voués aux banquets officiels. A vingt ans, il avait le tein terne et blanc, les cheveux d'un noir méridional, la bouche fraîche et presque rose comme celle d'une jeune fille, des dents vives éclairant ses paroles au passage, un nez d'une charmante délicatesse de dessin, quoiqu'un peu large à la base, des yeux d'une soyeuse expression mais bien près d'être moqueurs quand on se donnait la maladroite supériorité de vouloir avoir raison contre lui parla violence. Sa taille répondait à la distinction de ses traits, pris dans la galerie du grand monde par sa mère, pris dans la généalogie des Duportail-Garini par son père d'origine italienne et par conséquent politique et subtile; elle dépassait le niveau banal des hauteurs moyennes, et ici, comme dans les lignes et le caractère de son visage, le père avait donné l'équilibre parfait de Igi force, la mère celui de la grâce, qui se révélait en lui par ses pieds petits et voûtés, une cheville de cavalier arabe, des genoux secs emboîtant bien la cuisse et la jambe, des hanches fines, trop fines pour résister au développement fatal, de l'embonpoint de la poitrine h l'heure où l'homme engraisse au courant de Tâge. L'âge malheureusement travaillait déjâ^quoiqu'à petits coups, à cette déformation presque infaillible, et, comme nous l'avons indiqué, les oisivetés d'attaché d'ambassade, non
2(> LES MABTTBS INCONNrS
payé, puis payé, les résidences prolongées de soussecrétaire, puis de secrétaire, dans quelque bonne capilale bien nourrie, achevaient Toeuvre.
Ainsi Duportail, toujours élégant cavalier à trente quatre ans, toujours frais, mais bien moins rose, toujours excellemment mis, toujours soigneux en tout dans le monde, était déjà fort loin du Duportail de quatorze ans en arrière, qui dînait au Café de Paris et obtenait un congé pour venir, chaque .carnaval, à TOpéra, où il venait même sans congé, au risque de se faire remercier par son ministre, si son ministre eût osé toucher à celte vieille famille de consuls, de ministres plénipotentiaires et d'ambassadeurs depuis Louis XII et la prise de Gêne^ par les Français. Duportail avait contracté un triste mariage à vingt-huit ans, avec une Anglaise qu*il croyait devoir Tenrichir; elle l'avait enrichi, c'est vrai, mais c'était tout: elle ne l'avait pas rendu heureux. Ils s'étaient séparés, ils avaient plaidé, ils s'étaient remis, puis encore séparés; au bout du compte, la grande fortune delà femme et le grand nom du mari n'avaient produit que des procès, des dépenses énormes causés par ces procès, du scandale à inquiéter par moments Duportail sur son avenir. Aussi, pour avoir l'esprit tranquille, il suppliait toujours le ministre des affaires étrangères de l'envoyer dans les cours les plus éloignées; mais y en a-t-il d'assez éloignées pour que n'y parvienne pas le bruit du dommage porté à la réputation d'un galant homme par une femme légère? Les malheurs conjugaux de Duportail l'avaient peu à peu enseveli dans un scepticisme du fond duquel il regardait passer la vie, la jugeant froidement, la méprisant sans le dire, n'ayant de respect que pour les surfaces, parce qu'elles sont des miroirs qui vous font roses ou jaunes, selon qu'on sait choisir son verre. Il importe donc de le bien choisir, pour qu'en s'y réfléchissant, on paraisse le moins laid possible. Duportail en
LES XARTYBS INCONNUS ^27
était à ce point de Teiistence au moment où son ami Georges de Blancastel allait donner son nom à M^^^^ Yalentine Bernard.
Dès que Fabry fut entré, les domestiques apportèrent une table où le déjeuner était servi.
— En vérité, dit Fabry en échangeant des poignées de main avec Ghabert, Blancastel et Duportail, il faut vivre dans ces temps de paix universelle pour voir l'homme qui a gagné dans la nuit dix mille francs à son adversaire, venir déjeuner chez lui.
— Où il est sûr, dit Georges, d'être reçu avec la cordialité de la veille.
Fabry, après avoir serré d§ nouveau et bien affectueusement la main de Georges, lui répliqua :
— Merci, cher Georges, merci! — Vais-je enfin savoir, pensa-t-il, et il ne pensait qu*à cela, comment s*est terminé l'affaire de Belgique?
— Savez-vous , inter>iot Ghabert , ce qui n*est pas moins édifiant que ce que vous dites là? c'est de voir deux hommes vivre ainsi que vous le faites depuis le berceau, pour ainsi dire, dans une intimité qui n'a jamais été ni obscurcie ni diminuée.
— Voilà , en effet , ce que tout le monde dit avec étonnement, acheva Georges.
— G'est que vous valez mieux, termina à son tour Ghabert, que tout le monde qui s'en étonne.
— Monsieur est servi, interrompit le domestique. En cherchant une place autour de la table, Fabry,
toujours suspendu à ses doutes, se disait, le regard imperceptiblement attaché sur Blancastel :
— Rien sur son visage qui me dise... Que je donnerais pour savoir!... mais je né tarderai pas à savoir.
11 ne se trompait pas.
— Vous excuserez Valentine, dit Georges à ses amis, elle ne déjeune pas avec nous. Elle est retenue chez elle
28 LES MAnTYRS INCONNUS
par les doreurs, par les tapissiers, par les peintres occupés de décorer son salon et son boudoir. Nos appartements, eux aussi, se marient un peu quand nous nous marions.
— Allons! murmura Fabry, dans le trouble d'un dépit dont on ne lut rien sur son visage, allons! le mariage belge est coulé à fond. Nous aurons cependant le bonheur, dit-il en s' adressant à Blancastel , de saluer madame ce matin...
— Valentine descendra prendre le thé avec nous.
— Ne viendra- t-elle pas ensuite assister aussi avec nous à ton triomphe à Longchamp?
— Cher colonel, mon triomphe... mon triomphe... comme tu y vas !
— Ah I tu joues là une grosse partie, Georges, je le sais.
— Très-grosse.
— Quel chiffre ?
— Je tiens deux cents louis contre le champ.
— Deux cents louis, diable I dit Duporlail.
— Combien de chevaux engagés ?
— Six.
— Si tu gagnes, dit le colonel Chabert, c'est douze cents louis : vingt-quatre mille francs; c'est un beau denier.
— Trop beau, si tu perds ! dit Duportail, dont le goût pour les courses était plutôt commandé chez lui par sa position qu'il n'était sincère.
— Je ne reculerai pas I
— Pourvu que ton cheval en dise autant , murmura ironiquement Duportail.
— A table, messieurs! à table! cria Georges, qui ne voulait pas que le déjeuner retardât sa présence sur le champ des courses.
Tous les invités du marquis s'assirent autour de la table et le déjeuner commença.
. LKS MARTYAS INCONNUS 29
— Fabry, demanda Chabert, que dit-on, que fait-on dans la grande ville?
— La grande ville danse malgré son grand âge. A propos de danse, que je vous dise... j'ai vu hier, chez une dame de mes amies, une lettre d'invitation qui m'a causé un étonnement que vous partagerez à coup sûr, le personnage qui l'adresse à cette dame et probablement à bien d'autres, étant fort connu de vous tous.
— Qu'est-ce donc?
— Chabert est pressé, ,
— Mais oui, sachons vite !
— Duportail aussi.
— Mais moi aussi.
— Vous aussi, Georges?
— Plus que les autres.
— Soyez donc tous satisfaits dans votre curiosité. Fabry sortit une lettre de sa poche.
— Voici cette invitation.
Fabry lut et l'on écouta.
« Madame, j'invite monsieur votre tils, s'il n'a pas plus de huit ans au bal d'enfants que je donne le m§is prochain, samedi 5 décembre, dans mon hôtel de la cité Beaujon. 11 s'agit du bonheur de toute sa vie, pourvu qu'il ne vienne pas costumé en Turc. »
— Cette lettre n'est pas signée, dit le colonel Chabert au bruit des éclats de rire qui en salua la lecture.
— C'est une mystification de carnaval , ajouta Duportail.
— Du tout! du toutl c'est signé.
— Signé de qui ?
— D'un fou sans doute.
