BIEN DES CHOSES
Le quatrième jour, la poursuite continuait encore, mais il devenait de moins en moins probable que le roi Auguste, ou plutôt l'électeur de Saxe, parviendrait à échapper à Charles XII, aussi âpre cavalier qne lui. La distance qui les séparait se raccourcissait sans cesse. Dès le matin du quatrième jour, les compagnons du roi de Suède distinguaient aisémentles plumes blanches du chapeau et les franges d'or des habits du malheureux souverain fugitif, cherchant sans doute à Thorizon quelque \ille restée fidèle qui voulût bien lui ouvrir ses portes, quoiqu'il eût quelques raisons de se méfier des portes. Ils ne doutaient plus du succès de leur chasse royale.
A dix heures, ils se trouvèrent si près du groupe poursuivi, que la poussière les confondait dans un même nuage, et qu'ils entendaient le galop et le reniflement des chevaux vers lesquels ils se pi;écipitaient le sabre à la main. A midi les fugitifs s^arrêtèrent : eux et leurs montures étaient épuisés. Ils furent cernés de toutes parts : plus d'issue, plus de retraite.
— Rendez-vous, Messieurs ! leur cria Olof quiaccom* pagnait le roi de Suède. — Voici nos épées. — Et le roi Auguste? demanda avec inquiétude Charles XII. Je ne Taperçoispasici. ... — Échappé, Sire. — Comment, échappé I...
Le roi bondit sur sa selle.
-^ Une ruse, Sire... — ^Vous avez son costume... jedô*vine !••• — Oui, Sire, répondit loyalement un brave dra* goa ; en lui donnant le mien, j'ai pris le costume du roi, la nuit dernièrei afin de vous f^ire croire qu'il était tou-
2S4 im FOU C0UB09NS*
jours parmi nous. Vous êtes tombé dans le piège... pendant ce temps le roi de Pologne s'évadait seul . . Que Dieu le sauve I — Sire, en combien de morceaux taillerai-je Monsieur? demanda Olof, qui brandissait déjà son sabre. — Relire-toi, Olof. Et de quel côté s'est dirigé TElecleur? demanda en frémissant Cbarles XII. — Il ne nous l'a pas dit, Sire : nous l'ignorons.
Après un moment de réflexion, Charles dit en aHe" mand au général Flemming, un des cavaliers qui lui avaient joué un si bon tour :
— Vous direz à mon frère Auguste que je ne lui croyais que la vitesse du lièvre, il paraît qu'il a la prudence du cerf. Lorsqu'il est poursuivi, il se fait rempla • eer, ainsi que fait le cerf pour tromper le chasseur. Vous ôtes libres... A propos, général, ajouta-t-il en s'adres- ^ant à Flemming, remettez à Sa Rapidité mon frk*e ce fer d'argent qu'a laissé tomber sa mule un jour que Sa Rapidité fuyait devant moi, et cette belle harangue latine qu'on devait lui lire un jour que Sa Rapidité fuyait encore devant moi.
Sous ces paroles durement railleuses, Charles XII étouffa la colère et le dépit qu'il ressentait au fond de l'âme d'avoir été dupé par le roi de Pologne, qui avait été as* sez heureux, à l'aide de sa ruse, pour gagner Sandomir, où il se relégua avec l'humiliation de toutes ses défaites. Le roi de Suède rentra aussitôt dans Varsovie, où l'accueil qu'il reçut le consola de cette mésaventure romanesque, digne de l'Arioste. Vainquer de trois rois» il aspirait en ce moment à la gloire non moins réelle d'en faire un lui-même, pour remplacer celui qu'il avait renversé 4a plat de son épée. Mais la difficulté était grande. Jacques Sobieski, sur la tête duquel il avait arrêté de placer la fragile couronne de Pologne, était prisonnier à Leipsig. Le ir^ne. de Pologne ue pouvait rester plus longtemps va-
UN POTi cotrnoNiyK. 055
cant. Il y allait du fruit de sa conqtiétô. Dëjà les députés étaieat réunis à Varsovie, déjà les ambassadeurs des grandes puissances entouraient le jeune vainqueur, tous lui conseillant de nommer un roi qui convint à leurs intérêts. « Nommcz^vous donc vous-même roi de Pologne, lui dit le comte Piper, son minisire. » En souriant, le roi lui répondit : « Piper^ vous étiez né pour être ministre d'un souverain italien. :»,Pourtant il fallait se déciderai! plus vite.
Un jour donc qu'il passait à travers une foule dedéputés, d'ambassadeurs, d'évêques et de généraux qui le sup** pliaient à mains jointes, carie péril d'une vacance devenait de plus en plus pressant, d'élire un roi, il avisa parmi eux un jeune homme de son âge, au visage austère et calme, un député des États de la répifblique polonaise, parlant peu au milieu de tous les bavards, rigide dans sa mise , modeste entre toutes ces moustaches hautaines ec pointues. Il alla vers lui.
— Monsieur, lui dit-il, quel âge avezvous?—^ Vingtdeux ans. Sire.
— C'est mon âge. Aimez-vous la guerre? — Oui, Sîre. Charles XII lui frappa sur Tépaule.
•— Où est votre palais ? — Sire, je loge dans une petite maison avec ma femme et mes filles... je n'ai pas de palais. — Combien avez-vous de domestiques?— Je n'en ai pas. Sire. — Aimez-vous le repos, la mollesse ?.. — • J'ai été élevé. Sire, à dormir sur la pierre et dans la nei ge. -* El vous buvez?... — De l'eau, Sire.
Le roi prenant alors ce jeune homme par un des gros boutons de cuivre de son habit de drap commun, s'écria toutà coup : « Messieurs les députés, messeîgneups le» évêques et ambassadeurs, demain, dans la plaine de Co* lo, vous proclamerez roi de Pologne ce jeune homme que je présente à vos respects et à vos hommages. 7^
256 "^ 'OU couAomii.
On se regarda avec étonnement.
Que disait donc le roi?
A peine connaissait-on ce jeune député aux Éiats de Varsovie ; nul ne Tavait remarqué.
Le roi lui-môme, après l'avoir proclamé roi de Pologne, lui dit :
— Comment vous nommez-vous? — Stanislas Leczins-
jti, Eh bien 1 mon frère Leczinski, je vous salue roi de
Pologne, par la grâce de Dieu et de mon épéel
L'ordre du récit nous appelle maintenant auprès de trois persoimages sur lesquels nous avons essayé de réunir l'intérêt des chapitres précédents : la belle comtesse de Kœnigsmarck, Réginold et Georgina. La comtesse, qui avait quitté le camp de Charles XII pour aller porter au roi Auguste la nouvelle de la bataille de Narva, avait amené avec elle Georgina, la filbdu comte Mélander, sur laquelle elle avait repris sa domination en en fondant une nouvelle sur Réginold. Elle les tenait Tun par Faulre . la première fois, la peur l'avait servie ; la seconde fois, c'était la reconnaissance.
Si Georgina ne craignait plus rien pour son père, dé sormais libre, que ne devait pas Réginold à celle qui lui avait révélé sa haute et mystérieuse naissance, l'illustration de son sang, dont la mère lui avait sauvé la vie en le remettant aux mains bénies de la Providence? Il n'ignorait plus maintenant le rôle politique de la célèbre comtesse à la cour et à l'armée de Charles XII, rôle coupable autant que téméraire ; mais était-ce à lui à la dé noncer, à la trahir, à la faire jeter comme espion dans un cachot, ou à lui faire boire du poison? D'un autre côlé, pouvait-il laisser conspirer contre la gloire, les intércU ou la vie de son maître sans le lui dire, sans le prévenir des dangers qu'il courait à chaque instant? Se taire en pareil cas, n'est-ce pas être complice? Ce balancement
UN Foir couiaoHNii» t 2M
devint encore plus cruel pour Réginold quand Tambition , qu'il n*avaii pas osé connaître encore, car il nes*élail pas cru jusque-là digne d'en avoir, entra fièrement dans son cceur avec tous ses tumultes et toutes ses ardeurs corrosives à la suite de la lumière foudroyante qu'y avait fait pénétrer l'habile comtesse de Kœnigsmarck. Il y a des mots qu'il ne faut jamais dire. Ils sont des destinées. Ils vont éveiller cequi aurait toujours dormi, ils courent allumer ce qui serait toujours resté inerte et froid ; grains de poudre tombés dans une fente de l'esprit, plus l'esprit est • solide, plus vite et plus fort ils le font éclater. .
Réginold amoureux^ Réginold obscur, voulut tout d'un coup monter à la surface. Il lui sembla, — tous les am* bilieux ont ce vertige, — que le monde entier devait savoir ce qu'il ne savait lui-même que depuis quelques jours. Cette ignorance lui sembla un déni de justice, un calcul de la haine pour le tenir rabaissé jusqu'à terre. Et, douleur plus importune encore, il ne pouvait pas, -^ où étaient ^es preuves? — se dévoiler, se proclamer plus noble que les nobles de la cour où il était. En lui mettant presque une couronne sur le tête, la comtesse lui avait aussi posé une pierre sur la bouche. Le premier résultat de ce changement opéré dans son caractère, fut de lui faire éprouver une mélancolie sombre et jalouse lorsqu'il apprit que le roi avait tiré Stanislas Leezinski de la foule pour en créer un roi, tandis qu'il n'avait pas songé un seul instant à lui... lui son favori... son ami...
Aussi, depuis plusieurs jours évitait-il de se rencontrer sur le passage du roi de Suède, qui^ étonné de son absence, de son isolement, le fit appeler et lui dit d'un ton d'amilié et de reproche, en lui prenant familièrement la main :
— Qu'est-ce à dire, maître ingrat de Réginold? Voilà plus de huit jours que yqu$ n*ôtes venu porter la joie d^
25S mr fOu eMMlÊÊÊt
votre préâenee à Totre ami t .«. •— Sire^ vous êtes di grand depuis quelques jours... — Comment Tentends-tu?...
— Vous prenez, vous distribuez des couronnes... — Et qu'est-ce que cela fait à notre amitié? — Rien, Sire...
— Mais tu es pâle et triste !... Tu as beaucoup maigri... Quelque chagrin que je ne sais pas?... Raconte-moi cela.
Le roi passa amicalement son bras autour de Réginold^ ce bras qui venait de faire trembler toute TEurope, et il dit à demi-voix :
— Est-ce que je ne puis rien paur ton bonheur , quand le mien va plus vite que mes désirs ?... — Que pourriez-vous ? — Quand je nomme les uns capitaines, les autres généraux ; quand je donne des titres à ceuxci, des pensions, des terres à ceux-là, est-ce que tu ne me demanderas rien, toi qui, à Narva et partout, n'as pas ménagé ton sang pour moi? Ce matin encore, j'ai fait compter cent mille écus à ce brave chevalier Megret. Il est vrai que Megret a dressé le plan de toute la cam* pagne de Pologne... Et qu'il trace en ce moment celui d'une campagne prochaine en Egypte et aux Indes. Veux-tu comme lui de l'argent ?... Préfères-tu le plus beau château du premier prince polonais dont le nom te viendra à la mémoire?... Dis l... je voudrais te donner, parce que tu en mérites, des grades dans Tarmée, mais je suis lié... tous ces nobles se soulèveraient... crieraient: tu n'as pas de titre de naissance... — Sire, répondit amèrement Réginold, je vous dirai, puisque vous daignez vous occuper si cordialement de moi, que je ne vois pour un jeune homme de mon âge placé près de vous, que la gloire ou le bonheur. La gloire m'est pour toujours interdite ; je suis sans naissance, vous l'avez dit^ Sire ; peutêtre... cependant... si je cherchais bien... si j'osais... ' mais non.,. *^Comnie ton regard est triste et menaçant I
-^ Sire, j'oèe dire que vous rons trompez. ~ Èh bien ! paisque je ne puis rien pour ta gloire^ je puis beaucoup pour ton bonheur. '
Réginold abaissa son regard jusqu'à ses pieds.
— Pour mon bonheur, dites-vous, Sireî — Sans doute... j'imagine qu'un roi a quelques moyens... — T<fon, Sire, vous ne pouvez rien pour mon bonheur non plus, et c*e8t pour cela que je vous demande la triste faveur de vous quitter pour aller vivre obscur et mal-, beureux ailleurs.
Le roi frappa des pieds et haussa les épaules :
— Voilà comme on n*esi jamais complètement content, dit le roi; tu obscurcis, tu altères ma joie... Toi, me quitter 1... d'abord je ne le le permettrai jamais... — Sire, pourtant... — Jamais, te dis-je. Laisse-moi donc achever ce que je disais. Voici ce à quoi j'ai songé pour attirer sur toi ce bonheur dont je veux le gratifier à défaut de gloire... La gloire, chose bien fragile, ajouta par réflexion Charles XII, dont le regard sembla s'éclairer tout à coup des lueurs sinistres de l'avenir. Il reprit: Cher Réginold... tu es jeune, tu as le cœur sympathique et chaud , l'esprit naturellement exalté ; pourquoi ne donnerais-tu pas un aliment à cette dévorante inquiétude pour la calmer?... Je veuxte marier, Réginold... — Me marier!... y pensez-vous? — J'y pense trës-sérieusement, puisque je vois pour toi dans le mariage le c]iemin sûr et paisible qui te mènera au bonheur. Quelle occasion ne serait-ce pas pour moi de fêtre utile en t'alliant à une grande famille ? Je protégerais ta maison, je l'illustrerais à mon gré, sans craindre les jalousies, les obsta-* clés de la noblesse, puisque je te ferais entrer, par ton mariage, dans la noblesse de quelque vieille race de mon royaume..
Réginold, confondu, balbutia ;
MO m tou GOUDimÉ.
— Mai^» Sire, ee projet que votre bonté pour moi élève à la plas. haute récompense , est impossible. — Qu*y trouves-tu d'impossible? reste à faire le choix d*une femme. — C'est tout, Sire, dit Réginold en souriant à travers son embarras. — Ce choix est fait. — Il est fait I — Le jour de ton mariage, je te fais d* abord comte de mon palais, je te nommerai plus tard gouverneur de Stockholm ; ta femme sera placée auprès de la princesse ma sœur; tes enfants... — J*ai déjà des enfants T... vous allez vite, Sire... Et je n*ai pas encore de femme I — Tu te trompes, Réginold ; — ou plutôt tu es distrait ; je t*ai dit que le choix d'une femme était fait. — Et quelle est, Sire, cette femme ? — Quel air effrayé tu prends ! je ne vais pas te lAarier à un traban ou à un lancier. Il ne manque pas de jolies femmes dans
Mes cours du Nord. — Je n'en connais qu'une, pensa Réginold. — Devine. D'abord, elle est jeune. — Le goût de Votre Majesté... — Elle est admirablement belle. Quant à sa noblesse, elle doit être illustre, puisqu'elle ebt demoiselle d'honneur. . .
Le visage de Réginold pâlit.
— Achevez, Sire. — Je te répète qu'elle est infailliblement de la noblesse^ puisqu'elle est demoiselle d'hon^ neur de la comtesse de Kœn^smarck.
Réginold resta immobile de stupeur.
* Ces paroles idcales^assèrent dans son cerveau qui seul les entendit :
— Le roi prétend me marier à celle qu'il croit n'être que la demoiselle d'honneur de la comtesse de Koenigsmarck et qui est la comtesse elle-même... Mais c'est l'autre que j'aime... et qu'il aime... lui, le roi I... C'est l'autre que je veux... c'est l'autre que nul n'aura... c'est Georgina!
