‹ L'amour des lèvres et l'amour du cœurChapitre 2 sur 3 · ILS M A HT VUS INCONNUS · texte numérisé non relu

ILS M A HT VUS INCONNUS

qu'Adrianoff engloutit le verre de Champagne de Du-

portail.

Fabry, qui voulait savoir la fin de l'histoire, en tendant un troisième verre de vin de Champagne à Adrianoff, impassible comme un fleuve gelé de son pays, Fabry lui dit :

— Mais vous ne nous dites pas, excellent Adrianoff, pourquoi vous n'avez pas encore adopté un enfant, quand la terre en est couverte d'un pôle à l'autre.

■ — C'est juste, je ne vous l'ai pas dit.

— ISous attendons.

— Jusqu'ici, ceux qu'on m'a offerts ne me plaisaient pas, et ceux qui me plaisaient m'ont été refusés. Certes, j'ai vu de beaux enfants en Allemagne; mais j'ai remarqué qu'en grandissant les enfants allemands restaient Allemands. Un grand défaut!

— Oh! oui, Adrianoff, un grand défaut ! d'autant plus grand qu'il les suit jusqu'à la fin de leur carrière.

— En Italie, j'ai été sur le point d'atteindre mon but. J'avais rencontré un enfant rempli de belles qualités, charmant, accompli, parfait enfin.

— Eh bien, que ne l'avez-vous adopté?

■ — Il touchait du piano.

— C'est diffèrent... oh! c'est différent!

— Et il en touchait bien peut-être ?

— Admirablement! comme tous les entants.

— Approuvé ! Adrianoff, approuvé!

— Mais, poursuivit Adrianoff, Paris, la ville où l'on trouve tout, ne me laissera pas longtemps chercher, et vous comprenez que je serais bien malheureux si, au milieu d'un bal où seront réunis deux ou trois cents enfants,

LES MARTYUS INCONNUS. 5/

je ne mettais pas la main sur celui que je poursuis pour faire son bonheur.

— Toutefois, dit Duportail, s'il n'est pas costumé en Turc.

— S'il n'est pas costumé en Turc, affirma avec une insistance un peu piquée Adrianoff, oui, s'il n'est pas costumé en Turc; savez-vous "pourquoi?

— Du diable si aucun de nous tenterait de le deviner î

— Sachez donc pourquoi. J'ai déjà donné deux bals d'enfants. L'un à Vienne, l'autre à Florence. Eh bien, il me fut impossible de faire un choix parmi tous ces enfants, parla raison qu'il n'y avait aucune différence entre eux. Tous étaient venus costumés en Turcs.

— Ah ! délicieux ! voilà le mystère expliqué.

— Bravo, Adrianoff!

— - Bravo ! bonne chance!

— Encore une fois, noble prince Adrianoff, dit Duportail, adoptez-moi, et je vous promets de ne pas m'habiller en Turc.

— Les Turcs, intervint Blancastel en riant, me rappellent les Grecs; les Grecs me rappellent le jeu; le jeu, que je vous dois dix mille francs, mon cherFabry.

11 ouvrit son portefeuille et y prit plusieurs billets de banque. Chabert ouvrit de grands yeux.

— Eh ! vous avez assez bien employé votre nuit, capitaine.

— Oh ! croyez bien que Blancastel n'a pas perdu qu'avec moi ; il a perdu avec Lachesnay ; il a perdu avec Delton; il a perdu avec...

— Eh! mon Dieu, interrompit Georges, blessé de cette insistance de Fabry à publier ses pertes, il est inutile de

rappeler mes défaites avec tant de précision, avec tant de plaisir.

Fabry répliqua, ayant l'air d'avouer sa maladresse :

— Ah ! je suis si loin, mon cher Georges, de vouloir me réjouir de votre mauvaise étoile, que je vous offre à l'instant même votre revanche en deux parties liées.

-—Votre courtoisie de gentilhomme...

— La courtoisie !... quand l'amitié seule... Eh bien, acceptez sur-le-champ votre revanche, ou je brûle tous ces chiffons.

Et Fabry approcha les dix billets de banque de la flamme du foyer. Il se dit mentalement:

— A-t-il encore dix mille francs? C'est ce que je vais savoir.

En lui-même, Georges se dit, à son tour :

— Son orgueil mérite d'être durement châtié ; il le sera. — Messieurs, passons au salon, ajouta-t-il.

Tous se levèrent.

Au même instant, Yalentine entrait parla porte du fond, suivie de Gabriel, portant un plateau sur lequel étaient des tasses où le thé était déjà versé.

Le mouvement de sortie des convives de Georges fut naturellement arrêté par la présence de Yalentine, qui leur dit :

— Messieurs, vous oubliez le thé.

Georges Lavait déjà prise par la main, et, en la présentant à ses amis, il leur dit :

— Messieurs, dans quelques jours madame la marquise de P.lancastel.

Les amis de Georges s'inclinèrent avec respect.

Chabert fut le premier à complimenter Blancastel et sa jolie future.

— Nous vous félicitons tous les deux.

— Monsieur de Chabert, je vous remercie pour Georges et pour moi, répondit gracieusement Valentine.

Ce fut le tour deFabry.

— Nous nous joignons à notre ami Chabert, n'ayant pas de meilleur compliment à vous adresser à l'un et à l'autre.

— Mille grâces, messieurs; mais le thé refroidit.

— Excellent! fit Chabert en buvant son thé, où il avait versé par pure distraction trois ou quatre petits verres de rhum, habitude du désert.

— Adrianoff ? dit Duportail en mêlant beaucoup de lait à son thé, autre manière de dénaturer le thé et de faire qu'il ne deviendra jamais une boisson nationale en France ; Adrianoff?

— Quoi? répondit Adrianoff, qui mettait du vin de Champagne dans le sien, troisième manière d'empoisonner le thé.

— Madame connaît-elle votre histoire?

— Quelle histoire? demanda Valentine.

— Georges vous la racontera, dit Adrianoff. Mais, Duportail persistant, il dit lui-même :

— Un bal d'enfants que donne, le mois prochain, notre ami Adrianoff dans son hôtel à Beaujon.

Valentine ne fut pas moins étonnée que ses hôtes.

— Un bal d'enfants! vous, monsieur Adrianoff? Quelle idée!

— Originale! appuya Fabry, qui, s'approchant le plus qu'il le put de Valentine, lui dit tout bas :

— J'ai à vous parler de Georges.

Valentine fit un mouvement.

Fabry ajouta, toujours tout bas :

— Je reviendrai ici, dans cette salle, dans dix minutes, soyez-y. Dans dix minutes, madame, et n'y manquez pas!

En s'éloignanf de Valentine, le sourire aux lèvres, il s'écria :

— Ah! oui, l'idée de notre cher Àdrianoff est incontestablement des plus originales.

— Ma chère amie, dit Blancastel à celle qu'il venait de faire saluer comme sa très-prochaine épouse, nous serons libres dans une heure; veuillez bien vous tenir prête pourrions accompagner à Longehamps.

— Puisque vous le désirez, mon ami...

— Je vous en prie.

— Je serai prête.

Georges ouvrit ensuite la porte qui donnait dans le salon. - — Maintenant, messieurs...

— Qu'a-l-il âme dire? pensa Valentine en prolongeant un regard sur Fabry.

Et Fabry, en regardant Valentine, se dit de son côté :

— Pas encore, madame de Blancastel. pas encore ! Hâtons-nous cependant !

Un instant après, tout le monde était sorti de la salle à manger, excepté Valentine et Gabriel. Gabriel s'occupa de faire enlever rapidement la table.

— Malheureux Georges! pensa Valentine les yeux arrêtés sur la porte du salon ; malheureux Georges ! encore le jeu ! toujours le jeu ! Mais que peut me vouloir M. de Fabry?

Fabry avait, comme Chabert, servi en Algérie, mais

il ne lui ressemblait guère ; à la vérité, l'un pouvait passer pour y avoir toujours vécu, tandis que Fabry n'y était demeuré que le moins de temps possible, détestant ces mœurs sauvages, ces figures bigarrées, ce soleil qui déchire la peau, vieillit avant l'âge, noircit le teint et fait blanchir les cheveux. Quoique brave à l'excès, et il l'avait prouvé dans plus d'une collision avec les naturels de la plaine et de la montagne, c'est la vie élégante et satisfaite qu'il préférait, la vie de Paris l'hiver, la vie de; châteaux l'été. Rien ne ressemblait moins au caractère franc et avancé de Chabert que son caractère fin, sinueux, attentif, formé de fierté, de passion et d'une hauteur ardente. Si le but qu'il se proposait de toucher se trouvait placé au sommet d'une montagne, il ne la gravissait pas hardiment; il la creusait horizontalement, puis de bas en haut, et cela sans bruit, sans souffler, sans se décourager; et, quand on ne savait plus s'il avait déserté ses, projets, dont personne, du reste, n'était jamais bien informé, il apparaissait vainqueur, calme et inaccessible. C'est surtout en intrigues d'amour qu'il jouait ce jeu de ruse naturelle, qui lui réussissait presque toujours, mais qu'il secondait, il faut aussi le dire, par des qualités personnelles d'une excessive valeur. Son élégance de formes devait une souplesse remarquable à son passé d'officier de cavalerie; il y avait en lui, si la comparaison est permise, d'une cravache anglaise, dont la pomme d'or fin et ciselé couronne une élasticité agressive qui ne déplaît pas, surtout aux femmes, toujours charmées et dominées par l'impertinente souveraineté d'un despotisme brillant.

Fabry aimait Yalentine, il va être à peine besoin de le

42 LES MARTYRS INCOSSUS.

dire; l'aimait-il comme tout le monde aime? Question destinée, je le crois, j'en ai peur, à rester suspendue jusqu'à la fin de cette histoire du grand monde. Mais notre tâche est tout simplement de la raconter.

Dès que les domestiques eurent enlevé la table, Yalenline appela Gabriel.

— Gabriel, j'ai à vous parier.

Dans les moustaches du zouave coururent effarées ces paroles :

— Nous y voici !

— Eh bien, cette nuit ?

— Eh bien, madame, cette nuit...

— Comme les autres, n'est-ce pas?

— Euh! euh!...

— Il a encore perdu?

— Je n'ai pas dit cela. D'ailleurs...

— Explique-toi.

— Ça dépend.

— Que voulez-vous dire, Gabriel ?

— Je n'oserais pas dire oui, je n'oserais pas dire non à madame.

— Voyons, était-il en colère?

— Oh! non; de mauvaise humeur seulement.

— Alors, comment douter qu'il a perdu?

— Mais, madame, ceux qui ont gagné sont souvent de mauvaise humeur aussi.

— Comment ça?

— Comment ça, demandez-vous?

— Oui.

Le zouave eût mieux aimé faire face à une attaque de douze Kabyles.

LES MARTYRS IKGONHUS. 43

— Eh bien, madame, ils sont souvent de mauvaise humeur parce qu'ils n'ont pas assez gagné.

Valentine fut loin d'être rassurée par cette réponse, qui avait ravi le zouave du contentement de lui-même.

— Georges, demanda encore Valentine, a-t-il ouvert son secrétaire ?

— Il était bien tard, madame...

— Sans doute.

— J'étais presque endormi... Mes yeux... ma vue...

— Ensuite ?

— Mais je crois que oui, madame ; il l'a ouvert.

— Et il y a mis de l'or, des billets?. . .

— Ah! je n'affirmerais pas à madame que je l'y ai vu mettre des billets.

— Oh! alors, je ne suis que trop certaine... Et dans ses paroles, vous n'avez rien remarqué? Rappelez-vous, Gabriel!...

— Tournons la position, réfléchit lestement le zouave, ou je suis fumé comme dans les grottes du Dahra. — Il ne m'a parlé que de vous, madame; il était désolé que vous eussiez passé la nuit à l'attendre, et puis, quand je lui ai parlé de votre filleul...

— Ah! fit Valentine.

— Bien! pensa le zouave ; elle a dit : « Ah ! » — Oui, quand je lui ai parlé du petit paysan de Neuilly, il a été si content, mais si content, qu'il m'aurait embrassé sans la discipline militaire.

— Cher Georges !

— La position est tournée, se dit Gabriel: en avant! — Ah ! madame, il l'aime bien, cet aimable amour d'enfant !

— N'est-ce pas, Gabriel?

— C'est qu'il est fort gentil aussi, il faut tout dire, le petit bonhomme. Il vient à ravir là-bas, dans la campagne où vous l'avez planté. Mais je voulais vous dire, son petit camarade, le fils du jardinier, est bête comme un hanneton... Cette compagnie d'insectes pour un enfant aussi intelligent que votre filleul... Pourquoi ne le faites-vous pas venir quelquefois ici?

— Dans quelque temps, mon ami, dans quelque temps. Nous le mettrons au collège, et il viendra passer tous ses dimanches et toutes ses vacances avec nous.

— A la bonne heure ! Et je lui donnerai des leçons de fleuret, de sabre, d'espadon, de contre-pointe, dont je suis prévôt, comme on peut voir par mon brevet entouré de nombreuses devises : « Gloire à Dieu ! honneur aux dames! »

— Gabriel?

— Madame.

— J'ai un projet... Voulez-vous que nous procurions une bien grande joie à ce cher enfant?

— Si je le veux !

— Écoutez.

— Me voilà.

Yalenline baissa le son de sa voix, et le zouave l'écouta avec la roideur de la sentinelle qui reçoit le mot d'ordre dans la tranchée.

— Je viens d'apprendre, dit Valentine, que M. Adrianoff donne bientôt un bal d'enfants...

— Ah! bon! vous voulez y aller...

— Tu es fou ! un bal d'enfants...