— Signé de moi, dit la voix d'un nouveau venu, Steffanoff-Adrianoffî
— Quoi ! c'est vous, comte, qui avez envoyé cette incroyable invitation?
— A trois cents familles, cher colonel.
— Vous voulez donc vous amuser ?
— Je ne fus jamais plus sérieux.
— Un bal d'enfants chez vous , qui n'avez ni femme ni enfants! Un bal d'enfants où il s'agit de faire Ip bonheur de toute leur vie , pourvu qu'ils ne soient pas costumés en Turcs!
— Oui.
— Laissez donc, cher Adrianoff , vous voulez vous amuser aux dépens de Paris, pour en rire plus tard à Saint-Pétersbourg.
— Non, foi de Russe.
— Messieurs, intervint Georges de Blancastel, comme l'étonnement ne supprime pas l'appétit, déjeunons,.. Vous allez déjeuner avec nous, Adrianoff.
— Merci, j'ai déjeuné.
Et tout en disant qu'il avait déjeuné, le nouveau convive russe prit successivement plusieurs œufs, qu'il cassa et avala debout.
— ]{aintenant, reprit Fabry , nous ferez-vous l'honneur, noble Russe, de nous donner la clef de cette énigmatique invitation dont vous nous voyez tous bien singulièrement surpris quoique, en notre qualité de Français et de Parisiens, nous soyons habitués aux plus extravagantes drôleries.
— Voici, répondit Adrianoff, Parisien-Russe comme il y en a toujours quatre ou cinq mille à Paris, n'ayant rien dans l'accent ni dans le costume qui le différenciât d'un habitant du faubourg Saint-Honoré ou de la Chaussée d'Antin, portant les modes de nos tailleurs avec l'aisance la plus naturelle, suivant nos théâtres avec l'assiduité d'un homme d'étude et de goût, marchant dans nos salons comme s'il fût né dans la pièce à côté. C'est
à peine si son teint un peu blanc mat , ses yeux légèrement bleus slaves, se^dieveux fins, d'un blond particulier, disaient aux habiles physionomistes qu'il appartenait au soixantième degré de latitude nord.
— Voici, répéta Adrianoff. Il y avait une fois un riche seigneur russe. Ce riche seigneur, par une froide matinée d'hiver, en allant à la chasse, trouva , abandonné et endormi sur la neige, au pied d'un bouleau, un enfant beau comme le jour. Le jour, c'était moi. Le prince, qui n'avait pas d'enfant, me prit, m'emmena à son château, m'aima comme si j'eusse été son fils; il m'éleva, m'entoura de maîtres d'instruction et d'agrément, et quand je fus grand, il me conduisit avec lui à la guerre contre les Circassiens. M'étant distingué, il paraît, dans toutes les affaires où je le suivis, il me donna la liberté au retour, et me recommanda au dernier czar, dont il était fort aimé. Le czar me fit comte. Mettant le comble à sa générosité pour un enfant qui ne lui était rien, mais qui lui avait sauvé la vie dans un combat, mon excellent protecteur me fit en mourant son héritier universel. Dieu ait son Ame, je possède aujourd'hui tous ses biens.
— Adrianoff, dit IFabry, c'est fort touchant^ ce que vous racontez là , mais quel rapport, je vous prie, cela a-t-il avec le bal d'enfants ?
— Non costumés en Turcs, ajouta Duportail.
— Je vais vous le dire.
— Nous somme» tous curieux de savoir...
— Mais vous ne mangez pas, mon cher Adrianoff.
— Merci, cher Georges, j'ai déjeuné, répondait l'excellent Russe en prenant la moitié d'un poulet, qu'il mangea tout eu parlant comme il avait déjà mangé les œufs et une foule d'autres hors-d'œuvre. Mon ambition, continua-t-il , reprenant le fil de son histoire , mon unique désir est de rendre à l'humanité tous les biens que j'en ai reçus. Depuis cinq ans, je parcours l'Europe
32 LES MABTYRS 1NG0N?ÎI'S
dans rintention d'adopter un enfant, un enfant que j'élèverai comme j'ai été élevé, qua j'aimerai comme j'ai été aimé , qui héritera de toutes mes richesses comme j'ai hérité de toutes celles de mon bienfaiteur.
A ces dernières plirases d'Adrianoff, Chaberl, sincèrement enthousiasmé, se leva et offrit un verre de Champagne à l'intéressant narrateur russe.
— Vous êtes un brave cœur, Adrianoff, à votre santé I
— Bien honoré, cher colonel, mais j'ai déjà beaucoup bu ce matin à mon déjeuner.
On sait maintenant ce que valaient les refus d'Adrianoff; aussi ne sera-t-on pas étonné s'il accepta le verre de Champagne que lui offrait le colonel et qu'il vida pieusement d'un seul trait; s'il accepta pareillement un second verre que Duportail lui porta à son tour en lui disant du sérieux le plus diplomatique du monde :
— Si jamais vous me trouvez sur la neige au pied d'un bouleau, ô Adrianoff, adoptez-moi !
Ce fut avec le même regret qu'il avait déjà manifesté qu'Adrianoff engloutit le verre de Champagne de Duportail.
Fabry, qui voulait savoir la fin de l'histoire, en tendant un troisième verre de vin de Champagne à Adrianoff, impassible comme un fleuve gelé de son pays, Fabry lui dit :
— Mais vous ne nous dites pas, excellent Adrianoff, pourquoi vous n'avez pas encore adopté un enfant, quand la terre en est couverte d'un pôle à l'autre.
— C'est juste, je ne vous l'ai pas dit.
— Nous attendons.
— Jusqu'ici, ceux qu'on m'a offerts ne me plaisaient pas, et ceux qui me plaisaient m'ont été refusés. Certes, j'ai vu de beaux enfants en Allemagne, mais j'ai remar-
LES MARTYRS lMCOx>NUS 33
que qu'eu grandissant les enfants allemands restaient Allemands. Un grand défaut!
— Oh ouil Adrianoff, un grand défaut! d'autant plus grand qu'il les suit jusqu'à la fin de leur carrière.
— En Italie, j'ai été sur le point d'atteindre mon but. J'avais rencontré un enfant rempli de belles qualités, charmant, accomi)li, parfait enfin.
— Eh bien ! que ne l'avez- vous adopté ?
— 11 touchait du piano.
— C'est différent... oh! c'est différent !
— Et il en touchait bien peut-être ?
— Admirablement ! comme tous les enfants.
— Approuvé! Adrianoff, approuvé!
— Mais, poursuivit Adrianoff, Paris, la ville où l'on trouve tout, ne me laissera pas longtemps chercher, et vous comprenez que je serais bien malheureux si, au milieu d'un bal où seront réunis deux ou trois cents enfants, je ne mettais pas la main sur celui que je poursuis pour faire son bonheur.
— Toutefois, dit Duportail, s'il n'est pas costumé en Turc.
— S'il n'est pas costumé en Turc, affirma avec une insistance un peu piquée Adrianoff, oui, s'il n'est pas costumé en Turc; savez-vous pourquoi?
— Du diable si aucun de nous tenterait de le deviner.
— Sachez donc pourquoi. J'ai déjà donné deux bals d'enfants. L'un à Vienne, l'autre à Florence. Eh bien, il me fut impossible de faire un choix parmi tous ces enfants, par la raison qu'il n'y avait aucune différence entre eux. Tous étaient venus costumés en Turcs.
— Ah ! délicieux ! voilà le mystère expliqué?
— Bravo, Adrianoff!
— Bravo ! bonne chance I
— Encore une fois, noble prince Adrianoff, dit Du-
^ LBS MARTYRS INCONNUS
portail, adoptez-moi, et Je vous promets de ne pas m*habiller en Turc.
— Les Turcs, intervint Blancastel en riant, me rappellent les Grecs, les Grecs me rappellent le jeu; le jeu, que je vous dois dix mille francs, mon cher Fabry.
H ouvrit son portefeuille et y prit plusieurs billets de banque, Chabert ouvrit de grands yeux,
— Eh! vous avez assez bien employé votre nuit, capitaine.
— Oh! croyez bien que Blancastel n'a pas perdu qu'avec moi; il a perdu avec Lachesnaye; il a perdu avec Delton; il a perdu avec...
