LES MARTUIS IN COSSU S
bait sous le poids des dettes ; ses capitaux étaient dévorés par les emprunts ; son château patrimonial allait être ignominieusement vendu à la criée; il fallait le sauver do la misère, de la prison, de la honte. Ce n'est pas tout, il fallait...
— Achevez, madame ; ne me laissez rien ignorer.
— Il fallait lui trouver de nouvelles ressources pour qu'il pût faire face aux formidables exigences de luxe dans lequel il a toujours vécu, sans lequel il ne saurait vivre. Eh bien, madame, je vous vis, je vous écoutai, et je m'écriai dans la joie de ma découverte : « Voilà une femme qui a de l'or... moi, je n'ai que mon amour; je vais lui vendre mon amour pour Georges, et Georges sera heureux. » — Et je vous ai vendu tout ce qui faisait ma joie, mon orgueil, mon espérance, mon repos, mon bonheur, ma vie dans ce monde.
— Vous avez fait cela?
— Je vous ai laissé épouser M. de Blancastel, que j'allais épouser moi-même dans quelques jours, dans quelques heures.
— Ah! tenez, madame, s'écria Hélène hors d'ellemême, exaltée de toute l'exaltation de Valentine, qu'elle admirait maintenant, c'est sublime, ce que vous avez fait là! c'est touchant! vous m'avez brisé le cœur. Ah! que n'ai-je su tout ce que je viens d'apprendre! — Je n'aurais pas souffert un pareil sacrifice; je vous aurais serrée en frémissant contre mon cœur; je vous aurais dit : « C'est votre bien, vous l'aimez, soyez heureuse avec lui. Ni mon or ni ma présence ne viendront plus vous troubler. » J'aurais fait comme vous, j'aurais répandu quelques larmes, et je vous aurais dit : i Ne faites
pas attention, madame, c'est mon orgueil qui souffre; une soirée de bal séchera tout cela. » — Non ! je n'eusse pas agi ainsi ; j'aurais manqué de cœur, tl fallait le vôtre pour tant d'héroïsme et tant d'abnégation. J'ai l'âme assez grande pour admirer votre dévouement; mais je n'ai pas assez de force pour l'imiter. C'est pur, votre action; c'est radieux comme le martyre. Mettez dans un plateau de la balance tout l'or qui est sous la terre, tout l'or qui est dessus, tous nos titres de noblesse, dont nous sommes si fiers ; jetez dans l'autre plateau la plume de l'ange, votre action belle, simple et divine, et c'est votre action, c'est la plume de l'ange, madame, qui l'emportera. Votre main, madame ; je vous aime !
Valentine joignit sa main à celle d'Hélène.
— La voilà ! comme deux amies qui souffrent.
— Non! dit Hélène, comme deux sœurs qui se consolent. On ne cache rien à une sœur, poursuivit-elle sous l'impulsion d'une pensée qui lui vint aussitôt et comme pour chasser le dernier nuage du passé nébuleux interposé entre elles deux. Valentine, si vous m'avez fait un sublime mensonge le jour où vous m'avez dit que vous n'aimiez plus M. de Blancastel, quel nom donnerai-je à l'aveu de cette autre intimité, fait pareillement par vous à la même heure; cette intimité dont je fus témoin... dont j'emportai l'impression comme une victoire, crovant, avec ce trophée, n'avoir plus à craindre de rivalité? Valentine, achevez votre courageuse confession... Je vous parle de M. de Fabry.
— Ah! oui..., dit Valentine en souriant derrière un embarras qu'elle paraissait vouloir vaincre, mais qu'elle semblait, au même degré, ne pas pouvoir dominer. .
— Vous voulez savoir à quel titre, accueilli si favorablement par moi, le jour où vous vous rencontrâtes avec lui, M. de Fabry est aujourd'hui reçu chez moi ; vous voulez enfin savoir...
— Madame '. madame ! accourut dire Gabriel à demivoix à Valentine d'un air inquiet. M. de Blancastel traverse la cour... Il monte chez vous...
— Lui ! dirent avec le même effroi Hélène et Valentine.
— Où me cacher? ajouta Hélène la tête perdue, cherchant partout une issue, communiquant sa terreur à Valentine: où me cacher?... Je ne veux pas qu'il me voie ici ! . . . S'il me voyait ! . . . oh !
Gabriel, resté à la porte, et reportant son attention de l'extérieur à l'intérieur, répéta :
— Le voici !
Sans cesser de regarder autour d'elle avec égarement pour découvrir un endroit où se cacher, Hélène lança ces mots à Valentine. qui les reçut comme, dans un combat, on reçoit de F ennemi qui bat en retraite une poignée de mitraille :
— Vous ne deviez plus le revoir !
Elle passa ensuite, avec une rapidité de panthère, entre le paravent chinois et la cheminée. Elle disparut.
Georges entra. 11 aurait pu voir le volant de la robe d'Hélène courir autour du paravent chinois si ses yeux se lussent par hasard portés de ce côté. Il avança jusqu'au milieu du salon d'un pas impatient, fébrile, la colère à la bouche
— Savez-vous. dit-il à Valentine. savez-vous ce que me voulait ce notaire..., ce M. Roland, de chez qui je sors?
Toute troublée, Valentine répondit :
— Non... non...
— Ah! vous ne le savez pas? vous ne le savez pas?
— Encore une fois, non. Gomment saurais-je?...
— C'est bien étrange ! si étrange, que c'en est impossible.
— Je vous assure...
— Il avait à m'apprendre que le propriétaire de cet hôtel, M. Burnham, était mort le mois dernier à New- York, et que ses héritiers, qui sont venus à Paris pour loucher la succession, s'étaient présentés à son étude afin de le charger, comme notaire de leur oncle, de réclamer de moi trois années de loyer, trente mille francs.
— S'il vous souvient, je vous parlai, il y a quelque temps, de cette dette.
— Oui, je m'en souviens... Vous la connaissiez, cette dette, et voilà pourquoi je m'étonne que vous ignoriez... Enfin, vous ignorez, soit. — J'ai répondu à ce M. Roland que j'étais prêt à verser ces trente mille francs... Je lui demandais seulement vingt-quatre heures pour réaliser la somme et la lui faire parvenir... quand il m'a interrompu pour me dire que cela n'était nullement nécessaire ; qu'il était même fort surpris de me voir dans son étude; que, depuis le jour où il m'avait écrit, c'est-àdire depuis trois jours, — il m'avait été impossible d'aller plus tôt chez lui, — on s'était présenté et qu'on avait payé les trente mille francs de loyer. « Vous ne me devez donc plus rien, m'a-t-il dit en me congédiant ; les quittances sont remises. » Et je suis sorti, et me voilà, et je vous demande qui a pu payer ces trois années de loyer, ces trente mille francs?
— Je l'ignore! répondit Valentine avec autant de dignité qu'il y avait de brutalité dans l'interrogation du marquis de Blancastel.
— Vous le savez!
— Je vous atteste...
— Vous le savez ! vous le savez !
— Je vous jure !
— Vous mentez !
— Monsieur de Blancastel ! si vous vous croyez encore chez vous, vous manquez d'égards envers moi; si vous admettez que vous êtes chez moi, vous manquez d'égards envers vous.
— Vous n'êtes ni chez vous ni chez moi, madame; vous êtes chez... Mais, comme vous n'êtes chez lui que depuis que vous n'êtes plus chez moi, il ne me convient pas qu'il prenne à sa charge un passé que je crois encore avoir eu la faveur de posséder seul et sans partage. Ses trente mille francs vont lui être remis sur-le-champ et par vous. Me permettez-vous, madame, de sonner?
Georges de Blancastel s'élança vers la cheminée pour saisir le cordon de la sonnette; Valentine se jeta sur son passage pour l'en empêcher. Sa femme était là, il l'eût infailliblement vue... 11 interpréta d'une tout autre manière le geste précipité qui l'arrêta.
— C'est juste, dit-il, je ne suis plus chez moi... On a de ces oublis!... oublis étranges... bien naturels au fond... Non, je ne suis plus chez moi !
Valentine avait vivement sonné, et Gabriel avait paru.
Georges l'interpella aussitôt de cette manière :
— Sur la somme que je te remis, il y a quelques mois,
je te pris dix mille francs; il doit te rester trente-cinq mille francs, remets-les-moi.
Le zouave fut si interdit de celte demandera laquelle il s'attendait si peu, qu'il ne sut s'il prendrait le pas ordinaire ou le pas gymnastique pour répondre. Il se lissa la moustache.
— Tu m'entends, Gabriel?
— Comme si nous étions en rase campagne, mon capitaine.
— Eh bien alors... remets-moi vite !...
— Oui, en effet. . . il me restait trente-cinq mille francs.
— Donne! donne !
— C'est que, mon capitaine...
L'impatience de Georges montait et bouillonnait jusqu'aux bords.
— Donne vite ! donne vite !
Gabriel ne répondait guère à cette impatience fougueuse.
— Je ne croyais pas... je ne m'attendais pas... je ne prévoyais pas, mon capitaine...
— Mais... allons, voyons... donne!
Et Blancastel ajouta tout bas pour décider le zouave à vaincre des hésitations qu'il se croyait avoir le droit de prolonger :
— Il ne s'agit plus, cette fois, de sauver cet argent des chances du jeu. J'ai à payer une dette ici... dans cette maison...
Sur le même ton confidentiel, Gabriel répondit :
— L'autre fois aussi, c'était pour payer une dette.
— Encore une fois, dit à haute voix Blancastel, encore une fois, donne-moi cet argent! finissons-en!
— Cet argent, mon capitaine... cet argent... Le zouave recula de quelques pas.
— Eh bien?
— Je ne l'ai plus...
— Tu ne l'as plus ! Joué?
— Oh ! non : je n'ai pas ce goût-là.
— L'as-tu prêté?
— Votre argent, mon capitaine? ah' prêter votre argent?
— L'as-tu donné? Dis !
— Sans votre permission?...
— Te l'a-t-on volé? car enfin...
— On ne m'a pas volé.
— Qu'en as-tu fait alors? qu'est-il devenu? Réponds! Mais le temps s'écoule!.. . Je cours chez moi... je trouverai... il faut que je trouve!... Mais qu'en as-tu donc fait, misérable?
Gabriel ouvrit le portefeuille, qui ne le quittait pas, et il y prit un papier qu'il remit à Georges.
Georges lut sur ce papier : « Avoir reçu de M. Georges de Blancastel la somme de trenle mille francs pour trois années de loyer du logement qu'il occupe dans notre hôtel de la rue Blanche. — Les héritiers Bor.nham. »
— Faites-moi fusiller maintenant, mon capitaine.
— Gabriel, dans les défilés de la Kabyiie, tu m'as sauvé la vie une fois. . . Ce que tu viens de faire là ! . . .
Georges serra Gabriel dans ses bras.
— Mon capitaine, je ne sais pas... mais il m'a semblé que l'argent de l'autre, à qui je le rendrai... ça ne m'a pas paru bien clair... j'ai risqué le ballot.
— Bien ! très-bien, mon soldat !
LES MARTYRS INCOHNUS. 415
Gabriel, en se retirant, renvoya vers la porte ces mots, impossibles à retenir dans sa loyale poitrine :
— J'ai fait du plaisir à un capitaine, de la peine à l'au • tre; je suis heureux comme un adjudant-major.
Le front haut, les lèvres fières, comme un Castillan qui vient de laver son honneur un instant compromis, Georges dit à Valentine :
— Ce serviteur a plus de cœur que vous. Il a deviné que je ne devais pas souffrir qu'un autre touchât à un passé... lia sauvé ma dignité... Que maintenant celui qui a été si impudemment généreux avant l'heure agisse comme il vient de le faire, je n'aurai rien à dire... Désormais votre présent et votre avenir sont à lui... Aussi je me retire, et je vous jure que jamais...
11 s'approcha de Valentine, dont le visage, depuis quelques minutes, était caché par ses mains éplorées.
— Est-ce, lui dit-il, de la rougeur ou des larmes que vous me cachez en m'empêchant de voir une dernière fois votre visage? — Valentine, je ne rétracte rien, je ne démens rien; mais je ne veux pas vous laisser sous l'impression , trop humiliante pour moi , que je ne sais pas comprendre en homme d honneur la position délicate, difficile, où vous êtes. — Non ! je n'ai plus aucun pouvoir sur vous ! non ! je n'ai plus le droit de troubler votre nouvelle existence. — Allez! la mienne n'a ce privilège sur aucune ; la mienne, que vous vous figurez si belle, si satisfaite...
— Taisez-vous! interrompit Valentine effrayée. — Sa femme qui est là ! pensa-t-elle.
— Ah! reprit Georges, j'ai menti ce matin, quand je vous la peignais comme une succession sans fin de joies
et de délices. J'ai menli par orgueil : vous vous disiez heureuse, je me suis dit heureux. Je ne le suis pas ! je ne le suis pas !
— Taisez-vous ! lui dit terrifiée Valentine, qui savait qu'Hélène était là, derrière le paravent, qu'elle les écoutait ; taisez-vous !
Mais Georges poursuivit :
— Ces profondes richesses auxquelles je puise sans compter peuvent calmer de loin en loin la fièvre de dépenses qui me dévore; mais elles ne comblent pas le vide toujours plus sombre que creuse dans mon âme le poids de votre absence.
L'effarement de Valentine faisait de la peine à voir.
— Mais taisez-vous! taisez-vous ! je vous en supplie.
— Hélène est bonne, sans doute, continua Georges; elle est belle, elle est digne ; je lui rends justice, mais je ne puis l'aimer, ni comme autrefois, ni comme je vous ai aimée, ni comme je vous aime encore.
— Georges ! Georges !
— Je me blâme, je me condamne, mais c'est malgré moi que j'agis. Une impulsion irrésistible m'entraîne. La nuit, je quitte furtivement mon hôtel, mes salons, le inonde que je reçois, et je viens sans avoir la conscience de mes pas, je viens comme un somnambule, — tenez, ainsi que vous m'avez peint vous-même ce matin l'état de votre esprit, — je viens me placer sous vos croisées.
Les lèvres de Valentine balbutièrent convulsivement :
— Georges! par grâce ! par grâce !
— L'homme qui a escaladé le mur, la nuit dernière, c'est moi.
Yalentine se rapprocha de Georges, les mains suppliantes.
— Georges ! par pitié ! par pitié ! plus un mot !
— Depuis un mois, c'est là ma vie. Chaque nuit, je viens épier derrière vos rideaux le passage adoré de votre ombre. Ah! comme je t'aime, toi qui ne m'aimes plus !
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! il ne veut pas se taire!
— Eh bien, continua Georges de plus en plus exalté, eh bien, ne m'aime plus ! sois à un autre! mais laisse-moi quelquefois venir me plaindre ici. .l'ai vingt-quatre heures par jour pour être riche; puisque je suis condamné à l'être, que j'aie du moins un coin d'ombre, une minute de recueillement près de toi.
Il saisit frénétiquement les deux mains de Yalentine, dont on devine le trouble si près du délire, sachant toujours Hélène à un demi-pas d'elle, et forcée d'entendre toutes les protestations d'amour de Blancastel. Quelle femme fut jamais dans une situation pareille! Elle fut entraînée à dire tout haut, bien haut, à crier :
— Georges! Georges! vous m'exaspérez... vous me rendez folle.
— N'est-ce pas, tu me l'accordes, tu me le permets... ce droit de venir encore chez toi? Yalentine : Yalentine !
— Je ne sais pas ce que vous me dites... Vos mains tremblent... je ne sens pas les miennes... Je vois vos larmes... Vous m'attendrissez... vous m'effrayez... vous me tuez! ah! vous me tuez !
— Je viendrai, n'est-ce pas?
Y-alentine, complètement fascinée, oubliant un instant qu'Hélène était là, répondit :
— Oui, vous viendrez, vous viendrez, vous viendrez...
— Tu m'écouteras?
— Je t'écouterai.
— Tu me plaindras?
— Oui... oh ! oui !
— Nous parlerons de lui !
— Oui, Georges ! oui, de lui !
— A nous trois, nous formerons une famille de bonheur inconnue du monde entier. Et personne jamais ne saura...
— Personne ï
— Hélène surtout ignorera toujours...
— Hélène ! . . . Ah ! je me suis oubliée : se dit Valentine sortant enfin de l'ivresse magnétique que lui avait communiquée Blancastel : elle est là, elle écoute, elle pleure!
Puis, élevant la voix :
— Georges ! ne parlez pas ainsi ! ne me faites pas parler ainsi. C'est mal, oh ! c'est très-mal! de grâce, contenez-vous!
— Puis-je me contenir? répliqua Georges si loin de se douter quelle autre femme recueillait ses paroles comme autant de gouttes de poison. Eh! puis-je me contenir? Ma douleur est. si violente, qu'elle me rend insensible aux reproches de ma conscience, aux railleries de mon esprit. Moi, homme d'un monde blasé, qu'on croirait à l'épreuve de toutes les faiblesses du cœur, j'ai des illusions d'enfant. Tiens! Valentine, je vais jusqu'à croire, malgré la réalité qui m'oppresse, qui m'aveugle, que tu ne seras jamais, que tu n'es pas... sa maîtresse !
Georges reprit violemment les mains de Valentine.
— Ah ! laisse-moi poser mes lèvres sur ton front, sur
tes mains; regarde-moi, Valentine ! regarde-moi; et je saurai bien deviner... je lirai la vérité dans ton àme.
Valentine s'éloigna subitement, et, avec l'énergie d'une personne dont la flamme va saisir les vêtements :
— Arrêtez !
— Non !
— Arrêtez ! fuyez ! laissez-moi !
— \on ! tu es mon bien ! tu es à moi ! Valentine allait tomber dans les bras de Georges.
— Georges! éloignez-vous! ce front, ces mains sont à lui.
— A lui ! avez-vous dit '.<
— A lui.
— Eli bien, je le tuerai !
— Vous?
— Moi-même... je le tuerai, vous dis-je !
— Et de quel droit?
— Du droit... du droit du désespoir. — Ah! tenez, vous avez raison, je ne suis qu'un homme grossier, sans usage, sans résignation... Je me fais pitié... (Il prit son chapeau pour sortir.) Allons! que tout soit fini comme par la mort, entre vous et moi. Pourquoi suis-je encore ici? Qu'ai-je à savoir de plus?... Je suis depuis une heure chez M. de Fabry, dans l'appartement de M. de Fabry; je parle insolemment d'amour à la maîtresse de M. de Fabry. Mais faites-moi donc chasser par ses gens !
Epouvantée des paroles décousues de Georges, Valentine, dont la tête n'était pas moins perdue, entre cet homme rempli de paroles déchirantes et une femme qu'allaient trahir ses pleurs et ses gémissements mal étouffés, Valentine retint Georges prêt à sortir de cet
appartement de douleur. Quelle femme n'eût eu ce mouvement instinctif, involontaire, de crainte mêlée de pitié, à l'aspect de tant de désolations d'amour?
Georges s'arrêta sur le seuil : sa figure était pâle, ses yeux hagards, ses paroles brèves, sèches, tranchantes.
— Que me voulez-vous? — N'êtes-vous pas la maitresse de M. de Fabry?
Valentine s'affaissa au bord d'un divan; elle descendit sur ses genoux comme si la vie se fût retirée de son corps. Elle vivait, elle ne bougeait plus.
Une femme écarta le paravent, et répondit à la face pâle et défaite de Blancastel :
— Non, monsieur, elle n'est pas sa maîtresse.
— Hélène !
Hélène avait parlé.
Le silence qui suivit cette apparition d'affliction, de mélancolie et de larmes, fut long; il fut poignant, il fut effrayant, il fut terrible. Jamais le drame domestique, le plus vrai, le plus saisissant, n'avait étonné le cœur d'une scène semblable à cette scène. La vie était suspendue chez ces trois personnages, qui n'avaient plus qu'une même vie.
Ce fut Georges dont la voix s'éleva la première.
— Vous venez d'entendre, madame, des paroles pour lesquelles il n'y a pas de pardon.
Valentine répondit comme un écho lamentable :
— Oh! non.
— Les démentir ou les atténuer, continua Georges d'une voix brisée et éteinte, serait indigne de tous les trois. Vous connaissez maintenant , dans toute son étendue, la vive affection qui nous a unis, Valentine et moi,
— Oui, monsieur, répondit faiblement Hélène.
— Vous connaissez aussi, maintenant, le motif qui nous a violemment séparés.
— Oui, monsieur.
— Vous connaissez enfin les regrets qui ont survécu à cette rupture dans mon cœur... dans mon cœur, qui n'a pas eu, je le confesse, la générosité de répondre à tout l'intérêt que vous m'avez montré en acceptant mon nom, en me livrant votre fortune.
— Je vous ai donné davantage, monsieur de Blancastel.
— Je n'en suis que plus ingrat. Aussi, je le répète, il n'y a pas de pardon pour les paroles que vous avez entendues.
Valentine acheva la pensée de Georges.
— Il n'y a, madame, que la pitié d'une âme grande et douce, indulgente et bonne comme la vôtre, qui puisse...
Hélène interrompit la double prière qui montait de ses pieds à son cœur dévasté.
— Ah! croyez-vous donc l'un et l'autre que le pardon ou la pitié arrêterait la douleur du coup que je viens de recevoir; il a été terrible. J'ai éprouvé là, à cette place, derrière ce paravent, une angoisse comme doivent en éprouver ceux qu'on descend, par erreur, tout vivants dans la tombe. Ils crient, ils se rongent le cœur : — on ne les entend pas !
Valentine se traîna aux pieds d'Hélène.
— Ah ! madame, accablez-moi de votre haine, de votre mépris, de votre colère, moi qui ai fait tout votre malheur.
122 LES MARTÏRS INCONNUS.
En relevant Valentine, Hélène lui dit avec une bonté suave, angélique :
— N'est-ce pas moi, au contraire, qui suis venue pour faire le vôtre?
— Et moi, murmura Georges, pour faire celui de toutes les deux?
Un domestique étant entré pour dire que MM. Duportail, Fabry, Chabert et Adrianoff demandaient la faveur de se présenter :
— C'est bien! lui dit de Blancastel en le chassant d'un geste; c'est bien ! que ces messieurs attendent!... quand je sonnerai!...
— Valentine, reprit Hélène avec la même douceur dans le regard et dans la voix, Valentine, je vous ai appelée ma sœur, faites que je sois l'aînée. Prenez de moi le courage et la force, ne pleurez pas ainsi.
— Mais vous êtes vous-même inondée de larmes, madame, vous qui m'engagez,..
— Parce que vous souffrez.
— Oh! emmenez-la, dit tout bas Valentine à Georges, emmenez-la.
Georges alors, à Hélène :
— Voulez-vous permettre que je vous reconduisexhez vous?
— Pas encore, répondit Hélène.
Valentine redit à Georges :
— Emmenez-la, elle se meurt! — ne le voyez-vous pas?
— Venez, recommença Georges, venez, je vous en prie, Hélène; venez! à force de dévouement, à force d'amitié, — il y en a de rares et de persuasives, — je parviendrai peut-être, non à faire pardonner, mais à vous faire oublier
la douleur que votre dignité de femme et d'épouse vient de ressentir.
— Laissons ma dignité î La douleur, mes amis, se renouvellera sans cesse, parce que la cause se renouvellera toujours.
— Jamais! dit Valentine.
Et Georges dut répéter :
— Jamais !
— Demain, dit aussitôt Hélène.
— Non', affirma encore Georges; nous n'aurons jamais existé l'un pour l'autre; je vous en fais le serment...
Hélène l'arrêta.
— Pas de parjure ! Dieu nous voit, puisque nous souffrons.
— Eh bien, alors, reprit Georges, il doit voir que tout est désormais brisé, fini, entre Valentine et moi.
Hélène releva ironiquement le mot.
— Brisé !
— Oh! oui, appuya Valentine, brisé : et c'est là notre seul titre à votre clémence.
— Oui, dit aussi Georges, croyez un peu, madame, à ce qui est notre foi, notre honnêteté, notre repentir.
— Quoi ! vous voulez, monsieur de Blancastel, que je croie sérieusement que tout est fini, brisé entre vous deux? — Mais Valentine, ne fût-elle pas pure comme elle est, et comme votre aveugle jalousie vous a empêché de le voir; fût-elle à M. de Fabry, fût-elle coupable, avilie, votre amour, — je le connais maintenant, — se traînerait suppliant à ses pieds, et se contenterait des restes de son indignité. Non, tout n'est pas fini, non, tout n'est pas brisé entre vous !
— Tout, madame, je vous le jure !
— Vous aussi, Valentine... des serments...
— Ne me croyez-vous pas, moi non plus?
— Vous non plus : — vous serez entraînée par lui, vous serez subjuguée.
— Oh ! madame !
— Vous faut-il des preuves, vous qui ne donnez que des serments?
— Oui, des preuves.
— Soit! vous et lui, qui avez brisé, dites-vous, tout rapport, tout nœud, tout souvenir, avez-vous brisé ceci ?
Hélène montra à Valentine et à Georges le portrait de leur enfant.
Georges et Valentine se turent.
— Ce n'est donc pas de vous deux que viendra le dénoûment de cette lutte, où trois cœurs aimants, bons, frappés du même coup, où trois existences sont douloureusement engagées. 11 faut qu'un autre la dénoue, dûtelle s'ensanglanter la main, dût-elle laisser la vie dans ce cruel effort.
Hélène sonna aux deux côtés de la cheminée. Fabry, Duportail, Chabert et Adrianoff se montrèrent.
— Messieurs, leur dit Hélène d'une voix claire et solennelle, soyez tous témoins que j'ai trouvé M. le marquis de Blancastel, mon mari, chez sa mailiesse. Vous l'affirmerez devant la justice.
JII
Un mois après la rencontre violente de Georges, d'Hélène et de Yalentine, dans les appartements de la rue Blanche, les beaux jours du printemps commençaient à nuancer le ciel de bleu et de rose le matin, et à purifier les eaux des fleuves et des rivières, des boues jaunes produites par les colères de l'hiver. Parmi les localités rurales semées aux environs de Paris, une des plus gracieuses et, malheureusement, une des plus connues, c'est Asnières. Ses beautés pittoresques, mais faciles, ont causé sa vulgarité. La Seine est là d'une belle bourgeoisie, et pourtant le courant s'y dévide comme une riche pièce de soie argentée sur le métier d'un tisserand indien. Que de barques élégantes au bec d'oiseau vont d'une rive à l'autre, le soir, au murmure de la musique de Strauss, cachée dans les feuilles! que de propriétés étendent leur fin tapis de gazon jusque sous la gaze écumeuse du fleuve royal! quel éternel spectacle que ces lignes de wagons se précipitant, ailes déployées, naseaux en feu, sur l'abîme liquide creusé sous leurs roues, que ces convois de voyageurs venant de quatre points à la fois pour se mêler, effroyablement sur ce point unique; puis tout à coup, au moment où l'on croit qu'ils vont se broyer, quel tableau palpitant, de les voir s'élancer chacun sur sa voie et se perdre avec leur collier de lanternes dans les brumes rougeàtres de quatre horizons !
A peu de distance du pont, dans les méandres de Neuilly, un joli chalet sort de la verdure et de l'eau comme s'il était lui-même une production spontanée de cette vivace nature qui fait de tout à cet endroit : des joncs, des tilleuls, des saules, des îles, des presqu'îles, des lacs, des étangs, des jardins, des bois, des parcs, des prairies.
Notre vieille connaissance, Gabriel, le zouave, passait rapidement, aux premières heures de la matinée, devant le perron du chalet, taillé en arc courbe, à la manière chinoise, et, s' adressant au fils de Valentine, après lequel il courait, il disait avec animation :
— Mais non ! mais non, monsieur Valentin, vous n'irez pas voir partir les embarcations sans la permission de madame. Voyez-vous ça! — Voulez-vous bien, petit monsieur, m'écouter et m'obéir! Ma parole d'honneur, ces régates font perdre la tête à tout le monde à Asnières; à moi tout le premier. — Ah! vous ne voulez pas m'obéir?...
Et Gabriel disparut dans le massif d'arbres plantés à l'un des abords du chalet, poursuivant de ses pas et de ses remontrances l'espiègle révolté.
A ce moment, Valentine, en peignoir rose, un châle blanc jeté sur les épaules, en cheveux, sortit par la porte cintrée du chalet et dit à Gabriel :
— Que voulez-vous, mon pauvre Gabriel! puisqu'il tient absolument à voir les régates, accompagnez-le.
— Du moment où madame le permet.-..
— Mais ne le quittez pas !
— Du moment où madame veut tout ce qu'il veut...
— Ne le quittez pas un instant. — Ne courez donc pas si fort, Valentin !
— C'est cela, dites-lui de ne pas courir. . .
— Vous allez vous fatiguer, Valentin.
— Belle recommandation !
— Prenez-lui la main, Gabriel.
— Si vous croyez, madame, que c'est facile..
— Ne le laissez pas marcher ainsi au bord de la berge. Ah ! mon Dieu ! il va glisser... — Vous allez rentrer tout de suite ! — Eh bien, non, Valentin ! Mais je vous en prie, mon chéri, ne me faites pas toutes ces frayeurs-là. Oui, envoyez-moi beaucoup de baisers !
— Câlin ! murmura Gabriel.
Valentine envoyait aussi à l'enfant, pour le punir de ces imprudences et de ces désobéissances, des poignées de baisers.
Elle s'arrêta ensuite à quelques pas du chalet, pour prêter l'oreille à un chant qui passait par- dessus les arbres en venant du côté de la rivière, et dont voici à peu près les paroles :
Vierge des eaux, entends notre prière, Conduis nos bras, bénis nos avirons; Si notre barque arrive la première, C'est nous qui te bénirons.