— Ah ! bon '

— Faites faire, sans rien dire à personne, deux costumes de petits bergers tyroliens, l'un pour Yalentin, l'autre pour son camarade, le fils du jardinier.

— Le hanneton?

— Quand ces costumes seront prêts...

Valentine n'acheva pas sa phrase. Georges de Blancastel entrait furtivement par la porte qu'il avait prise en sortant. Il était pâle et ému. Il alla vers Gabriel en l'appelant : « Gabriel ! Gabriel ! » Mais, apercevant Valentine, il se retint et dit :

— Àh! vous êtes encore ici... Je vous croyais occupée à vous habiller.

Le trouble de Georges provoqua celui de Valentine ; elle balbutia :

— Je suis restée un instant... un ordre à donner à Gabriel... Ma toilette sera bientôt faite. — Comme il est agité! se dit Valentine.

— Très-bien! C'est que nous partirons bientôt pour Longchamps...

— Quand il vous plaira, mon ami.

— Nous allons partir.

— Oui... partons, Georges...

— Il faudrait vite vous apprêter.

— J'y vais, mon ami.

— Je vous en prie.

— ■ Mais tout de suite! J'y cours !

En s'en allant l'esprit tout remué par cette subite et inquiète apparition du marquis, Valentine murmura :

— Qu'a-t-il, mon Dieu? que lui est-il arrivé?... M. de Fabry me dira ce qui s'est passé.

4G LES MARTYRS ÏNCOHNUS.

Remarquant que Georges la suivait des yeux, elle lui

sourit d'une façon contrainte.

— A bientôt, Georges !

C'est d'une manière tout aussi forcée que Georges, impatient de la voir s'éloigner, lui répondit :

— A bientôt, amie! à bientôt !

Georges de Blancastel et Gabriel furent seuls.

— Cet argent que je t'ai remis tantôt, demanda vivement le capitaine à son zouave, cet argent...

— Il est là, mon capitaine, répondit Gabriel en mettant la main sur sa poitrine.

— Très-bien ! très-bien ! Voici pourquoi... je...

— Et demain, il sera sous clef, derrière une serrure que le diable lui-même ne forcerait pas.

— Avant de renfermer cet argent... remets-le-moi un instant... J'ai besoin...

La figure du zouave exprima naïvement l'embarras de son esprit.

— Pardon, mon capitaine, mais, si c'était un effet de votre bonté, je désirerais savoir pourquoi vous voulez, dans ce moment, communiquer avec cette somme.

La curiosité du loyal dépositaire augmenta l'impatience de son chef.

— Donne vite ! j'ai besoin d'en prendre une partie. Je n'avais pas pensé... je n'avais pas réfléchi tantôt... Enfin remets-moi dix mille francs... Il me faut dix mille francs.

— Encore une fuis, pardon, excuse, mon capitaine, mais vous m'avez dit tantôt : < Gabriel, quelque prière que je te fasse pour que tu me donnes plus de cinq mille bancs le Ie' de chaque mois, ou pour que tu me livres

pareille somme avant le terme, ne m'écoute pas, refuse! » Vous me demandez dix mille francs, c'est-àdire deux mois d'avance, je refuse.

— Tu refuses ! mais...

— Vous voulez éprouver ma fermeté, vous voulez voir si je sais résister. — Vous m'avez vu au feu. Il y a un mur devant votre argent.

— Je ne veux pas éprouver ta fermeté, répliqua le capitaine irrité de toutes ces lenteurs, dont il n'était pas dans une disposition d'esprit à apprécier la loyauté. Je te répète qu'il me faut sur-le-champ dix mille francs.

— Ne m'avez-vous pas dit, capitaine?...

— Passons sur ce que j'ai dit.

— Je ne passe pas, moi!

— Voyons, terminons...

— C'est tout terminé.

— Une dernière fois...

— Non, mon capitaine, vous ne les aurez pas.

Le mur que tâchait d'ébranler Blancastel ne vacillait seulement pas. La sueur coulait de son front, ses yeux étincelaient d'une contrariété mal contenue. Il essaya de tourner l'obstacle qu'il ne pouvait renverser.

— Gabriel, je t'approuve.

— Je le savais bien, mon capitaine.

— Je te remercie même de ton obstination.

— 11 n'y a pas de quoi.

— Mais, voyons, Gabriel, écoute. Si j'étais condamné à mort, même justement, tu n'hésiterais pas à me faire évader, si la chose était en ton pouvoir. Il s'agit ici pour moi d'un coup de vie ou de mort. Je dois ces dix mille francs

à un homme... à un homme à qui je ne veux rien devoir. Sauve-moi de ce supplice !

Le zouave passa sa main sur ses moustaches, son signe aussi à lui de contrariété intérieure, et qui répondait à la patte du chat glissée derrière l'oreille quand il y a de l'électricité dans l'air et de l'orale dans l'atmosphère.

— Ah ! mon capitaine ! dit-il ensuite.

Et il ne dit que cela; mais quelle expression il mit dans ces simples paroles!

— Gabriel, épargne-moi cette honte, et, je te le jure, je te le jure sur l'honneur, sur l'honneur, entends-tu bien? je ne toucherai pas avant trois mois aux trente-cinq autres mille francs qui vont rester entre tes mains.

Il se joua ici une comédie, ou plutôt un drame vraiment sublime entre cet homme, supérieur à tous les titres par sa position, et celui qui obéissait toujours, à toute heure de la vie, mais qui, cette fois, se débattait sous le poids de la supériorité empiétant sur un autre ordre de sentiments. L'honneur l'emportait ou cherchait à l'emporter en lui sur la soumission ; l'honneur en avait le droit; mais fallait-il que le devoir fût le plus fort? Il y avait presque des larmes dans les yeux du maître qui parlait et suppliait. L'honnête soldat fut à la hauteur de sa situation, et c'est de cette manière qu'il le prouva.

Ouvrant brusquement son habit, il dit au capitaine :

— Prenez votre argent vous-même : moi, je ne veux pas y toucher.

Georges saisit vivement le portefeuille dans la poche de Gabriel, prit quelques billets qu'il compta, en laissa quelques autres et remit ensuite le portefeuille où il lavait trouvé.

— Merci, Gabriel.

Gabriel ne répondit pas à ce remerciment.

— Quelle leçon! quelle leçon!... se dit amèrement Georges en s'en allant.

Dès qu'il ne fut plus dans la salle à manger, Gabriel, plus libre d'épancber son mécontentement contre son maître et contre lui- môme, grommela en regardant la porte par où le capitaine venait de sortir et en désignant la poche où le portefeuille, plus léger, avait repris sa place :

— Qu'il vienne maintenant chercher le reste ! il lui faudra du canon pour le prendre.

Mais il aperçut Valentine qui revenait; sa colère se perdit dans la fumée de cette première décharge.

— Laissez- moi, Gabriel, lui dit Valentine, qui avait fait sa toilette pour accompagner Blancastel et ses amis aux courses de Lonchamps, laissez-moi, mon ami.

En se retirant, Gabriel se dit, les regards tournés avec intérêt vers Valentine :

— Quand il aurait pu être si heureux avec ce trésor de femme-là !

Les réflexions de Valentine, qui revenait pour attendre M. de Fabry, furent celles-ci pendant le peu de minutes que le vicomte mit à se trouver au rendez-vous auquel il l'avait priée de ne pas manquer :

— Non ! Georges était trop ému pour qu'il ne se soit rien passé de grave dans ce salon. Je n'ai pas voulu interroger Gabriel; il craint trop, en me parlant de son maître, de me faire de la peine. M. de Fabry, qui n'a pas les mêmes scrupules, me dira sans doute...

Le vicomte de Fabry entra dans la salle à manger.

— Oui, madame, j'ai à vous parler de Georges, commença-t-il par dire, du ton résolu d'un homme décidé à mettre le pied dans une explication décisive.

— Avant toutes choses, interrompit Valentine, ditesmoi, je vous prie, monsieur de Fabry, quel motifl'a fait venir tantôt ici dans une agitation dont il ne m'a pas été possible de deviner la cause.

—-Georges nous a quittés, je crois, un instant, pour aller prendre dans son secrétaire quelques milliers de francs qu'il a perdus avec moi.

— Ah! c'est pour cela?...

— Oui, madame; mais je n'ai pas remarqué chez lui, quand il est venu nous retrouver, ce trouble si grand qui vous a frappée.

— Tant mieux ! mon inquiétude m'aura fait exagérer l'animation que j'ai cru voir sur son visage. C'est que, depuis quelque temps, et vous, son ami, vous ne l'ignorez pas, il vit dans une fièvre continuelle. Georges cherche à s'échapper, à s'étourdir.

— Georges, madame, sans avoir la conscience exacte de sa position, en a le triste pressentiment.

Étonné de la hardiesse de ces paroles, quoique, comme elle venait de le dire elle-même, Fabry fût un des intimes amis de Blancastel, Valentine fit cette réponse, dont les expressions restaient fort au-dessous de l'accent qui les accompagnait :

— Sa fortune sans doute est un peu aventurée, un peu compromise ; mais...

— Ne nous dissimulons pas sa situation, madame, nous qui voudrions l'en arracher : Georges est ruiné.

— Mais, monsieur...

— Georges est perdu! Voilà, madame, ce que j'avais à vous dire au moment où vous allez lier votre sort au sien.

— Perdu ! répéta sourdement Valentine après la consternation d'un intervalle silencieux, que respecta le vicomte de Fabry ; perdu ! Sans nier absolument vos paroles, je crois, monsieur de Fabry, que vous oubliez trop on ce moment que M. de Blancastel possède encore une grande ressource, — une ressource dernière, il est vrai, — mais plus que suffisante pour le sauver d'un désastre.

— Sa propriété de Blancastel ?...

■ — Oui, monsieur, répondit Valentine.

— Il ne l'a plus.

— 11 ne Ta plus ?

— Elle est en vente.

— Et qui l'aurait mise en vente? s'écria Valentine avec autant d'effroi que d'incrédulité.

— Ses créanciers.

— En êtes-vous bien sûr, monsieur de Fabry ?

Fabry sortit une affiche de sa poche, la mit sous les yeux de Valentine; et il la lut lui-même :

« Vente par expropriation forcée, à la requête des héritiers Beauvoisin, du château, des bois, de la forêt, des fermes, des prairies et de toutes les autres dépendances de la seigneurie de Blancastel, appartenant à M. le marquis Georges de Blancastel. »

Il fallait bien courber la tête devant l'écrasante réalité de cette affiche.

— Oh! mon Dieu! dit Valentine, les yeux au ciel, ce qu'il redoutait à l'égal du déshonneur, à l'égal de 1 infamie!...

Mois, se faisant bon courage sur-le-champ, elle s'empara de l'affiche.

— Donnez, dit-elle à Fabry, donnez! son homme d'affaires connaîtra immédiatement...

Elle sonna, un domestique accourut.

— Ceci, à l'instant, lui dit Valentine, chez M. Durosoy ! Le domestique sortit en emportant l'affiche chez

l'homme d'affaires.

— Malheureusement , continua Fabry, cette afliche, qu'un de nos amis communs, a Georges et à moi, m'a fait parvenir ce matin, est déjà collée à la grille de son château ; dans huit jours, elle couvrira les murs de Paris.

Valentine retomba sous le même accablement.

— Pauvre Georges! Ce malheur qu'il redoutait tant est donc arrivé! Mais, monsieur de Fabry, n'est-il aucun moyen d'arrêter, de suspendre cette odieuse expropriation forcée '? Cherchons !

— Il faudrait payer avant huit jours six cent mille francs ou donner aux créanciers des garanties tellement fortes... Six cent mille francs ! l'amitié la plus dévouée recule épouvantée devant ce chiffre. Quant aux gens qui prêtent ils savent — que ne savent-ils pas? — que Georges n'a plus rien à espérer du côté de sa famille.

— C'est vrai! convint péniblement Valentine.

— Ils savent aussi que ce n'est pas par son industrie qu'il trouvera six cent mille francs.

— Oh ! non ! mais que faire, que faire pour l'empêcher de tomber dans l'abîme insondable de cette existence de c^'ïie et de privations qui va s'ouvrir sous lui, et dont la pensée seule lui fait horreur?

La voix de Fabry changea brusquement à cette question de Valentine, et l'on eût dit qu'il avait amené, attiré

celte question de bien loin, afin d'y répondre avec la précision qu'il y mit, tout en ayant l'air de continuer un entretien depuis longtemps commencé.

— Cette existence de gêne et de privations, dit-il, fait justement horreur à tous ceux qui vivent largement comme lui depuis leur naissance, et ni lui, ni moi, ni vous-même, madame, ne sommes faits, croyez-le bien, pour la regarder sans effroi... À la rigueur, un homme peut parvenir à se dégager de celte boue de misère, quand il a du courage et de la résolution ; il prend du service, il se fait tuer à la tête de son régiment; mais une femme, une femme jeune, belle, belle comme vous, habituée au luxe et à l'élégance, quand le besoin frappe de son doigt maigre à la porte dorée de son boudoir, que devient-elle, grand Dieu !

— Parlons de Georges, je vous prie, monsieur de Fabry.

— Parlons de vous, madame... Vous voyez-vous dans un an, dans six mois peut-être, sans hôtel, sans domestiques, sans chevaux, sans voitures, sans diamants, logée à un sixième étage, sortant à pied par la pluie, par la neige, travaillant sans feu jusqu'à minuit pour vivre !

Un peu étonnée du tour qu'avait pris une conversation d'abord exclusivement consacrée à M. de Blancastel, Valentine pensa à se retirer; mais, ne renonçant pas à découvrir un moyen de le tirer d'affaire à l'aide des conseils et des lumières de celui dans lequel elle devait voir encore un ami de la maison, elle resta.