— Ehl mon Dieu, interrompit Georges, blessé de cette insistance de Fabry à publier ses pertes, il est inutile de rappeler mes défaites avec tant de précision, avec tant de plaisir.
Fabry répliqua, ayant l'air d'avouer sa maladresse :
— Ah! je suis si loin, mon cher Georges, de vouloir me réjouir de votre mauvaise étoile, que je vous offre à l'instant même votre revanche en deux parties liées.
— Votre courtoisie de gentilhomme...
— La courtoisie!... quand l'amitié seule... Eh bien ! acceptez sur-le-champ votre revanche, ou je brûle tous
. ces chiffons.
Et Fabry approcha les dix billets de banque de la flamme du foyer. Il se dit mentalement : — A-t-il encore dix mille francs? C'est ce que je vais savoir.
En lui-même, Georges se dit, à son tour : — Son orgueil mérite d'être durement châtié; il le serai Messieurs, passons au salon, ajouta- t-il.
Tous se levèrent.
Au même instant, Valentine entrait par la porte du fond, suivie de Gabriel, portant un plateau sur lequel étaient des tasses où le thé était déjà versé.
Le mouvement de sortie des convives de Georges fut
LES MABTYBS INCONNUS 35
naturellemenl arrêté par la présence de Yalentine, qui leur dit :
— Messieurs, vous oubliez le thé.
Georges l'avait déjà prise par la main et en la présentant ai ses amis, il leur dit :
— Messieurs, dans quelques jours M™« la marquise de Blancastel.
Les amis de Georges s'inclinèrent avec respect. Ghabert fut le premier à complimenter Blancastel et sa jolie future.
— Nous vous félicitons tous les deux.
— Monsieur de Ghabert, je vous remercie pour Georges et pour moi, répondit gracieusement Yalentine.
Ce fut le tour de Fabry.
— Nous nous j oisons à notre ami Ghabert, n'ayant pas de meilleur compliment à vous adresser à l'un et à l'autre.
— Mille grâces, messieurs, mais le thé refroidit.
— Excellent ! fit Ghabert en buvant son thé, où il avait versé par pure distraction trois ou quatre petits verres de rhum, habitude du désert. ^
— Adrianoff, dit Duportail en mêlant beaucoup de lait à son thé, autre manière de dénaturer le thé et de faire qu'il ne deviendra jamais une boisson nationale en France; Adrianoff?
— Quoi ? répondit Adrianoff, qui mettail du vin de Champagne dans le sien, troisième manière d'empoisonner le thé.
— Madame connaît-elle votre histoire ?
— Quelle histoire ? demanda Valentine.
— Georges vous la racontera, dit Adrianoff. Mais Duportail persistant, il dit lui-même :
— Un bal d'enfants que donne le mois prochain notre ami Adrianoff dans son hôtel à Beaujon.
Valentine ne fut pas moins étonnée que ses hôtes.
— Un bal d'enfants I Vous, monsieur Adrianoff, quelle idée !
— Originale I appuj^a Fabry, qui, s'approchanl le plus qu'il le put de Valentine, lui dit tout bas: — J'ai à vous parler de Georges.
Valentine fit un mouvement.
Fabry ajouta, toujours tout bas :
— Je reviendrai ici, dans cette salle, dans dix minutes; soyez-y. Dans dix minutes, madame, et n'y manquez pas ! En s' éloignant de Valentine, le sourire aux lèvres, il s'écria : — Ah I oui, l'idée de notre cher Adrianoff est incontestablement des plus originales.
— Ma chère amie, dit Blancastel à celle qu'il venait de faire saluer comme sa très-prochaine épouse, nous serons libres dans une heure ; veuillez bien vous tenir prêle pour nous accompagnera Longchamp.
— Puisque vous le désirez, mon ami.
— Je vous en prie.
— Je serai prêle.
Georges ouvrit ensuite la porte qui donnait dans le salon.
— Maintenant, messieurs...
— Qu'a-t-il à me dire ? pensa Valentinç en prolongeant un regard sur Fabry.
Et Fabry, en regardant Valentine, se dit- de son côté :
— Pas encore, madame de Blancastel, pas encore ! Hâtons-nous cependant !
Un instant après, tout le monde était sorti dé la salle à manger, excepté Valentine et Gabriel. Gabriel s'occupa de faire enlever rapidement la table.
— Malheureux Georges I pensa Valentine les yeux arrêtés sur la porte du salon ; malheureux Georges! encore le jeu ! toujours le jeu ! Mais que peut me vouloir M. de Fabry ?
Fabry avait, comme Chabert, servi en Algérie, mais
il ne lui ressemblait guère ; à la vérité, Tun pouvait passer pour y avoif toujours vécu, tandis que Fabry n'y était demeuré que le moins de temps possible, détestant ces mœurs sauvages, ces figures bigarrées, ce soleil qui déchire la peau, vieillit avant Tâge, noircit le teint et fait blanchir les cheveux. Quoique brave à Texcès, et il l'avait prouvé dans plus d'une collision avec les naturels de la plaine et de la montagne, c'est la vie élégante et satisfaite qu'il préférait, la vie de Paris l'hiver, la vie des châteaux Télé. Rien ne ressemblait moins au caractère franc et avancé de Ghabert que soncaractère fin, sinueux, attentif, formé de fierté, de passion et d'une hauteur ardente. Si le but qu'il se proposait de toucher se trouvait placé au sommet d'une montagne, il ne la gra-' vissait pas hardiment : il la creusait horizontalement, puis de bas en haut, et cela sans bruit, sans souffler, sans se décourager ; et quand on ne savait plus s'il avait déserté ses projets, dont personne du reste n'était jamais bien informé, il apparaissait vainqueur, calme et inaccessible. C'est surtout en intrigues d'amour qu'il jouait ce jeu de ruse naturelle, qui lui réussissait presque toujours, mais qu'il secondait, il faut aussi le dire, par des qualités personnelles d'une excessive valeur. Son élégance de formes devait une souplesse remarquable à son passé d'officier de cavalerie ; il y avait en lui, si la comparaison est permise, d'une cravache anglaise, dont la pomme d'or fin et ciselé couronne une élasticité agressive qui ne déplaît pas, surtout aux femmes, toujours charmées et dominées par l'impertinente souveraineté d'un despotisme brillant.
Fabry aimait Valentine, il va être à peine besoin de le dire ; l'aimait-il comme tout le monde aime ? Question destinée, je le crois, j'en ai peur, à rester suspendue jusqu'à la fin de cette histoire du grand monde. Mais notre tâche est tout simplement de la raconter.
38 LES MARTYBS IKCONNUS
Dès que les domestiques eurent enlevé la table, Valentine appela Gabriel. /
— Gabriel, j'ai à vous parler.
Dans les moustaches du zouave couniiént effarées ces paroles : Nous y voici!
— Eh bien ! cette nuit?...
— Eh bieni madame, cette nuit...
— Gomme les autres, n'est-ce pas?
— Euli! euh !...
— 11 a encore perdu ?
— Je n'ai pas dit cela. D'ailleurs...
— Explique-toi.
— Ça dépend.
— Que voulez-vous dire, Gabriel î
— Je n'oserais pas dire oui, je n'oserais pas dire non à madame.
— Voyons, était-il en colère?
— Oh! non; de mauvaise humeur seulement.
— Alors, comment douter qu'il a perdu ?
— Mais, madame, ceux qui ont gagné sont souvent de mauvaise humeur aussi.
— Comment ça ?
— Comment ça, demandez-vous ? 9
— Oui.
Le zouave eût mieux, aimé faire face à une attaque de douze Kabyles.
— Eh bien ! madame, ils sont souvent de mauvaise humeur parce qu'ils n'ont pas assez gagné.
Valentine fut loin d'être rassurée par cette réponse, qui avait ravi le zouave du contentement de lui-même.
— Georges, demanda encore Valentine, a-t-il ouvert son secrétaire ?
— Il était bien tard, madame...
— Sans doute.
— J'étais presque endormi... Mes yeux,.. Ma vue...
LES MARTYBS INCONNUS 39
— Ensuite ?
— Mais je crois que oui, madame ; il Ta ouvert.
— El il y a mis de Tor, des billets ?...
— Ah ! je n'affirmerais pas à madame que je Ty ai vu mettre des billets.
