DEUXIÈME PARTIE
Trois mois après ces événements, le colonel Chabert entrait dans le même hôtel oh nous l'avons déjà aperçu, c'est-à-dire chez son ami Georges de Blancastel, mais •non pas dans le même appartement. Gabriel, l'ex-zouave, l'introduisit dans celui de Valentine, placé à l'étage supérieur. Une douce chaleur rayonnait du fond de la cheminée à travers les losanges en cuivre doré d'un gardefeu Louis XV, appartement élégant, mais bien loin d'égaler la somptuosité de celui qu'occupait le marquis Georges de Blancastel. A demi ouvert, un paravent chi-
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nois cachait la moitié de cette riche cheminée, destinée à jouer un r61e important dans cette seconde partie de notre histoire.
— Tu n'as donc pas suivi le capitaine? demanda le colonel à l'ancien soldat d'Afrique.
— Non, mon colonel; je l'aime bien, vous savez, mais il m'a laissé le dioix de le suivre ou de rester ici. Je suis resté ici. Madame est si bonne ! Son père, le brave lieutenant Bernard, m'a si souvent donné là-bas des rafraîchissements dans le désert... du tabac et de Tabsynthe ! Et puis, j'ai vu que ça faisait plaisir au capitaine que je demeurasse à l'ancien quartier général. Mais voilà bien trois mois, mon colonel, que vous vous amusez à passer des lapins par les armes.
— Oui, mon ami, voilà juste trois mois aujourd'hui que j'ai quitté Paris.
£t le colonel promenait avec un étonnement curieux, et inquiet ses regards, autour de lui ; il aurait voulu que ces meubles lui expliquassent un changement d'existence impossible à se faire dire sans une grave indiscrétion par un serviteur.
— C'est prédëément, mon colonel, ce que madame disait encore hier au soir. Le colonel, qu'elle disait, se plaît beaucoup cette année-ci à la chasse. 11 nous oublie.
— Comment vaht-elle, madame ?
— Tantôt je répondrais très-bien! tantôt rien du tout; car elle s'enferme dans sa chambre, et on ne la revoit pas de deux ou trois jours.
Avec une indifférence affectée, le colonel demanda de soli ton le plus léger :
— Et qui reçoit-elle maintenant?
— Oh! mon Dieu! tous ceux qu'elle voyait avant le mariage du capitaine.
— Totis ?
&i LES HikBTTKS IVGO^IMJS
— Ma foi, autant dire, mon colonel.
Le colonel, en regardant un paysage auquel il semblait donner toute son attention :
— Qui encore?
— M. Duper tail, d'abord.
— Oh! lui... pensa le colonel Gbaberi, il est comme les Américains, il reconnaît tous les gouvernements, pourvu qu'ils aient vingt- quatre heures d'existence.
— Elle reçoit encore... Gabriel s'arrêta pour dire: Justement! voici M. Duportail qui vient, selon son habitude, lire les journaux de madame.
En effet, Duportail entrait en demandant à Gabriel :
— Les journaux sont-ils venus?
— Monsieur Duportail, il en est arrivé quatorze sans compter les petits.
— Donne-moi d'abord les petits ; ce sont les plus amusants. — Ah ! je vais donc m'en donner! — Tiens! Chabert !
— Qui attend que tu daignes le remarquer.
— J'aurais dû deviner que lu étais à Paris.
— Pourquoi cela?
— Parce que la chasse est fermée depuis quarante-huit heures. As-tu lu le Moniteur! Sais-tu la grande nouvelle?
— Ah! fais-moi grâce, Duportail, de toutes les nouvelles politiques, et dis-moi tout de suite, puisque son domestique n*est plus là, si Georges m'en a beaucoup voulu de ce que j'ai refusé de servir de témoin à cette fameuse union, qui nous a tant surpris, quand nous nous attendions à un tout autre mariage?
Duportail ouvrit un journal et lut tout haut :
« Nouvelles étrangères. — Vingt -troisième révolution au Mexique depuis le mois de novembre dernier. »
Chabert arracha le journal des mains de Duportail.
— Je te demande si Georges, qui m'a décrit dans le
LES MARTYBS INCONNUS 65
Berry , où je fus forcé de me rendre le jour môme, tu le sais bien, de sa déplorable course à Longchamp, m'en a beaucoup voulu de ce que...
— Non... il ne t'en a pas voulu; il a trouvé, je crois, cela fort naturel.
— Tant mieux! Gomme il ne m'a plus écrit, je craignais...
Duportail ouvrit un autre journal et le déploya devant lui.
— Je craignais... Soyons juste, un mariage comme celui qu'il a fait jette si brusquement un homme hors de voie... il doit nager dans la prospérité?
Voyant que Duportail ne Técoutait pas, le colonel, en lui enlevant le journal, répéta de sa voix du désert :
— Il doit nager dans la prospérité ?
— Oui, il nage, il fait la coupe dans la prospérité, répliqua Duportail qui étala devant lui un troisième journal.
— Voyons, Duportail, est-il vrai, comme on le disait hier au cercle, qu'après leur mariage, qui aurait été célébré à Bruxelles, les nouveaux mariés s#aient revenus immédiatement à Paris, où ils habiteront le magnifique hôtel Beauméuil, acheté par eux onze cent mille francs.
Duporlail se mit à lire touj, haut : « Saint-Domingue. — L'empereur Soulouque vient de faire couper la tête à son pédicure parce que celui-ci n'aurait pas répondu poliment à une invitation à dîner qu'il lui aurait adressée. »
Ghabert, impatienté, fit voler le journal au loin.
— Est-il vrai? .
Sans sortir de son calme angélique :
— Oui , cela est vrai, dit Duportail ; ils habitent un hôtel magnifique, ducal, royal, avec jardin anglais, jardin français, parc, serre, faisanderie, écuries de marbre,
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OÙ Georges a déjà installé quarante chevaux. £s-tu content du logement?
— Après tout, dit Chabert, quand on épouse une forlune de plus de trente millions... Ah çà! et comment va-t-on de ce côté-ci de la séparation ?
Duportail s'était déjà penché sur la table pour chercher un nouveau journal; d'un accent distrait, il balbutia :
-^ Assez bien, je crois, assez bien ! Mais je te dirai qu'au fond cela m'est parfaitement indifférent. Du temps de Georges, je venais chaque matin lire ici les journaux, je continuée trouver ici tous les journaux : pourquoi me mettrais -je en peine de savoir le nom de celui qui paye les quittances d'abonnement ?
— Évidemment, ajouta Chabert, celui qui les paye, c'est celui qui vient le plus fréquemment.
« République dominicaine, continua Duportail lisant à haute voix. La grande armée dominicaine, composée de dix-sept hommes, a fait défection. Un des chefs s'est vendu à l'ennenoii pour quinze cents francs et une barrique de rnum. »
Une troisième ou une quatrième fois, le journal s'envola des mains de Duportail.
— N'est-ce pas, Duportail?
— Mais nous venons tous très-fréquemment ici , à commencer par Adrianoff, par Fabry, répondit Duportail sans sortir de son calme.
— Fabry ! s'écria Chabert, Fabry, dis-tu?
— Mais ce n'est presque plus un mystère pour personne, mon adorable colonel !
— Fabry ! •
— Ah I tu ignores donc tout, mon pauvre Chabert ? Tu ignores que le jour où Georges perdit ces vingt-quatre mille francs aux dernières courses de Longchamp, ce jour-là il apprit, au retour, que Valenline était partie.
— Partie!
— Oui, partie après avoir écrit à Georges qu'elle lui laissait le droit^de disposer de sa liberté, comme elle, de son côté, reprenait le droit de disposer de la sienne.
— Ça paraît impossible.
— Voilà pourquoi cela est arrivé.
— Et partie avec Fabry ?
— ^on... non... mais vingt- quatre heures après, Fab^y disparaissait aussi. Leur absence fut de deux mois.
— CTest sans doute pendant ces deux mois que Geoi^es épousait à Bruxelles M"® Overman ?
— Parfaitement ! Mais que je t'achève vite, puisqu'il faut que je t'apprenne tout. Quand Valentine reparut, le beau Fabry ne tarda pas non plus à reparaître. Vastu maintenant me laisser lire tranquillement mes journaux ?
— Comme tout finit dans ce monde !
— Voyons, est-ce que cela t'affecte vraiment à ce point d'apprendre que c'est Fabry qui paye les quittances d'abonnement aux journaux que voilà? OJ^'esl-co que cela te fait ?
— Qu'est-ce que cela me fait? Mais je m'intéresse beaucoup à cBtte jeune femme dont nous aimions tant le père, ce brave officier d'artillerie mort à mes côtés.
— Comme je ne suis pas mort à ses côtés, dit Duportail en cherchant au bout de la table un autre journal, mais comiquement empêché dans ce mouvement par Chabert. Tiens! veux-tu lire un nouveau journal '^ le Constitutionnel.
— Ton égoïsme m'indigne !
— Bah! ne veux-tu pas que je pleure amèrement sur le sort d'une Ariane abandonnée, qui occupe cet appar * tement dans l'un des plus élégants hôtels de la rue Blanche, et qui promène son désespoir dans l'île de Naxos, traînée par deux chevaux anglais ?
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Ghabert soupira ; sa rude loyauté n'était pas à l'aise dans cette morale élastique de Duportail. Heureusement pour celui-ci, sur le point de s'attirer quelque remarque sanglante de son peu endurant interlocuteur, austère comme Bayard sur plus d*un point, l'excellent Âdrianoff fit entendre sa franche et bonne voi\ dans l'antichambre.
— Si vous voulez attendre madame en compagnie de ces messieurs, lui disait Gabriel.
— Quels messieurs? Ahl c'est vous Duporlaill Vous ici, colonel? Que je vous embrasse et que je vous remercie, mon cher Chabett, de l'excellent gibier que vous m'avez envoyé du Berry.
— Charmé qu'il vous ait plu, Adrianoff.
— Si mes j)ropriétés n'étaient pas si éloignées, je vous aurais fait expédier un ours blanc en reconnaissance de vos perdrix rouges.
— Et ce fameux bal d'enfants, aimable Russe, a-t-il eu lieu ?
— S'il a eu lieu ! dit Duportail ; tout Paris en parle encore, quoiqu'il ait déjà deux mois de date. Pour gagner la prime promise, figure-toi, Chabert, qu'il s'est présenté des enfants depuis l'âge de deux ans jusqu'à trente-cinq.
— Plaisanterie à part, avez-vous trouvé voire héritier, Adrianoff ?
— Je l'ai trouvé. .
— Et comme vous le vouliez ?
— Mieux que je ne l'espérais. Il est venu à mon bal accompagné de son frère, tous deux pittoresquement costumés en bergers tyroliens.