— Les régates vont commencer, pensa Valentine, et voilà pourquoi mon cher ange était si pressé...
Elle s'appuya mélancoliquement sur la basse branche d'un acacia pour mieux écouter les paroles qui suivirent le morceau d'ensemble qu'elle venait d'entendre.
Maintenant, sur la Seine!
En avant nos canots!
Prudence au capitaine, Courage aux matelots!
La rive s'est peuplée; On sent battre son cœur :
La coupe ciselée S'emplit pour le vainqueur C'est lui, faites passage!
Commencez le festin; Et là, s'il fait naufrage, Que ce soit dans le vin !
Vierge des eaux, entends notre prière, Conduis nos bras, bénis nos avirons; Si notre barque arrive la première, C'est nous qui te bénirons.
— Oui, continua à se dire Valentine quand les chants eurent cessé, c'est aujourd'hui grande fête à Asnières. Georges, qui ne tient pas à se montrer ici, au milieu de tant de gens dont il est connu, ne viendra pas. D'ailleurs, il m'a assuré qu'il resterait à Paris. Je suis heureuse quand il vient, mais hien plus calme quand il ne vient pas. Ah ! pourquoi ne m'a-t-il pas oubliée dans l'obscurité de cette retraite? Chaque fois qu'il vient, je le supplie de renoncer à me voir; je lui montre tous les dangers de ces visites, que sa femme ne doit pas ignorer. Le silence profond qu'elle garde depuis un mois qu'elle est à Bruxelles est plein d'orages. Il se médite contre Georges des résolutions qu'il aurait empêché de prendre s'il eût voulu m'écouter. Mais Georges...
Valentine crut avoir entendu retentir la sonnette de la petite barrière de bois placée au bord de l'eau.
— Je n'attends personne... Est-ce que Georges,
LES MARTYRS INCONNUS. ll2«J
malgré sa promesse?... Qui peut donc venir? — M. de Fabry !
Pendant quelques secondes, Valentine resta muette devant la présence du visiteur qu'elle était si loin d'attendre.
Il ne lui vint aucune parole, même de politesse banale.
Fabry mit un terme à cet embarras où dominait la crainte la plus accusée :
— Enfin, madame, je vous trouve, dit M. de Fabry. Les régates m'ont attiré aujourd'hui à Àsnières, et le hasard vient de me montrer Gabriel qui sortait de ce jardin. J'ai aussitôt supposé que vous n'étiez pas loin. J'ai supposé juste.
— Je ne m'attendais pas à l'honneur de vous recevoir. Je me suis imposé de ne recevoir personne.
— Aussi, madame, n'abuserai-je pas de la générosité du hasard. Permettez-moi seulement de vous dire que Paris a été fort surpris de votre disparition si subite, et que, pour ma part, j'ai été affligé d'une fuite...
— S'installer à cinq minutes de Paris, ce n'est pas fuir, monsieur de Fabry; c'est tout au plus se retirer du monde.
— Ce sera, madame, tout ce qu'il vous plaira; personne n'a le droit... Ai-je même celui de vous rappeler qu'il y a un mois environ, — c'était juste au moment de votre départ, — vous désirâtes avoir avec moi une explication?... Elle n'eut pas lieu...
— Les circonstances...
— Elle n'eut pas lieu.
— Non, parce que...
— Le même jour vous quittiez Paris.
— Oui. monsieur, le même jour.
— Celte explication qui n'eut pas lieu alors...
— Est devenue désormais inutile, monsieur de Fabry.
— Oserai-je vous demander pourquoi, madame?
— Quand je sollicitai de vous cette entrevue, je venais d'être avertie d'un danger...
— D'un danger?... Achevez, madame.
— D'un danger qui a cessé d'exister pour moi.
— Peut-être le courez-vous encore.
— Oh! non.
— En êtes-vous bien sûre?
— Oui, monsieur, répondit plus ferme et plus rassurée Valentine. Je m'étais compromise pour avoir subi à mon insu l'appui d'une générosité...
— Elle n'avait rien que de très-noble.
— Le ciel m'a inspiré l'idée... il m'a donné la force de me passer de l'appui de... tout le monde.
— Vous habitez un pavillon bien modeste.
— Je L'ai voulu ainsi.
— J'admets cependant, madame, que vous résisterez toujours à ces privations forcées, vous, habituée...
— Ces privations sont volontaires.
— Tant mieux alors. Car, malgré son grand cœur, ce n'est pas II. de Blancastel qui pourrait maintenant...
Le front de Valentine s'éclaira d'un rayon de noblesse.
— Je ne demande rien à M. de Blancastel; et je ne sais pourquoi, monsieur de Fabry...
Fabry, qui ne voulait pas laisser sortir l'entretien de
l'étroite voie où il l'avait encaissé, le continua brusquement ainsi :
— Au retour de sa femme, dont le voyage à Bruxelles n'aura aucun résultat sérieux, car elle lui est tendrement attachée, il se remettra avec elle. Le monde leur impose, d'ailleurs, cette réconciliation. Il n'y aura plus d'amour, plus d'intimité entre eux, c'est vrai; mais c'est à cause de cela même, c'est parce que Georges vivra comme un étranger auprès d'elle, qu'il ne se sentira plus le droit, par délicatesse, de distraire, fût-ce la plus faible partie de ses revenus, en faveur de...
— Je vous répète, monsieur de Fabry, que je n'attends rien de lui ni de personne...
— Ni de personne?
— Une me faut rien.
— Pardon, madame, il vous faut beaucoup.
— Je ne vous comprends pas, monsieur de Fabry.
— Il vous faudra dépenser dix mille francs par an pour son entretien et pour son éducation jusqu'à ce qu'il ait vingt ans.
— De qui parlez-vous?
Fabry, après un sourire d'assurance souveraine :
— A vingt ans, il faudra que vous lui achetiez une charge d'agent de change ou d'avoué. Aujourd'hui, ce n'est pas moins de cinq cent mille francs.
— Mais, monsieur, de qui parlez-vous?
Le même superbe sourire ne quitta pas les lèvres de Fabry.
— A vingt-cinq ans, quand vous le marierez, il faudra qu'il reconnaisse quatre cent mille francs à sa femme.
— Une dernière fois, monsieur de Fabrv!...
Fabry salua YaJentine et lui laissa ces paroles en la quittant avec la même courtoisie de glace qu'il avait eue dans sa voix et dans ses manières pendant tout l'entretien :
— Je reviendrai, madame, dans quelques instants, chercher votre réponse.
Fabry s'éloigna.
— Ah! s'écria Yalentine quand il fut parti, ah! cet homme est terrible ! Il sait que j'ai un fils; il le sait ! Oui..., se reprit-elle après avoir parcouru un cercle d'idées dont son cœur était le centre, oui, je t'aime bien, mon fils; oui, je veux, je dois faire pour toi tout ce qu'une mère... Mais croire que je pourrai jamais...
— Qui donc a sauté par-dessus la haie ?
— Quoi ! Georges, c'est vous !
— Mais qui donc a sauté par-dessus la haie ?. . .
— Je ne sais... je n'ai rien vu...
— C'est bien singulier : un homme qui, pour éviter de se rencontrer avec moi au moment où j'approchais de la grille, a franchi la haie.
f — Un homme...
— Personne n'est venu?
— Mais... non... à moins... Personne...
— Pourtant...
— Quelque curieux peut-être qui aura voulu voir le jardin; il y a aujourd'hui tant de monde à Asnières!
Georges devint triste et distrait au sortir de la préoccupation d'avoir vu un homme franchir la haie du jardin.
— Vous ne deviez pas venir.
— C'est vrai, je vous l'avais dit.
— Vous me l'aviez promis, Georges.
— Seriez-vous fâchée que...?
— Georges ! — Quelle contrariété a-t-il éprouvée? se demanda Valentine. Comme il est sombre !
— Je comptais, en effet, rester à Paris; mais un motif. . •
— Un motif?
— Un motif que je vous dirai m'a fait changer de résolution. Où est Valentin?
— Il est resté à Neuilly.
— Vous souriez.
— Eh bien?
— Eh bien, il est ici.
— 11 est ici. Mais, vous le savez, s'il vous voit, lorsqu'il faudra le renvoyer à Neuilly, il sera triste, il pleurera, il ne voudra plus partir.
. — Eh bien, ne le renvoyez pas à Neuilly.
— Et comment ?
— Qu'il reste toujours avec vous.
— Le cher enfant ne sera pas moins affligé quand il vous verra partir ce soir.
— Je ne m'en irai pas. Restons toujours tous les trois ensemble.
Valentine soupira de toutes les fibres de son cœur.
— Tous les trois ensemble ! Toujours tous les trois !
— Oui.
— Allons, pensa avec découragement Valentine, il a quelque nouveau chagrin. — Vous savez bien que ce que vous dites là est impossible.
— Impossible... pour qui?
loi LES MARTYRS INCONNUS.
— Pour vous, mon ami.
— Quoi ! il m'est impossible d'élever mon fils sous mes yeux, d'habiter avec lui, de le voir, de l'aimer, de le chérir, de vivre enfin pour lui et pour vous.
La main de Valentine chercha celle de Georges.
— Georges, votre femme a raison, tant qu'il y aura entre vous et moi ce lien d'amour et de tendresse, cette chaîne des temps, ce nœud formé de votre vie et de la mienne, cet enfant... nous n'aurons jamais le courage de rompre avec un passé...
— Mais je ne prétends pas imposer ce passé à madame de Blancastel?
— Non; mais vous lui donnez sans cesse le pénible spectacle de votre retour vers ce passé, puisque vous en faites l'occupation, le charme et le bonheur de votre existence. Elle en souffre pour elle, pour les siens, pour le inonde, pour ses droits, pour son orgueil, pour son amour aussi, pour son amour surtout! C'est pour faire cesser ce perpétuel outrage qu'elle a couru raffermir ses droits auprès de sa famille!
— Un outrage ! Vous êtes bien sévère pour vous et pour moi, Valentine.
— Je ne l'ai pas encore été assez, mon ami. Je vais l'être aujourd'hui. Georges, il le faut, vous allez me promettre, vous allez me jurer de ne plus venir ici qu'à de longs intervalles, — quand vous voudrez voir votre fils, quand vous voudrez l'embrasser, — ou bien, je le jure à mon tour, vous ne me verrez plus.
La résolution si nettement exprimée de Valentine rendit plus aisée à déclarer celle que Georges apportait avec lui à Asnières, et dont l'aveu causait à son esprit la
gène et l'anxiété remarquées par Valentine elle-même, depuis le début de leur entretien.
— Je n'ai pas besoin de vous faire un pareil serment, car j'accourais vous dire que mon projet était de m'éloigner pour toujours avec vous de la France, et de ne plus donner ainsi à ma femme et au monde ce spectacle affligeant dont vous venez de parler, lequel, j'en conviens, se renouvellerait sans cesse.
— Quitter la France !
— Et pour ne plus la revoir, je vous l'ai dit.
— Vous, Georges ?
— Qui m'en empêcherait?
— Qui, demandez-vous
— Sans doute.,.
— Vous-même. Mais les grands revenus, les mille avantages, les inépuisables ressources que vous assure la fortune de votre femme, ne vous suivraient pas, mon ami.
— Je le sais.
— Vous le savez, et vous voulez...?
— Je le veux malgré cela, malgré tout.. .
— Mais les funestes embarras d'argent dont vous souffriez avant votre mariage, renaîtraient à l'instant.
— Plus grands encore !
Valentine fut renversée par cette franchise.
— Mais alors?
— Plus grands encore! répéta Georges; car, pour en finir avec les débris épars de mon patrimoine dévasté, j'ai fondu mes biens avec ceux d'Hélène; la goutte d'eau est tombée dans l'Océan. Je ne possède plus rien.
— Mais alors cette fuite, cette rupture, c'est insensé.
Georges, vous ne pourrez jamais, — la réalisation en a été cent fois rêvée par vous, — vous ne pourrez jamais supporter, je ne dis pas la gène, — et c'est pourtant ce qui vous attendrait si vous quittiez la France, — mais la plus simple médiocrité d'existence. Ah I Georges, vous me faites trembler, vous me désespérez avec votre projet.
— Je vais vous rassurer tout de suite.
— Je vous en supplie.
— A Paris, non! je ne veux pas être placé une ligne au-dessous des gens de grande naissance et des gens de grande fortune. A Paris, non '.je ne veux pas que leur bruit m'éteigne. que leur éclat m'éclipse; non! je ne veux pas surtout appeler un seul instant sur moi leur blessante protection : plutôt la mort ! plutôt une mort violente que cela! Mais, en quittant Paris et la France, nous allons en Amérique. Qui m'y connaît? Personne. D'ailleurs, je prendrai un autre nom; et, là, je travaillerai et je ferai fortune.
— Vous travaillerez, vous?
— Qu'a cela de prodigieux?
— Vous, Georges de Blancastel?
--•- Qu'a cela d'impossible?
— Vous gentilhomme! vous marquis!
— Je ne serai pas le premier qui...
— Mais regardez vos mains, mon ami. D'ailleurs, quel état savez-vous?
— Aucun.
— Vous voyez donc !
— Mais j'en apprendrai un, j'en apprendrai plusieurs, mais j'essayerai, mais je ferai quelque chose.
— Peut-on si peu se connaître! Pouvez-vous vous tromper ainsi, Georges?
— Oh! tenez, Valentine, ne me découragez pas! ne me découragez pas ! ne me prouvez pas que le plus grand malheur qu'un homme puisse éprouver, c'est celui d'avoir été riche. Eh quoi ! il ne pourrait plus désapprendre à l'être. Il voudrait être homme, il voudrait être père, il voudrait être quelque chose par lui-même, et une voix ironique lui dirait: « Non! mange ton ennui dans ton or ! »
— Je suis allée trop loin, se dit Valentine, peinée douloureusement des paroles de Georges.
— Valentine , reprit celui-ci , hâtez-vous d'êire Ue mon avis : je ne sais pas ce que la minute peui amener aujourd'hui d'imprévu, de formidable, dans ma vie, dans la vôtre...
— De formidable, dites-vous?
— L'expression est peut-être allée au delà de ma pensée...
— Non, Georges, vous n'avez pas l'esprit tranquille... Que va-t-il arriver?
— Rien... peut-être aussi... Je prévois seulement que cette journée...
— Ah! oui, s'avoua encore mentalement Valentine, je suis allée trop loin... Mais lui, que me cache-t-il? — Georges, mon ami, vous m'avez parlé de voyage, de fuite, de départ, d'exil éternel avec vous; eh bien, Georges, s'il faut cela pour vous rendre heureux, nous partirons.
— Ah ! voilà le bonheur qui me revient !
— Nous partirons quand il vous plaira.
— Merci, Yalenline, merci!
— Vous savez bien que je ferai toujours toutes vos volontés.
— Bonne Valentine !
Dans l'effusion de tout son être, épanoui par cet air de bonheur répandu à travers ses pensées, comme la brise du soir courant autour des tiges dans les champs brûlés des Antilles, épanouit, dilate et fait frémir de fraîcheur les arbustes et les plantes, Georges se pencha et entoura délicatement de ses bras les épaules de Valentine.
— Que tu es belle et blanche ainsi! c'est la première fois, je crois, que tu mets ce cachemire que je t'ai rapporté de Belgique.
— Oui, mon ami, c'est la première fois.
— Il relève ta beauté d'une teinte de douce mélancolie qui me charme et m'attriste à la fois.
— Georges, je devais le mettre le jour de notre mariage.
— Oui, de notre mariage.
— Laissons! — Mais vous voilà plus calme, mon ami, n'est-ce pas?
— Pour un instant. Il faut que je le sois toujours! Loin delà France, je n'aurai plus d'ombrage, plus de jalousie...
— De jalousie?
— .Non... ce mot rend mal ma pensée... je n'ai pas de jalousie...
— Ici, je suis votre amie... Là -bas, je serai votre esclave.
— Mon esclave ! — Tu seras ma femme.
— Ah ! ne profanez pas ce titre ! il est porté par une
a titre, et dignement, porté, mon ami. Hélène est une noble, une belle et une irréprochable personne ; si vous pouviez l'aimer, vous connaîtriez tout le prix...
Le terrain, trop brûlant, frémissait et s'ouvrait sous les pieds de Georges.
— Oh! s'écria-t-il, je sais maintenant celui qui l'a tramé, ce mariage, celui qui m'a fait adroitement appeler à Bruxelles... Mais quel reproche lui faire? — Sa figure de marbre me répondrait : « De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai rendu trente fois millionnaire; remerciez-moi. » — Oui. mon meilleur ami, je vous remercie. — Ah! tenez, Valentine, le sang me monte aux yeux, au cœur, au cerveau, quand je pense à cet homme. — Où est mon fils? 11 faut que j'embrasse mon fils!
— Je vais l'envoyer chercher tout de suite, il doit être sur la grève.
— Non, je vais moi-même... je le trouverai... Valentine retint Georges, qui s'était déjà levé.
— Vous ne vouiez donc pas que nous l'embrassions ensemble?
— Non!
— Votre esprit inquiet et votre parole colère m'alarment. Pourquoi ne voulez-vous pas que Valentin vienne ici?
— J'ai mes raisons...
— Que je ne soupçonne pas... Quelles raisons?
— Quelqu'un pourrait nous surprendre.
— Quelqu'un?
— Vous devinez...
— Quelqu'un... Je ne vois que...
— Elle va venir.
— Votre femme ?
— Oui.
— Hélène ! ici ?
— Je l'ai précédée d'un convoi.
— Elle est donc revenue de Bruxelles?
— Hier, dans la soirée. Dès son arrivée, elle m'a fait demander l'endroit que vous habitiez, et elle m'a immédiatement donné rendez-vous ici pour quatre heures; il est quatre heures cinq minutes, elle est arrivée. Adrianoff l'accompagne : ce brave garçon m'a dit qu'il serait bien heureux de vous serrer la main avant son départ pour la Russie. Oui, il accompagne ma femme.
— Que vient-elle nous apprendre ?
— Je l'ignore comme vous.
— Vous le savez...
— Je vous assure, Valentine...
— Vous le savez; mais vous voulez me le cacher.
— Je vous jure...
— Voilà la cause de la sombre anxiété que vous avez apportée en venant ici.
— Je ne sais rien, mais je prévois beaucoup. Je prévois, d'après le silence qu'elle a gardé tout le temps qu'elie est demeurée à Bruxelles, et le style mesuré de la lettre qu'elle m'a fait parvenir hier, qu'elle s'est sans doute décidée à ne rien changer à nos rapports; les choses se remettraient dans leur état primitif. Au lieu d'une jalousie hostile et brûlante, j'aurais autour de moi une jalousie sombre et froide. J'aurais enfin échangé un enfer contre un tombeau. Et vous ne comprenez pas que je sois impatient d'aller vivre au delà des mers avec
LES MARTYRS INCOKNUS. 141
vous d'une vie de jeunesse, d'enthousiasme, d'indépendance!
— Et de misère, murmura pour elle Valentine. . . Chut ! dit-elle à Georges, qui avait déjà entendu quelque bruit, chut! on ouvre la grille... C'est elle, c'est voire femme! Elle n'est donc pas seule? — J'entends une autre voix.
— Je vous l'ai dit, Àdrianoff est avec elle.
— La voici ! dit Valentine en quittant sa place pour recevoir madame de Blancastel, qu'accompagnait le digne Russe, ami de leur maison.
Ce fut lui qui dit le premier :
— J'ai accepté avec bonheur d'accompagner ici madame. C'était pour moi un motif de vous faire, sans trop d'importunité, ma visite d'adieu.
— Vous nous quittez bientôt, monsieur Adrianoff?
— Dans quelques heures. Mais vous avez les uns et les autres des choses graves à vous dire. Je reviendrai tantôt pour vous serrer la main. A tantôt !
— A tantôt! lui répondit Valentine en lui adressant un signe amical de la main. — A tantôt !
Adrianoff s'éloigna.
Un long moment de silence fut observé par les trois personnages demeurés ensemble après la sortie de l'excellent Adrianoff, qui ne prévoyait pas, il s'en faut du tout, la singulière importance du rôle qu'il allait jouer au dernier tiers de ce drame du grand monde.
Hélène entra courageusement la première dans le rude senlier de la conversation destinée à mettre une suprême et dernière fois en rapport Valentine, Georges de Blancastel et elle.
— J'ai pris avec vous et avec moi, dit-elle . l'engage-
ment d'en finir avec une situation aussi fausse que douloureuse. Trois partis se présentaient à moi. Le premier, de subir en silence un autre ménage à côté du mien, audessus du mien, car il a pour lui le prestige d'un enfant; et cet enfant attirera toujours, comme un irrésistible aimant, le père et la mère autour de lui.
— C'est vrai, pensa Valentine dans le sanctuaire de sa plus pieuse conviction.
Hélène continua :
— Je ne me suis pas senti cette force-là. Le second moyen était de demander bruyamment aux tribunaux de la France une séparation de corps, qu'ils ne m'auraient pas refusée; je ne l'ai pas voulu : c'est là une de ces demi-victoires qui ne profitent qu'au scandale. Je suis allée demander directement aux tribunaux de mon pays, à Bruxelles, où M. de Blancastel et moi avons été mariés, le bénéfice d'une loi que la Belgique a empruntée à la France et que la France a effacée de son code.
Hélène parut, à cet endroit de l'entretien, si considérablement émue de ce qu'elle avait déjà dit et sans doute de ce qui lui restait à dire, qu'elle pria Valentine et Georges de lui accorder quelques instants de suspension.
Quand elle se sentit assez forte pour reprendre, elle s'exprima ainsi :
— J'ai présenté à la cour suprême de Belgique une demande en divorce.
Ce cri intérieur éclata dans la poitrine baletante de Valentine :
— Que dit-elle?... mais que dit-elle?
— La cour a écouté ma plainte ; elle a accueilli ma de-
LES MARTYRS rNCONNUS. 145
mande. Mais, comme elle n'y fera droit qu'après avoir entendu les objections que peut y opposer M. de Blancastel, elle attend, dans un délai déterminé, que M. de Blancastel les ait faites, pour prononcer son jugement, pour déclarer solennellement notre divorce. Je ne vous cacherai pas qu'il dépend beaucoup de vous, monsieur, que ma demande soit ou ne soit pas accueillie favorablement. Notre sort, monsieur, est entre vos mains.
Encore une fois, Hélène fut forcée de solliciter quelques secondes de repos pour permettre à ses émotions de ne pas la dominer. Georges lui dit alors, dans un trouble au moins égal au sien et trahi par sa pâleur excessive :
— Je vous en prie, attendez d'être plus calme...
— Je suis plus calme. La loi belge, comme l'ancienne loi française sur le divorce, veut, pour que la séparation absolue soit proclamée... soit proclamée... que l'époux qui se plaint ait reçu l'injure au domicile conjugal. Gomme c'est chez vous, madame, que j'ai reçu l'affront qui fait la base de ma plainte, el que chez vous n'est pas encore le domicile conjugal, M. de Blancastela le droit de s'opposer à ma demande. Dans ce cas, il y aura contestation, lutte, procès, et le divorce peut même n'être pas accordé. Si, au contraire, M. de Blancastel ne forme aucune opposition; si, pendant un temps indiqué par la loi, il garde le silence, il n'y aura ni bruit, ni procès, ni scandale, et, avant la fin de l'année, vous et moi, monsieur, vous et moi... nous serons entièrement libres. Le divorce nous aura séparés pour jamais.
Ce double cri échappa à Georges :
-=- Libre ! libre!
— Insensé! dit Valenline dans un autre cri qui se perdit dans celui de Georges. Insensé! quelle liberté pour lui!
La joie du marquis de Blancastel alla réveiller une profonde tristesse dans le cœur d'Hélène, et ce fut comme un soupir d'agonie, ces paroles qu'elle prononça avec une lenteur poignante :
— Je vois que vous ne ferez aucune opposition. Je ne croyais pas, monsieur de Blancastel, vous avoir fourni le motif d'accueillir, avec une joie si peu contenue, si peu modérée, une pareille nouvelle... Jamais, que je sache, je n'ai causé honte et dommage à votre nom. Vous n'avez à me reprocher que d'avoir cru, avec trop de naïveté, que les serments d'autrefois garantissaient la fidélité d'aujourd'hui.
Georges de Blancastel sentit où l'avait emporté un élan de joie irréfléchie, et vit la blessure brutale qu'il avait faite en s'abandonnant à cet emportement.
— Ah! pardonnez-moi, dit-il, un mouvement échappé à la surprise... G'est mal, je me désavoue...
Hélène l'interrompit par ces mots d'une indulgence vraie mais cruelle :
— Vous êtes bon, pourtant!
— Hélène, reprit Georges, je me blâme.
— Sans doute, vous triomphez; sans doute, vous devez éprouver une bien grande joie, puisque là où vous attendiez tout au plus une séparation, je vous apporte un divorce; mais retenez, cachez cette joie, je vous en prie, jusqu'à ce que j'aie franchi le seuil de cette porte. Ce n'est pas qu'elle m'humilie; mais elle me froisse, elle me torture le co?ur. Je suis femme, mon ami...
LES MARTYRS INCONNUS. î D
Yalentine murmura, touchée de la parole si douce et si résignée d'Hélène:
— Oh! mon Dieu!
Georges avait pris les mains d'Hélène et lui disait :
— Hélène, pardon! pardon! pardon!
— Je vous pardonne; mais vous ne me haïrez ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas?
— Nous, vous haïr !
Puis Hélène, à Georges brisé de repentir :
— J'aurais voulu vous rendre heureux.
— Comme elle souffre! observait Yalentine, désolée de l'attitude poignante d'Hélène.
— Oui, Georges, j'aurais voulu vous rendre heureux. Le ciel ne l'a pas voulu. Cela ne devait pas être.
— Qu'elle est digne dans sa douleur !
Cette remarque de Yalentine annonça chez elle la détermination qui allait signaler, d'une manière inouïe, cet instant de sa vie.
Ses regards extatiques, sous le feu de cette résolution, ne quittaient pas Hélène, et, lorsqu'elle eut entendu les paroles suprêmes que celle-ci laissait tomber de ses lèvres décolorées, elle l'arrêta.
Mais voici les paroles d'Hélène :
— Adieu, monsieur de Blancastel... Permettez-moi... madame... qu'une dernière fois... je lui dise.., que je lui dise... — Adieu, Georges!
— Oh! ce n'est pas possible! s'écria Yalentine ; ce n'est pas possible! vous ne méritez pas... je n'ai pas le droit, moi!... Mais vous êtes témoin, mon Dieu! que j'ai fait tout ce que j'ai pu... (Yalentine se frappa le front.) Je n'ai pas assez fait encore !
— Laissez, dit Hélène avec douceur, laissez! acceptez un bonheur. . .
Ainsi qu'un penseur qui a fatigué son esprit à découvrir la solution d'un problème longtemps interrogé, Valentine se dit avec une explosion de joie intérieure :
— Oui, il est ici.
— Acceptez, ajouta Hélène, acceptez un bonheur que vous avez mérité, dans les décrets mystérieux de celui qu'il faut toujours bénir, soit qu'il vous frappe, soit qu'il vous relève.
— Je le verrai, je vais le voir, continua mentalement Valentine, tandis qu'Hélène lui adressait ces mots :
— Je me retire.
Valentine la retint.
— Encore un instant, madame. Vous allez rompre irrévocablement avec M. de Biancastel. Ce divorce, M. de Blancastel ne le veut, ne l'accepte — c'est notre pensée, c'est notre conviction à tous trois — que pour lier sa vie à la mienne. Alors, à moi aussi revient en ce moment un devoir, une tâche à remplir ! Alors, à moi aussi appartient le droit, que je réclame, de dire une parole à ce tribunal secret où chacun de nous a mis à nu sa conscience. Voici cette parole : le moyen que vous avez choisi, madame; ce moyen que vous avez accepté, monsieur de Blancastel, pour briser d'un commun accord la chaîne qui vous lie l'un à l'autre, moi, je ne l'accepte pas.
— Valentine!
— Non, monsieur, je ne l'accepte pas.
— En savez- vous un autre?
— Oui, madame, j'en sais un autre, un autre plus sûr, meilleur, qui dépend de moi seule.
— Vous hésitez donc à fuir avec moi ?
Yalentine ne fit aucune réponse à cette question adressée à voix basse par Georges.
Hélène, du reste, la pressait de dire quel était le moyen de défaire ce nœud où ils se trouvaient pris tous les trois.
— Avant de vous le faire connaître, acheva Yalentine, j'ai à prendre une résolution solennelle. Accordez-moi quelques minutes de recueillement.
Après s'être consultés du regard, Georges et Hélène se disposèrent à s'éloigner, chacun d'un côté différent. A ce moment, Fabry parut du côté par où Georges allait sortir, et Adrianoff par le côté que prenait Hélène pour s'éloigner.
— Lui ici ! Ah ! voilà ce qui a fait hésiter Yalentine. Telle fut la terrible pensée de Blancastel.
— Adrianoff !
Ce nom partit avec joie des lèvres de Yalentine. Une scène d'un étrange caractère se joua aussitôt entre Fabry, si loin de s'attendre à rencontrer Blancastel, et Blancastel, plus loin encore de compter sur la surprise de la présence de Fabry, à Asnières, chez Yalentine ! Les dents, pour ainsi dire, déchirèrent la peau dans ce dialogue modulé sur le ton de la plus exquise courtoisie* La rage, la frénésie et la mort étaient pourtant derrière cette gaze parfumée dont s'enveloppait chaque mot.
— Ravi de vous rencontrer ici, cher Georges.
— Enchanté, cher Fabry.
— Yous veniez sans doute pour les régates . Trop tard!