— Tu ne réponds pas, Réginold ?... Lo choix ne serait» il pas de ton goût T.., Ppurtant.., — C'est que je n'ai
m rou conAonni. 264
pas bien compris... Sire... la surprise... la singularité du projet... — Écoule!... Je te marie» t*ai-je dit^ à la demoiselle d'honneur de la comtesse de Kœnigsmarck, ou si tu tiens à ce que je m'explique plus clairement, à la belle Georgina... Acceptes-tu? — Georgina I Georgina I Oh I Sire, j'accepte, s'écria Réginold en délire. Il vit ou il ne vit pas qu'il trompait le roi, qui lui donnait ainsi celle qu'il aimait ardemment lui-même en lui donnant Georgina ; car la véritable Georgina était celle qui passait aux yeux de Charles XII pouf la comtesse de Kœnigsmarck. — Sire, vous me donnez la main de Georgina 1 — Eh bien 1 avais-je raison de te dire, reprit le roi charmé de l'enthousiasme de son favori, que je saurais faire ton bonheur? — Ah I oui, Sire... vous le faites et pour toujours ! — Mais ce mensonge, cria la voix intérieure de Réginold... cette erreur du roi dont je profite... Oh I mais je l'aime 1 mais elle sera à moi!... Peut-être ne sera-t-elle pas à moi, se dit Réginold capitulant avec sa conscience effrayée, et alors je n'aurai rien à me reprocher^ — Comme le bonheur est toujours pressé, ajouta le roi, voici, sauf le consentement de la belle Georgina... — Mélander, laissa échapper Réginold. — Ah I tu connais donc son nom de famille?... — Oui, Sire, le hasard. . . — Remercions le hasard. . . Voici une autorisation royale signée de ma main, reprit Charles XII en se mettant à écrire, où je t'accorde, sauf toujours le consentement de la comtesse Georgina Mélander, la main de ladite comtesse, avec tous les avantages dont je t'ai entretenu. Je te fais — c'est ta dot — comte du palais, gouverneur de Stockholm, et crée d'avance nobles tous . tes descendants.
Réginold tomba aux pieds du roi en couvrant sa figure de ses deux mains, afin de cacher l'éclat de sa joie et la rougeur de sa honte, le triomphe de son bonheup et la
MS .ÔM vdD coQBioinnli
'torture de son désespoir. Ce qui le faisait en te moment le plas heureux des hommes en faisait aussi le plus laux.
Pour achever It contusion de Réginold, le roi lui dit j&a le relevant :
•i^ Pourquoi cette main gauche ne mériterait-elle pas un jour, si un boulet ne s'y oppose pas, que la comtesse de Kœnigsmarck y plaçât le bonheur que tu vas recevoir dans ta main droite en l'offrant à la belle Georgina T
Le coup de poignard que reçut au cœur Réginold traversa l'autorisation royale que venait de lui octroyer la magnifique générosité de Charles XII.
' Ce ne fut qu'un coup de poignard, nil'égoïsme nîl'îngratîtude n'en meurent.
— Georgina esta moi comme le ciel est à Dieu, dit-il «n s'en allant. Elle est à moi.
Bouleversé une seconde ou une dixième fois par un soubresaut de sa vivace conscience, il se retourna en murmurant :
— C'est moi qui ai divulgué à la comtesse de "Kœnigsmarck la confidence que m*avaît faîte le roi d'asseoir sur le trône de Pologne Jacques Sobîeski^, c'est moi qiii,pro- *fitant d'une erreur où l'a fait tomber cette femme ambitiense, pouvais épouser celle qu'il aime... Deux fois traître!.. Oui^.. mais nylle fois heureux... l'époux de TîeoTgina l
Les fêtes du couronnement de Stanislas Leczînski furent magnifiques ; on imagina des tournois; il y eut des bals, lés ambassadeurs se traitèrent réciproquement. Celui de l'empereur d'Allemagne déploya un luxe particulier. On jouait un jeu d'enfer chez lui. C'était du reste le moins dévoué, on le sait, à la cause de Charles XII. L'Allemagne suivait d'un œil craintif les courses vagabondes du jeune conquérant, qui, en troublant, ainsi
tut fOQ COQMlQHt. S«3
qu'il se le permettait, les Étata du Nord, finirait peut-être par le coudoyer brutalement. L'aigle n'avait pas trop de 8e^ deux têtes pour Tobserver. La politique ne conseillait pas moins à rÂUemagne d'entourer de prévenances flatteuses le jeune cènquérant. ^Aussi son représentant à Varsovie s'épuisa en manifestolions brillantea.
Le jeu eut les honneurs des soirées qu'il, donna aai eorps diplomatique ; les échecs exercèrent surtout la sagacité des nobles invités. Ils étaient alors le jeu en vogue dans les cours du Nord. On y risquait deâ sommes ruineuses. L'intérêt de ces luttes s'augmentait de Tamourpropre qu'y apportaient les joueurs. Les échecs comptaient des héros et de grands capitaines.
Dans l'une de ces réunions illuminées par la science et par l'or, la foule entourait un soir avec une avide curiosité la table à laquelle venaient tour à tour s'asseoir les ambassadeurs des grandes nations européennes. On suivait avec des palpitations dramatiques une partie destinée à devenir célèbre comme une bataille. Les illustres joueurs étaient convenus entre eux que le perdant céderait sa place à un adversaire nouveau contre Tadversaire vainqueur, qui garderait la sienne jusqu'à ce que la chance favorable l'abandonnât.
C'est en ceci qu'était le phénomène qui fixait en ce moment tous les regards, déroutait tous les calculs, retenait la parole sur les lèvres immobiles, et faisait oublier aux plus frivoles les concerts, les danses, les conversations sous les lustres à girandoles vénitiennes. Six parties d'échecs avaient vu six fois six joueurs fameux, six ambassadeurs, quitter leur place pour se la céder mutuellement, tandis que le côté opposé de la table avait gardé le même joueur, qui avait par conséquent gagné six fois de suite ses adversaires. Ce joueur prédestiné était le baroa de Sandel, l'oncle de la belle Georginat ctiui que le che«-
264 UN von coraoïmt.
vali^ Hegret crut avoir tué en duel à Paris. C'était cet homme au nez hyberbolique, qui s'imaginait aussi avoir tué le chevalier Megret sur l^s grèves du Danemark; celui ^i renversa de surprise le spirituel chevalier, quand il lui apparut vivant à Copenhague avec son nez et son incroyable bonheur aux cartes; celui qui était le cauchemar de Tbomme dont il était Tépouvantail.
Chaque partie d'échecs était de dix mille livres de France.
Le baron de Sandel avait déjà gagné :
Dix mille livres à l'ambassadeur d'Allemagne;
Dix mille livres à l'ambassadeur de Hollande;
Dix mille livres à l'ambassadeur d'Angleterre;
Dix mille livres à l'ambassadeur de France ;
Dix mille livres à l'ambassadeur d'Espagne;
Dix mille livres à l'ambassadeur de Portugal.
En tout, soixante mille livres, forte somme en tout temps, somme énorme à celle époque, où l'argent avait quatre fois plus de valeur qu'aujourd'hui.
— Personne n'entre en lice ? disait d'un ton de héraut de tournoi le fier et fortuné baron de Sandel. Et personne ne venait s'asseoir sur le fauteuil rouge six fois vaincu. — Personne, répétait-il , n'ose donc tenter la fortune contre moi?
Et il jouait de ses doigts distraits avec les montagnes de pièces d'or élevées à sa droite et à sa gauche, double promontoire entre lequel son nez se dorait de reflets jaunes.
Le même silence répondit à son appel orgueilleux.
— Je fais un bel avantage à celui qui voudra une septième fois se mesurer avec moi, dil-il encore en continuant de vanner l'or avec ses doigts. En une seule partie, je joue les soixante inille livres que j'ai gagnées à leurs seigneuries ; et à celui qui courra ce risque merveilleux et tout en sa faveur, je cède un pion et une tour.
ta vou coiniONirf • ^ SM
Cette proposition excessivement gëoiéreuse» au lieu d'exciter Tenvie de tenter le sort, effraya rassemblée, et lin mouvement ondulatoire de recul se propagea jusqu'à la principale porte du salon. Un pareil défi, une telle somme, un semblable courage prêtèrent au personnage du baron de Sandel, pâle d'émotion derrière son nez pyramidal, quelque chose de fantastique.
Nul n'aurait plus osé effleurer h planche dé l'échiquier.
Du fond de l'entonnoir formé par le retrait général des spectateurs silencieux, un homme maigre, décharné, blafa>d, léger comme le vent, transparent comme lui, cachant son front sous un bandeau de soie noire, s'avança à la manière d'une ombre jusqu'à la table de l'échiquier.
Il s'assit sur le fauteuil rouge; ses os claquèrent en se pliant.
Le baron de Sandel avait poussé trois cris de terreur*
Devant lui venait de se placer le chevalier Megret, celui qu'il avait mortellement blessé d'une balle au front, celui qu'il croyait à l'état de squelette depuis longtemps 1
— Quoi t c'est vous T.. Ce ne peut être vous !•• oh I.. non...
Le baron de Sandel, terrifié, recula avec son fauteuil.
— C'est bien moi^ monsieur le baron, répondit d'une voix sépulcrale le chevalier Megret à peine convalescent.
Sans rien perdre de son épouvante, la salle entière s'était peu à peu groupée de nouveau autour des deux joueurs.
De sa poitrine creuse le chevalier reprit :
—• Je tiens le jeu, monsieur le baron.
Le nez du baron était effaré.
— Mais vous êtes mort !.. vous dis-je. — Monsieur le baron* je fais soixante mille livres, et je n'accepte ni votre pion ni votre tour.
MS ta B0D ooBmwA*
UegTBt plaça aprée tes doigts maignM lespiteesatir îë-
ehiquier.
De son côté, le ba^on de Sandel en fit autant, mais d'une main tremblante comme la feuille, et comme U feuille de peuplier, la plus tremblante des feuillest
Et la grande partie commença.
Le baron de Sandel n'osait pas encore le^er les ymx sur son adversaire ressuscité.
Mille regards tournés sur eux inflexiblement leur &isalent une auréole de feu.
' Les premiers coups furent joués serrés d'm côté comme de Tautre. C'était le génie contre le génie. Le hasard fut étouffé entre ces deux puissances.
L'échiquier s'éclaircissait cependant; les pièces dispa* missaiem du champ de bataille.
Des deux côtés le péril devenait par conséquent plua . iwninent k chaque quart de minute.
* Dès ce moment, le chevalier Megret se prit à dire en Tjcanant :
•— Monsieur le baron, je vois avee peine que Tâge, quî icerFige tout, n'a pas corrigé votre nez. — Je prends ce pion, dit froidement le baron de Sandel en jetant un regard de profond et amer dédain sur la perruque du chevalier. -*- Autrefois on disait en vous voyant : Quel nezra ceue figure ! Maintenant on dit : Quelle figure a ce nés ! Échec à la reine 1 — Écfiec au fou cowroww^.^ répliqua aussitôt le baron de Sandel.
On fut profondément scandalisé de cette manière des'expliquer : personne ne mettait en doute l'allusion.
— Comment, le fou couronné I Que veut dire votre sacrilège nez en parlant ainsi, monsieur le baron ? — Je veux dire. Monsieur à l'ignoble perruque, échec tm roi!
Depuis quelques minutes, Charles XII, qui avait voulu honorer la soirée de sa présence, s'était présenté en grosses
IwUès, et aveo son élsrnel habit biatt tut boutdits de cuivre, dans les fastueux salo&s de l'ambassadeur d'Aile* magne. Il s'était placé sans bruit, les bras eroisés mr U poitrine, derrière le fauteuil du baron de Saudri. U avait donc entendu la fâcheuse et fort impertinente plaisanterie inspirée par le dépit à celui«^, et qui ne pouvait s'adresser qu'à sa royale personne, assez souvent désignée 4ans ks cours d'Allemagne par cette qualification du fou towroumé* D'ailleurs chaciui Tavait^ompris aiasi et chacun tremblait en songeant que le roi, que le tout^puissant vainqueur deTIngrieetde la Pologne était appuyé'Contre le fauteuil du baron danois.
— Ces deux cavaliers sont à moi! J'en demanle par« éon à Tobélisque que la nature a élevé au milieu de votre visage. — Le baron répliqua : Encore éahec au fou cou- Tormé! J'en prévieiis votre hideuse perruque, à laquelle j'ai donné une leçon qu'elle lira sans cesse sur votre froni brisé, comme une inscription, ce qui manque à mon nez, quoique obélisque. — J'y mettrai l'inscription qui y manque quand vous voudrez, monsieur le baron ; et je TOUS invite à dire tout sfmplement À^oe auroh ou il me plaira de vous la graver, ce matin, après avoir gagné ou yetitï.'^Éthec au fou eourorméf — Ah! vous y tenez!
Charies XII buvait silencieusemmit l'affront derrière le fauteuil du baron danois.
— Attention I nez auguste ! nez sans pareil I nez qui pourrait aller en ambassade sans que son possesseur se dérangeât, attention 1
Le cercle derint si petit, il se' resserra tellement, que sans la présence du rpl de Suède, toujours invisible au baron danois, il aurait envahi les deux joueurs à celte ininute de suprême curiosité.
— Gagné I s'écria Meg'reten saisissant de sa main osseuse le nez 4e son adversaire vaincu*
2M m 900 coimoiniÉr
Le baron de «on côté, après avoir secoué eette éireinte, prit tranquillement l'échiquier sur lequel il venait de perdre soixante mille livres, et le cassa en vingt morceaux sur la perruque du chevalier Megret.
Hegret fut un instant étourdi.
— Ce matin, lui dit ensuite le baron, je vous tuerai une seconde fois. -* Ou c*est moi qui une seconde fois vous tuerai, monsieur le baron. — Ni l'un ni Taatre, dit gravement Charles XII, car Tun de vous deux sera pendu dans une heure.
Le baron de Sandel, effrayé du son de cette voix, tourna la tète... il reconnut le rpi de Suède 1... le fou couronné !
— Pendu- c*est dommage, murmura Megret, il pleut. Tandis que ces choses se passaient, que tous les
princes du Nord recherchaient l'amitié de celui qu'ils appelaient le fou couronné ; tandis que le roi Auguste se croyait trop heureux de se cacher au fond de son éloctotorat de Saxe, dans sa ville de Dresde, après avoir été battu et dépouillé comme jamais prince ne l'avait été, le czar de Moscovie, profitant des dures leçons de l'expérience, levait sans relâche des armées sur tous les points de son vaste royaume, les rangeait sous le joug de fer de la discipline, couvrait la Baltique de vaisseaux et se préparait en silence à prendre sa revanche sur Charles XIL Il cberchait à pouvoir justifia un jour les paroles qu'il avait dites lui-même Ie4endemain de la sanglante défaite de Narva : « Les Suédois nous battront tant, qu'ils fini- « ront par nous apprendre à les battre. »
Les fortunes de son ami l'électeur de Saxe furent diverses, quoique toujours marquées au coin d'un grand courage.
Charles XII aurait peut-être fini par l'oublier, car il n'aimait pas à rcveftiy jaur ses pas, s'il n'avait eu ja fair
m vou Gouionniï. '2^9
blesse de tenter en Pologne une restauration en sa faveur. Auguste, avec des soldats d'une fidélité encore plus douteuse que leur bravoure, rentra dans son ancien royaume, el par un coup de main assez adroit,. pénétra dans Varsovie, d'où il chassa Stanislas Leczinski, surpris sans défense. Mais son triomphe fut de courte durée. Presque chassé le même jour, il courut, comme de coutume, se réfugier encore en Saxe, mais cette fois poursuivi avec acharnement par la colère du lion qu'il avait irrité. Charles XII, à bout de clémence, Tobligea à tout ce qui lui passa de bizarre et d'impossible dans la tête. Entre autres humiliations romanesques, la plus prodigieuse est celle-ci : il l'obligea à écrire la lettre suivante à Stanislas Leczinski , à celui qui lui avait pris son royaume et son trône.