— Bon I je vois d'ici votre embarras. Vous cherchiez * un enfant, et il s'en est présenté deux.
— Erreur ! ce jeune frère était laid, chétif, grossier, grande bouche, teint blafard et cheveux rouges.
— Tuons-le tout de suite ; mais l'autre ?
L£S MARTYRS INCONNt'S 69
— Ah ! l'autre! uq enfant charmant, brun comme un Espagnol, résolu comme un démon; dans ses yeux tous les signes de Tintelligence et du commandement.
— Le fils sans doute de quelque prince qui veut garder l'anonyme ?
— Du tout! le fils d'un fermier ou de quelque chose d'approchant. Ce qui m'a ravi le plus en lui, ce sont ses réponses pleines de cœur quand je lui ai demandé s'il voudrait venir avec moi bien loin, bien loin de son pays 1 U m'a répondu sur-le-champ : — Pourvu que vous me donniez un beau cheval et un grand sabre pour me défendre contre ceux qui tenteraient de me [l'enlever, — Mais votre papa et votre maman, les quitteriez-vous sans regret? Il a gardé un instant le silence; il réfléchissait sous ses longues paupières... Puis il m'a dit, en laissant tomber une larme sur mes mains : — Ils ne m'aiment pas, pourquoi craindrais-je de les quitter?
— Brave enfant ! dit Chabert. Et Duportail :
— Bien digne d'être habillé en Turc.
— Tais-toi, Duportail! Et vous avez fait aussitôt votre proposition au père?
— Je l'ai fait venir chez moi et je lui ai demandé s'il voulait me confier son fils.
— Et il a refusé.
— Pas le moins du monde! U s'est informé seulement si c'était pour quelque temps ou pour toujours. Je lui ai répondu : « Pour toujours. — Alors on peut s'entendre, » m*a-t-il dit,
— Cœur simple , homme de la nature ! *
— 11 ne s'est fait à lui-même qu'une seule objection, qu'il a eu bienlôt levée. Il craignait que sa femme , la mère de l'enfant, n'opposât quelques entraves au marché : « Mais, s'est-il écrié au bout de deux minutes d% réflexion, il se perd tous les jours tant d'enfants dans
70 UB MÀRTYBS incouhus
Paris I... Un déplus, un de moins, Tenfant se sera perdu 1 »
— Très-bien ! fil Chaberl, et le marché s'est trouvé conclu ?
— Pas encore. Il fallait arrêter la somme que je lui donnerais.
— C*est trop juste. 11 vous a demandé?...
— Vingt mille francs comptant I
— Pas d'autres conditions?
— Non! Ahl si, il a voulu être payé en or espagnol.
— Quel gredin ! Mais continuez.
— C'est fini. Par une nuit bien sombre, il y a trois jours, l'enfant, enveloppé d'un manteau, a été remis à mon intendant Michaïloff qui l'attendait à l'embarcadère du Nord. Us sont montés ensemble dans un wagon, et la vapeur les a emportés. Maintenant , mon futur héritier est en Allemagne, sur la route de Russie. Dans quinze jours, il sera à Smolensk , installé dans mes propriétés, entouré de professeurs , obéi et servi par mille à douze cents esclaves.
— En voilà un, dit Chabert qui pourra se vanter d'être né sous une heureuse étoile.
— Sous l'étoile Adrianoîf ! ajouta Duportail.
— J'attends d'un instant à l'autre , reprit Adrianoff , une lettre de mon intendant Michaïloff à qui j'ai ordonné de m'écrire pour m'apprendre de Cologne ou de Berlin comment l'enfant aura supporté les premières fatigues du voyage.
Cette conversation des trois amis réunis dans l'appartement de Valentine, fut traversée par la voix de Gabriel qui, en ouvrant la porte du salon , dit à deux commissionnaires : (( Au reste , voyez vous mêmes. Comment voulez- vous qu'un objet comme celui que vous apportez puisse tenir dans cette pièce déjà tout encombrée de meubles? Pardon, messieurs,'ajouta Gabriel; c'est M. de
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Fatiiy qui envoie à madame, pour sa fête, un piano grand comme une maison. »
— La fête de Valentine! dit Ghabert avec réflexion. Gabriel , continuant de s'adresser aux commissionnaires :
— Vous êtes bien convaincus , maintenant, ^e ce ^ piano est trois fois trop grand pour être placé ici. Nous
allons le monter dans les appartements du troisième, et madame le mettra ensuite où il lui plaira.
Suivi des deux commissionnaires, qui se disposèrent à porter le piano ailleurs, Gabriel disparut.
Chabert reprit :
— La fête de madame! a dit Gabriel; avez-vous entendu , Âdrianoff ?
— Diable, ouil me voilà pris. Aussi ce calendrier russe, qui est de douze jours en retardsurle vôtre!... Jelaisse passer toutes les fêtes quand je suis à Paris.
— Ne disons pas de mal de ce calendrier , ajouta Duportaii.
— Voyons, releva Chabert, ce n'en est pas moins aujourd'hui, messieurs, la Saint-Valentin, par conséquent la fêle de la maîtresse de la maison. Notre devoir...
11 prit son chapeau pour sorti r.
— Il ne sera pas dit que je no lui aurai pas souhaité sa fête. Allons !
Duportail, après une grimace de contrariété :
— Bon ! me voilà obligé d'en faire autant !
Il mit la main sur son chapeau, tandis qu' Adrianoff, de son côté, exécutait le même mouvement, et ajoutait avec sa courtoisie plus franche :
— Mais quelles fleurs lui offrir ?... Elles sont rares en ce moment. Une branche de roses...
— Opéra-comique ! dit Duportail.
— ^ Alors des camélias?
— Ahl non, par exemple,.»
72 LES VAKIYRS IXCOKNUS
— Je cours lui acheter un bracelet de perles, il sonna. Gabriel parut, et il lui dit : — Gabriel, nous reviendrons; mais ne dites pas à madame que nous sommes déjà venus.
— Tu entends?
— Oui, mon colonel.
Les trois amis de Yalentine sortirent pour aller lui acheter son bouquet de fête.
Un instant seul, Gabriel se dit : — Eh bien ! ça me fait quelque chose de les voir tous ici et de ne pas voir mon capitaine ; ça me fait même beaucoup. Est-ce un rêve? Ce doit être un rêve ; il me semble que tous les soirs, en fermant les jalousies de cet appartement, je vois glisser hors du jardin, le long du mur extérieur, une ombre, et que celte ombre est celle... Mais ce n*est pas possible! Si je ne couchais pas du côté de la rue, je passerais volontiers une nuit entière à m'assurer... Mais voici madame, chut I
— Je suis inquiète, Gabriel , fort inquiète 1 Je voulais partir sur-le-champ pour Neuilly...
— Oui, pour souhaiter la fête à votre charmant filleul, le petit Valentin ; car c'est aujourd'hui...
— Peut-être ne serais-je allée la lui souhaiter que demain, mais je reçois à l'instant une lettre...
— Une lettre des Camusot ?
. — Us me disent dans cette lettre , qu'ils ont quelque chose de pressant à me communiquer; de ne pas m'effrayer... qu'il n'y a rien à craindre,.. Valentin serait-il malade ?
— Pourquoi, madame, aller ainsi vous figurer?
— Ces gens-là s'expriment toujours d'une façon si obscure.
— Et avec une encre si blanche I
— Impossible de me rendre immédiatement à Neuilly.
— Si j'y allais, madame?
— C'est à moi seule qu'ils veulent parler.
* — Eli bien! madame, avec une voiture, en dix minuteSf vous pouvez...
— C'est que j'attends quelqu'un. Mais faites toujours avancer un fiacre... Dès que cette personne sera venue... dès que je serai libre... Oui, allez, Gabriel.
— Georges, pensa Valentine, les regards tantôt sur la pendule, tantôt vers la porte, me demande une entrevue. Qu'e me veut-il? Pourquoi celte entrevue? Pouvaisje refuser? Mais le revoir I lui parler! me retrouver encore ici avec lui ! il a plus de courage c|ue moi. Il me semble entendre... Ab ! mon cœur bal Irop fort ! Je sens que ma respiration s'arrête ; je vais mourir... J'aurais dû refuser... Non, je n'aurai jamais Ta force... '
Georges de Blancastel parut.
Lui et Valentine demeurèreat quefciaes minute? sans se Jîjirler. Enfin Georges, Sprès quelques difficultés mal domptées, dit :
— J'ai pensé que vous pourriez me dire... que vous seule pourriez me dire»., ce que signifie ce biMet que fui reçu d'un monsieur... (Il sortit de sa poch'e un "portefeuille, y prit un billet et alla à la Signature.) — d'un M. Roland, notaire, qui me prie de passer chez lui pour une affaire importante.
La contrainte de Valentine à répondre nh fut ^pÊk moins suffocante. .
— Je ne connais pas ce notaire, et je ne devine pas pour quel motif il vous appelle chez lui. Ce billet n'indique rien?...
— Absolument rien. Voilà pourquoi , avant d'aller chez lui prendre connaissance d'une' affaire... d'une affaire importante... Les affaires et moi, vous savez...
Au sourire pénible de Blancastel, le sourire embarrassant de Valentine répondit :
— Oui, je sais.
71 LSS MAMtYBS IMCaNI*li7S
•^ Eh bien! avant d'aller chez ce notaire^ j'ai cru mdispensable... Vous avez eu si laiigtenip& la direction... l'embarras de mes intérêts... Ainsi, vous ne connaisses pas ce M. Roland?
— Non..» je regrelle^..
— C'est moi ^ui dois regretter... Adieu, madaïae, alors.
— Adieu, monsieur. •
Tout paraissait fini entre Yalentine et Georges, qui avait fait déjà plusteuis pas pour se retirer. Sans que sa volonté parût avoir contribué au mouvement de retour qu'il opéra brusquement, Georges se retrouva à la place qu*U avait quittée, et demanda :
— Êtes -vous heureuse, Valentine?
— Parfaitement lieureuse.
Le ton de Yalentine fut bref ; cekii de Georges d'une légèreté des plus fausses, quand, après avoir surmonté un sentiment visiblement des plus pénibles,, il reprit : ' -^ Eh bien, moi aussi je suis Iteureuit. J'ai largement IMToâté de cette liberté dont vous jugiez, avec rais<m, que nous avions boioin tous les deux, pour m'éloigner de Paris avec joie. J'ai voyagé, j'ai parcouru les magnifiques bords du Rhin ; j'ai visité Cologne, Mayence, vingt autres cité? fameuses dont je ne savais pas même les Mùfù^ ËC c'est merveilleux de voir comme le cœur se laisse prendre vite à d'autres séductions, lorsqu'il croyait Bè pouvoir jamais aimer que les mêmes choses. Il s'é- ( tonne lui*inème de ces attachements si nouveaux. Les chemins de fer ont pour jamais rendu impossibles les douleurs immuables et les désespoirs éternels* — Avezvoyagé, vous aussi?
