L'amour des lèvres et l'amour du coeur
Un de ces bons types militaires qui diront un joui à nos petits-neveux, quand ils les verront reproduits par le pinceau ou par le crayon, les rudes campagnes d'Afrique, comme le long habit blanc aux larges revers, le lampion planté sur l'oreille et la moustache dardant en pointe vers le ciel disent aujourd'hui le garde-française de L'ancien régime, un zouave enfin, était arrêté au milieu d'un riche salon de la rue Blanche, et, les yeux tristement fixés sur le cadran d'une antique pendule à gaine, montait sa montre en soupirant.
— Cinq heures ! murmurait-il derrière ses moustaches noires, qu'il mâchonnait tout en faisant pivoter la clef de
sa montre dans l'écrou de l'émail ; cinq heures! Chaque nuit, le capitaine rentre un peu plus tard ; bientôt il ne rentrera plus qu'à midi. Quel malheur! ajouta Gabriel, l' ex-zouave, en fermant avec son large pouce le couvercle de verre, et cela aussi peu délicatement qu'il eût abattu le chien de sa carabine Minié ; quel malheur ! car tous ces plaisirs sans fin ne le rendent pas plus content. Au contraire, il était cent fois plus heureux en Afrique, quoique, là-bas, il ne s'épargnât guère la fatigue non plus; là-bas, c'était la chasse aux lions et aux panthères qui prenait toutes ses nuits; ici, c'est la chasse aux atouts. C'est plus dangereux.
Après avoir replacé sa montre dans le gousset, Gabriel alla écouter attentivement près d'une porte ; au bout de quelques secondes, il releva la tète avec satisfaction et passa sa main sur ses moustaches :
— Dieu soit loué ! madame est rentrée dans son appartement. Pauvre jeune femme! Elle est trop souvent de garde dans cette caserne dorée; elle n'est allée se coucher que parce que j'ai promis de lui dire demain, à son réveil, si le capitaine a gagné au jeu cette nuit ou s'il a encore perdu ; ce qui n'est pas très-difficile à savoir. Perte ou gain, il n'a pas besoin de parler ; rien qu'à sa figure... Vraiment, le capitaine. . . Je pensais pourtant que ce voyage en Belgique qu'il vient de faire l'aurait calmé ; je ne m'en aperçois pas. Voilà à peine trois jours qu'il est revenu, et il a déjà repris son mémo train de vie.
Ici, Gabriel s'arrêta brusquement comme à un roulement de tambour : sa voix et son esprit se mirent pour ainsi dire au port d'armes.
— Sa voilure, reprit-il d'un ton beaucoup plus bas,
entre dans la cour; la portière se referme, il monte l'escalier. Rien qu'à son pas, je devine qu'il est furieux. II n'aura pas tué le lion.
Gabriel alla se placer près de la porte, où il se fit immobile.
Le capitaine Georges de Blancastel entra précipitamment au salon et jeta à la volée son manteau sur un fauteuil. Il s'assit ensuite près du feu; mais il ne fut pas plus tôt assis qu'il quitta sa place, se promena a grands pas et avec une extrême mauvaise humeur. Il broyait le tapis.
— Pourquoi toutes ces fleurs? demanda-t-il à son zouave. Qui fête-t-on ici? Des fleurs ! elles arrivent bien. Des fleurs !
— C'est M. de Fabry qui les a envoyées hier au soir à madame.
— M. de Fabry?
Un pli significatif se dessina aux coins de la bouche du capitaine.
— Oui, monsieur...
— Ah ! oui, M. de Fabry... J'aurais dû le deviner. C'est bien.
M. de Blancastel alla de nouveau s'asseoir à la cheminée.
Ayant paru un peu plus calme à son valet de chambre Gabriel, celui-ci lui demanda s'il n'avait plus besoin de ses services.
— Attends, lui répondit-il, attends.
11 alla ensuite au secrétaire, et y prit des billets de banque.
— Gabriel?
— Monsieur le marquis.
— Voici quatre mille francs que lu porteras dans deux heures à cette adresse.
— Oui, monsieur le marquis.
— En voici encore six mille que tu déposeras à celle autre adresse.
En donnant les billets de banque à Gabriel, il lui remit en même temps deux cartes de visite.
— Ce sera fait, monsieur le marquis, dit le zouave, qui ajouta dans sa pensée : C'est le lion qui l'a touché cette nuit. — Mais que vais-je dire à madame?
— Et sois exact, reprit M. de Blancastel ; ces sortes de dettes...
— Oui, mon capitaine...
Gabriel se reprit promptement :
— Monsieur le marquis, veux-je dire.
— Appelle-moi capitaine, repartit le marquis de Blancastel; oui, appelle-moi capitaine, cela ne peut éveiller en moi que des souvenirs heureux.
Il y eut, entre le supérieur et le subordonné, un silence que le capitaine des zouaves rompit ainsi le premier :
— Gabriel, voilà huit ans que tu es à mon service.
— Cinq ans en Afrique comme votre maréchal des logis, trois à Paris comme votre valet de chambre.
— Oui, nous avons fait la guerre ensemble. La guerre vaut mieux, Gabriel.
— Elle vaut mieux que quoi, mon capitaine?
— Que tout! quoique j'aie eu deux côtes brisées à Laghouat et que tu aies reçu, en me défendant contre un Kabyle, ce coup de sabre qui a failli te faire sauter le poignet.
— Lequel poignet, ne l'oubliez pas, mon capitaine, dans votre ordre du jour, a fait sauter la tête du Kabyle. Dieu! qu'il était laid sans tête'
Pendant ces dernières paroles du zouave, dont le trait d'esprit final le ravit lui-même si fort, qu'il se mit h le répéter avec bonheur dans ses moustaches, toutes ruisselantes de la joie d'un si beau souvenir, Georges était allé au secrétaire et y avait pris un portefeuille. Il s'avança vers son zouave, qu'il regarda entre les deux yeux comme pour le préparer à la confidence qu'il allait lui faire.
— J'ai un service à te demander, Gabriel.
— Voilà, mon capitaine.
— Dans ce portefeuille, il y a quarante-cinq mille francs en billets de banque.
— Oui, mon capitaine, quarante-cinq mille francs.
— Prends-le et enferme-le avec soin.
— Moi?
— Puisque je te le dis. Prends-le et enferme-le avec soin. Chaque ier du mois, tu m'apporteras cinq mille francs.
— Oui, mon capitaine.
— Tu as bien compris?
— Bien compris.
— Quelque prière, quelque supplication que je te fasse pour que tu me donnes plus de cinq mille francs chaque 1er du mois, ou pour que tu me livres pareille somme avant le terme, ne m'écoute pas, refuse.
— Mais. . . , se disposait à objecter le zouave tout interdit, en recevant le portefeuille ; mais...
— Obéis, dit Georges d'un ton où le capitaine débordait le marquis.