— Oui, je venais pour les régates, mais, comme vous cl. tes, trop tard! Que voulez-vous!
— Elles finissent à l'instant. Les embarcations vont rentrer.
— Dédommagez-moi de ce contre-temps, cher Fabry.
— De grand cœur !
— Vous êtes charmant, Fabry.
— Pour vous, que ne ferais-je pas ! Que désirez-vous?
— J'ai quelques minutes à moi.
— Eli bien?
— Allons les passer ensemble au tir aux pigeons dans le parc d'Àsnières ; voulez-vous?
Fabry ne comprit pas tout de suite.
— Au tir aux pigeons?...
— Oui... Vous savez, il faut être deux pour que la partie soit intéressante.
— Deux?... Ah 1 oui!
Il avait compris.
— Je vous en prie, Fabry.
— Je n'ai rien à vous refuser.
— Merci !
— De rien !
— Nous ne serons pas dérangés, je pense?
— Nullement. Tout le monde est aux régates.
— Nous prendrons en passant Chabert et Duportail, qui m'ont accompagné tantôt, et qui doivent flâner dans les environs.
— Délicieux, mon cher Georges.
— Us seront témoins... de noire adresse.
— Je les accepte.
— Parfait !
— Parfait, cher Georges!
— Les carabines du tir sont bonnes, je crois?
— Excellentes !
— Ah ! tant mieux ! J'ai besoin de me refaire un peu la main. Quel agréable quart d'heure à passer!
— Des plus agréables que je connaisse à la campagne.
— .Malheureux pigeons !
— Malheureux pigeons ! répéta joyeusement Fabry.
— A vos ordres, cher Fabry.
— Aux vôtres, cher Georges.
— Adrianoff, dit Georges en partant pour ce duel, si bien voilé aux yeux de ceux devant lesquels il passait sans laisser voir ni un grain de poudre ni une goutte de sang; Adrianoff, êtes-vous des nôtres?
Valentine dit tout bas à Adrianoff :
— Restez! restez!
— Mille grâces ! messieurs, je ne puis.. .
Fabry offrit le bras à Hélène, comme s'il avait eu l'intention de la faire témoin de la lutte innocente d'un tir aux pigeons.
— Jusqu'à la grille seulement, dit Hélène en acceptant le bras de Fabry; je ne sors pas du jardin.
Et tous s'éloignèrent, laissant seuls Valentine et Adrianoff.
— Puisque vous daignez me retenir, débuta le pins tranquillement du monde l'excellent Adrianoff, puisque vous daignez me retenir, madame, pour me permettre de vous faire mes adieux...
Valentine, qui avait été occupée à regarder au fond de l'allée pour s'assurer que tout le monde s'éloignait, coupa vivement la parole aux compliments d'Adrianoff,
et elle lui dit d'une voix que l'émotion, mille émotions, la crainte, l'amour maternel, le regret, le désespoir, allaient tordre jusqu'à l'étouffement :
— Vous retournez en Russie, monsieur Adrianoff?
— Oui, madame, ce soir à neuf heures, et avec le regret de ne pouvoir rester plus longtemps en France.
— Et aussi avec la contrariété, je crois, de n'avoir pas tout à fait réussi dans le projet qui vous y avait amené.
— Je n'ai pas réussi du tout.
— Oui, j'ai su... on m'a dit... Vous avez même perdu un procès.
— Complètement perdu. J'ai été condamné à garder Un enfant hideux ou à renoncer aux vingt mille francs que j'avais donnés à un paysan déloyal, pour avoir le frère de cet enfant. J'ai mieux aimé tout perdre.
— Cet autre enfant que vous désiriez n'était pas à lui, je crois?
— Malheureusement. Ah! madame, qu'il était intelligent et beau, celui-là !
— Et vous l'auriez rendu heureux?
— Si je l'aurais rendu heureux! Vous allez voir si je l'aurais rendu heureux.
Adrianoff chercha son portefeuille, dans lequel il prit un papier.
— Tenez, madame, jetez les yeux sur cet engagement que j'avais contracté avec celui que je croyais le père. Adrianoff déploya la feuille. Mais c'est un enfant de l'amour: ces enfants-là n'ont pas de père; ce qui explique pourquoi ils sont toujours si beaux. Lisez, madame, et persuadez-vous...
Valentine alors lut des yeux l'engagement passé entre
Adrianoff et le rusé villageois qui l'avait, ainsi qu'on l'a vu, si comiquement joué, tandis qu'Adrianoff lisait luimême à haute voix :
— « Éducation de prince, maîtres en tout genre. »
— Oui, monsieur Adrianoff, oui !
— « Instruction religieuse. »
— Oui... vous vous engagez à donner à l'enfant une éducation de prince, une instruction religieuse... tout cela est écrit là.
Adrianoff continua cà lire sous le regard inquiet et avide de Valentine :
— « Dix domestiques pour le servir. »
— Oui...
— « Aimé, soigné, traité comme un fils. »
— Oui... cela y est bien. Vous êtes admirablement généreux, monsieur Adrianoff.
— « A sa majorité, la moitié de mes revenus. )>
— Oui, oui, oui!
Le feu et les larmes pétillaient dans les yeux de Valentine.
— « A ma mort, tout ce que je possède. »
— Et ce traité, demanda Valentine haletante, et ce traité, vous le rempliriez fidèlement?
— Ah ! madame !
— Vous aimeriez bien cet enfant qu'on vous confierait?...
■ — En doutez-vous"? — Mais cette grande émotion?... pensa tout surpris Adrianoff. — ■ Et qui me forcerait, madame, à faire un pareil traité, si mon intention n'était pas de l'exécuter franchement, si je ne me sentais pas le
désir sincère d'aimer cet enfant adoptif comme le mien?
— C'est vrai. Et puis, vous êtes un honnête homme... Le regard de Yalentine plongeait et fouillait dans l'âme
d'Adrianoff.
— Je le crois, madame.
— Un très-honnête homme, Adrianoff.
— Je le crois toujours, madame.
— Qu'a-t-elle, pensait Adrianoff, pour m'interroger, pour m'examiner ainsi?
— Cela se voit dans tous vos traits. . .
— En vérité, madame... votre bonne, opinion...
— Une âme loyale et droite.
— Ah ! par exemple, trop droite ; vous voyez comme j'ai été récompensé de ma droiture.
— Et ce traité est en règle, continua à s'informer Yalentine, avec la même soif ardente de curiosité ; bien en règle?... rien n'y manque?...
— Absolument rien; mais quel intérêt peut-elle prendre?...
— Si ce n'est...
— Si ce n'est?... dites vite, Adrianoff; qu'y manque-t-il?
— Si ce n'est qu'on y lit — vous voyez, madame, — le nom de l'enfant laid, abominablement laid, au lieu du nom de l'enfant charmant, gracieux, accompli, que cet agriculteur hypocrite s'est borné à me faire voir. Le fourbe était trop habile pour faire un faux.
— Oui... vous avez raison... l'enfant que vous vouliez adopter s'appelle Valentin.
L'étonnement d'Adrianoff fut vraiment superbe.
— Comment le savez-vous, madame? qui vous a dit?...
— Qu'importe, qu'importe; nous disons qu'il s'appelle Valent in.
— Ce trouble, madame... ce bouleversement de tous vos traits...
— A quelle heure partez-vous aujourd'hui, Adrianoffï A quelle heure quitterez-vous Paris?
— Je croyais vous l'avoir dit... à neuf heures ce soir; tous mes bagages sont déjà au chemin de fer.
Valenline, après avoir regardé à sa montre :
— A neuf heures... il en est bientôt sept et demie.
— Oui, madame.
— Mais alors il faut que vous preniez le convoi qui part dans cinq minutes, ou, au plus tard, celui qui ne quittera Asnières que dans un quart d'heure.
— Je comptais prendre celui qui partira dans un quart d'heure, afin...
— Non, prenez l'autre, prenez le premier.
La stupéfaction d'Adrianoff montait à son comble.
— Pourquoi, madame?...
La réponse de Valentine fut :
— Donnez-moi ce traité.
Valentine avait déjà pris des mains d'Adrianoff le papier qu'il venait de lire. Elle ajouta avec la même promptitude de gestes et de voix :
— Piemettez-moi le double ; il doit y avoir un double...
— Sans doute, madame; mais je désirerais savoir...
— Hâtons-nous!... on peut venir... hâtons-nous!
— Quelle est son intention'?... mais quelle est son intention?
— 11 va faire nuit ! Oh ! de grâce, vite ! vite ! vite !
— Quel trouble dans ses idées ! Pourquoi veut-elle ce traité, ce double du traité? que veut-elle en faire?
Adrianoff, pour contenter Yalentine et satisfaire sa propre curiosité jusqu'au bout, sortit de sa poche une feuille de papier semblable à celle du traité.
— Voilà , madame , le double du traité que vous avez lu.
Yalentine le prit, s'élança d'un bond dans la pièce basse du chalet :
— Que fait-elle? que va-t-elle faire?
Adrianoff se perdait dans un abîme de suppositions. Yalentine était déjà revenue.
— Voilà ! dit-elle livide et triomphante, voilà ! Un nom a pris la place de l'autre... et j'ai signé... C'est fait !
Elle remit toute tremblante à Adrianoff les deux traités remplis et signés par elle.
— Mais, madame, qu'avez-vous fait?... pourquoi?...
— Adrianoff, l'enfant que vous vouliez adopter est désormais à vous, à vous seul !
— Mon Dieu ! madame, que voulez-vous dire? Est-ce que votre raison?...
Yalentine sonna.
— Maintenant... poursuivit-elle, maintenant... Yalentine sonna de nouveau, plus rapidement et plus
fort.
Gabriel accourut à ces coups de sonnette précipités.
— Où est Yalentin? demanda-t-elle au zouave, où est-il?
— Je l'ai ramené des régates; il joue en ce moment
sur la pelouse. Madame peut le voir d'ici... quoiqu'il ne fasse plus très-clair.
— C'est bien, Gabriel, c'est bien ! laissez-nous.
— Je ne l'ai jamais vue si pâle et si troublée, dit Gabriel en se retirant : je ne m'éloignerai pas.
Valentine, dès que Gabriel fut à quelques pas de distance, reprit rapidement :
— Adrianoff?
— Madame...
— L'enfant qui joue sur la pelouse, c'est l'enfant que vous désirez, c'est l'enfant que je vous confie; cet enfant est mon fils.
Sa poitrine se déchira.
— Votre fils! répéta Adrianoff, votre fils, madame !
— Le voilà, répliqua Valentine, en prenant la main d'Adrianoff et en lui montrant l'enfant, qui jouait sur la pelouse aux dernières lueurs du jour.
— Votre fils !
— Oui, ce secret, ce grand secret... mourra entre nous deux, n'est-ce pas? Georges ne saura jamais que c'est vous qui avez emmené cet enfant; vous me jurez?...
— Ce serment? — Pourquoi, madame, ne dirais-je pas à Georges? — Non ! madame, non !
— Allons, tout est perdu!... il refuse !
— Ah! je devine! s'écria Adrianoff; — comment n'aije pas deviné tout de suite! Oh! pardon, madame!... oui, cet enfant, c'est un enfant à vous... un enfant que Georges ignore...
— Que dit-il? pensa Valentine se jetant avec avidité sur cette erreur d'Adrianoff. Oui, c'est cela, qu'il ignore.
— Et Georges a des soupçons, poursuivit l'excellent Adrianoff, heureux de sa perspicacité.
— Oui... des soupçons..., répéta Valentine... Mais le convoi va partir.
— Il faut que cet enfant disparaisse !
— Oui, oui!... vous avez tout deviné... Mais le convoi ! — S'ils allaient revenir! ajouta-t-elle en prenant le bras d'Adrianoff.
— Oui, vous seriez perdue si Georges apprenait... Pauvre femme !
— Complètement perdue. Mois le convoi...
— Je vous sauverai !...
— Vous seul pouvez...
— Mais j'y pense, un de ces deux traités vous revient.
— Gardez-les tous les deux !
— C'est impossible, madame.
— Eh bien, Adrianoff, l'un à vous...
— Et l'autre?
— L'autre à Dieu... Mais, au nom du ciel, partez! La cloche a sonné le troisième coup. Valentin est là... Emmenez-le... moi. jamais!... Trompez-le!... dites-lui que nous allons partir tous les trois... dites-lui que je vais vous retrouver au chemin de fer dans un instant... diteslui... allez ! mais allez ! Non, restez! je veux l'embrasser encore une fois. — Non ! je ne le laisserais plus partir... partez !
Valentine, noyée au milieu de toutes ces irrésolutions, se cacha le visage dans ses deux mains crispées, après avoir poussé devant elle Adrianoff pour qu'il partit. Sa bouche, remplie de sangluts et de pleurs, n'avait qu'un mut, et ce mut revenait avec ses pleurs et ses sanglots sur
LES MARTYRS INCONNUS. Iô7
ses lèvres: a Georges! Georges! Georges! » Mais elle ne resta pas longtemps en place quand Adrianoff eut exécuté sa volonté si combattue. Elle s'élança dans la direction qu'il avait prise, en criant :
— Mon fds! mon fils! ma vie ! Ah ! c'est impossible ! je ne veux pas, je ne veux plus!
Elle était folle. Elle courut après Adrianoff, A ce moment, le chant entendu dans la matinée se fit encore entendre dans la brume du soir, doucement propagé par les échos de la campagne :
Vierge des eaux, entends notre prière, Conduis nos bras, bénis nos avirons; Si notre barque arrive la première, C'est nous cmi le bénirons.
Le chœur finissait quand Hélène revint, ainsi qu'elle l'avait promis, pour connaître la décision suprême de Valenline, celle qui devait tout dénouer, tout conclure dans ce drame si fatalement enchaîné.
— Quel silence! dit-elle en marchant dans la demiobscurité du bosquet de verdure où elle avait laissé Yalentine et Adrianoff; personne! quel silence! quelle solitude ! j'ai peur ! Yalentine nous a bien dit pourtant que c'est ici que nous la retrouverions... Ah! l'on vient.
Georges et Fabry, Fabry le bras en écharpe, tous deux excessivement agités, se présentèrent à Hélène dans un désordre d'esprit peu fait pour calmer le sien.
Georges disait :
— Je vous assure que ces cris que nous entendons d'ici ne partent pas de la fête.
— D'où viendraient-ils?
--Je ne sais, mais on dirait plutôt des cris d'alarme.
Il courut vers un endroit plus clair du massif d'où Ton découvrait Asnières, et il ajouta :
— Tenez, Fabry, voyez, regardez! Regardez là-bas, au bas du pont... le rivage est couvert de gens qui sondent la rivière avec inquiétude. — Où est Valentine?
— En effet, on dirait qu'on retire quelqu'un du fond de l'eau.
Dn grand malheur vient d'arriver à cet endroit. Mais où est donc Valentine? Pourquoi n'est-elle pas là?
— Je la cherche aussi, répondit Hélène, je la demande comme vous : je n'ai trouvé personne pour me dire...
Pendant cinq minutes, un désespoir confus plana sur ce point où n'osaient se dire toute leur pensée Georges, Fabry et Hélène.
— Ah ! voici Gabriel! peut-être saura-t-il !... s'écria Georges.
Gabriel, pâle, en sueur, les vêtements ruisselants d'eau, remit à Georges, sans prononcer une seule parole, le cachemire blanc de Valentine.
— Morte! morte! s'écria Georges. Ah! perdue pour toujours!
C'est tout ce qu'il eut la force de dire en tombant dans les bras de sa femme.
Et, dans l'éloignement, la voix des joyeux vainqueurs des régates répéta leur chœur favori :
Vierge des eaux, entends notre prière.
Conduis nos bras, bénis nos avirons; Si notre barque arrive la première, C'est nous qui te bénirons.
LA
Quelques bons vieillards, mais bien vieux, par exemple, se souviennent encore de l'aspect riche et solennel qu'offrait Versailles, le dimanche, après les vêpres, au commencement du règne de Louis XVI. La dignité un peu froide de cette cité royale, que Paris n'était pas encore parvenu à éclipser, s'augmentait de la gravité du saint jour consacré à l'universel repos. Silence dans les rues, sur les places, boutiques fermées; mais, en revanche, foule parée le long des boulevards, boulevards du Roi et boulevards de la Reine, multitude soyeuse, chamarrée et dorée dans le parc, autour du Tapis vert, au pied de l'Orangerie, parmi les charmilles et sur tous les degrés qui se déroulent jusqu'aux bords de la superbe pièce d'eau des Suisses. Trente mille oisifs, les yeux tournés vers le château, s'occupaient de ce qui se disait et se faisait à la cour. Ceux-ci parlaient des charges et des honneurs qu'ils en avaient reçus; ceux-là,
des honneurs et des charges qu'ils en attendaient; car, si Versailles était, par excellence, la ville des gens satisfaits, Versailles élait aussi la ville des gens qui espéraient l'être, soit grâce à leur mérite, soit grâce à leur hnporlimité. La foule était donc immense, bruyante, intarissable, autour de la ruche royale. De tous les points de la monarchie, on accourait pour remercier et pour solliciter, pour solliciter surtout. Tout partait, en France, de ce foyer, comme toute lumière part du soleil.
Eh bien, sous le règne de Louis XV, où se place l'histoire que nous allons raconter, le calme et la solennité de Versailles étaient encore plus saisissants que sous Louis XVI, le dernier roi de France qui ait habité Versailles
Dans la grande allée qui va du château à Trianon, parallèlement au canal, allée de sablon doux, de gazon tendre , de fraîcheur embaumée , peuplée de statues rêveuses ou souriantes, se promenait, les mains dans les goussets de sa culotte chamois, un jeune officier de marine, qu'on distinguait facilement pour appartenir au corps royal des enseignes, à son habit bleu sombre, aux larges revers jaunes semés d'ancres marines d'argent. Sous son petit tricorne, posé mélancoliquement, brillaient deux yeux vifs et inquiets qui disaient assez haut que l'âme, dont ils étaient l'expression vraie mais affaiblie, brûlait d'ambition. Et, en effet, notre jeune marin se sentait de force à posséder, comme tous ces promeneurs qu'il semblait fuir, une belle voiture à la grille, une chaise armoriée à son service, des valets galonnés derrière lui, une jeune et jolie femme de naissance à son bras. Pourquoi ne les aurait-il pas? disait sa dé-
marche, tantôt rapide, comme s'il eût voulu pénétrer de vive force dans le château, malgré les murs et les sentinelles; tantôt lente et mesurée, comme la résignation. Quand c'était la résignation qui l'emportait, il se repliait sur sa taille élancée et souple de marin, il enfonçait son bras droit dans la grande ouverture de son habit déboutonné à demi, se prenait le cœur, froissait et pétrissait son linge, et des soupirs à effrayer les oiseaux aristocratiques du parc, perchés sur les épaules des statues, s'exhalaient de sa poitrine haletante.
Roland de Fonteuil, c'est le nom de notre jeune promeneur, attendait l'heure où il lui serait permis de se présenter à M. le comte de Villegrain, secrétaire intime du ministre de la marine, qui lui avait donné rendezvous dans le château, galerie d'Apollon, entre la fin des vêpres et le dîner de Sa Majesté. Les jours précédents, il n'avait jamais pu parvenir à être reçu chez M. de Villegrain, bien qu'il eût pour ce grand personnage les meilleures lettres de recommandation, bien qu'il fût excellent gentilhomme de la vieille roche du Poitou, cette province où l'on est si noble, qu'il était dit autrefois, en manière de proverbe, que les souris et les araignées de certaines maisons de cette province ne quittaient jamais ces maisons de peur de se mésallier.
Quand notre jeune officier de marine crut le moment arrivé de se présenter à son audience, il raffermit son chapeau sur son front, boutonna son habit, secoua ses souliers à boucles d'acier et marcha vers le château en se dirigeant par l'allée du Tapis vert et le parterre d'eau, émaillés, en ce moment, de promeneurs et de belles paresseuses à demi étendues sur le gazon.
Ce n'élait pas chose aisée de rencontrer M. de Villegrain dans cette interminable galerie d'Apollon, encombrée de marquis et de marquises, de comtes et de comtesses, de ducs et de duchesses, attendant la minute suprême où le roi et la reine sortiraient de la chapelle pour se rendre dans leurs appartements. Comme il était marin, par conséquent très-peu enclin à la patience, il retenait un mot vif, quelquefois même il ne le retenait pas, quand il lui arrivait de recevoir un coup d'éventail sur l'épaule ou une bourrade dans le dos.
Après une heure d'attente, on lui dit enfin que M. et madame de Villegrain entraient dans la galerie pour aller, selon leur usage, se placer le plus près possible de la chapelle. On ne tarda pas à les lui désigner. M. de Villegrain, qu'il avait déjà entrevu depuis son arrivée à Versailles, était un homme jeune encore, très-grand, trèsbrun, très-sec, aux regards sinistres, aux. traits durs, modifiés plutôt qu'adoucis par ce sourire presque de naissance qui flottait sur tous les visages des gens de cour sous le règne de Louis XV, ainsi qu'en font foi leurs nombreux portraits. Quant à madame de Villegrain, notre marin allait la connaître et la voir pour la première fois.
Ce ne fut pas l'affaire d'un instant d'attendre la fin des vêpres, la fin du sermon, la fin de toutes ces choses pieuses qui semblent ne jamais devoir finir, surtout lorsqu'on attend avec impatience qu'elles finissent.
Pourtant, au bout d'une heure et demie de station au pied d'une colonne azurée et dorée, il aperçut une ondulation de têtes et d'épaules du côté par où devait déboucher le cortège royal au sortir de la chapelle. Son
espoir ne fut pas trompé : les vêpres étaient terminées. Il fit alors quelques pas vers ce point plus agile; mais dans ce même mouvement qu'opérèrent deux ou trois cents courtisans aussi empressés que lui, il cessa tout à fait de distinguer le groupe de M. le comte de Yillegrain et de la comtesse sa femme. Il se sentit comme envahi, soulevé par les flots de cette marée montante; il fut ensuite emporté, ballotté d'angle d'encoignure en angle d'encoignure, jeté de banquette de velours en banquette de velours; il eut beau porter ses bras en avant pour se maintenir au-dessus de la foule bouillonnante, il eut beau se roidir sur la pointe des pieds afin de retrouver, à l'extrémité de son regard, la personne pour laquelle il subissait cet ouragan, l'ouragan fut le plus fort; le jeune officier de marine cessa, après quelques minutes de lutte contre ces écueils et cette écume, de voir II. de Villegrain. La tempête les avait séparés. Dire s'il fut contrarié, dire s'il fut vexé, dire s'il se monta la tête, s'il maudit Versailles et ses salons, s'il fut sur le point de passer sur le corps de toute cette multitude bigarrée, dorée et poudrée pour gagner les portes de sortie, ce serait écrire ce que chacun suppose , le caractère de notre gentilhomme naval étant connu maintenant. Il eut un autre mouvement, et celui-là fut beaucoup plus raisonnable.
— Monsieur, demanda-t-il au premier visage flottant qu'il avisa dans les plis de la vague qui le roulait avec deux ou trois autres victimes de ce naufrage de salon; monsieur, poùrriez-vous me dire si vous voyez M. de Yillegrain?
Cette réponse s'éleva au-dessus des vagues :
— Monsieur qui?...
— II. le comte de Villegrain.
— Je ne le connais pas.
— Le secrétaire du ministre de la marine? Cette seconde réponse sortit des flots :
— Le ministre de la marine est à la gauche du roi en ce moment ; après lui est monseigneur l'archevêque de Paris ; tenez ! ce gros, ce grand, ce rouge...
— Je ne vous parle pas du ministre de la marine, je vous demande simplement...
— Que demandez-vous alors?
— Si son secrétaire, M. le comte de Villegrain...
Le visage où s'était ouvert la bouche qui avait parlé n'était plus à la même place; un autre visage se rencontra, dans la mêlée, joue à joue avec celui de M. de Fonteuil. Il reprit sa question :
— Pourriez-vous me dire si vous voyez M. de Villegrain?
— Je connais II. de Villegrain, monsieur.
— Très-bien!... le secrétaire du ministre delà marine...
— Le secrétaire du ministre delà marine, monsieur.
— Le voyez-vous? Où est-il? Indiquez-moi...
— Je le vois, je sais où il est, monsieur.
— Dites-moi vite, en ce cas...
— Si monsieur était de Versailles, monsieur serait instruit aux manières de Versailles, et monsieur n'ignorerait pas que, lorsqu'on prend une information auprès de quelqu'un, on ne mange pas en lui parlant le mot de monsieur, monsieur!
Le marin ne lança que cette réponse dans les yeux et dans le nez de son puriste de cour :
— Et moi, si nous étions à la nier, je vous ferais manger à l'instant même par les poissons, mossieu!
Il regarda le second visage... Ce n'était déjà plus le même, c'était un troisième, ou un quatrième, ou un cinquième visage ; mais celui-là lui épargna la peine de recommencer sa demande déjà si souvent renouvelée.
— Voilà M. le comte et madame la comtesse de Villegrain, dit-il à M. de Fonteuil, qui respira, si toutefois il se donna même le temps de respirer.
Il s'élança comme une flèche...
— Monsieur le comte, dit-il aussitôt en se plaçant le chapeau à la main devant le secrétaire du ministre de la marine, vous avez eu la bonté extrême de me faire dire que vous me permettriez de vous voir aujourd'hui dans la galerie d'Apollon, entre les vêpres et le dîner de Sa Majesté, et je viens...
La première réponse faite à ces premières paroles de M. de Fonteuil, un peu ému de son prologue, fut, de la part de madame la comtesse de Villegrain, un mouvement de sourcils qui trahit sa profonde contrariété de se voir ainsi arrêtée au passage par un simple petit officier de marine; et de la part du comte, au contraire, un sourire encourageant et qui semblait dire : « Oui, je me souviens de vous avoir autorisé à me parler de l'objet pour lequel vous venez à ma rencontre . » Malheureusement, ces bonnes dispositions ne se trouvèrent pas précisément en harmonie avec les paroles dont se servit le secrétaire du ministre de la marine après le courtois épanouissement de ce beau sourire large et blanc, clair de lune des grands seigneurs à toutes les époques.
— Ah! oui, c'est vous, monsieur de Mérouanne, dit M. de Villegraîn, qui m'avez écrit pour obtenir la sousdirection de l'arsenal de Rochefort.
— Pardon, monseigneur, je ne suis pas M. de Mérouanne; je me nomme...
Les sourcils de la comtesse de Villegraîn continuèrent à se rapprocher dans une double courbe circonflexe toujours bien peu favorable au petit officier de marine. Ce point d'arrêt, placé sur son chemin, la contre-carrait horriblement. Son bras s'appuya même avec force sur celui de son mari, et dans tous- les pays du inonde cela veut dire : « Voyons, terminez, finissez au plus vite, b
Que le comte de Villegrain eût compris ou non le sens de cette pression, il dit à M. de Fonteuil, qui n'eut pas le temps d'achever sa phrase :
— J'estime beaucoup votre famille, cher monsieur de Mérouanne, — toujours de Mérouanne ! — et vous ne doutez pas que je mettrai tout mon zélé à appuyer auprès de Son Excellence votre demande de sous-directeur de l'arsenal de Rochefort.
Vue seconde fois M. de Fonteuil se préparait à dire;
Pardon, monseigneur, je ne suis pas M. de Mérouanne ; je me nomme... i La comtesse sut l'en empêcher: elle adressa à If. de Fonteuil, déjà fort décontenancé de l'obstiné quiproquo du comte, un regard où elle ne le priait pas absolument de persister dans l'éclaircissement qu'il tenait à fournir sur sa propre individualité, trop confondue avec celle de M. de Mérouanne.
— Mais que me veut la comtesse? pensa-t-il. Quel ordre prétend-elle m'enjoindre en m'examinant avec cette au-
torité?... Ah bah! se reprit-il, il ne s'agit pas de tout cela : le comte de Villegrain commet une erreur, il s'agit de le faire revenir de son erreur. S'il m'échappe, qui sait quand je pourrai le rattraper!
Immédiatement le jeune officier s'exprima ainsi :
— Monseigneur, je suis le chevalier Roland de Fonteuil, officier, comme je n'ai pas besoin de vous l'apprendre, dans la marine du roi ; j'ai déjà fait sur la frégate la Coquille plusieurs stations navales pour le service de Sa Majesté; mais ces stations, monseigneur, ont toujours eu lieu dans les parages des Iles-sous-le-Vent. Ce service, monseigneur, est fort honorable sans doute, et je suis loin de m'en plaindre; mais il n'offre, permettez-moi de le dire, aucune chance sérieuse d'avancement.
Le visage du comte, quoique toujours bienveillant, paraissait exprimer quelque embarras ; trouvait-il le discours trop long?... La comtesse lui pressait-elle plus fort le bras pour s'en aller?...
Roland de Fonteuil poursuivit :
— Monseigneur, en ce moment, nos escadres se battent dans l'Inde avec les flottes anglaises pour la possession de nos colonies ; je vous demande la faveur de quitter la Coquille, qui va de nouveau se rendre aux Iles-sous-le- Vent, et d'être embarqué avec mon grade d'enseigne sur la frégate le Météore, qui achève à Rrest ses préparatifs de départ pour Madras. Je vous devrais une grande reconnaissance, monseigneur, si vous m'accordiez cette faveur^ qui est peut-être celle, et je ne la sollicite pas moins, de me faire tuer dans les eaux du Bengale pour le pavillon de Sa Majesté.
Ce ne fut pas sans une forte émotion que M. de Fonteuil put dérouler ses idées sous les regards fixes et de moins en moins miséricordieux de madame de Villegrain, plus impatiente à chaque minute de s'éloigner, de suivre le cortège se rendant dans les appartements où allait dîner le roi.