— Georges, répliqua-t-elle, sera là près de moi ; et, quand on s'est aimé dans la splendeur, on s'aime quelquefois davantage dans la pauvreté.

Un rire accablant partit des lèvres ironiques de Fabry.

54 LES MARTYRS INCOHNUS.

— Roman. — romance, — poésie, madame! Tenez! Duportail, qui joue joyeusement avec Georges en ce moment, a été plus habile que cela. Il vivait — vous le savez peut-être — dans une étroite intimité avec la belle mademoiselle d'Hervilly.

— Oui, il me semble avoir entendu dire. . .

— Ils éprouvèrent, il y a un an, le sort qui vous menace.

— Eh bien, que firent-ils?

— Ils voulurent résister d'abord. Leur ménage devint un enfer, si bien, qu'un beau jour, Duportail, désespéré, sortit par une porte, mademoiselle d'Hervilly, par l'autre porte... Non! mademoiselle d'Hervilly ne sortit pas. Bergeval, un ami à eux, très-riche, fort bien venu dans la maison, dit à mademoiselle d'Hervilly: « Votre existence était douce, charmante ici, restez donc ici, madame, restez ! — Mais!... — Duportail parti, il n'y aura ici qu'un visage de changé, et encore!... Vous avez une si longue habitude de le voir ! » Mademoiselle d'Hervilly parut d'abord un peu étonnée. Bergeval, homme d'esprit, voulut lui épargner l'embarras d'une réponse immédiate. Il dit à mademoiselle d'Hervilly que, si, par bonheur, sa réponse était favorable, elle accepterait de faire une promenade au Bois avec lui dans sa calèche, un jour très-prochain qu'il viendrait lui demander cette faveur. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle fut la réponse de mademoiselle d'Hervilly, puisqu'elle n'a pas quitté son joli hôtel de la rue la Bruyère, ni sa délicieuse existence. Et Duportail s'est consolé.

Tout ce long morceau sur mademoiselle d'Hervilly, à l'adresse transparente de Valentine, donna enfin à celle-

ci la mesure des prétentions longtemps souterraines de l'homme. Elle l'écrasa d'un seul regard, regard d'autant plus terrible, qu'il n'était allumé ni par la colère, ni par le mépris, ni par l'indignation, ni par la pitié; elle regarda tout simplement Fabry; elle traita la chose comme rien et l'homme comme la chose. — Qu'avait-il dit?

Ce silence si grand dans sa nullité fut couvert par le bruit qui se faisait au dehors : c'étaient les voix de Georges, de Chabert, de Duportail, d'Adrianoff, et l'on distinguait ces mots: « Une heure et demie, messieurs! — Non! il est deux heures moins vingt-cinq. — Pardon! moi, j'ai moins vingt. — Moi, moins le quart seulement. »

Puis entrèrent bruyamment, dans la salle à manger où Yalentine et Fabry étaient, Georges de Blancastel, Chabert, Duportail et Adrianoff.

Georges dit à Fabry :

— Nous partons pour Longchamps ; c'est l'heure : venez-vous ?

— Je vous suis!

— En voiture! cria Adrianoff.

Chabert. indiquant le chemin à Yalentine pour qu'elle précédât tout le monde :

— Madame...

Tous se rangèrent pour laisser passer Yalentine.

Dans ce moment, elle se pencha à l'oreille de Georges :

— J'ai deux mots à vous dire.

— Messieurs, à vous dans l'instant.

Et les amis de Blancastel sortirent pour aller attendre dans la cour.

Yalentine dit rapidement au marquis :

m LES MARTYRS INCONNUS.

— Avant de nous rendre à Longchamps, il est indispensable que nous passions chez M. Durosoy.

— Encore M. Durosoy ! encore!

— Oui.

— C'est impossible !

— Il le faut.

— Mes minutes sont comptées; demain, il sera bien temps...

— Demain, il sera trop tard. Courons d'abord chez lui.

— Encore une fois !... Valentine, je tiens douze cents louis de paris.

— Et lui tient votre considération, votre honneur dans ses mains. Puisqu'il faut vous le dire, votre château de Blancastel...

Des voix impatientes appelèrent du dehors :

— Georges ! Georges !

— Je suis à vous messieurs, je suis à vous, me voici ! Et, se tournant vers Valentine :

— ■ Venez !

Pour toute réponse, Valentine dénoua les brides de son chapeau.

— Quoi? que faites vous? Mais venez!

— Je reste !

— Mais, Valentine, songez !...

Valentine ôta nerveusement son chapeau, qu'elle lança avec colère sur le divan.

— C'est résolu, je reste, vous dis-je!

— Eh bien, adieu, alors!

— Adieu!

Georges sortit, et Valentine tomba, troublée, indignée, émue et désolée, dans un fauteuil.

LES MARTYRS INC0KK1ÎS. bl

— Décidément, dit-elle baignée dans la douleur et les larmes, le calme est pour lui la vie impossible! Non! jamais les paisibles joies du foyer, les sensations de l'existence intérieure qu'il rêvait tantôt près de moi, à cette même place, n'éteindront la dévorante, l'implacable ardeur de son âme de feu. Les émotions violentes, les plaisirs succédant sans fin aux plaisirs, voilà ce qu'il faut pour la remplir, et c'est avec de l'or, toujours de l'or, qu'on achète ces plaisirs et ces émotions! Trouverat il cet or dans les restes confus d'une fortune tarie, dont les dernières gouttes s'en vont par ses deux mains ouvertes? La misère plane déjà sur lui, elle va le saisir. La misère! la misère! légère pour moi, elle sera un manteau de plomb pour lui. En m'épousant, — ah ! je le vois, je le comprends maintenant, — Georges va écraser son existence du fardeau de la mienne, car je ne puis rien pour son bonheur, rien par mes conseils, rien par ma fortune. Oh! pour une femme, c'est la plus intolérable des souffrances de ne pouvoir rien faire pour l'homme qu'elle aime et qui, par mille belles qualités du cœur, est digne dêtre aimé! — Que me voulez-vous? demanda Valentine au domestique, dont la présence vint l'interrompre au milieu de ses poignantes lamentations.

— Une jeune dame, qui attend dans le premier salon, demande à madame si elle veut bien la recevoir.

— Faites entrer!

Le domestique sortit.

— C'est le ciel qui m'envoie peut-être une heureuse diversion, se dit Valentine en quittant son fauteuil.

Elle et une dame qu'elle n'avait jamais vue se trouvèrent en présence. La jeune dame s'assit sur un sii^ne de

Valentine, et elle parla ainsi, après avoir lutté pendant quelques secondes avec un embarras visible :

— Je dois, madame, vous remercier d'abord de la bonté toute particulière que vous avez d'admettre chez vous une personne qui vous est probablement inconnue.

— Le but de votre visite, madame, en justifiera sans doute l'apparente étrange té.

— Je me nomme Hélène Overmann.

Valentine eut un léger mouvement, qu'elle réprima.

— Je connais ce nom, et M. de Blancastel bien souvent...

— C'est de lui, de vous et de moi, madame, qu'il sera uniquement question dans notre entretien, si vous m'autorisez...

— Parlez, madame.

— Je vais parler avec franchise, avec une franchise bien cruelle, bien cruelle peut-être pour vous, peut-être pour moi; mais, si vous daignez m'entendre jusqu'au bout, vous reconnaîtrez qu'elle a son excuse dans la noblesse que je prête à vos sentiments et dans celle que vous accorderez peut-èlre aux miens.

— Que vais-je donc apprendre? pensa Valentine fort peu rassurée par ce début.

Hélène Overmann reprit haleine et continua :

— J'ai été aimée, il y a quelques années, de M. Georges de Blancastel.

— Vous, madame?

Valentine s'était levée à demi.

— Beaucoup aimée;

— Madame, cette confidence. . .

— La résolution courageuse que j'ai prise en venant

ici m'oblige à vous avouer que je l'ai beaucoup aimé aussi.

A travers un sourire triste, Valentine abandonna celte réponse :

— L'aveu est complet maintenant.

— - Pas encore, madame.

— Pourtant...

— J'allais l'épouser, il y a huit ans environ.

— Ah !... j'ignorais...

— Mon père voyait ce mariage avec bonheur, moins parce que la position de fortune de M. de Blancastel était grande alors que pour avoir un gendre qui apportât dans notre famille le titre de marquis. Au moment de se conclure, ce mariage fut brusquement renversé par un incident aussi futile qu'orgueilleux. Ma mère voulait qu'il fût célébré à Bruxelles, la mère de M. de Blancastel qu'il fût célébré à Paris. Les paroles s'aigrirent. Cette difficulté devint d'abord un obstacle, enfin une impossibililé. Tout fut rompu entre les deux familles. Je pleurai beaucoup, mais j'avais seize ans; on crut me consoler en me mariant bien vite à l'un de mes riches cousins ; et cela vous explique, madame, comment je porte encore, quoique veuve, le nom de mon père. M. de Blancastel, désespéré, dit-on, alla rejoindre son régiment en Afrique.

— C'est ce premier amour, pensa Valentine, dont il n'a jamais voulu m'affliger.

Hélène reprit :

— : Quelques mois après mon mariage, je devins veuve. Il me fut permis alors de me souvenir. Je me souvins, et c'est avec une satisfaction qui n:a rien coûté à mes devoirs que j'ai appris récemment, de la bouche de mon

frère, que M. de Blancastel devait venir passer quelques jours chez nous. Je l'ai revu...

— Pourquoi vous arrêtez-vous, madame?

— Il me semble que vous souffrez, répondit Hélène.

— Vous avez revu, disiez-vous, M. de Blancastel?

— Ces jours derniers.

— Au château du Bois-le-Duc?

— Oui, madame. Je ne vous dirai point qu'en revoyant II. de Blancastel, j'ai retrouvé les émotions des premières années; mais lui non plus n'aura sans doute pas retrouvé dans la veuve Overmann ses premières illusions. Cependant notre mariage fut convenu.

Cette fois, Valentine se leva entièrement. La surprise dépassait sa résignation.

— Votre mariage?... ces jours derniers?...

— Oui, madame.

— Mais ces jours derniers?... J'ai besoin que vous répétiez...

— Ces jours derniers, madame.

Valentine se rassit, et, reprenant son calme affecté :

— Pardon, madame, pour vous avoir interrompue.

— Je vous avouerai, madame, reprit Hélène, que la pensée de partager ma fortune avec un homme dont l'avenir peut être si brillant, à la condition qu'aucune des nécessités serviles de la vie ordinaire ne l'entravera, une fortune qui s'élève aujourd'hui à plus de trente millions, a été la principale cause de mon consentement à ce mariage renoué par mon frère.

— Poursuivez, je vous prie, dit Valentine s'établissant de plus en plus dans sa résolution d'entendre jusqu'au bout, sans mourir, cette révélation, que devait

clore l'une des deux femmes par un acte aussi haut, aussi déchirant que le plus beau martyre dans l'histoire des grands dévouements chrétiens.

— Ce mariage allait se conclure, continua Hélène, quand mon frère a su, par des informations prises à Paris, que M. de Blancastel... que M. de Blancastel... n'était pas... aussi libre qu'il l'eût désiré. Sans me consulter, il lui a aussitôt écrit qu'il lui rendait sa parole. J'aurais partagé l'opinion de mon frère, j'aurais approuvé la vivacité de son refus, si je n'avais pensé qu'il était tout à fait inadmissible que M. de Blancastel, si loyal dans toutes ses actions, eût permis qu'on entamât avec lui la plus délicate des négociations, un mariage, s'il était réellement aussi engagé qu'on l'a écrit à mon frère. Peut-être cependant me suis-je trompée...

Les paroles d'Hélène, à mesure que l'entretien avançait, se faisaient plus lentes et plus rampantes; on eût affirmé qu'elles tendaient vers un point au-dessous duquel se creusait un gouffre inévitable. Il fallait arriver à ce point et tomber; c'était imminent, c'était infaillible; on conçoit que son cœur se contractât et que sa voix devînt hésitante.

— Poursuivez, répéta Valentine, poursuivez, madame.

— - J'ai voulu m'assurer par moi-même, continua Hélène, si véritablement mon frère avait raison, si véritablement M. de Blancastel, ainsi que je viens de vous le dire, était aussi engagé... Je suis venue à Paris avec cette intention, et fermement soutenue par la pensée qu'une femme que M. de Blancastel a distinguée serait digne de m'entendre, et que le meilleur intermédiaire entre elle et moi serait la loyauté.

Ce fut avec la même noblesse de sentiments et de paroles que Yalentine répondit :

— Elle est assise entre vous et moi, madame, depuis que vous êtes entrée. Parlez donc, madame.

Hélène parla.

— S'il ne restait plus de votre longue intimité avec M. de Blancastel, dit-elle, qu'un lien d'habitude; si, comme cela arrive bien souvent dans une foule d'unions, vous soupiriez l'un et l'autre, sans oser vous le dire, après votre liberté, j'attends, madame, que vous me le disiez avec franchise.

— Achevez, madame.

— Si, au contraire, acheva Hélène, votre attachement pour lui est encore comme aux premiers jours; si vous avez pour lui la même tendresse; si enfin, madame, vous l'aimez, parlez, dites-le-moi loyalement, je me retire en silence : le refus de mon frère sera respecté.

Hélène se leva non-seulement pour faire mieux comprendre à Yalentine qu'une réponse de sa part, qu'un mot allait finir ses doutes, mettre un terme à une entrevue qui n'avait pas eu peut-être sa pareille dans les annales du monde officiel, mais encore qu'elle se donnait la douleur de penser, de supposer avec une presque certitude qu'elle, Yalentine, allait lui accuser la perpétuité de son amour pour Georges de Blancastel.

Yalentine retint Hélène.

— Restez, madame.

Hélène fut surprise; elle n'osait croire...