— Oui» mais vers le Midi, tandis que vous allitjz. Ters te Nord ; et sans chercher, comme vous, à satisfaire une curiosité que je n'avais pas» je me suis abandonnée à la vapeur; elle m'a emportée de Paris à Bordeaux, do
LES MAttTYllS IKCOISNIS 75
Bordeaux à Mmes, de Nîmes à Marseille, de Marseille à Lyon, et de Lyon elle m*a ramenée à Paris. Ce mouvement, cette rapidité, cette agitation, m'ont fait un bien infini. Je n'ai rien vu, j'ai voyagé comme certains oiseaux, — les yeux fermés ; mais j'ai respiré pour tout le temps que j'avais vécu sans air à Paris, et après avoir parcouru sept ou huit cents lieues, je me suis dit en rentrant dans Paris, en revoyant cet appartement, en retombant après deux mois d'absence dans mon fauteuil : Déjà! déjà!
Geoj^es eut, on le voit, la contre-partie exacte du tableau si heureux qu'il avait tracé de sa vie errante depuis sa séparation d'avec Valentine. C'était, de part et d'autre , la même sincérité navrante.
Il continua sur la modulation de frivolité qu'il avait affectée en commençant :
— Et aussitôt de retour à Paris, vous avez rouvert vos salons, m'a-t-on dit ?
— Oui... je 'crois... Gabriel, qui m'a accompagnée dans mon voyage, Gabriel, qui a pensé pour moi... aura sans doute fait savoir à mes amis que j'étais de retour... On sera venu»..
— Cependant, jous n'aimiez pas beaucoup le monde; c'est uniquement pour moi que vous receviez autrefois.
— Les goûts changent... les circonstances les modi* lient.
— Je suis content, du reste, qu'il en. soit ainsi ; l'essentiel est que vous soyez heureuse.
— Je vous l'ai dit : très-heureuse I
— Nous n'avons alors qu'à nous souhaiter réciproquement la continuation d'un pareil bonheur.
-r- Sans doute, ajouta VfiJentine.
Et Georges répéta :
— Sans doute.
Après une minute de recueillement accordée à ce contentement sans exemple, Georges, rentrant dans le sillon de cette conversation tinie depu\s longtemps, mais qu'il recommençait sans cesse, dit encore :
— Sans doute, nous sommes aussi contents l'un que l'autre... Seulement, le hasard d'une fortune mieux assise aujourd'hui me permet, à moi, de compter longtemps sur une existence aussi facile, aussi belle ; tandis que d'autres, pour maintenir leur position à un niveau brillant, ne sauraient pouvoir justifier des mêmes moj'ens que moi. On a des ressources pour allerdeux ans ainsi... quelquefois n'en a-t-on que pour aller à peine quelques mois. Le ciel de Paris est plein de ces météores énigmatiques. Je vous ai dit le secret de mon bonheur .en vous disant que je le devais au hasard de ma fortune; mais le secret...
— Le secret du mien... de mon bonheur?...
— Vous allez me répotidre qu'il est aussi dans votre fortune, car tout ici est absolument comme au temps où une main qui aurait voulu être plus prodigue répandait For autour devons. Je ne parle pas de ce beau mobilier. .. il vous a toujours appartenu... Mais ces valets... ces femmes de chambre... ce cocher... toute cette domesticité dispendieuse...
Vâlentine épanouit sa réponse au milieu d'un étonnement qui fut comme la rupture d'un vase dans lequel elle aurait été enfermée depuis trois mois.
— C'est vrai, dit-elle, tout est ici comme au temps...
— Oui... Vâlentine...
— Vous me le faites remarquer.
— Ah 1 je suis le premier qui...
— Oui, c'est la première fois que j'y pense.
— La première fois ! Pourtant... je croyais que la continuation d'une vie satisfaite, brillante comme était... comme est encore la vôtre, ne pouvait guère se soutenir
LES MARTYRS INCONPiUS 77
qu'à Taide d'une dépense... d'une dépense difficile à ignorer. Je crois donc, je pense qu'en interrogeant sincèrement votre existence.
Valentine répliqua sans audace, sans colère, toujours dans le brouillard de surprise répandu autour d'elle et dont elle ne se dégageait que peu à peu :
-^ Je l'interrogerai devant vous. En voici l'emploi fort simple de chaque jour. Je me lève, mes femmes m'habillent ; je descends au salon, le piano est ouvert devant moi. Est-ce l'heure de sortir? la voiture m'attend au perron ; elle me promène aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, où il plaît au cocher de me conduire ; puis elle me ramène ici ; ici, le domestique me prévient à six Iieures que le dîner est servi, et je me mets à table. La nuit vient; les bougies s'allument; on annonce mes amis; on cause, on discute, on fait du bruit autour de moi. A minuit, tout rentre dans l'obscurité et le silence , pour recommencer le lendemain avec la même fidélité monotone.
Pendant cette confession à demi-voix de son temps et de ses actions, Valentine sortait de ce sommeil de l'esprit où elle semblait avoir été si longtemps plongée; ses regards s'agrandissaient, sa parole avait la conscience de ses idées ; enfin, de réalités en réalités acquises, elle parvint à cette explosion éclatante : « Depuis mon retour, depuis un mois, j'ai donc vécu dans le sommeil l Ah î vous venez de m'éveiller ! »
La joie de Georges fut à la hauteur de cette révélation.
— Mais, si c'était la vérité ce que vous venez deme dire là, savez- vous ce que je penserais, malgré l'opinion du monde, sur vous, malgré mes doutes, malgré mes craintes, malgré...
Gabriel annonça au même instant : — M. de Fabry!
78 LES BIAR'IYRS INCONNUS
— Lui! dit Valentine, lui!
— Allons ! ce n'était pas la vérité, se dit de son côté M. de Blancastel. Devais-je en douter?
Fabry avait à peine salué Valentine, qu'il aperrut Georges de Blancastel. « Ah! il est revenu, dit-il entre ses dents ; très-bien ! » — Vraiment, cher Georges, il faut vous prendre où l'on vous trouve. Puisque je vous trouve ici, que je vous félicite donc ici sur le goût exquis, miraculeux de votre soirée d'hier.
— Votre indulgence ! — Parler ici de ma soirée !
— De l'indulgence ! vous ne méritez que des éloges. Quel choix dans vos invités ! quel ordre dans cette foule ! quelles toilettes! quelle délicieuse musique 1 quel magnifique hôtel surtout, celui qui réunit tous ces enchantements! Vous savez sans doute, madame, que c'est l'ancien hôtel Beauménil. Georges l'a acheté. Bien des gens ont traité cela de folie ; il a laissé dire. Sous ses inspirations ingénieuses, l'hôtel est devenu un palais. Il a fait percer des galeries qu'il a entourées de la ceinture transparente d'une serre à l'italienne. On peut, en dansant, voir éclore aux lumières les fleurs fantastiques de la Chine et du Japon. Si bien que ses salons sont déjà les plus courus du faubourg Saint-Germain. Non ! votre bal de la nuit dernière, Georges, a ravi les plus difficiles, et, comme tout le monde, j'ai été ravi, moi qui suis assez difficile. Sans parler de l'honneur particulier que j'ai eu de faire danser une dame d'4ge respectable portant sur elle des diamants pour un million; — votre belle-mère, je crois ?
La rage avait amassé son écume sur les lèvres de Geoi^es; il répondit pourtant avec une tranquillité hypocrite :
— Oui, ma belle-mère.
L'impitoyable Fabry, après s'être dit plusieurs fois à lui-même, et ceci signifiait de terribles menaces
(ie vengeance : ■ Ah ! il est revenu ! n reprit tranquillement ! '
— Et, à ce sujet, j'ai entendu faire autour de moi, f>endant que je la faisais danser, ce mot..
vous garantis l'esaclitude et non l'esprit: fait danser les millions presque aussi li le gendre de madame. » — Enlîii, Geoi^i était superbe I je me croyais au bal d'un Une (Titique, pourtant, mon dier George
— Laquelle ?
— Une làen grave critique ; on ne vous a pas vu à voire fête. Vous n'êtes donc pas chez vous quand vous recevez?
Geoi^es pouvait à peine se contenir devant cette persistance de Fabry à ne pas sortir d'un sujet de conversation dont chaque mot le raillait, le piquait au visage, le Wessait au vif, le bafouait.
— Je suis chez moi quand je reçois ; vous m'aurez mal cherché.
— Je vous ai très-bien cherché, au contraire. D'ailleurs, je n'ai pas été seul à remarquer votre absence. Votre femme paraissait fort inquiète.
— Ah I madame de filancastel a daigné... dit Georges, pour dire quelque chose.
— Oui. — Une troisième fois M. de Fabry murmura: « Il n'y reviendra plus. » Sa gaieté, conlinua-t-il sur la ligne de fer qu'il poursuivait, s'est visiblement resswitie toute la soirée de cette contrariété, contrariété bien naturelle, convenez-en; une jRune mariée!...
Il n'est pas besoin d'insister sur la situation d'esprit ob se trouvait Valentine au milieu de ces deux hommes dont la haine voilée cherchait à diaque instant à déchirer la gaze transparente derrière laquelle ils se mesuraient des yeux. Elle souffrait de cette lutte dont elle était la cause réelle, la seule cause ; elle était, il est vrai
aussi la seule digue placée entre eux ; Tun et Tautre orage s'amassaient, grondaient et écumaient à ses pieds. Qu'elle se fût éloignée, et la tempête éclatait sans obstacle. Ce tiraillement, cette peur de rester, ce désir de jne pas les laisser ensemble l'étouf faient de leur double pression. Quel dénoûment ne se peignait-elle pas ensuite? Quel serait ce dénoûment ?
— J'ai fini, continua l'imperturbable Fabry, par penser, ne vous voyant pas à votre soirée, que vous étieaf indisposé.
— Si je ppuvais détourner la conversation! se dit Valentine.
— Plusieurs personnes — c'est toujours Fabry qui parlait — que j'ai déjà vues ce matin au Tattersall, et qui figuraient à votre belle soirée, ont fait la même réflexion que moi.
Valentine crut avoir découvert ce moyen de courber la conversation et de la lancer dans un autre rayon.
— Ah! dit-elle, vous venez du Tattersall, monsieur de Fabry ?
— Oui, madame.
— C'est très-curieux à visiter?
— Mais oui, madame.
— Très-original à connaître, n'est-ce pas, monsieur de Fabry?
— Sans doute.