Après l'explosion silencieuse d'un nouveau sourire, mais infiniment moins lunaire que les précédents, M. de Villegrain répondit à M. de Fonteuil :
— Je suis forcé, mon cher monsieur de Mérouanne, de vous répéter ce que je vous ai déjà dit: Je ne puis personnellement vous accorder ce que vous désirez; mais je puis...
Cette fois, ce fut le chevalier Roland de Fonteuil qui, à bout de patience, interrompit sèchement le comte par ces mots clairs et brusques :
— Et moi, je suis forcé de vous dire, monsieur le comte, que je tiens de mes aïeux le nom de Fonteuil. et que je n'ai aucune raison pour autoriser qui que ce soit au monde à y substituer, quand on me parle, un nom qui n'est pas le mien.
Chose bizarre, le comte laissa répondre pour lui la comtesse de Villegrain, dont la réponse ne fut ni embarrassée ni en retard.
— Monsieur, dit-elle a l'officier de marine, que vous soyez de Fonteuil ou de Mérouanne, ici peu importe; car la faveur que vous sollicitez d'aller dans Flnde sur la frégate le Météore ne vous est pas accordée. Si M. le comte n'a pas osé vous le dire, je vous le dis. Maintenant j'ajouterai qu'il n'est pas d'usage, monsieur de Fonteuil, de retenir si obstinément les gens au passage,
quand on a l'honneur de les rencontrer dans les salons delà cour.
Puis, la comtesse de Villegrain entraîna son mari et passa, les narines pâles et courroucées, devant Roland de Fonteuil, en lui jetant un salut comme on jette une aumône à un importun.
Roland de Fonteuil resta confondu à la place où il venait de recevoir ce magnifique camouflet, ne rencontrant pas sur ses lèvres, tirées par la colère, un seul mot à répondre à la superbe comtesse de Villegrain.
Superbe, en effet : c'était une des beautés de la cour de Louis XV, où, à cause de son teint éclatant, de son grand front de déesse, fait de grâce et de majesté, de ses yeux bleus hautains, agressifs comme s'ils eussent été noirs, de ses cheveux blonds sous la rosée cendrée derrière laquelle ils ondoyaient, onla désignait par le surnom flatteur de Junon. Elle justifiait encore ce baptême mythologique, tout à fait dans les mœurs littéraires du temps, par ses épaules de statue, des bras de baigneuse antique, une taille imposante et une démarche souple et altière.
Sur le moment, Roland de Fonteuil fut moins frappé de tous ces charmes particuliers et de toutes ces beautés réunies que par un incident bien léger en apparence, mais dont les conséquences ne furent pas légères, il s'en faut. Dans le mouvement trop peu mesuré, qu'elle fit pour s'éloigner, son bracelet s'accrocha à la chaîne d'or qu'elle portail passée à son cou. Cette chaîne se brisa sans doute, ou quelques-uns des anneaux se défirent, car il s'en détacha une clef qui tomba sur le tapis. La chute de celte clef ne produisit aucun bruit. La comtesse ne saperçut de rien ; du reste, personne ne s'aperçut de rien.
Roland de Fonteuil, après avoir ramassé cette clef, eut la pensée naturelle de courir après la comtesse pour la lui rendre. Un sentiment de colère, le souvenir de la scène qui venait d'avoir lieu le retint cloué au tapis : il se borna à appeler de sa place le comte de Yillegrain. A plusieurs reprises, il appela donc:
— Monsieur le comte ! monsieur le comte ! monsieur le comte !
In valet du château, qui entendit cet appel beaucoup trop familier dans un tel endroit, — élever si fort la voix dans le palais de Versailles ! — courut scandalisé vers le chevalier de Fonteuil et lui dit :
— Mais, monsieur l'officier! monsieur l'officier! que faites-vous?... Vous n'y songez pas!... Versailles!... la cour!... le roi!... D'ailleurs, M. le comte de Yillegrain ne vous répondra pas : inutile.
— Pourquoi est-ce inutile? Pourquoi, s'il vous plaît, ne me repondra-t-il pas?
— Parce qu'il est sourd.
— Sourd ?
— Oui, monsieur, sourd à ne pas entendre le bruit du canon ; il ne répond que lorsqu'il a son cornet, qu'il ne met guère que chez lui... Comment voulez-vous qu'il vous entende?
Après cet éclaircissement, le valet de chambre se retira, tout en murmurant contre ces jeunes officiers de marine, si peu au courant des usages de la cour.
— Je comprends, ah! je comprends à merveille maintenant, se dit le chevalier de Fonteuil, pourquoi le comte m'a si singulièrement accueilli tantôt, et je m'explique parfaitement le langage qu'il m'a tenu • il m'a pris pour
M. de Mérouanne et il n'a jamais pu revenir de son erreur, étant dans l'impossibilité d'entendre ce que je lui disais, dans l'impossibilité absolue, le malheureux ! d'entendre mon véritable nom. La confusion est des plus naturelles... oui, des plus simples à comprendre sans doute... Mais la comtesse de Villegrain n'est pas sourde, elle! — Pourquoi m'a-t-elle reçu aussi impoliment?... pourquoi m'a-t-elle déclaré avec un ton si aigre et si cassant que je n'avais rien à espérer, que la permission ne me serait pas accordée d'aller dans l'Inde? Pourquoi m'at-elle pour ainsi dire chassé de sa présence? Je la gênais donc bien?... Elle était donc bien pressée d'aller faire sa cour au roi? Ces grandes dames!... Je saurai le motif... oh ! oui, je le saurai !
Roland de Fonteuil faillit se briser une dent en mordant avec rage la clef perdue par la ravissante et impérieuse comtesse de Villegrain.
En exhalant ainsi sa colère par petites phrases saccadées, comme on avale par petites gorgées quand la boisson est trop chaude, Roland de Fonteuil aperçut au loin le comte et la comtesse entourés d'une douzaine d'officiers supérieurs de marine et de quelques jeunes enseignes de. son âge empressés de faire leur cour. Parmi ces derniers, il distingua, avec ses bons yeux de vingt ans, quelques connaissances de l'Ecole navale, et il les félicita en lui-même d'approcher plus facilement que lui les dispensateurs des places et des grades. Il s'occupait de cette scène où il ne jouait le rôle que d'observateur triste et résigné, quand il vit revenir vivement sur ses pas la comtesse de Villegrain : elle s'était dégagée un instant du bras de son mari pour prendre celui d'un lieu-
i'iï LA CLEF DE CRISTAL.
tenant de frégate. Elle avait l'air de parler avec beaucoup d'animation en désignant à trente ou quarante pas devant elle, c'est-à-dire à la distance où se trouvait le chevalier Roland de Fonteuil, un point particulier du riche et long lapis étendu d'un bout à l'autre de la galerie. Comme elle accompagnait ce signe d'indication d'un autre signe par lequel elle montrait la chaîne passée autour de son cou, il fut aisé au marin, attentif à la suivre dans sa pantomime, il lui fut aisé de comprendre qu'il s'agissait de la clef. Au bout de quelques minutes, la comtesse quitta le bras du lieutenant de frégate, et lui et tous les officiers dont il était entouré se dirigèrent du côté de M. de Fonteuil : mais, en retournant vers son mari, la comtesse, après s'être assurée que personne ne la voyait, s'arrêta, et, d'un mouvement de tête combiné avec un mouvement d'éventail, elle salua le lieutenant dont elle avait pris le bras. Pour rapide que fut le double mouvement, il n'échappa pas à M. de Fonteuil, qui, à tort ou à raison, crut voir la comtesse poser un baiser sur le faîte de l'éventail et l'envoyer ensuite à M. de Rétigny : c'était le nom du lieutenant de frégate.
Dès que. M. de Fonteuil fut convaincu que les officiers de marine s'approchaient du point qu'il occupait dans la galerie, dans le but de chercher la clef perdue par la comtesse, il résolut, puisqu'elle tenait tant à cette clef, de s'en servir comme moyen de la punir de sa manière d'aivers lui.
11 sera toujours temps de la lui rendre, se dit-il. Oui, cherchez! mes bons camarades, cherchez! ajouta-t-il en les voyant déjà inclinés vers le tapis afin de découvrir la clef de la belle impertinente; cherchez et vous ne trouverez pas.
Il sortit ensuite de la galerie, descendit, plein de colère, de dépit et d'indignation, le grand escalier de marbre, et regagna, une fois dans le jardin, l'allée où ii s'était déjà tant et tant promené les mains fourrées dans les poches de sa culotte chamois, à l'heure des vêpres. Le grand air aurait dû le calmer : il n'en fut pas du tout ainsi; il agit sur son cerveau absolument comme il agit sur le cerveau des personnes prises d'ivresse, il augmenta l'inflammation mentale au lieu de l'abattre. Il se mit à parler seul, il s'adressa, avec d'étranges vivacités de regard, de paroles et d'attitudes, aux bancs de gazon, aux statues, aux poissons du canal, aux oiseaux, aux passants, et il y en avait beaucoup en ce moment-là dans le parc, et, quoiqu'il fût dans un grand accès de colère et de rage, il ne pouvait s'empêcher en même temps, par un travail d'esprit dont nous ne nous rendons pas bien compte, de s'extasier sur la rare beauté de madame de Yillegrain.
— Vous l'aurez, votre clef!... disait-il en marchant à grands pas; nous verrons, nous verrons cela !... Parce que cette auguste dame avait donné rendez-vous à ce beau lieutenant de marine, était-ce une raison pour me traiter de cette manière?... Elle l'aurait vu cinq minutes plus tard!... Mais non, son amour la pressait, l'étranglait... Jeune et belle, sans doute... Parbleu ! qui le nie? Quelle ravissante coupe de visage ! . . . Méchante créature ! . . . J'ai vu les plus belles créoles de la Martinique et de Saint-Domingue, aucune d'elles n'approche de cette abominable femme! et quels bras ! quelles épaules!... Et son mari est sourd! oui, mais il n'est pas aveugle... mais si! il l'est, puisqu'il ne voit pas... Je voudrais que quelqu'un
lu.
le lui dit, et qu'il vous enfermât, madame, dans quelque bon couvent bien noir pendant quelques années... je serais charmé de l'apprendre. Cette femme est l'impudence même, l'orgueil, la cruauté... Qu'est-ce que je lui demandais ? D'aller mourir dans l'Inde de la fièvre jaune, d'une hépatite aiguë ou d'une balle anglaise dans le ventre... Et elle me bafoue... elle m'expulse... Non! non! vous n'aurez pas cette clef... Mais que je suis sot! se reprit Roland de Fonteuil en palpant la clef au fond de son gousset; que je suis un bien grand sot ! Parbleu! si je ne lui rends pas sa clef, elle en fera faire une autre demain, et j'aurai gardé là un beau moyen de vengeance par devers moi... Si ce canal avait plus de profondeur, dit-il ensuite s'approchant du bord de la large pièce d'eau, je m'y jetterais, je m'y noierais, et tout serait dit; mais il serait ridicule de mourir là où les poissons rouges ont à peine assez de place pour se retourner... Se suicider dans un bocal !
— Hé! que fais-tu donc là, Fonteuil? lui crièrent les camarades qu'il avait laissés dans la galerie d'Apollon, occupés à chercher la clef de madame de Villegrain : vas-tu t'embarquer pour Pondichéry?
Fonteuil, en levant soucieusement la tête :
— Ah! oui, vous sortez de ce beau palais enchanté, vous aussi, répondit-il, je vous ai aperçus. Vous faisiez votre cour au soleil.
— Tu y étais donc?
— Pour mes péchés! et ils doivent être bien gros !
— Que t'est-il donc arrivé? Tu nous parles d'un ton...
— Rien de fort agréable, mes chers camarades. J'ai été éclaboussé des pieds à la tète par la disgrâce.
— Que veux-tu! on n'a pas toujours vent arrière sur fond de sable d'or quand on navigue sur ces mers-là.
— Ah! certes non! Je viens d'essuyer un grain des mieux conditionnés, puisque nous parlons en marins.
— Eh bien, cher, nous avons été plus heureux que toi : M. -de Viilegrain nous a présentés au ministre de la marine; monseigneur nous a présentés au roi, le roi à la reine; nous sommes ravis de l'accueil.
— Ravis probablement aussi de madame de Villegrain?
— D'elle surtout, mon ami! N'est-ce pas qu'elle est la reine de beauté de Versailles?
Roland de Fonteuil fit une horrible grimace.
— Son caractère est peut-être moins accompli que sa beauté, ajouta-t-il ironiquement; mais on n'est pas parfait, même à la cour de Versailles.
— Son caractère est vraiment délicieux. Comme tu es maussade aujourd'hui! — Que t'a-t-elle donc fait? Ah! diable! tu l'as peut-être rencontrée au moment où elle venait d'éprouver une grande contrariété... c'est cela! Elle a perdu une clef à laquelle elle tenait beaucoup... Je ne sais pas à ce sujet tout ce qu'elle ne nous a pas dit : une clef en acier, en or et en cristal, la clef d'un coffre pareillement en cristal. . . Enfin, quoi qu'il en soit, la perte de cette clef la vexait beaucoup, énormément; et, sans doute, c'est là, je le repète, la cause de cette mauvaise humeur dont tu as reçu les éclats.
— Oui, c'est sans doute là la cause de sa mauvaise humeur contre moi, acheva de Fonteuil en cherchant ensuite à s'éloigner dans les massifs qui bordent le canal.
Ses camarades le retinrent.
— Que veut dire?... Nous quitter ainsi ! mais non! mais non !
— Laissez-moi, je vous prie; je pars à l'instant même en poste pour Toulon, où je vais me rembarquer sur ma frégate la Coquille, et je retourne aux Antilles pour la troisième fois. Une belle expédition, ma foi! Je tuerai des albatros le matin et je pécherai des requins le soir. Tandis que vous autres... Mais laissez-moi partir.
— Oh! nous autres! nous autres! D'abord, nous ne savons pas encore où nous irons... Ah! mais si, nous le savons! ce soir, nous allons au bal; là, mon ami, au bal delà cour... entends-tu? au bal de la cour! Ouvre la bouche: il parait qu'il sera étourdissant. Tu verras, de Fonteuil! tu verras!
— Comment, je verrai? Je ne verrai rien du tout.
— Allons dune ! tu viendras avec nous à ce bal.
— Moi!... Ah çà! quand je vous dis que je vais partir pour Toulon.
— Tu partiras pour Toulon demain, après-demain, dans trois jours.
— C'est cela, je retarderai mon voyage exprès pour avoir le bonheur incomparable de revoir madame de Villegrain !
— Mais on en a retardé pour de moins beaux motifs.
— Je ne dis pas le contraire... Mais adieu, messieurs! Ses jeunes camarades empêchèrent de nouveau Roland
de Fonteuil de s'esquiver
— On assure qu'à la dernière fête de la cour, lui dit l'un d'eux avec enthousiasme, madame de Villegrain s'est présentée avec une robe de gaze si fine, si claire, si transparente, que II. de Choiseul lui a dit tout bas: i Ah!
madame c'est trop ! » Et elle de répondre à M. de Choiseul : « Au prochain bal, rassurez-vous, je serai un peu plus vêtue. — Mais ce n'est pas comme cela que je l'entends, quand je vous dis, madame, que c'est trop, » a objecté en souriant M. de Choiseul.
— 11 ne la trouvait, donc pas assez nue? Tous les jeunes officiers se mirent à rire.
— Nous verrons au bal de ce soir comment elle aura compris la chose. Est-ce que cela ne te tente pas, voyons, de Fonteuil ?
— Quand cela me tenterait, est-ce que j'ai une lettre d'invitation pour me présenter au bal de la cour?
— Tu n'as pas de lettre d'invitation? Si ce n'est que cela, la difficulté est levée. Béric de Saint-Maur est malade; voici sa lettre, dont il nous a priés de disposer; disposes-en pour toi.
— Mais...
— Tu hésites encore, loup de mer! Mais voilà Marcelino, voilà Spiriadee, voilà moi, voilà nous tous qui y allons : la compagnie ne te semble-t-elle pas assez choisie?... Songe! qui sait si nous reverrons jamais Versailles?
Tous les jeunes officiers de marine soupirèrent. Clermont, celui qui parlait, continua ainsi :
— La guerre avec l'Angleterre est une guerre acharnée. L'n boulet peut nous mutiler, nous emporter...
— Un bras ! dit l'un.
— Un nez! ajouta l'autre.
— Une jambe!
— Deux jambes!
— Lh bien, reprit Clermont, dansons, tandis que nous avons encore notre nez et nos deux jambes, n
La lettre fut enfoncée avec violence dans la poche de Fonteuil.
Tous les jeunes officiers de marine crièrent ensuite en s' éloignant :
— Au revoir ! à neuf heures !
— A neuf heures, quoi? demanda Fonteuil.
— Eh bien, à neuf heures, trouve-toi là, sous la voûte : nous nous réunirons tous pour faire notre entrée ensemble. Ce sera superbe!
— Solennel', ajoutèrent d'autres jeunes voix qui se joignirent à celle de Clermont.
— Majestueux!
— Et présomptueux!
— Ah ! encore un mot! cria plus fort, pour être entendu, Clermont, déjà hors de la portée de la voix. Tu trouveras des chaises à porteurs sur la place Dauphine. Au revoir ! au revoir !
Peu décidé à céder à ses camarades, mais à demi entraîné par leur soif de plaisir, et, d'ailleurs, jeune comme eux, c'est-à-dire vite oublieux des contrariétés de la vie à l'idée d'une joie promise, Roland de Fonteuil regagna son hôtel, où, après avoir légèrement dîné, il songea à sa toilette de bal. C'est en vidant les poches de la culotte chamois qu'il quittait pour en mettre une plus officielle, que la clef de madame la comtesse de Villegrain vint de nouveau sous ses doigts. Il éprouva à ce contact une sensation désagréable. L'entrevue de la galerie d'Apollon se retraça à sa mémoire avec tous ses détails déplaisants; il lut sur le point de lancer la clef dans le jardin placé
sous les croisées de l'hôtel. Ce mouvement nerveux, par l'effet d'une réaction aussi prompte, la lui fit regarder avec quelque attention; un instant après, ses yeux et sa réflexion s'y attachèrent fixement. L'anneau auquel s'adaptait fortement la tige de la clef était en or ouvré et ciselé, mais ouvré et ciselé à jour, en forme d'étoile rayonnante comme l'orfèvrerie des États romains et particulièrement l'orfèvrerie filigrane d'Ancône, merveilleuse, on le sait, de finesse et de légèreté; quant à la tige elle-même, elle était formée de plusieurs morceaux cylindriques alternativement d'argent mat et de cristal de roche jusqu'aux deux tiers; le dernier tiers de la tige, celui qui se continuait avec le pavillon de la clef, était d'acier, mais du plus pur acier anglais, jetant des reflets sombres et bleus comme certains diamants noirs du Thibet. Ce pavillon, partie dentée, celle qui sert à ouvrir la serrure, méritait qu'on s'y arrêtât autant que sur le reste de la clef, à cause de l'originalité de sa forme. Sa figure offrait les contours d'un trèfle allongé, et les deux morceaux de cette fleur se repliaient au besoin sur le troisième, qui était fixe, au moyen d'une charnière tout à fait invisible pratiquée dans les bords adhérents. Et quand ces deux morceaux se déployaient et venaient de nouveau former le trèfle ou le pavillon de la clef, ce mouvement d'éventail poussait à l'extrémité même de la tige une olive en diamant façonnée à angles correspondants d'une précision inouïe. Enfin cette clef, faite de plusieurs métaux mariés au crislal, présentait un modèle de mécanique savante, de serrurerie secrète, de bijouterie précieuse; enfin, c'était un vrai chef-d'œuvre. Si la clef était si extraordinairement remarquable, que
devait être la serrure? que devait être le coffre? que pouvait contenir ce coffre?
Roland de Fonteuil comprit alors que madame de Villegrain devait être très-contrariée et fort inquiète de l'avoir perdue, et il s'en voulut sincèrement de n'avoir pas apporté plus de bonne \olonté à la lui rendre. En la glissant dans sa poche, il se promit de la remettre le soir même à quelque garde, valet de chambre, concierge ou hallebardier du château, qui la remettrait à son tour, mais sans dire de quelle part, à cette belle et si peu indulgente dame de Yillegrain.
Roland de Fonteuil, sa toilette achevée, se rendit ensuite à la place Dauphine en marchant avec le plus de précaution possible, sur la pointe du pied, afin de ne pas ternir le beau cirage à l'œuf de sa chaussure. Là, comme les jeunes officiers ses camarades le lui avaient dit, il trouva des chaises à porteurs. Il en choisit une des plus élégantes et se fit conduire par ses porteurs sous la voûte du château, où ses camarades lui avaient donné rendezvous; ils l'attendaient déjà.
Ils partirent ensuite ensemble pour le bal, à travers des nuées d'invités plus occupés les uns que les autres de la fragilité de leurs toilettes, dont nos costumes d'aujourd'hui ne peuvent donner la plus faible idée, sous le rap • port de la composition, de la grâce, de la fraîcheur, de la variété, de la fantaisie, de la richesse, du pimpant, de l'esprit, de la splendeur. La poudre faisait un nuage, une auréole de vapeur à toutes ces femmes au pastel. Nous avons la liberté du costume aujourd'hui, dira-t-on, et la simplicité de l'indépendance. Merci! la liberté des singes et la simplicité de la misère.. .
Si nos jeunes gens ne produisirent pas la sensation dont ils s'étaient flattés, ils furent eux-mêmes éblouis de l'aspect magnifique de la salle de bal, au moment où ils v entrèrent. L'Orient, ce fabuleux Orient si vanté, eût semblé une boutique de verroterie à quatre sous à côté de ce fleuve qui charriait des diamants ; c'étaient des coiffures où serpentaient des émeraudes, des oreilles où se balançaient des perles, dont une seule eût donné une indigestion à Cléopâtre, des épaules auxquelles s'attachaient des torsades de toute sorte de pierreries, des robes qui criaient elles-mêmes de se voir si riches, et des lumières ajoutant leur pluie de feu à ce fourmillement. Enfin c'était un bal de la cour.
Il n'y avait pas dix minutes que Roland de Fonteuil se promenait à travers ces merveilles, dont il évoquerait peut-être un jour le souvenir brillant sur le banc de quart, que sa bonne ou mauvaise étoile (la suite de l'histoire vous dira laquelle des deux) lui fit rencontrer madame de Villegrain et les mit brusquement face à face. Elle était au bras du jeune prince de Conti, qu'on disait singulièrement épris d'elle... Mais qui n'était pas épris d'elle à la cour? Le premier mouvement de Roland de Fonteuil fut de s'incliner; quand il releva la tête, il entendit un éclat de rire qui lui fit monter le sang du cœur à la gorge. Cet éclair de dédain était donc pour lui ! il en fut comme aveuglé.
— Bon! après tout, se dit-il, si c'est la guerre qu'elle me déclare, je n'aurai pas longtemps à la soutenir : je partirai demain pour Toulon, où m'attend la Coquille ; Oh ! la Coquille! la Coquille! ne pourra-t-elle donc pas sombrer sur place !
La même et double impression que Roland de Fonteuil
avait éprouvée dans la matinée à la vue de madame de Villegrain, il la ressentit de nouveau à cette soirée du bal de la cour, mais dans des proportions plus fortes encore. Plus sa haine pour elle augmentait, plus il la trouvait belle; il ressemblait à ces gens qui, à force de goûter à un vin pour se convaincre qu'il est mauvais, finissent par se griser. Elle n'avait jamais été. il est vrai, plus séduisante; mais on murmurait autour d'elle qu'elle avait suivi de trop près le conseil à double entente de M. de Choiseul... On va voir si elle était peu habillée. Derrière elle, deux vieux gentilshommes échangeaient entre eux ce dialogue. L'un disait :
— Je vous assure qu'à travers sa robe, on les voit.
— Parions quon ne les voit pas !
— Cent louis, qu'on les voit!
— Cent louis, quon ne les voit pas!
— Pardon, dit Pioland de Fonteuil en s'adressant à une dame d'âge qui souriait, et à qui l'on pouvait tout demander à cause même de son âge; pardon, madame, seriez-vous assez obligeante pour me dire ce que prétendent voir ces messieurs à travers la robe de madame de Villegrain?
— Oh! c'est bien simple, monsieur... ses jarretières.
La musique se fit entendre, et les quadrilles se formèrent. A ces sons délicieux^ l'âme du chevalier se détendit; elle se laissa aller au courant de la joie générale. Il vit ses camarades inviter autour de lui de jolies danseuses empressées d'accepter; l'envie de les imiter l'entraîna; il alla aussitôt proposer à une jeune dame d'être son cavalier. On sourit, on lui tendit la main; le voilà en place pour danser la royale polonaise, danse apportée de
Varsovie par la charmante Marie Leckzinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Il y a, dans cette danse nationale, une figure où tous les quadrilles se réunissent, et où les danseurs des groupes les plus éloignés les uns des autres se joignent entre eux et forment une mêlée générale. Dans cette confusion universelle, il arriva que Roland de Fonteuil et la comtesse se trouvèrent en présence. Quelle rencontre ! ou plutôt quel choc ! Ils eurent la même pensée : ils allaient se voir obligés de danser ensemble! Danser ensemble! comment échapper à cette incroyable, à cette impossible, à cette monstrueuse nécessité?
La sueur perla au front courroucé de madame de Villegrain. Cruelle, minute d'indicible angoisse! Et l'hésitation n'était pas même possible ! On meurt à la cour, mais on n'y donne pas de scandale, on n'y est pas ridicule! Le péril inspira la belle implacable ; elle se souvint de la plus profonde maxime des grands : dissimuler. Elle accepta en souriant — quel sourire! — la main gauche de Fonteuil, et se laissa conduire à la place exigée par la figure. Mais le jeune marin, prévoyant le moment où, dans une ronde générale, il allait avoir à lui offrir la main droite, prit lestement au fond de sa poche, avec cette main restée libre, la fameuse clef de cristal. Un moment se préparait, il arrive : alors la main droite du chevalier presse celle de la comtesse, et la comtesse pousse un cri. Elle a déjà senti dans cette rapide étreinte le contact de la clef, de sa précieuse clef, de cette clef pour laquelle elle eût peut-être donné tous les diamants dont elle était parée. Après avoir jeté ce cri d'étonnement et de bonheur, qui se perd dans les bruits de la danse,
elle veut prendre la clef dans la main de Roland de Fonteuil. La main résiste doucement ; madame de Yillegrain s'étonne de cette résistance ; elle ne peut y croire, elle s'impatiente. De nouveau elle tente, mais avec plus de volonté et de force, de s'emparer de la clef de cristal : la résistance qu'on lui oppose est plus énergique. Une troisième fois, elle cherche avec violence à l'arracher : même obstacle invincible. Alors, la colère dans les yeux, elle veut parler, elle veut réclamer... elle n'ose pas... Comment oserait-elle? Le monde! la cour! son nom! son mari! sa dignité! Ah ! c'est une lutte superbe, mais une lutte muette, acharnée, sourde, impitoyable, couverte par les sons de la royale polonaise. Il faut qu'elle enrage, qu'elle souffre, mais qu'elle se taise; il faut plus, il faut qu'elle sourie, la danse l'exige. Elle sourit; ses ongles sont ensanglantés. Bref, Roland de Fonteuil ne céda ni aux doux regards, car on y eut recours, ni aux regards irrités, ni à la main qui avait supplié, ni à la main qui avait rugi, qui avait déchiré ; il ne céda pas. La danse finie, il reconduisit à sa place la comtesse, qui souriait encore, qui souriait toujours sous sa rage et sa férocité, et il remit froidement la clef de cristal dans sa poche ; puis il se mêla à la foule en disant :
—Je me suis fait une furieuse, une impitoyable ennemie; mais, Dieu merci ! je me suis vengé, bien vengé, délicieusement vengé, et je sens que j'avais besoin de cela. D'ailleurs, se dit-il encore, comme il s'était déjà dit le matin, j'ai un moyen bien simple de l'apaiser : après le bal, je remettrai cette clef à un valet de chambre du château, qui la lui rendra. Je ferai mieux, se reprit-il, je la déposerai en sortant d'ici au suUse de son hôtel.
Il achevait à peine son monologue, que ses camarades, les jeunes officiers de marine venus avec lui au bal, accoururent, tout haletants de joie, lui dire :
— Tu ne sais pas, Fonteuil ? tu ne sais pas?
— Quoi ?
— Ah! mon ami !
— Parlez... vous m'effrayez !
— Tu ne vas plus à Toulon.
— M'enverrait-on à la Bastille?
— Comment, à la Bastille? Tu pars pour Brest.
— On me conduit au bagne ?...
— Tu te rends dans l'Inde !
^■Allons donc, messieurs, la plaisanterie...
— C'est très-sérieux, tu vas dans l'Inde sur le Météore.
— Voyons, ne vous moquez pas de moi.
— Ta demande est accordée.
— Ma demande est accordée?.. Mais enfin comment le savez-vous? qui vous L'a dit?
— M. de Bétigny.
— M. de Bétigny?...
Boland de Fonteuil chercha dans sa mémoire, il réfléchit ; il se dit :
— Mais c'est celui à qui madame de Villegrain a envoyé un baiser ce matin. . . Voilà qui est étrange ! . . .
— Et M. de Bétigny le tient de M. Villegrain, continuèrent les jeunes amis de notre de plus en plus ébahi Boland de Fonteuil.
— M. de Villegrain! ... murmura l'enseigne; quand je quitte à l'instant madame de Villegrain, et dans quelles dispositions pour moi !
— Tu n'y crois pas encore ?
— Que voulez-vous !