« Monsieur et frère (frère est adorable),
« Nous avions jugé qu'il n'était pas nécessaire d'entrer « dans un commerce particulier de lettres avec Votre « Majesté.
(On le conçoit sans peine.)
« Cependant pour faire plaisir à Sa Majesté suédoise, « et afin qu'on ne nous impute pas que nous fassions dif- « ficulté de satisfaire à son désir^ nous vous félicitons par « celle-ci (félicitons! ! I) de votre avènement à la cou- « ronne, et nous souhaitons que vous trouviez dans votre « patrie des sujets plus fidèles que ceux que nous y avons « laissés.
«A Dresde, 8avriM707.
« Votre frère et voisin,
« Auguste, roi. »
Roi de quoi ?
La comédie politique n'a pas de plus haute bouffonnerie. Quelques mois après, Charles XUt qui tenait
9H m woo avmùnk
Araaglëg sons la idoQ dé m boue tOBS les «igkli, mer« lattes, aigkmsi aigles blancs, aigles déployés, aigles l deux télés de la Prusse, de l'Âulriobe^ de la Pologne et du Danemaric, se retourna fièrement du eôté du plus redoutable de ses adversaires, le czar Pierre, dont le génie [Mtient et robuste venait de çréar un empire, flottes et armées, et il s'écria : A Moscou I
St chargée d'or, de gloire et d'espérances pompeuses, «omme les armées de Xerxës, d'Alexandre, et comme devait l'être un sièdè après l'armée de Napoléon, Tannée de Charles XII s'ébranla pour quitter la Saxe et marcher vers Hosoou.
L'armée suédoise est donc ea mouvement, mais tsoilà que le roi a tout à coup disparu. On la cherche, on le demande, on l'appelle... aucun indice... rien qui apprenne le sort du roi... L*armée désespérée s'arrête. Le roi Auguste l'aurait^dl fait enlever?... Le roi Auguste dont il a pillé les trésors, à qui il a enlevé la couronne...
Un cavalier seul, pendant ces scènes de désespoir de toute une armée, firappait de bonne heure à la porte de Dresde...
On dirait un conte de fée! Pourtant c'est k vérité.
— Que voulez-'vous t — Parbleu I entrer dans Dresde^ répond le cavalier. — Qui étes-vous? demanda encore la sentinelle i ce cavaliw matinal. — Traban. — Voire nom? — Cari. — El puisf — Rien que Cari.
Oui, mais Cari,, en entrant tout seul dans Dresde, avait été reconnu par le général Flemming, ce même gérai allemand que Charles Xli avait poursuivi l'épée dans les reins pendant quatre jours, croyant toujours poursuivre le roi Auguste. Flemming avait donc reconnu Charles XII sur la grande place de Dresde, et il courut dire au roi, croyant à peine à la nouvelle qu'il portait :
— Sire I Sire 1 — Qu'avea-youst Flemming t — Votre
Inr wm oo»onml. 271
t>ltts'crt]d ennemi vient se fivreràTous.'-^QaidôncT — Il est seul, je l*ai vu, tout seuil je Tai vu... sans armes ; il monte en ce moment les marches de votre pa-^ iais- Faites-en fern>er les portes derrière lui. .• c'est Im 1. . < Oui, Sire, <5*est lui! 1 1...— Mais çuiî — Cliarles XII. — ► Charles XII ici 1 1 1 ~ Lui-même, dit Charles XII à Au^ guste ébahi. En passant si près de Dresde, a^o mon armée, je l'ai quittée pour venir vous embrasser et déjeuner avec vous.
Auguste était trop hébété de la surprise pour répon^ dre. . . Flomaîng répondit pomr lui :
— Je vais vous faire servir à déjeuper. Sire, dit Flenn ming j et en se retirant , il regarda significalivement Auguste et les troupesqui gardaient 4es portes du château.
XÏI
LB RfiYËRS Dfi LÀ MÉDAILLE.
Auguste, qui avait deviné les intentions du général Flemming lorsqu'il était sorti pour commander le déjeuner, lui fit dire de ne rien tenter, sous peine de la vie, contre la liberté du roi de Suède. Charles pouvait avoir prévenu ses généraux de sa visite à Dresde : à quelle vengeance ne s'exposait-on pas en le retenant prisonnier? Ceci était sagement raisonné; seulement Charles XII n'avait confié à personne le secret de son escapade d'é« colier. Louis XI, à coup sûr, n'aurait pas laissé échapper une si belle occasion de se défaire d'un ennemi. La fatalité jotia comme toujours le principal rôle dans cet événement. Enfin Charles XII ayant embrassé son excellent frère Auguste, ajiant déjeuné copieusemenii remer*
S7S tm woa oomunÉ.
le géntel Ffemmiiig de ses politesses, snrtit e cbem eo plein joor, par la principale porte de Dresde el rep*rot qodqoes heures après à la tête de son armée. La joie des soldats eo le revoyant lui donna une idée de leur douleor pendant son abseneo. On reprit, le cœur pi^n d'espoir, la route de la Russie. Quarante-trois mille hommes, réputés invincibles, suivaient Charles XII; vingt mille autres Tattendaient en Pologne ; la Snbde lui expédierait en route des milliers de volonuires. Ce qui ne s'est jamais vu depuis qu'il y a des armées, chaque soldat emportait aveq lui cent cinquante livres ou Cliquante écus. On peut esUmer sans exag^tion que l'armée du roi de Suède s'élevait à cent mille hommes^ chiSire prodigieux au commencement du dix-huitième siècle. Le trône du czar était gravement menacé.
Quand l'expédition passa sur les dépendances de Varsovie, Charles XII dit à Hegret, pour lequel son estime s'augmentait chaque jour, à cause des nombreux services que lui rendait l'ingénieur irançais :
— Mon cher ingénieur, vous vous souvenez sans doute de cette partie d'échecs à Varsovie, avec le baron de Sandel ? — Votre Majesté a bonne mémoire : oui, Sire, je m'en souviens. Vous veniez de couronner Stanislas Leczinski. — Comme votre partie finissait, je vous surpris beaucoup vous el le baron de Sandel, en vous disant que votre troisième ou quatrième duel n'aurait pas lieu» parce que Tun de vous deux serait pendu dans une heure. — J'ai toujours pensé, Sire, que vous vouliez seulement par ces paroles empêcher ce duel et donner une leçon de terreur au baron de Sandel, qui s'était permis certaines allusions, r- Non... vous vous trompez, Megret. Je voulais ce que je voulais, et c'est ordinairement ainsi que je veux. — Le baron de Sandel aurait été... — Pendu... C'était un conspirateur. •— Pendu I
UN von cocfioNifÉ. 27s
— Il a\aît déjà débauché plus de cinquante sous-ofiBcîers suédois pour le compte du czar, en leur promettant double solde, des croix en diamant... — Eh bien I Sire... cette punition...
Megret s'essuya les yeux.
— On dirait que vous êtes fâché » qu'il soit pendu ; il vous a pourtant fendu le crâne et gagné deux fois votre fortune... — Ce n'est pas lui que je regrette, Sire, c'est la mandragore qu'il possédait... — Une mandragore?...
— Si j'avais prévu, Sire, quôvos menaces fussent sérieuses, je vous aurais supplié do le dépouiller de sa mandragore et de me la donner. Vous l'auriez voulu ? — Mais qu'est-ce donc qu'une mandragore, un trésor?...
— Sire, c'est tous les trésors réunis. — Quelque diamant?... — Non, Sire, une mandragore... Ah 1 si vous saviez!... — Je ve'ux le savoir. — Une mandragore, Sire, c'est un talisman sans prix, avec lequel un joueur perd à peine une fois sur dix au jeu...
Le roi, en souriant de bienveillance et de pitié , et croyant à peine ce qu'il entendait :
— Comment un esprit si vaste, si instruit, peut-il croire?... — Mais, Sire, tous les joueurs vous l'attesteront. — Beau témoignage I — Le seul qui soit fondé sur l'expérience. — Et celte mandragore est sans doute quelque pierre précieuse?... — Non, Sire, c'est une racine de belladone. — Une racine ? — tJne merveilleuse racine I — Mais on en trouve partout des racines de belladone. — Sire, détrompez-vous ; il n'en existe que deux en Europe, dans ce moment ci : l'une, celle que portait sur lui le baron de Sandel, Tautre est la possession de la demoiselle d'honneur de la comtesse de Kœnigsmarck, qu'on appelle, je crois, Georgina. — Que peut-elle en faire? — Sire, son oncle le baron de Sandel, sachant le prix qu'elle pourrait en retirer un jour en la vendant ou
VIA w vou coniomii»
en en faisant elle-même usage, la lui aura sans doate donnée... Elle la portait constamment au cou. — Je ne comprendrai jamais qu'une racine, dit encore le roi... --- Sire, la mandragore de la comtesse Georgina est même supérieure à celle qu'avait son oncle. Celui-ci ne possédait qu'une mandragore femelle, et sa nièce une mandragore mâle. Votre Majesté ignore, je le vois, que la racine de belladone, pour avoir les vertus que les joueurs lui .attribuent, pour devenir mandragore enftô, doit avoir la .forme d'un être humain, deux jambes, deux bras, une tête, un corps, et plus la' ressemblance est exacte, plus Ja mandragore a de prix. François I» avait reçu en .présent du duc de Cosme une mandragore mâle pour .laquelle Charles-Quint lui offrit une province. — El pour laquelle Charles XII ne lui aurait pas donné un sou. Et voilà où conduit le jeu, mon pauvre Megret 1... La plus belle récompense que je pourrais l'offrir... serait donc? — une mandragore mâle, Siré. Mais, ajouta Megret en soupirant, où y en a-t-il ?.. . Il en reste peutêtre quelques-unes encore au fond de l'Inde... — Eh bien I nous irons, Megret. — Oui, Sire... il faut y aller ! >Mais quand ? — Quand nous aurons pris la Russie, li Perse, le Caboul. .. — Nous les prendrons 1 — Je détrône le Grand-Mogol I et alors... — Sire, il a une mandragore, nous la lui enlevons 1 — Mais tu penses donc toujours à ta folie?...
Comme si l'un et l'autre n'étaient pas pareillement fous, le joueur superstitieux et le monarque, celui qui se proposait d'aller prendre un trône au bout de la terre et celui qui n'aspirait à s'y rendre que pour dépouiller Je Grand-Mogol d'une racine ridicule qui le Ht toujours gagner à tous les jeux I
En attendant, Tarmée suédoise, vaillante et gaie, marchai; sans cesse à la rencontre du czar, qui févitait de
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toute la vitesse de sa cavalerie. Malgré rextrèmé rigneùr jde la saison y Charles XII courut à Grodao, espérant y surprendre son ennemi. Peu s'en fallut. Tandis qu'il entrait par une porte, le ezar Pierre fuyait par Tautie* Charles XII s élança à sa poursuite, sans considérer un , fieul instant les dii&cultés d'un pays inconnu, couvert de plaçons, coupé de marais , entravé par des forêts à tra«yers lesquelles il fallait employer la hache pour s'y frayer un chemin. Tandis qu'il franchissait ces obstacles, ii se plaisait à entretenir son favori, le jeune Réginold, des projets qu'il méditait pour renverser infailliblement le ezar, que la fuite ne protégerait pas toujours. Il croyait encore à la naïve, fidèle et discrète amitié de celui dont, à son insu, il s'était déclaré le rival, et à qui il avait avoué le désir le plus caché de son âme : le désir d'épouser un jour, dans une heure de caprice, celle 'qu'ils aimaient tous les deux sous un nom difërent. L'effroi vibrait encore dans le cœur de Réginold, qui hâtait en idée le moment d'arriver à Mohilev. C'est à Mohilev qu'il devait revoir secrètement Georgjna, que lui amènerait la comtesse •de Kœnigsmarck.
- Ainsi était enlevée pour toujours an roi la possibilité de réaliser sa royale fantaisie morganatique. Une fois Té- ^iix de Greorgina, que lui importait la colère du roi? Il ne pourrait plus lui prendre que la vie. Jusque-là il garderait le silenee, ii marcherait côle à côte avec son rival dont il avait fini par délester l'ambition, par redouter le caractère, sans songer que de là à le trahir il n'y avait plus que l'occasion.
— £1 m'est enfin permis de te récompenser comme jereûtends, lui dit un jour le roi dans une halte au bord delà Bérésina, en présence d'un corps d'armée russe protégé par un débordement du fleuve. — Sire, n'avez-vous donc pas assez fait pour moi en m'accordant la hauteet éouee
S7i m VO0 Gouiôinftf.
faveur de devenir l'ëpoux dé la comtesse Georgina T — * Les temps sont changés. Je puis t*accorder cela et d'autres avantages, maintenant. Ti^ le sais, Réginold, par mon éducation, par mes goûts, par mes habitudes, je n*aime guère que ceux qui suivent ma fortune militaire; il n'est plus question de te refuser un fgrade dans mon armée... — Hais, Sire, les anciens ohstacles, ma naissance privée de noblesse? — H n*y a plus d'obstacles. Écoute-moi, Réginold. Le pays dans lequel nous allons nous engager nous est moins connu qu'au czar. Il est d'ailleurs chez lui, et c'est un incontestable avantage à la guerre. Les soldats qu'il va nous opposer sont sans doute peu redoutables, mais ils sont habitués la plu part à la vie . de ces climats : pour contre-balancer cette supériorité, j'ai cherché aussi un appui sur ce terrain où il nous attend. Je l'ai trouvé! je l'ai, cet appui, dit Charles *XII, l'oeil enflammé d'espoir, et heureux d'admettre le cœur d'un ami aux joies de cet espoir qui lui faisait entrevoir Ja conquête de la Russie comme certaine. Il doublait le caractère de celte joie en la partageant avec celui qu'il n'avait pas pris en égoïste pour être un témoin et un confident auquel il ne laissait en partage que le stérile honneur de la confidence. Charles XII entraîné poursuivit ainsi : — Un des hommes les plus étranges, les plus considérables de l'Ukraine, dont la destinée est des plus extraordinaires, m'a promis son aide contre le czar qu'il déteste au motns autant que moi. C'est Mazeppa. Sa jeunesse est un roman. Découvert par le mari de la femme qu'il aimait, Mazeppa fut attaché tout nu à un cheval indompté et lancé à travers dés plaines immenses et des forêts sauvages. Il était écrit, car tout est écrit là-haut ou quelque part, qu'il survivrait à ce redoutable supplice. Le jeune gentilhomme polonais fut traîné par son cheval, eomme lui en lambeaux, après une course efirénée, dans
UR JTOU COUJlOMNi. 277
1 es rochers de l'Ukraine. Des paysans le relevèrent tout sanglant, et le nommèrent quelque temps après leur chef, leur prince. Mazeppa est devenu le roi de la contrée où son cheval s^abattit. Il est, je te Tai dit, Tennemi déclaré du czar, parce que celui-ci osa un jour porter une main ivre sur lui. Je lui ai demandé s'il voulait s'unir avec moi contre Pierre ; tu connaîtras bientôt sa réponse : elle me sera portée par trente mille hommes sur les bords de la rivière de Desna. C'est tout une armée; et une armée de farouches Cosaques que j'oppose aux stupides Kalluouks du czar. Mais le prince Mazeppa est très- vieux, Mazeppa est devenu en outre un prince étranger; je ne puis lui confier un commandement sans blesser l'amourpropre de mes généraux. J'ai tout ménagé : il sera placé sous tes ordres, il y consent. Je te nomme donc général de Tarm^e de l'Ukraine... et ta nomination ne portera aucun ombrage à mes généraux, qui t'accepteront d'abord comme assez suédois, et ensuite parce qu'ils seront sûrs de la fidélité de ton concours. — Sire, vous faites trop pour moi, répondit Réginold en tremblant avec plus d'émotion que n*en cause la joie ; Réginold qui se voyait ainsi armé contre son père en faveur de celui qui était son rival. Êtes-vous bien persuadé que mes talents... mon expérience... ma valeur?... — Je suis sûr que tu mèneras ces sauvages à Moscou. Nous y entrerons au bruit des cloches, que ces bons Russes aiment tant ; elles sonneront bravement pour nous. Mon général, vous serez de la fête. On ne se bat pas toujours. Je veux que l'autre récompense, celle que je t'avais déjà assurée, te soit aussi remise au milieu de ces pompes victorieuses. Notre chapelain se chargera de te la présenter sous les traits de la fcelle comtesse Georgina...