— Tout le monde en parle ; je voudrais bien savoir.,.
— Je vous dirai ce que j'en sais.
— Vous serez bien bon.
— C'est le rendez-vous officiel des célébrités du sport; le marché aux chevaux élevé à la hauteur du siècle ; c'est là que les nouveaux riches vont acheter les équipages des nouveaux ruinés, ou bien vendre ceux qu'ils avaient la veille parce qu'ils se trouvent tout à coup plus riches encore le lendemain. C'est la bourse des fortunes qui
LES MARTYBS INCONNUS 81
montent au grand trot, et le mont-de-piété de celles qui descendent à fond de Iraiii ; le thermomètre des positions sociales qui sont à zéro à pied ou à vin^t degrés en voiture. Voilà, madame, ce que c'est que le Taltersall.
— C'est une création fort originale dans les mœurs parisiennes.
— Fort utile surtout, ajouta Blancastel après Valentine, pour ne pas se laisser découvrir dans une conversation qui était un duel : où se taire, c'était rompre ; où répondre, au contraire, c'était croiser le fer; et Fabry avait la pointe sur lui. — Et quels chevaux a-t-on vendus ce matin au Taltersall?
— Quels chevaux?
— Je vous le demande.
— J'entends bien. Mais décidément, cher Georges, vous avez l'air de ne plus être 3e ce monde: vous demandez quels chevaux on a vendus ?
— Oui.
— Parbleu ! les vôtres.
— Pardon I FiU effet, j'ai donné ordre hier qu'on vendît mes anciens équipages.
— Oui, tout cela, quoique fort beau encore, ne pouvait guère plus vous convenir. Votre maison est aujourd'hui sur un tel pied de magnificence...
— Et savez-vous qui a acheté mes voitures et mes chevaux? Je n'aurais pas été fâché de les voir passer à des personnes de ma connaissance.
— Rassurez-vous alors.
— Vous savez donc qui les a achetés?
— Sans doute.
— C'est?...
— C'est moi.
— Vous, Fabry ? .
— Oui.
— Résolument, mon cher Fabrv, vous avez un pen-
S:> LES MARTYnS IXCONNIS
(liant pour tout ce qui m'a appartenu ; vous recueillez lous mes débris.
La phrase était acérée ; non-seulement elle toucha Fabr\ qui fut presque renversé du coup, mais elle pénétra jusqu'au fond du cœur de Valentine. On voit jusqu'à quel point elle avait à se féliciter du changement de conversation provoqué par elle. C'est qu'il y a des positions qu'on appellerait à bon droit fatales, dont aucune puissance ne remuerait les assises; elles sont comme ce fameux ciment créé et employé par les Romains : l'eau, qui amollit et détruit les compositions les plus dures, le durcit.
Fabry pourtant n'était que désarçonné : il remonta vite sur sa superbe personnalité.
— Beaux débris, répliqua-t-il à Blancastel, très-beaux débris ! Six chevaux, les plus fins, les plus purs de nos écuries parisiennes ; trois voitures, au nombre desquelles ce joli coupé qui vous plaît tant, madame, pour les promenades au Bois.
Au tour de Georges à être pressé par la lame de Fabry redressée.
— Madame, balbutia-l-il, vous sera sans doute bien reconnaissante...
— Je n'attends de madame, cher Georges, que mon pardon pour avoir pris la liberté de régler mes goûts sur les siens. C'est vous, Georges, qui me devez des remerctments pour le service que je vous ai rendu.
— Quel service, s'il vous plaît ?
— Vous désiriez que vos équipages passassent aux mains d'un ami ; je les ai.
— C'est juste, c'est un service.
— N'est-ce pas ?
— Sans doute.
— Avec celui d'avoir fait danser votre belle-mère, ça fait deux services.
f«ES MARTYRS IXCOXM?^ 8S
. — Gela fait deux, répéta Blancastd.
On commence à voir comment tes gens du monde, et du très-grand monde, s'y prennent pour se dévorer.
« Je ne sais plus comment, se disait Valenline, empêcher ce froissement aigre et sourd de se renouveler à chaque minute. »
-^ Quant au dernier événement de ces vingt-quatre heures... « Ahl cette fois; pensa-t-elle résolument, c'est moi qui conduirai l'entretien et qui le fermerai. »j
Elle interrompit Fabry.
— Quant à ce dernier événement, monsieur de FaCry , vous me permettrez de le dire moi-même.
— Madame...
— Vous le connaissez donc? demanda Georges. ,
— J'en suis le principal personnage et le seul témoin. Cette nuit je ne dormais pas ; je lisais près de mon feu : vers minuit et demi, j'entends un bruit dans le jardin , un bruit qui m'avait frappée les nuits précédeotes. Je vais doucement à la croisée, j'écarte avec soin les rideaux, et j'aperçois un homme.
— Un homme!
— Oui, monsieur de Fabry, un homme qui fixait déjà franchi le mur; ce ne pouvait être qu'un voleur.
Valentine ne remarqua pas l'embarras où tombait (Georges eii l'écoutant; mais Fabry sembla le remarquer.
— Quelle histoire! dit Georges.
— Assurément, ce ne pouvait être qu'un voleur.
-^ Et un voleur, ajoutez, monsieur de Fabry, bien au courant de certaines particularités de l'hôtel. Je J'observe et je vois qu'il applique avec beaucoup de précaution sous mes fenêtres une échelle de jardinier.
— Comme vous dites, appuya Fabry, en examinant toujours Georges du coin de l'œil; comme vous dites, madame, ce voleur connaissait quelques particularités. . mais continuez, je vous prie.
84 LES MARTYBS INCONNUS
— Ne voulant pas répandre Talanne dans la maison, je cours à une botte où je savais qu'étaient deux pistolets; j'en prends un et je vais de nouveau à la croisée.
— Et il n*étaitpas à sa soirée, pensa Fabry, examinant plus attentivement encore Blancastel.
— Parvenu au dernier échelon, dit Valentine, le voleur, dont je ne distinguais que les yeux, s'arrêta immobile; son regard ne quitta plus l'intérieur de ma chambre. Que cherchait-il ? que voulait-il? Comme il n'était pas douteux qu'il allait finir par briser un carreau et s'introduire chez moi, j'aime mieux le prévenir. J'ouvre doucement la croisée, j'abaisse l'arme, je fais feu, et sans savoir le résultat, je, referme aussitôt la crpisée.
— Georges ne respire pas!
L'observation était faite par Fabry, qui porta toute son alleniion sur ce qui restait à dire à Valentine de cette aventure noct^irne.
— Un instant après, poursuivit-elle, l'échelle se renversait avec bruit, l'homme regagnait le mur, et il n'y avait de blessée que moi ; blessée à la main pour m'être maladroitement servie d'une arme qui n'était pas même chargée.
— N'est-ce pas un rêve que vous avez fait tout éveillée ?
En faisant cette question, M. de. Blancastel n'éloigna aucun soupçon de la pensée de Fabry qui laissa courir un sourire à travers ses fines moustaches ironiques.
«Je vous jure bien, » allait affirmer Valentine, quand Fabry lui-même reprit ainsi le propos:
— C'est si peu un rêve, que je vais vous dire, mon cher Georges, la fin de cet événement auquel vous avez tort de ne pas croire. Madame, ce voleur, ce brigand, cet assassin nocturne, c'était moi.
— Vous!. c'est faux!
Georges s'était si ouvertement trahi par ce cri soudain, qu'un silence significatifrégna immédiatement parmi les trois personnages de cette scène qui touchait à son dernier terme.
Fabry fut le premier à rompre ce silence après lequel il n'avait plus à se demander quel était l'homme aperçu la nuit dans le jardin par Valentine.
— Vous avez raison, Georges, c'est faux, dit-il, rentrant par un coude moqueur dans la ligne brisée un instant delà conversation, vous avez raison, ce n'est pas moi. En faisant ce mensonge, je voulais rassurer madame sur le retour d'un pareil accident; mais le mensonge est invraisemblable. Comment supposer que je m'introduirais ainsi dans une maison où, grâce à madame, j'ai la liberté d'entrer quand je veux; c'est donc un voleur qui a tenté la nuit dernière de s'introduire chez madame. Êtes-vous satisfait maintenant, mon cher Georges?
Du coin des lèvres, Georges lança cette réponse :
— On ne peut plus satisfait.
— Vous m'avez annoncé, il me semble, qu'une affaire importante, dit Valentine à Georges de Blancastel, vous appelait au faubourg Saint- German?
— Oui, madame, je vous remercie de m'en faire souvenir... fit se tournant vers Fabry :
— Nem'accompagnerez-vous pas, Fabry?
— Désolé.
— Vous restez donc?
— Mais oui: j'arrive à peine.
Après avoir fait quelques pas pour sortir, Georges revint, Bi se penchant à l'oreille de Fabry, mouvement dont le caractère en pareille circonstance s'entendait assez de lui-même, il lui dit:
— Vous n'avez plus de service à me rendre? —•Non.
K6 LES MAKTYBS INCONNUS
— C4royez-vous, Fabry?
— Non.
' — Cherchez bien.
— J'ai beau chercher... non. Ali ! si!..,
— Allons donc!
Fabry se fit une figure myslérieùse :
— Prenez cet escalier dérobé que vous connaissez comme, moi.
— Comme lui! pensa Blancaslel ; puis du même son de voix qui ne parvenait pas jusqu'à Valentine, — quoique Valenline, pâle et tremblante, comprît tout : Je prendrai cet escalier dérobé; après?
— Traversez le jardin.
— Continuez.
— Sortez du jardin ; suivez le mur extérieur jusqu'à la rue qui fait l'angle.
— Ensuite? ensuite?
— Ensuite?
— ^^ Oui, ensuite.
— Eh bien, ensuite, allez où il vous plaira.
— Et vous, Fabry?
— Moi, je vous l'ai dit, je reste.
— Vous restez? Mais alors pourquoi tous ces conseils mystérieux ?
— Pourquoi ? parce que vous avez été suivi par un domestique de votre femme.
La chute de cette fin de dialogué, pour être d'une brûlante raillerie, ne jetait pas moins un coup de lumière au front soucieux de Blancastel ; tandis qu'une de ses mains étouffait sa colère contre Fabry, Uautre se crispait à la pensée des mille persécutions dont une femme jalouse le menaçait.
— Elle m'a suivi, dites-vous, suivi jusqu'ici?
— Oui. •
— Au revoir, cher et officieux Fabry, au revoir ! dit Georges entre ses dents.
— Adieu!... Ah! n'oubliez pas, George&i si je ne dois plus vous revoir, que les régates sont pour le mois prochain, et que nous comptons vous nommer vice-président du club naval d'Asnières. Au revoir, cher !