— Oh! alors, je ne suis que trop certaine... Et dans ses paroles, vous n'avez rien remarqué ? Rappelez-vous, Gabriel?...
— Tournons la position, réfléchit lestement le zouave, ou je suis fumé comme dans les grottes de Dahra. — Il ne m'a parlé que de vous, madame ; il était désolé que vous eussiez passé la nuit à l'attendre, et puis, quand je lui ai parlé de votre filleul...
— Ah ! fit Valentine.
— Bien ! pensa le zouave ; elle a dit : Ah î — Oui, quand je lui ai parlé du petit paysan de Neuilly, il a été si content, mais si content, qu'il m'aurait embrassé sans la discipline militaire.
— Cher Georges !
— La position est tournée, se dit Gabriel; en avant! — Ah ! madame, il l'aime bien cet aimable amour d'enfant !
— N'est-ce pas, Gabriel?
— C'est qu'il est fort gentil aussi, il faut tout dire, le petit bonhomme. Il vient à ravir là-bas dans la campagne où vous l'avez planté. Mais je voulais vous dire, son petit camarade, le fils du jardinier, est bête comme un hanneton... Cette compagnie d'insectes pour un enfant aussi intelligent que votre filleul... Pourquoi ne le faites-vous pas venir quelquefois ici?
— Dans quelque temps, mon ami, dans quelque temps. Nous le mettrons au collège, ef il viendra passer tous ses dimanches et toutes ses vacances avec nous.
— A la bonne heure! Et je lui donnerai des leçons de fleuret, de sabre, d'espadon, de conlre^pointe, dont je
40 lA^S MARTYRS INCONNUS
suis prévôt, comme on peut voir par mon brevet entouré de nombreuses devises : a Gloire à Dieu, honneur aux dames! »
— Gabriel?
— Madame.
— J'ai un projet... Voulez -vous que nous procurions une bien grande joie à ce cher enfant ?
— Si je le veux!
— Écoulez.
— Me voilà.
Valentine baissa le son de sa voix, et le zouave Técouta avec la raideur de la sentinelle qui reçoit le mot d'ordre dans la tranchée.
— Je viens d'apprendre, dit Valenline,que M. Adrianoff donne bientôt un bal d'enfants...
— Ah! boni... vous voulez v aller...
— Tu es foui un bal d'enfants...
— Ah! bon!
— Faites faire, sans rien dire à personne, deux costumes de petits bergers tyroliens, l'un pour Valentin, l'autre pour son camarade, le fils du jardinier.
— Le hanneton?
— Quand ces costumes seront prêts...
Valentine n'acheva pas sa phrase. Georges de Blancastel entrait furtivement par la porte qu'il avait prise en sortant. Il était pâle et ému. Il alla vers Gabriel en l'appelant : Gabriel ! Gabriel! Mais apercevant Valentine, il se retint et dit :
— Ah ! vous êles encore ici... je vous croyais occupée à vous habiller.
Le trouble de Georges provoqua celui de Valentine ; elle balbutia :
• — Je suis restée un instant.. . un ordre à donner à GabrieL.. ma toilette sera bientôt faite. — Comme il est agité ! se dit Valentine.
— Très-bien! C'est que nous partirons bientôt pour Longchamps...
— Quand il vous plaira, mon ami:
— Nous allons partir...
— Oui... partons... Georges...
— Il faudrait vite vous apprêter.
— J'y vais, mon ami.
— Je vous en prie.
— Mais tout de suite! ïy cours!
En s*en allant l'esprit tout remué par cette subite et inquiète apparition du marquis, Yalentine murmura : « Qu'a-l-il, mon Dieu! que lui est-il arrivé?... M. de Fabry me dira ce qui s'est passé. » Remarquant que Georges la suivait des veux, elle lui sourit d'une façon contrainte.
— A bientôt, Georges!
C'est d'une manière tout aussi forcée que Georges, impatient de la voir s'éloigner, lui répondit •
— A bientôt, amie! à bientôt!
Georges de Blancastel et Gabriel furent seuls.
— Cet argent que je t'ai remis tantôt, demanda vivement le capitaine à son zouave, cet argent...
— H est là, mon capitaine, répondit Gabriel en mettant la main sur sa poitrine.
— Très-bien! très*bien! Voici pourquoi.,, je...
— Et demaifl, il sera sous clef, derrière une serrure que le diable lui-même ne forcerait pas.
— Avant de renfermer cet argent... remets-le-moi un instant... J'ai besoin...
La figure du zouave exprima naïvement l'embarras de son esprit.
— Pardon, mon capitaine, mais, si c'était un effet de votre bonté, je désirerais savoir pourquoi vous voulez, dans ce moment, communiquer avec celte somme.
La curiosité du loyal dépositaire augmenta l'impatience de son chef.
— Donne vite! j'ai besoin d'en prendre une partie. Je n'avais pas pensé... je n'avais pas réfléchi tantôt.. enfin remets-moi dix mille francs... 11 me faut dix mille francs.
— Encore une fois, pardon, excuse, mon capitaine, mais vous m'avez dit tantôt: « Gabriel, quelque prière que je te fasse pour que tu me donnes plus de cinq mille francs le premier de chaque mois ou pour que tu me livres pareille somme avant le terme, ne m'écoute pas, refuse ! » Vous me demandez dix mille francs, c'est-àdire deux mois d'avance, je refuse.
— Tu refuses! mais...
— Vous voulez éprouver ma fermeté, vous voulez voir si je sais résister. — Vous m'avez vu au feu. Il y a un mur devant votre argent.
— Je ne veux pas éprouver ta fermeté , répliqua le capitaine irrité de toutes ces lenteurs, dont il n'était pas dans une disposition d'esprit à apprécier la loyauté. Je te répète qu'il me laut sur-le-champ dix mille franes.
— Ne m'avez-vous pas dit, capitaine?...
— Passons sur ce que j'ai dit.
— Je ne passe pas, moi !
— Voyons, terminons...
— C'est tout terminé.
— Une dernière fois. . .
— Non, mon capitaine, vous ne les aurez pas.
Le mur que tâchait d'ébranler Blancastel ne vacillait seulement pas. La sueur coulait de son front, ses yeux étincelaient d'une contrariété mal contenue. Il essaya de tourner l'obstacle qu'il ne pouvait renverser.
— Gabriel, je t'approuve.
— Je le savais bien, mon capitaine.
— Je te remercie même de ton obstination.
— Il n'y a pas de quoi.
— Mais voyons, Gabriel, écoute. Si j'étais condamné ' à mort, même justement, tu n'hésiterais pas à me faire
évader, si la chose était en ton pouvoir. U s'agit ici pour moi d'un coup de vie ou de mort. Je dois ces dix mille francs à un homme. .. à un homme à qui je ne veux rien devoir. Sauve-moi de ce supplice I
Le zouave passa sa main sur ses moustaches, son signe aussi à lui de contrariété intérieure, et qui répondait à la patte du chat glissée derrière l'oreille quand il y a de l'électricité dans l'air et de l'orage dans l'atmosphère.
— Ah I mon capitaine, dit-il ensuite; et il ne dit que cela ; mais quelle expression il mit dans ces simples paroles I
— Gabriel, évite-moi cette honte, et, je te le jure, je te le jure sur l'honneur, sur l'honneur, jentends-tu bien ? je ne toucherai pas avant trois mois aux trente-cinq autres mille francs qui vont rester entre tes mains.
Il se joua ici une comédie, ou plutôt un drame vraiment sublime entre cet homme, supérieur à tous les titres par sa position, et celui qui obéissait toujours, à toute heure de la vie, mais qui, cette fois, se débattait sous le poids de la supériorité empiétant sur un autre ordre de sentiments. L'honneur l'emportait ou cherchait à l'emporter en lui sur la soumission ; l'honneur en avait le droit ; mais fallait-il que le devoir fût le plus fort? Il y avait presque des larmes dans les yeux du maître qui parlait et suppliait. L'honnête soldat fut à la hauteur de sa situation, et c'est de cette manière qu'il le prouva.
Ouvrant brusquement son habit, il dit au capitaine:
— Prenez votre argent vous-même; moi, je ne veux pas y toucher.