Réginold détourna la tête.
«- C'est à ta fiancée qu'il faut laisser cette timidité, —
Sire... — Pourquoi cette rougeur, ces larmes furlives, cette frayeur peinte sur tous tes traits 7 Tu me disais qu'il n'y avait'poar un jeune homme comme toi, placé auprès d'un prince qui raimait, que la gloire et le bonbeur ; tu i désespérais de Tune et de l'auire... Je te les donne tous les deux à la fois... Pourquoi alors cette sombre douleur?... à quoi penses-tu en ce moment?... — Je pense à Mazeppa. — Mais tu commanderas à Mazeppa luimême. — Ce n'est pas à cela que je rêvais... — A quoi donc? — A sa destinée. Comme lui, je voudrais... — Un trône?
Réginold se tut un instant, puis il reprit ! — Non pas un trône... mais je souhaiterais d'être lié comme lui à un cheval sauvage et furieux. — Pour te relever roi? — Non, Sire, pour ne plus me relever. — Tu as un secret, Réginold, ou tu es fou. — Que ne suis-je foui —Tu as donc un secret? Je t'ai dit le mien...
Le roi allait forcer Réginold à s-expliquer ou à mentir lorsqu'une grêle de mitraille et de boulets partit de Tautre côté de la Bérésina et tomba autour d'eux; ils furent couverts de poussière, de fer et de neige.
— Ah I ils font les méchants I s'écria le roî en se se* couant. En marche I — Mais, Sire, le fleuve... lurdit le général Lieven en accourant. — A la nage ! — C'est uû torrent, Sire! — Je ne connais pas de torrent : allez!
Bl se tournant vers Réginold :
— Puisqu'ils le veulent, nous serons plus tôt à Moscou, où nous ferons nos fiançailles, les tiennes et les miennes, Réginold. Ils nous envoient déjà les dragées. — Pourquoi, se dit Réginold, celte mitraille n'a-t-elle pas été pour lui ou pour moi... ou pour tous les deux?
Comme il était réellement impossible de traverser le fleuve à l'endroit large et torrentueux où le roi l'exigeait, sous peine d'engloutir toute l'armée, on le franchit trois
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ieiied plus loin sur un pont qui la vomit sur ks Russes 3n fuite. Ils coururent si précipitamment, selon leur usage, [ju'ils parvinrenten quelques jours à Mohiiev^ ville frontière de la Pologne et de la Russie. Charles XII les en débusqua aussitôt. Pierre fit alors de sérieuses réflexions sur la situation de son royaume, de si près menacé. Il risqua des propositions de paix. Son jeune rival lui ré-* pondit : « Je traiterai à Moscou. »
Mohilev était la ville oùja comtesse de Kœnigsmarck s'était engagée à se trouver dans la dernière lettre qu'elle avait écrite à Réginold : elle tint parole. Elle y vint avee Oeorgina , cet instrument mystérieux de toutes ses intrigues. Elle prévint facilement Réginold de leur arrivée secrète. Le temps était précieux : on se rencontra un soir hors des murs de Mohilev, près d'un petit bois de bouleaux.
Quand Georgina, avec toute la chaleur que Tamour ajoute à la reconnaissance, eut remercié Réginold de la délivrance de son père le comte de Mélander, dont Télargissement était le résultat, si l'on s'en souvient, d'un échange de prisonniers, la comtesse de Kœnigsmarck la mit entre elle et Réginold, en sorte que le cœur de la jeune fille effleurait le bras du jeune homme.
Ensuite, la comtesse de Kœnigsmarck parla ; et comme il n'y avait plus de secret entre eux, elle parla librement et avec une aménité si coulante, en apparence si natu« relie, qu'on eût dit qu'il n'allait se passer que des choses fort ordinaires pendant le cours de celte-entrevue. — * Charles Ttïl, dit-elle d'abord, s'est ri jusqu'ici des obstacles que lui opposaient la nature et les hommes* Elle aurait pu ajouter : et une femme. — Oui, Madame, répondit Réginold avec distraction et monté au troisième ciel depuis qu'il sentait le bras de Georgina sur le sien*
aSO un FOU COCBOmii.
La nuit était aouce, calme et blanche ; la lune ai^entait le petit bois ; la neige s'était durcie en cristal dans les allées. C'était une nature d'hercûine.
— Où s*arrôlera-l-il ? reprit la comtesse de Kœnîgsmarck en dirigeant sans affectation les pas des jeunes promeneurs amoureux, si le çzar ne Tarréte pas dans celte campagne ? Son armée lui est dévouée...
Réginold tenait dans sa main celle de Georgina, confiante et abandonnée.
Le silence devenait de plus en plus profond autour de ces trois solitaires.
— Son armée lui est dévouée... reprit la comtesse de Kœnigsmarck, comme pour provoquer une réponse de Réginold, sans trop vouloir troubler cependant la délicieuse extase où il était plongé. — Oh ! oui, très-dévouée, dit machinalement Réginold qui soulevait toujours uq peu plus la main de Georgina, attentive^ muette et bien heureuse.
La comtesse reprit :
— Ses généraux lui sont fidèles, pas un d'eux ne consentirait à un moment décisif à l'abandonner/ quelque durement qu'il les mène.
Réginold tenait bien près de ses lèvres la main de son adorée.
La comtesse de Kœnigsmarck ayant renouvelé sa dernière réflexion, Réginold lui répondit, encore plus distrait que la première fois :
— Non, Madame, pas un d'eux ne consentirait à l'abandonner. — C'est pourtant la seule ressource qui nous reste dans la position où nous ont placés toutes ses victoires successives, continua la comtesse, associant ainsi Réginold à ses propres intérêts.
Réginold n'avait pas remarqué cette phrase assez obscure. Il était déjà dans la trahison par 1$ çoew ;
UN FOU couaoNNi. 284
le pîed répugnerait-il beaucoup de suivre le cœurT — Que n'ôles-vous un de ses généraux ! poursuivit la comtesse de Kœnigsmarck, que n'avez-vous un com-* Mandement dans ses armées, nous irions droit au fait comme il y va lui-même ; il détrône , ch bien 1 on le détrônerait. Qu*a-t-ii fait pour vous ?
Réginold avait enfin porté à ses lèvres, altérées d'amour, la main de Georgina, et la main et les lèvres ne se séparèrent pas. .
La comtesse de Kœnigsmarck fut ravi^ de ce qu'elle voyait et qu'elle semblait ne pas voir.
Elle dirigeait, toujours à leur insu, les pas des jeunes amants, par lès allées du bois et les carrefours silencieux. La lune aiguisait mollement à travers les branches de bouleaux les lames de ses rayons.
Une petite lueur rougeâlre vint luire tout à coup au loin entre la terre et le dôme des arbres.
Enfin la main de Georgina se détacha à regret des lèvres de Réginold; alors, dans l'âme de celui-ci .une douleur bien grande succéda à la divine sensation qu'il avait éprouvée à cette heure sereine d'un premier amour et d'un amour partagé.
— Sachez-le donc et pleurez avec moi, s'écria-t-il, le roi veut vous épouser le jour de son entrée triomphale à Moscou. — Le roi veut m'épouser! dit en tremblant Georgina. ^ ^
La comtesse de Kœnigsmarck, jusque-là fort abattue, se ranima ; son regard, aussi énergique que beau, s'ouvrit, il lança des éclairs sous son front. Elle eut un espoir. Les gens de génie en demandent bien moins pour croire, se réveiller, resstisciter, agir. Elle feignit cependant de plaindre Réginold...
— • Et qui vous a dit cela ? demanda-trcUe ensuite. — ' Le m lui-mêrae. Il a ajouté qu'il m'autorisait à épouser
2tt . ufL FOU GOCAomni.
la belle Georgida. Dans son e^rit, Georgioa, . vous le savez, c*est vous» dit Réginold à la comtesse de Kœnigsïbarck, et la comtesse de Kœnigsmarck, e'est vous, ditil à Georgina. Mon désespoir ne trouvant sous la maia pour se venger que Tarme de rhypocrisie, je Tai prise avec frénésie et je lui ai dit que j'acceptais ce qu'il m'offrait si généreusement, que j'épouserais Georgina. Mais dette supercherie, qui fera mon bonheur, sera peut-être ma mort... -.- Oh 1 mon Dieu, murmura Georgina, protégez-nous I.Et vous^ Madame... ae ferez-voua rien? — Que puis-je? moi, dit la comtesse tout en tenant pressés Tun contre l'autre et sur elle les deux jeunes gens tremblants pour leur avenir : que puis-je ?.,. Et elle creusait sans fin une pensée avec le fer de la réflexion. — Conseillez-nous ! Madame. — Sauvez-nous ! — Je comptais, dit Réginold, pour que cette bienheureuse erreur du roi eût le résultat que j'en espère eneore, épouser à Mobilev celle qu'il ne prétend épouser qu'à Moscou..
Un radieux sourire de salut traversa le doux regard de Georgina, qu'elle reporta ensuite sur la comtesse de Kœnigsmarck, si fertile en moyens, en expédi^ts qui emportent le succès.
Les trois personnages de cette scène nocturne étaient arrivés devant. une petite chapelle placée à l'extrémité du bois qu'ils venaient de parcourir. C'était de cette maison pieuse, comme il y en a partout en Russie, qu'avait rayonné la ligne lumineuse qu'ils avaient aperçue, ou, pour être beaucoup plus exact, que la comtesse de Kœnigs^ marck avait aperçue dans le bois de bouleaux.
— Vous marier ! ... répéta la comtesse de Kœnigsmarck en s'adressant aux deux jeunes gens, est une bonne idée sans doute... personne ne le désire plus que moi ; mais les affaires humaines ne se traitent pas ainsi, surtout dans votre rang...
m 9010 cotttOMiit. ^ta
Si je lui donne lotit de suite celle qu'il aime, petisaft en ee moment la comtesse de Koenigsmarck, je ne le tientirai plus ^us mon autorité... Une fois marié, sa reconnaissance s*évanouira . . . Pourtant... si je mois des impossibilités dev«ni lui... le découragement, l<e désespoir... D'un autre côté, le roi, brutal dans ses fantaisies, qui sont des volontés irrévocables, peut épouser Georgina de la main gauche à Moscou, et il y sera bieni-ôt! Nous en aller toutes d>3ux.... fuir! mais c'est *tout perdre... J-e n'ai plus que cet amour pour arrêter la fortune de Charles XII. Ce n'est qu'un grain de sable... mais il pe«* renverser le monument....
— Quelles sont ces affaires humaines dont vous ven^ <!e mo parler, Madame? demanda Réginold plus impatient que la comtesse de trouver une solution. Est-ce une position? vous savez quel est mon père, Madame... Et je sais aussi.qu'il ne me reconnaîtra qu*autant que je me montrerai à lui avec éclat... Est-ce une dot?... Eh bien I Madame, j'apporte du même coup... mais je veux ce mariage ce soir, dans cette chapelle, à l'instant... j*apporte pour dot, dis-je... Réginold fut soudainement saisi aux lèvres et au cœur d'une contraction nerveuse, comme le czar Pierre en éprouvait au moment suprême de tenter quelque grande action périlleuse. — Relîrez-vous I criat-il à Greorgina, retirez-vous, je vous en supplie I
Georgina effrayée alla s'asseoir sur les marches de la petite chapelle.
Réginold, appuyé contre un arbre et presque soutenu par la comtesse de Kœnigsmarck, lui dit alors à voix basse : J'apporte pour dot à la comtesse Georgina Mélander, si elle me donne à l'instant m^me sa main... j'apporte la trahison...
— Que dites-vous? — Le roi Charles XII m'a nommé ' récemment général de trente mHk hommes que le prince
884 im FOD couAoïmi.
Hazeppa doit lui amener dans quelques jours sur les bords de la Desna. Ces trente mille hommes passeront aux Russes. .* Est-ae là^e que vous voulez, Madame? — Oui... et c'est convenu à la face du ciel.
La lune parut sanglante en ce moment aux yeux de Réginold.
La comtesse de Kœnigsmarck courut sonner à la chapelle.
La porte ne tarda pas à s'ouvrir ; ils entrèrent tous les trois dans la cour qui s'étendait autour de la chapelle, frôlant de la bordure de leurs manteaux de fourrure la neige amassée et glissant à travers les arceaux d'ombre produits par les branches entrelacées des bouleaux. lis passèrent trop rapidement pour remarquer quelques traces encore fraîches de pas.
Le chapelain vint lui-même les recevoir sous le portique, et il leur demanda ce qu'ils attendaient de lui.
— Une bénédiction nuptiale, dit la comtesse de Kœnigsmarck. — A celte heure, Madame ? — Nous n'avons pas eu le choix du moment, mais nous avons celui de là reconnaissance. Nous donnerons vingt mille ducats pour agrandir, restaurer et embellir cette chapelle.
— Entrez, dit le chapelain.
• Mais les trois visiteurs avaient à peine foulé les premières dalles intérieures, qu'ils reculèrent d'un commun mouvement. Lugubre circonstance I comme ils entraient, deux aides du chapelain rejetaient, pour le plier, le drap noir d'un catafalque... La comtesse s'informa tout de suite auprès du chapelain. Celui-ci lui apprit que dans la soirée un jeune officier de l'armée suédoise, accompagné de quelques hommes, était venu demander un service funèbre pour le repos dp l'âme de sa sœur. Il quittait depuis peu d'instans la chapelle : le chapelain paraissait même fort surpris qu'ils ne l'eussent pas ren-
contré, qu'ils ne se fussent pas croisés avec lui en trai^ersant la cour. Quand ces éclaircissements^ venus à la suite d'une petite terreur superstitieuse, eurent été.donnés, la cérémonie du mariage commença. La lampe du sanctuaire fut ravivée ; on ajouta à sa clarté celle de quel-^ ques autres luminaires de cuivre: le chapelain lut les prières d'usage.
— Dieu seul sera témoin, pensait la belle et émue Georgina, du serment que je vais faire à mon Réginold, de Taimer toujours. — Dieu seul, murmura Réginold, sera témoin du coup mortel que je vais porter à la confiance du roi, en m'unissant à celle que je lui enlève pour toujours. — Je n'aurai que Dieu pour témoin de l'œuvre que je vais faire, disait de son côté la comtesse de Kœnigsmarck, et dont j'attends tout ce qu'on doit attendre de l'inconnu.
Ils se trompaient tous les trois.
Ils se trompaient d'une terrible manière. Ils n'avaient pas que Dieu pour témoin. , ^
Un officier suédois, derrière lequel se tenaient dans l'ombre quelques hommes d'un rang inférieur, observait ce qui se passait dans la chapelle. Il observait profondément; rien ne lui échappait: il voyait les visages, leur expression ; il entendait les voix, s'il ne devinait pas tout à fait ce qui allait se passer ; il ne disait rien. Cet officier suédois était- celui dont avait parlé le chapelain àla comtesse de Kœnigsmarck, celui qui était venu pieusement, sans faste, avec la douleur franche et vraie d'un soldat, demander des prières pour l'âme d'une sœur : cette sœur s'appelait pour le ciel Marie ou Ulrique, et' pour le monde, duchesse de Holstein, sœur de l'invincible Charles XIL Charles XII était donc là. En sortant' de la chapelle après la cérémonie funèbre, il avait entendu du brait 4 la porte, des pas dans la cour ; ne vou-
knt pts et» w, il s'était mké m instant dans FoAbre; k curiosité Tavait ansaita êX&ré ^ des vkraux, «t il a?ait VH.