— Madame..., balbutia Yalentine, madame... Trois fois elle commença sa phrase.

— Mon émotion comprend la vôtre, lui dit Hélène.

— Oui, madame, reprit avec effort Valentine, oui... je l'avoue... j'ai beaucoup aimé... autrefois... autrefois II. de Blancastel. Et cette liaison... cette liaison, formée loin de la France, à un moment de ma vie où elle me servit de protection contre l'isolement, nous semblait à l'un et à l'autre devoir durer autant que nous-mêmes ; ce n'est pas ma faute s'il n'en a pas été ainsi. Le caractère de M. de Blancastel, bon, irréprochable, tant que le devoir l'a contenu dans les conditions rigoureuses de la profession militaire, s'est tout à coup transformé... altéré... dès qu'il a été en contact avec les habitudes de la vie parisienne. Avec les moyens de mener une existence indépendante, M. de Blancastel en a pris tous les caprices; alors, ses entraînements trop exclusifs pour des plaisirs que je n'approuvais pas... son horreur pour des conseils que je me suis permis quelquefois de lui donner... l'ont détaché... éloigné... peu à peu de moi... J'ai fait entendre des reproches... des plaintes... je suis devenue importune... mon abandon s'en est suivi. J'ai pleuré... puis je me suis résignée... puis je n'ai plus aimé que dans le souvenir; et enfin... enfin, de la femme bien éprise... bien dévouée... il n'est plus resté que l'amie.

— Que l'amie? demanda Hélène, le regard plongé dans les yeux de Valentine.

— Que l'amie, répéta celle-ci laissant tomber la voix.

— Ainsi, demanda encore Hélène sans faire dévier son regard, ce regard qui interrogeait l'âme de son interlocutrice; ainsi vous verriez sans désespoir, sans douleur, une rupture devenue si facile?

— Sans douleur, sans désespoir, madame.

— Et sans regrets?

Ci LES MARTYRS INCONNUS.

Se contraignant de plus en plus, Valentine répondit :

— Sans regrets... pourvu qu'il fût heureux.

— Il sera heureux, madame! s'écria Hélène avec passion, convaincue qu'elle avait recueilli la vérité des lèvres de Valentine; oui, il sera heureux ! car maintenant je puis vous le dire, — vous m'en avez donné le droit, — lorsque j'ai revu à Bois-le-Duc, M. de Blancastel, j'ai senti renaître en mon cœur des sentiments que je croyais éteints, que je croyais morts; ils n'étaient qu'endormis! Oh! oui, il sera heureux ! Car, si son nom le fait l'égal des plus grands noms, ma fortune le mettra au-dessus des plus grandes fortunes; et, avec mes immenses revenus, il pourra... Mais vous pâlissez, vous souffrez, vous pleurez! Ah! ci n'est pas bien, madame, vous m'avez trompée. Vous l'aimez encore !

— Je me suis trahie, dit, dans le creux de sa pensée, Valentine.

Et, reprenant son énergique hypocrisie, comme une épée qui lui serait tombée un instant des mains, elle dit à Hélène :

— Non ! je ne vous ai pas trompée... Mais l'habitude des années écoulées sous le même toit... mais le cri de la jalousie... même quand on n'aime plus... le regret sans doute aussi de ne pouvoir plus aimer comme vous aimez, madame... voilà la seule... l'unique cause de mes larmes. Oh! croyez-moi bien, je ne l'aime plus !

Hélène ne se laissa pas entraîner.

— Je ne vous crois pas, madame; oh! non, je ne vous crois pas ! Et je remercie le ciel de m'avoir montré à temps l'erreur où j'allais tomber; car vous ne savez pas, madame, le malheur qui en fût résulté pour ma vie, si, après avoir été confiante dans vos paroles, j'avais décou-

vert plus tard, quand j'aurais été mariée, que vous aimiez encore M. de Blancastel. Il se fût élevé des pensées, des résolutions folles, désespérées, dans mon âme froissée... Valentine, persistant dans l'opinion qu'elle voulait à tout prix enfoncer dans l'esprit d'Hélène, répliqua :

— Oh! madame, madame, croyez-moi!

— Je crois vos larmes. Je viens de vous dire, dans une minute d'oubli, l'étendue de mon amour pour lui; à cet amour mesurez les peines, les supplices de la jalousie, si vous l'eussiez allumée en venant me reprendre un bien que je croyais avoir légitimement acquis sur votre indifférence. La femme qui a osé venir chez vous, qui a osé affronter un entretien comme celui que nous venons d'avoir, n'aime pas à demi. Ah! oui, mieux vaut cent fois la douleur que vous me faites, en nf obligeant à revenir sur l'espoir que j'avais conçu d'abord, que la grande douleur que j'eusse ressentie en apprenant que vous n'aviez pas cessé d'aimer celui que je veux aimer seule ou ne plus revoir jamais!

— Vous vous êtes méprise, redit Valentine, qui avait rentré ses larmes au fond de ses yeux et les retenait par la puissance de sa volonté, vous vous êtes méprise sur la cause de ces larmes.

Le parti d'Hélène Overmann était pris, elle se leva pour s'en aller.

— Je ne le verrai plus. Adieu, madame! Valentine la retint.

— Mais, encore une fois, je vous proteste, je vous assure que vous vous êtes méprise.

— Non! oh! non, madame!

Hélène fit un mouvement encore plus prononcé pou r sortir.

Elle marchait résolument vers la porte ; un domestique annonça :

— M. le vicomte de Fabry !

— Qu'il entre ! mais qu'il entre ! dit avec empressement Valentine, don! la voix, le visage, L'allure et l'expression de tous les traits accusèrent un changement si brusque dans toute l'organisation, un changement si complet, qu'elle n'avait plus rien de la personne qui, il y avait à peine quelques instants, avait tremblé, pâli, souffert, pleuré et traversé les zones les plus tourmentées de la douleur.

Le vicomte de Fabry entra : il parut frappé du changement survenu dans Valentine ; mais, sans faire semblant de le remarquer, il dit avec une légèreté des plus naturelles :

— Le beau temps, madame, m'a inspiré l'idée devenir vous proposer une promenade au Bois.

— Et vous avez été fort bien inspiré, cher monsieur de Fabry, répondit Valentine, dont les paroles vibrèrent au courant d'une joie excessive. Je vous présente madame Hélène Overmann.

Fabry salua.

— La sœur de mon excellent ami Léopold, mon camarade à Saumur?... Madame...

En rendant le salut à Fabry, Hélène remarqua que le vicomte était un fort galant cavalier, et qu'il était accueilli avec une faveur bien particulière.

— Je suis donc assez heureux, madame, reprit Fabry, pour que vous acceptiez une place dans ma calèche?

— Je mets mon chapeau, cher monsieur de Fabry, et suis toute à vous.

LES MARTYRS ISCONHUS. C7

— Admirable ! pensa Fabry.

Et il pouvait le penser sans fatuité sur de telles avances et après les conditions qu'il avait posées dans sa visite du matin à Yalentine, quand il lui avait dit d'une manière indirecte et sous forme allégorique : « Si vous acceptez de faire une promenade au Bois avec moi, vous acceptez d'être ma maîtresse. »

Hélène, de son côté, s'arrêtait sur une pensée qui se formulait ainsi : « Puisque c'est ainsi, c'est alors autre cbose. »

— Nous aurons, reprit Fabry, une délicieuse fin du jour... assez de clarté encore pour voir les magnifiques embellissements du Bois. Nous parcourrons les nouvelles allées.

Hélène observait toujours; une révolution totale s'opérait dans son esprit. Comment cela n'eût-il pas été, à voir ce qu'elle voyait, à entendre ce qu'elle entendait?

— Oui, dit Yalentine au vicomte, vous me ferez voir tout cela.

— Avec bonheur, madame ! La saison est déjà trop froide pour qu'il y ait foule de promeneurs.

— Eh ! tant mieux, monsieur de Fabry, tant mieux !

— Comme je m'étais trompée! se disait Hélène; tout va très-bien ! Cette jeune femme n'aime plus M. de Blancastel; mais, en revanche, elle aime beaucoup M. de Fabry. Je nen demandais pas tant, oh! non!

— Je vous préviens môme, ajouta l'heureux Fabry en aidant Yalentine à placer son chapeau, qu'aux yeux de quelques cavaliers indiscrets, nous aurons tout à fait l'air de deux amants qui cherchent, loin de la Chaussée-d'Antin, l'ombre et la solitude.

Valentine, clans un jeune et charmant éclat de rire:

— Eh bien, nous laisserons dire les indiscrets.

— Nous les laisserons dire, madame.

■ — Mais vraiment, cher monsieur de Fabry, il faut que vous ayez lu dans ma pensée pour avoir conçu le délicieux projet de venir me prendre.

-=- Je m'appliquerai à ce qu'il en soit toujours ainsi, madame. — Allons! c'est fait, ajouta-t-il mentalement.

11 aurait pu même ajouter : a Je ne croyais pas que cela eût été si facile. »

Quant à Hélène, elle se dit avec autant de joie et non moins de conviction :

— Je pars tout à fait rassurée.

S'adressant à Valentine :

— Madame, il ne me reste plus qu'à vous prier une dernière fois d'excuser l'importunité de ma visite.

En prenant fraternellement les deux mains d'Hélène, Valentine lui dit, les yeux étincelants d'une joie étrange et qui ne ressemblait pas à celle d'Hélène:

— Je pense toujours, madame, qu'elle aura répondu à l'espoir que vous aviez en venant chez moi.

— Complètement, madame, complètement! Adieu madame.

— Adieu, madame, dit Valentine.

Hélène sortit, ivre du bonheur de sa victoire.

Immédiatement après le déport d'Hélène, Valentine sonna; elle dit d'un ton grave et des plus sérieux au domestique qui accourut:

— Faites avancer la voilure de M. de Fabry. Le domestique obéit.

Valentine se tourna aussitôt du côté de M. de Fabrv,

et, lui montrant la porte restée ouverte derrière le domestique, elle lui dit :

— J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur.

Après quelques secondes (Tâtonnement, d'un étonnement formidable, et qui, pour ainsi dire, n'était pas de ce monde, Fabry murmura entre ses lèvres:

— La comédie est des mieux jouées ; mais c'est le dénoûuient qui fait le succès. Nous verrons.

Il salua et sortit.

Seule, Valentine jeta tout à fait le masque étouffant qu'elle avait collé à son visage et à son cœur pendant l'horrible quart d'heure qu'elle venait de traverser.

— Et maintenant, dit-elle en prenant une plume qu'elle fit courir comme un éclair sur une feuille de papier; maintenant, deux mots à Georges et cent lieues avant demain entre lui et moi. Il épousera Hélène Overmann; il sera riche, il sera heureux.

Trois mois après ces événements, le colonel Chabert entrait dans le même hôtel où nous l'avons déjà aperçu, c'est-à-dire chez son ami Georges de Blancastel, mais non pas dans le même appartement. Gabriel, Tex-zouave, l'introduisit dans celui de Valentine, placé à l'étage supérieur. Une douce chaleur rayonnait du fond de la cheminée à travers les losanges en cuivre doré d'un garde-feu Louis XV; appartement élégant, mais bien loin d'égaler la

somptuosité de celui qu'occupait le marquis Georges de Blancastel. A demi ouvert, un paravent chinois cachait la moitié de cette riche cheminée, destinée à jouer un rôle important dans cette seconde partie de notre histoire.

— Tu n'as donc pas suivi le capitaine? demanda le colonel à l'ancien soldat d'Afrique.

— Non, mon colonel; je l'aime bien, vous savez, mais il m'a laissé le choix de le suivre ou de rester ici. Je suis resté ici. Madame est si bonne ! Son père, le brave lieutenant Bernard, m'a si souvent donné là-bas des rafraîchissements dans le désert... du tabac et de l'absinthe! Et puis j'ai vu que ça faisait plaisir au capitaine que je demeurasse à l'ancien quartier général. Mais voilà bien trois mois, mon colonel, que vous vous amusez à passer des lapins par les armes.

— Oui, mon ami, voilà juste trois mois aujourd'hui que j'ai quitté Paris.

Et le colonel promenait avec un étonnement curieux et inquiet ses regards autour de lui; il aurait voulu que ces meubles lui expliquassent un changement d'existence impossible à se faire dire, sans une grave indiscrétion, par un serviteur.

— C'est précisément, mon colonel, ce que madame disait encore hier au soir, i Le colonel, qu'elle disait, se plaît beaucoup cette année-ci à la chasse. Il nous oublie.»

— Comment va-t-elle, madame?

— Tantôt je répondrais très-bien! tantôt rien du tout; car elle s'enferme dans sa chambre, et on ne la revoit pas de deux ou trois jours.

Avec une indifférence affectée, le colonel demanda de son ton le plus léger :

— Et qui reçoit-elle maintenant ?

— Oh! mon Dieu, tous ceux qu'elle voyait avant le mariage du capitaine.

— Tous?

— Ma foi, autant dire, mon colonel.

Le colonel, en regardant un paysage auquel il semblait donner toute son attention :

— Qui encore ?

— M. Duportail, d'abord.

— Oh! lui..., pensa le colonel Chabert,il est comme les Américains : il reconnaît tous les gouvernements, pourvu qu'ils aient vingt- quatre heures d'existence.

— Elle reçoit encore. . .

Gabriel s'arrêta pour dire :

— Justement, voici M. Duportail qui vient, selon son habitude, lire les journaux de madame.

En effet, Duportail entrait en demandant à Gabriel : ■ — Les journaux sont-ils venus?

— Monsieur Duportail, il en est arrivé quatorze sans compter les petits,

— Donne-moi d'abord les petits; ce sont les plus amusants. Ah ! je vais donc m'en donner! — Tiens! Chabert!