— J'obéirai. Soyez tranquille, capitaine; les Kabyles
peuvent se présenter, la caisse est formée. Allons, ajouta mentalement le dépositaire un peu surpris de sa mission, quoiqu'il s'en comprit au fond parfaitement digne ; allons, c'est quarante-cinq mille poires que le capitaine se garde pour la soif.
— Et madame? reprit le marquis de Blancastel quand Gabriel eut fermé le dernier bouton de sa veste sur le portefeuille.
— Madame vient de rentrer dans son appartement.
— Elle m'aurait attendu?
— Jusqu'à cinq heures. Sur ma prière, elle a consenli à se retirer.
— bien en colère, n'est-ce pas?
— Non, mon capitaine, mais fort triste. Le front du capitaine se rembrunit.
— Elle a pleuré?
— Non, mon capitaine ; mais, pour sûr, ce serait arrivé si elle n'avait eu de bonnes nouvelles deson filleul, le petit M. Valentin.
— Ah!
— (lui, mon capitaine ; dans la soirée, elle m'a envoyé à Neuilly, chez les Camusot, où vous l'avez mis.
— Et Valentin? poursuivit le capitaine, dont la tristesse s'éclaircit à ce nouveau propos qu'ouvrait adroitement le zouave.
— M. Valentin est un enfant qui en sait long pour son âge, allez !
— Gomment ça?
— Il m'a dit tout bas, en s'accrochant à mes moustaches : h Gabriel, vois-tu, le jardinier, sa femme et leur enfant, mon petit camarade, sont tous les trois bêtes
comme un chou, un navet et une betterave, m — Est-il gentil ! — « Si on me laisse toujours ici avec eux, qu'il a dit ensuite, je deviendrai aussi un légume. »
— Cher enfant!
— Mais oui, il a trouvé ça tout seul.
Heureux de la diversion qu'il avait produite dans l'esprit de son capitaine, Gabriel se disposa à sortir du salon. Mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, il revint en dégageant de sa poche une lettre qu'il tendit à M. de Blancastel.
— On a apporté pour vous cette lettre dans la soirée : comme vous n'avez pas diné ici, je n'ai pas pu...
— Donne.
Gabriel remit la lettre et se retira.
Il était à peine dans l'escalier que le marquis, retombant de tout son poids sur ses pensées, donna un libre cours à la mauvaise humeur qu'il avait apportée chez lui et qu'il n'avait pas quittée avec son manteau.
— Décidément, se dit-il pour soulager sa poitrine de toutes les émotions désagréables d'une nuit accablante, décidément, la fortune est acharnée contre moi. Elle y met de la rage. Encore vingt mille francs perdus cette nuit ! Depuis six mois, je perds constamment, c'est trop ! Je suis fatigué de prêter ainsi le collet au hasard. Je ne jouerai plus; non, je ne jouerai plus. J'ai bien fait, du reste, de me mettre dans l'impossibilité absolue de toucher désormais, quoi qu'il arrive, à ces quarante-cinq mille francs. C'est à peu près tout ce qui me reste de mon revenu pour finir l'année. Il était temps d'aviser. Jamais je n'aurais osé faire un pareil dépôt entre les mains de Valentine. C'eût été lui dire...
En soupirant, le capitaine Blancastel regarda négligemment la suscription de la lettre qu'il tenait.
— De Bruxelles, dit-il, de LéopoldOvermann. Autre sujet
de perplexité pour moi. 11 y a dans la vie des successions d'ennuis et de déceptions qui s'enroulent autour de vous comme les anneaux d'un serpent, et jusqu'à ce qu'on soit étouffé...
Il décacheta la lettre, et, après l'avoir lue, il la déchira et en jeta les morceaux au feu.
— Eh bien, tant mieux, poursuivit-il en respirant avec force, comme si un grand soulagement biùvait en lui une forte oppression, mille fois tant mieux ! C'est une affaire rompue : elle me pesait et me brûlait au cœur comme une mauvaise action. Dans ma conscience, je sais que je l'ai toujours repoussée, je sais fermement que je ne cédais qu'à une aveugle nécessité en acceptant une position qui m'eût tiré tout à coup d'embarras. — ^'importe ! je suis content que cette affaire n'ait pas réussi. — Je supporterai ces embarras.. .je m'en dégagerai autrement... comme je pourrai... D ailleurs, ma situation n'est pas si désespérée que je doive... Encore une fois et mille fois tant mieux! — Léopold Overmann m'apprend dans cette lettre qu'après avoir fait à sa sœur Hélène une confidence qu'il ne pouvait guère lui épargner, elle avait brusquement suspendu ses résolutions de quitter Bruxelles. Il craint, ajoute-t-il, qu'elle n'ait totalement renoncé à ses projets; — moi, je l'espère. Enfin, me voilà encore tout entier rendu à ma chère Valent ine. L'orage aura passé sur sa tôle, elle n'aura rien su . Qu'elle ignore toujours ! . . . Quel chagrin pour elle et pour moi si elle eût appris'... Chère el bonne Valenline !
Le capitaine, dans l'explosion de son épanehement solitaire, s'était laissé aller à prononcer tout haut le nom qu'on vient de lire.
— Vous m'appelez? lui dit la voix de la femme à qui ce doux nom appartenait.
— Valentine! Vous étiez donc là?
— Georges, c'est moi ; oui, j'étais...
— Je vous croyais retirée dans votre appartement.
— Je vous ai entendu rentrer, mon ami, et je suis vite accourue: excusez-moi, j'étais un peu inquiète... Vous revenez tard...
— Merci de cet empressement, chère Valentine.
— Il ne vous est rien arrivé ?
— Rien... absolument rien.
— Que je suis heureuse î
— J'ai été forcé de passer la nuit au cercle; il y avait beaucoup d'étrangers... Mais nous causerons de cela plus tard. Vous êtes fatiguée : je sais que vous m'avez attendu... Rentrez donc, chère Valentine, prendre quelque repos.
D'un accent plein d'hésitation, Valentine répondit au capitaine :
— J'ai à vous parler.
— Demain , nous aurons bien le temps ; remettons donc...
— C'est que nous sommes à demain, mon cher Georges. Voyez, il est grand jour.
— Alors je vous écoute.
Toujours embarrassée dans ce qu'elle avait à dire, Valentine commença pourtant ainsi :
— Pendant que vous dîniez hier au soir chez la du-
chesse deBriançay, M. Durosoy, votre homme d'affaires, est venu pour vous voir. Il m'a d'abord demandé si vous vous étiez occupé des trente mille francs qu'il vous faudra bientôt payer à M. Burnham, le propriétaire de cet hôtel, pour les trois années de loyer qui lui sont dues.
Cette conversation ne semblait guère du goût du marquis de Blancastel, surtout en un pareil moment, après la nuit orageuse dont il sortait. Valentine venait jeter de l'eau sur un naufragé.
— Mais M. Burnham. .répliqua-t-il d'un ton assez aigre, M. Burnham est en Amérique; à son retour en France, on lui payera ses trois années de loyer. Puisqu'il est en Amérique...
— Je sais bien qu'il est en Amérique; mais...