Georges salua Valenline dont la pâleur s'étendait de plus en plus sur les joues; en passant près d'elle, il lui dit avec les battements de son coeur bien plutôt qu'avec sa voix, sans être entendu de Fabrv :
— C'est aujourd'hui la fête de mon fils, faites-lui parvenir ceci de ma part : — une petite montre d'or bien simple. Qu'il soit aussi heureux de l'avoir que je suis heureux de la lui donner.
La petite montre d'or fut remise dans la main émue de Valentine. Blancastel s'éloigna ensuite, alla, chance^ lant comme un homme troublé par l'ivresse, à la porte du milieu; arrivé au seuil, s'apercevant qu'il se trompait, il courut à une porte latérale dérobée, et il sortit par cette porte en disant, les regards pleins de sang et de larmes :
— Je les laisse ensemble î ensemble! Ah ! c'est affreux !
— Monsieur de Fabry, dit Valentine dès que Blan- •castel fut parti, une explication claire et loyale est devenue indispensable entre nous.
— Madame...
— J'aurais dû vous la demander plus tôt, mais depuis trois mois je n'ai pas vécu. La cause de cette inertie vous est connue : passons! Une secousse inattendue, violente, .vient de me rendre à moi-même. Je puis maintenant penser, agir, parler, comprendre. Je parierais sur-le-champ si un devoir sacré me permettait de disposer d'une minute de plus. Revenez avant la fin du jour.
88 LES MAKIVR9 INCONNUS
— Madame...
— C'est une pri^^e que je vous adresse.
— Un ordre, madame.
— Et celte explication que je yous demande aura lieu ici. Vous m'attendrez ou je vous attendrai.
Ensuite Valenline sonna, et Gabriel parut.
— Je sors, Gabriel.
— Oui, madame.
— Votre coupé, revenu du Tallersall, est en bas, madame, dit Fabry avec une courtoisie dont il attendait sans doute un meilleur résultat.
— Je vous remercie, monsieur : — un fiacre m'attend.
Valentine courut à Neuilly.
— Une explication avec moi, dit Fabry sans crainte d'être entendu et comme un homme se montrant en maître chez lui ; je sais cequ'elle veut, votre explication. Vous avei pçétendu jouer une comédie avec moi ; vous servir de mon désir d'être votre amant pour vous compromettre un instant auprès d'Hélène Overman, pour qu'elle épousât Georges dont les engagements l'ef- Irayaient. Et maintenant que Georges est marié, que son avenir est scellé sur une base d'or, que vous pouvez vous aimer sans crainte, vous voudriez redevenir pour lui ce que vous étiez auparavant, et me jeter au loin comme un plastron dont on n'a plus besoin. H est trop tard : la comédie de salon est devenue une réalité publique. Pour le monde vous allez être, vous êtes déjà, quoi que vous fassiez, ma maîtresse, la maîtresse de M. de Fabry. Où êtes- vous en ce moment? Dans les appartements de M. de Fabry. De qui seriez-vous ^donc la maîtresse ? — Ah I à propos d'appartements, il faut que je sache si Gabriel a rempli la commission dont je l'avais chargé.
M. de Fabrv sonna.
— Comme je n'ai pris aucun air mystérieux en lui coaimandant de la faire, Gabriel s'en sera acquitté, j'en suis sûr, avec la même indifférence. Du reste, l'habitude de l'obéissance passive fait d'un soldat le meilleur émissaire qu'on puisse choisir.
Gabriel avait répondu au coup de sonnette. -7- Es-tu allé hier où je t'avais dit?
— Oui, mon capitaine.
— As-tu remis?
— J'ai remis.
— A-t-on fait quelque observation ?
— Aucune.
— C'est bien.
— Mon capitaine n'a plus rien à me dire?
— Non. Dès que madame sera rentrée, tu viendras m'en prévenir.
Fabry sortit après avoir donné cet ordre.
— Au régiment, dit Gabriel quand Fabry ne fut plus là, tu me fis manger un mois de salle de police, pour rien, pour une bêtise. Pour lors, je me dis: Si jamais je deviens capitaine... Je ne sjmis pas devenu capitaine, mais nous sommes devenus tous les deux bourgeois. C'est la même chose. Sentinelle ! prenez garde à vous ! Mais voici l'état-major de madame qui revient.
En effet, Gabriel se croisa, en quittant le salon, avec Chabertqui portait à la main un petit bouquet de violettes, et avec Duportail qui portait un coffret enveloppé de papier de soie.
— Chabert?
— Quoi donc?
— Sérieusement, c'est ra ton cadeau pour Valentine ?
— C'est ca.
— Un bouquet de violettes I
" — Mais offert de bon cœur, et que je lui donnerai en l'embrassant sur les deux joues. Crois-tu qui si
!I0 LES MAmXYRS IXCONNLS
ces fleurs étaient en diamants, Valentine serait plus nattée?
■""" Jiiais»« •
— Tu ne la connais pas. Et toi, d'ailleurs, que lui portes-tu ?
— Oh 1 moi, regarde.
Duportail sortit le coffret de son enveloppe.
— Ah ! mais c'est vraiment très-beau, s'écria Chabert; de Tor, des perles, de la ciselure, des incnistations, un riche travail.
— Sais-tu le nom particulier de ce coffret î
— Ma foi... non.
— Cela s'appelle un coffret diplomatique.
— Drôle de nom! Mais voyons, voyons l'intérieur de ce coffret diplomatique... Où donc est la serrure?
— Cherche I
Après avoir examiné de nouveau dans tous les sens :
— Mais par où s'ouvre-t-il? Rien de ce côté-cî, rien de ce côté-là. Uni partout comme une glace.
— Cherche, Chabcrt, cherche 1
— Cherche... cherche!. Je n'aperçois rien qui indique... mais enfin, sacrebleu! comment l'ouvre-t-oo?
— Il ne s'ouvre pass
— Comment, il ne s'ouvre pas!
— Non ! Et voilà l'original de la chose. En voyant ce coffret, on s'écrie comme toi : « Ah ! que c'est beaul il est impossible qu'une enveloppe aussi brillante ne cache pas une surprise merveilleuse. » Erreur ! 11 ne renferme rien, puisqu'il ne s'ouvre pas. C'est donc à juste titre, lu vois bien, qu'on le nomme un coffret diplomatique.
— Voilà une idéel Et qui a inventé cela?
— Un diplomate qui ne s'ouvrait jamais.
— Et qui ne renfermait rien, sans doute?
— Tout juste!
— J'aime mieux mon bouquet de violettes.
LKS MARTYBS INCONNUS 9t
— Ail ! voici Adrianoff, s'écria Duportail, qui apporte aussi son cadeau.
Adrianoff se joignit à ses deux amis, une lettre à la main et dans une très-grande agitation.
— Oui, dit-il, un cadeau I J*ai un cadeau, mais c'est moi qui l'ai reçu, ce cadeau.
— Qu'avez-vous donc, Adrianoff?
— J'ai.,. Il froissa la lettre avec colère... J'ai... ceci est une lettre de mon intendant Michaïloff. Il m'écrit de Cologne. C'était convenu entre lui et mot, vous savet? ■
— Oui, pour vous donner des nouvelles de l'enfant que vous avez acheté vingt mille francs.
— Vingt mille déceptions 1
— Comme vous voilà furieux! Michaïloff aurait-il mangé l'enfant en route.
— Plût au ciel!
— Nous ne devinons pas.
— Et qui donc devinerait ce qui m'arrive ? Je vous ai dit que j'avais acheté de ce cupide fermier, paysan ou jardinier, un enfant beau comme le ciel.
— Brun comme un Espagnol.
— Intelligent, cher Duportail, et affectueux autant que fier et résolu.
— Oui, oui.
— Voici ce que m'écrit Michaïloff. — Adrianoff lut la lettre de son intendant : — « Il est impossible que je vous taise plus longtemps le découragement où me jettent la conduite et le caractère de l'enfant que vous m'avez confié. Depuis Paris il ne cesse de me dire des grossièretés de sa voix désagréable. Il est le fléau des voyageurs, qui m'ont forcé déjà plusieurs fois de changer de wagon. »
— Que veut dire ? — Un enfant que vous disiez si aimable !
92 LES MAETYAS INCONNUS
— Attendez. — Adrianoff lut encore: a Comme vous n'ignorez pas que cet enfant est bossu, o
— Un enfant beau comme le soleil et qui est bossu : bossu comme le soleil, s'écria Duportail.
— Mais il n'était pas bossu quand je l'ai acheté.
— Mon pauvre Adrianoff, il y a là-dessous...
— 11 y a... J'achève. Adrianoff reprit ainsi la lecture de la lettre de son intendant : — «A cette infirmité, qui n'a rien de bien intéressant en elle-même, voire jeune protégé joignant encore celle d'avoir les cheveux rouges, on l'appelle le fils du diable dans toutes les rues de Cologne que nous traversons. Comme oh me prend pour son père, vous sentez combien ilest péqiblepourmoi...» Les cheveux rouges! s'interrompant Iri-méme Adrianoff, quand j'ai acheté un enfant avec des cheveux noirs, des cils noirs, le teint noir, des yeux noirs!
— Parbleu! interrompit à son tour Duportail : — ce n'est pas le même enfant.
— Non, ce n'est pas le même! Comme il était nuit, comme l'enfant était caché dans un manteau quand on l'a conduit au chemin de fer, où, d'ailleurs, ce n'est pas moi qui l'ai reçu, mais Michaïloff, qui ne l'avait jamais vu, le brigand de père m'a joué ce tour infâme. De ses deux enfants, il m'a vendu le plus beau, mais c'est le plus laid qu'il m'a livré. J'ai acheté un ange et j'ai emporté un singe. Vingt mille francs pour avoir un héritier bossu et qui a les cheveux rouges ! — Oh !
— Qu'allez- vous faire maintenant? demanda Chabert.
— C'est déjà fait. Le télégraphe a joué. J'ordonne à Michaïloff de revenir tout de suite à Paris et de ramener le jeune monstre au sein de sa famille. Ils seront ici l'un et l'autre demain, ou après-demain au plus tard.
— C'est bien ; mais plus d'héritier, mon pauvre AdriaT noff; c'est encore à recommencer.
— Du tout ! j'exigerai l'autre enfant.
LBS XARTYBS INCONNUS 93
— Et si le père ne veut pas vous le donner ?
— Il rendra les vingt mille francs.
— Et s'il ne veut pas vous les rendre?
— Nous irons en justice.
— Vous serez condamné.
— A garder un enfant rouge?
— Non, mais...
Ghabert aperçut Valentine traversant Tantichambre :
— Accourez, madame, mettre la paix chez vous. Valentine disait tout bas à Gabriel en lui remettant sa
pelisse :
— J'ai vu Valentin : ce n'était rien. 11 est triste d'avoir perdu son petit camarade. C'est toule une histoire; je vous dirai cela.