— Qui attend que tu daignes le remarquer.

— J'aurais dû deviner que tu étais à Paris.

— Pourquoi cela?

— Parce que la chasse est fermée depuis quarante-huit heures. As-tu lu le Moniteur? Sais-tu la grande nouvelle?

— Ah! fais-moi grâce, Duportail^ de toutes les nouvelles politiques, et dis-moi tout de suite, puisque son domestique n'est plus là, si Georges m'en a beaucoup voulu de ce que j'ai refusé de servir de témoin à cette fa-

72 LES MARTYRS INCOHHtJS.

meuse union, qui nous a tant surpris, quand nous nous

attendions à un tout autre mariage?

Duporlail ouvrit un journal et lut tout haut :

« Nouvelles étrangères. — Vingt-troisième révolution

au Mexique depuis le mois de novembre dernier. » Chabert arracha le journal des mains deDuportail.

— Je te demande si Georges, qui m'a écrit dans le Berry, où je fus forcé de me rendre le jour même, tu le sais bien, de sa déplorable course à Longchamps, m'en a beaucoup voulu de ce que...

— Non... il ne t'en a pas voulu; il a trouvé, je crois, cela fort naturel.

— Tant mieux ! Comme il ne m'a plus écrit, je craignais...

Duportail ouvrit un autre journal et le déplova devant lui.

— Je craignais... Soyons juste, un mariage comme celui qu'il a fait jette si brusquement un homme hors de voie... Il doit nager dans la prospérité?

Voyant que Duportail ne l'écoutait pas, le colonel, en lui enlevant le journal, répéta de sa voix du désert :

— Il doit nager dans la prospérité?

— Oui, il nage, il fait la coupe dans la prospérité, répliqua Duportail, qui étala devant lui un troisième journal.

— Voyons, Duportail, est-il vrai, comme on le disait hier au cercle, qu'après leur mariage, qui aurait été célébré à Bruxelles, les nouveaux mariés soient revenus immédiatement à Paris, où ils habiteront le magnifique hôtel Beauménil, acheté par eux onze cent mille francs?

Duportail se mit à lire tout haut :

« Saint-Domingue. — L'empereur Soulouque vient de faire couper la tèle à son pédicure, parce que celui-ci n'aurait pas répondu poliment à une invitation à dîner qu'il lui aurait adressée.

Chabert, impatienté, fit voler le journal au loin.

— Est-il vrai?

Sans sortir de son calme angélique :

— Oui, cela est vrai, dit Duportail; ils habitent un hôtel magnifique, ducal, royal, avec jardin anglais, jardin français, parc, serre, faisanderie, écuries de marbre, où Georges a déjà installé quarante chevaux. Es-tu content du logement?

— Après tout, dit Chabert. quand on épouse une fortune de plus de trente millions... Ahçà! et comment va-t-on de ce côté-ci delà séparation?

Duportail s'était déjà penché sur la table pour chercher un nouveau journal; d'un accent distrait, il balbutia :

— Assez bien, je crois, assez bien! Mais je te dirai qu'au fond cela m'est parfaitement indifférent. Du temps de Georges, je venais chaque matin lire ici les journaux; je continue à trouver ici tous les journaux : pourquoi me meltrais-je en peine de savoir le nom de celui qui pave les quittances d'abonnement?

— Évidemment, ajouta Chabert, celui qui les paye, c'est celui qui vient le plus fréquemment.

« République dominico.ine, continua Duportail lisant à haute voix. — La grande armée dominicaine, composée de dix-sept hommes, a fait défection. Un des chefs s'est vendu à l'ennemi pour quinze cents francs et une barrique de rhum. »

Une troisième ou une quatrième fois, le journal s'envola des mains de Duportail.

— N'est-ce pas, Duportail?

— Mais nous venons tous très-fréquemment ici, à commencer par Adrianoff, par Fabry, répondit Duportail sans sortir de son calme.

— Fabry ! s'écria Chabert, Fabry, dis-tu?

— Mais ce n'est presque plus un mystère pour personne, mon adorable colonel!

— Fabry !

— Ali! tu ignores dune tout, mon pauvre Chabert? Tu ignores que, le jour où Georges perdit ces vingt-quatre mille francs aux dernières courses de Longchamps, ce jour-là, il apprit, au retour, que Yalentine était partie?

— Partie?

— Oui, partie après avoir écrit à Georges qu'elle lui laissait le droit de disposer de sa liberté, comme elle, de son côté, reprenait le droit de disposer de la sienne.

— Ça parait impossible.

— Voilà pourquoi cela est arrivé.

— Et partie avec Fabry?

— Non... non... Mais, vingt-quatre heures après, Fabry disparaissait aussi. Leur absence fut de deux mois.

— C'est sans doute pendant ces deux mois que Georges épousait à Bruxelles mademoiselle Overmann?

— Parfaitement! Mais que je t'achève vite, puisqu'il faut que je t'apprenne tout. Quand Yalentine reparut, le beau Fabry ne tarda pas non plus à reparaître. Vastu maintenant me laisser lire tranquillement mes journaux?

— Comme tout finit dais ce monde!

LES MARTYRS INCOWNUS. 75

— Voyons, est-ce que cela t'affecte vraiment à ce point, d'apprendre que c'est Fabry qui paye les quittances d'abonnement aux journaux que voilà? Qu'est-ce que cela te fait?

— Qu'est-ce que cela me fait? Mais je m'intéresse beaucoup à cette jeune femme dont nous aimions tant le père, ce brave officier d'artillerie mort à mes côtés.

— Comme je ne suis pas mort à ses côtés, dit Duportail en cherchant au bout de la table un autre journal, mais comiquement empêché dans ce mouvement par Chabert. Tiens, veux-tu lire un nouveau journal, le Constitutionnel?

— Ton égoïsme m'indigne I

— Bah! ne veux-tu pas que je pleure amèrement sur le sort d'une Ariane abandonnée, qui occupe cet appartement dans l'un des pins élégants hôtels de la rue Blanche, et qui promène son désespoir dans l'île de Naxos, traînée par deux chevaux anglais?

Chabert soupira; sa rude loyauté n'était pas à l'aise dans cette morale élastique de Duportail. Heureusement pour celui-ci, sur le point de s'attirer quelque remarque sanglante de son peu endurant interlocuteur, austère comme Bavard sur plus d'un point, l'excellent Adrianoff fit entendre sa franche et bonne voix dans L'antichambre;

— Si vous voulez attendre madame en compagnie de ces messieurs, lui disait Gabriel.

— Quels messieurs?... Ah! c'est vous* Duportail! Vous ici, colonel? Que je vous embrasse et que je vous remercie, mon cher Chabert, de l'excellent gibier que vous m'avez envoyé du Berry.

— Charmé qu'il vous ait plu, Adrianoff.

— Si mes propriétés n'étaient pas si éloignées, je vous aurais fait expédier un ours blanc en reconnaissance de vos perdrix rouges.

— Et ce fameux bal d'enfants, aimable Paisse, a-t-il eu lieu?

— S'il a eu lieu ! dit Duportail; tout Paris en parle encore, quoiqu'il ait déjà deux mois de date. Pour gagner la prime promise, figure-toi, Chabert, qu'il s'est présenté des enfants depuis l'âge de deux ans jusqu'à trente-cinq.

— Plaisanterie à part, avez-vous trouvé votre héritier, Âdrianoff?

— Je l'ai trouvé.

— Et comme vous le vouliez?

— Mieux que je ne l'espérais. Il est venu à mon bal accompagné de son frère, tous deux pittoresquement costumés en bergers tyroliens.

— Bon ! je vois d'ici votre embarras. Vous cherchiez un enfant, et il s'en est présenté deux.

— Erreur', ce jeune frère était laid, chétif, grossier, grande bouche, teint blafard et cheveux rouges.

— Tuons-le tout de suite ; mais l'autre?

— Ah ! l'autre ! un enfant charmant, brun comme un Espagnol, résolu comme un démon; dans ses yeux, tous les signes de l'intelligence et du commandement.

— Le fils sans doute de quelque prince qui veut garder l'anonyme ?

— Du tout! le fils d'un fermier ou de quelque chose d'approchant. Ce qui m'a ravi le plus en lui, ce sont ses réponses pleines de cœur quand je lui ai demandé s'il voudrait venir avec moi bien loin, bien loin de son pays!

Il m'a répondu sur-le-champ : « Pourvu que vous me donniez un beau cheval et un grand sabre pour me défendre contre ceux qui tenteraient de me l'enlever. — Mais votre papa et votre maman, les quitteriez-vous sans regret? » Il a gardé un instant le silence; il réfléchissait sous ses longues paupières... Puis il m'a dit en laissant tomber une larme sur mes mains : « Ils ne m'aiment pas; pourquoi craindrais-je de les quitter? »

— Brave enfant ! dit Chabert.

Et Duportail :

— Bien digne d'être habillé en Turc.

— Tais-toi, Duportail! Et vous avez fait aussitôt votre proposition au père?

— Je l'ai fait venir chez moi et je lui ai demandé s'il voulait me confier son fils.

— Et il a refusé?

— Pas le moins du monde ! Il s'est informé seulement si c'était pour quelque temps ou pour toujours. Je lui ai répondu : « Pour toujours. — Alors on peut s'entendre, » m'a-t-il dit.

— Cœur simple, homme de la nature!

— Il ne s'est fait à lui-même qu'une seule objection, qu'il a eu bientôt levée. Il craignait que sa femme, la mère de l'enfant, n'opposât quelques entraves au marché. « Mais, s'est-il écrié au bout de deux minutes de réflexion, il se perd tous les jours tant d'enfants dans Paris!... Un de plus, un de moins, l'enfant se sera perdu ! »

— Très-bien ! fit Chabert ; et le marché s'est trouvé conclu ?

— Pas encore ; il fallait arrêter la somme que je lui donnerais.

— C'est trop juste. Il vous a demandé ?. . .

— Vingt mille francs comptant !

— Pas d'autres conditions?

— Non ! Ah ! si, il a voulu être payé en or espagnol.

— Quel gredin ! Mais continuez.

— C'est fini. Par une nuit bien sombre, il va trois jours, l'enfant, enveloppé d'un manteau, a été remis à mon intendant Michaïloff, qui l'attendait à l'embarcadère du Nord. Ils sont montés ensemble dans un wagon, et la vapeur les a emportés. Maintenant, mon futur héritier est en Allemagne, sur la route de Pmssie. Dans quinze jours, il sera à Smolensk, installé dans mes propriétés, entouré de professeurs, obéi et servi par mille à douze cents esclaves.

— En voilà un. dit Chabert, qui pourra se vanter d'être né sous une heureuse étoile.

— Sous l'étoile Adrianoff ï ajouta Duportail.

— J'attends d'un instant à l'autre, reprit Adrianoff, une lettre de mon intendant Michaïloff, à qui j'ai ordonné de în'écrire, pour m' apprendre, de Cologne ou de Berlin, comment l'enfant aura supporté les premières fatigues du voyage.

Cette conversation des trois amis réunis dans l'appartement de Yalentine fut traversée par la voix de Gabriel, qui, en ouvrant la porte du salon, dit à deux, commissionnaires :

— Au reste, voyez vous-mêmes. Comment voulez-vous qu'un objet comme celui que vous apportez puisse tenir dans cette pièce, déjà tout encombrée de meubles? — Pardon, messieurs, ajouta Gabriel ; c'est M. de Fabry qui

envoie à madame, pour sa fête, un piano grand comme une maison.

— La fête de Valentine? dit Chabert avec réflexion. Gabriel, continuant de s'adresser aux commissionnaires :

— Vous êtes bien convaincus maintenant que ce piano est trois fois trop grand pour être placé ici. Nous allons le monter dans les appartements du troisième, et madame le mettra ensuite où il lui plaira.

Suivi des deux commissionnaires, qui se disposèrent à porter le piano ailleurs, Gabriel disparut. Cbabert reprit :

— La fête de madame! a dit Gabriel ; avez- vous entente] îdu, Adrianoiï?

— Diable, oui! me voilà pris. Aussi ce calendrier russe, qui est de douze jours en retard sur le vôtre ! . . . Je laisse passer toutes les fêtes quand je suisà Paris.

— Ne disons pas de mal de ce calendrier, ajouta Dup oit ail.

— Voyons, releva Cbabert, ce n'en est pas moins aujourd'hui, messieurs, la Saint-Valentin, par conséquent la fête de la maîtresse de la maison. Notre devoir...

Il prit son cbapeau pour sortir.

— Il ne sera pas dit que je ne lui aurai pas souhaité sa fête. Allons !

Duportail, après une grimace de contrariété :

— Bon ! me voilà obligé d'en faire autant !

11 mi1, la main sur son chapeau, tandis qu'Adrianoff, de son côté, exécutait le même mouvement, et ajoutait avec sa courtoisie plus franche :

— Mais quelles fleurs lui offrir?... Elles sont rares en ce moment. Une branche de roses...

— Opéra-comique! dit Duportail.

— Alors des camellias?

— Ah! non, par exemple...

— Je cours lui acheter un bracelet de perles. Il sonna. Gabriel parut, et il lui dit :

— Gabriel, nous reviendrons; mais ne dites pas à madame que nous sommes déjà venus.

— Tu entends?

— Oui, mon colonel.

Les trois amis de Valentine sortirent pour aller lui acheter son bouquet de fête.

Un instant seul, Gabriel se dit :

— Eh bien, ça me fait quelque chose, de les voir tous ici et de ne pas voir mon capitaine; came fait même beaucoup. Est-ce un rêve? Ce doit être un rêve; il me semble que, tous les soirs, en fermant les jalousies de cet appartement, je vois glisser hors du jardin, le long du mur extérieur, une ombre, et que cette ombre est celle... Mais ce n'est pas possible ! Si je ne couchais pas du côté de la rue, je passerais volontiers une nuit entière à m'assurer... Mais voici madame, chut!