Georges saisit vivement le portefeuille dans la poche de Gabriel, prit quelques billets qu'il compta, en laissa
H LBS MARTYBS INCONNCS
quelques autres et remit ensuite le portefeuille où il l'avait trouvé.
— Merci, Gabriel.
Gabriel ne répondit pas à ce remerciement.
— Quelle leçon! quelle leçon 1 se dit amèrement Georges en s'en allant.
Dès qu'il ne fut plus dans la salle à manger, Gabriel , plus libre d'épancher son mécontentement contre sou maître et contre lui-même, grommela en regardant la porte par où le capitaine venait de sortir et en désignant la poche où le portefeuille, plus léger, avait repris sa place : qu'il vienne maintenant chercher le reste 1 il lui faudra du canon pour le prendre. Mais il aperçut Valentine qui revenait ; sa colère se perdit dans la fumée de cette première décharge.
— Laissez-moi, Gabriel, lui dit Valentine, qui avait fait sa toilette pour accompagner Blancastel et ses amis aux courses de Longchamps, laissez-moi, mon ami.
En se retirant, Gabriel se dit, les regards tournés avec intérêt vers Valenjiine:
— Quand il aurait pu être si heureux avec ce trésor de femme-là !
Les réflexions de Valentine, qui revenait pour attendre M. de Fabry, furent celles-ci pendant le peu de minutes que le vicomte mit à se trouver au rendez-vous auquel il l'avait priée de ne pas manquer :
— Non ! Georges était trop ému pour qu'il ne se soit rien passé de grave dans ce salon. Je n'ai pas voulu interroger Gabriel; il craint trop, en me parlant de son maître, de me faire de la peine. M. de Fabry, qui n'a pas les mêmes scrupules, me dira sans doute....
Le vicomte de Fabry entra dans la salle à manger.
— Oui, madame, j'ai à vous parler de Georges, commença-t-il par dire, du ton résolu d'un homme décidé à mettre le pied dans' une explication décisive.
LES MARTYRS INCONNIS 45
— Avant toutes choses, interrompit Valentine, ditesmoi, je vous prie, monsieur de Fabry, quel motif Ta fait venir tantôt ici dans une agitation dont il ne m'a pas été possible de deviner la cause.
— Georges nous a quilles, je crois, un instant, pour aller prendre dans son secrétaire quelques milliers de francs qu'il a perdus avec moi.
— Ah! c'est pour cela...
— Oui , madame ; mais je n'ai pas remarqué chez lui, quand il est venu nous retrouver, ce trouble si grand qui vous a frappée.
— Tant mieux! mon inquiétude m'aura fait exagérer l'animation que j'ai cru voir sur son visage. C'est que, depuis quelque temps, et vous, son ami, vous ne l'ignorez pas, il vit dans une fièvre continuelle. Georges cherche à s'échapper, à s'étourdir.
— Georges, madame, sans avoir la conscience exacte de sa position, en a le triste pressentiment.
Étonnée de la hardiesse de ces paroles, quoique, comme elle venait de le dire elle-même, Fabry fût un des intimes amis de Biancastel, Valenline fit cette réponse, dont les expressions restaient fort au-dessous de l'accent qui les accompagnait :
— Sa fortune sans doule est un peu aventurée, un peu compromise, mais...
— Ne nous dissimulons pas sa situation , madame , nous qui voudrions l'en arracher : Georges est ruiné.
— Mais, monsieur...
— Georges est perdu. Voilà, madame, ce que j'avais à vous dire au moment où vous allez lier votre sort au sien.
— PerduJ répéta sourdement Valentine après la consternation d'un intervalle silencieux, que respecta le vicomte de Fabry; perdu! sans nier absolument vos paroles, je crois, monsieur de Fabry, que vous îoubliez
46 LES MARTYRS INCONNl'S
trop en ce moment que M. de Blancastel possède encore une grande ressource, — une ressource dernière, il est vrai , — mais plus que suffisante pour le sauver d'un désastre.
— Sa propriété de Blancastel?...
— Oui, monsieur, répondit Valenline.
— Il ne Ta plus.
— 11 ne Ta plus !
— Elle est en vente.
— Et qui l'aurait mise en vente? s'écria Valerïtine avec autant d'effroi que d'incrédulité.
— Ses créanciers.
— En êtes-vous bien sûr, monsieur de Fabry ? Fabry sortit une affiche de sa poche, la mit sous les
yeux.de Valentine; et il la lut lui-même :
« Vente par expropriation forcée, à la requête des héritiers Beauvoisin, du château, des bois, de la forêt, des fermes, des prairies et de toutes les autres dépendances de la seigneurie de Blancastel, appartenant à M. le marquis Georges de Blancastel. »
Il fallait bien courber la tête devant l'écrasante réalité de cette affiche.
— Oh! mon Dieu ! dit Valentine, les yeux au ciel, ce qu'il redoutait à l'égal du déshonneur, à l'égal de l'infamie!... Mais, se faisant bon courage sur-le-champ, elle s'empara de l'affiche. Donnez, dit-elle à Fabry, donnez L son homme d'affaires connaîtra immédiatement...
Elle sonna, un domestique accourut :
— Ceci, à l'iastant, lui dit Valentine, chez M. Durosoy ! Le domestique sortit en emportant l'affiche chez
l'homme d'affaires.
— Malheureusement, continua Fabry, ^cette affiche qu'un de nos amis communs à Georges et à moi m'a fait parvenir ce matin, est déjà collée à la grille de son château; dans huit jours, elle couvrira les murs de Paris.
Yaleotine retomba sous le même accabSement.
— Pauvre Geoi^es I Ce malheur qu'il redoutait tant est donc arrivé ! Mais, monsieur de Fabrj, n'est-il aucun moyeu d'arrêter, de suspendre cette odieuse expropriation forcée? Cherchons I
— Il faudrait payer avant huit jours six. cent mille francs ou donner aux créanciers des garanties tellement fortes... six cent mille francs! L'amitié la plus dévouée recule épouvantée devant ce chiffre. Quant aux gens qui prêtent, ils savent, — que ne savent-ils pas? — que Georges n'a plus rien à espérer du côté de sa famille.
— C'est vrai ! convint péniblement Valentirfe.
— Ils savent aussi que ce n'est pas par son industrie qu'il trouvera six cent mille francs.
— Oh! non! mais que faire? Que faire pour l'eiapêcher de tomber dans l'abîme insondable de cette existence de gêne et de privations qui va s'ouvrir sous lui, et dont la pensée seule lui fait horreur ?
La voix de Fabry changea brusquement à cette question de Valentine, et l'on eût dit qu'il avait amené, attiré cette question de bien loin, afin d'y- répondre avec la précision qu'il y mit, tout en ayant l'air de continuer un entretien depuis longtemps commencé.
— Celte existence de gêne et de privations, dit-il, fait justement horreur à tous ceux qui vivent laidement comme lui depuis leur naissance, et ni lui, ni moi, ni vous-même, madame, ne sommes faits, croyez-le bien, pour la regarder sans effrois A la rigueur, un homme peut parvenir à se dégager de cette boue de misère, quand il a du courage et de la résolution : il prend du service, il se fait tuer à la tête de son régiment; mais une femme, une femme jeune, belle, beUe comme vous, habituée au luxe et à l'élégance^ quand le besoin frappe de son doigt maigre à la porte dorée de son boudoir, que devient-elle, grand Dieu !
48 LE^ MARTYRS INGONNL*!»
— Parlons de Georges, je vous prie, monsieur se Fabry.
— Parlons de vous , madame. Vous voyez- vous dans un an, dans six mois peut-être, sans hôtel, sans domestiques, sans chevaux, sans voitures, sans diamants, logée à un sixième étage, sortant à pied par la pluie, par la neige, travaillant sans feu jusqu'à minuit pour vivre?
Un peu étonnée du tour qu'avait pris une conversation d'abord exclusivement consacrée à M. de Blancastel, Valentine pensa à se retirer ; mais ne renonçant pas à découvrir un moyen de le tirer d'affaires à l'aide des conseils et des'lumières de celui dans lequel elle devait voir encore un ami de la maison'; elle resta.
— Georges, répliqua-t-elle, sera là près de moi ; et quand on s'est aimé dans la splendeur, on s'aime quelquefois davantage dans la pauvreté.