Gabriel, en recevant la pelisse d'une main, remettait de l'autre, à Valentine, une carte de visite.'
— Cette dame attend dans la bibliothèque.
— Une dame... Valentine jeta les yeux sur la carte... EUel elle, ici!
Chabert, qui avait remarqué les paroles échangées à voix basse entre la maîtresse et le valet de chambre, dit à Valentine : *
— Vous êtes attendue, madame, nous craindrions...
— Je suis fâchée de ne pouvoir vous retenir, messieurs, mais une visite imprévue... extraordinaire...
— Nous nous retirons. Agréez seulement les vœux bien sincères que nous formons tous à l'occasion de votre fête, que nous étions venus vous souhaiter.
L'esprit tout entier à la visite qu'elle n'attendait pas, Valentine reçut d'une manière distraite et troublée le bouquet de Chabert, le coffret de Duportail et un écrin de fort bon goût que lui remit Adrianoff.
— Mes bons amis, mes chers amis, je vous remercie... Mais, dans un autre moment, je vous exprimerai mieux... Vous reviendrez , n'est-ce pas ? — Le thé nous réu-
94 LSS MABTYRS IMGONNVâ
nira ce soir... A ce soir donc t.. • Je vous attendrai...
— A ce soir! madame, à ce soir! répétèrent les trois amis en se retirant.
— Gabriel !
— Madame?
— Introduisez celte dame.
Hélène Overman, la femme de Georges de Blancaslel, fut introduite au salon.
— Madame, dit Hélène sans préambule, j*osai faire auprès de vous, il y a peu de temps, une démarche bien hasardée pour une personne habituée comme moi à vivre dans un monde de convenances et d'étiquette. Dans cette entrevue, que vous n'avez sans doute pas oubliée...
— Non, madame.
— Je vous déclarai que j'aimais M. de Blancaslel. mais que, malgré cet amour commencé aux premières heures de la jeunesse, retrouvé dans mon cœur après des années d'un mariage qui ne me l'avait pas fait oublier, je ne consentirais à épouser M. de Blancastel qu'à une condition immuablement arrêtée dans mon esprit, condition entière, absolue.
— Je n'ai pas oublié non plus cette condition. Hélène reprit :
— J'eus l'aveu formel de votre bouche que tout attachement sérieux était rompu entre vous et lui. J'eus mieux que cet aveu: j'eus la conviction éclatante, j'eus la preuve, presque publique, que vous accueilliez avecune faveur marquée les attentions peu déguisées de M. deFabry . Je n'avais plus rien à savoir. Les conditions délicates que ma conscience avait mises à mon mariage avec M. de Blancastel étaient remplies; j'épousai M. de Blancastel. Ce que je viens de dire, est-ce la vérité?
— C'est la vérité, madame.
— Est-ce la vérité aussi, madame, que je pouvais par-
LMA 3lAlli¥ll5 INCONNVâ U3
i'ailement me dispenser d'avoir tous ces scrupules et ric marier avec M. de Blancaslel sans m'inquiéter le moins du inonde de sa\oir si je vous froissais ou non en Tépousant?
— Cest encore la vérité, madame.
Hélèxke continua :
— Alors, c'est la vérité que la confiance, la franchise, la délicatesse, rtHNfmèteté se trouvent aujourd'hui de mon côté, et que du vôtre, au contraire, se trouvent...
— Madame!
Sans s'arrêter à l'interruption de Valentine, Hélène dît avec fermeté r
— M. deBlancastel est venu ici ce matin.
— Oui, madame... pour la première fois depm's son mariage : ce sera la dernière.
Hélène répéta avec celle douce ironie de la grande dame dont les soies sont des piquants :
— Pour la première fois! — Ce sera la dernière ! Ne m*avez-vous pas dit pourtant... ne m'avez- vous pas protesté, assuré, juré que jamais M. de Blancaslel...
— J'ai tenu ma parole, madame, et je continue à la tenir.
— Oui, en ne changeant rien à votre passé, en aimant toujours celui que vous m'aviez solennellement dit ne plus aimer. •
— Eli ! madame, que vous importait, après tout, puisque vous l'épousiez, que je l'aimasse encore ou que Je ne l'aimasse plus?
— Vous Taimiez donc toujours?
— Vous demandez celai
. Hélène fit un retour silencieux sur elle-même, sur ^e-même qui n'avait jamais détruit le souvenir de Blancastel dans son cceur, avant dédire à Valentine d'ua accent moins décidé :
96 LBS MARTYRS INCONNUS
1^— Ah! oui, vos larmes qui me disaient... j'aurais dû...
— Ces larmes auxquelles vous avez cru d'abord et auxquelles vous auriez pu croire toujours, ces larmes étaient vraies comme la passion , comme la douleur, comme les regrets qui les faisaient monter malgré moi de mon cœur à mes yeux et couler devant vous.
— Mais alors, demanda Hélène , pourquoi les avoir si énergiquement démenties?
— Pourquoi ?
Valentine devint rêveuse et ses lèvres palpitèrent.
— Oui, pourquoi, puisque vous Taimiez à ce point, vous rêles-vous laissé enlever par une rivale? pourquoi Favez-vous livré si facilement à qui vous le demandait?
— Pourquoi? répéta Valentine de plus en plus agitée.
— Pourquoi, enfin, m'avoir laissé épouser M. de Blancastel, quand vous pouviez d'un mol empêcher...
L'explosion se fit dans l'âme de Valentine :
— Parce que vous êtes riche, madame, et que je ne le suis pas.
Le même éclat livra passage à ce cri d'Hélène :
— Parce que je suis riche, dites- vous? Il m'aurait donc épousée pour... pour ma fortune, lui! — Oh I
— Non , madame, c'est moi qui ai voulu qu'il vous épousât pour votre fortune, ce n'est pas lui. Il succombait sous le poids des dettes; ses capitaux étaient dévorés par les emprunts; son château patrimonial allait être ignominieusement vendu à la criée; il fallait le sauver de la misère, de la prison, de la honte. Ce a'est pas tout, il fallait...
— Achevez, madame; ne me laissez rien ignorer.
— Il fallait lui trouver de nouvelles ressources pour qu'il pût faire face aux formidables exigences de luxe dans lequel il a toujours vécu* sans lequel il ne saurait vivre. Eh bien ! madame, je vous vis, je vous écoutai, et
je m'écriai dans la joie de ma découverle : « Voilà une femme qui a de Vor... moi, je n'ai que mon amour; je vais lui vendre mon amour pour Georges, et Georges sera heureux. » — Et je vous ai vendu tout ce qui faisait ma joie, mon orgueil, mon espérance, mon repos, mon bonheur, ma vie dans ce monde.
— Vous avez fait cela ?
— Je vous ai laissé épouser M. de Blancastel, que j'allais épouser moi-même dans quelques jours, dans quelques heures.
— Ah! tenez, madame, s'écria Hélène hors d'ellemême, exallée de toute l'exaltation deValentine, qu'elle admirait^ maintenant, c'est sublime ce que vous avez fait là! c'est touchant! vous m'avez brisé le cœur. Ah ! que n'ai-je su tout ce que je viens d'apprendre ! — Je n'aurais pas souffert un pareil sacrifice ; je vous aurais serrée en frémissant contre mon cœur; je vous aurais dit: « C'est votre bien, vous l'aimez, soyez heureuse avec lui. Ni mon or, ni ma présence ne viendront plus vous troubler. » J'aurais fait comme vous, j'aurais répandu quelques larmes, et je vous aurais dit : « Ne faites pas attention, madame, c'est mon orgueil qui souffre ; une soirée de bal séchera tout cela. » — Non ! je n'eusse pas agi ainsi ; j'aurais manqué de cœur. 11 fallait le vôtre pour tant d'héroïsme et tant d'abnégation. J'ai l'âme assez grande pour admirer votre dévouement, mais je n'ai pas assez de force pour Timiter. C'est pur, votre action ; c'est radieux comme le martyre. Mettez dans un plateau delà balance tout l'or qui est sous la terre, tout l'or qui est dessus, tous nos titres de noblesse dont nous sommes si fiers; jetez dans l'autre plateau la plume de l'ange, votre action belle, simple et divine, etc'est votre action, c'est la plume de l'ange, madame, qui l'emportera. Votre main, madame ; je vous aime !
Valentine joignit sa main à celle d'Hélène.
98 LES MAKTYES IMCONNIS
— La voilà ! comme deux amies qui souffrent.
— Non ! dit Hélène, comme deux sœurs qui se c<msoient. On ne cache rien à une sœur, poursuivit-elle sous Timpulsion d'une pensée qui lui vint aussitôt et comme pour chasser le dernier nuage du passé nébuleux interposé entre elles deux : Valentine, si vous m*avez fait un sublime mensonge le jour où vous m'avez dit que vous n'aimiez plus M. de Blancastel, quel nom donnerai-je à l'aveu de cette autre intimité, fait pareillement par vous a la même heure; cette intimité dont je fus témoin... dont j'emportai l'impression comme une victoire , croyant, avec ce trophée, n'avoir plus à craindre de rivalité. Valentine, achevez votre courageuse confession... Je vous parle de M. de Fabry.
— Aht oui... dit Valentine en souriant derrière un embarras qu'elle paraissait vouloir vaincre, mais qu'elle semblait, au même degré, ne pas pouvoir dominer...
— Vous voulez savoir à quel titre, accueilli si favorablement par moi, le jour où vous vous rencontrâtes avec lui, M. de Fabry est aujourd'hui reçu chez moi; vous voulez enfin savoir...
— Madame! madame! accourut dire Gabriel à demivoix à Valentine d'un air inquiet, M. de Blancastel traverse la cour... il monte chez vous..,
— Lui! dirent avec le même effroi Hélène et Valentine.
— Où me cacher ! ajouta Hélène la tête perdue, cherchant partout une issue, communiquant sa terreur à Valentine; où me cacher?... Je ne veux pas qu'il me voie ici I... S'il me voyait I... oh !
Gabriel , resté à la porte, et reportant son attention de l'extérieur à l'intérieur, répéta :
— Le voici I
Sans cesser de regarder autour d'elle avec égarement pour découvrir un endroit où se cacher, Hélène lança ces mots à Valentine, qui les reçut comme dans un com-
bat on rec;oit de rennemi qui bat en retraite une poignée de mitraille :
— Vous ne deviez plus le revoir I
Elle passa ensuite, avec une rapidité de panthère, entre le paravent chinois et la cheminée. Elle disparut.