— Pour Dieu ! attendons alors qu'il soit revenu ; attendons, attendons!
— C'est trente mille francs, mon ami.
— Nous l'avons déjà dit. D'ailleurs, puisque nous sommes sur ce chapitre agréable, il s'en faut de deux ou trois mois que la troisième année ne soit échue. Attendons, attendons1. Laissons donc cela, voulez-vous? — Passons maintenant à un sujet plus présent et plus de mon goût. Chabert et Duportail déjeuneront ce matin avec nous. Depuis trois jours, je suis à Paris et je ne leur ai pas encore serré la main. Ah! nous aurons aussi Fabry, que j'ai rencontré au cercle cette nuit. Donnez donc au chef des ordres en conséquence : un déjeuner léger. Nous irons vers deux heures aux dernières courses de Longchamps, où je serai peut-être plus heureux que je ne l'ai été jusqu'ici.
Comme raffermie par le mauvais accueil même fait à
ses premières paroles, Valentine reprit, tout] à fait décidée à parler :
— M. Durosoy venait principalement pour vous dire...
— Encore M. Durosoy!... encore!
— Il venait pour vous dire que votre situation n'était pas bonne.
L'impatience de Georges se démasqua.
— Si elle n'est pas bonne, qu'il l'améliore ! — Cest son affaire !
— Georges, en vérité...
— Ah ! je suis contrarié, agacé jusqu'aux dernières fibres... Me parler d'affaires en ce moment...
— G'est qu'il y aura bientôt, dit-elle, des jugements pris contre vous.
— Qu'il obtienne de nouveaux délais!
— Vous les avez tous épuisés, prétend M. Durosoy.
— Tous? .
— Tous. Il faut que vous ayez trouvé avant deux mois six cent mille francs.
— Six cent mille francs ! Eh bien, qu'on les prenne sur ma terre de Valnef, eu Anjou.
— J'y ai pensé; mais votre homme d'affaires m'a répondu qu'elle était hypothéquée pour les deux tiers de sa valeur, et qu'on ne trouverait pas à emprunter vingt mille francs sur l'autre tiers.
— Quelle persécution ! s'écria le marquis en allongeant ses jambes dans le foyer et en bouleversant les derniers débris du feu de la nuit, quelle persécution !
— Mon ami, si vous ne voulez pas que je continue... Maintenant que la blessure est ouverte...
- Du reste, M. Durosoy a ajouté...
il LES MARTYRE INCONNUS
Ce M. Durosoy!.. . Enfin, qu'a-t-il ajouté?
— Qu'il lui était tout à fait impossible de demeurer plus longtemps chargé de vos affaires, si vous persistiez à ne pas lui envoyer les pièces judiciaires qui vous sont adressées par vos créanciers.
Georges se leva et frappa de ses deux poings fermés sur le marbre de la cheminée, qu'il faillit desceller.
— Mais ces pièces honteuses...
— Vous savez, mon cher Georges, que vous avez ordonné au concierge de l'hôtel de brûler toutes celles qui lui seraient remises, ne voulant pas, avez-vous dit, que votre porte fût souillée par ces sortes de communicacations.
Toujours sous la même impression jde fierté et sans desserrer les poings, Georges dit à Yalentine, décidée à poursuivre jusqu'au bout une confidence devenue indispensable et trop longtemps, peut-être, retardée :
— Et je persiste dans ma défense !
— Cependant la raison que donne M. Durosoy me semble . . .
— Allez donc faire savoir aux autres locataires de l'hôtel, qui peuvent en passant jeter les yeux sur ces infâmes papiers timbrés, qu'on a des procès, qu'on a des dettes... qu'on a... Jamais de ces choses-là chez moi!
— Voyant pourtant l'embarras où était M. Durosoy, j'ai cru devoir lui dire que je vous savais en portefeuille quatre cent mille francs d'actions de chemins de fer. «Mais nous sommes sauvés î » s'est alors écrié M. Durosoy.
— Sauvés !... sauvés!... j'ai cédé quelques-unes de ces actions, j'en ai donné d'autres en payement; il ne m'en reste presque plus.
L'aveu consterna Valentine, qui avait cru tenir jusquelà dans l'ombre une ancre de salut; les quatre cent mille francs d'actions n'existaient plus : l'abîme des dettes les avait attirées et englouties comme tant d'autres ressources.
— Alors, mon ami, reprit-elle avec découragement, alors il faudra que vous cherchiez à emprunter, sur votre terre patrimoniale de Blancastel, sept ou huit cent mille francs, et, puisqu'elle vaut un million. . .
L'emportement du capitaine de zouaves , un instant apaisé par le charme conciliant de la voix si nette et si douce de Valentine, se ralluma, et, cette fois, on sentait qu'il était entré en plein, malgré sa turbulence obstinée, dans le cœur de sa position. Le vrai de cette situation ne le taquinait plus, mais il l'étranglait.
— Blancastel! répéta-t-il à plusieurs reprises, Blancastel! Je neveux pas qu'on touche à une seule pièce de Blancastel, le manoir de mes aïeux, le berceau de ma race. Emprunter sur Blancastel, cette propriété qui m'est sacrée ! Je ne rougirais pas davantage s'il me fallait envoyer au mont-de-piétè l'épée et la croix de mon père. Mais, pour que j'en sois réduit à entendre parler de cette nécessité, il faut que ma fortune soit dans une situation bien déplorable, Valentine, bien déplorable!
Valentine se tut.
Georges de Blancastel ne recommença pas sa question, et, sans attendre la réponse facile à deviner que lui aurait faite Valentine, il continua d'une voix élevée, mais coupée par des affaiblissements nerveux, à dire :
— Et vous avez attendu jusqu'ici pour minstruire de cette situation! mais, si vous ne me parlez pas de mes af-
faires, si vous ne vous en occupez pas, qui donc ici s'en occupera? Ah! votre négligence... votre indifférence... pour mes intérêts...
Cette accusation si directe alla frapper au cœur de Valentine.
— Mon indifférence pour vos intérêts! Mais vous me grondiez il n'y a qu'un instant parce que je vous en parlais ; vous me blâmez maintenant parce que vous prétendez que je ne vous en parle pas. Ah ! Georges, vous n'êtes pas juste, vous n'êtes plus le même ; votre caractère aigri devient partial, méchant.
L'émotion d'un reproche qu'elle adressait pour la première fois à Georges de Blancastel comprima la fin de la phrase de Yalentine ; les larmes n'étaient pas encore aux yeux, mais elles se détachaient du cœur et attendrissaient déjà sa voix.
— Voyons, pardon, Yalentine, pardon! j'ai tort, c'est ma faute ; vous avez mille fois raison. Ah! que ne vous ai-je écoutée ! Endormi dans le calme, je m'éveille dans la tempête.
La main de Yalentine chercha celle de Georges toute frémissante sur le bord du fauteuil.
— Je cours à un naufrage.
— Georges !