— Je suis inquiète, Gabriel, fort inquiète! Je voulais partir sur-le-champ pour Neuilly...

— Oui, pour souhaiter la fête à votre charmant filleul, le petit Valentin ; car c'est aujourd'hui...

— Peut-être ne serais-je allée la lui souhaiter que demain; mais je reçois à l'instant une lettre...

— Une lettre desCamusot?

— Ils me disent, dans cette lettre, qu'ils ont quelque chose de pressant à me communiquer; de ne pas m'ef-

frayer. .. qu'il n'y a rien à craindre... Valen tin serait-il

malade?

— Pourquoi, madame, aller ainsi vous figurer?

— Ces gens-là s'expriment toujours d'une façon si obscure !

— Et avec une encre si blanche !

— Impossible de me rendre immédiatement à Neuilly.

— Si j'y allais, madame ?

— C'est à moi seule qu'ils veulent parler.

— Eh bien, madame, avec une voiture, en dix minutes, vous pouvez...

— C'est que j'attends quelqu'un. Mais faites toujours avancer un fiacre... Dès que cette personne sera venue... dès que je serai libre.. Oui, allez, Gabriel. — Georges, pensa Yalentine, les regards tantôt sur la pendule, tantôt vers la porte, me demande une entrevue. Que me veut-il? Pourquoi cette entrevue? Pouvais-je refuser? Mais le revoir! lui parler! me retrouver encore ici avec lui! Il a pins de courage que moi. Il me semble entendre... Ah! mon cœur bat trop fort ! Je sens que ma respiration s'arrête : je vais mourir... J'aurais dû refuser... Non, je n'aurai jamais la force...

Georges de Blancastel parut.

Lui et Yalentine demeurèrent quelques minutes sans se parler. Enfin Georges, après quelques difficultés mal domptées, dit :

— J'ai pensé que vous pourriez me dire... que vous seule pourriez me dire... ce que signifie ce billet que j'ai reçu d'un monsieur... (Il sortit de sa poche un portefeuille, y prit un billet et alla à la signature) — D'un

II. Roland, notaire, qui me prie de passer chez lui pour une affaire importante...

La contrainte de Valentine à répondre ne fut pas moins suffocante.

— Je ne connais pas ce notaire, et je ne devine pas pour quel motif il vous appelle chez lui. Ce billet n'indique rien?...

— Absolument rien. Voilà pourquoi, avant d'aller chez lui prendre connaissance d'une affaire... d'une affaire importante... Les affaires et moi, vous savez...

Au sourire pénible de Elancastel, le sourire embarrassant de Valentine répondit :

— Oui, je sais.

— Eh bien, avant d'aller chez ce notaire, j'ai cru indispensable... Vous avez eu si longtemps la direction. . l'embarras de mes intérêts... Ainsi, vous ne connaissez pas ce M. Roland?

— Non... je regrette...

— C'est moi qui dois regretter.. Adieu, madame, alors.

— Adieu, monsieur.

Tout paraissait fini entre Valentine et Georges, qui avait lait déjà plusieurs pas pour se retirer. Sans que sa volonté parût avoir contribué au mouvement de retour qu'il opéra brusquement, Georges se retrouva à la place qu'il avait quittée, et demanda :

— Ktes-vous heureuse, Valentine?

— Parfaitement heureuse.

Le ton de Valentine fut bref; celui de Georges d'une légèreté des plus fausses, quand, après avoir surmonté un sentiment visiblement des plus pénibles, il reprit :

— Eh bien, moi aussi, je suis heureux. J'ai largement

profité de cette liberté dont vous jugiez, avec raison, que nous avions besoin tous les deux, pour m'éloigner de Paris avec joie. J'ai voyagé, j'ai parcouru les magnifiques bords du Rhin ; j'ai visité Cologne, Mayence, vingt outres cités fameuses dont je ne savais pas même les noms. Et c'est merveilleux de voir comme le cœur se laisse prendre vite à d'autres séductions, lorsqu'il croyait ne pouvoir jamais aimer que les mômes choses. Il s'étonne lui-même de ces attachements si nouveaux. Les chemins de fer ont pour jamais rendu impossibles les douleurs immuables et les désespoirs éternels. — Avezvous voyagé, vous aussi?

— Oui, mais vers le Midi, tandis que vous alliez vers le Nord; et, sans chercher, comme vous, à satisfaire une curiosité que je n'avais pas, je me suis abandonnée à la vapeur; elle m'a emportée de Paris à Bordeaux, de Bordeaux à Nîmes, de Mines à Marseille, de Marseille à Lyon, et, de Lyon, elle m'a ramenée à Paris. Ce mouvement, celte rapidité, cette agitation, m'ont fait un bien infini. Je n'ai rien vu, j'ai voyagé comme certains oiseaux, — les yeux fermés; mais j'ai respiré pour tout le temps que j'avais vécu sans air à Paris, et, après avoir parcouru sept ou huit cents lieues, je me suis dit en rentrant dans Paris, en revoyant cet appartement, en retomhant après deux mois d'absence dans mon fauteuil : « Déjà ! déjà ! »

Georges eut, on le voit, la contre-partie exacte du tableau si heureux qu'il avait tracé de sa vie errante depuis sa séparation d'avec Valentine. Celait, de part et d'autre, la même sincérité navrante.

11 continua sur la modulation de frivolité qu'il avait affectée en commençant :

— Et aussitôt de retour à Paris, vous avez rouvert vos salons, m'a-t-on dit?

— Oui... je crois... Gabriel, qui m'a accompagnée dans mon voyage, Gabriel, qui a pensé pour moi... aura sans doute fait savoir à mes amis que j'étais de retour... On sera venu . .

— Cependant, vous n'aimiez pas beaucoup le monde; c'est uniquement pour moi que vous receviez autrefois.

— Les goûts changent... les circonstances les modifient.

— Je suis content, du reste, qu'il en soit ainsi; l'essenliel est que vous soyez heureuse.

— Je vous l'ai dit : très-heureuse 1

— Nous n'avons alors qu'à nous souhaiter réciproquement la continuation d'un pareil bonheur.

— Sans doute, ajouta Valentine.

Et Georges répéta :

— Sans doute.

Après une minute de recueillement accordée à ce contentement sans exemple, Georges, rentrant dans le sillon de cette conversation finie depuis longtemps, mais qu'il recommençait sans cesse, dit encore :

— Sans doute, nous sommes aussi contents l'un que l'autre... Seulement, le hasard d'une fortune mieux assise aujourd'hui me permet, à moi, de compter longtemps sur une existence aussi facile, aussi belle; tandis que d'autres, pour maintenir leur position à un niveau brillant, ne sauraient pouvoir justifier des mêmes moyens que moi. On a des ressources pour aller deux ans ainsi... quelquefois n'en a-t-on que pour aller à peine quelques mois. Le ciel de Paris est plein de ces météores énigma-

tiques. Je vous ai dit le secret de mon bonheur en vous disant que je le devais au hasard de ma fortune ; mais le secret...

— Le secret du mien... de mon bonheur?...

— Vous allez me répondre qu'il est aussi dans votre fortune, car tout ici est absolument comme au temps où une main qui aurait voulu être plus prodigue répandait l'or autour de vous. Je ne parle pas de ce beau mobilier.. . il vous a toujours appartenu... Mais ces valets... ces femmes de chambre... ce cocher... toute cette domesticité dispendieuse...

Valentine épanouit sa réponse au milieu d'un étonnement qui fut comme la rupture d'un vase dans lequel elle aurait été enfermée depuis trois mois.

— C'est vrai, dit-elle, tout est ici comme au temps...

— Oui... Valentine...

— Vous me le faites remarquer.

— Ah! je suis le premier qui...?

— Oui, c'est la première fois que j'y pense.

— La première fois ! Pourtant.. . je croyais que la continuation d'une vie satisfaite, brillante comme était... comme est encore la vôtre, ne pouvait guère se soutenir qu'à Laide d'une dépense... d'une dépense difficile à ignorer. Je crois donc, je pense qu'en interrogeant sincèrement votre existence...

Valentine répliqua sans audace, sans colère, toujours dans le brouillard de surprise répandu autour d'elle et dont elle ne se dégageait que peu à peu :

— Je l'interrogerai devant vous. Eu voici l'emploi fort simple de chaque jour. Je me lève, nies femmes m'habillent; je descends au salon, le piano est ouvert devant

86 LES MARTYRS IKCONNUS.

moi. Est-ce l'heure de sortir"? La voilure m' attend au perron ; elle me promène aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, où il plaît au cocher de me conduire; puis elle me ramène ici; ici, le domestique me prévient à six heures que le dîner est servi, et je me mets à table. La nuit vient; les bougies s'allument; on annonce mes amis; on cause, on discute, on fait du bruit autour de moi. A minuit, tout rentre dans l'obscurité et le silence, pour recommencer le lendemain avec la même fidélité monotone.

Pendant cette confession à demi-voix de son temps et de ses actions, Valentine sortait de ce sommeil de l'esprit où elle semblait avoir été si longtemps plongée; ses regards s'agrandissaient, sa parole avait la conscience de ses idées; enfin, de réalités en réalités acquises, elle parvint à celte explosion éclatante :

— Depuis mon retour, depuis un mois, j'ai donc vécu dans le sommeil ! Ah! vous venez de m'éveiller!

La joie de Georges fut à la hauteur de cette révélation.

— Mais, si c'était la vérité, ce que vous venez de me dire là, savez-vous ce que je penserais, malgré l'opinion du monde, sur vous, malgré mes doutes, malgré mes craintes, malgré...?

Gabriel annonça au même instant :

— M . de Fabry !

— Lui! dit Valentine, lui !

— Allons ! ce n'était pas la vérité, se dit de son côté M. de Blancastel. Devais-je en douter?

Fabry avait à peine salué Valentine, qu'il aperçut Georges de Blancastel.

— Ah! il est revenu, dit-il entre ses dents; très-bien! Vraiment, cher Georges, il faut vous prendre où l'on vous

trouve. Puisque je vous trouve ici, que je vous félicite doue ici sur le goût exquis, miraculeux de votre soirée d'hier.

— Votre indulgence... Parler ici de ma soirée!

— De l'indulgence? Vous ne méritez que des éloges. Quel choix dans vos invités ! quel ordre dans celte foule ! quelles toilettes ! quelle délicieuse musique '. quel magnifique hôtel surtout, celui qui réunit tous ces enchantements ! Vous savez sans doute, madame, que c'est l'ancien hôtel Beauménil. Georges l'a acheté. Bien des gens ont traité cela de folie ; il a laissé dire. Sous ses inspirations ingénieuses, l'hôtel est devenu un palais. Il a fait percer des galeries qu'il a entourées de la ceinture transparente d'une serre à l'italienne. On peut, en dansant, voir éclore aux lumières les fleurs fantastiques de la Chine et du Japon. Si bien que ses salons sont déjà les plus courus du faubourg Saint-Germain. Non! voire bal de la nuit dernière, Georges, a ravi les plus difficiles, et, connue tout le inonde, j'ai été ravi, moi qui suis assez difficile. Sans parler de l'honneur particulier que j'ai eu de faire danser une dame d'âge respectable portant sur elle des diamants pour un million; — votre belle -mère, je crois?

La rage avait amassé son écume sur les lèvres de Georges; il répondit pourtant avec une tranquillité hypocrite :

— Oui, ma belle-mère.

L'impitoyable Fabry, après s'être dit plusieurs fois à lui-même, et ceci signifiait de terribles menaces de vengeance : « Ah! il est revenu! » reprit tranquillement :

— Et, à ce sujet, j'ai entendu faire autour de moi,

pendant que je la faisais danser, ce mot... ce mot, dont je vous garantis l'exactitude et non l'esprit : a M. de Fabry fait danser les millions presque aussi légèrement que le gendre de madame. » — Enfin, Georges, votre soirée était superbe! je me croyais au bal d'un ambassadeur. Une critique, pourtant, mon cher Georges.

— Laquelle?

— Une bien grave critique : on ne vous a pas vu à votre fête. Vous n'êtes donc pas chez vous quand vous recevez?

Georges pouvait à peine se contenir devant cette persistance de Fabry à ne pas sortir d'un sujet de conversation dont chaque mot le raillait, le piquait au visage, le blessait au vif, le bafouait.

— Je suis chez moi quand je reçois; vous m'aurez mal cherché.

— Je vous ai très-bien cherché, au contraire. D'ailleurs, je n'ai pas été seul à remarquer votre absence. Votre femme paraissait fort inquiète.

— Ah! madame de Blancastel a daigné...? dit Georges, pour dire quelque chose.

— Oui. — Une troisième fois M. de Fabry murmura : a 11 n'y reviendra plus, i Sa gaieté, continua-t-il sur la ligne de fer qu'il poursuivait, s'est visiblement ressentie toute la soirée de celle contrariété, contrariété bien naturelle, convenez-en ; une jeune mariée ! . . .

Il n'est pas besoin d'insister sur la situation d'esprit où se trouvait Valentine au milieu de ces deux hommes dont la haine voilée cherchait à chaque instant à déchirer la gaze transparente derrière laquelle ils se mesuraient des veux. Elle souffrait de celte lutte dont elle

était la cause réelle, la seule cause; elle était, il est vrai aussi la seule digue placée entre eux; l'un et l'autre orage s'amassaient, grondaient et écuinaient à ses pieds. Qu'elle se fût éloignée, et la tempête éclatait sans obstacle. Ce tiraillement, cette peur de rester, ce désir de ne pas les laisser ensemble l'étouffaient de leur double pression. Quel dénoûment ne se peignait-elle pas ensuite? Quel serait ce dénoûment?