Georges entra. Il aurait pu voir le volant de la robe d'Hélène courir autour du paravent chinois si ses yeux se fussent par hasard portés de ce côté. Il avança jusqu'au milieu du salon d'un pas impatient, fébrile, la colère à la bouche.
— Savez-vous, dit-il à Valentine, savez-vous ce que me voulait ce notaire... ce M. Roland, dp chez qui je sors?
Toute troublée, Valentine répondit :
— Non... non...
— Ah! vous ne le savez pasi vous ne le savez pas?
^ — Encore une fois, non. Gomment saurais-je?...
— C'est bien étrange! si étrange, que c'en est impossible.
— Je vous assure...
— n avait à m'apprendre que le propriétaire de cet hôtel, M. Burnham, était mort le mois dernier à New- York, et que ses héritiers , qui sont venus à Paris pour toucher la succession, s'étaient présentés à son étude afin de le charger, comme notaire de leur oncle, de réclamer de moi trois années de loyer, trente mille francs.
— S'il vous souvient, je vous parlai , il y a quelque temps, de cette dette.
— Oui, je m'en souviens... Vous la connaissiez, cette dette, et voilà pourquoi je m'étonne que vous ignoriez... Enfin, vous ignorez, soit. (J'ai répondu à ce M. Roland que j'étais prêt à verser ces trente mille francs... Je lui demandai seulement vingt-quatre heures pour
100 LES MARTYRS INCONNIS
réaliser la somme el la lui faire parvenir... quand il m'a interrompu pour me dire que cela n'était nullement nécessaire; qu'il était même fort surpris de me voir dans son étude; que depuis le jour où il m'avait écrit, c'està-dire depuis trois jours, — il m'avait été impossible d'aller plus tôt chez lui, — on s'était présenté et qu'on avait payé les trente mille francs de loyer. « Vous ne me devez donc plus rien, m'a-t-il dit en me congédiant; les quittances sont remises, w Et je suis sorti, et me voilà, et je vous demande qui a pu payer ces trois années de loyer, ces trente mille francs ?
— Je l'ignore ! répondit Valenline avec autant de dignité qu'il y avait de brutalité dans l'interrogation du marquis de Blancastei.
— Vous le savez !
— .le vous atteste...
— Vous le savez ! vous le savez !
— Je vous jure! ^
— Vous mentez !
— Monsieur de Blancastei ! si vous vous croyez encore chez vous, vous manquez d'égards envers moi ; si vous admettez que vous êtes chez moi, vous manquez d'égards envers vous.
— Vous n'êtes ni chez vous ni chez moi, madame, vous êtes chez... Mais comme vous n'êtes chez lui que depuis que vous n'êtes plus chez moi, il ne me convient pas qu'il prenne à sa charge un passé que je crois encore avoir eu la faveur de posséder seul et sans partage. Ses trente mille francs vont lui être remis sur-le-champ et par vous. Me permettez- vous, madame, de sonner?
Georges de Blancastei s'élança vers la cheminée pour saisir le cordon de la sonnette ; VaJentine se jeta sur son passage pour l'en empêcher. Sa femme était là, il l'eût infailUblement vue... Il interpréta d'une tout autre manière le geste précipité qui l'arrêta.
LES MARTYRS INCONNtS 101
— C'est jusle, dit-il, je ne suis plus chez moi... on a de ces oublis!... oublis étranges... bien naturels au fond... Non, je ne suis plus chez moi I
Valenline avait vivement sonné, et Gabriel avait paru. Georges l'interpella aussitôt de celte manière :
— Sur la somme que je te remis, il y a quelques mois, je te pris dix mille francs ; il doit le rester trente-cinq mille francs, remets-les-moi.
Le zouave fut si interdit de cette demande, à laquelle il s'attendait si peu, qu'il ne sut s*il prendrait le pas ordinaire ou le pas gymnastique pour répondre. Il se lissa la moustache.
— Tu m'entends, Gabriel?
— Comme si nous étions en rase campagne, mon capitaine.
— Eh bien alors... remets-moi vite!...
— Oui, en effet.... il me restait trente-cinq mille francs.
— Donne I donne !
— C'est que, mon capitaine...
L'impatience de Georges montait et bouillonnait jusqu'aux bords.
— Donne vite ! donne vite I
Gabriel ne répondait guère à cette impatience fougueuse.
— Je ne croyais pas... je ne m'attendais pas... je ne prévoyais pas, mon capitaine...
— Mais... allons, voyons... donne! Et Blancastel ajouta tout bas pour décider le zouave à vaincre des hésitations qu'il se croyait avoir le droit de prolonger : il ne s'agit plus, cette fois, de sauver cet argent des chances du jeu. J'ai à payer une dette ici... dans cette maison...
Sur le même ton conGdenliel, Gabriel répondit :
— L'autre fois aussi, c'était pour payer une dette.
102 LES MABTYBS INCOPINUS
— Encore une fois, dit à haute voix Blancastel, encore une fois, donne-moi cet argent 1 finissons-en !
— Cet argent, mon capitaine.,, cet argent... Le zouave recula de quelques pas.
— Eh bien ?
— Je ne Tai plus.
— Tu ne Tas plus I Joué ?
— Oh ! non : je n'ai pas ce goût-là.
— L'as-tu prêté?
— Votre argent f mon capitaine , ah ! prêtor votre argent I
— Uas-tu donné? dis !
— Sans votre permission...
— Te l'a-t-on volé? car enfin...
— On ne m*a pas volé.
— Qu'en as-tu fait alors, qu'est-il devenu, réponds? mais le temps s'écoule !... Je cours chez moi... je trouverai... il faut que je trouve !... Mais qu'en as-tu donc fait, misérable?
Gabriel ouvrit le portefeuille, qui ne le quittait pas, et il y prit un papier qu'il remit à Georges,
Georges lut sur ce papier: « Avoir reçu de M. Georges Blancastel la somme de trente mille francs pour trois années de loyer du logement qu'il occupe dans notre hôtel de la rue Blanche. — Les héritiers Burnham. »
— Faites-moi fusiller maintenant, mon capitaine.
— Gabriel, dans les défilés de la Kabylie, tu m'as sauvé la vie une fois... Ce que tu viens de faire là !....
Georges serra Gabriel dans ses bras.
— Mon capitaine, je ne sais pas... mais il m'a semblé que l'argent de l'autre, à qui je le rendrai... ça ne m'a pas paru bien clair... j'ai risqué le ballot.
— Bien I très-bien , mon soldat !
Gabriel en se retirant renvoya vers la porte ces mots, impossf^les à retenir dans sa loyale poitrine -
— J'ai fait du plaisir à un capitaine, de la peine à l'autre ; je suis heureux comme un adjudant-major.
Le front haut, les lèvres fières, comme un Castillan qui vierif de laver son honneur un instant compromis, Georges dit à Valentine :
— Ce serviteur a plus de cœur que vous. Il a deviné que je ne devais pas souffrir qu'un autre touchât à un passé... 11 a sauvé ma dignité... Que maintenant celui qui a été si impudemment généreux avant l'heure agisse comme il vient de le faire, je n'aurai rien à dire... Désormais votre présent et votre avenir sont à lui... Aussi je me retire, et je vous jure que jamais...
Il s'approcha de Valentine, dont le visage, depuis quelques minutes, était caché par ses mains éplorées.
— Est-ce, lui dit-il, de la rougeur ou des larmes que vous me cachez en m'empêchant devoir une dernière fois votre visage? — Valentine, je ne rétracte rien, je ne démens rien ; mais je ne veux pas vous laisser sous l'impression, trop humiliante pour moi , que je ne sais pas comprendre en homme d'honneur la position délicate , difficile, où vous êtes. — Non ! je n'ai plus aucun pouvoir sur vous I non I je n'ai plus le droit de troubler votre nouvelle existence. — Allez! la mienne n'a ce privilège sur aucune; la mienne, que vous vous figurez si belle, si satisfaite...
— Taisez-vous ! interrompit Valentine effrayée. — Sa femme qui est là! pensa-t-elle.
— Ahl reprit Georges, j'ai menti ce matin, quand je vous la peignais comme une succession sans fin de joies et de délices. J'ai menti par orgueil : vous vous disiez heureuse, je me suis dit heureux. Je ne le suis pas ! je ne le suis pas!
— Taisez-vous! lui dit terrifiée Valentine, qui savait qu'Hélène était là, derrière le paravent, qu'elle les écoutait : taisez- vous! •
Mais Georges poursuivit :
— Ces profondes richesses auxquelles je puise sans compter peuvent calmer de loin en loin la fièvre de dépenses qui me dévore, mais elles ne comblent p9s le vide toujours plus sombre que creuse dans mon âme le poids de votre absence.
L'effarement de Valentine faisait de la peine à voir.
— Mais taisez-vous ! taisez-vous ! je vous en supplie.
— Hélène est bonne, sans doute, continua Georges; elle est belle, elle est digne ; je lui rends justice, mais je ne puis Taimer, ni comme autrefois, ni comme je vous ai aimée, ni comme je vous aime encore.
— Georges ! Georges I
— Je me blûme, je me condamne , mais c'est malgré moi que j'agis. Une impulsion irrésistible m'entraîne. La nuit, je quitte furtivement mon hôtel, mes salons, le monde que je reçois, et je viens sans avoir la conscience de mes pas, je viens comme un somnambule, — tenez, ainsi que vous m'avez peint vous-même ce matin l'état de votre esprit, — je viens me placer sous vos croisées.
Les lèvres de Valentine balbutièrent convulsivement :
— Georges! par grâce I par grâce !
— L'homme qui a escaladé le mur, la nuit dernière, c'est moi.
Valentine se rapprocha de Georges, les mains suppliantes.
— Georges! par pitié I par pitié! plus un mot !
— Depuis un mois, c'est là ma vie. Chaque nuit, je viens épier derrière vos rideaux le passage adoré de votre ombre. Ah ! comme je t'aime, toi qui ne m'aimes plus!
— Oh I mon Dieu ! mon Dieu 1 il ne veut pas se taire!
— Eh bien ! continua Georges de plus en plus exalté, eh bien, ne m'aime plus ! sois à un autre! mais laissemoi quelquefois venir me plaindre ici. J'ai vingt-quatre
heures par jour pour être riche; puisque je suis condamné à rêlre, que j*aie du moins un coin d'ombre, une minute de recueillement près de toi.
Il saisit frénétiquement les deux mains de Valentine, dont on devine le trouble si près du délire, sachant toujours Hélène à un demi-pas d'elle, et forcée d'entendre toutes les protestations d'amour de Blancastel. Quelle femme fut jamais dans une situation pareille ! Elle fut entraînée à dire tout haut, bien haut, à crier :
— Georges! Georges! vous m'exaspérez... vous me rendez folle.