— Enfin, cela est, rien n'est plus vrai, rien n'est plus réel.
— Nous te le jurons tous.
— Alors, je veux croire... je dois croire...
— Tu ne sais donc pas, reprit Clermont, l'orateur de la troupe, que M. de Rétigny est très-bien accueilli, mais très-bien, à l'hôtel de M. de Yillegrain?
— Ah! je ne veux rien savoir. Laissez-moi tout entier à mes rêves, à mes étonnements, tout entier à mon bonheur, à ce bonheur qui nie tombe des nues. — Pas tout à fait des nues, se dit de Fonteuil quand ses amis l'eurent laissé un instant seul. C'est la clef de cristal que je dois remercier, ma bonne petite clef enchantée. Allons, madame de Yillegrain me paye d'avance; elle veut racheter sa clef de cristal. Comme elle y tient '...Est-ce au point de vue de l'art seulement?... Mais qu'ouvre donc cette clef?... Peu importe ! comme je ne le saurai jamais, inutile de se casser la tête à cette borne; mais, puisqu'elle y tient tant que ça, elle l'aura cette nuit même, après le bal; c'est trop juste: elle s'est trop généreusement conduite pour que je reste en arrière... .Oui, elle va avoir sa clef.
Roland de Fonteuil aurait pu même ajouter que madame de Yillegrain aurait sa clef dans quelques minutes, car le bal allait finir... il finissait., il était fini : le roi était rentré dans ses appartements; les princes quittaient leur place.
On sortait.
Les voitures s'ébranlaient hors des grilles.
Coup d'œil majestueux : tous les hommes se rangeaient pour liisser passer les grands dignitaires et les grandes
dames attachées au château, et regagnant leurs équipages pressés sur six rangs dans la cour royale, dans la cour d'honneur et sur la vaste place d'Armes.
C'est dans la cour d'honneur même qu'un officier de marine, M. de Rétigny, aborda le chevalier Roland de Fonteuil et lui dit :
— Pardon, monsieur de Fonteuil, vous étiez aujourd'hui, cette après-midi, pendant les vêpres dans la galerie d'Apollon?
— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda Roland de Fonteuil, un peu étonné de la rencontre.
— Mon nom importe peu ici, répliqua sèchement le lieutenant de frégate, qui oubliait qu'à terre les différences de grade ne signifient pas grand' chose, et qu'il n'y en a point en France qui dispense d'être poli, surtout quand on interroge.
Quoi qu'il en soit, M. de Rétigny froissa de prime abord le jeune enseigne, qui lui répondit :
— Soit! ne me dites pas votre nom, mais dites-moi du moins...
— Vous avez trouvé une clef; veuillez me la rendre. Le Ion gâtait déjà singulièrement la chanson; et l'on
sentait que le ton et la chanson venaient d'être communiqués à l'instant même par madame deVillegrain au beau lieutenant de frégate.
— Oui, j'ai trouvé une clef dans la galerie d'Apollon, répondit de Fonteuil, oui, je veux la rendre; mais au nom de qui, monsieur, la réclamez-vous?
— Encore une fois, que vous importe?
— Ni votre nom, ni celui de la personne qui vous en-
voie... J'aurais trop l'air de céder à une menace... Est-ce une prière ou une menace?
— Ce sera ce que vous voudrez, monsieur.
— Pardon, monsieur, mais maintenant il importe à mon honneur de savoir positivement si c'est l'un ou l'autre.
— Cène sera pas une prière, monsieur.
— Alors, monsieur, vous n'aurez pas cette clef.
— Ce soir, c'est possible.
— Et demain?...
— Demain, j'irai la chercher.
— Où, je vous prie? Je ne serai peut-être pas chez moi...
— A l'extrémité delà pièce d'eau des Suisses.
— A l'entrée du bois de Satory?
— A l'entrée du bois de Satory, comme vous dites.
— J'y serai, monsieur.
— A sept heures, n'est-ce pas?
— A sept heures.
— Puis-je maintenant demander à votre discrétion et à votre délicatesse, dit le lieutenant de frégate sur le point de se retirer, qu'aucun nom de femme ne sera prononcé à propos de ce duel, dont la véritable cause doit rester entre nous? Vous m'aurez salué, je n'aurai pas répondu à votre courtoisie : cela doit suffire...
Après une seconde de réflexion, Fonteuil fit un signe affirmatif.
M. de Rétigny salua, et, franchissant la grille dorée, passa de la cour d'honneur à la place d'Armes, où sa voiture probablement l'attendait.
— Allons! j'ai mon duel, dit Roland de Fonteuil en
cherchant à retrouver ses jeunes compagnons parmi la foule, mais madame de Villegrain n'a pas encore sa clef; oh! non! oh! non!
— Monsieur ! monsieur ! appela le jeune enseigne, qui venait d'être subitement frappé d'une idée.
M. de Rétigny se rapprocha de la grille.
— Vous avez quelque chose à me dire?
— Le bois deSatory est une terre du roi.
— Eh bien?
— Eh bien, il n'est pas permis de se battre sur les terres du roi.
— Aussi ce n'est point pour nous battre que nous nous rencontrerons demain.
— Ah!...
— C'est pour nous tuer.
M. de Rétigny ayant pris rendez-vous pour le lendemain matin même, afin de vider son duel avec son adversaire, il passa le reste de la nuit à se procurer deuxtémoins. Ce n'était pas pour lui une besogne aussi facile qu'elle le paraît au premier abord, au milieu d'une ville où il ne venait guère que pour des motifs sérieux, de loin en loin, et uniquement pour les besoins du service. A cette difficulté, il convient de joindre aussi une condition qui n'était pas moins embarrassante, mais à laquelle il a été dérogé depuis en matière de duel, et qui consistait à ne prendre ses témoins que parmi des gens de sa profession. Les gens de la profession de M. de Rétigny n'abondaient pas à Versailles comme dans un port de mer.
Tandis que M. de Rétigny se livrait à cette recherche' avec toutes les précautions possibles et à travers tous les obstacles imaginables, car ne consentant pas à dire à
ceux dont il demandait l'assistance comme témoins la véritable cause de son duel, beaucoup reculaient devant ce mystère, Roland de Fonteuil, rendu à ses camarades, choisissait avec infiniment moins de peine deux témoins parmi une dizaine de jeunes enseignes et aspirants de première classe. Ses deux témoins furent deux enseignes comme lui : Clermont et Spiriadec, que nous avons déjà vus l'un et l'autre dans le parc de Versailles et au bal de la cour. Ceux-là se contentèrent de faciles raisons pour accepter d'être les témoins de leur ami; au besoin, ils n'en auraient exigé aucune; c'eût été bien plus original! Ils crurent, à cet égard, tout ce qu'il plut à Roland de Fonteuil de leur dire : Il s'était croisé avec le beau lieutenant de frégate sur le grand escalier de marbre, à la sortie du bal; il l'avait salué et celui-ci n'aurait pas daigné répondre ou aurait répondu si faiblement, que cela équivalait à un déni de salut. Explications immédiates, mots aigres échangés, reparties dures, et enfin rencontre à l'épée pour le lendemain. De la clef de cristal, il n'en fut pas question; Fonteuil avait promis sur ce point à son adversaire la plus complète discrétion.
Cette discrétion fut, à vrai dire, la seule qui fut observée dans cette affaire, car l'affaire elle-même fut, avant le jour, connue de bien des personnes dans Versailles. Comment en eût-il été autrement? c'est dans un cabaret ouvert à tous venants que nos jeunes officiers, réunis pour souper ensemble après le bal de la cour, connurent le duel de leur camarade et en devisèrent jusqu'au matin. Et puis, un duel est-il une chose dont on parle à mi-lèvres à vingt ans? C'est beau comme une intrigue d'amour; c'est plus beau peut-être, par la raison qu'on peut en
parler. Et puis un duel, entre un simple enseigne et un lieutenant de frégate, cela est grave; il en sera question pendant toute la campagne prochaine. Qu'on ajoute les liqueurs bues à l'heureuse issue du duel, l'exaltation des jeunes têtes qui toutes épousent la querelle de leur ami, quelle qu'elle soit, et l'on admettra sans peine, que, entre deux heures du matin et le jour, le bruit de ce duel dut un peu filtrer à travers lesplanches toujours si mal jointes d'un cabaret.
La nuit ne tarda pas à pâlir; une lueur tendre et violette venue de l'horizon éclaira peu à peu le beau parc de le Nôtre et les bois nombreux qui le pressent de tous côtés, depuis Saint-Cloud jusqu'à Rambouillet, depuis Saint-Germain jusqu'à Meudon. Un air frais prenait, en passant, l'amertume forte des chênes et des mélèzes et s'en imprégnait. La clarté des eaux, les senteurs sauvages de mille plantes, cachées sous ces amas d'arbres, annonçaient une de ces belles matinées dont Versailles a la faveur, et il n'y en a pas de plus belles, de plus roses, de plus parfumées au monde, même sous l'équateur. Les matinées de Versailles sont un bouquet de roses le printemps, et une branche de pêches l'été. Trois personnes ne tardèrent pas à sortir par une des sombres allées du bois de Satory qui viennent côtoyer l'ancienne route de Chartres, et regardèrent à droite et à gauche avec l'inquiétude mystérieuse des gens en attente. Elles n'eurent pas à subir un long retard. Presque en même temps, trois autres personnes débouchèrent un peu plus bas par une autre ouverture de la forêt. Les deux groupes, après s'être arrêtés un instant sur le même point, rentrèrent ensemble sous les arbres et se dirigèrent vers le
carrefour de la Pyramide. Ils cachaient des épées sous des manteaux.
Les deux témoins de M. de Rétigny étaient, l'un un capitaine de corvette, l'autre un employé supérieur dans l'administration de la marine. Ceux de lioland de Fonteuil, beaucoup plus jeunes que les témoins de son adversaire, étaient Clermont et Spiriadec, les deux enseignes du parc et du bal de la cour.
Le plus grave des trois seconds, par son âge et par son grade, le capitaine de corvette, demanda à Clermont, le moins jeune des deux témoins de Roland de Fonteuil, s'il ne conviendrait pas d'essayer d'empêcher une rencontre qu'on n'avait pas été assez heureux, faute de temps, de mieux régler ailleurs. Le terrain était sans doute un fort mauvais cabinet de conciliation. Mais, au fond, de quoi s'agissait-il? d'un salut auquel on n'avait pas répondu. Eh bien, M. de Rétigny conviendrait que c'était uniquement par distraction qu'il aurait failli à cette forme essentielle de courtoisie; de son côté, M. de Fonteuil avouerait que rien n'était plus naturel qu'une pareille distraction, la nuit, à la sortie confuse d'un bal. Les deux adversaires, réciproquement édifiés sur leurs intentions, s'aborderaient en se saluant, pour se serrer ensuite la main, comme deux braves et loyaux marins qu'ils étaient, Lun et l'autre.
Clermont et Spiriadec ne goûtèrent que médiocrement la proposition du capitaine de corvette. Ne voulant pas cependant prendre en entier sur eux la responsabilité d'un refus, ils dirent qu'ils allaient la communiquer à leur ami; mais il restait bien convenu que, s'il ne l'approuvait pas, il n'en serait pas formulé de nouvelle, et que les
deux adversaires n'en référeraient plus qu'à leurs épées.
Deux minutes après cette convention, M. de Rétigny et Roland de Fonteuil venaient l'un vers l'autre, l'épée nue, la poitrine découverte.
Une voix s'écria au même instant :
— Arrêtez ! arrêtez!
Les deux épées s'éloignèrent l'une de l'autre. C'était M. de Villegrain qui entrait dans le carrefour de la Pyramide.
— Lui! dit M. de Rétigny, qui parut tout bouleversé en le voyant.
— Allons, pensa-t-il, tout est découvert !
— Le mari ! dit de son côté Roland de Fonteuil. Qu'estce donc? Pourquoi vient-il '?
— Messieurs, dit M. de Villegrain à Fonteuil et à son adversaire, je connais la cause de votre rencontre. Eh bien, on ne se bat pas pour des raisons aussi futiles.
— Monsieur le comte, répondit M. de Fonteuil, songez que le combat a déjà commencé, que nos épées se sont touchées, que toute explication arrive trop tard.
— Ces raisons sont des plus futiles, répéta M. de Villegrain, qui ne répliqua à peu près juste que par hasard, et l'on sait pourquoi, à l'objection de Roland de Fonteuil. Sa formidable surdité, avait rencontré par miracle cet à peu près. Voici ce qui prouve, reprit-il, combien j'ai raison. Il déploya une feuille de papier. — C'est le rapport, dit-il, du chef de la police du château. 11 y est constaté que la querelle est née entre vous d'une simple question de bienséance dans la cour d'honneur, et qu'elle n'a pas même été aggravée, comme il arrive souvent en pareil cas, par des paroles grossières. Ainsi, messieurs,
je vous invite à remettre vos épées au fourreau, à cesser sur-le-champ ce duel.
Le haut rang de M. de Villegrain donnait sans doute à ses paroles une grande autorité, surtout aux yeux des témoins, qui n'avaient pas la plus légère raison pour croire que le rapport de police ne dît pas exactement la vérité sur l'origine de la rencontre; mais, aux yeux de Roland de Fonteuil, qui savait le contraire, qui savait que la véritable cause était la clef de cristal dont il n'avait pas voulu se dessaisir; mais, aux yeux de M. de Bétigny, venu sur le terrain pour le même motif, qui avait peut-être dit en outre à madame de Villegrain : « J'aurai votre clef, je vous le jure, ou j'aurai la vie de ce jeune insolent qui vous a jouée, torturée, désespérée toute la nuit au bal de la cour ! » les paroles de M. de Villegrain , le poids de son intervention, son rapport de police, n'avaient pas la même portée. D'un autre côté, comment M. de Rétigny pouvait-il dire à M. de Villegrain : « Vous avez raison. Je ne me bats pas pour une question de courtoisie, je me bats pour une clef dérobée à votre femme; en d'autres termes, je me bats pour madame de Villegrain, qui est ma maîtresse ? »
— Allons, messieurs, qu'il soit fait, je vous prie, comme j'ai eu l'honneur de vous le proposer, dit M. de Villegrain, dont le ton fut beaucoup moins mesuré que la première fois.
Les deux adversaires ne quittèrent pas davantage leur position aggressive.
— Messieurs, dit alors M. de Villegrain, après avoir prié en mon nom, j'ordonne, au nom de M. le ministre de la marine, que je représente partout où la marine est en cause, que ce duel n'ait pas lieu. Monsieur de Fonteuil,
vous partirez dans une demi-heure pour Brest, où vous avez obtenu d'aller et où vous vous embarquerez sur le Météore pour les Indes. Monsieur de Rétigny, vous vous tiendrez prêt à quitter pareillement Versailles dans une demi-heure, pour aller occuper votre poste. Obéissez tous les deux, messieurs i
— Sur mon honneur, sur celui de M. de Fonteuil, dit alors M. de Rétigny, ce rapport de police est inexact.
— Inexact"? dirent tous les témoins.
M. de Yillegrain écoutait ou faisait plutôt semblant d'écouter, comptant toujours sur la logique de ses yeux, qui jusqu'ici ne l'avaient pas trompé, pour suppléer à la logique murée, de ses deux oreilles.
— Ce rapport est faux, ajouta d'un ton encore plus affirmatif le lieutenant de frégate. Nous nous battons, M. de Fonteuil et moi, pour un motif beaucoup plus sérieux que celui qui est consigné dans ce rapport.
M. de Yillegrain avait vu remuer des lèvres; mais il n'avait rien entendu. Que lui avait-on dit pour se permettre de ne pas lui obéir?
Le capitaine de corvette, témoin de M. de Rétigny, voulant terminer une scène qui n'aurait jamais eu d'issue, devant la surdité du comte de Yillegrain, sans l'intervention d'un tiers, — intervention délicate, difficile et même dangereuse, ainsi qu'on va le voir, — prit doucement M. de Villegrain par le bras et l'entraîna à une cinquantaine de pas environ dans le plus épais du bois, loin de tous les autres personnrges.
Là, il lui cria dans l'oreille avec le plus de force qu'il le put :
— Ces messieurs se battent pour un motif beaucoup
plus sérieux, monseigneur, que celui que vous supposez.
M. de Yillegrain, après avoir reculé d'un bond à trois pas de son trop officieux interlocuteur :
— Ah çà! me prenez-vous, par hasard, pour un sourd, demanda-t-il tout pourpre, tout violet de colère et en saisissant le capitaine par ses broderies, que vous criez ainsi à mes oreilles? A-t-on jamais vu! a-t-on jamais vu !
Le malheureux capitaine de corvette, qui ne savait pas que l'horreur de passer pour sourd était si profonde chez M. de Yillegrain, s'abîma dans sa honte et dans sa confusion à cette violente prise à partie. Il rougit, il pâlit, il bégaya des excuses qu'on n'entendit naturellement pas; il ne sut que dire, que devenir.
— Il ne peut pas entendre, pensa-t-il, si l'on ne crie pas à tue-tête à ses oreilles, ainsi que je viens de le faire, et, si je crie, il entre en fureur, il se croit insulté. Que faire alors? que lui dire maintenant?
Impérieux de geste, stupide de colère, exigeant qu'on parlât, le comte continuait à regarder avec rage le capitaine de corvette.
Celait véritablement à se pendre à la première branche venue. Le capitaine eut plus d'esprit que ça. M. de Yillegrain lui ayant dit sèchement :
— Eh bien, monsieur, quelle est cette cause si sérieuse, cette cause beaucoup plus sérieuse que celle que j'ai supposée? Je veux la savoir... Parlez !
Bien embarrassé de la produire, cette cause, puisqu'il ne la connaissait pas, le capitaine de corvette dit aussi bas que possible la première chose qui lui passa par la tète, supposant... Mais on va voir s'il supposait juste et
s'il se tira en homme miraculeusement habile de l'horrible guêpier où il avait aventuré sa personne.
— Figurez-vous, monseigneur, dit-il à demi-voix, que j'étais Tan dernier, à la même époque, avec mon vaisseau par le travers des Açores.
M. de Villegrain, ayant vu remuer des lèvres, pensa que le capitaine de corvette venait de lui dire la cause qu'il voulait savoir, la cause enfin du duel.
— Très-bien, répondit-il, à merveille! je comprends maintenant, ces messieurs aiment la même femme ; elle aura montré une préférence trop marquée pour l'un des deux, la nuit dernière au bal de la cour; et la jalousie aura éclaté. Vous voyez que vous n'aviez pas besoin de hurler pour me communiquer cela.
Le capitaine de corvette, voyant sa ruse réussir, fit de la tète un signe d'affirmation et poursuivit :
— Comme nous étions, disais-je à monseigneur, par le travers des Açores, nous reçûmes entre minuit et trois heures du matin un grain terrible : — pluie, grêle, vent, — la foudre tomba à bord.
Ayant encore vu remuer les lèvres du capitaine de corvette, M. de Villegrain reprit avec la même confiance :
— Allez toujours ! je comprends de mieux en mieux : oui, c'est parce que la belle a dansé une fois de plus avec l'un qu'avec l'autre, ainsi que vous le dites, capitaine, que la querelle aura eu lieu.
Ainsi que vous le dites était colossal de surdité non résignée !
L'illustre sourd, de plus en plus convaincu de sa perspicacité, reprit :
— Tous les duels viennent maintenant de là, capitaine. Mais arrêtons-nousau nôtre. Des injures, on sera peut-être allé plus loin... plus loin...
M. de Villegrain attendit encore d'avoir vu remuer les lèvres du capitaine pour achever avec plus de certitude ce qu'il avait à dire.
Le capitaine de corvette, devinant de son côté l'intention de M. cie Villegrain, reprit aussitôt après avoir fait un nouveau signe de tète affirmatif :
— La foudre étant tombée à bord, comme je vous le disais, nous fûmes témoins des singuliers effets des ravages électriques. Elle mit d'abord le grand mât à la place du mât de misaine ; ensuite, elle prit mes épaulettes de capitaine et alla les placer sur les épaules du mousse ; enfin elle enleva l'ancre, qui pèse deux mille, et alla l'accrocher à la girouette.
— Puisqu'il en est ainsi, acheva M. de Villegrain après avoir suivi le va-et-vient des lèvres du capitaine jusqu'à ce qu'elles devinssent immobiles, puisque des injures on est passé aux voies de fait, c'est différent, oh ! c'est bien différent, capitaine. Rien alors n'est plus sérieux... l'honneur du corps... je n'empêche plus rien, je ne m'oppose plus à rien. Allez dire cela de ma part à ces messieurs; alkjz! Je me rends au château, où je suis attendu.
M. de Villegrain s'éloigna aussitôt; et, prenant une étroite allée du bois de Satory, il regagna sa voiture, qui l'attendait sur l'ancienne route de Chartres.
Heureux de s'être si bien tiré de sa lutte corps à corps avec la redoutable et malfaisante surdité de M. de Villegrain, le capitaine de corvette courut tout d'une haleine vers l'endroit du combat :
. — Messieurs, cria-t-il en se découvrant, l'épée à la main et faites en gens de cœur que vous êtes !. . .
Trois minutes après ce signal, M. de Rétigny recevait un coup d'épée si ferme et si droit dans la poitrine, que la moitié du fer sortit par le dos. Il tomba contre terre avecla lourdeur mate d'un cadavre. Pourtant il n'était pas mort; car, par le mouvement de sa respiration, le sang sortait comme un jet d'eau du trou de la blessure. Mais, s'il n'était pas mort, on voit qu'il y avait fort peu de cbances d'espoir pour qu'il vécût longtemps encore.
Ses témoins l'entourèrent, et, après lui avoir donné les premiers soins exigés en pareil cas, ils se disposèrent à l'emporter.
Les témoins de Roland de Fonteuil lui disaient tous deux avec le même effroi, en l'entraînant loin du carrefour ensanglanté :
— Pas d'illusion, tu as tué l'amant d'une femme vindicative, puissante, très-courtisée du roi, d'une femme qui te hait; va-t'en vite, très-vite ! Tu n'es pas du tout en sûreté ici, quelque loyal que tu aies été dans ce malheureux duel. Tu disparaîtrais dans quelque trou de bastille... on n'en tendrait plus parler de toi.,. Pars donc! Va à Rrest, va aux Indes, va aux Iles-sous-le-Vent, va où tu voudras, mais ne rentre plus dans Versailles ! Tiens, prends, voilà notre bourse; prends encore cet or... Du reste, nous t'enverrons tes malles, tes papiers... Tu nous feras savoir secrètement... Maintenant, prends des chevaux de poste à Viroflay, et cours... et ne t'arrête pas ! ne t'arrête jamais !
— Merci, mes bons amis, dit Fonteuil, qui avait de la peine à suivre ces conseils d'une extrême prudence, qu'il fallait violenter pour l'éloigner de Versailles et lui faire
gagner par les méandres du bois le village de Yiroflay, où se trouvait alors et où exista encore longtemps après une célèbre poste aux chevaux. Merci, mes bons camarades, merci! Mais, avant de quitter Versailles, pour toujours, j'aurais bien voulu...
— Qu'aurais-tu voulu?... Hâte-toi, parle!
— J'aurais voulu la voir encore une fois.
— La voir?... demanda l'un des témoins.
— Mais qui?... demanda l'autre.
— Elle! elle!
— Elle?... Nous ne savons pas de qui tu veux parler... mais n'importe ! En ce moment, tous ces regrets... Tu la re verras plus tard.
— Oh! non, je ne la reverrai plus... Ce cadavre que je viens de mettre entre elle et moi...
— Ah ! mon Dieu ! mais de qui parles-tu?. . . serait-ce de madame de Villegrain, par hasard?
— Oui...
— Tu l'aimes donc, toi? ■
— Vous ne l'avez donc pas vue, pour en douter?
— Non, ce n'est pas possible!... tu n'as pas toute ta raison.
— Je vous dis que je l'aime en désespéré !
— Ah! malheureux! malheureux! Mais elle aura bien plus de plaisir alors à t'envoyer pourrir dans quelque cachot... Ah! toutes ces raisons... toutes ces paroles dévorent le temps! Tu devrais être déjà à trois lieues d'ici... Prends cette longue allée... au bout, c'est Viroflay... A cheval et au galop!
— Vous la reverrez, vous autres !
— Fou, va-t'en et sois heureux!
— Celui qui est heureux, dit Roland de Fonteuil en se décidant enfin à s'éloigner, c'est celui qui est mort pour elle !
Quelques jours se sont écoulés depuis ces graves événements.
M. de Rètigny est étendu sur son lit de douleur, en proie à son mal et aux médecins d'une époque bien peu éclairée encore sur le traitement à employer dans ces sortes de blessures violentes et considérées alors comme désespérées. Roland de Fonteuil court, de toute la vitesse de trois chevaux de poste, du côté de Brest, le nom de madame de Vilîegrain toujours sur les lèvres, se souvenant des moindres beautés de son visage, des sons les plus fugitifs de sa voix, se souvenant de tout ce qui se rattachait à cette méchante et délicieuse femme, excepté pourtant de la clef de cristal, qu'il emportait avec lui à travers villes, villages, hameaux, forêts, campagnes, routes poudreuses.
Il est temps de dire que cette clef qu'elle regrettait tant d'avoir perdue, ou plutôt de n'avoir plus entre les mains, car elle savait maintenant en possession de qui elle était, que cette clef, déjà tachée du sang d'un duel funeste, ouvrait un coffret de cristal haut d'un pied environ, cerclé de lames d'or sur ses six faces, et hérissé alternativement de topazes, d'émeiaudes et de grenats; un coffret à renfermer le soleil la nuit. Le comte de Vilîegrain l'avait
offert à sa femme, la veille de leur mariage, pour qu'elle y mit s- s bijoux les plus fins, ses tissus les plus rares, ses parures en diamants, enfin tout ce que possède de précieux une femme de son rang, jeune, belle, souverainement coquette, immensément riche, allant à la cour. Le chagrin qu elle ressentait de la privation de cette clef était aussi grand que celui qu'elle aurait éprouvé à la perte d'un parent, à la perte d'un amant. La comparaison ne choquera personne, car personne ne se demandera si elle avait un amant, après la scène tragique du bois de Satory, et si cet amant était M. de Rétigny, lieutenant de frégate, un des plus beaux officiers de la marine française sous Louis XV. Au premier abord, il semble que rien n'était plus facile, au lieu de tant se tourmenter de la perte de cette clef, que d'envoyer chercher un serrurier et de faire ouvrir le coffret ; et il semble que cela était d'autant plus facile que la serrure, or et acier, aurait dû être fabriquée par un de ces habiles artistes, moitié orfèvres, moitié serruriers, qu'une célèbre manufacture d'armes entretenait à grands frais, depuis Louis XV, au centre même de Versailles, et entretient encore aujourd'hui pour ne pas laisser déchoir l'incontestable supériorité de notre main-d'œuvre française.
Cette facilité d'envoyer chercher un serrurier n'était qu'apparente. D'abord ce coffret, à ravir un roi de Perse ou un empereur du Mogol, ne contenait pas que les écrins de madame la comtesse Hélène de Villegrain, ni que l'or destiné à ses dépenses du mois ; il contenait aussi des lettres, et ces lettres ne traitaient pas que des affaires d'intérêt ; beaucoup de ces lettres commençaient — c'est plus que probable — par ces mots : Ame de ma vie! et
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finissaient par ceux-ci : Vie de mon cime! Je crois que cela s'appelle des lettres d'amour.
Or, quel danger n'y avait-il pas à faire ouvrir ce coffret devant M. de Villegrain, veuf de deux fois — notez ceci — marié en troisièmes noces à la belle comtesse et passant pour n'avoir jamais ramené de son château de Villegrain — notez encore cela — ses deux premières femmes, dont il avait eu quelque raison de soupçonner la fidélité, quand il leur proposa cette retraite sentimentale. C'était une espèce de Barbe-Bleue sans barbe. Il y en avait beaucoup de ce temps-là; il y en a encore aujourd'hui; méfiez-vous, mesdames ! Perrault ne les a pas tous racontés dans ses Contes de fées. M. de Villegrain n'eût donc pas accepté la découverte de ces lettres, à l'ouverture du coffret, avec l'impassibilité du serrurier.
Puis, sans trop s'avancer, on peut supposer et dire qu'avec ces lettres se trouvaient, sans doute, des bouquets fanés, des cheveux blonds ou noirs — la couleur n'y fait rien, — des portraits; mettez un seul portrait, •un seul est aussi compromettant que plusieurs, plus compromettant peut-être, n'est-ce pas?
Mais quel besoin, objectera l'inflexible logique du lecteur, quel besoin, dira-t-il, avait la comtesse de Villegrain de faire ouvrir ce coffret devant son mari ? Pourquoi ne pas choisir le moment où il serait absent? La femme la plus naïve, l'ingénue la plus rosière, la rosière la plus ingénue, aurait attendu ce moment, et... Pardon, voici pourquoi madame de Villegrain ne pouvait pas faire appeler un serrurier pendant l'absence de son mari. Elle avait déjà consulté, sans affectation, l'horloger de l'hôtel, le jour où il était venu monter les pendules, et celui-ci
qui, en sa qualité de mécanicien, avait eu plusieurs fois occasion d'admirer le coffret, lui avait dit :
— Madame, votre clef était une énigme d'or, d'acier et de cristal ; il n'y a guère que le serrurier prodigieusement habile, merveilleusement inventif qui l'a imaginée, qui pourrait en faire une pareille.