— J'ai réalisé tous les héritages qui me revenaient ; les emprunts usuraires sont épuisés. Ah! s'il était vrai que je fusse aussi près de ma ruine que vous me le faites craindre! — Heureusement, cela n'est pas, cela ne peut pas être. — Que me resterait-il donc? — Les appels à l'amitié ; ceci représente mille écus et beaucoup de honte. La meilleure ressource, en pareil cas, c'est d'aller tout siin-
plement chez Devisme, au coin du boulevard... Celui-là vous tire toujours d'affaire.
Valentine demanda naïvement :
— M. Devisme, est-ce un banquier?
— Non, ma chère Valentine, c'est.. .
— Qu'est-ce donc que ce M. Devisme?
— C'est un armurier.
— Un armurier!... Ah! Georges! Georges! vous ne m'aimez donc plus, dit Valentine en jetant ses bras autour du marquis de Blancastel, que vous avez une pareille pensée? Otez-la de votre esprit, ne l'exprimez jamais, ou je vous dirai, Georges, ce que je viens de vous dire, que vous ne m'aimez plus.
— Je vous aime plus que jamais, Valentine, et c'est cet amour qui me sauvera.
Un bon et divin sourire courut sur la figure déjà toute pâle et tout effrayée de Valentine.
— Oui, c'est cet amour qui me sauvera. J'ai mal vécu jusqu'ici, ou plutôt je n'ai pas vécu, j'ai brûlé. Sauf cinq belles années données à la guerre, j'ai perdu mon temps, mes revenus, mon intelligence... à quoi?— Je n'en sais rien ; et, faut-il vous l'avouer? ces goûts du monde, d'oisiveté, de bruit, de luxe, de plaisir, que j'estime ce qu'ils valent, sont plus forts, plus impérieux que ma volonté.
— Je ne le sais que trop, pensa Valentine.
— Non, la mienne toute seule ne suffit pas pour me dompter. Mais maintenant, Valentine, que vous allez y joindre la vôtre, je me vaincrai ; oh ! oui, je me vaincrai.
— Il est bien tard, pensa encore Valentine, qui ajouta, penchée sur l'épaule de Blancastel : Bien souvent j'ai essayé de vous la faire entendre, cette volonté...
— Et je ne l'ai pas écoutée, c'esl vrai : mais vous n'aviez que l'autorité de votre bon cœur pour me l'imposer. Désormais... dans quelques jours, vous allez y joindre un droit, un droit bien fort, incontestable, sacré, dont vous userez, dont je veux que vous usiez. Valentine.
Les regards dignes et charmants de Valentine, se croisant avec ceux de Blancastel, ne repoussaient pas cette soumission de celui qui la faisait si franchement, mais ils ne paraissaient pas tout à fait y croire. Le passé, dans ses archives, contenait beaucoup de ces redditions suivies de fort près par des révoltes. Cependant la nom elle garantie offerte cette fois par le bouillant capitaine des zouaves présentait quelque vraisemblance, vraisemblance qu'il raffermit lui-même par ces paroles ajoutées aux paroles qu'il venait de dire :
— Vous savez, Valentine, que, sans mon voyage récent en Belgique, ce voyage dont vous avez peut-être oublié le motif...
Ici, Georges de Blancastel ouvrait peut-être imprudemment un chapitre délicat. A la vérité, il ne pouvait guère — ainsi qu'on se le démontrera plus tard — se dispenser de l'ouvrir; mais il n'allait pas moins s'exposer beaucoup en y touchant dans un moment où il n'avait pas tout le calme nécessaire à la dissimulation, ou, si l'on aime mieux, à la discrétion.
— Vous ne m'avez jamais complètement dit le motif de ce voyage en Belgique, mon cher Georges, jamais.
Georges de Blancastel sourit doucement; mais derrière le pâle rayonnement de ce sourire se lisait l'embarras d'une pensée peu disposée à se produire.
Il reprit :
— C'est que l'on me l'a caché aussi un peu à moimême.
— Comment cela? dit Valentine, qui se demandait si enfin elle allait savoir le motif de ce mystérieux voyage en Belgique.
— On me ménageait une surprise là-bas.
— Oh ! alors, si c'était une surprise, vous pouviez tout au plus prévoir...
— Je n'avais même rien à prévoir, rien ne m'était un motif de deviner...
— Enfin, c'était une surprise.
— Oui, ma chère Valentine. On m'avait fait venir pour une grande partie de chasse dans la forêt de if. Overmann, à Bois-le-Duc. Eh bien, sans ce voyage, nous serions déjà mariés; mais ma famille a eu autrefois des rapports fort intimes avec les Overmann.
— Les Overmann?... Attendez... il me semble...
— Oui... vous savez... Valentine... des banquiers.
— C'est cela, les plus riches banquiers de la Belgique.
— On le dit. Le chef de cette grande maison de banque a rendu autrefois d'importants services à mon père. Léopold, son fils aîné, a été mon camarade à Saumur avec Chabert et Fabry.
Valentine, interrompant de Blancastel, lui dit avec une impétuosité dont elle parut la première étonnée :
— Ah ! M. de Fabry est connu de If. Overmann?
— Beaucoup. Pourquoi me demandez-vous?...
— Pour rien.
— Vous paraissez étonnée d'une intimité. .
— Je ne suis pas du tout surprise. .. Seulement, j'ignorais...
— Oui, ils se connaissent beaucoup. Je ne sais trop comment Léopold Overmann est allé se souvenir que je m'entendais quelque peu à organiser des équipages de chasse. Quoi qu'il en soit, Léopold a désiré avoir les conseils de mon expérience. Cela a pris un mois, un grand mois, et ce mois passé loin de vous a complètement dérangé nos projets... Mais, grâce au ciel, me voici revenu. Nous allons achever, chère et bonne Valentine, ce que nous avions si bien commencé. Mon bonheur est là.
— Notre bonheur, vous voulez dire.
— Notre bonheur, chère Valentine.
Tous les petits nuages bleus, gris et même un peu noirs qui avaient traversé la conversation intime de nos deux personnages s'évanouirent au souffle des dernières paroles prononcées avec une loyale et pure conviction par Georges de Blancastel. Le visage mélancolique de Valentine s'était épanoui; la fatigue d'une nuit d'attente et d'insomnie n'y laissa plus voir aucune trace.
— Dans trois semaines, reprit de Blancastel, nos bans, qui ont eu déjà deux publications, seront terminés ; dans trois semaines...
Valentine et celui qu'elle écoutait parler maintenant avec tant de ravissement éprouvèrent au fond de leur âme un sentiment de joie intérieure si parfaitement semblable, que ni elle ni lui n'osèrent, pendant quelques se coudes, élever la voix, de peur de briser une espérance dont ils connaissaient l'un et l'autre la fragilité. Tant de fois ils avaient été sur le point d'unir légalement leur existence, et tant de fois des obstacles de famille, venus particulièrement de celle de Georges, avaient éloigné ce
moment, qu'ils ne croyaient qu'en tremblant à une réalisation enfin accomplie. Le bonheur, comme la religion, a ses sceptiques et ses athées, et ceux-là ne méritent ni l'anathème ni le feu, car le bonheur n'a pas encore eu sa révélation bien claire et bien visible sur cette terre, qui est peut-être destinée à ne pas le connaître. Et qui sait, qui assure que, s'il y descendait jamais, il ne se rencontrerait pas des gens pour le conduire sur une autre montagne des Oliviers et le crucifier au coucher du soleil?