— N'est-ce pas, tu me l'accordes, tu me le permets... ce droit de venir encore chez toi, Valentine! Valentine !
— Je ne sais pas ce que vous me dites... vos mains tremblent... je ne sens pas les miennes... je vois vos larmes... Vous m'attendrissez... vous m'effrayez... vous me tuez ! ah î vous me tuez !
— Je viendrai, n'est-ce pas?
Valentine, complètement fascinée, oubliant un instant qu'Hélène était là, répondit :
— Oui, vous viendrez, vous viendrez... vous viendrez...
— Tu m'écouteras?
— Je t'écoulerai.
— Tu me plaindras ?
— Oui... oh! oui!
— Nous parlerons de lui !
— Oui, Georges ! oui ! de lui !
— A nous trois nous formerons une famille de bonheur inconnue du monde entier. Et personne jamais ne saura...
— Personne !
— Hélène surtout ignorera toujours...
— Hélène I Ah! je me suis oubliée! se dit Valentine, sortant enfin de l'ivresse magnétique que lui avait com-
Il)6 LES MARTYBS INCON?(L*S
uiuniquée Blancastel : elle est là, elle écoute, e\le pleure ! Puis élevant la voix : — Georges! ne parlez pas ainsi! ne me faites pas parler ainsi. C'est mal, oh! oh! c*est très-mal! de grâce, contenez- vous!
— Puis-je me contenir? répliqua Georges si loin de se douter quelle autre femme recueillait ses paroles comme autant de gouttes de poison. Eh! puis-je me contenir? Ma douleur est si violente qu'elle me rend insensible aux reproches de ma conscience, aux railleries de mon esprit. Moi, homme d'un monde blasé, qu'on croirait à l'épreuve de toutes les faiblesses du cœur, j'ai des illusions d'enfant. Tiens! Valenline, je vais jusqu'à croire, malgré la réalité qui m'oppresse, qui m'aveugle, que tu ne seras jamais, que tu n'es pas... sa maîtresse !
Georges reprit violenunent les mains de Valentine :
— Ah ! laisse-moi poser mes lèvres sur ton front, sur les mains; regarde-moi, Valentine! regarde-moi; et je saurai bien deviner... je lirai la vérité dans ton âme.
Valentine s'éloigna subitement, et avec l'énergie d'une personne dont la flamme va saisir les vêlements :
— Arrêtez!
— Non!
— Arrêtez ! fuyez ! laissez-moi !
— Non ! tu es mon bien ! lu es à moi! Valentine allait tomber dans les bras de Georges.
— Georges! éloignez-vous! ce front, ces mains sont à lut.
— A lui ! avez-vous dit V
— A lui.
— Eh bien, je le tuerai î
— Vous!
— Moi-même... je le tuerai, vous dis-je!
— Et de quel droit?
— Du droit... du droit du désespoir. — Ah! tenez, vous avez raison, je ne suis qu'un homme grossier, sans
LES MARTl'ilS INCONNCS 107
usage, sans résignation. Je me fais pitié. — Il prit son cliapeau pour sortir. — Allons I que tout soit fini comme par la mort, entre vous et moi. Pourquoi suis-je encore ici? Qu'ai-je à savoir de plus?... Je suis depuis une heure chez M. de Fabry, dans Tapparlement de M. de Fabry^ je parle insolemment d'amour à la maîtresse de M. de Fabry. Mais faites-moi donc chasser par ses gens !
Épouvantée des paroles décousues de Georges, Valentine dont la tête n'était pas moins perdue, entre cet homme rempli de paroles déchirantes et une femme qu'allaient trahir ses pleurs et ses gémissements mal étouffés, Valentine retint Georges prêt à sortir de cet appartement de douleur. Quelle femme n'eût eu ce mouvement instinctif, involontaire, de crainte mêlée de pitié, à l'aspect de tant de désolations d'amour?
Georges s'arrêta sur le seuil : sa figure était pâle, ses yeux hagards, ses paroles brèves, sèches, tranchantes.
— Que me voulez-vous ? — N'êles-vous pas la mattresse de M. de Fabry ?
Valentine s'affaissa au bord d'un divan ; elle descendit sur ses genoux comme si la vie se fût retirée de son corps. Elle vivait, elle ne bougeait plus.
Une femme écarta le paravent, et répondit à la face pâle et défaite do Bl^ncastel :
— Non, -monsieur, elle n'est pas sa maîtresse.
— Hélène!
Hélène avait parlé.
Le silence qui suivit cette apparition d'afQiction, de mélancolie et de larmes, fut long; il fut poignant, il fut effrayant, il fut terrible. Jamais le drame domestique, le plus vrai, le plus saisissant, n'avait étonné le cceurd^une scène semblable à cette scène. ^ La vie était suspendue chez ces trois ' personnages qui n'avaient plus qirune même vie.
Ce fut Georges iionl la voix s'éleva la première.
108 LES MAHTYBS [INCONNUS
— Vous venez d'entendre, madame, des paroles pour lesquelles il n'y a pas de pardon.
Valentine répondit comme un écho lamentable :
— Ohl non.
P — Les démentir ou les atténuer, continua Georges d'une voix brisée et éteinte, serait indigne de tous les trois. Vous connaissez maintenant , dans toute son étendue, la vive affection qui nous a unis Valentine et moi.
-»- Oui, monsieur, répondit faiblement Hélène.
— Vous connaissez aussi, maintenant, le motif qui nous a violemment séparés.
— Oui, monsieur.
— Vous connaissez enQn les regrets qui ont survécu à cette rupture, dans mon cœur... dans mon cœur qui n'a pas eu, je le confesse, la générosité de répondre à tout l'intérêt que vous m'avez montré en acceptant mon nom, et en me livrant votre fortune.
— Je vous ai donné davantage, monsieur de Blancastel.
— Je n'en suis que plus ingrat. Aussi, je le répète, il n'y a pas de pardon pour les paroles que vous avez entendues.
Valentine acheva la pensée de Georges. .
— Il n'y a, madame, que la pitié d'une âme grande et douce, indulgente et bonne comme la vôtre, qui puisse...
Hélène interrompit la double prière qui montait de ses pieds à son cœur dévasté.
— Ah I croyez- vous donc l'un et l'autre que le pardon ou la pitié arrêterait la ^douleur du coup que je viens de recevoir; il a été terrible. J'ai éprouvé là, à celte place, derrière ce paravent, une angoisse comme doivent en éprouver ceux qu'on descend, par erreur, tout vivants
LES HAITYRS INCOHNL-8 109
dans la tombe. Ils crient, ils se rongent le cœur : — mi ne les entend pas !
Valentine se traîna aux pieds d'Hélène.
— Âhl madame, accablez-moi de votre haine, de votre mépris, de votre colère, moi qui ai fait tout votre malheur.
En relevant Valentine, Hélène lui dit avec une bonté suave, angétique :
— N'est-ce pas moi, au contraire, qui suis venue pour faire le vôtre î
— Et moi, murmura Georges , pour faire celui de toutes les deux?
Un domestique étant entré pour direqu tail, Fabry, Chabert et Adrianoff demanda de se présenter:
— C'est bien! lui dit de BJancastel erile geste ; c'est bien ! que ces messieurs attend je sonnerai!...
— Valentine, re[ dans le regard et da pelée ma sœur, faiti le courage et la fon
— Mais vous êles dame, vous qui m'e
— Parce que vous souffrez.
— Oh I emmenez-la, dit tout bas Valentine à Geoiges, emmenez-la. ,
Georges alors à Hélène -
— Voulez-vous permettre que je vous reconduise chez vous?
— Pas encore, répondit Hélène.
Valentine redit à Georges :
— Emjnenez-la, elle se meurt! — ne le voyez- vous pas ?
— Venei, recommença Georges, venez , je vous 'en
prie, Hélène ; venez : à force de dévouement, à force d'amitié — il y en a de- rares et de persuasives, — je parviendrai peut-être, non à faire pardonner, mais à vous faire oublier la douleur que votre dignité de femme et d'épouse vient de ressentir.
— Laissons ma dignité I la douleur, mes amis, se renouvellera sans cesse, parce que la cause se renouvellera toujours.
— Jamais! dit Valentine; Et Georges dut répéter :
— Jamais I
— Demain, dit aussitôt Hélène.
— Non, affirma encore Georges ; nous n'aurons jamais existé Tun pour l'autre; je vous en fais le serment...
Hélène Tarrêla :
— Pas de. parjure! Dieu nous voit, puisque nous souffrons.
— Eh bien, alors, reprit Georges, il doit voir que tout est désormais brisé, fini, entre Valeiiiine et moi.
Hélène releva ironiquemenlje mot.
— Brisé I
— Oh ! oui, appuya Valentine, brisé : et c'est là notre seul titre à votre clémence.
— Oui, dit aussi Georges, croyez un peu, madame, à ce qui est notre foi, notre honnêteté, notre repentir.
— Quoi ! vous voulez, monsieur de Blancastel, que je croie sérieusement que tout est fini, brisé entre vous deux ? — Mais Valentine ne fût-elle pas pure coomie elle Test, et comme votre aveugle jalousie vous a empêché de le voir ; fût-elle à M* de Fabry, fût-elle coupable» avilie, votre amour, — je le connais maintenant, — se traînerait suppliant à ses pieds, et se contenterait des restes de son indignité. Non, tout n'est pas fini, non, tout n'est pas brisé entre vous !
— r Tout, madame, je vous le jure!
LES MARTTftS INCONffUS ' Itt
— Vous aussi, Valentiae..; des serments...
— Ne me croyez-vous pas, moi non plus ?
— Vous non plus : — Vous serez entraînée par lui, vous serez subjuguée.
— Oh 1 madame !
— Vous faut-il des preuves, vçus qui ne donnez que des serments?
— Oui, des preuves.
— Soit! vous et lui, qui avez brisé, dites-vous, tout rapport, tout nœud, tout souvenir, avez-vous brisé ceci ?
Hélène montra à Valentine et à Georges le portrait de leur enfant.
Georges et Valentine se turent.
— Ce n'est donc pas de vous deux que viendra le dé- «oùment de cette lutte où trois cœurs aimants, bons, frappés du même coup, où trois existences sont douloureusement engagées. 11 faut qu'une autre la dénoue, dût-elle s'ensanglanter la main, dût-elle laisser la vie dans ce cruel effort.
Hélène sonna aux deux côtés de la cheminée. Fabry, Duporlail, Chaberl et Adrianoff se montrèrent.
— Messieurs, leur dit Hélène d'une voix claire et solennelle, soyez tous témoins que j'ai trouvé M. le marquis de Biancastel, mon mari, chez sa maîtresse. Vous l'affirmerez devant la justice.
112 * LES MABTYRS INCONNUS