C'était donc le même serrurier qu'il importait de trouver, et M. de Villegrain seul le connaissait, si toutefois il le connaissait encore; car il n'avait attaché qu'une importance bien secondaire, lui, un grand seigneur, à l'accessoire d'une serrure et d'une clef, quand il avait offert le coffret en cristal en cadeau de noces à sa femme. Lorsqu'il les avait commandés à l'ouvrier, il n'avait eu dans la pensée que le désir de compléter par un chef-d'œuvre de serrurerie un chef-d'œuvre d'orfèvrerie, L'artiste s'était piqué d'honneur, et, comme tous les vrais artistes, il était allé plus loin que les indications fournies; il était allé très-loin dans la complication de son travail, si loin que... Mais continuons à peindre les tortures d'esprit de madame Hélène de Villegrain, réduite enfin à dire à son mari, à qui elle n'avait pas encore parlé de la perte de la clef de cristal, de peur de se jeter dans cet océan sans fond de difficultés où elle avait prévu qu'elle se noierait :
— Mon cher comte...
Le comte s'était hâté de coller son magnifique cornet acoustique à son oreille. Chez lui, il consentait à être sourd.
— Vous m'avez dit : « Mon cher comte? »
— Mais vous entendez comme un rossignol.
— Trop bonne, en vérité.
— Mon cher comte, le prince de Conti, en venant
l'autre jour m'appoi ter un joli bouquet de tulipes de ses parterres de Chantilly, a beaucoup admiré ce coffret en cristal.
— Le prince a du goût.
— Vous dites bien, car il a désiré en avoir un tout pareil.
— Voudriez-vous lui donner le vôtre?
— Donner ce qui vient de vous?... Non, mais je prévois qu'il me demandera à sa prochaine visite...
— A propos, il vous fait souvent des visites.
— Allons, voyons, êtes-vous jaloux maintenant du prince de Conti?
— Mais...
— Nous ne parlons jamais que du roi quand nous sommes ensemble.
Le comte s'inclina en disant :
— On n'est pas jaloux du roi.
La comtesse regarda son mari jusqu'au fond des yeux, en entendant proclamer cette exception, qui pouvait, à bon droit, être prise pour une superbe ironie; car le roi de France régnant n'avait pas attendu M. de Villegrain pour rendre plus d'un mari jaloux.
Mais le comte ne laissa rien voir.
— Je prévois, reprit la comtesse, qu'à sa prochaine visite, le prince de Conti s'informera auprès de moi du marchand qui vous a vendu le coffret, dans l'intention d'en faire faire un tout pareil.
— Eh bien, chère comtesse, vous direz au prince de Conti que je l'ai acheté cà Vienne en Autriche, chez un brocanteur juif qui l'avait acheté lui-même à Bude en Hongrie, il y avait soixante ans, dans la boutique d'un
antiquaire persan. Sérieusement, est-ce que ces choses-là se font faire? Il y a au inonde de plus belles pièces peutêtre, mais de pareille à votre coffret, non! oh nonl
La comtesse se pinça les lèvres de contrariété. Elle reprit :
— Cependant ne m'avez-vous pas parlé quelquefois d'un mécanicien de Versailles qui avait travaillé à ce coffret? Si fait! vous m'en avez parlé, et à tel point que vous m'avez dit le nom de ce serrurier; vous le nommez?... vous le nommez?... Je ne connais que ce nom-là.
— Je vous ai parlé du serrurier qui a fait la serrure et la clef, oui, mais non pas le coffret. Oh ! le coffret ! Quant à son nom...
L'àme de la comtesse courut au bord de ses oreilles pour recueillir ce nom.
— Ma foi ! je ne me souviens plus de son nom; et franchement...
Le second geste de contrariété de la comtesse n'échappa pas à son mari.
— Comment me souviendrais-je, au bout de dix ans, du nom obscur d'un serrurier, car il y a bien dix ans que je lui fis faire cette clef? D'ailleurs, quand je le saurais, vous ne voudriez pas, je présume, lui commander une serrure et une clef pour un coffret qui n'existe pas.
— Vous avez raison, dit en souriant la comtesse, qui avait intérêt à ne pas démentir trop ouvertement le signe de dépit aperçu par le comte. Vous avez raison; mais vous savez, mon ami, quand j'ai une idée, c'est une folie. D'ailleurs, puisque vous ne connaissez ni le nom ni la demeure de ce serrurier, si le prince de Conti me parle encore...
— Pardon, pardon... Je nai pas dit que je ne connaissais pas la demeure de ce mécanicien, j'ai d;t seulement...
— Il y vient! il connaît sa demeure ! pensa la comtesse, qu'un rayon de joie illumina intérieurement, mais qui n'en laissa passer qu'une faible lueur par ses yeux. — Oh! interrompit-elle, vous comprenez que ni le nom ni la demeure de cet ouvrier ne m'intéressent plus du moment où il est impossible de procurer un coffret pareil au nôtre; n'en parlons plus.
La conversation, en effet, en resta là ; mais elle convainquit la comtesse et de la difficulté d'agir seule dans les démarches à tenter pour ouvrir le coffret ou pour avoir une clef pareille à la clef perdue, et de la possibilité pourtant d'avoir cette clef, puisque celui qui l'avait faite existait et habitait Versailles.
Une heure après cette tentative, risquée auprès de son mari avec une prudence dont elle ne devait jamais se départir à rencontre de ce terrible et sinistre sourd, madame de Yillegrain, en petit costume de ville, voilée de noir, sortit de chez elle, à pas de loup, à la nuit tombante, et alla, par les ruelles désertes, par les clos à demi ouverts, par les jardins, frapper à une toute petite porte, cachée dans un mur, voilée elle aussi par des brassées de lierre, — une porte adultère.
M. de Rétigny avait été blessé grièvement, mais non d'une façon mortelle, du moins jusqu'ici espérait-on qu'elle n'était pas mortelle ; et cela très-heureusement, car c'était un officier de marine des plus distingués : dans l'Inde, il avait été cité plusieurs fois à l'ordre du jour de l'armée par le braveDupleix; Dupleix, qui n'a pas
encore sa statue en France, et il faut s'en étonner, surtout à notre époque où le marbre va bientôt manquer à nos grands hommes. Dupleix en mériterait une dans chaque ville maritime de l'empire.
— Toute la question, lui dit le malade, est de n'avoir pas votre mari pour témoin quand vous ferez ouvrir ce meuble?
— Oui, et je ne sais comment sortir de là.
— Eh bien, employez une ruse fort naturelle : arrangez-vous si bien, qu'on vienne chercher votre mari de la part du ministre de la marine pour les besoins du service, au moment même où le serrurier sera sur le point de commencer sa besogne. Vous saurez que cette phrase: Pour les besoins du service, dit tout. Il partira aussitôt. Pendant son absence, l'ouvrier opérera. Il y a loin de la rue Saint-Louis au château ; le temps de voir le ministre, le temps de revenir chez vous, c'est au moins une heure. Pendant cette heure, vous aurez tout le loisir de vous emparer de vos lettres ou plutôt des miennes, et tout sera sauvé. — QuVez-vous à sourire du conseil que je vous donne?
— Mais je souris, parce que vous me conseillez, pour éloigner If. de Villegrain, un moyen...
— Un moyen qui n'est peut-être pas très-subtil; mais quelquefois les plus simples... C'est que vous n'avez pas le choix des moyens... D'ailleurs, pourvu qu'il réussisse...
— Il peut réussir et ne pas être bon.
— Comment cela?
— Vous savez, mon cher malade, que je suis la troisième femme de mon mari, que les deux premières ont disparu on ne sait trop comment. La facilité avec laquelle il se laisse tromper, — il est vrai que je ne l'ai jamais
trompé que pour vous, — cette facilité n'est peut-être que superficielle. Tâchons qu'il ne se marie pas une quatrième fois.
— Mais enfin, le moyen que je vous propose?...
— Est bon, mais il est mortel. Mon mari s'éloignera, sans doute, si je le fais soudainement appeler par le ministre; mais je n'irai pas mettre M. de Praslin dans la confidence; mon mari apprendra au ministère de la marine qu'il n'a été nullement demandé, et alors, au retour, que pensera-t-il? que soupçonnera-t-il en se disant avec raison que j'ai voulu être seule à l'ouverture du coffret?...
— C'est vrai, c'est dangereux, très-dangereux.
— Ah! ce maudit petit officier de marine; lui seul est cause!.,.
— N'en dites pas de mal, c'est un noble adversaire... Tous les torts étaient de mon côté...
— Avait-il besoin, après s'être battu avec vous, d'emporter encore cette clef, qui ne lui servira à rien du tout?
— Savez-vous une chose? puisque vous me parlez dé lui en ce moment...
— Quelle chose? Dites!
— 11 est mon rival.
— Votre rival!... Et auprès de quelle femme, monsieur?
— Vous êtes charmante de le demander.
— Quoi! il m'aimerait?
— Comme tin fou. Ses amis n'en font pas un mystère.
Ils ont eu toutes les peines du monde à l'éloigner d'ici
après son duel. Il voulait vous voir, il voulait mourir à
vos pieds.
— Ah! ceci l'achève. Et il espérait, sans doute, qu'il obtiendrait... pour récompense honnête, en me rapportant ma clef... Est-ce que vous êtes tous aussi ,fats dans le noble corps de la marine royale?
— Vous me faites peur; ne le haïssez pas tant que ça! vous finiriez par...
— Par l'aimer? Tenez ! plutôt que de l'aimer, j'aimerais mieux aimer... Qu'est-ce que je pourrais bien aimer que je déteste?...
Madame de Villegrain se pencha sur les lèvres du malade, et lui dit aussi près que possible :
— J'aimerais mieux aimer mon mari ! — Mais vous êtes toujours bien pensif?
— C'est que...
— C'est que?... Voyons vite !
— C'est que je crois avoir trouvé... oui, j'ai trouvé le moyen d'éloigner votre mari pendant que vous ferez ouvrir le coffret ! C'est à peu près celui que je vous ai déjà proposé ; mais le côté faible et périlleux est évité. Voici : écoutez-moi bien.
Madame de Villegrain se rapprocha du lit et appuya sur elle la tête pâle du blessé.
— Je vous écoute.
— Eh bien, dès que If. de Villegrain aura fait venir chez vous le serrurier et que vous serez tous les trois en présence, envoyez immédiatement chez moi un de vos valets ou Nanine, votre femme de chambre, avec le dernier roman de Voltaire. Je comprendrai ce que cela veut dire.
— Oui ; mais, moi, je ne comprends pas, mon cher logogriphe
— L'envoi du livre sera pour moi un avertissement. Aussitôt j'enverrai mon domestique à votre hôtel pour prier II. de Yillegrain de se rendre chez moi. Ma position, position dans laquelle je ne puis ni lui écrire ni aller chez lui, rendra bien naturel et bien excusable le dérangement que j'oserai lui causer.
— Et que lui direz-vous quand il sera rendu chez vous? car enfin...
— Que je sollicite de sa justice le commandement de la corvette la Diane, qui doit appareiller de Brest pour aller rejoindre l'escadre destinée à brûler les établissements anglais dans l'Inde. Cela m'a été promis... cela m'est dû...
— Mais, s'il vous l'accordait, vous partiriez donc?... vous me quitteriez? — Quel moyen vous avez encore trouvé là !
— Rassurez-vous, je lui adresserai ma demande d'un ton qui lui fera penser que je suis plus propre à aller dans l'autre monde qu'aux grande Indes. Je n'aurai plus que le souffle en lui parlant. Il s'en ira convaincu que je ne passerai pas la soirée.
— Je ne veux pas de ce moyen-là. dit la comtesse effrayée, je n'en veux pas ! Votre sauté mêlée à cette comédie... Non! non! non!
— La comédie réussira.
— Sans doute: mais...
— Faites, je vous en conjure, comme je vous le dis. Dés que vous aurez pu décider votre mari à aller chergher dans Versailles ce serrurier dont lui seul connaît la demeure, expédiez à la minute même chez moi votre camériste Nanine; et de mon côté, comme je vous l'ai
encore dit, je vous débarasserai sur-le-champ de M. de Villegrain. Une fois chez moi, je le retiendrai, je vous l'assure, au moins une grande heure.
Il ne s'agissait plus maintenant pour madame de Villegrain que de décider adroitement son mari à aller chercher le serrurier. Quelques jours s'écoulèrent avant le moment opportun. Ce moment arrivé, elle vint vers le comte avec des mines charmantes; elle passa son bras voluptueux autour du cou de son mari, et elle lui dit, avec ses beaux yeux bleus tirant sur l'enfer, avec son doux sourire, avec toute sa grâce de couleuvre bien plus encore qu'avec sa bouche, connaissant l'inutilité de cet intermédiaire :
. — J'ai une confidence à vous faire.
Habitué à ces préliminaires, et devinant qu'il était appelé à prêter une grande attention à l'entretien si affectueusement commencé, il fit signe à la comtesse d'attendre qu'il eût pris son cornet acoustique.
Pendant qu'il allait chercher sur son secrétaire le précieux instrument, — précieux à tous les titres, car, fabriqué en Angleterre, il était d'une rare perfection mécanique dans le travail, et, quand le comte ne l'avait pas, sa surdité l'isolait complètement du monde réel pour le reléguer dans le monde fermé de la matière, — la comtesse se sentit pâlir sous le nuage de son rouge. Elle suivit le comte d'un regard qui ne rayonnait pas d'une conscience azurée. Il y avait autour de ses traits des ombres et des plissements d'inquiétude; elle éprouva que sa respiration se retirait... Mais le comte, tout joyeux, revenait prendre sa place en essuyant avec le coin de son mouchoir la petite ouverture du cornet acoustique, afin
de faire arriver avec toute leur pureté, à son tympan, les rayons sonores. Il la plaça ensuite dans le pavillon de son oreille, et, cette opération achevée, il exhala avec satisfaction un Ah! qui voulait dire : « Maintenant, je puis entendre voler une mouche : parlez, »
Ici commença une scène qui fut la contre-partie exacte de la scène du capitaine de corvette dans le bois de Satory; seulement celle-ci, comme on le verra plus loin, combinée à loisir par une femme, avait un caractère infernal de supériorité sur l'autre.
— Mon cher époux, commença-t-elle par dire à haute voix, vous n'êtes pas beau, vous n'êtes plus jeune, mais vous êtes sourd; avec cela, vous êtes jaloux comme un poignard empoisonné, que vous m'enfonceriez volontiers dans la poitrine, si vous saviez... Je veux que vous sachiez quelque chose.
— Que veut dire ceci? s'écria le comte après cette première phrase de sa femme. Vous m'avez parlé etparléd'un ton assez élevé, j'ai pu en juger par le mouvement accentué de vos joues, et pourtant je n'ai pas entendu un seul mot. Serais-je plus sourd que je ne l'étais déjà? que m'est-il arrivé? que m'arrive-t-il? mon Dieu! que m'arrive-t-il?
Le trouble du comte agitait tousses membres.
— Calmez-vous, mon cher comte, écrivit la comtesse sur une feuille de papier qu'elle mit sous les yeux de son mari, moyen qu'elle employait quelquefois quand il n'avait pas le cornet acoustique sous la main : — ne vous démoralisez pas ainsi tout de suite. C'est sans doute ma faute si vous n'avez pas entendu ; je n'aurai pas parlé assez haut Je vais recommencer.
— Je vous en prie, chère comtesse... Ah! mais c'est bien extraordinaire ! bien affligeant !
D'un air désolé, le comte plaça une seconde fois le cornet acoustique à son oreille.
Doublant le volume de sa voix, la comtesse, après avoir rapproché ses lèvres de la conque du cornet, dit de façon à être entendue à cinquante pas :
— En honnête femme, je dois vous prévenir que le roi Louis XV, me trouvant fort à son goût, m'adresse depuis deux mois une cour assidue. D'abord , il m'a envoyé son portrait, puis un magnifique diamant, pareil à celui qu'avait au front madame du Barry le jour de sa présentation. Il est de mon devoir de vous inquiéter de toutes ces confidences, afin que vous ne me reprochiez pas un jour de ne vous avoir pas prévenu.
Le comte, après s'être pris la tête à deux mains, ce qui l'obligea à lâcher le cornet, qui alla rouler sur le tapis, s'écria :
— Décidément, je suis sourd comme une pierre, sourd comme une huître, sourd comme on n'a jamais été sourd ! Vous avez crié comme une véritable éperdue: vos joues sont en sueur, les veines de votre cou sont gonflées; et pas un son n'est arrivé à mon cerveau. Ah! mon Dieu ! quel malheur! ma carrière est perdue! J'avais déjà bien du mal à me maintenir à mon poste avec mon infirmité ; si je n'entends plus du tout, que vais-je devenir? Je suis un homme perdu ! je suis un homme mort !
Le comte était désespéré. C'est là que sa femme l'attendait.
— Voyons, — écrivit-elle encore sur la feuille de papier, qu'il reçut en tremblant, — ce n'est peut-être
pas vous qui ne recevez plus les sons qu'on vous transmet.
— Qui serait-ce donc ?
— C'est peut-être...
— Quoi?... Parlez !
— C'est peut-être le cornet qui s'est dérangé, qui ne va plus... que sais-je?
Sur cette vague mais adroite indication, le comte ramassa bien vite le cornet acoustique, et se mit, le malheureux, à souffler dedans avec une exaspération des plus folles, mais, hélas! des plus comiques aussi. Manquant de sang-froid, il soufflait à côté, il rugissait au lieu d'envoyer de l'air ; enfin, en nage, violet comme un sonneur détrompe, l'été, au moment de l'hallali, il dit :
— Oui, comtesse, il me semble que ce cornet est engorgé; l'air ne circule plus. Je crois que vous avez raison... Ah ! si vous aviez raison !
— Il est un moyen bien simple de vous en assurer, écrivit la comtesse.
— Lequel?
— Envoyer chercher sur-le-champ, écrivait-elle encore, celui qui vous a fabriqué ce cornet acoustique.
— Il est à Londres !
La comtesse, qui savait bien qu'il était à Londres, continua à écrire :
— Ah ! si à Versailles on savait qu'il y eût quelqu'un...
— A Versailles, je ne connais aucun mécanicien... Mais, oui, j'en connais un!... oh! oui, j'en connais un!
— Ah bah ! dit le visage de la comtesse. L'espoir et la joie avaient élargi celui du comte.
— Parbleu ! s'écria-t-il, celui qui a fait la clef du coffret
de cristal ; — un habile homme, ma foi ! Quelle idée! j'y cours ! ma voiture ! ma voiture !
La comtesse sonna.
— Adieu, comtesse, je vais chercher cet ouvrier; lui seul peut me rendre la vie.
— Et à moi donc! pensa la comtesse.
Un valet vint dire :
— La voiture de monseigneur est prête ! Le comte le suivit en courant.
— Enfin, j'ai réussi ! dit la comtesse en tombant dans un fauteuil; dans une heure, ce coffret sera ouvert.
Elle sonna de nouveau, mais cette fois d'un autre côté de la cheminée.
Nanine, la jeune camériste, parut.
— Nanine !
— Madame la comtesse?
— Prenez le volume qui est sur ma toilette ; dès que vous aurez vu rentrer M. le comte avec une personne qu'il est allé chercher, vous porterez ce volume... où vous savez.
— Oui, madame la comtesse.
En se retirant, Nanine ouvrit curieusement le petit volume.
— Tiens ! dit-elle, c'est le dernier volume de contes de M. de Voltaire : Ce qui plaît aux dames! Ce doit être illisible...
— Allez donc, petite sotte; ces livres ne sont pas faits pour vous.
— Oh ! pardon, madame, et la preuve, c'est que je sais déjà celui-ci par cœur.
— Sortez !
Qu'y avait-il de vrai dans cette histoire débitée par madame de ViHegrain à son mari, pendant qu'elle le persuadait de la recrudescence de sa surdité? Quelle part fallaitil faire au roman dans ce qu'elle lui avait raconté des galanteries du roi pour elle ? Était-elle impertinemment sérieuse dans cette confession qu'elle était seule à entendre, ou bien tout cela était-il invention, fantaisie de son esprit? C'est là, sans doute, ce que l'ouverture du coffret de cristal nous apprendra dans quelques instants, à l'arrivée de l'ouvrier à la recherche duquel M. de ViHegrain est allé.
Lui et l'ouvrier ne tardèrent pas à se montrer dans l'appartement où la comtesse les attendait avec impa tience; impatience qu'elle n'eut pas besoin de dissimuler, car on pouvait la mettre sur le compte de son extrême désir de voir le mécanicien décider si le cornet acoustique était ou non dérangé.
Celui-ci, après l'avoir examiné avec soin, prit une baleine dans sa trousse et essaya de l'y introduire. Il éprouva une résistance, la baleine se courba ; il tenta ensuite avec une tige moins flexible, et le même obstacle l'arrêta.
•— Ce cornet est complètement bouché, dit-il à madame de ViHegrain.
La comtesse se hâta d'écrire ce que venait de dire l'ouvrier, et elle le montra au comte.
Une jubilation immense, radieuse, éclata dans ses regards, qui articulèrent immédiatement ce cri interrogatif :
— Eh bien?
— Eh bien, dit l'ouvrier, pour aller plus avant, je suis
obligé de briser cet obstacle ; niais je ne vous cacherai pas que, s'il est trop tenace et que je force, je puis fausser le cornet. Que faut-il faire ?
— Faites ! dit la comtesse.
— Faites ! dit en même temps le comte.
L'ouvrier enfonça aussitôt une branche d'acier terminée par un foret dans les circonvolutions du cornet acoustique, et, après deux vigoureux coups de poignet, suivis d'un craquement dans l'intérieur de l'instrument, on vit deux moitiés de perle tomber sur le tapis.
— Voilà ce qui bouchait le cornet, dit l'ouvrier.
Le comte avait déjà saisi le cornet avec frénésie, et, se l'appliquant à l'oreille, il disait à sa femme :
— Parlez ! que je sache vite si j'entends. . . parlez ! La comtesse lui dit :
— Mais comment, cher comte, cette perle s'est-elle introduite dans le cornet?
— J'entends! interrompit d'abord le comte, en mettant une bourse pleine d'or dans la main de l'ouvrier; j'entends! j'entends!
Puis, se frappant le front :
— Cette perle, s'écria-t-il, est une des perles de votre collier, qui se brisa l'autre soir, — vous devez vous en souvenir, — au bal de la cour. Je les ramassai, je les mis dans ma poche où était le cornet; une des perles se sera introduite dans l'instrument : et voilà! Quelle fatalité!
Le collier s'était en effet brisé, mais la perle ne s'était pas placée là si profondément toute seule. C'est la comtesse qui avait été à loisir la fatalité.
Au milieu des flammes, des embrasements, des pétillements de sa joie, le comte de Villegrain reçut un bil-
let de M. de Rétigny. 11 décacheta, et après avoir lu, il dit :
— M. de Rétigny nie prie instamment de passer au plus vite chez lui, de ne pas perdre une minute. Eh ! mon Dieu! il est peut-être plus mal... Oui, il doit être plus mal, car ce billet n'est pas de sa main. 11 a une volonté dernière à me confier. .. Je cours chez lui.
— Allez, mon ami ; allez, dit la comtesse; c'est un devoir.
— Oui, j'y cours a l'instant... Pauvre jeune homme! Et il partit.
La comtesse et le serrurier restèrent donc seuls dans l'appartement.
Sans perdre le temps au vagabondage des hésitations, dès que la comtesse eut entendu rouler la voiture du comte et s'éloigner, elle dit au serrurier, en lui montrant le coffret de cristal :
— J'ai perdu la clef de ce meuble, ouvrez-le-moi tout de suite avec vos instruments ; vous vous chargerez ensuite de me faire une autre clef.
Après avoir jeté un coup d'œii sur le coffret, l'ouvrier, ébloui comme par un éclat du soleil sur un mur blanc, s'arrêta, et son regard ne vit plus rien autour de lui. Il contempla, il rêva, il demeura en extase. Cette adoration se prolongeant un peu trop pour l'impatience de la comtesse, elle dit au serrurier enthousiaste :
— Je vous ai prié d'ouvrir ce coffret; qu'attendez-vous donc? Est-ce que vous adorez votre propre ouvrage, votre serrure?
— Ce n'est pas moi que j'adore, madame la comtesse.
— Et qui donc?
— Celui qui a fait cette serrure.
— Comment! ce n'est pas vous qui l'avez faite ?
— Non, madame, oh ! non.
— Mais alors?...
— C'est défunt mon père, le plus savant serrurier de Versailles, celui qui eut l'honneur de donner au petitfils de Sa Majesté Louis XV les premières leçons de serrurerie.
— Eh bien, que ce soit ou non votre père, ouvrez-moi sans plus tarder ce coffret.
L'ouvrier hocha la tête.
— Exécutez donc mes ordres!
Il s'approcha du coffret; mais sa main trembla en introduisant à regret un de ses crochets dans la serrure paternelle. Il n'eut pas fait faire un demi-tour au crochet, qu'il s'arrêta avec une espèce de scrupule mêlé de terreur.
— Eh bien, continuez ! continuez donc!
— Madame la comtesse, dit l'ouvrier d'une voix émue, non-seulement je ne puis pas, mais encore je ne veux pas pousser plus loin la tentative de forcer cette serrure.
— Et pourquoi cela?
— D'abord, je croirais insulter à la mémoire de mon père, l'homme de génie qui en a créé et forgé les mystérieux ressorts: ensuite, je suis convaincu que, si je faisais faire un tiers de tour de plus à mon crochet, je ferais éclater votre coffret de cristal. Je doutais d'un pareil malheur pour le cornet acoustique, niais ici je ne doute plus. Le désastre est certain.
— Qu'est-ce que cela vous fait? dit impérieusement la comtesse; je veux. j'exige que vous ouvriez sur-le-champ! — A la fin!
— Vous voulez briser votre coffret! faites, madame; vous êtes la maîtresse; -mais vous n'avez pas besoin de moi pour un pareil crime. Appelez un de vos domestiques, et avec un marteau...
— Mais voyons, dit la comtesse, dont la contrariété prenait un caractère de rage verte devant celle difficulté si inattendue pour elle; voyons, est-ce qu'on ne force pas toutes les serrures à l'aide de vos instruments ?
— Presque toutes, mais toutes, non! surtout celles qu'a créées mon illustre père.
— Que le diable l'emporte, ton père ! dit la comtesse entre ses dents.
— C'est que mon père, madame, n'était pas, il s'en faut, un ouvrier ordinaire !
— Vous l'avez déjà dit !
— 11 savait à fond les mathématiques, la géométrie, la physique.
— Que n'en savait-il un peu moins, et que n'a-t-il fait des serrures qu'on pût ouvrir!
— Il a inventé là une serrure, — il désignait celle du coffret, — qui ne peut s'ouvrir qu'avec une clef exactement forgée et outillée pour cette serrure.
La comtesse frappa violemment du pied.
— Eh bien, faites- en une à l'instant !
— A l'instant... à l'instant... Oh ! non, madame.
— Prenez un jour.
— Je ne la ferais ni en un jour, ni en dix, ni en vingt. Du reste, je ne veux pas me charger d'un pareil travail.
— Vous ne voulez pas ! et pourquoi ne voulez-vous pas, si je vous paye le prix que vous demanderez?
— Je ne veux aucun prix, parce qu'à aucun prix il ne
m'est possible de m'en charger. Il n'y a, d'ailleurs, personne, à Versailles, assez fort, assez versé dans la haute serrurerie pour fabriquer une clef aussi difficile.
— Personne, dites-vous?
— Personne. A Paris seulement, vous trouverez un ouvrier assez habile pour s'en tirer.
— C'est bien heureux ! dit la comtesse en poussant du pied la trousse du trop modeste ouvrier.
— Madame la comtesse n'a plus besoin de mes services? demanda-t-il.
— Non, répondit sèchement madame de Villegrain, hébétée du coup que lui donnait dans la poitrine cette barrière qui était venue la frapper quand elle croyait toucher au but.
L'ouvrier s'en alla, laissant la comtesse de Villegrain dans la plus noire anxiété.
A quoi avait servi, en effet, la ruse combinée par elle et son amant? A rien. Et encore si elle n'eût servi qu'à rien! mais elle tourna contre eux d'une manière bien perfide, et l'on saura comment, si l'on veut prendre la peine de poursuivre.
Au bout de deux heures, quand le comte fut revenu chez lui, il dit à sa femme :
— M. de Rétigny est perdu ; je l'ai trouvé dans un accès de délire des plus alarmants. Le croiriez-vous ? il veut aller aux Indes, et il n'a pas vingt-quatre heures à vivre ; il n'a pas même douze heures devant lui, et il m'a demandé le commandement de la corvette la Diane.
— Et naturellement, vous avez refusé?
— Ru tout! à quoi bon refuser? c'était un désir de mourant. J'ai fait plus : pour le convaincre de la certitude
où j'étais qu'il se rétablirait on quelques jours, je lui ai signifié un ordre de départ immédiat pour Madras, parfaitement convaincu cependant que le pauvre garçon ne sera plus de ce monde bien avant le jour indiqué sur sa feuille.
Nous allons dire maintenant le danger auquel s'était exposé M. de Rétigny en demandant à M. de Villegrain le commandement d'une corvette destinée à aller dans l'Inde, et en comptant que le comte lui refuserait cette faveur qui, on l'a vu, et l'on a vu pourquoi, ne lui avait pas été refusée.
Le jeune lieutenant de frégate n'avait pas cru devoir mettre ses amis dans la confidenee de cette comédie, parce qu'il eût fallu aussi leur en donner les motifs suivis d'explications, le tout aux dépens de la réputation d'une femme.
Mais ce qu'il ne put leur cacher, c'est l'amélioration survenue dans son état. Plus forte que les médecins, la nature l'avait tiré de danger. Aucun organe essentiel à la vie n'ayant souffert, il fut presque rétabli en quelques heures. Les épanchements cessèrent, la fièvre disparut, l'appétit revint , et quand ses camarades se présentèrent le lendemain pour savoir s'il fallait tout à fait désespérer de lui, ils le trouvèrent levé.