— Ah! cette bonne pensée, reprit de Blancastel, me calme; elle me fait du moins oublier les contrariétés, les chagrins, les pertes d'argent, les dettes, les procès... Tantôt, je suis rentré le sang calciné par une nuit de fatigue; eh bien, depuis que je vous parle, je suis tout à fait remis, j'éprouve une sérénité d'esprit complète, une joie franche, qui me rafraîchit comme un bain au milieu d'une pesante journée d'été.
— Et que dirai-je, moi, alors, mon ami? reprit Valantine; que me laisserez-vous à dire? Mais vous m'avez prévenue, mon cher Georges, que vos amis doivent venir déjeuner.
— Vous me les aviez fait oublier. — Un simple déjeuner ici, au coin du feu.
— L'heure approche. Quelques ordres à donner; je vous quitte, mon ami.
Georges retint doucement Valent ine.
— Vous n'êtes pas raisonnable ; rien ne sera prêt pour l'heure que vous avez indiquée à vos amis.
— Rien qu'un instant encore. Puisque nous avons parlé de mon voyage en Belgique, je tiens à vous prouver que je n'ai pas pensé qu'à la chasse loin de vous.
Georges de Blaneastel se leva, alla ouvrir le tiroir d'un meuble en bois de rose placé près de la croisée, et il en sortit un cachemire d'une mollesse de tissu et d'un blanc mélancolique à troubler le calme et le stoïcisme de la femme la plus blasée sur les merveilles de l'Inde.
La femme éclata dans Valentine à la vue du châle blanc que lui posa sur les genoux le marquis de Blaneastel ; les larmes de la reconnaissance, de l'orgueil, du plaisir, du bonheur, mouillèrent ses paupières. Et puis les femmes ont cet indiscutable instinct qui leur dit si le cadeau qu'on leur fait a été choisi par le cœur ; il y a là un magnétisme qu'aucune d'elles, grande dame ou paysanne, ne contestera. Elles devinent si vous regrettez votre argent ou si vous avez concentré votre félicité généreuse sur l'objet que vous leur offrez. Ce n'est pas du prix qu'elles sont charmées, c'est du regard qui a parcouru l'offrande et l'a aimantée. L'amour fait d'un chiffon une relique.
— Quel beau cachemire, mon ami ! murmurait Valentine sans se lasser d'admirer.
— Vous le mettrez, chère amie, le jour de notre mariage; c'est le plus beau que j'aie trouvé dans les entrepôts hollandais de la compagnie des Indes à Anvers; je l'ai admiré et je me suis dit : « C'est Valentine qui L'aura. »
— Mais c'est un cadeau magnifique, royal !
— 11 vous plait, cela me suffit.
— S'il me plaît ! — Eh bien, le croiriez-vous, Georges, j'ai un cadeau plus précieux encore à vous faire.
— Vous?
— Moi-même, qui ai aussi pensé à vous.
Valentine sortit un médaillon qu'elle tenait caché dans son corsage.
— Tenez, dit-elle au marquis en lui remettant le portrait enfermé dans le cercle d'or du médaillon.
Après avoir examiné affectueusement la miniature :
— Dieu! quelle ressemblance! dit Blancaslel.
— Avec toi, n'est-ce pas, Georges?
— Avec toi aussi, Valentine.
— Georges !
— Valentine !
— Adieu, Georges, dit Valentine en s'enfuyant sous ses larmes et emportant le châle blanc, j'emporte mon cadeau.
— Et moi, je garde le mien, Valentine, il ne me quittera plus.
Le capitaine, resté seul pendant que Valentine allait donner ses soins aux préparatifs du déjeuner, auquel assisteraient Chabert, Duportail et Fabry, se dit avec une anxiété d'esprit qu'elle n'était plus là pour modérer :
— Oui, voilà mon vrai, mon seul bonheur, ma joie la plus réelle. Je crois voir son charmant visage clans ce portrait si admirablement peint par elle. Pourquoi, continua-t-il en descendant la pente de ses idées, pourquoi Valentine at-elle paru ressentir une si vive contrariété quand le nom de Fabry est venu se mêler au récit de mon voyage à Bruxelles? Se douterait-elle?... C'est impossible! de toute impossibilité! Fabry lui-même, Fabry si pénétrant, ne soupçonne pas, derrière le motif apparent qui m'a appelé à Bruxelles, le motif réel qu'avaient ceux qui m'y ont attiré. Valentine partage plutôt mes faibles sympathies pour celui qu'elle croit comme tant d'autres mon meilleur ami, parce qu'elle nous a toujours vus ensemble. Singu-
liers amis, ceux parmi lesquels il faut ranger Fabry; on ne sait pas toujours s'ils vous aiment, et l'on sait fort souvent qu'ils vous détestent. De leur côté, ils ne doutent pas du sentiment qu'ils vous inspirent ; c'est un attachement répulsif qui ne s'altère jamais. J'ai connu Fabry au collège, et Fabry m'enlevait déjà tous les premiers prix sans y avoir plus de droits qu'à Saumur, où je le rencontre encore avec ses mêmes instincts de rivalité froide, contenue et toujours triomphante. Au sortir de l'école, on m'envoie en Algérie; en Algérie, je retrouve Fabry capitaine comme moi dans le même régiment. Je donne plus tard ma démission et je viens à Paris ; il m'y avait devancé. Comment ne nous croirarUon pas inséparables? Nous le sommes, en effet, mais comme la chaîne est inséparable du galérien : je suis le galérien de cette amitié. J'aimerais mieux dix ennemis que lui; avec un ennemi, on s'explique, on se bat, on se tue; avec lui, je vais jusqu'à la poignée, jamais jusqu'à la lame. Dans l'état sauvage, nous nous serions dévorés au coin du bois ; dans notre monde civilisé, où lesbois sont remplacés par des appartements tendus de velours, où toutes les antipathies sont apprivoisées, je ne puis qu'aiguiser mes gants blancs et lui serrer cordialement la main quand je voudrais la lui brover! La société est pleine de ces amis implacables. J'ai le mien dans Fabry ; ma dernière et suprême crainte est qu'on ne nous mette un jour dans la même tombe, et qu'on ne grave dessus : « Unis dans la vie, ils le sont dans la mort. » Et les honnêtes passants s'attendriront ! Mon ami m'a gagné, le mois dernier, au jeu, douze mille francs, et, cette nuit, dix mille : total, vingt-deux mille francs d'amitié ; mon IMade est ruineux !