— J'ai fini, continua l'imperturbable Fabry, par penser, ne vous voyant pas à votre soirée, que vous étiez indisposé.

— Si je pouvais détourner la conversation! se dit Valentine.

— Plusieurs personnes — c'est toujours Fabry qui parlait — que j'ai déjà vues ce matin au Tat ter sali, et qui figuraient à votre belle soirée, ont fait la même réflexion que moi.

Valenline crut avoir découvert ce moyen de courber la conversation et de la lancer dans un autre rayon.

— Ah! dit-elle, vous venez du Tattersall, monsieur de Fabry ?

— Oui, madame.

— C'est très-curieux à visiter?

— Mais oui, madame.

— Très-original à connaître, n'est-ce pas, monsieur de Fabry?

— Sans doute.

— Tout le monde en parle; je voudrais bien savoir...

— Je vous dirai ce que j'en sais.

— Vous serez bien bon.

— C'est le rendez-vous officiel des célébrités du sport;

90 LES MARTYRS ISGONNUS.

le marché aux chevaux élevé à la hauteur du siècle; c'est là que les nouveaux riches vont acheter les équipages des nouveaux ruinés, ou bien vendre ceux qu'ils avaient la veille parce qu'ils se trouvent tout à coup plus riches encore le lendemain. C'est la bourse des fortunes qui montent au grand trot, et le mont-de-piété de celles qui descendent à fond de train; le thermomètre des positions sociales qui sont à zéro à pied ou à vingt degrés en voiture. Voilà, madame, ce que c'est que le Tatlersall.

— C'est une création fort originale dans les mœurs parisiennes.

— Fort utile surtout, ajouta* Blancastel après Valentine, pour ne pas se laisser découvrir dans une conversation qui était un duel : où se taire, c'était rompre; où répondre, au contraire, c'était croiser le fer; et Fabry avait la pointe sur lui. — Et quels chevaux a-t-on vendus ce matin au Tattersall?

— Quels chevaux?

— Je vous le demande.

— J'entends bien. Mais, décidément, cher Georges, vous avez Pair de ne plus être de ce monde : vous demandez quels chevaux on a vendus?

— Oui.

— Parbleu! les vôtres.

— Pardon! En effet, j'ai donné ordre hier qu'on vendit mes anciens équipages.

— Oui. tout cela, quoique fort beau encore, ne pouvait guère plus vous convenir. Votre maison est aujourd'hui sur un tel pied de magnificence...

— Lt savez-vous qui a acheté mes voitures et mes

chevaux? Je n'aurais pas été fâché de les voir passer à des personnes de ma connaissance.

— Rassurez-vous alors.

— Vous savez donc qui les a achetés?

— Sans doute.

— C'est?...

— C'est moi.

— Vous, Fabry?

— Oui.

— Résolument, mon cher Fabry, vous avez un penchant pour tout ce qui m'a appartenu; vous recueillez tous mes débris.

La phrase était acérée ; non-seulement elle toucha Fabry, qui fut presque renversé du coup, mais elle pénétra jusqu'au fond du cœur de Valentine. On voit jusqu'à quel point elle avait à se féliciter du changement de conversation provoqué par elle. C'est qu'il y a des positions qu'on appellerait à bon droit fatales, dont aucune puissance ne remuerait les assises; elles sont comme ce fameux ciment créé et employé par les Romains : l'eau, qui amollit et détruit les compositions les plus dures, le durcit.

Fabry pourtant n'était que désarçonné: il remonta vile sur sa superbe personnalité.

— Reaux débris, répliqua-t-il à Rlancastel, très-beaux débris! Six chevaux, les plus fins, les plus purs de nos écuries parisiennes; trois voitures, au nombre desquelles ce joli coupé qui vous plaît tant, madame, pour les promenades au Bois.

Au tour de Georges à être pressé par la lame de Fabry redressée.

— Madame, balbutia- t-il, vous sera sans doute bien reconnaissante...

— Je n'attends de madame, cher Georges, que mon pardon pour avoir pris la liberté de régler mes goûts sur les siens. C'est vous, Georges, qui me devez des remerciments pour le service que je vous ai rendu.

— Quel service, s'il vous plaît?

— Vous désiriez que vos équipages passassent aux mains d'un ami; je les ai.

— C'est juste, c'est un service.

— N'est-ce pas?

— Sans doute.

— Avec celui d'avoir fait danser votre belle-mère, ça fait deux services.

— Cela fait deux, répéta Blancastel.

On commence à voir comment les gens du monde, et du très-grand monde, s'y prennent pour se dévorer.

— Je ne sais plus comment, se disait Valentine, empêcher ce froissement aigre et sourd de se renouveler à chaque minute.

— Quant au dernier événement de ces vingt-quatre heures...

— Ah! cette fois, pensa-t-elle résolument, c'est moi qui conduirai l'enlretien et qui le fermerai.

File interrompit Fabry.

— Quant à ce dernier événement, monsieur de Fabry, vous me permettrez de le dire moi-même.

— Madame...

— Vous le connaissez donc? demanda Georges.

— J'en suis le principal personnage et le seul témoin. Cette nuit, je ne dormais pas; je lisais près de mon feu:

vers minuit et demi, j'entends un bruit dans le jardin, un bruit qui m'avait frappée les nuits précédentes. Je vais doucement à la croisée, j'écarte avec soin les rideaux, et j'aperçois un homme.

— \li\ homme?

— Oui, monsieur de Fabry, un homme qui avait déjà franchi le mur; ce ne pouvait êlre qu'un voleur.

Valentine ne remarqua pas l'embarras où tombait Georges en l'écoutant ; mais Fabry sembla le remarquer.

— Quelle histoire ! dit Georges.

— Assurément, ce ne pouvait être qu'un voleur.

— Et un voleur, ajoutez, monsieur de Fabry, bien au courant de certaines particularités de l'hôtel. Je l'observe et je vois qu'il applique avec beaucoup de précaution sous mes fenêtres une échelle de jardinier.

— Comme vous dites, appuya Fabry en examinant toujours Georges du coin de l'œil; comme vous dites, madame, ce voleur connaissait quelques particularités... Mais continuez, je vous prie.

— Ne voulant pas répandre l'alarme dans la maison, je cours à une boîte où je savais qu'étaient deux pistolets ; j'en prends un et je vais de nouveau à la croisée.

— Et il n'était pas à sa soirée, pensa Fabry examinant plus attentivement encore Blancastel.

— Parvenu au dernier échelon, dit Valentine. le voleur, dont je ne distinguais que les yeux, s'arrêta immobile ; son regard ne quitta plus l'intérieur de ma chambre. Que cherchait-il? que voulait-il? Comme il n'était pas douteux qu'il allait finir par briser un carreau et s'introduire chez moi , j'aime mieux le prévenir. J'ouvre doucement la croisée, j'abaisse l'arme, je fais feu,

et, sans savoir le résultat, je referme aussitôt la croisée.

— Georges ne respire pas !

L'observation était faite par Fabry, qui porta toute son attention sur ce qui restait à dire à Valentine de cette aventure nocturne.

— Vn instant après, poursuivit-elle, l'échelle se renversait avec bruit, l'homme regagnait le mur, et il n'y avait de blessée que moi; blessée à la main pour m'être maladroitement servie d'une arme qui n'était pas même chargée.

— N'est-ce pas un rêve que vous avez fait tout éveillée ?

En faisant cette question, M. de Blancastel n'éloigna aucun soupçon de la pensée de Fabry, qui laissa courir un sourire à travers ses fines moustaches ironiques.

Je vous jure bien, b allait affirmer Valentine, quand Fabry lui-même reprit ainsi le propos :

— C'est si peu un rêve, que je vais vous dire, mon cher Georges, la fin de cet événement, auquel vous avez tort de ne pas croire. Madame, ce voleur, ce brigand, cet assassin nocturne, c'était moi.

— Vous? C'est faux!

Georges s'était si ouvertement trahi par ce cri soudain, qu'un silence significatif régna immédiatement parmi les trois personnages de cette scène, qui touchait à son der^ nier terme.

Fabry fut le premier à rompre ce silence après lequel il n'avait plus à se demander quel était l'homme aperçu la nuit dans le jardin par Valentine.

— Vous avez raison, Georges, c'est faux, dit-il rentrant par un coude moqueur dans la ligne brisée un

instant de la conversation; vous avez raison, ce n'était pas moi. En faisant ce mensonge, je voulais rassurer madame sur le retour d'un pareil accident ; mais le mensonge est invraisemblable. Comment supposer que je m'introduirais ainsi dans une maison où, grâce a madame, j'ai la liberté d' entrer quand je veux; c'est donc un voleur qui a tenté, la nuit dernière, de s'introduire chez madame. Ètes-vous satisfait maintenant, mon cher Georges?

Du coin des lèvres, Georges lança cette réponse :

— On ne peut plus satisfait.

— Vous m'avez annoncé, il me semble, qu'une affaire importante, dit Valent ine à Georges de Blancastel, vous appelait au faubourg Saint-Germain?

— Oui, madame; je vous remercie de m'en faire souvenir...

Et, se tournant vers Fabry :

— Ne m'accompagnerez-vous pas, Fabry?

— Désolé.

— Vous restez donc ?

— Mais oui : j'arrive à peine.

Après avoir fait quelques pas pour sortir, Georges revint, et, se penchant à l'oreille de Fabry, mouvement dont le caractère en pareille circonstance s'entendait assez de lui-même, il lui dit :

— Vous n'avez plus de service à me rendre ? -- Non.

— Croyez -vous, Fabry?

— Non.

— Cherchez bien.

— J'ai beau chercher... non. Ah ! si!...

— Allons donc !

Fabry se fit une figure mystérieuse :

— Prenez cet escalier dérobé que vous connaissez comme moi.

— Comme lui ! pensa Blancaslel.

Puis, du même son de voix qui ne parvenait pas jusqu'à Valenline, — quoique Valentine, pâle et tremblante, comprit tout :

— Je prendrai cet escalier dérobé; après?

— Traversez le jardin.

— Continuez.

— Sortez du jardin; suivez le mur extérieur jusqu'à la rue qui fait l'angle.

— Ensuite? ensuite?

— Ensuite?

■ — Oui, ensuite.

— Eh bien, ensuite, allez où il vous plaira.

— Et vous, Fabry?

— Moi, je vous l'ai dit, je reste.

— Vous restez? Mais alors pourquoi tous ces conseils mystérieux?

— Pourquoi? Parce que vous avez été suivi par un domestique de votre femme.

La chute de cette fin de dialogue, pour être d'une brûlante raillerie, ne jetait pas moins un coup de lumière au front soucieux de Blancastel; tandis qu'une de ses mains étouffait sa colère contre Fabry, l'autre se crispait à la pensée des mille persécutions dont une femme jalouse le menaçait.

— Elle m'a suivi, dites-vous, suivi jusqu'ici ?

— Oui.

— Au revoir, cher et officieux Fabry, au revoir! dit Georges entre ses dents.

— Adieu!... Ah! n'oubliez pas, Georges, si je ne dois plus vous revoir, que les régates sont pour le mois prochain, et que nous comptons vous nommer vice-président du club naval d'Asnières. Au revoir, cher!

Georges salua Yalentine, dont la pâleur s'étendait de plus en plus sur les joues; en passant près d'elle, il lui dit avec les battements de son cœur bien plutôt qu'avec s'a voix, sans être entendu de Fabry :

— C'est aujourd'hui la fête de mon fils, faites-lui parvenir ceci de ma part : — une petite montre d'or bien simple. Qu'il soit aussi heureux de l'avoir que je suis heureux de la lui donner.

La petite montre d'or fut remise dans la main émue de Yalentine. Blancastel s'éloigna ensuite, alla, chancelant comme un homme troublé par l'ivresse, à la porte du milieu; arrivé au seuil, s'apereevant qu'il se trompait, il courut à une porte latérale dérobée, et il sortit par cette porte en disant, les regards pleins de sang et de larmes :

— Je les laisse ensemble ! ensemble ! Ah ! c'est affreux !

— Monsieur de Fabry, dit Yalentine dès que Blancastel fut parti, une explication claire et loyale est devenue indispensable entre nous.

— Madame...

— J'aurais dû vous la demander plus tôt; mais, depuis trois mois, je n'ai pas vécu. La cause de cette inertie vous est connue : passons ! Une secousse inattendue, violente, vient de me rendre à moi-même. Je puis main-

tenant penser, agir, parler, comprendre. Je parlerais sur-le-champ si un devoir sacré me permettait de dis

poser d'une minute de plus. Revenez avant la fin du jour.

— Madame...

— C'est une prière que je vous adresse.

— Un ordre, madame.

— Et cette explication que je vous demande aura lieu ici. Vous m'attendrez ou je vous attendrai.

Ensuite Valentine sonna, et Gabriel parut.

— Je sors, Gabriel.

— Oui, madame.

— Votre coupé, revenu du Tattersall, est en bas, madame, dit Fabry avec une courtoisie dont il attendait sans doute un meilleur résultat.

— Je vous remercie, monsieur : — un fiacre m'attend.

Valentine courut à Neuilly.

— Une explication avec moi, dit Fabry sans crainte d'être entendu et comme un homme se montrant en maître chez lui; je sais ce qu'elle veut, votre explication. Vous avez prétendu jouer une comédie avec moi ; vous servir de mon désir d'être votre amant pour vous compromettra un instant auprès d'Hélène Overmann, pour qu'elle épousât Georges, dont les engagements l'effrayaient. Et, maintenant que Georges est marié, que son avenir est scellé sur une base d'or, que vous pouvez vous aimer sans crainte, vous voudriez redevenir pour lui ce que vous étiez auparavant, et me jeter au loin comme un plastron dont on n'a plus besoin. Il est trop lard : la comédie de salon est devenue une réalité pu-

blique. Pour le monde, vous allez être, vous êtes déjà, quoi que vous fassiez, ma maîtresse, la maîtresse de M. de Fabry. Où êtes-vous en ce moment? Dans les appartements de M. de Fabry. De qui seriez-vous donc la maîtresse? — Ah! à propos d'appartements, il faut que je sache si Gabriel a rempli la commission dont je l'avais chargé.