Le mort déjeunait.
Maintenant, arrivons aux conséquences de ce bonheur. Quelques jours après, quand le gouverneur des Indes demanda de prompts secours, et qu'il fut décidé, en conseil du roi, que l'escadre mouillée à Brest ferait voile sans retard pour Madras, avec ordre de réduire en cendres cette ville, cette reine de l'Asie, M. de Rétigny, qui
avait sollicité avec instance un commandement, fut forcé de se joindre aux jeunes officiers de marine, ses amis, demandant à grands cris de faire parlie de l'expédition, expédition formidable dont le comte d'Aché reçut le commandement en chef. Ainsi, d'un côté, il avait prié avec chaleur M. de Villegrain de le comprendre dans cette campagne; de l'autre côté, ses amis déclaraient qu'il était assez valide pour affronter la mer. Quel moyen lui restaitil donc pour reculer? Aucun. Lui avait compté sur la maladie et la convalescence pour ne pas quitter Versailles; M. de Villegrain, sur la mort pour le dégager de la promesse d'un commandement qu'il lui aurait faite. Ni la convalescence, ni la maladie, ni la mort, n'avaient tenu à ratifier les espérances de celui-ci et les craintes de celui-là. Il fallut donc livrer le commandement, il fallut le prendre, il fallut partir.
La douleur de la comtesse et du lieutenant de frégate était d'autant plus poignante, qu'ils l'avaient créée eux-mêmes, cette douleur, au milieu d'une béatitude amoureuse qu'un peu d'habileté eût indéfiniment prolongée.
On eût trouvé à If. de Rétigny, après sa convalescence, une place dans le conseil d'amirauté; il n'aurait pas quitté Versailles. Tout cela, par leur faute, n'était plus possible.
On se désola beaucoup, on pleura beaucoup ; la destinée des choses ne bougea pas. Il fut accordé vingtquatre heures à M. de Rétigny pour faire ses préparatifs de départ.
C'est dans sa dernière entrevue avec la comtesse que celle-ci lui dit :
— Il faut pourtant que nous prenions un parti relativement à ce coffret, qui ne peut décidément être ouvert, vous le savez, qu'avec une clef exécutée par un ouvrier de Paris, sans parler de bien d'autres difficultés; car, vous absent, vous parti, par exemple, quel moyen d'éloigner M. de Yillegrain? Je commence à perdre la tête; il me semble que ce maudit coffret sera la cause de quelque grand malheur auquel je cours sans pouvoir l'éviter, quoi que je fasse, quoi que vous fassiez. Par moments, je le croirais animé ;il me regarde, il me raille, il m'exaspère.
— Parbleu ! brisons-le et que tout soit fini ! Vous prendrez mes lettres, mon portrait, tous mes souvenirs; vous me les donnerez et je vous promets de jeter tout cela en pleine mer en me rendant aux Indes.
— Le briser? Vous ne savez pas, grand Dieu ! quelle rude besogne nous entreprendrions là ! c'est un rocher de cristal. Et les débris répandus partout, sans pouvoir dire qu'il s'est brisé en tombant ! Comment parvenir à faire admettre à mon mari que quelque cause que ce soit ait déplacé cette masse et l'ait jetée à terre?
— Alors...
— Alors vous ne trouvez rien, vous êtes comme moi. dit la comtesse à bout de voie.
— Pas tout à fait!
— Ah! auriez-vous une idée! entrevoyez-vous?...
— Pour vous voir délivrée de l'inquiétude où vous plonge la présence de tous ces objets renfermés dans le colfret de cristal, consentiriez-vous à en faire le sacrifice ?
— Oui.
— Eh bien, alors... Cependant s'il contient, comme je
22tf LA CLEF DE CRISTAL.
le suppose, se reprit le lieutenant de marine, des choses de prix, de grande valeur...
— Certainement, il en contient! Des colliers de diamants, des parures de perles... Mais qu'importe! qu'importe ! au prix de leur perte, je consentirais...
— Consentiriez-vous à ce qu'il fût perdu pour vous avec toutes ces richesses?
— Sans doute!... Pourtant, dites -moi par quel moyen?...
— Il vous aura été volé.
— Volé?
— Oui.
— Mais qui donc me l'aura pris?
— Des voleurs. On vole assez à Versailles depuis quelque temps, pour que l'événement ne dépasse pas toute croyance.
— Non. Mais ce n'est là qu'un moyen fictif : en réalité, qui l'aura emporté?
— Moi.
— Vous? Mais...
— Je quitte Versailles demain, après l'audience du ministre. Cette nuit, vous laisserez vos croisées ouvertes, celles qui donnent sur la rue de la Chancellerie, toujours déserte ; la saison est assez avancée pour que cette particularité ne soit pas plus tard expliquée naturellement. A l'aide d'une échelle, moi et quelques amis sur la discrétion et la résolution desquels j'ai le droit de compter, nous nous introduirons dans votre chambre, tandis que d'autres veilleront au pied de L'échelle, et nous enlèverons, en dix minutes, ce redoutable embarras, dont vous n'entendrez plus parler.
La comtesse réfléchissait beaucoup, et ce n'était pas peut-être le danger d'être mêlée à cette expédition nocturne qui la rendait en ce moment si soucieuse et si lente à se décider.
Le lieutenant de frégate, s'étant aperçu de cette hésitation :
— Si ce sont vos parures de prix que vous craignez de perdre dans ce coup de main, dit-il, oh! rassurez-vous, vous ne les perdrez pas. Elles vous seront rendues plus tard, à mon retour. Je ne vous ai pas dit ce qui suivrait l'enlèvement du coffret, si rien ne met obstacle à notre expédition. Je l'emporterai avec moi a Brest, je rembarquerai sur ma corvette, et, quand la Dianesera en plein Océan, je le ferai ouvrir à coups de ciseau ou de marteau. Je prends alors mes lettres, que je brûle ou que je noie; je retire ensuite vos bijoux, et...
— Qui vous parle de mes bijoux? En vérité, je croyais, mon ami, que vous me supposiez assez délicate, assez désintéressée pour les placer infiniment au-dessous du prix inestimable que j'attache à votre correspondance.
— Mais alors?...
— Voilà ce qui me rend si pensive en ce moment : c'est tout le contraire de ce que vous avez imaginé, mon ami; c'est de penser qu'un jour, hélas! ces cinq ou six cent mille francs de diamants peuvent bêtement me revenir et que je ne reverrai plus les lignes charmantes, délicieuses, divines, où vous avez si tendrement exprimé, jour par jour, votre amour pour moi.
L'amant de madame de Villegrain demeura confondu en recevant cette explication si vraie et si simple, si flatteuse à la fois pour sa passion et pour son amour-propre.
— Voulez-vous m'ôter tout chagrin de l'esprit et toute inquiétude du cœur? reprit- elle. Ne faites qu'un seul sacrifice de tout ce que renferme le coffret. Écoutez-moi : quand vous serez en pleine mer, ainsi que vous venez de le dire, au lieu de le briser, précipitez-le dans l'Océan. Ah ! ce sera une grande belle tombe pour de si doux souvenirs ! Ils vivront toujours dans cette enveloppe solide que le temps ne pourra jamais détruire ni entamer. Me le promettez- vous, mon ami?
— Noyer tant de précieuses choses !
— Je le veux ! je le veux!
— Cependant...
— Non! je ne consens à entrer dans votre idée que si vous acceptez la mienne.
— Puisqu'il en e^t ainsi...
— Vous me promettez donc?...
— Je vous promets...
— Ce n'est pas assez : jurez -moi, sur votre épée et sur votre honneur, de précipiter dans l'Océan mon coffret de cristal avec tout ce qu'il renferme et sans avoir fait auparavant la moindre tentative pour l'ouvrir. Jurez-lemoi.
— Je vous le jure, madame, sur mon épée et sur mon honneur.
Yn jeune homme moins naïf qu'un marin aurait eu l'attention singulièrement éveillée par la précision bien détaillée, bien rigoureuse apportée par madame de Villegrain à la formule du serment exigé. La comtesse savait à qui elle parlait.
Après tout, c'est nous seul qui allons peut-être trop
loin en soupçonnant derrière ses paroles des idées qu'elle n'avait pas.
Elle était jeune, elle était femme, elle aimait; pourquoi n'eût-elle pas été romanesque? Et puis J. J. Rousseau avait publié la Nouvelle Héloïse il n'y avait pas bien longtemps ; son influence durait encore. Son héros Saint- Preux, aussi, allait aux Indes; Saint-Preux jetait aussi nous ne savons plus quoi à la mer. La vraisemblance était donc en faveur de la sincérité de la comtesse. Cependant... Quoi qu'il en soit, le serment avait été prêté, il n'y avait plus à y revenir. Le coffret serait lancé, lettres et bijoux, dans les profondeurs insondables de l'océan Atlantique ou Indien.
Quelques heures après cette entrevue, dont nous n'avons indiqué que les détails essentiels à l'histoire du coffret, laissant dans l'ombre les cris d'adieu, les mouchoirs baignés de larmes, les promesses de ne pas permettre à une minute, à une seconde, de s'écouler sans penser ardemment l'un à l'autre, les serments les plus terribles d'une fidélité mise à l'épreuve de toutes les séductions, la nuit était venue; le lieutenant de frégate et ses amis se rendirent deux à deux, à ras des murs, avec une échelle, à la rue de la Chancellerie, aussi silencieuse aujourd'hui que sous Louis XV; une rue où il est toujours minuit, même à midi. Il est vrai qu'au moment de l'escalade, il n'était guère loin de minuit, ce qui représentait deux ou trois minuit pour la rue de la Chancellerie. M. le comte dormait dans ses appartements, ou du moins tout porte à croire qu'il dormait; madame de Yillegrain ne dormait pas dans le sien, dont les six croisées entre baillées pouvaient s'ouvrir au moindre effort de la main. Nos jeunes
marins, heureux de l'aventure , comme s'il se fût agi d'aller rosser les Anglais, ce qui leur arrivait souvent, mais jamais assez selon nous, placèrent l'échelle en parfait aplomb sous les fenêtres et grimpèrent comme à l'abordage, leur chef en tête.
En un clin d'œil, ils furent dans les appartements de la comtesse. Elle avait croisé les rideaux de son lit, et elle regardait par l'ouverture, à la lueur d'une bougie, se consommer le vol nocturne pratiqué chez elle, avec le sangfroid qu'elle eût apporté à une action complètement étrangère à sa personne et à sa maison. Nos marins savaient leur métier. Avec les cordes minces et fortes dont ils s'étaient munis, ils lièrent le coffret, puis le soulevèrent et le posèrent sur l'appui de la croisée.
11 ne s'agissait plus que de le faire couler le long de l'échelle, de le poser à terre et de l'emporter ensuite jusqu'au bout de la rue. Au coin de la rue de la Chancellerie, qui n'avait pas sourcillé pendant toute l'opération, une chaise de poste recevrait le précieux fardeau et son gardien, M. de Iiétigny; puis, fouette cocher!
Les complices du lieutenant de marine quittèrent les premiers l'appartement et se placèrent l'un sous l'autre à chaque échelon pour accompagner le coffret de cristal, tandis que le lieutenant lui-même restait chargé de le pousser doucement sur leurs bras, tendus pour le recevoir. C'était le moment suprême.
De l'intérieur, on frappe à la porte de la chambre de la comtesse, qui écarte, effrayée, les rideaux de son lit.
— Oui est là? demande-t-elle après avoir laissé frapper plusieurs fois sans répondre.
— Moi!
— Grand Dieu! mon mari ! dit-elle à demi-voix au jeune lieutenant, pétrifié à sa place.
— Qui, vous?
— Votre charmant, ma charmante.
— Son charmant, murmura le lieutenant; le misérable ! Il y a donc des maris qui osent s'appeler charmant!
— Vous ne reconnaissez donc pas ma voix, mon cœur?
— Ah! oui ! Mais je dors, dit la comtesse.
— Que faire? balbutia l'amant à cette voix qui venait empoisonner la dernière minute d'amour qu'il avait encore espéré goûter auprès de la comtesse.
— Chut! lui fit la comtesse, il peut vous entendre, il a son cornet. Poussez vite le coffret au dehors, et allezvous-en par cette échelle, ou nous sommes perdus.
— Si je l'attachais sur le coffret, et si je l'emportais avec moi ?
— Pour le jeter dans l'Océan?
— Mais sans doute !
— Ouvrez donc! cria le comte, ouvrez donc!
— Mais vous êtes bien "impatient...
— Oh ! très-impatient ! . . .
— Permettez du moins que je m'habille... Allez-vousen donc, mon ami, je vous en conjure! disait tout bas la comtesse à M. de Rétigny; allez-vous-en, je vous en supplie! je suis forcée de lui ouvrir, il vous verrait... Partez ! partez !
— Non, je ne veux pas !
— Hélène! Hélène! criait le comte de sa voix la plus impérieuse, ouvrez, ou bien je brise cette porte.
— Vous l'entendez! — Me voilà, me voilà, mon ami !
— Tout de suite!
La comtesse sauta à bas du lit.
M. de Rétigny courut comme pour l'empêcher d'aller ouvrir; dans ce mouvement, le coffret qu'il ne retenait plus, fut enlevé par ses amis.
La comtesse avait soufflé la bougie.
C'est dans l'obscurité qu'elle alla ouvrir à son mari.
— Allons ! dit le beau lieutenant, les mains, les dents, le cœur serrés, il faut partir.
Il passa par-dessus la croisée et posa les pieds sur les premiers échelons: puis il ferma derrière lui les deux côtés de la fenêtre. Mais, pour cela, il ne s'en alla pas encore. Appliquant son oreille à l'ouverture formée par les deux bords de la croisée, il entendit s'échanger ces paroles entre le comte et sa femme.
— J'ai une grande nouvelle à vous apprendre. Ah!
— Je vous croyais couché depuis longtemps, cher comte.
— Je reviens à l'instant du château. Ah! si vous saviez!
— Voyons, quelle est cette grande nouvelle?
— Le roi, en récompense d'un grand service que je lui ai rendu, m'a nommé grand-croix de Saint-Louis.
Grand-cro
— Grand-croix; oui, comme les ducs! comme les princes! Jugez de ma joie! j:ai tenu à vous la faire partager.
Le lieutenant se calma un peu, mais il ne fut pas moins étonné que le comte de cette distinction inouïe.
— Grand-croix ! répéta pour la vingtième fois le comte;
mais dites-moi, ma chère Hélène, quel grand service je puis avoir rendu au roi? Moi, je l'ignore. Le soupçonnezvous? le devinez-vous?
— Non ! dit bravement la comtesse.
— Nous y penserons demain, dit le comte en entraînant sa femme dans la galerie qui menait à ses appartements.
— En effet, dit le lieutenant de frégate en descendant l'échelle et en allant rejoindre ses amis impatientés, pourquoi le roi l'a-t-il fait grand-croix de Saint-Louis? Il ne peut y en avoir que huit en France. . .
Maintenant, les événements vont nous transporter bien loin de la France, en Asie, sur la plage de Madras. Les Anglais occupaient alors cette grande cité, chef-lieu de leur "commerce dans l'Inde, et les Français, qui ne possédaient que Pondichéry, voulaient s'emparer de Madras.
Le fameux Lally, roué plus tard en place de Grève, conçut cette expédition plus que téméraire et la dirigea.
Au nombre des bâtiments de guerre chargés de surveiller la plage de Madras, en attendant l'arrivée de la flotte du comte d'Aché, étaient le Météore, où se trouvait M. de Fonteuil, et la corvette la Diane, commandée par M. de Rétigny.
La fortune avait donc protégé M. de Fonteuil, puisque nous le voyons parvenu au comble de ses désirs : officier dans l'Inde et mêlé aux incidents d'une guerre d'extermination avec les Anglais. La peur de ses amis, après un duel dont les suites avaient été moins graves qu'ils ne le supposaient, leur en avaient fait exagérer les conséquences. Fonteuil n'avait pas été poursuivi. Arrivé à Brest, il s'était embarqué sans obstacle sur le Météore,
et c'est de là qu'il écrivait à madame de Villegrain, au moment de mettre sous voile, le billet suivant, qui parvint à la comtesse juste le lendemain du départ deM.de Rétigny. Ce billet disait :
« Madame la comtesse,
» Je n'ai aucun moyen de vous adresser directement votre clef. Dans la confusion de ma fuite, je n'ai rpas eu la pensée de vous la renvoyer avant de quitter Versailles. Maintenant, il est trop tard, et c'est impossible. Mais, au bas de ce billet, j'ai dessiné avec autant de fidélité que je l'ai pu la forme de cette clef. Je pense, madame, qu'à l'aide de mon dessin, il n'est pas d'ouvrier un peu habile qui ne parvienne à en forger une en tout semblable à la vôtre. C'est la seule réparation qui me soit permise envers vous .
» Vous promettre, madame la comtesse, que je vous rapporterai un jour votre clef, ce serait me donner à moimême l'espoir que je reviendrai un jour des Indes, et je ne veux pas avoir cet espoir.
» Si quelqu'un jamais la retrouve, ce sera dans mon sang, près de mon cœur, et l'on ne saura pas plus à qui elle appartient que vous n'aurez su vous-même ce qu'il y avait dans ce cœur qui ne battra plus. »
— C'est bien singulier, dit la comtesse après la lecture du billet: quand j'ai encore le coffret, la clef est partie; quand la clef revient, le coffret s'en va. Il y a de la féerie dans tous ces événements. Et ce jeune homme qui m'aime, — je n'en puis plus douter ! — qui m'aime tant et que je déteste... Est-ce que je le déteste?... Pourquoi le détcs-
terai-je? Maintenant, le mal qu'il m'a fait n'existe plus : le coffret vogue ou ne tardera pas à voguer sur l'Océan; dans quelques jours, il sera au fin fond de la mer, et ces lettres ne m'épouvanteront plus. Mon Dieu! acheva la comtesse en brûlant le billet, quelle charmante écriture il a !
On commit une faute qui nous coûta cher, en commençant le siège de Madras avant que nos flottes fussent entièrement ralliées. Voici, du reste, comment les choses sont racontées par le meilleur historien de nos gloires et de nos défaites dans l'Inde. Voltaire a écrit ceci :
« Malgré Téloignement de la flotte française, le général Lally reprit son projet favori d'assiéger Madras.
» Madras, comme on sait, est partagé en deux parties fort différentes l'une de l'autre : la première, où est le fort Saint-Georges, était très-bien fortifiée; la seconde, beaucoup plus grande, est peuplée de négociants de toutes les nations. On l'appelle la Ville noire. Cette grande ville, trèsriche, fut surprise et pillée par les Français.
» On imagine assez toutes les barbaries où s'emportèrent alors les soldats. Les officiers les continrent autant qu'ils le purent; mais ce qui les arrêta le plus, c'est qu'à peine ils furent entrés dans la ville basse, qu'il fallut s'y défendre. On se battit de rue en rue; maisons, jardins, temples chrétiens, indiens et maures, furent le théâtre d'autant de batailles. Le comte d'Estaing accourut le premier contre une troupe anglaise qui marchait dans la grande rue. Son bataillon de Lorraine n'était pas encore rassemblé; il combattait presque seul et fut fait prisonnier.
» L'espérance de prendre bientôt le fort Saint-Georges, ainsi que l'avait pris Labourdonnaye, anima tous les officiers fonçais. Mais ils furent repoussés vigoureusement.
Leur général, le comte Lally, n'eut d'autres ressources que de tenter un assaut. Malheureusement, dans le temps même qu'on se préparait à une action si audacieuse, il parut dans le port de Madras six vaisseaux de guerre détachés de la flotte anglaise, qui était alors vers Bombay, i
Mais, avant que cette fatale diversion vint troubler les opérations du siège, les Français vainqueurs de la Ville noire célébrèrent leur conquête dans une grande réunion. Là, après avoir rendu une justice éclatante à la bravoure du comte d'Estaing, à un Grillon, arrière-petit-fils de ce Grillon surnommé le Brave par Henri IV, à un Montmorency, à un Conflans, à un la Fare, qui, tous, avaient voulu se mesurer avec nos éternels ennemis les Anglais, il n'y eut qu'une voix pour louer Roland de Fonteuil. Entre la Ville noire et le fort Saint-Georges, on l'avait vu se défendre contre quatre dragons anglais, les tuer tous les quatre, et, quoique blessé à la main et au visage, chercher à arracher le comte d'Estaing au bataillon qui venait de le faire prisonnier.
A cette réunion, le lieutenent de frégate Rétigny, devenu capitaine de corvette, alla, la main amicalement tendue, vers Roland de Fonteuil, et lui dit :
— Monsieur, j'ai plus de droits que personne à vous féliciter de votre bravoure; non-seulement je l'ai vue deux fois à l'œuvre, mais je suis chargé par notre général de vous annoncer qu'il vous destine à aller, sous peu de jours, en France, avec une mission particulière auprès de Sa Majesté. Cette précieuse marque de confiance est la juste récompense bien due à votre dévouement, dont nous avons tous été témoins à l'assaut du fort Saint- Georges.
Roland de Fonleuil remercia avec effusion et modestie; et, comme il arrive toujours en pareil cas, les deux adversaires étaient déjà plus liés au bout d'une heure que s'ils se fussent connus depuis dix ans.
Une fois l'intimité établie, les deux officiers de marine en vinrent peu à peu à parler presque gaiement, et avec la légèreté de leur âge et de leur époque, qui eut toujours vingt ans, des mêmes objets dont ils avaient si résolument pris le côté sérieux à Versailles. De cascade en caseade de conversation, M. de Rétigny dit à Roland de Fonteuil :
— Et vous avez bravement emporté la clef dans votre poche?
— Oui, et c'est de quoi je me suis blâmé plus d'une fois, quoique ma mémoire, je vous le jure, ait seule été coupable.
— Vous auriez eu une occasion superbe d'amoindrir encore cette faute involontaire, quand vous auriez été dans trois mois de retour à Versailles, si le coffret...
— Oui, si le coffret n'avait été ouvert pendant mon absence, acheva Roland de Fonteuil.
— Oh! ce n'est pas précisément là ce que j'ai voulu dire; je veux dire qu'on vous eût été bien reconnaissant de la restitution de cette clef, si l'on eût encore possédé le coffret.
— Ah ! il n'existe donc plus?
— En France, à Versailles, non. J'avais promis de le jeter à la mer, et...
— Alors cette clef, dit de Fonteuil en prenant la clef qu'il avait toujours sur lui pour n'en être séparé que par
la mort, cette clef ira retrouver le coffret : je la jetterai ce soir à la mer en regagnant mon vaisseau.
— Ne faites pas cela ! s'écria If. de Rétigny ; ce coffret. ..
— Eh bien?
— Je n'ai pas eu le courage de le lancer dans l'Océan. Je ne m'en suis jamais séparé. Noyer les trésors de pierreries qu'il renferme, c'eût été de la barbarie, de l'extravagance, de la folie; et puis... Vous retournez en France, vous remettrez tous ces riches écrins à celle qui les regrette beaucoup plus peut-être que certains témoignages d'amour... Du reste, comme ce sont là mes trésors à moi, je commencerai par les retirer...
Fonteuil sortit une seconde fois la clef de sa poche, et l'offrit à M. de Rétigny, qui l'écarta avec beaucoup de noblesse.
— J'aurai l'honneur, dit-il à Roland de Fonteuil, de vous recevoir demain à bord de ma corvette la Diane; pendant votre visite, nous ouvrirons le coffret, et nous procéderons ensemble à la séparation et au partage. Je prendrai mes lettres, et vous laisserai les perles et ies diamants. En lui remettant ces magnifiques parures, vous lui direz que je me suis fait la part la plus large; vous lui direz que, si je n'ai pas rempli ma promesse de jeter tout cela à la mer, c'est que.. . Mais, pardon !... je vais un peu trop loin... Je ne suis pas seul cà l'aimer... Il est même cruel à moi de vous charger d'une mission... "Mais à quel autre'?... Demain une balle anglaise peut me tuer... demain...
— Demain, interrompit Roland de Fonteuil, je serai à bord de votre corvette, et, puisque vous le voulez, noue ouvrirons ensemble le coffret.
Pourquoi une épaisse amertume avait-elle trempé toutes les paroles de M. de Rétigny dans cet entretien sur madame de Yillegrain"? Que savait-il? que prévoyait-il? Certains amants sont-ils comme certains oiseaux : pressentent-ils l'orage à deux mille lieues de distance? — Qui sait!
Le lendemain, dans la matinée, Fonteuil ainsi qu'il l'avait promis la veille à M. de Rétigny, se disposait à se rendre à bord de la Diane, quand la sentinelle lui apprit que la Diane avait levé l'ancre avant le jour et quitté la rade. Fonteuil sut en effet, quand il fut descendu à terre, que le général en chef, M. de Lally, effrayé de la vue d'une flotte anglaise qui portait des secours importants aux assiégés, avait donné l'ordre à la plupart des navires de l'expédition de quitter immédiatement Madras et de se rendre en toute hâte à Pondichéry, qu'il s'agissait de mettre à couvert d'un coup de main des Anglais. D'assiégeants, on devenait assiégés.
Les événements de cette grande guerre appartenant à l'histoire, et ne nous intéressant ici que par le rôle qu'y jouèrent un instant nos deux principaux personnages, nous les laisserons se mouvoir dans leur cadre, et nous nous attacherons à Roland de Fonteuil, qui se rend à Versailles — on le sait — avec une mission auprès de la cour.
Voici ce qui s'est passé à Versailles après l'enlèvement du coffret. Madame de Yillegrain se plaignit tant et avec de si lamentables cris de ce vol, que M. de Yillegrain fut réduit au rôle de consolateur.
— C'est votre faute, lui répétait-elle; si vous n'étiez pas venu chez moi cette nuit-là pour m'emmener dans
vos appartements, je serais restée dans les miens, et les voleurs ne s'y seraient pas introduits... A cela le comte répondait :
— Calmez-vous; je vous donnerai des diamants autant et plus qu'il s'en trouvait dans le coffret. Seulement, je vous ferai observer, charmante, que c'est vous, le soir du vol, qui ne voulûtes pas rester dans vos appartements, sous prétexte que la chaleur y était intolérable...
La comtesse couvrait d'ordinaire cette phrase de ses profonds gémissemenls.
L'arrivée à Versailles du jeune enseigne, qui allait bientôt échanger ce titre honorable mais modeste contre les plus glorieux, fut saluée avec enthousiasme. Présenté au roi, à la reine, il fut, comme d'usage, applaudi en plein théâtre. Comme il était d'usage aussi qu'il fût invité à dîner par les hauts fonctionnaires de la marine, il ne manqua pas de l'être par M. de Yillegrain dès le troisième jour de son arrivée à Versailles.
Il se trouva assis à table à côté de la comtesse.
— Madame, lui dit-il à demi- voix, et à un moment où la précaution est presque inutile, tant il y a de mouvement et de bruit autour du dessert; madame, j'ai à vous donner des nouvelles d'un objet qui vous est sans doute resté cher...
Roland de Fonteuil arrêta la demi-pâleur qui allait s'étendre sur les joues de la comtesse en se hâtant d'ajouter :
— Des nouvelles de votre coffret.
La comtesse devint pourpre, de pâle qu'elle était; un faible intérêt venait d'être remplacé par la plus ardente des contrariétés.
— Ah! M. deRéligny...
— N'a pas eu le courage de le jeter à la mer.
— Il m'avait pourtant promis, juré, juré sur son épée, sur son honneur...
— Si son amour était plus fort, plus impérieux...
— ÎNon, monsieur, dit la comtesse, qui brisait et broyait sa colère entre les dents pour que les éclats ne se répandissent pas autour d'elle; non, monsieur, je n'admets pas cette raison, elle est mauvaise, elle est détestable, elle est flétrissante pour celui qui l'emploie ; et je gage que, si vous m'eussiez juré sur l'honneur de précipiter dans la mer...
— Ne me mettez pas en cause, madame, je vous prie; car je ne sais ce que j'aurais fait moi-même à la place de M. de Rétigny, si c'est par excès d'amour pour vous qu'il s'est conduit de cette manière.
— Vous le défendez, vous !
— Oui, parce que je crois... parce qu'il me semble...
— Achevez, dit madame de Villegrain en tendant son verre à M. de Fonteuil, pour que celui-ci, en versant à boire, pût parler de plus près et par conséquent plus bas.
— Parce qu'il me semble, répéta alors de Fonteuil, que vous l'aimez encore.
En portant le verre à ses lèvres, la comtesse y laissa tomber ces paroles :
— Je ne l'aime plus.
Ce premier entretien avec la comtesse ne fut pas immédiatement suivi d'un autre plus intime, comme on serait en droit de l'attendre de la marche ascensionnelle de la passion de Fonteuil, venant prendre la place de celle de *J. de Rétigny. Il y eut une bonne raison pour cela. Quel-
ques jours après le dîner officiel auquel nous venons d'assister, II. de Villegrain emmena brusquement sa femme à son château. Elle disparut. Quelques-uni tremblèrent; ils craignirent pour elle le sort des deux premières femmes du comte. Avait-il découvert l'intrigue avec M. de Bétigny? — ce qui n'avait jamais été plus probable, car c'est ordinairement lorsque ces sortes de liaisons se rompent ou sont tout à fait rompues, que les maris enfin s'en aperçoivent ; — avait-il soupçonné l'amour de M. de Fonteuil et compris que sa femme y répondrait ou y avait même déjà répondu?
Pendant un mois, les propos furent fort animés à la cour. Par moments, on assurait que la comtesse avait déjà été enterrée dans son parc par les mains pieuses de son excellent époux, qui l'aurait étranglée.