La première pensée de Chartes XTL fnt eelleH» : — RéginoM, dans je ne sais quel bst obscur pour moi, 4a¥a!Me te moment où il devait épouser avee mon consentement la comtesse Georgina, et il me lait un mystère de ce qu'il n'avait nul motif de crainte peur me cacher. Uakt peul-âlre a-til un motif?... se reprii Charles XII, toujours attentif à ce qui se passait dans la chapelle.
Quand les prières furent achevées, le chapelain s'approchs sdenneliement des trois persomuges qui s^étaient levés. Le ebapdain s'avança encore un peu phts, lacomtease de Kmnigsmardc it quelques pas en arrière, et par te mouvement, Réginold et Georgioa se trouvèrent isoiis, l'un près de Tautre.
Charles XII^ à qui rien n'échappait, crut us instant ae tromper... Mais, on dirait, murmura<-t-iU qne c'est la comtesse de Kœnigsmarck qui reste près de Réginold ?••• ma|s pourquoi ?.. c*est bien elle I... oui... que signifie?...
Bépaold tendit la main à Georgina.
Celle que le roi prenait toujours pour la coratssse de Kaanigsmarck, Georgina enfin, tendit la'sienneàRéginold.
La vue du roi se troubla, sa raison fut un instant voi* lée, comme anéantie, quand il eut vu le rapprocfaranent de cesdeux mains. Il était encore dans l'agonie du doute; il ne douta plus quand il entendit, d'une voix solennelle et claire, le chapelain dire : « Comtesse Georgina Mélander, «je vous unis au nom de Dieu et par l'indissoluble nœud « du mariage, à Réginold, grand dignitaire de Suède. « -«« Comtesse de Kœnigsmarck, soyez témoin ! » * Ce cri de stupeur et de rage s'éleva sans en sortir dans l'âme de fer de Charles XII :
•^ Celle^i est donc la comtesse de Koenigsmarck, <t
xm von WDVfmxà^ tst
céDe-là, celle qu*il épouse, la comtessa Geoi^tna i« .. Ils m'ont infernalemenl joué tous les trois I... troisHIagrAiites, irois abominables trahisons d'un seul coup I Le premier mouvement du roi fut de s'élancer contre les vitraux, de les briser, de se prédpiter... II fut roi, il se contint. Il ferma les yeux pendant une seconde ; quand il les rouvrit une veine de son front s'était brisée ; mais il ét^it calme... U appela d*un signe les hommes qui étaient ae» croupis dans l'ombre derrière lui. — Vous voyez bien ces éeux femmes? — Oui , Sire, — et voua voyez aussi ce jeune homme ? — Oui, Sire. — Écoulez-moi.
les quatre hommes devinrent quatre statues.
Charles XH leur dit :
— Chacun de vous va décharger en Tair un des pislo- • lets qu'il porte à sa ceinture. Vous comprenez?
Les quatre statues firent un signé de tôte afSrmatif.
*— Au bruit de vos armes, ce jeune homme sortira de la chapelle ; aussitôt vous y pénétrerez. Vous vous emparerez de ces deux femmes. Vous m'etendezî
Les quatre statues s'inclinèrent de nouveau.
— Vous les prendrez en croupe avec vous. Deux de vous s'empareront de celle-ci et l'emmèneront en Allemagne. Le roi leur désignait la comtesse de Kœnigsmarck, et cette fois il ne se trompait pas. Quant à celle-ci, il. leur montrait Georgina, voici ce que vous en ferez vous deux, qui en êtes chargés. Le roi leur parla à l'oreille. — Maintenant attendez que j'aie franchi la porte extérieure de la chapelle, que je vais laisser ouverte pour fa- « cilitor-l'exéciition de mes ordres, et tirez ensuite en l'air vos quatre coups de pistolet. Vous ne parlerez pas de tout ceci, ou bien... vous ne parlerez plus.
Charles XII se retira à pas lents, laissant ouverte derrière lui la porte de la cour de la chapelle.
388 ini fOU Goimoimi.
Quand il fat à cent pas du mur, les iquatre soldats déchargèrent leurs pistolets.
Réginold, il n'en pouvait être autrement, sortit à cette soudaine alerte.
Il courut, son épée à la maia, dans le bois de bouleaux.
Les quatre soldats suédois entrèrent dans la chapelle, et enlevèrent comme ils auraient enlevé deux cygnes, la comtesse' de Kœnigsmarck et Georgina. Leurs derniers cris se perdirëht dans le galop des chevaux broyant la glace.
Le lendemain, Tarmée suédoise quittait Mohilev, et Charles XII disait tranquillement à Réginold^ à cheval à son côté :
— Le jour du jugement dernier tu n'auras pas le teint plus cadavéreux qu'aujourd'hui... C'est sans doute Teffet du froid. — Oui, Sire, c'est l'effet du froid.
L'armée suédoise se dirigea vers Moscou. Tous les généraux blâmaient le roi de tenter la prise de cette ville capitale, sans avoir encore réuni ses principaux corps d'armée; ils furent encore plus étonnés, car ce ne fut plus alors de la témérité, mais de l'inconnu le plus mystérieux, quand ils virent le roi quitlertoutàcouplaroule de Moscou pour prendre celle de l'Ukraine. Us croyaient aller au hasard. Charles XII avait son projet: il allait au rendez-vous dontilétait convenu avec Mazeppa, qui lui avait promis trente mille hommes. Mais Charles XII s'é- -gara dans cette voie par où aucun de ses officiers n'était jamais passé; l'armée vagua plusieurs jours sans direction et par un froid qui augmentait sans cesse; elteen mit douze pour atteindre la Desna, l'endroit choisi par Mazeppa. Pendant ces douze jours, la trahison de Réginold filtra ; la comtesse de Kœnigsmarck eut sans doute l'occasion de faire savoir au czar Talliance du prince de
' GN FOU COUAONRi. 289
l'Ukraine et de ses trente mille Cosaques avec le roi de Suède, et les conséquences de cette révélation furent immédiates. Lesprincipauxchefs.de Cosaques, gagnés par l'or ou effrayés par les menaces, refusèrent de se joindre à Mazeppa. Et il arriva que lorsque Charles XII atteignit, après des efforts inouïs, îes bords de la Dosna, au lieu d*y trouver des alliés^ y fut accueilli par des milliers de Moscovites qui l'attendaient.
Il les battit à plusieurs reprises ; mais tous ces combats partiels, qui ne diminuaient pas Teffectif des Russes en mesure de se recruter, puisqu'ils étaient chez eux, affaiblissaient l'armée suédoise , dont aucune perte en hommes ne se réparait. A vingt lieues plus loin, le czar, avec quarante mille hommes, vint engager la bataille contre Charles XII. Ses deux principaux générauxétaicnt Menzikoff, ancien pâtissier, et Galitzin. Pour la première fois .depuis huit ou neuf ans, les Suédois furent battus. Sans doute ils étaient bien inférieurs en nombre aux Moscovites, mais enfin, dans ce premier combat sur le sol russe, ils furent battus. La chance paraissait tourner. Un plus redoutable ennemi que les Russes levait la tôte à l'horizon ; l'armée de cet ennemi est rarement vaincue, eût*on à lui opposer quinze cent mille hommes comme Napoléon les eut un instant; elle n'a pourtant avec elle ni canons de bronze, ni épées, ni habiles généraux, ni forteresses. Ce grand ennemi s'appelle l'hiver I
Et cet hiver, celui de la campagne de rukraine, — le cerveau sefige rien que d*y penser, — ce formidable hiver était celui de 1709, qui de son souffle bleuâtre a glacé la joue à toute l'Europe et à toute l'Asie. Charles XII voulut le braver en poursuivant le czar, qui l'attirait toujours dans le cœur de ses neiges éternelles ; et il prétendit le braver avec des soldats qui n'avaient plus ni pain, n^ souliers, ni habits. Son armée fut bientôt réduite à vingt-
StO or vou coraoïmi.
quatre taille hommesj et comme hs eheTaux mouraient |Mr centaines, on éuit obligé de jeter les canons dans les rivières pour ne pas les abandonner à Fennemi*
Quoique Charles XII n'eût jamais parlé à Régisold de révénement terrible de la chapelle de Mohilev, Régtnold, ayant appris le lendemain que le roi avait perdu sa sœur, k duchesse de Holstein, supposa d'abord av«c les frémissements de rhésitation, ensuite avec une presque cer- Ittude, que c'était bien lui le jeune Suédois qui s'âait rendu à la chapelle pour y demander un service funèbre au chapelain. — « Quel autre que Charles ^11, dit-il une fois appuyé sarcette ferme induction, quel autre que lui eât commis d'autorité ce guet-apens monstrueux, abominable, mais qui ne restera pas impum?.%. non! >
Riginold rendait au roi circonspection pour circoii'' specUon. Il était toujoui^ le même avec Charles XII, qui était toujours le même aussi. Que ne se passait-il pas pourtant dans leur âme envenimée I
Les plus pénibles corvées, les plus rudes missions, le roi les donnait à Réginold, qui les acceptait sans mot «dire. Fallait41 affronter un point périlleux? il choisissait Réginold. Régindd avait voulu être soldat, il était gé* aérai : de quoi se serait-il plaint T
Depuis plusieurs jours le froid qui augmentait toujours était devenu désastreux ; l'air était sombre et vert, sur la glace plus dure et plus glissante que l'acier ; enfin la température était descendue si bas, que les deux armées s'arrêtèrent prises de pitié Tune pour l'autre. Eftes ne se battirent plus. Elle se regardèrent en silence comme deux blocs de glace.
*— Réginold, dit le roi pendant une de ces sinistres journées à son ancien favori, demain je veux que tu fasses essayer une nouvelle manœuvre à deux mille hommes qui ^ sont trop hautement plaints du froid et de la misère
hier à la Toillée. — Hais, Sire, vous n'y songez pas : tout ce qu'on expose à Fair meurt immédiatement. Le froid est devenu un poison subtil et foudroyant. '— Je le veux, général. — Sire, moi-môme...*— Toi, c'est autre chose, je t*en prie.
Il fallut obéir, comme on obéissait toujours du reste, . qu'on priât ou qu*on résistât.
luQ lendemaio, deux mille Suédois sortaient de leurs tentes et se plaçaient sur deux rangs pour exécuter les manœuvres disciplinaires.
Le roi et Réginold allèrent à cheval jusqu'au bout de cette ligne immobile ; mais, quand il revinrent sur leurs pas, elle était au niveau de la terre. Deux mille hommes étaient couchés.
— Relevez- vous 1 crie le roi.
Us ne bougèrent pas plus que s'ils eussent été morts,
— Relevez-vous 1 crie encore le roi en colère. Rien!
Le roi s'approcha alors... Tous étaient morts de froid. Tous II! deux mille!
— Nous avons pourtant résisté nous deux, dit le roi. — C'est que vous, Sire, vous voulez, et que moi je souffre. Ceux qui veuleiît et qui souffrent sont les forts.
Enfin Charles XII alla à sa destinée ; il marcha sur Pultava avec son armée, qui ne s'élevait pas en ce mo-» ment à dix-huit mille Suédois; le reste était Moldave, Valaque, Cosaque. Il courait assiéger cette ville , parc^ que s'il la prenait, il s'ouvrait un chemin vers Moscou et enlevait au czar le principal entrepôt de ses provisions de campagne. Le czar en personne était à la tête de soixante-dix mille combattants. C'est en allant reconnaître la position de cette armée si supérieure à la sienne, que Charles XII fuigrièvemeni blessé au talon. L'os fut fracassé*— Coupez la jambe, dit-il, si c'est nécessaire, mais
292 tm FOU COUB«!fHlS.
commandez Tassaut. Si Ton fut effrayé, épouvanté de cette résolution du roi d'attaquer avec tant de désavantage et si peu de monde, lui blessé, les troupes décimées par le froid, une ville forte et une armée formidable, il ne fallut pas moins s*y conformer. On ne raisonnait jamais avec cette parole inflexible comiae celle de la destinée.
L'armée suédoise, pauvre armée I sortit donc de ses tranchées le 8 juillet 'l 709, pour monter à l'assaut de Pultava; le roi était porté sur un brancard par vingtquatre officiers d'honaeur; et parmi eux se voyaient Olof rintrépide géant, Megret l'ingénieur français et le traître Réginold.
L'enthousiasme des Suédois ébranla l'air et la terre quand ils aperçurent sur ce pavois glorieux leur jeune roi, pâle de sa blessure de la veille, mais sublime de calme et de témérité. Ils crièrent Narva I Narval grand souvenir qu'ils invoquaient. Leur premier choc fut terrible; ils passèrent sur le ventre des Moscovites et coururent furieux vers Pultava. Ils crurent la bataille gagnée.
Par une manœuvre inleiligei)te, sans laquelle la Russie aurait cessé d'exisler, MenzicolT vint se placer eûtre Pultava elles Suédois, et ce mur vivant ne fut pas renversé. Vainement les Suédois s'y acharnèrent-ils ; ils vinrent tous mourir avec rage aux pieds de celte ligne de braves Moscovites qui représentait la destinée de l'empire. Le lendemain le combat recommença et ce fut à ce moment où les hoslililés reprenaient, qu'une volée de mitraille tua vingt et un officiers sur les vingt-quatre qui avaient l'honneur de porter leur roi.
Le brancard chancela.
Les trois porteurs blessés, ensanglantés, mais vivants qui le soulevaient encore, étaient Olof, Megret qui criait : Vive le roi! parce que c'est le cri sublime que tout sol-
m too <:ouBONRi. 203
dat français devait proférer autrefois avant de mourir, et le troisième était le traître Réginold.
Et k mitraille rasa une seconde fois la terre et la fau* cba.
Le roi de Suè'de agitait son chapeau au bout de sa. vaillante épée, pour prouvera ses soldats qu*il n'était pas encore mort.
Malheureusement, privé dunombronécessaired*appuis, le brancard chancelait et inclinait horriblement, et il fallait rapidement fuir I
Fuir llui Charles XIII
Si Tun des trois porteurs qui supportaient ce fragile plancher venait à être tué, affreuse pensée I il tombait, lui le roi, le chef de la Suède, et il était fait prisonnier. Déjà tous ses généraux Tétaient.
— Sire, lui dit Réginold dans ce moment sinistre et terrible. Sire, où est ma femme? où est Georgina? Répondez... Répondez donc! — Sauvez votre roi! Monsieur! lui répondit Charles ÏII. — Vous ne voulez pas pas me répondre. Sire? Ëh bien!.., que je sois vengé !I
Réginold^e retira et le brancard tomba dans la môlée, au milieu de la fumée, des morts, des mourants, des cris ei dos Russes^
LÀ DËRNIÉRir AVENTURE.
Ce qui devait perdre le roi le sauva. Dans rexi.r<'me désordre au milieu duquel il était enfoui, il fut possible à Olof, à Megret et à un colonel de la garde suédoise, le général Poniatowski, de Tarracher et de remporter à
quelques pas plus loin, Leur rapide- coup de main fut
2M nu vou coimoinrf.
protégé par Tépaisse fumée qui planait sur le champ de bataille. De fuiie en fuite ils finirent pa^ échapper à la chute du jour au gros de Tarmée ennemie et par mettre le roi dans le carrosse du comte Piper. Ses premières paroles furent :
— Et mon ministre? — Prisonnier, lui répondit-on. — Et mes généraux? — Prisonniers aussi, Sirè. — Prisonniers des Russes I Allons chez les Turcs.