Au milieu de ses réflexions, Georges de Blancastel fut éveillé par la voix du valet de chambre annonçant :
— M. de Chabert et M. Duportail.
Les trois amis s'embrassèrent, heureux tous les trois de passer quelques bonnes heures ensemble, après avoir été séparés plus d'un mois.
— Enfin ! dit le colonel Chabert de sa voix de grande revue, qu'il eût difficilement adoucie au ton de la conversation parlée; enfin, te voilà de retour de ta fameuse chasse!
— Oui, mes amis, et, pour preuve, vous mangerez à déjeuner des chevreuils et des sangliers que j'ai tués à votre intention.
— Très-bien! j'en rends grâce au grand saint Hubert; mais, avant de nous mettre à table, nous te prions de nous dire, Duportail et moi, puisque nous voilà seuls, si tu comptes toujours sur nous pour assister comme témoins à ton mariage.
— Sans doute !
— Je te dirai alors que voilà sept mois que tu nous tiens suspendus sur le cadran de la mairie, et que, dans cinq mois au plus tard, il faut que nous soyons rendus, moi à mon régiment, Duportail à son consulat d'Amérique.
— Chabert a raison, dit à son tour Duportail. Je n'aurais pas osé te parler le premier de cette affaire... c'est chose personnelle... délicate... très-délicate... mais, puisque Chabert...
Chabert, donnant un coup de cravache à toutes ces phrases lymphatiques, dit, le verbe haut et le nez au vent, comme il faisait toujours du reste, car il eût plutôt avalé un boulet que de le mâcher :
— Il n'y a pas de choses délicates, diplomate nébuleux, sinueux et tortueux; il n'y en a que de vraies et de fausses.
— A l'armée peut-être, et encore!
— Partout! tu as beau siffloter, Machiavel.
— Je ne sifflote pas, colonel.
— Dans quelques jours, reprit Georges, mademoiselle Valentine Bernard sera ma femme.
Chabert prit la main de Georges, et, regardant de travers Duportail, il lui dit :
— Voilà qui est juste et vrai, homme délicat. Duportail répondit par un léger haussement d'épaules
au colonel, et par ces mots à son ami Blancastel :
— Je te félicite de ce mariage... Tu as dû consulter tes intérêts.
— Il a consulté son cœur ! dit la bombe qui avait nom Chabert.
— Et je compte toujours sur vous deux pour être mes témoins.
— Je témoignerai, Georges, répondit Chabert, que lu es un galant homme qui fait ce qu'il dit et qui dit ce qu'il fait. Maintenant, vite les carrosses, les rubans, les bouquets...
— Oui, répéta Duportail; et l'on ne savait pas au juste si c'était de la conviction ou de l'ironie; oui, vite les bouquets, les rubans et les carrosses... Il est d'autant plus urgent que ce mariage se fasse vite, qu'il circule déjà des bruits...
— Des bruits?
La figure de Georges se rembrunit.
— Rien... Georges...
— Mais encore?...
LES MARTYRS INCONNUS. To
— Non; tu sais, ou parle toujours... le monde..
— Le monde?... Mais le monde...
— Oui, le monde... Paris... c'est un grand village...
— Encore une fois, Duportail, dis-moi...
— Ah ! oui, dit Chabert, ah! oui, si tu crois qu'il va te le dire ! Il t'apportera d'abord une note de son ambassadeur, puis une contre-note, puis un mémorandum, puis un conclusum, puis un ultimatum, puis un ultimatissimum. Georges, voilà ce qu'il y a : on dit que ta fortune est dérangée, et l'on a raison; que, par conséquent, tu ne peux pas épouser une personne qui ne t'apporte en dot aucune dot; et l'on a tort...
Duportail murmura à demi-voix :
— Tort...
La moustache de Chabert tourna ses ardillons du cùlé de Duportail, qui, sans s'émouvoir le moins du monde, répéta sur un mode mineur des plus variés :
— Tort... tort... tort...
— Oui, tort, dit énergiquement Chabert, mille fois tort. Moi, baron de Chabert, descendant de dix-sept Chabert, tous plus braves les uns que les autres, et dont j'ai les dix -sept portraits chez moi, tous plus laids les uns que les autres, si j'avais promis à ma blanchisseuse de l'épouser, j'épouserais ma blanchisseuse. Pardon pour la comparaison, mais tu me comprends, mon cher Georges.
— Je suis aussi de cet avis, balbutia Duportail.
— Eh bien, alors?...
— Seulement...
— Ah! voici le seulement qui vient en parlementaire. Seulement?... demanda Chabert.
— Je ne te le dirai pas.
26 LES MARTYRS INCONNl S.
— Eh bien, moi, je le le dirai, Metternich des Metternichs; tu voudrais bien épouser la blanchisseuse, seulement si elle avait quatre cent mille livres de rente. Seulement !
— Ce n'est pas cela, Chabert, ce n'est pas du tout cela !
— Qu'est-ce donc?
— Je voudrais tout simplement qu'on ne promit pas de l'épouser : cela dispenserait plus tard...
Le domestique arrêta la phrase finale de Duportail, en annonçant :
— M. de Fabry !
On a vu, par le caractère des deux premiers personnages intervenus au second plan dans l'action, qu'ils tranchaient L'un sur l'autre, comme une épée sur une plume. Chabert, l'épée, homme de quarante-cinq ans environ, était un de ces bons types militaires forgés et bronzés par le soleil de l'Algérie, où il avait toujours résidé depuis la conquête, à deux ou trois courtes absences près, et encore ces absences n'avaient-elles eu lieu que depuis peu d'années, il n'appartenait guère plus à la France que par le souvenir et par le cœur. Le climat de l'Afrique, la vie nomade, la vie en plein air, en pleine chaleur, en le fortifiant, l'avaient corrodé et finement tanné comme un Bédouin. Ses épais sourcils, qui étaient restés noirs, mais ses moustaches qui avaient grisonné, sa mouche qui n'avait pas blanchi du tout, mais ses cheveux parfaitement argentés aux tempes, bariolaient son visage de teintes qui relevaient de l'histoire naturelle du tigre, et, grâce à ses yeux d'une vivacité fébrile, la comparaison n'avait rien de hasardé. Son cou était de fer, ses épaules libres
portaient admirablement sa tête carrée, coiffée en brosse, distinguée du reste au possible, quoique laide comme celle de tous les Chabert, dont il venait d'avoir soin luimême de rayer la beauté de leur généalogie. Grand, mais sans excès, il marchait avec noblesse, quoique l'habitude du cheval eût forcé en lui le compas un peu au delà de son ouverture normale. Il rappelait ces braves enfants de la noblesse française qui suivirent autrefois Philippe-Auguste et saint Louis en Palestine, et qui y étaient demeurés si longtemps, qu'au retour ils avaient du mal à comprendre leurs vassaux et à s'en faire entendre. Chabert parlait l'arabe et tous les dialectes de l'Algérie avec plus de facilité qu'il ne parlait maintenant le français. La réflexion mélancolique des Orientaux, fille de la méditation indienne, la plus longue de toutes, les accès de silence, les altitudes accroupies sur les nattes, la sobriété exaltée jusqu'au jeûne, l'usage de la pipe de cerisier ou de jasmin poussé jusqu'au vertige, la rêverie jaune d'or de l'opium, cultivée et raffinée comme la suprême volonté des sens, enfin le mahométisme moins Mahomet, s'était introduit tout entier, austérité, tabac, opium, accablements et soubresauts qui les suivent, fatalisme, dans les veines du solide et féal colonel : le tout couronné par des principes de morale et d'honnêteté épurés de race en race jusqu'à lui, leur dernier et bien digne descendant.