M. de Fabry sonna.

— Comme je n'ai pris aucun air mystérieux en lui commandant de la faire, Gabriel s'en sera acquitté, j'en suis sûr, avec la même indifférence. Du reste, l'habitude de l'obéissance passive fait d'un soldat le meilleur émissaire qu'on puisse choisir.

Gabriel avait répondu au coup de sonnette.

— Es-tu allé hier où je t'avais dit

— Oui, mon capitaine.

— As-tu remis ?

— J'ai remis.

— A-t-on fait quelque observation ?

— Aucune.

— C'est bien.

— Mon capitaine n'a plus rien à me dire?

— Non. Dès que madame sera rentrée, tu viendras m'en prévenir.

Fabry sortit après avoir donné cet ordre.

— Au régiment, dit Gabriel quand Fabry ne fut plus là, tu me fis manger un mois de salle de police, pour rien, pour une bêtise. Pour lors, je me dis : « Si jamais je deviens capitaine... » Je ne suis pas devenu capitaine, mais nous sommes devenus tous les deux bourgeois.

C'est la même chose. Sentinelle! prenez garde à vous! Mais voici l' état-major de madame qui revient.

En effet, Gabriel se croisa, en quittant le salon, avec Chabert, qui portait à la main un petit bouquet de violettes, et avec Du portail, qui portait un coffret enveloppé de papier de soie.

— Chabert ?

— Quoi donc?

— Sérieusement, c'est ça ton cadeau pour Valentinc?

— C'est ça.

— Un bouquet de violettes !

— Mais offert de bon cœur, et que je lui donnerai en l'embrassant sur les deux joues. Crois-tu que, si ces fleurs étaient en diamants , Valentine serait plus flattée ?

— Mais...

— Tu ne la» connais pas... Et toi, d'ailleurs, que lui apportes-tu ?

— Oh! moi, regarde.

Duportail sortit le coffret de son enveloppe.

— Ali! mais c'est vraiment très-beau, s'écria Chabert; de l'or, des perles, de la ciselure, des incrustations, un riche travail!

— Sais-tu le nom particulier de ce coffret?

— Ma foi... non.

— Cela s'appelle un coffret diplomatique.

— Drôle de nom! Mais voyons, voyons l'intérieur de ce coffret diplomatique... Où donc est la serrure?

— Cherche !

Après avoir examiné de nouveau dans tous les sens :

LES MARTYI1S INCONNUS. 101

— Mais par où s'ouvre-t-iî? Rien de ce côté-ci, rien de ce côté-là. Uni partout comme une glace.

— Cherche, Chaberl, cherche !

— Cherche... cherche! Je n'aperçois rien qui indique... Mais enfin, sacrebleu! comment l'ouvre-t-on?

— Il ne s'ouvre pas.

— Comment, il ne s'ouvre pas?

— Non! Et voilà l'original de la chose. En voyant ce coffret, on s'écrie comme toi: « Ah! que c'est beau! il est impossible qu'une enveloppe aussi brillante ne cache pas une surprise merveilleuse. » Erreur! Il ne renferme rien, puisqu'il ne s'ouvre pas. C'est donc à juste titre, tu vois bien, qu'on le nomme un coffret diplomatique.

— Voilà une idée ! Et qui a inventé cela?

— Un diplomate qui ne s'ouvrait jamais.

— Et qui ne renfermait rien, sans doute ?

— Tout juste!

— J'aime mieux mon bouquet de violettes.

— Ah! voici Adrianoff, s'écria Duportail, qui apporte aussi son cadeau.

Adrianoff se joignit à ses deux amis, une lettre à la main et dans une très-grande agitation.

— Oui, dit-il, un cadeau! J'ai un cadeau, mais c'est moi qui l'ai reçu, ce cadeau.

— Qu'avez-vous donc, Adrianoff?

— J'ai...— Il froissa la lettre avec colère. — J'ai .. Ceci est une lettre de mon intendant Michaïloff. Il m'écrit de Cologne. C'était convenu entre lui et moi , vous savez ?

— Oui, pour vous donner des nouvelles de l'enfant que vous avez acheté vingt mille francs.

— Vingt mille déceptions !

— Comme vous voilà furieux ! Michaïloff aurait-il man^é l'enfant en route?

— Plût au ciel !

— Nous ne devinons pas.

— FA qui donc devinerait ce qui rn'arrive? Je vous ai dit que j'avais acheté de ce cupide fermier, paysan ou jardinier, un enfant beau comme le ciel.

— Bruu comme un Espagnol.

— Intelligent, cher Duportail, et affectueux autant que fier et résolu.

— Oui, oui.

— Voici ce que m'écrit Michaïloff. — Adrianoff lut la lettre de son intendant : — a II est impossible que je vous taise plus longtemps le découragement où me jettent la conduite et le caractère de l'enfant que vous m'avez confié. Depuis Paris, il ne cesse de me dire des grossièretés de sa voix désagréable. Il est le fléau des vovageurs, qui m'ont forcé déjà plusieurs fois de changer de wagon. »

— Que veut dire? — Un enfant que vous disiez si aimable !

— Attendez. — Adrianoff lut encore : — « Comme vous n'ignorez pas que cet enfant est bossu, a

— Un enfant beau comme le soleil et qui est bossu : bossu comme le soleil, s'écria Duportail.

— Mais il n'était pas bossu quand je l'ai acheté.

— Mon pauvre Adrianoff, il y a là-dessous...

— Il va... -J'achève. — Adrianoff reprit ainsi la lecture de la lettre de son intendant : — "A cette infirmité, qui n'a rien de bien intéressant en elle-même, votre jeune pro-

tégé joignant encore celle d'avoir les cheveux rouges, on l'appelle le fils du diable dans toutes les rues de Cologne que nous traversons. Comme on me prend pour son père, vous sentez combien il est pénible pour moi... » Les cheveux rouges ! dit en s'interrompait lui-même Adrianoff, quand j'ai acheté un enfant avec des cheveux noirs, des cils noirs, le teint noir, des yeux noirs !

— Parbleu ! interrompit à son tour Duportail : ce n'est pas le même enfant.

— Non, ce n'est pas le même! Comme il était nuit, comme l'enfant était caché dans un manteau quand on l'a conduit au chemin de fer, où, d'ailleurs, ce n'est pas moi qui l'ai reçu, mais Michaïloff, qui ne l'avait jamais vu, le brigand de père m'a joué ce tour infâme. De ses deux enfants, il m'a vendu le plus beau, mais c'est le plus laid qu'il m'a livré. J'ai acheté un ange et j'ai emporté un singe. Vingt mille francs pour avoir un héritier bossu et qui a les cheveux rouges ! — Oh!

— Qu'allez-vous faire maintenant? demanda Chabert.

— C'est déjà fait. Le télégraphe a joué. J'ordonne à Michaïloff de revenir tout de suite à Paris et de ramener le jeune monstre au sein de sa famille. Ils seront ici l'un et l'autre demain, ou après-demain au plus tard.

— C'est bien; mais plus d'héritier, mon pauvre Adrianoff ; c'est encore à recommencer.

— Du tout! j'exigerai l'autre enfant.

— Et si le père ne veut pas vous le donner ?

— Il rendra les vingt mille francs.

— Et s'il ne veut pas vous les rendre?

— Nous irons en justice.

— Vous serez condamné.

toi les martyrs inconnus.

A garder un enfant rouge?

— Non; mais...

Chabert aperçut Valentine traversant l'antichambre:

— Accourez, madame, mettre la paix chez vous. Valentine disait tout bas à Gabriel en lui remettant sa

pelisse :

— J'ai vu Valentin, ce n'était rien. Il est triste d'avoir perdu son petit camarade. C'est toute une histoire; je vous dirai cela.

Gabriel, en recevant la pelisse d'une main, remettait de l'autre, à Valentine, une carte de visite.

— Cette dame attend dans la bibliothèque.

— Une dame? — Valentine jeta les yeux sur la carte. — Elle! elle, ici !

Chabert, qui avait remarqué les paroles échangées à voix basse entre la maîtresse et le valet de chambre, dit à Valentine :

— Vous êtes attendue, madame; nous craindrions...

— Je suis fâchée de ne pouvoir vous retenir, messieurs; mais une visite imprévue... extraordinaire...

— Nous nous retirons. Agréez seulement les vœux bien sincères que nous formons tous à l'occasion de votre fête, que nous étions venus vous souhaiter.

L'esprit tout entier à la visite qu'elle n'attendait pas, Valentine reçut d'une manière distraite et troublée le bouquet de Chabert, le coffret de Duportail et un écrin de fort bon goût que lui remit Adrianoff.

— Mes bons amis, mes chers amis, je vous remercie... Mais, dans un autre moment, je vous exprimerai mieux... Vous reviendrez, n'est-ce pas? Le thé nous réunira ce soir... A ce soir donc!... Je vous attendrai...

— A ce soir, madame, à ce soir! répétèrent les trois amis en se retirant.

— Gabriel !

— Madame?

— Introduisez cette dame.

Hélène Overmann, la femme de Georges de Blancastel, fut introduite au salon.

■ — Madame, dit Hélène sans préambule, j'osai faire auprès de vous, il y a peu de temps, une démarche bien hasardée pour une personne habituée comme oi à vivre dans un monde de convenances et d'étiquette. Dans cette entrevue, que vous n'avez sans doute pas oubliée...

— Non, madame.

— Je vous déclarai que j'aimais M. de Blancastel, mais que, malgré cet amour commencé aux premières heures de la jeunesse, retrouvé dans mon cœur après des années d'un mariage qui ne me l'avait pas fait oublier, je ne consentirais à épouser M. de Blancastel qu'à une condition immuablement arrêtée dans mon esprit, condition entière, absolue.

— Je n'ai pas oublié non plus, cette condition. Hélène reprit :

— J'eus l'aveu formel de votre bouche que tout attachement sérieux était rompu entre vous et lui. J'eus mieux que cet aveu : j'eus la conviction éclatante, j'eus la preuve, presque publique, que vous accueilliez avec une faveur marquée les attentions peu déguisées de M. de Fabry. Je n'avais plus rien à savoir. Les conditions délicates que ma conscience avait mises à mon mariage avec M. de Blancastel étaient remplies; j'épousai

M. de Blancaslel. Ce que je viens de dire, est-ce la vérité?

— C'est la vérité, madame.

— Est-ce la vérité aussi, madame, que je pouvais parfaitement me dispenser d'avoir tous ces scrupules et me marier avec M. de Blancastel sans m'inquiéter le moins du monde de savoir si je vous froissais ou non en l'épousant?

— C'est encore la vérité, madame.

Hélène continua :

— Alors, c'est la vérité que la confiance, la franchise, la délicatesse , l'honnêteté se trouvent aujourd'hui de mon côté, et que, du vôtre, au contraire, se trouvent...

— Madame !

Sans s'arrêter à l'interruption de Valentine, Hélène dit avec fermeté :

— M. de Blancastel est venu ici ce matin.

— Oui, madame... pour la première fois depuis son mariage : ce sera la dernière.

Hélène répéta avec cette douce ironie de la grande dame dont les soies sont des piquants :

— Pour la première fois ! — Ce sera la dernière ! Ne m'avez-vous pas dit pourtant... ne m'avez-vous pas protesté, assuré, juré que jamais M. de Blancastel...?

— J'ai tenu ma parole, madame, et je continue à la tenir.

— Oui, en ne changeant rien à votre passé, en aimant toujours celui que vous m'aviez solennellement dit ne plus aimer.

— Eh! madame, que vous importait, après tout, puisque vous l'épousiez, que je l'aimasse encore ou que je ne l'aimasse plus?

LES MARTYRS INCOHSUS. 107

— Vous l'aimiez donc toujours?

— Vous demandez cela !

Hélène fit un retour silencieux sur elle-même, sur elle-même qui n'avait jamais détruit le souvenir de Blancastel dans son cœur, avant de dire à Valentine d'un accent moins décidé :

■ — Ali! oui, vos larmes qui me disaient... j'aurais dû...

— Ces larmes auxquelles vous avez cru d'abord et auxquelles vous auriez pu croire toujours, ces larmes étaient vraies comme la passion, comme la douleur, comme les regrets qui les faisaient monter malgré moi de mon cœur à mes yeux et couler devant vous.

— Mais alors, demanda Hélène, pourquoi les avoir si énergiquement démenties ?

— Pourquoi?

Valentine devint rêveuse et ses lèvres palpitèrent.

— Oui, pourquoi, puisque vous l'aimiez à ce point, vous l'êtes-vous laissé enlever par une rivale? pourquoi l'avez-vous livré si facilement à qui vous le demandait?

— Pourquoi? répéta Valentine de plus en plus agitée.

— Pourquoi, enfin, m'avoir laissé épouser M. de Blancastel, quand vous pouviez d'un mot empêcher...?

L'explosion se fit dans l'âme de Valentine.

— Parce que vous êtes riche, madame, et que je ne le suis pas.

Le même éclat livra passage à ce cri d'Hélène :

— Parce que je suis riche, dites-vous? 11 m'aurait donc épousée pour... pour ma fortune, lui?— Oh!

— Non, madame, c'est moi qui ai voulu qu'il vous épousât pour votre fortune, ce n'est pas lui. ïl succom-

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