La défaite de Tarmée suédoise fut complète. Les Russes leur prirent toute l'artillerie, les bagages, six millions d'argent enfermés dans la caisse militaire, après avoir pillé les soldats, tué neuf mille homme tant Suédois que Cosaques, fait six mille prisonniers et ^is le reste en pleine déroute.
Charles XII avait bien adopté le ferme projet de traverser le Boryslhène (le Dnieper) et de se réfugier chez les Turcs, mais les souffrances intolérables que lui causait sa bit ssure au talon Tobligèrent à s'arrêter dans une forôt, la première nuit de sa fuite, malgré les poursuites des Russes lancés de tous côtés sur ses traces. La plaie suppurait; la fièvre fermentait dans tous46es membres; rhorrible calèche dans laquelle on l'avait jeté après ravoir retiré de la voilure du comte Piper qui s'était brisée, n'avançait plus ou s'enfonçait d'ornière en ornière. Ses d^ux fidèles compagnons le couchèrent au pied d'un arbre sur son manteau et sous leurs manteaux. Pour veiller ensuite à sa sûreté, Olof resta en sentinelle près de lui, et Megret monta dans l'arbre, d'où il dominait la campagne.
Tel était en ce moment l'état d'un roi si puissant, si redouté la veille encore. Il était couché sur la terre, et j la fraîcheur de la nuit tombait sans obstacle sur son i front nu. I
^es deux compagnons le croyaient assoupi par rexcèadd -
im FOU couiOHiftf. IM
la fatigue et du mal, lorsqu'il se prit à leur dire d'un ton fort tranquille :
— Moi, j'ai à peu près perdu tout ce que je possédais» maïs vpus, mes fidèles, quel sort vous a fait l'issue dei celtB bataille?
Olof, qui était près du roi, fit semblant de n'afoir pas entendu.
Megret, qui s'était niché dans l'arbre, ne répondit pas davantage.
— Ne m'auriez- vous pas entendu? Je vous demande quelles sont vos pertes à la suite de I& mauvaise journée que nous venons de passer. — Eh bien ! Sire, se décidar à répondre Megret, les infâmes Kalmouks qui m'ont volé tout mon or, lous mes instruments de mathémati* ques, tous mes plans, m'ont laissé... — Quoi done?Te9 chemises? — Ils ne m'en ont laissé qu'une seule; celle que j'ai sur moi. Ce n'est pas cela qu'ils ont respecté, —m J'ignore, je l'avoue, ce que d^ Kalmouks peuvent res* pecter. Je suis curieux de le savoir, Megret. — Sire, ift ne m'ont pas dépouillé de ce qui fait la consolation des malheureux comme moi. — Je comprends, ils t'ont laissé l'espérance. -^gEt un jeu de cartes, Sire, un jeu de déa et quelques autres jeux. — Tu es admirable, Megret; ditle roi,enfaisant unegrimace de douleur etde rire; et qu'on me dise ensuite de me corriger de faire la guerre I T'es^ tu corrigé du jeu ?. . . Et toi, Olof, qu'as-tu sauvé des griffes des Russes?— Moi, Sire, balbutia Olof... je leur al pris.— Tu as pris à des Russes I. .. Tu m'étonnes encore plus que Megret. Le vaincu a dépouillé le vainqueur t raconte, mon ami. — Sire I Sire, dit Megret en réduisant le son de sa voix et en la faisant couler le long d^ l'arbre, on vient, on nous cherche, ce sont les RussesMt — Je^ l'ai dit de me raconter, reprit tranquillement Charles XII, commeat tu as pu prendre quelque cbo89
296 xm POU GouRONNi.
à un Kalmouk. — Sire, répondit Olof effrayé avec juste raison de l'avertissement donné par Megret, ce matin les Baskirs s'étaot précipités sur vous pour vous entraîner, j'en ai assommé six sur la plsice. Malgré mon succ&s, je voyais bien que nous n'avions de salut que dans la fuite. La fuite, ai-je pensé, par le froid qui pique, les pays que nous aurons i traverser et le peu d'argent qu'on nous laissera, c'est la famine, c*est la soif... — Continue, Olof. — Mais, Sire, les Russes !.. Faut-il fuir?., nous cacher T.. nous défendre?.. — Olofl huit jours d'arréul •—Sire... je continue. Craignant donc horriblement la soif, j'ai fouillé les Kalmouks et j'ai trouvé dans leurs longues poches trois bouteilles d'eau-de-vie... — 0 est donc dit que tu en trouveras partout?.. — Sire, la Providence... — Elle aura fort à faire, s'écria Megret avec le désespoir du mécontentement le plus marqué, si elle nous tire d'ici. Ces chiens de Russes nous ont entendus, je présume, ils nous fl%j||:ent. — Puisque ce sont des chiens, et véritablement ce ne sont que des chiens, je vais hurler, dit Olof, qui se mit à imiter si bien le cri du loup sauvage affamé, réminiscence de ses anciens goûts de jeunesse à la cour de Suède, ^ s'en souvient peut-ôtre, que les Russes s'arrêtèrent pour écouter. — Poursuivez, Olof, lui dit Megret; ils héditent à venir de ce côté. — .Ahl ils hésitent? i
Le roi mit la bouche sous son manteau pour que ses éclats de gaieté ne compromissent pas le résultat de cette eomédie, dont le dernier mot pouvait être sa captivité et la perte de sa couronne.
—Ah I ils hésitent 7 redit Olof en puisant de nouvelles forces dans l'eau-de-vie des Kalmouks... eh bien ! je vais les fixer.
Au lieu d'un loup, les Russes durent s'imaginer qu'il y avait' dans cet endroit de la forêt vingt loups affamés,
DR FOD COUBONNX. 297
des louves, des louveteaux enragés, aux cris nombreux et ingénieusement variés, j)ou$sés par le gosier d*airain d'OIof.
. — Bravo ! disait tout bas Megret ; bravo I ils s'éloignent... ils yont d*un autre côté... encore un peu de ce sabbat, mon cher Olof. — Encore un peu, aimable Français t — Ouil...
Le roi ne cessait de rire.
— ils sont tout à fait disparus, dit Megret; ils ont renoncé à chercher davantage... mais Olof ne consentait pas pour cela à se taire. — Assez, Olof, dit le roi , je te remercie. — Vous êtes content, Sireî.. — Très-content ; mais assez ! assez !.. — Eh bien ! Sire, sans Teau* de-vie des Ralmouks, croyez-vous que j'aurais pu donner ces notes-la?
Le roi s'endormit.
. Dès que le jour éclaira le ciel, les trois vaincus gagnèrent, de taillis en taillis, les bords du Dnieper, où ils rencontrèrent des centaines de fuyards suédois blessés, presque nus, qui se joignirent à eux pour le franchir. Les barques et les radeaux en transportèrent quelques-uns; mais le plus grand nombre se noya sous les yeux mêmes de Charles XII, embarqué avec ses deux compagnons dans un frêle petit bateau de pêcheur. Ceux qui restèrent sur le rivage furent faits prisonniers quelques heures après. On roua les Cosaques; les Suédois furent envoyés aux mines de Sibérie, d'où ils ne revinrent plus. . Suivi de sa petite troupe bigarrée de cavaliers, de dragons, de lanciers, de fantassins, la roi pénétra dans la Bessarabie, où la chaleur du mois de juillet, réverbérée parle sable du désert^ vint aggraver les souffrances du voyage. Ils manquèrent de tout; la faim, la soif, les tourmentèrent sans relâche. Enfin le commandant de Bender leur envoya des guides, des provisions, des tentes^ et leur
SOS OK MC COOIORlri.
permit de l'arrêter dans le siège de son goiivornement, à Bender môme, ea attendant les ordres du Grand Seigneur.
C'est donc à Bender que Charles XII fixa sa résidence et s'entoura des faibles débris de son armée. Dix-huit cents hommes et leurs chevaux furent bientôt nourris aux frais de la Turquie. Outre ces dépenses, le sultan allouait cinq cents écus par jour à CharlesXII, somme vraiment énorme pour le temps et le pays, avec laquelle'il était facile au vaincu du czar de vivre en roi. Mais, ce n'était pas là seulement ce qu*il attendait de la munificence du sultan Âchmet III. Il écrivait sans cesse au visir (car on n'écrit qu*à lui) pour obtenir du sultan une armée afin de battre les Russes, de remettre Stanislas Leczinski sur le trône de Pologne, d'où celui-ci avait été immédiatement chassé par Auguste, après la défaite de Pultava ; et rentrer triomphant en Suède, vainqueur de tous ses ennemis. D'abord le sultan Achmet n'avait aucun intérêt !^ direct à faire cela; ensuite il en avait un très-grand, au contraire, à ne pas se brouiller avec le czar, siArtout après une victoire remportée sur les limites de ses États; avec le czar dont le^ambassadeurs l'épiaient à Constantinople. Les lettres de Charles XII au visir restèrent toutes sans réponse; vainement passa-t-il de la douceur à la menace, de la menace à la prière, le visir resta muet.
— Je n*ai plus d'espoir qu'en vous, dit alors Charles XII, toujours souffrant de sa blessure, à Olof et à Megret, pour mettre un terme à cette captivité. — Partons, Sire, dit aussitôt Megret, déguisons^nous ; la route est longue, les dangers sont grands ; mais n'importe I partons, évadons-nous. Est-ce là. Sire, ce que vous at* tendez de nous?.. — Moi, fuir! m'évader! Allons donc, Megret! — Vous avez raison, Sire, dit Olof; pourquoi nous en aller 7 Ne sommes*nous pas trës-bien ici ? La table
UN ron GOtmoRNi. 2^9
7 est abondante, excellente j les Turques n'y sont pas du tout désagréables, le vin.., — Paix! dit le roi. — Je orpyais, Sire... — Pas de fuite., reprit Charles XII s'adressant encore à Megret. Il me faut on ce moment uae armée de quarante mille hommes... Le visir me la refuse, vous le savez... — Oui, Sire.,. — Il me la faut, et c'est vous qui me Tobtiendrez^ cette armée.
Olof et Megret se regardèrent; ils crurent que le malheur et les souffrances physiques avaient altéré l'intelligence jusqu'alors si forte de leur maître.
— Vous me l'obtiendrez. — Mais, Sire, puisque le vîsir a refusé de vous répondre?.. — Vous irez trouver le sultan lui-même, à Gonstantinople. -*-Mâis, Sire, lui objecta encore Megret avec respect mais avec force, le sultan, de tradition immémoriale^ ne sort pas du sérail, où il ne reçoit personne, pas même les ambassadeurs. — Vous irez tous les deux à Gonstantinople, reprit sèchement Charles XII, et vous pénétrerez dans le sérail... — Nous serons aussitôt empalés. .. c'est sûr, dit Megret avec une résignation burlesque.
Olof devint blanc de terreur.
— Vous pénétrerez dans le sérail, répéta le roi du, ton qu'on met à proclamer une résolution irrévocable. — C'est drôle 1 dit Megret... Eh bien! Sire, nous irons.
• — Et vous n'en sortirez, voilà l'essentiel, qu'avec l'armées de quarante mille homme que je demande au sultan.— Nous n'en sortirons pas du tout, pensa Olof qui voyait déjà le fer aigu lui sortir par la bouche. — Et quand partirons-nous? s'informa Megret. — Tout de suite. Â revoir, Messieurs. Bon retour!
Le roi se retira dans ses appartements* .
— AimableFranijais, dit ensuite Olof avec la colèreentre les dents, voustrouvez drôle, vous, d'aller à Gonstantinople, de vous introduire d^s le sérail, de vous faire
300 m rou cooBOirif^.
embrocher? — Mais j'ai cru, ami Olof, que vous étiez curieux de connailre la capitale de TOrient. — Du toutl — Les mœurs turques, si originales... — Laissez-mtiî donc!., trop originales. — C'est pour vous que j'ai accepté; uniquement pour vous... — Merci!.. — Calmez * votre rage, cher Olof, et écoutez-moi. II vous souvient peut-être des lettres que ce brave Artfchelou, ce prince oriental, nous écrivit pour ses parents de la Géorgie, qui sont devenus nos voisins par suite des circonstances. — Oui, celui à qui vous m'avez fait rendre ses riches habits? — Précisément. — Que prélendezrvousî — J'ai ces lettres, dont les Kalmouks n'ont pas voulu en me dépouillant. — Des lettres de recommandation pour le soleil, le père du prince Artfchelou ; pour la lune sa mère, et les constellations.. . — Je vais les leur faire parvenir par les Tatars du séraskier. Elles leur seront remises, et ils pourront nous adresser l^urs réponses avant notre arrivée à Constantinople, oirnous les trouverons. Je joins à cet envoi un écrit de ma main, où je sollicite, comme unique récompense des parents du prince géorgicq Artfchelou, une lettre pour quelque haut dignitaire turc qui nous facilite l'entrée du sérail.. . — Et ly faveur de ne pas ôtre.v. — Naturellement. Êtes-vous plus rassuré maintenant, OlofT — Non, car ni le soleil ni la lune ne vous répondront.— C'est possible; mais pourcela,vous croyezvous moins obligé de vous rendre aux ordres du roi?
Olof hocha la tête.
— Eh bien ! faites donc contre mauvaise fortune bon cœur ! — Aimable Français, si nous sommes condamnés, comme je n'en doute guère, à ce supplice malséant» je ne demanderai qu'une faveur, c'est celle de passer le second, afin de voir la grimace que vous ferez. 0 Français! que vous devez être laid empalé I .. — Je vous avoue, généreux Olof, que je n'en sais rien.
un FOU COnAOlCNK. SOI
Tandis que nos deux aventuriers courent vers Constantinople chwcher une modeste armée de quarante mille hommes, et que Charles XII a l'incroyable confiance de Tattendre, comme s'il eût sollicité la faveur la plus simple du monde, Pierre P', qu'on commençait, avec raison^ à appeler Pierre le Grand, entrait en triomphateur dans Moscou, cette vieille capiule que Charles XII s'était si témérairement promis de soumettre. Au bruit de la musique, au son des cloches, aux éclats du canon, aux acclamations de deux cent mille voix, on promena par toute la ville pavoisée, le brancard brisé par les boulets de Pultava, et sur lequel le roi de Suède avait commandé éi perdu la fameuse bataille. A la suite de ce trophée, venaient d'abord les prisonniers les plus illustres : le ministre Piper, le maréchal Rensçhild, le comte de Le^ venhaupt^ les généraux en chef; ensuite les oflSciers et les soldats. Le czar fermait le cortège sur son cheval de bataille.
Non**seuIement toutes les conquêtes de Charles XII étaient perdues, mais ses ennemis coalisés occupaient la Norwége, d'où ils cherchaient à entrer dans ses propres États.
On se figute aisément le temps que durent mettre Megret et Olof pour se rendre à Constaniinople, à travers tonte la Bessarabie, h Valachie, la Bulgarie et la Romanie, provinces barbares, inhospitalières, fort peu portées à respecter le malheur dans la personne des chrétiens. Mais enfin, après trois mois de marches arides et de périls incalculables, ils arrivèrent à Constantinople. Le premier spectacle qui frappa leurs yeux quand ils eurent pénétré au cœur de cette belle ville, honteusement conquise et occupée par des Turcs, ce fut un marché où Ton vendait publiquement des Suédois faits prisonniers à Pultava.. Ceux qui étaient tombés en partage aux avides
KalmoidLS i subâssûent eetta seandâtouM humUiaUcn, malgré la (Hrëaeace des ambassadeurs europééiis à Con-* ataatiaopla. Olaf fut saisi d'une si violenle colère, d'une rage si féroce, à la vue de ses compatriotes traités en bétes de somme et en esclaves, qu*il s'élança au milieu du marché, pour arracher la baite aux marchAUda^ aux acbeieursi aux spectateurs, à tout le monde.