Quant à Duportail, le dessin et la couleur n'étaient pas les mêmes. D'abord très-fin de visage, très-délié de corps, il avait gagné dans le canonicat et les dîners des ambassades un embonpoint inévitable à ceux de sa condition voués aux banquets officiels. A vingt ans, il avait le teint terne et blanc, les cheveux d'un noir méridional, la bon-
ehe fraîche et presque rose comme celle d'une jeune fille, des dents vives éclairant ses paroles au passage, un nez d'une charmante délicatesse de dessin, quoiqu'un peu large à la base, des yeux d'une soyeuse expression, mais bien près d'être moqueurs quand on se donnait la maladroite supériorité de vouloir avoir raison contre lui par la violence. Sa taille répondait à la distinction de ses traits, pris dans la galerie du grand monde par sa mère, pris dans la généalogie des Duporlail-Carini par son père, d'origine italienne, et, par conséquent, politique et subtile; elle dépassait le niveau banal des hauteurs moyennes, et ici. comme dans les lignes et le caractère de son visage, le père avait donné l'équilibre parfait de la force, la mère celui de la grâce, qui se révélait en lui par ses pieds petits et voûtés, une cheville de cavalier arabe, des genoux secs emboîtant bien la cuisse et la jambe, des' hanches fines, trop fines pour résister au développement fatal de l'embonpoint de la poitrine à l'heure où l'homme engraisse au courant de l'âge. L'âge malheureusement travaillait déjà, quoique petits coups, à cette déformation presque infaillible, et, comme nous l'avons indiqué, les oisivetés d'attaché d'ambassade, non payé, puis payé, les résidences prolongées de sous-secrétaire, puis de secrétaire, dans quelque bonne capitale bien nourrie, achevaient l'œuvre.
Ainsi Duportail, toujourt élégant cavalier à trentequatre ans, toujours frais, mais bien moins rose, toujours excellemment mis, toujours soigneux en tout dans le monde, était déjà fort loin du Duportail de quatorze ans en arrière, qui dînait au café de Paris et obtenait un congé pour venir, chaque carnaval, à l'Opéra, où il
vouait, même sans congé, au risque de se faire remercier par son ministre, si son ministre eût osé toucher à cette vieille famille de consuls, de ministres plénipotentiaires et d'ambassadeurs depuis Louis XII et la prise de Gênts par les Français. Duportail avait contracté un triste mariage à vingt-huit ans, avec une Anglaise qu'il croyait devoir l'enrichir : elle l'avait enrichi, c'est vrai, mais c'était tout : elle ne l'avait pas rendu heureux. Ils s'étaient séparés, ils avaient plaidé, ils s'étaient remis, puis encore séparés; au bout du compte, la grande fortune de la femme et le grand nom du mari n'avaient produit que des procès, des dépenses énormes causées par ces procès, du scandale à inquiéter par moments Duportail sur son avenir. Aussi, pour avoir l'esprit tranquille, il suppliait toujours le ministre des affaires étrangères de l'envoyer dans les cours les plus éloignées ; mais yen a-t-il d'assez éloignées pour que n'y parvienne pas le bruit du dommage porté à la réputation d'un galant homme par une femme légère? Les malheurs conjugaux de Duportail l'avaient peu à peu enseveli dans un scepticisme du fond duquel il regardait passer la vie, la jugeant froidement, la méprisant sans le dire, n'ayant de respect que pour les surfaces, parce qu'elles sont des miroirs qui vous font roses ou jaunes, selon qu'on sait choisir son verre. Il importe donc de le bien choisir, pour qu'en s'y réfléchissant on paraisse le moins laid possible. Duportail en était à ce point de l'existence au moment où son ami Georges de Blancastel allait donner son nom à mademoiselle Yalentine Bernard.
Dès que Fabry fut entré, les domestiques apportèrent une table où le déjeuner était servi.
— En vérité, dit Fabry en échangeant des poignées de main avec Chabert, Blancastel et Duportail, il faut vivre dans ces temps de paix universelle pour voir l'homme qui a gagné dans la nuit dix mille francs à son adversaire venir déjeuner chez lui.
— Où il est sûr, dit Georges, d'être reçu avec la cordialité de la veille.
Fabry, après avoir serré de nouveau et bien affectueusement la main de Georges, lui répliqua :
— Merci, cher Georges, merci ! — Vais-je enfin savoir, pensa-t-il, et il ne pensait qu'à cela, comment s'est terminée l'affaire de Belgique?
— Savez-vous, intervint Chabert, ce qui n'est pas moins édifiant que ce que vous dites là? C'est de voir deux hommes vivre ainsi que vous le faites depuis le berceau, pour ainsi dire, dans une intimité qui n'a jamais été ni obscurcie ni diminuée.
— Voilà, en effet, ce que tout le monde dit avec étonnement. acheva Georges.
— C'est que vous valez mieux, termina à son tour Chabert, que tout e monde qui s'en étonne.
— Monsieur est servi, interrompit le domestique.
bu cherchant une place autour de la table, Fabry, toujours suspendu à ses doutes, se disait, le regard imperceptiDiement attaché sur Blancastel :
— Rien sur son visage qui me dise... Que je donnerais pour savoir !... mais je ne tarderai pas à savoir.
Il ne se trompait pas.
— Vous excuserez Valentine, dit Georges à ses amis, elle ne déjeune pas avec nous. Elle est retenue chez elle par les doreurs, par les tapissiers, par les peintres occu-
pés de décorer son salon et son boudoir. Nos appartements, eux aussi, se marient un peu quand nous nous marions.
— Allons ! murmura Fabry, dans le trouble d'un dépit dont on ne lut rien sur son visage, allons! le mariage belge est coulé à fond. Nous aurons cependant le bonheur, dit-il en s'adressant àBlancastel, de saluer madame ce matin...
— Yalentine descendra prendre le thé avec nous.
— Ne viendra-t-elle pas ensuite assister aussi avec nous à ton triomphe à Longchamps ?
— Cher colonel, mon triomphe... mon triomphe... comme tu y vas !
— Ah! tu joues là une grosse partie, Georges, je le sais.
— Très-grosse.
— Quel chiffre?
— Je tiens deux cents louis contre le champ.
— Deux cents louis, diable! dit Duportail.
— Combien de chevaux engagés?
— Six.