Un rire accablant partit des lèvres ironiques de Fabry.
— Roman, — romance, — poésie, madame ! — Tenez ! Duportail, qui joue joyeusement avec Georges en ce moment, a été plus habile que cela. Il vivait, — vous le savez peut-être, — ^ dans une étroite intimité avec la belle M"e d'Hervilly.
— Oui, il me semble avoir entendu dire ..
— Ils éprouvèrent, il y a un an, le sort qui vous menace.
— Eh bien, que firent-ils?
— Ils voulurent résister d'abord. Leur ménage devint un enfer, si bien qu'un beau jour, Duportail, désespéré, sortit par une porte. M"® d'Hervilly par l'autre porte... Non I M"« d'Hervilly ne sortit pas. Bergeval, un ami à eux, très-riche, fort bien venu dans la maison, dit à M>*<î d'Hervilly : — a Votre existence était douce, charmante ici, restez donc ici, madame, restez! — Mais?.,. — Duportail parti, il n'y aura ici qu'un visage de changé, et encore I... Vous avez une si longue habitude de le
voir ! » M"« d'Hervilly parut d'abord un peu étonnée. Bergeval, homme d'esprit, voulut lui épargner l'embarras d'une réponse immédiate. Il dit à M"® d'Hervilly que si, par bonheur, sa réponse était favorable, elle accepterait de faire une promenade au Bois avec lui dans sa calèche, un jour très-prochain qu'il viendrait lui demander cette faveur. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle fut la réponse de M"e d'Hervilly, puisqu'elle n'a pas quitté son joli hôtel.de la rue la Bruyère, ni sa délicieuse existence. Et Duportail s'est consolé.
Tout ce long morceau sur M"« d'Hervilly, à l'adresse transparente de Valentine, donna enfin à celle-ci la mesure des prétentions longtemps souterraines de l'homme. Elle récrasa d'un seul regard, regard d'autant plus terrible, qu'il n'était allumé ni par la colère, ni par le mépris, ni par l'indignation, ni par la pitié ; elle regarda tout simplement Fabry; elle traita la chose comme rien et l'homme comme la chose. — Qu'avait-il dit?
Ce silence si grand dans sa nullité fut couvert par le bruit qui se faisait au dehors: c'étaient les voix de Georges, de Chabert, de Duportail, d'Adrianoff, et l'on distinguait ces mots: — Une heure et demie, messieurs! — Non ! il est deux heures moins vingt-cinq. — Pardon! moi, j'ai moins vingt. — Moi, moins le quart seulement.
Puis entrèrent bruyamment, dans la salle à manger où Valentine et Fabry étaient, Georges de Blancastel, Chabert, Duportail et x\drianoff.
Georges dit à Fabry :
— Nous partons pour Longchamps ; c'est l'heure : venez- vous ?
— Je vous suis !
— En voiture ! cria Adrianoff.
Chabert, indiquant le chemin à Valentine pour qu'elle précédât tout le monde :
— Madame...
Tous se rangèrent pour laisser passer Valentine. Dans ce mouvement, elle se Ipencha à Toreille de Georges :
— J*ai deux mots à vous dire.
— Messieurs, à vous dans l'instant.
Et les amis de Blancastel sortirent pour aller attendre dans la cour.
Valentine dit rapidement au marquis :
— Avant de vous rendre à Longchamps, il est indis* pensable que nous passions chez M. Durosoy.
— Encore M. Durosoy I Encore I
— Oui. •
— C'est impossible !
— 11 le faut.
— Mes minutes sont comptées ; demain, il sera bien temps...
— Demain , il sera trop tard. Courons d'abord chez lui.
— Encore une fois I.,. Valentine, je tiens douze cents louis de paris.
— Et lui tient votre considération, votre honneur dans ses mains. Puisqu'il faut vous le dire, votre château de Blancastel...
Des voix impatientes appelèrent du dehors :
— Georges I Georges !
— Je suis à vous, messieurs, je suis à vous, me voici I — Et, se tournant vers Valentine : Venez !
Pour toute réponse, Valentine dénoua les brides de son chapeau.
— Quoi! que faites-vous? mais, venez!
— Je reste !
— Mais, Valentine, songez !...
Valentine ôta nerveusement son chapeau, qu'elle lança avec colère sur le divan.
— C'est résolu, je reste, vous dis-je!
— Eh bien ! adieu, alors !
— Adieu!
Georges sortit, et Valentine tomba troublée, indignée, émue et désolée dans un fauteuil.
— Décidément, dit-elle baignée dans la douleur et les larmes, le calme est pour lui la vie impossible ! Non ! jamais les paisibles joies du foyer, les sensations de l'existence intérieure qu'il rêvait tantôt près de moi, à cette même place, n'éteindront la dévorante, l'implacable ardeur de son âme de feu. Les émotions violentes,* les plaisirs succédant sans fin aux plaisirs, voilà ce qu'il faut pour la remplir, et c'est avec de l'or, toujours de l'or, qu'on achète ces plaisirs et ces émotions! Trouverat-il cet or dans les restes confus d'une fortune tarie, dont les dernières gouttes s'en vont par ses deux mains ouvertes? La misère plane déjà sur lui, elle va le saisir; la misère Ha misère! légère pour moi, elle sera un manteau de plomb pour lui. En m'épousant, ah ! je le vois, je le comprends maintenant, Georges va écraser son existence du fardeau de la mienne, car je ne puis rien pour son bonheur, rien par mes conseils, rien par ma fortune. Oh ! pour une femme , c'est la plus intolérable des souffrances dé ne pouvoir rien faire pour l'homme qu'elle aime et qui, par mille belles qualités du cœur, est digne d'être aimé I — Que me voulez- vous? demanda Valentine au domestique dont la présence vint l'interrompre au milieu de ses poignantes lamentations.
— Une jeune dame, qui attend dans le premier salon, demande à madame si elle veut bien la recevoir.
— Faites entrer I
Le domestique sortit.
— C'est le ciel qui m'envoie peut-être une heureuse diversion, se dit Valentine en quittant son fauteuiL
Elle et une dame qu'elle n'avait jamais vue se
TjQ LES HAKTYB!» I5C055CS
j[rouvèrent en présence. La jeune dame s'assît sur un signe de Valentine, et elle parla ainsi, aprës avoir lutté pendant quelques secondes avec un embarras visible :
— Je dois, madame, vous remercier d'abord de la bonté toute particulière que vous avez d'admettre chez vous une personne qui vous est probablement inconnue.
— - Le but de votre visite, madame, en justifiera sans doute l'apparente étrangeté.
— Je me nomme Hélène Overman.
Valentine eut un léger mouvement, qu'elle réprima.
— Je connais ce nom, et M. de Blancàstel bien souvent...
— C'est de lui, de vous et de moi, madame, qu'il sera uniquement question dans notre entretien, si vous m'autorisez...
— Parlez, madame.
— Je vais parler avec franchise, avec une,franchise bien cruelle, bien cruelle peut-être pour vous, peut-être pour moi ; mais si vous daignez m'entendre jusqu'au bout, vous reconnaîtrez qu'elle a son excuse dans la noblesse que je prête h vos senlinsents et dans celle que vous accorderez peut-être aux miens.
— Que vais-je donc apprendre? pensa Valentine, fort peu rassurée par ce début.
Hélène Overman reprit haleine et continua :
— J'ai été aimée, il y a quelques années, de M. Georges de Blancàstel.
— Vous, madame !
Valentine s'était levée à demi.
— Beaucoup aimée.
— Madame, cette confidence...
— La résolution courageuse que j*ai prise en venant ici m'oblige à vous avouer que je l'ai beaucoup aiiné aussi.
A travers uq sourire triste, Valeutine abandonna cette réponse :
— L'aveu est complet maintenant.
— Pas encore, madame.
— Pourtant...
— J*al1ais répouser, il y a huit ans environ.
— Ah 1... j'ignorais...