Megret le retint, à force de prières, et en finissant par lui faire comprendre qu'ils ne s'appartenaient pas; que leur vie était au roi de Suède, leur maître. C'était pwlre à coup sûr leur vie, et par conséquent le fruit de leur mission au terme de leur voyage, que de vouloir empicher TinfAme trafic dont ils étaient témoins. *01of ne s'é^ loignait pourtant en rugissant que sur la promesse soleonelie que lut fit Megret de lui fournir, avant leur départ de Gonstanttnople, l'occasion et les moyens de prendre une éclatante vengeance sur les Russes»
L'âme encore bouillonnante d'indignation , ils allèrent chez l'ambassadeur de Suède, dont le crédit, depuis la délaite de Charles XII, était tombé bien bas dans Testime de la Aation turque, qui ne fait cas que des succès. Leurs pre» mières paroles furent pour s'informer de lui s'il avait roQU delà Géorgie des lettres qu'ils attendaient des princes de cette contrée, et à la faveur desquelles ils espéraient s'ifitroduire dans le sérail. L'ambassadeur leur causa une grande joie en leur répondant afiSrmativement ; mais cette joie fut de courte durée, car il leur dit en leur remeuant ces miraculeuses lettres, que le visir auquel elles étaient adressées par las princes géorgiens, avait été étranglé, chose ordinaire, depuis quelques jours, ^recommandation n'offrait donc aucune valeur; elle pouvait même les rendre suspects auprès du visir nouveau, porté, comuie tous ceux de son espèce ombrageuse, à punir les amis et les protégés de son prédécesseur* Le malheur s'acharnait
ainsi sur Charles XII et s'étendait sur ceux qui risquaient jusqu'à leur vie pour le servir. Olof et Megret u'avaient plus qu'à retourner auprès du roi pour lui rapporter le triste résultat de leur voyege:
Ils erraient tous les jours sous le poids de ces sinistres pensées dans les rues sales et tortueuses de Constantin nople, rddant le plus près que les janissaires le leur permettaient) des murs du sérail, cet objet de leur impuîssanie envie.
— C'est là-dedans, disait Megret soucieux comme lorsqu'il perdait beaucoup au jeu, c'est là-dedans qu'habite celui qui pourrait, d'un mouvement de turban^ nous donner quarante mille hommes. — Et autant de femmes,
• ajoutait Olof. — Olofl Olof I il faut que nous franchissions ces murs. — A moins de les avaler^ je ne vois pas comment..* — Nous entrerons par cette porte. — Mais, après cella4à, il en reste encore trente ou quarante à franchir; regardez, aimable Français, regardes t— Il n'y a que la première qui coAte* — Oui, mais elle coûte cher* — Olof, le^ malheur finira par vous donner de l'esprit.
Et le lendemain, et le surlendemain, et les jours suivants, les deux plus fidèles amis de l'infortuné Charles XII recommencèrent, le front baissé, leur pèlerinage dans Constsntinople et leur ronde autour des interminables mura du sérail.
Au bout d'un mois environ d'inutiles voux, ils furent témoins d'un soulèvement général dans la ville de Constsntinople , ordinairement taciturne et sombre comme une pipe éteinte. Les seigneurs, les esclaves, les soldats, le peuple pleuraient, criaient, se* lamentaient et priaient de toute leur ferveur, sur les places, Jes quais, les bazars
« et à la porte des mosquées.
— Qu'est-ce donc 7 demanda Megret qui avait eu le temps d'apprendre parfaitement la langue turque.
804 m VO0 covBoimi.
Il venait de s'adresser à un vieux jardinier, qui sortait précisément de la porte principale du sérail. En pleurant, le vieux jardinier lui répondit :
— Chien de chrétien, que t'importe? Mais je veux bien Rapprendre que notre glorieuse et sublime sultane va màiirir. — Votre sullane va mourir! — Olof, dit ensuite Megret au géant, poussez un cri terrible de douleur.
Olof jeta un tel cri, que le vieux jardinier fut profondément touché de cette preuve d'intérêt pour la sublime sultane.
— Vous me direz pourquoi. Français? '— Je vous dirai pourquoi, Olof. — Et quelle est sa maladie? demanda encore Megret à Thonnôte jardinier. — Dieu le sait, ehien de chrétien. — Et que font, que disent les médecins? — Us disent des prières. — Et cela n*a rien pro« duit jusqu'ici?... — Rien. — Sa Hautesse le sultan doit Atre dans une inquiétude... — - Si grande, reprit le vieux jardinier, qu'il a promis de donner à celui qui sauverait la sultane tout ce qu'il lui demanderait commerécompense. — - C'e^t bien généreux, c'est grand comme sa douleur, dit Megret. Et personne, aucun savant du pays, aucun homme de l'art ne s'est présenté au sérail pour tâcher de mériter une si belle récompense?, . . — Personne. — C'est extraordinaire. — Moins que tu ne le penses, chien de chréiiea; car cehi qui essayera de guérir notre adorable sultane, sera empalé s'il no réussit pas.
Au milieu du propos, un capitaine de janissaires s'était rapproché du groupe pour écouter ce qu'on y disait. Olof, comme de raison, ne saisissait pas un seul mot.
— Ah ! fit Megret , 'celui qui ne réussira pas sera empalé? — Empalé , répéta le vieux jardinier , et son corps sera piangé par les cigognes. — Entendez-vous, Olof? — Pas un mot ; expliquez-moi, je vous prie. *- Volontiers. Ce jardinier m'apprend que la sultane est
vn von conaoïmi; 305
trës-malada, en danger de mbrt, et que le médecin qui la soignera obtiendra, s'il réussit, tout ce qu'il deman-* dera au sultan ; mais qu*à défaut, il sera empalé. -^ Allons-nous-en 1 — Pas encore, Olof.
Megret, après avoir longuement réQéchi, et adressé au ciel un regard qu'il laissa retomber sur Olof avec un tendre intérêt, di) quelques mots en turc au capitaine des janissaires.
' Aussitôt celui-ci donne un ordre qui est répété de porte en porte, et les deux aventuriers pénètrent dans l'enceinte du sérail, accompagnés d'un officier de service.
— Ah ça 1 où allons-nous î s'informe Olof avec anxiété. — Parbleu 1 vous le voyez, Olof. — Mais nous entrons dans le sérail I... — Sans doute. -— Quelle est votre intention, Megret? — D'avoir une armée pour Charles XLI. — Oui... mais les moyens?... — Je n'ai pas eu le choix, cher Olof. — Mais encore ?... — Vous allez connaître celui qu'il m'a fallu employer.
Olof n'était pas du tout rassuré.
Après avoir traversé des cours, des pavillons, des, jardins, gardés par île hideux eunuques noirs, jaunes, blancs, rouges, bronzés et tous armés jusqu'aux dents, les deux tivenluriérs furent présentés à un Turc couvert d'or, de diamants, de pierreries, aux pieds duquel' on les fit s'agenouiller. C'était le visir.
— Tu sais le turc? m'a-t-on dit. — Oui, prince, répondit Megret. — Tu viens de dire à «un chef des janissaires de garde à la porte du sérail, que ton ami, celuici, était médecin ?. . . -^ Oui, prince, un médecin célèbre.
Olof ne devinait rien.
— D'après nos tristes prévisions, poursuivit le visir, notre illustre sultane n'a plus que quelques heures à vivre. — Mon ami que voilà \tx sauvera. — Il la sauvera*.. Quelle récompense pour lui I «-^ C'est une des
soe m 10» MOionii.
loAières iê la mMeeine. «^ S'il ne la taav« pat» la sais... •— Je sais tout, prince. Permettei-iDOt seulemenff d'ajoular, sublime visir» ces quelques mots indispensables. Mon célèbre ami ne sait pas le turc ; de tonte nécessité il lui faut donc auprès de lui une personne qui interprète à ebaque instant les plaintes de la sublime sultane el les prescriptions médicales qu'il ordonnerai car il ne va pas tenter de la guérir avec des paroles. — Sois eet interprète. — Je vous remercie, prince, de cet honneur. •— Hais tu partageras son sort s'il échoue , songes^^y I *— C'est entendu, dit MegreL •— Qu'on les conduise auprès du lit de la sultane.
L'expression de doute et d'anxiété qui avait passé sur le visage d'Olof, pendant ce dialogue entre le vjsir et Megret, devint celle d'une dévorante inquiétude quand le géant, au lieu de sortir des appartements du sérail» s'aperçut qu'on les plongeait dans les galeries intérieures.
— Megret, cria^-wil, je veux savoir la vérité Je
le veux I — La vérité est que vous èles médecin. *- Médecin I médecin 1 — Le premier médecin de la sultane favorite I — * Moi I abominable mentqiir I... -— Vous, et moi je suis votre interprète I — Mais vous Ates un infâme assassin 1... ~ Olof, soyez calme. ~ Calme 1... -r Éooutez-moi. J'ai autrefois un peu étudié la mé<bcine ; c'est moi qui essayerai de deviner le mal de la sultane, et qui vous conseillerai les ordonnances que j'imaginerai.... — Mais c'est moi qui serai empalé si, comme tout l'assure, vous ne parvenez pas à la guérir. — Consolecvons, Olof, nous le serons tous les deux. •— Mais c'est un guet-apens ! Mais je vais crier de toutes les forces de mes poumons que je. ne suis pas médecin. Non ! je ne le suis pas. — Ils ne vous comprendront pas, et ils vous étrangleront — Oh i oh l dit Olof en grinçant des deats !..«. — Soyez donc calmoi ainsi que je viens da
nir 100 ooummii. ZVt
vous le dire ; et tâtei gravement le poule à la eultane favorite dès que nous s^ons en sa présence.
Us furent presque aussitôt introduits dans la pièce où se mouri\^t, sur un divan, la sultane favorite. Elle était entourée de toutes ses femmes, parentes, compagnes» esclaves et d'une vingtaine de ces eunuques qui avaient si désagréablement attiré l'attention d'Olof. Ils portaient des poignards et des pistolets à la ceinture. Au lieu de s*oecttper de la malade, ils poussaient ces rauques rugissements dont Gonstantinople retentissait au dehors»
Le sultan était, selon l'usage immémorial en Orienti caché derrière un rideau de soie verte.
-— Prenez le bras de la sultane, dit Megret à sonnrem^ blant ami ; et dites ensuite tout ce que vous voudrez ; je rendrai vos observations en langue turque^
D'une main agitée, le géant saisit le bras de ta sultane.
Les eunuques tirèrent à demi leurs poignards. Toucher le bras de la sultane I... Un chrétien I !
— Laissez I laissez ! leur dit Megret ; cet attouchement est indispensable. Parlez, docteur, ajouta-»t*il. «^ Je voudrais que vous eus^ez tous ces poignards levés sur votre tête» répondit Olof. — Le célèbre docteur dit^ ayant consulté le pouls de la divine sultane, qu'elle est atteinte d'une fluxion de poitrine. •
C'était l\affeciion que Megret avait reieonnue en eSèl chez la sultane, dont le teint était pourpre, la peau brà* lante, la respiration étouffée et sifflante.
-r- Continuez, illustre docteur.
Olof reprit :
— Et je voudrais qu'on vous hachât en autant de petits morceaux qu'il y a de cheveux à votre perruque. — Le grand docteur ajoute, traduisit sur-le-champ Megret, que la sultane auguste a dâ passer trop rapide* ment du chaud au froid. -*- C'est la vérité, dit le kisla^
30S mr foo couAomri.
agha ; il y a trois jours, en revenant de son palais des Eaux-Douces, d*Asîe, la magnifique sultane, qui sortait de son pavillon, traversa le Bosphore, sur lequel soufflait un vent glacial. Elle s'en plaignit... — Olof, vous avez touché juste ; poursuivez, quel remède ordonnezvous, illustre médecin T — Si jamais je sors vivant d'ici, vous voyez ces deux mains...
Megret traduisit ainsi :
•^ La lumière des lumières^ le docteur dbi docteurs ordonne une copieuse saignée. — Une saignée I s'écrièrent les eunuques épouvantés. — Une saignée I redirent les femmes de la sultane avec le même accent d'horreur et d'indignation. — Déchirer le bras de l'épouse du glorieux sultan I jamais I jamais t
Cependant le rideau vert s'agita. C'était un signe : le sultan consentait à la saignée.
De son étui de mathéo^atiques, Megret sortit aussitôt un compas ; il dit ensuite :
- — - Olof, vous aller saigner la sultane. — Moi^ saigner la sultane ! c'est vous que je saignerai jusqu'au blanc, je vous le jure, si vous m'obligez à prendre ce fer. Vous voulez donc que je la tueT" Vous ne trouvez pas notre position assez mauvaise ?. . .
Après s'être ainsi joué un instant de là terreur du géant, Megret dit aux assistants: « Ilestd'usage, en Europe, que les médecins ne saignent pas eux-mêmes ; ils laissent ce soin aux chirurgiens qui les accompagnent; c'est moi qui vais avoir l'honoeur de piquer la veine de la sultane. »
La pauvre sultane n'allait pas mieux jusqu'ici ; le râle augmentait ; sa peau était en feu. La fièvre la dévorait.
Megret dégagea doucement le bras de la favorite, et après l'avoir bandé étroitement, il approcha la pointe du compas de la veine gonflée.
Mais quand les eanuques virent ce gestô^ ils posèrent
VK FOU COtTBOHNÉ. 309
le bout de leurs pistolets sur le crâne de Megret et d*OIof.
Les femmes se voilèrent le visage.
Megret piqua la veine, le sang jaillit; il demanda une cuvette.
Quel moment!
Pendant cinq minutes lesang coula avec une efiiroyable abondance.
Peu à peu la belle malade ouvrit les yeux, commença à respirer; un profond soupir sortit de sa poitrine plus libre.
Olof aussi soupira.
— Mais arrêtez ce sang, criaient les eunuques ; assez 1 — Non, répondit Megret; le docteur s'y oppose. Laissez-le couler.
De minute en minute le mieux était sensible : une heure après, les eunuques et les femmes s'aperçurent de. cette amélioration, et la joie éclata sur leurs lèvres.
Le rideau vert frémissait.
Ces cris de contentement éveiHèrent Tattention de la favorite; elle sourit, parla un peu, elle demanda à boire. La satisfaction allait prendre alors un caractère si bruyant, que Megret, craignant pour la sultane le résultat de cet affreux tintamarre, dit aux gens qui Tentourraient :
— Ne vous réjouissez pas encore complètement, la sultane est beaucoup mieux, mais sa guérison n'est pas assurée... — Que faut-il pour cela, la saigner encore? Saignez-la.— Non, non, dit Megret, son état exige remploi d'un autre médicament. — Parlez! Faut^il aller chercher quelque plante dans la lune? — Il ne faut pas aller si loin. — Que réclame donc son état?
Megret, après avoir fait semblant de consulter Olof, un peu plus tranquille depuis Theureux succès de la saignée, poursuvit ainsi avec la gravité d'un muphti :
310 UN vou eoraofliii.
—Ce n*est pas à tous que j'apprendrai que le mal est
une espèce de démon envoyé par quelqu'un, un démon qui s^introduit dans notre corps, et qu'il faut chasser si l'on veut se guérir. — Nous le savons! — Puisque vous le savez, je vous dirai donc que le célèbre médecin dont la science a commencé si heureusement la guérison de la précieuse sultane, a découvert que la fluxion de poitrine qui sans lui la conduisait au tombeau, lui avait été envoyée par l'ambassadeur de Russie. — L'ambassadeur de Russie?
Et des malédictions furieuses suivirent, partirent comme des balles.