— Situ gagnes, dit le colonel Chabert, c'est douze cents louis : vingt-quatre mille francs ; c'est un beau denier.
— Trop beau, si tu perds! dit Duportail, dont le goût pour les courses était plutôt commandé chez lui par sa position qu'il n'était sincère.
— Je ne reculerai pas!
— Pourvu que ton cheval en dis.: autant! murmura ironiquement Duportail.
— A table, messieurs! à table! cria Georges, qui ne voulait pas que le déjeuner retardât sa présence sur le champ des courses.
Tous les invités du marquis s'assirent autour de la table et le déjeuner commença.
— Fabry, demanda Chabert, que dit-on, que fait-on dans la grande ville?
— La grande ville danse malgré son grand âge. A propos de danse, que je vous dise... J'ai vu hier, chez une dame de mes amies, une lettre d'invitation qui m'a causé un étonnement que vous partagerez à coup sûr, le personnage qui l'adresse à cette dame, et probablement à bien d'autres, étant fort connu de vous tous.
— Qu'est-ce donc?
— Chabert est pressé.
— Mais oui, sachons vite !
— Duportail aussi.
— Mais moi aussi.
— Vous aussi, Georges?
— Plus que les autres.
— Soyez donc tous satisfaits dans votre curiosité. Fabry sortit une lettre de sa poche.
— Voici cette invitation.
Fabry lut et l'on écouta.
« Madame, j'invite monsieur votre fils, s'il n'a pas plus de huit ans, au bal d'enfants que je donne le mois prochain, samedi b décembre, dans mon hôtel de la cité Beaujon. Il s'agit du bonheur de toute sa vie, pourvu qu'il ne vienne pas costumé en Turc. »
— Cette lettre n'est pas signée, dit le colonel Chabert au bruit des éclats de rire qui en salua la lecture.
— C'est une mystification de carnaval, ajouta Duportail.
— Du tout ! du tout ! c'est signé.
— Signé de qui?
— D'un fou sans cloute.
— Signé de moi, dit la voix d'un nouveau venu, Stefanoff-Adrianoff !
— Quoi! c'est vous, comte, qui avez envoyé cette incroyable invitation?
— A trois cents familles, cher colonel.
— Vous voulez donc vous amuser?
— Je ne fus jamais plus sérieux.
— Un bal d'enfants, chez vous qui n'avez ni femme ni enfants! Un bal d'enfants où il s'agit de faire le bonheur de toute leur vie, pourvu qu'ils ne soient pas costumés en Turcs!
— Oui.
— Laissez donc, cher Adrianoff, vous voulez vous amuser aux dépens de Paris, pour en rire plus tard a Saint-Pétersbourg.
— Non, foi de Paisse.
— Messieurs, intervint Georges de Blancastel, comme l'étonnementne supprime pas l'appétit, déjeunons... Vous allez déjeuner avec nous, Adrianoff.
— Merci, j'ai déjeuné.
Et, tout en disant qu'il avait déjeuné, le nouveau convive russe prit successivement plusieurs œufs, qu'il cassa et avala debout.
— Maintenant, reprit Fabry, nous ferez-vous l'honneur, noble Russe, de nous donner la clef de cette énigmatique invitation dont vous nous voyez tous bien singulièrement surpris, quoique, en notre qualité de Français et de Parisiens, nous soyons habitués aux plus extravagantes drôleries.
— Voici, répondit Adrianoff.
">i LES MARTYRS INCONNUS
Parisien-Russe comme il y en a toujours quatre ou cinq mille à Paris, n'ayant rien dans l'accent ni dans le costume qui le différenciât d'un habitant du faubourg Saint-Honoré ou de la Chaussée-d'Antin, portant les modes de nos tailleurs avec l'aisance la plus naturelle, suivant nos théâtres avec l'assiduité d'un homme d'étude et de goût, marchant dans nos salons comme s'il fût né dans la pièce à côté, c'est à peine si son teint un peu blanc mat, ses yeux légèrement bleu slave, ses cheveux fins, d'un blond particulier, disaient aux habiles physionomistes qu'il appartenait au soixantième degré de latitude nord.
— Voici, répéta Adrianoff. Il y avait une fois un riche seigneur russe. Ce riche seigneur, par une froide matinée d'hiver, en allant à la chasse, trouva, abandonné et endormi sur la neige, au pied d'un bouleau, un enfant beau comme le jour. Le jour, c'était moi. Le prince, qui n'avait pas d'enfant, me prit, m'emmena à son château, m'aima comme si j'eusse été son fils; il m'éleva, m'entoura de maîtres d'instruction et d'agrément, et, quand je fus grand, il me conduisit avec lui à la guerre contre les Circassiens. M'étant distingué, il paraît, dans toutes les affaires où je le suivis, il me donna la liberté au retour, el me recommanda au dernier czar, dont il était fort aimé. Le czar me fit comte. Mettant le comble à sa générosité pour un enfant qui ne lui était rien, mais qui lui avait sauvé la vie dans un combat, mon excellent protecteur me fit en mourant son héritier universel. Dieu ait son âme! je possède aujourd'hui tous ses biens.
— Adrianoff, dit Fabry, c'est fort touchant, ce que vous racontez là; mais quel rapport, je vous prie, cela a-t-il avec le bal d'enfants?
LES MARTYRS INCONNUS. ôb
— Non costumés eu Turcs, ajouta Duportail.
— Je vais vous le dire.
— Nous sommes tous curieux de savoir...
— Mais vous ne mangez pas, mon cher Adrîanoff.
— Merci, cher Georges, j'ai déjeuné, répondait l'excellent Russe en prenant la moitié d'un poulet, qu'il mangea tout en parlant comme il avait déjà mangé les œufs et une foule d'autres hors-d'œuvre. Mon ambition, conlinua-t-il, reprenant le fil de son histoire, mon unique désir est de rendre à l'humanité tous les biens que j'en ai reçus. Depuis cinq ans, je parcours l'Europe dans l'intention d'adopter un enfant, un enfant que j'élèverai comme j'ai été élevé, que j'aimerai comme j'ai été aimé, qui héritera de toutes mes richesses comme j'ai hérité de de toutes celles de mon bienfaiteur.
A ces dernières phrases d'Àdrianoff, Chabert, sincèrement enthousiasmé, se leva et offrit un verre de Champagne à l'intéressant narrateur russe.
— Vous êtes un brave cœur, Adrîanoff. A votre santé !
— Bien honoré, cher colonel, mais j'ai déjà beaucoup bu ce matin à mon déjeuner.
On sait maintenant ce que valaient les refus d'Adrianoff; aussi ne sera-t-on pas étonné s'il accepta le verre de Champagne que lui offrait le colonel et qu'il vida pieusement d'un seul trait; s'il accepta pareillement un second verre que Duportail lui porta à son tour en lui disant du sérieux le plus diplomatique du monde :
— Si jamais vous me trouvez sur la neige au pied d'un bouleau, ù Adrianoff, adoptez-moi !
Ce fut avec le même regret qu'il avait déjà manifesté