— Mon père voyait ce mariage avec bonheur, moins parce que la position de fortune de M. de Blancastel était grande alors que pour avoir un gendre qui apportât dans notre famille le titre de marquis. Au moment de se conclure, ce mariage fut brusquement renversé par un incident aussi futile qu'orgueilleux. Ma mère voulait qu'il fût célébré à Bruxelles, la mère de M. de Blancastel qu'il fût célébré à Paris. Les paroles s'aigrirent. Cette difficulté devint d'abord un obstacle, enfin une impossibilité. Tout fut rompu entre les deux familles. Je pleurai beaucoup, mais j'avais seize ans; on crut me consoler en me mariant bien vite à l'un de mes riches cousins; et ceoi vous explique, madame, comment je porte encore, quoique veuve, le nom de mon père. M. de Blancastel, désespéré, dit-on, alla rejoindre son régiment en Afrique.
— C'est ce premier amour, pensa Valentine, dont il n'a jamais voulu m'affliger.
Hélène reprit :
— Quelques mois après mon mariage, je devins veuve. Il me fut peunis alors de me souvenir. Je me souvins, et c'est avec une satisfaction qui n'a rien coûté à mes devoirs que j'ai appris récemment, de la bouche dé mon frère, que M. de Blancastel devait venir passer quelques jours chez nous. Je l'ai revu.
— Pourquoi vous arrêtez- vous, madame ?
— Il me semble que vous souffrez, répondit Hélène.
— Vous avez revu, disiez-vous, M. de Blancastel?
54 LES MARTYRS INCONNtS
— Ces jours derniers.
— Au château du Bois-le-Duc ?
— Oui, madame. Je ne tous dirai point qu'en revoyant M. de Blancastel, j*ai retrouvé les émotions des premières années ; mais lui non plus n'aura sans doute pas retrouvé dans la veuve Overman ses premières illusions. Cependant notre mariage fut convenu. '
Cette fois Yalentine se leva entièrement. La surprise dépassait sa résignation.
— Voire mariage!... ces jours derniers!...
— Oui, madame.
— Mais ces jours derniers?... j'ai besoin que vous répétiez...
— Ces jours derniers, madame.
Yalentine se rassit, et reprenant son calme affecté :
— Pardon, madame, pour vous avoir interrompue.
— Je vous avouerai, madame, reprit Hélène, que la pensée de partager ma fortune avec un homme dont l'avenir peut être si brillant, à la condition qu'aucune des nécessités serviles de la vie ordinaire ne l'entravera, une fortune qui s'élève aujourd'hui à plus de trente millions, a été la principale cause de mon consentement à ce mariage renoué par mon frère.
— Poursuivez, je vous prie, dit Yalentine, s'établissant de plus en plus dans sa résolution d'entendre jusqu'au bout, sans mourir, cette révélation, que devait clore l'une des deux femmes par un acte aussi haut, aussi déchirant que le plus beau martyre dans l'histoire des grands dévouements chrétiens.
— Ce mariage allait se conclure, continua Hélène, quand mon frère a su, par des informations prises à Paris, que M. de Blancastel... que M. de Blancastel..n'était pas... aussi libre qu'il l'eût désiré. Sans me consulter, il lui a aussitôt écrit qu'il lui rendait sa parole- J'aurais partagé l'opinion de mon frère, j'aurais approuvé
la vivacité de son refus, si je n'avais pensé qu'il était tout à fait inadmissible que M. de Blancastel , si loyal dans toutes ses actions, eût permis qu'on entamât avec lui la plus délicate des négociations, un mariage, s'i^ était réellement aussi engagé qu'on l'a écrit à mon frère. Peut-êti:e cependant me suis-je trompée...
Les paroles d'Hélène, à mesure que l'entretien avançait, se faisaient plus lentes et plus rampantes ; on eût affirmé qu'elles tendaient vers un point au-dessous duquel se creusait un gouffre inévitable. H fallait arriver à ce point et tomber; c'était imminent, c'était infaillible ; on conçoit que son cœur se cpntractât et que sa voix devînt hésitante.
— Poursuivez , répéta Valentine , poursuivez , madame. •
— J'ai voulu m'assurer parmoi-même, continua Hélène, si véritablement mon frère avait raison, si véritablement M. de Blancastel, ainsi que je viens de vous le dire, était aussi engagé... Je suis venue à Paris avec cette intention, et fermement soutenue par la pensée qu'une femme que M. de Blancastel a distinguée serait digne de m'entendre, et que le meilleur intermédiaire entre elle et moi serait la loyauté.
Ce fut avec la même noblesse de sentiments et de paroles que Valentine répondit :
— Elle est assise entre vous et moi, madame, depuis que vous êtes entrée. Parlez donc, madame.
Hélène parla :
— S'il ne restait plus de votre longue intimité avec M. de Blancastel, dit-elle, qu'un lien d'habitude; si, comme cela arrive bien souvent dans une foule d'unions, vous soupiriez l'un et l'autre, sans oser vous le dire,, après votre liberté, j'attends, madame, que vous me le disiez avec franchise.
— Achevez, madame.
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— Si, au contraire, acheva Hélène, votre attachement pour lui est encore comme aux premiers jouts.j^â^vous avez pour lui la même tendresse; si enfin, tâérame, vous l'aimez, parlez, dites-le-moi loyalement; ' je' ïne retire en silence : le refus de mon frère sera respecté.
Hélène se leva non-seulement pour faire mieux comprendre à Valentine qu'une répogse de sa part, qu'un mot allait finir ses doutes, mettre un terme à une entrevue qui n'avait pas eu peut-être sa pareille dans les annales du monde officiel , mais encore qu'elle se donnait la douleur de penser, de supposer avec une presque certitude qu'elle, Valentine, allait lui accuser la perpétuité de son amour pour Georges de Blancastel.
Valentine retint Hélène.
— Restez, madame. •
Hélène fut surprise ; elle n'osait croire...
— Madame... balbutia Valentine... madame... Trois fois elle commença sa phrase...
— Mon émotion comprend la vôtre, lui dit Hélène.
— Oui, madame, reprit avec effort Valentine, oui... je l'avoue... j'ai beaucoup çimé... autrefois... autrefois M. de Blancastel. Et cette liaison... cette liaison formée loin de la France, à un moment de ma vie où elle me servit de protection contre l'isolement, nous semblait à l'un et à l'autre devoir durer autant que nous-mêmes ; ce n'est pas ma faute s'il n'en a pas été ainsi. Le caractère de M. Blancastel, bon, irréprochable, tant que le devoir Ta contenu dans les conditions rigoureuses de la profession militaire, s'est tout à coup transformé... altéré... dès qu'il a été en contact avec les habitudes de la vie parisienne. Avec les moyens de mener une existence indépendante, M. de Blancastel en a pris tous les caprices; alors, ses entraînements trop exclusifs pour des plaisirs que je n'approuvais pas... son horreur pour des conseils que je me suis permis quelquefois de lui don-
LES MARTYAS INCONNUS 57
ner... Tont détaché... éloigné... peu à peu de moi... J'ai fait entendre des reprociies... des plaintes... je suis devenue importune... mon abandon s'en est suivi, j'ai pleuré... puis je me suis résignée... puis je n'ai plus aimé que dans le souvenir ; et enQn... enfîn delà femme bien éprise... bien dévouée... il n'est plus restée que l'amie.
— Que l'amie? demanda Hélène, le regard plongé dans les yeux de Valcntine.
— Que l'amie, répéta celle-ci, laissant tomber la voix.
— Ainsi, demanda encore Hélène sans faire dévier son regard, ce regard qui interrogeait l'âme de son interlocutrice; ainsi vous verriez sans désespoir, sans douleur, une rupture devenue si faoile? 4
— Sans douleur, sans désespoir, madame.
— Et sans regrets?
Se contraignant de plus en plus, Valentine répondit :
— Sans regrets... pourvu qu'il fût heureux.
— 11 sera heureux, madame! s'écria Hélène avec passion, convaincue qu'elle avait recueilli la vérité des lèvres de Valentine; oui, il sera heureux! Car, maintenant je puis vous le dire, — vous m'en avez donné le droit, — lorsque j'ai revu à Bois-le-Duc, M. de Blancastel, j'ai senti renaître en mon cœur des sentiments que je croyais éteints, que je croyais morts; ils n'étaient qu'endormis! Oh! oui, il sera heureux! Gai* si son nom le fait Tégal des plus grands noms, ma fortune le mettra au-dessus des plus grandes fortunes ; et avec mes immenses revenus, il pourra... Mais vous pâlissez, vous souffrez, vous pleurez! Ah! ce n'est pas bien, madame, vous m'avez trompée. — Vous l'aimez encore!