. — I^ monstre ! — Le tigre I — Le chacal I — A mort Tambassadeur de Russie; à mortl — Gardez-vous bien de le tuer, dit Megret, qui ne voulait pas aller si loin, il ne pourrait retirer le démon qu'il a envoyé luimême dans le corps vénéré de la sultane. — Alors aux Sept Tours! — Aux Sept Tours! — Oui, enfermez-le, emprisonnez-le plutôt dans le château des Sept Tourst et laissez-le aux fers jusqu'à ce que non-seulement la glo« rieuse sultane soit en parfaite santé, mais pour plus de prudence, ne l'en retirez que lorsque le docteur le j ugera à propos.
Une troisième fois le rideau frémit.
L'ambassadeur de Russie allait être enfermé dans le château des Sept Tours, jusqu'à ce qu*01of Ton fît sortir.
Quand le géant sut de quoi il s'agissait, il se jeta au cou de Megrét.
«— C'est la folle joie qu'il éprouve pour avoir sauvé la
sultane, dit Megret aux eunuques, qui se manifeste chez
lui par ces embrassades dont il m'étouffe.
Chacun se retira ensuite pour laisser reposer la grande sultane.
Le soir Constantinople fut illuminée.
Le mieux se continua : la convalescence brilla bientôt. Cinq jours après, la favorite^ entourée des mêmes eunuques et des mêmes femmes qui veillaient près de son lit pendant sa maladie, mais les uns et les autres ruisselants de pierreries, tous assis sur des coussins de velours et de brocart, recevait en audience solennelle le docteur Olof et le chirurgien Megret.
Le sultan était encore caché derrière le rideau vert.
— Qui êtes-vous^ vous qui m*avez sauvée, étrangers, dont la mère soit bénie? demanda la favorite d*une voix douce. -^ Officiers de Sa Majesté le roi de Suède, répon-* dirent Olof et Megret. — Du roi de Suède !
Toutes les femmes battirent spontanément des mains. Ce grand nom de Charles XII avait pénétré au fond du sérail.
— Parlez-moi de mon lion, dit avec enthousiasme la jeune sultane; racontez-moi son histoire. Silence, mes filles, Fleur du inatin, Étoile du BosphorCy Parfum des roses, Chant de BulbuL *
Et le silence se fit.
Megfet déroula alors la merveilleuse histoire du héros de Narva à Timàgination étonnée de ces femmes, présidées par la plus belle des femmes. Leurs jolies bouches étaient toutes comme des roses d'avril.
•— Mon lionl disait toujours la sultane; et que faut-il pour consoler mon lion? Des perles? en voilà ! — Elle jeta son magnifique collier et ses bracelets de perles au milieu du cercle.
Olof le ramassa.
Bientôt il s'éleva sur le tapis un monceau de diamants, de perles, de pierres fines de toutes les couleurs.
— Tout cela pour mon lion! que lui faut-il encore à mon lion?.. Parlez I.. — C'est le docteur qui vous le dira, grande sultane, oehii qui vous a sauvée, et ce
SI2 uiv fOD couAOïmi.
sera sa rëeompense. — Qu'il parle! mais qu'il parle I...
Magret dit h Olof :
^- Que Youlez-vous pour avoir sauvé les jours précieux de la favorite, sublime docteur? — Une armée pour Charles XU. — Il demande une armée pour Charles XIL
Le rideau vert fut tiré.
Tous les fronts se prosternèrent.
Le sultan Achmet dit d'une voix ferme :
— Charles XII aura demain une armée.
Quelques mois après cette aventure, l'armée turque, commandée pnr le visir Mehemet Baltazi^ et l'armée russe, commandée parle czar en personne, se rencontrèrent sur les bords du Pruth, où se sont vidés et où se videront toujours les différends entre la Turquie et la Russie. Le principal élément de force et de succès sur lequel s'appuyait le czar, en courant livrer cette lointaine bataille, c'était le secours que lui avait promis le prince Cantémir, gouverneur de la Moldavie. Mais il arriva au vainqueur de Charles XII ce qui était arrivé à Charles XII lui-même lorsqu'il avait compté sur l'appui de Mazeppa, le prince cosaque, pour vaincre à Pultava. Mus par d'autres intérêts, les Moldaves ne consentirent pas à seconder leur prince, et le czar Pierre ne dut compter que sur ses propr63 forces* Là seulement n'était pas le désappointement qui l'attendait; les vivres, les fourrages lui manquèrent par suite de cette défection des Moldaves et des Yalaques. Comme les malheurs s'enchainent, au lieu de n'avoir affaire qu'à quarante mille Turcs, il en eut sur les bras cent cinquante mille, auxquels se joignirent quarante mille Tartares. Le sultan avait généreusement fait les choses, comme on voit. < Me voilà, » dit le czar, « aussi mal que mon frère Charles à « Pultava. »
Charles XII se mit aussitôt en route pour le PnUhi
UN rou coiuaoNNÉ. 343
dbs qu'il eut appris que les deux armées y étaient en présence. Quelle suprême revanche à prendre!
Pendant son voyage^ le combat s'engagea; les Russes se défendirent bien; mais ils se défendaient, ce qui est déjà un désavantage. La nuit qui suivit cette demi-défaite fut sinistre, disent les historiens. Ordre fut donné de brûler tous les bagages ; ce qui fut fait. Les femmes russes effrayaient le camp de leurs lamentations, car, prison- . nières des Turcs, elles n'ignoraient pa^ le sort qui les attendait; et le czar, qu'accompagnait Catherine sa femme, fut saisi d'une violente attaque d'épilepsie. Le conseil, sur l'avis de cette femme remarquable, décida qu'il faHait demander la paix. Elle fit signer au czar cette pétition peu héroïque, mais indispensajttle, et elle l'en- . Yoya ensuite au visir avec tous ses diamants, tout l'argent qu'elle avait, et celui qu'elle emprunta aux généraux de son mari.
Le visir, qui n'était pas plus guerrier que ne le sont en
général les Turcs, eut la faiblesse d'accepter la paix, à
des conditions assez avantageuses au fond, mais bien
. au-dessous de celles qu'il aurait pu dicter. Il ne fut pas
question de Charles XII dans ce traité.
Quand il connut ce traité, visiblement acheté au poids de Tor, et des diamants de la czarine, il franchit le Fruth à la nage, traversa tout le camp des Russes, et il marcha vers la tente du grand visir
— Pourquoi doue avoir conclu ce traité? lui demandat-il fièrement.
Le visir lui répondit sans se troubler :
— r Notre loi nous ordonne de donner la paix à nos ennemis, quanti ils implorent notre miséricorde.
Charles lança un regard de mépris au visir, et en se retournant pour s'en aller, il accrocha, exprès, avec la molette se se» éperoas^ oi il déchira la robe de soie de
$44 m iw eoQMiiiiB.
eei homme qui turait pu mener le ezar prisoimier à CoDstaotinople.
Charles Xll» furieux et désolé, retourna à Bender.
Avant de rentrer à Consianlinople, le visir, qni prévoyait les plaintes de Charles XII au divan, avait demandé i l'Allemagne, et obtenu d'elle, pour ce prisonnier torbalent, le passage libre sur tontes les terres par lesquelles devait s'effectuer son retour.
Trois pachas se présentèrent un matin an petit pavillon qu'il occupait.
— La paix soit avec vous l lui dirent-ils avec force sa lutations. — Dites plutôt la guerre... que me voules-vous? •*-' Ce pays, ô grand roi I ne vous est pas sain, vous fail dire notre puissant visir. — Ensuite T-r- L'air plus pur de votre pays nataU la Suède, pense notre auguste visir, vous conviendrait beaucoup mieux. -^ Est-ce que vous seriez trois médecins ? — Nous sommes trois pachas en voyés vers vous par le sérénissime visir, pour vous prier, à grand roi! pour vous supplier de rentrer chez vous le plus tôt possible. — Je ne rentrerai en Suède ^lu'avec deux cent mille hommes : dites cela à votre visir« — Nous n'avons reçu que Tordre de vous engager à y retourner seul. *— Si vous ne retournez pas vous-mêmes sur-lechamp à Constantinople, je vous fais pendre. M'entendez-*vous?
Les trois pachas, qui connaissaient Thomme, se retirèrent épouvantés.
Le visir ayant expédié trois autres pachas dans le même but au rof de Suède, celui-ci leur répondit : Maintenant j'exige, pour m'en aller, cent mille hommes déplus et la tôle du visir.
Il eut beaucoup moins, comme on va le voir.
Le séraskier Ismaél Bâcha alla le trouver, toujours de la part du grand visir, et il lui dit avec beaucoup de dou-
OM vou comiwmi. SIS
cdur : Votre entêtement nous forée à employer contre vous, puisque vous ne consentez pas à partir de bonne volonté, un moyen qui répugne à la générosité du sultan.
— Voyons ce moyen? — Vous touchez depuis longtemps, de la munificence impériale, cinq oents éous par jour, et vos ofBciers, vos domestiques, plus de cinq oents personnes, sont nourris et logés aux frais de Sa Hautesse.
— Je le sais. — Ce traitement vous sera retranché à dater d'aujourd'hui, si vous refusez encore à quitter Bender.
— Ah I le visir vous a dit de me communiquer cet ordre? Charles XII fit appeler tout le monde.
— Messieurs, leur dit-il, à partir, d'aujourd'hui, je vous engage à ajouter un repas de plus à vos repas.
Puis Charles XII appela :
— Olof 1 — Sirel — Tu boiras désormais les meilleurs vins de France. Je te permets d*épuiser les plus fins crus de Bourgogne et de Champgne. — Oui, Sire, j'obéirai. — Megret, à ton tour. — Sire, j'écoute. — Vous jouerez sans crainte, désormais. On vous fournira les -plus beaux enjeux. — Sire, celte grâce... —Et vous tous, plus d'économie : brûlez delà bougie jusqu'au jour dans vos appartements. Nous ne quittons plus Bender, faisonsen un autre Stockholm. — Rapportez au visir, cher seraskier, ce que vous venez d'entendre.
Cette exaltation de fierté céda pourtant devant^'horrible nécessité. Il demanda au sultan quinze cent mille francs pour payer ses dettes avant de quitter Bender. Le divan les lui accorda et il ne partit point. Quand les quinze cent mille francs furent dépensés, et ils le furent vite, il en demanda encore autant pour se décider à partir. Mais cette fois, on arrêta qu'on le renverrait par foroci; et d'abord on supprima tout subside à ses gens. Ceux-ci, sous peine de mourir de faim, furent bien obligés de s'en a)ler. Il pe re'^ta auprès 4e Charles XII que trois cents
|I6 nv 100 ooimoRini.
Suédois qu'il prétendit pouvoir fésister à vingt mille Tartares et six mille Turcs envoyés par le visir pour le ebasser de Bender.
Poussant sa courageuse folie jusqu'au bout, il fit faire des retrancbements par son chancelier^ son secrétaire et ses valets. On barricada partout. Ensuite il se retira dans sa chambre, et il se mit tranquillement à jouer aux échecs. Il fut encore instamment prié de so rendre, parle ministre anglais, le ministre français, par son chapelain, qui se jeta à ses pieds.
— Je vous ai pris pour dire des prières et non pour donner des avis, répliqua-t-il au chapelain.
Ses généraux, au nom de leurs' blessures qu'ils lui montrèrent, lui dirent de ne pas résister, qu'il serait passé au filde répée.
Il leur répliqua :
— Je sais par vos blessures et par les miennes quenous avons combattu ensemble : vous avez fait votre devoir jusqu'à présent; failes-le encore aujourd'hui.
Chacun à son poste, maintenant I les Tartares s'a* vancent.
— Mon chancelier, soyez colonel. — Oui, Sire. — Du calme, et pas de quartier. — Oui, Sire. — Mes secrétaires I — - Sire, ils sont devant vous. — Je vous nomoio tous officiers. Que celui d'entre vous qui reculera, ce qui est impossible, soit tué par l'autre. — Mes valets de chambre 1 — Sire t. — Vous chargerez les armes; doubles balles et de la promptitude. — Mes cuisiniers! — Sire, les voici. — Vous défendrez le premier étage, et que pas un Turc ne pose sa main sur la croisée. Vous avez des haches, faites-en bon usage. — Mes palefreniers ! —Sire, à vos ordres. — Après la bataille, je vous fais tous oUi' -ciersv si chacun de vous me rapporte six têtes de Turcs. — Vous les aurez, Sire# —Générai Megreil — Sitel.
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tant d'honneur I — J« te nomme commandant 4e tous" mes ordres. — Maréchal Olof I — Sire!... ce titre! — Venez m'embrasser tous les deux, et apprenez à ces braves gens comme on doit mourir.
Et Ton entendit bientôt Teiroyable musique turque an* nonçant l'arrivée des troupes et donnant le signal de l'assaut.
Dans l'air agité flottaient les queues de cheval, luisaient les plaques en diamant des turbans, la lame éblouissante des sabres et l'orfèvrerie des carabines tartares. Les cris de ces barbares se rapprochaient de minute en minute. Enfin, Turcs et Tartares se ruent sur les retranchements. Les trois cents soldats suédois qui les gardaient sont envahis, submergés par cette foule hurlante. On les fait prisonniers. Le roi n'a que le temps de se replier sur le corps de logis ; mais les Tartares, qui sont partout, y ont déjà pénétré par les croisées, et ils occupent presque toute la maison. Un d'eux pose son long pistolet sur le front du roi; le roi, plus prompt, lui enfonce son épée dans la gorge. 11 entre, s'enferme dans une salle avec Megret, Olof, ses cuisiniers, ses palefreniers et tous ses ofiBciers et soldats qu'il vient d'improviser. Ils font si bien qu'ils chassent à coups de couteau, de hache, de sabre et de bâton, les deux ou trois cents Tartares qui étaient entrés dans la maison. On les tua en moins d'un quart d'heure. Les cadavres embarrassaient les pieds.. La canon, nade n'en continuait pas moins du côté des Tartares, qui, désespérant de prendre le roi sans le tuer, mettent le feu a la maison pour l'obliger à en sortir. Les flammes enveloppent la maison ; on veut éteindre le feu ; mais au lieu d'eau on jette, par erreur, de l'eau-de-vie sur une poutre ardente. L'embrasement devient général; il est terrible; il faut sortir.
^ Ouvronsh&ous un passage l'épée à la maini s'écrie
348 jm wm eoinioinii.
!• roL n iori de eetta fournaise; mait an mAme Instant vingt janiasaires ae précipitent sur lui. On Ta pris vivant!
Cette grande et fougueuse existence ne devait pas finir là. Un dernier accident, aussi mystérieux que funeste, y mit un twme qui n'en démentait pas le commencement.
Charles XII, après avoir tourmenté son oorps, sa tête, son cœur et son imagination pendant deux ans, pour regagner ses États, d'où il était absent depuis près de quinze ans, visitait, le 41 décembre 4745, à Frédéric** HaU, en Norwége, une tranchée qu'il avait fait ouvrir autour de cette place. Il faisait froid et le brouillard ob« sourcissait Tespaoe; près de lui étaient debout Olof et Megret, ses deux fidèles compagnons.
— ' Sire, lui dit Megret, qu^est devenue la fameuse com*> tesse de Kœnigsmarck. — Elle est. à Tienne, i la cour de Tempereur. -« Et la comtesse Georginaî demanda à son tour Olof.
Le roi qui était accoudé sur la tranchée, baissa la tète.
Une détonation lointaine s'était fait entendre.
Megret se pencha et souleva le roi.
Il était mort»
Une balle lui avait traversé le orâne.
<^ D'où venait cette balle? Jamais on ne le sut.
Une ombre passa dans l'ombre, au loin dans le brouiI« lard.
. Megret dit en riant à Olof : Voilà [h] pièce finie, allons souper.
«^ Allons boire, dit Olof.