— Je me suis trahie, dit, dans le creux de sa pensée, Valentine, et reprenant son énergique hypocrisie. comme une épée qui lui serait tombée un instant def.
mains, elle dit à Hélène : — Non I je ne vous ai pas Irompée... Mais l'habitude des années écoulées sous le même toit... Mais le cri de la jalousie... même quand on n*aime plus... le regret sans doute aussi de ne pouvoir plus aimer comme vous aimez, madame... Voilà la seule... Tunique cause de mes larmes. Oli! croyez-moi bien, je ne Taime plus!
Hélène ne se laissa pas entraîner :
-^ Je ne vous crois pas, madame ; oh ! non, je ne vous crois pas! Et je remercie le ciel de m'avoir montré à temps Terreur où j'allais tomber ; car vous ne savez pas, madame, le malheur qui en fût résulté pour ma vie, si, après avoir été confiante dans vos paroles, j'avais découvert plus tard, quand j'aurais été mariée, que vous aimiez encore M. de Blancastel. H se fût élevé des pensées, des résolutions folles, désespérées, dans mon âme froissée...
Valenline, persistant dans l'opinion qu'elle voulait à tout prix enfoncer dans Tesprit d'Hélène, répliqua :
— Oh ! madame! madame! croyez-moi !
— Je crois vos larmes. Je viens de vous dire, dans une minute d'oubli, Tétendue de mon amour pour lui ; à cet amour mesurez les peines, les supplices de la jalousie, si vous l'eussiez allumée en venant me reprendre un bien que je croyais avoir légitimement acquis sur votre indifférence. La femme qui a osé venir chez vous, quia osé affronter un entretien comme celui que nous venons d'avoir, n'aime pas à demi. Ah! oui, mieux vaut cent fois la douleur que vous me faites, en m'obligeant à revenir sur Tespoir que j'avais conçu d'abord, que la grande douleur que j'eusse ressentie en apprenant que vous n'aviez pas cessé d'aimer celui que je veux aimer seule ou ne plus revoir jamais !
— Vous vous êtes méprise, redit Valenline, qui avait rentré ses larmes au fond de ses yeux et les retenait par
LES MAITYBS INCONNUS 59
la puissance de sa volonté, vous vous êtes méprise sur la cause de ces larmes.
Le parti d'Hélène Overman était pris . elle se leva pour s'en aller.
— Je ne le verrai plus : adieu, madame. Valentine la retint.
— Mais encore une fois, je vous proteste, je vous assure que vous vous êtes méprise.
— Non ! (Al ! non, madame!
Hélène fit un mouvement encore plus prononcé pour sortir.
£lle marchait résolument vers la porte; un domestique annonça :
Monsieur le vicomte de Fabry I
— 0^'il entre ! mais qu'il entre ! dit avec empressement Valentine, dont la voix, le visage, l'allure et l'expression de tous les traits accusèrent un changement si brusque dans toute l'oi^anisation, un cbangement s[ complet, qu'elle n'avait plus rien de la personne qui, il y avait à peine quelques instants, avait tremblé, pâli, souffert, pleuré et traversé les zones les plus tourmentées de la douleur.
Le vicomte de Fabry entra : il parut frappé du changement survenu dans Valentine ; mais, sans faire semblant de le remarquer, il dit avec une légèreté des plus naturelles :
— Le beau temps, madame, m'a inspiré l'idée de venir vous proposer une pronienade au Bois.
— Et vous avez été fort bien inspiré, cher monsieur de Fabry, répondit Valentine, dont les paroles vibrirent au courant d'une joie excessive. Je vous présente Mme Hélène Overman.
Fabry salua.
— La sœur de mon excellent ami Léopold, mon camarade à Saumur. Madame !
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En rendant le salut à Fabry, Hélène remarqua que le vicomte était un tort galant cavalier, et qu'il était accueilli avec une faveur bien particulière.
— Je suis donc assez heureux, madame, reprit Fabry» pour que vous acceptiez une place dans ma calèche?
— Je mets mon chapeau, cher monsieur de Fabry, et suis toute à vous.
— Admirable ! pensa Fabry, et il pouvait le penser sans fatuité sur de telles avances et après les conditions qu'il avait posées dans sa visite du matin à Valentine, quand il lui avait dit d'une manière indirecte et sous forme allégorique: « Si vous acceptez de faire une promenade au Bois avec moi, vous acceptez d'être ma maîtresse. »
Hélène, de son côté, s'arrêtait sur une pensée qui se formulait ainsi: Puisque c'est ainsi, c'est alors autre chose.
— Nous aurons, reprit Fabry, une délicieuse fln du jour... assez de clarté encore pour voir les magnifiques embellissements du Bois. Nous parcourrons les nouvelles allées.
Hélène observait toujours; une révolution totale s'opérait dans son esprit. Comment cela n'eût-il pas été, à yoir ce qu'elle voyait, à entendre ce qu'elle entendait.
— Oui, dit Valentine au vicomte, vous me ferez voir tout cela.
— Avec bonheur, madame! La saison est déjà trop froide pour qu'il y ait foule de promeneurs.
— Eh! tant mieux! monsieur de Fabry, tant mieux I — *Gomme je m'étais trompée! se disait Hélène; tout
va très-bien I Celte jeune femme n'aime plus M. de Blancâstel, mais, en revanche, elle aime beaucoup M. de Fabry. Je n'en demandais pas tant, oh! non!
— Je vous préviehs même, ajouta l'heureux Fabry en aidant Valentine à placer son chapeau, qu'aux yeux de
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quelques cavaliers indiscrets, nous aurons tout à fait Tair d^ deux amants qui cherchent, loin de la Chausséed'Antin, Tombre et la solitude.
Yalentine, dans un jeune et charmant éclat de rire :
— Eh bien I nous laisserons dire les indiscrets»
— fîous les laisserons dire, madame,
— Mais vraiment, cher monsieur de Fabry, il faut que vous ayez lu dans ma pensée pour avoir conçu le délicieux projet de venir me prendre.
— Je m'appliquerai à ce qu'il en soit toujours ainsi , madame. Allons! c'est fait, ajouta- t-il mentalement ; il aurait pu même ajouter : Je ne croyais pas que cela eût été si facile.
Quant à Hélène, elle se dit avtîc autant de joie et non moins de conviction : Je pars tout à fîiit rassurée. S'adressant à Valentine :
^ — Madame, il ne me reste plus qu'à vous prier une dernière fois d'excusefTimportunité de ma visite. En prenant fraternellement les deux mains d'Hélène, Valentine lui dit, les yeux élincelants d'une joie étrange et qui ne ressemblait pas à celle d'Hélène :
— Je pense toujours, madame, qu'elle aura répondu à l'espoir que vous aviez en venant chez moi.
— Complètement, madame, complètement! Adieu, madame.
— Adieu, madame, dit Valentine.
Hélène sortit, ivre du bonheur de sa victoire. Immédiatement après le départ d'Hélène, Valentine
sonna ; elle dit d'un ton grave et des plus sérieux au domestique qui accourut :
— Faites avancer la voiture de M. de Fabry. Le domestique obéi .
Valentine se tourna aussitôt du côté de M. de Fabry, et lui montrant la porte restée ouverte derrière le domestique, elle lui dit :
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— rajJ'honneur de vous saluer, monsieur.
Après quelques secondes d'étonnement, d*un étonnemënt formidable et qui, pour ainsi dire, n'était pas de ce inonde, Fabry murmura entre ses lèvres : La comédie est des mieux jouées; mais c'est le dénoûment qui fait le succès. Nous verrons. Il salua et sortit.
Seule, Valentine jeta tout à fait le masque étouffant qu'elle avait collé à son visage et à son coeur pendant riiorrible quart- d'heure qu'elle venait de traverser.
— Et maintenant, dit- elle en prenant une plume qu'elle fit courir comme un éclair sur une feuille de papier; maintenant, deux mots à Georges et cent lieues avant demain entre lui et moi. 11 épousera Hélène Overman ; il sera riche, il sera heureux.