Laissons mûrir ces événements et retournons une dernière fuis dans l'Inde. M. de Réligny n'arriva devant Pondichérv que pour voir la ville tomber au pouvoir des Anglais et être fait prisonnier lui-même, ainsi que M. de Lally. La Diane fut capturée.
i Accablé de chagrins, dit Voltaire, et de maladies, Lally demanda vainement qu'un différât son transport en Angleterre: il ne put obtenir cette grâce. On le mena de force à bord d'un vaisseau marchand, dont le capitaine le traita inhumainement pendant toute la traversée. Bientôt les officiers, le conseil de Pondichéry et les principaux employés furent obligés de le suivre. »
Au nombre de ces officiers était M. de Rétigny, qui fut enfermé avec le général Lally, en arrivant en Angleterre, dans une affreuse prison de Portsmouth. Il est juste d'ajouter qu'ils n'y restèrent pas longtemps. Ils furent relâ-
chés sur parole, et obtinrent de l'amirauté d'Angleterre de repasser en France. M. de Lally eut la permission d'emporter les objets auxquels il attachait quelque prix, ainsi que tous les papiers nécessaires à sa défense, car il était accusé d'avoir vendu Pondichéry aux Anglais.
A l'occasion de ce procès, M. de Yillegrain fut obligé de quitter son château pour revenir à Versailles. Au grand contentement de toute la jeune noblesse, il ramena saine et sauve sa jeune femme, sur le sort de laquelle il avait couru tant de sinistres bruits.
— C'est remis à plus tard, disait-on.
— Il attend le jour de sa fête! disaient d'autres.
Sa haute position au ministère de la marine lui imposa en grande partie le dèbrouillement de cet horrible procès de M. de Lally. Il voyait souvent ce malheureux général, fou mais non coupable, fou à coup sûr puisqu'il était Irlandais, et qu'il n'a jamais existé un Irlandais qui ne fût un peu fou. Il voyait pareillement M. de Rétigny, qui, pour le monde, avait été forcé de reprendre ses assiduités auprès de la comtesse. Les deux officiers de marine, les deux rivaux, se voyaient chez elle, se promenaient chaque jour avec elle au parc ou se rencontraient fréquemment à sa table. Ils s'observaient avec un sentiment de défiance hostile que ne contribuait pas peu à augmenter madame de Villegrain, en évitant de rompre la glace avec M. de Rétigny, dont elle sentait bien être encore passionnément aimée. Elle aigrissait à plaisir sa jalousie par les attentions qu'elle avait pour M. de Fonteuil, qu'au fond elle préférait, mais qu'elle rendait malheureux autant que son rival en ne congédiant pas celui-ci ouvertement.
M. de Villegrain, comme tous les maris, marchait avec
tranquillité sous ces nuages qui se formaient autour de lui; il ne voyait rien, il ne soupçonnait encore rien; mais toutefois c'était lui qui était destiné à soutirer l'électricité qui s'amassait dans les flancs de ces orages balancés sur sa tête.
Un jour, au sortir du conseil, il accourut tout joyeux vers sa femme, et, en lui prenant les mains et en les lui baisant, il lui dit :
— J'ai passé deux heures avec M. de Lally, l'ex-irouverneur des Indes.
— Ah!... A-t-on quelque espoir qu'il sera acquitté?
— Il s'agit bien de cela !
— Et de quoi s'agirait-il ?
— De vous, mes délices !
— Vous avez l'humeur gaie aujourd'hui, monsieur le comte.
— Je ne ris pas. Au surplus, je m'explique. Il ne s'est pas précisément agi de vous dans l'entretien que je viens d'avoir avec M. de Lally; mais, dans cet entretien, j'ai recueilli pour vous une joie... une joie bien grande... bien extraordinaire... bien inattendue... et je vous l'apporte.
— Voyons-la tout de suite, cette joie?
— Non... patientez, mon adorée.
— Alors, je n'y crois pas.
— Vous y croirez plus tard...
— Plus tard, c'est jamais.
— Aujourd'hui même.
— A l'instant!
— Dans deux heures.
— Pourquoi ces deux heures? Sommes-nous au théà-
LA CLEF DE CRIbTAL. 245
tre, où l'on remet à l'acte suivant ce qui pourrait si faciement être dit au premier ?
— Nous ne sommes pas au théâtre ; mais j'ai affaire à un public incrédule, sceptique, fantasque, qui ne croit que sur bonnes preuves. Ce public, c'est vous, et nies preuves ne seront ici qu'à six heures. 11 en est quatre, vous n'avez donc que deux heures à languir ; et encore ! peut-on appeler languir, attendre à table, car c'est bientôt l'heure de votre dîner, auprès d'un mari qui vous idolâtre et...
— M. de Fonteuii et M. de Rétigny ! — annonça le valet.
— La phrase a été singulièrement terminée, pensa madame de Villegrain en saluant ces deux messieurs, qui venaient, invités de la veille, s'asseoir à la table du secrétaire intime de leur ministre.
Après qu'on eut beaucoup parlé à ce dîner du procès de M. de Lally, que ses ennemis osaient traiter de voleur, lui qui avait laissé dans l'Inde sa fortune, son sang et presque sa raison, la conversation, de voleur en voleur, passa tout naturellement aux vols commis dans Paris, malgré toute la vigilance du lieutenant de police.
— Eh', mon Dieu! dit la comtesse, qui avait jugé favorable le moment de lâcher sa vengeance, comme, à la chasse au faucon, on lâche l'oiseau en l'air pour qu'il tue en descendant; eh! mon Dieu! bien souvent on met sur le compte banal du vol des disparitions d'objets qui n'ont pas été pris.
— Que vous avez raison I dit M. de Villegrain, dont l'approbation parut au premier abord une déférence habituelle pour les opinions de sa femme, laquelle reprit :
— Un beau jour, l'objet perdu se retrouve, et Ton e^ alors tout honteux d'avoir soupçonné et accusé au hasard
— Que vous avez raison! répéta M. de Yillegrain.
— Ainsi, moi, continua la comtesse, j'ai perdu une clef d'un prix inestimable, puisque mes efforts pour la remplacer ont été vains; j'ai pu croire qu'elle m'avait été volée, arrachée dans la foule, à l'une des cérémonies de la cour. Quelle erreur n'était pas la mienne! Cette clef m'a été rapportée fidèlement par une main loyale, digne, pure, irréprochable, que je ne récompenserai jamais assez.
— Pas possible! s'écria M. de Yillegrain. Votre clef!...
— La voici! dit la comtesse en montrant la clef à son mari, et en la mettant sous les yeux pétrifiés de M. de Rétigny.
Le capitaine recevait en plein le châtiment que lui tenait en réserve la comtesse de Yillegrain, qui continua ainsi à l'écraser sous son talon :
— Vous savez tous, messieurs, que cette clef ouvrait un coffret auquel j'attachais pareillement un grand prix et que je dirais m'avoir été volé, si je n'étais pas destinée peut-être à le voir reparaître un jour rapporté par les oiseaux du ciel ou par les poissons de l'Océan.
— Et qui sait? vous avez peut-être encore raison, reprit le comte en souriant et en regardant M. de Fonteuil et M. de Rètigny, fort loin l'un et l'autre d'avoir envie de rire en ce moment.
— Cette clef, continua la comtesse en l'élevant toujours à la hauteur du regard de M. de Rétigny, pâle comme si cette clef eût été celle de son tombeau, m'est plus chère
maintenant cent fois que ce coffret, dont je ne veux plus entendre parler.
— Vous n'êtes pas sérieuse, dit le comte. Pourquoi mépriseriez- vous tant ce coffret, que vous teniez de moi?...
La comtesse comprit alors combien elle était allée trop loin.
— Un coffret qui renferme, après tout, vos parures de noces et de bal.
— Cber comte, interrompit-elle, j'ai voulu dire que je n'attachais aucun prix, non pas au coffret en lui-même, puisque c'est de vous que je le tiens, mais à ce qu'il renfermait. Je ne tendrais pas seulement la main pour reprendre ces parures dont vous parlez. — (Elle fit un geste imperceptible de dédain du côté de M. de Rétigny,) — Et je me jetterais au feu pour celui qui m'a rendu cette clef et mise, par conséquent, dans la possibilité de rouvrir mon coffret, si jamais il m'était rendu. Vous voyez, cher comte, que vous m'avez mal comprise et mal jugée.
— Puisqu'il en est ainsi, dit le comte, passez-moi cette clef, je vous prie.
— Que voulez-vous en faire?
— Ce qu'on fait d'une clef.
Le comte se leva.
La comtesse, M. de Rétigny et M. de Fonteuil se levèrent aussi, et se regardèrent avec étonnement; cet étonnement devint une inquiétude fort agitée lorsque le comte, d'une voix sombre, eut ajouté :
— Il y avait dans ce coffret, je le suppose, des trésors
que je ne me figurais pas. Il est vrai qu'il revient des Indes, où se font de grosses fortunes.
Ces mots seuls : Il revient des Indes, suffisaient pour annoncer aux trois personnes qui écoutaient le comte la terrible surprise qu'il leur réservait.
— Passons dans mon cabinet, ajouta -t-il.
Sur le seuil de son cabinet, M. de Yillegrain s'arrêta pour dire :
— Ce matin, en déjeunant à la Bastille avec M. de Lally, qui n'en sortira plus, je crois, que pour aller- à l'échafaud, le général m'a dit : « Parmi les objets qui m'ont été rendus par les Anglais, beaucoup ne m'appartiennent pas, entre autres, une espèce de meuble rare, — vous verrez, — un coffret en cristal. 11 a dû appartenir, je présume, à quelque officier tué ou fait prisonnier dans l'Inde, à Madras ou à Pondichéry. Je vous le confie avec prière de le restituer aux parents de celui à qui il appartient, si le hasard vous les fait jamais rencontrer. Cet objet est à l'hôtel où je suis descendu ; prenez-le et emportez-le chez vous. » J'ai vu ce coffret, continua M. de Villegrain en poussant devant lui la porte de son cabinet; je n'ai pas besoin d'ajouter que je l'ai reconnu pour être celui de ma femme; d'ailleurs, jugez vous-même, madame.
Posé sur un marbre, le coffret vint glacer les regards des trois assistants. M. de Yillegrain ne doutait plus, après les paroles imprudentes de sa femme, qu'il ne dût y trouver des preuves de ses relations peu légitimes avec l'un ou l'autre des deux jeunes officiers de marine, peutêtre avec tous les deux; M. de Rétigny ne doutait pas, lui non plus, de la présence de ses lettres au fond de ce
coffret, qu'il s'en voulait à la mort de n'avoir pas laissé couler au fond de l'Océan ; de Fonteuil tremblait pour la comtesse à cause de ces mêmes lettres ; et la comtesse avait bien d'autres motifs peut-être pour avoir d'autres pensées et d'autres craintes.
Le sourire aux lèvres, le comte examina ensuite la clef comme s'il la voyait pour la première fois, et il se mit à la polir avec un coin de son mouchoir brodé, afin de mieux admirer, eût-on dit, la finesse et la beauté du travail. Dans cet exercice où il se complaisait, il semblait aiguiser la lame d'un poignard oriental et s'assurer d'avance de la certitude du coup qu'il allait porter. Chacun des trois spectateurs de cette scène muette paraissait, en effet, sentir la clef de cristal s'approcher de son cœur, y pénétrer, y fouiller et l'ouvrir.
Le comte ouvrit le coffret.
Sur un lit de perles et de diamants se trouvait une seule lettre, une seule. — Que voulait dire cela? — Une seule lettre, quand Fonteuil et de Rétigny s'attendaient à en voir des monceaux !
M. de Villegrain ouvrit cette lettre et la lut pour lui devant les trois visages décomposés qui l'entouraient.
— Messieurs, dit-il ensuite après avoir lu, rentrons au salon, le café refroidit.
Le lendemain, M. de Villegrain envoya sa démission au roi.
Le surlendemain, il quittait Versailles et il courait se renfermer dans son château, où avaient disparu ses deux premières femmes.
Vous croyez peut-être que, plus tard, il en sortit seul... Du tout ! il en sortit, le mois suivant, ambassadeur... avec sa femme.
Il avait dit autrefois ces belles paroles, que nous avons transcrites : On n'est pas jaloux du roi!
— Madame la comtesse fait dire qu'elle va descendre.
— C'est très-bien, Frédéric. Et mon neveu?
— Il est prêt aussi; M. le comte met ses gants.
— Je suis sûre qu'il en a déchiré au moins trois paires.
— Une demi-douzaine, madame la baronne.
— Que disais-je!
— M. le comte est si vif!
— Quels volcans que ces deux étourdis ! Frédéric, avezvous fait atteler?
— Depuis dix heures, madame.
— Quelle heure est-il donc?
— Onze heures bientôt.
— Déjà! Mais quand partiront-ils? Je ne connais rien de plus lent que ces gens pleins de vivacité. Ils défont ce qu'ils font. Allez encore un peu presser mon neveu; dites-lui...
— Le voici... Madame la baronne n'a plus rien à m' ordonner?
— Non.
Le valet de chambre s'inclina et sortit. Le jeune comte de Monval venait d'entrer.
— Arrivez, mon cher neveu, arrivez, s'écria la baronne de Fontades en tendant affectueusement la main à un jeune homme tout paré pour le bal, et asseyez-vous près de moi, si vous ne craignez pas de vous casser.
— Ma chère tante, vous m'accueillez toujours à la pointe d'une épigramme! Je suis donc bien roide dans mes habits ! Je ne me corrigerai donc jamais ! Vous me chagrinez, vous me désespérez.
— Si fait! si fait! vous vous corrigerez. Mais vous êtes encore bien gêné, bien torturé dans vos mouvements, mon cher Auguste.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! comment faire? J'ai suivi vos conseils pourtant; j'ai répété pendant deux heures aujourd'hui devant la glace les leçons que vous m'avez données. Vous m'avez dit que, pour avoir une tenue toujours convenable, je ne devais penser ni à ma cravate, ni à mon gilet, ni à mes manchettes, ni à ma chaussure, mais me croire vêtu simplement de ma robe de chambre. Eh bien?
— Eh bien, mon jeune provincial, vous avez réussi... si vous le voulez.
— Comment, si je veux?
— Oui, vous êtes dans une robe de chambre... mais en fer.
— Cruelle tante! vous êtes d'une sévérité...
— Aimez-vous mieux que je vous loue et passer pour ridicule"7
— Non...; mais à vous je puis le dire.
— Vous me i'avez déjà dit.
— Que vous ai-je dit?
— Qu'à Soissous, ou ne mettait rien au-dessus de votre élégance et de votre bon goût.
— C'est peu modeste de ma part, mais c'est vrai.
— Contentez-vous alors des suffrages de Soissons, et ne cherchez pas à briller à Paris.
— Ah ! voilà où vous vouliez en venir ! à nous faire renoncer, ma femme et moi, à nos projets de vivre ici, pour retourner à Soissons. Quitter Paris maintenant que nous le connaissons? Jamais! Est-ce que Gabrielle y consentirait? Oh! Paris! Je n'ai pas vu l'Italie, je n'ai pas vu l'Espagne, je n'ai pas vu l'Orient; mais je n'hésiterais pas aies donner tous ensemble et sans regret, à l'instant même, pour la rue d'Anjou-Saint-Honoré, qui n'est que la millième partie de Paris: la rue d'Anjou où se trouve l'hôtel qui nous a si bien reçus, et la gracieuse tante qui me raille si finement depuis deux mois. Paris me charme à la fois les yeux, le cœur, l'esprit, la pensée. Que de choses à voir à Paris qu'on ne suppose pas à Soissons! La vie est si facile à Paris ! On a toujours l'air d'aller au spectacle ou d'en sortir. C'est toujours dimanche. Comme les hommes y sont polis, affectueux, dévoués à la première vue ! Et les femmes ! je ne vous parle pas de leurs grâces, de leur esprit, de leur élégance : c'est connu comme le calendrier. Ah! ma tante, ce qui me ravit en elles, c'est la liberté dont elles jouissent sans en abuser. Elles sourient toujours, ce qui prouve qu'elles sont heureuses ; du
reste, qui n'est pas heureux à Paris? Gabrielle et moi, nous disions l'autre jour, en nous promenant, que tout le monde à Paris semble vivre de ses rentes.
— Même les mendiants, continua madame de Fontades sans interrompre le joli babil de son neveu, qui continua :
— Et j'ajoutai, moi, pour compléter le tableau, que toutes les personnes avaient l'air jeune à Paris.
— Quel prestige! dit tout haut la baronne, quel enchantement! quelle heureuse illusion !
— Ce n'est point une illusion, ma tante; je puis même vous assurer que nous n'avons pas rencontré un seul vieillard dans les rues de Paris.
— Je le crois bien ! nous les envoyons tous à Soissons, dit la baronne d'un ton fort sérieux.
— C'est que nous observons profondément, Gabrielle et moi, poursuivit le jeune neveu de la baronne sans s'arrêter à la réflexion moqueuse de sa tante, — très-profondément.
— Je m'en aperçois, mon cher neveu, oh ! je m'en aperçois.
— Nous tâcherons de réparer le temps que nous avons perdu à Soissons, et si sottement.
— A Soissons, où vous nous envoyez, le baron et moi, un notre qualité de vieillards. Nous avons fait notre temps de Paris, n'est-ce pas?
— Vous vieille, ma tante? Vous n'avez pas quarante ans.
— Je vous demande pardon, je les eus, il y a cinq ans.
— Mais belle, très-belle, ma tante.
— Non, agréable seulement.
— Dites adorable.
— Mon neveu, en ce moment, avec toutes vos câlineries, vous me rappelez les jolies choses que disent les grands parents aux petits enfants quand ils veulent les envoyer au lit : « Beau front... beaux yeux... menton d'argent...» Soyez sincère : vous ne pouviez plus vous souffrir à Soissons, et vous vous êtes dit, vous et votre femme :
« — Échangeons notre séjour pour celui de If. et de madame de Fontades ; prenons leur hôtel, et donnons-leur notre vieux manoir, où ils finiront en paix leurs jours.
« Et M. de Fontades et moi avons été assez oncle et assez tante pour souscrire à ce bel arrangement. Dans un mois, puisque nous avons pris trois mois pour consommer l'échange, nous serons installés au château de Monval; nous surveillerons vos fermiers, nous aménagerons vos bois, nous rentrerons vos foins, nous soignerons votre basse-cour...
— Voyons, railleuse tante, n'y avez-vous pas consenti?
— Il le fallait bien! vos beaux revenus s'en allaient en fumée ; on vous pillait ; on vous égorgeait comme en pays conquis; et puis vous mouriez d'envie de venir à Paris où il y a tant d'honnêtes gens.
— La santé de mon oncle gagnera à ce changement de résidence; l'air si pur des champs...
— Ah! vous êtes charmant, mon très-hypocrite neveu. Mais M. de Fontades n'a nul désir d'aller s'enterrer à Soissons, et, quant à moi...
— Vous, vous le voulez.
— Tenez, Auguste, ce qu'il y aurait de plus raisonnable
à faire, ce serait d'aller demeurer tous ensemble à Soissons, vous et votre femme, moi et M. de Fontades.
— Sans doute... sans doute .. mais un peu plus tard.
— Et quand donc?
— Dans trente... ou quarante ans.
— Vous appelez cela un peu plus tard! mais nous serons morts, votre oncle et moi.
— Vous, mourir? Ah ! vous ne mourrez jamais, dit Auguste en s'asseyant sur les genoux de la baronne, et vous partirez pour Soissons dans un mois.
— Comme vous êtes pressé de nous voir partis pour occuper souverainement cet hôtel, que vous ferez aussitôt démolir.
— Oh non ! seulement un peu réparer.
— C'est la même chose : les maçons vous le prouveront. Mon pauvre hôtel ! ce salon est si beau !
— 11 sera si joli, ma tante, si joli !
— Comme il est admirablement disposé pour la conversation !
— Vous verrez la magnifique salle de bal que nous en ferons.
— Vous donnerez donc des bals?
— Tous les hivers, ma tante. Gabrielle y consent.
— Et sans peine, je gage.
— Nous commencerons dès l'hiver prochain à recevoir.
— Ce sera un peu tôt, vous ne connaissez encore personne à Paris.
— Dans un an, on se fait beaucoup d'amis.
— C'est juste, c'est juste Diable! dans un an...
— Nous comptons en avoir beaucoup, immensément.
— Auguste?
— Ma lante.
— Reprenez votre place et écoutez-moi.
— Je vous écoute.
— Vous n'avez que vingt-cinq ans.
— C'est vrai, ma tante.
— Gabrielle, votre femme, n'en a pas encore vingt.
— Eh bien ?
— Eh bien, prenez garde!
— A quoi?
— Atout.
— Vous êtes d'une obscurité, ma chère tante !
— Rien n'est, plus clair que ce que' je veux vous dire. Votre femme aune imagination si vive, si folle, que je ne puis la comparer... qu'à la vôtre. Vous l'aimez beaucoup, elle ne vous aime pas moins: cette affection mutuelle a été jusqu'ici tout votre bonheur. Elle vous a tenu lieu, à l'un et à l'autre, des joies stériles et souvent dangereuses que donne le monde, si l'on peut appeler cela donner. Aucun plaisir étranger n'entrait en partage avec celui que vous goûtiez dans votre cher isolement. La variété ne vous tourmentait pas de sa mobilité inconstante, aucun terme de comparaison ne venait vous déprécier et jeter sourdement dans votre cœur le germe mortel de la satiété. Paris ne se contente pas de ces existences tranquilles : vous l'avez dit vous-même. Paris est un spectacle continuel, un bal qui ne finit jamais, pas même avec le jour comme celui des willis ; il repousse tout ce qui est triste ; il veut qu'on s'oublie, qu'on devienne acteur dans la fête. On ne s'appartient plus ; on est à tous, excepté à soi-même. Me comprenez- vous?
— Parfaitement, parfaitement.
— Et vous en concluez, mon neveu ?
— J'en conclus que je ferai ponctuellement ce que vous me conseillez dans votre joli sermon. Je ne lésinerai pas avec le plaisir, je ne ferai pas les choses à demi ; je m'oublierai comme les autres, je jouerai, je danserai, comme les autres. Et puisqu'il faut choisir, puisqu'il faut être maussadement heureux, comme à Soissonsou fou comme à Paris, mon parti est pris, je serai fou comme à Paris. N'est-ce pas là entier en plein dans vos intentions?
— Mon pauvre Auguste!
La baronne se disposait à répéter, sous une autre forme, la très-sage leçon qu'elle venait de faire entendre à son écervelé de neveu, puisqu'il avait paru ne pas en saisir le sens, pourtant fort clair, lorsque sa nièce, la comtesse Gabriel de Mon val, parut au salon. La baronne de Fontades fit aussitôt une corne à son traité de morale et se hâta de le fermer. C'eût été de la raison tirée en l'air.
Pareillement parée pour le bal comme son jeune et charmant mari, la jeune comtesse n'était pas non plus sans quelque roideur dans sa tenue, quoique la grâce naturelle des femmes rendît moins sensibles chez elle les défauts apportés de la province. L'excellente baronne, tout en donnant de l'air à la coiffure de la jolie Soissonnaise, de la légèreté aux dentelles dont elle s'était trop chargée, en touchant à ses girandoles et à son collier, lui dit, avec une certaine précision sérieuse, afin d'être écoutée autant d'elle que de son mari, dont les pieds brûlaient de l'impatience de partir :
— Ma chère enfant, la santé du baron me fait vivement regretter de ne pouvoir vous accompagner au bal. Vous
irez donc sans moi à la soirée de madame de Valbonnat. Je vous sais trop convenables l'un et l'autre pour ne pas rendre mes regrets inutiles.
— Ma tante, nous serons rentrés dans une heure : est-ce là ce que vous désirez?
— Une heure, c'est trop tôt, mon enfant. Vous serez à peine arrivés. Je vous prie seulement de quitter le bal un peu avant la fin, un peu avant le jour s'il doit se prolonger jusque-là.
— Ma bonne tante, dit Gabrielle, indiquez-nous vousmême l'heure.
— Je me fie à vous. On n'est pas exact parce qu'on regarde à sa montre, mais parce qu'on a de la déférence pour les avis de ceux qu'on aime.
Gabrielle embrassa madame de Fontades.
— Ma chère petite, permets encore à mon radotage de l'engager à ne pas te rendre trop facile aux conversations qui naissent au milieu d'une contredanse.
— Oh! jamais!... je ne dirai pas un mot.
— Alors tu seras ridicule. Je n'en demande pas tant à ta dignité, mon enfant. Réponds à ton danseur, mais ne cause pas avec lui comme si vous vous connaissiez depuis l'enfance.
— Soyez tranquille.
— Enfin, danse quelquefois avec ton mari.
— Ah! ceci dépend...
— Ceci dépend de lui, vas-tu me répondre.
— Je la ferai danser, ma tante, je la ferai danser... pourvu toutefois que nous arrivions assez à temps pour danser. . . car voilà qu'il se fait tard, bien tard.
— Ah ! maudit impatient !
— Mais, ma tante...
— Vous ne tenez pas en place. . .
— C'est qu'il sera bientôt minuit...
— 11 est minuit moins un baiser et un soufflet, repartit madame de Fontades en embrassant Gabrielle et en touchant du bout de sa main la joue du jeune comte. Partez, maintenant, mes jolis colibris ! la cage vous est ouverte.
En se rapprochant de la cheminée, madame de Fontades se dit :
— J'attendrai mes beaux amoureux à cette place; je suis avec eux au bal de mon excellente amie madame de Yalbonnat. Elle m'excusera de ne pas les avoir accompagnés; je lui envoie tout ce que j'ai de mieux: mon neveu et ma nièce, dont je lui ai si souvent parlé, et qu'elle sera enchantée de connaître.
Madame de Fontades se mit à lire, décidée à assister au retour du jeune comte et de sa femme, afin de jouir du récit qu'ils seraient ravis l'un et l'autre de lui faire après avoir traversé les merveilles d'un bal du grand monde parisien. L'attente fut si longue, que le jour commençait à souffler sur sa lampe et à refroidir ses paupières, quand un grand bruit de pas dans l'antichambre vint la réveiller.
— Ma tante! ah ! ma tante, je suis brisé i... s'écria le jeune comte en entrant au salon.
— Brisé de fatigue... je le conçois.
— Brisé de bonheur.
— Cela ne sera rien, vous vous y ferez.
— J'y suis tout fait. Que je vous remercie de m'avoir fait inviter à cette soirée ! Que de grâces ne vous dois-jepas!
— Mais où est donc votre femme ?
— Elle aussi n'a plus sa raison.
— Comme elle n'a pas supposé que je vous avais patiemment attendus dans ce salon, à cette place, elle sera montée tout droit dans son appartement. Ah! elle aussi...
— Ravie comme moi. Quelle existence que celle de Paris! Quand on songe qu'il y a encore des gens qui naissent à Soissons !
— Ainsi cette soirée, mon cher neveu ?. . .
— Indescriptible ! Je ne vous parlerai pas de la somptuosité des salons. Vous les connaissez. Mais, moi qui ne les connaissais pas, j'ai admiré la riche tenture de velours rouge...
— Comment! la riche tenture de velours rouge? Les appartements de madame de Valbonnat sont tendus de vert.
— De rouge.
— Vous aurez mal vu.
— J'ai si peu mal vu, que j'ai fait remarquer la splendeur de cette nuance à Gabrielle. Tout est rouge.
— C'est qu'alors mon amie aura changé les tentures de ses salons... Cependant, il n'y a pas quinze jours... Mais, enfin, puisque vous les avez vues rouges... Laissons cela.
— Laissons cela ! j'ai tant d'autres choses à vous raconter. Des femmes... ah! des femmes!... mais des femmes !...
— Très distinguées. Madame de Valbonnat ne reçoit chez elle que des personnes de naissance,
— C'est ce que j'allais vous dire, matante. J'ai d'abord causé avec la comtesse de Sainte-Assise.
— La comtesse de Sainte-Assise?... Je ne la connais pas.
— Si vous la connaissiez!... Des perles dans la bouche... et que d'esprit!... Son mari est un général nicaraguien, m'a-t-elle dit, compromis dans les dernières affaires de l'Amérique centrale. Un fort bel homme, dont elle porte le portrait au cou dans un médaillon en diamant-.
— Non, je ne la connais pas... Depuis cinq ans que je ne vais plus dans le monde.. .
— C'est elle qui m'a présenté à la jeune marquise Fleurange du Puy-de-Dôme. Moins desprit, mais plus de poésie que madame de Sainte-Assise. Je soupçonne chez cette jeune femme une passion mal éteinte au fond du cœur.
— Qu'est-ce donc que cette marquise Fleurange du Puy-de-Dôme? Mes souvenirs ne me disent pas... Dieu! comme on devient momie au bout de quatre ou cinq années seulement passées loin du monde des salons. Mais, avec tout ça, mon cher neveu, je ne vous vois pas danser.
— M'y voici, chère tante. Ma première redowa a été avec la duchesse italienne Maraschinide Maraschina... une femme superbe... entre nous, ma tante, un peu trop décolletée... mais elle est veuve...
— Voyons, mon cher neveu, vous me jetez dans un jeu de cartes dont je ne connais pas une seule figure... Vous me parlez de salon rouge, de comtesse de Sainte-Assise, de marquise du Puy-de-Dôme, de duchesse veuve et décolletée...
— Puisque vous parlez de cartes... laissez-moi vous faire part des impressions que j'ai ressenties quand madame de Valbonnat m'a présenté aux nobles joueurs de la maison, tous décorés, mais en général d'ordres dont je
n'ai pu définir l'origine. Il y avait des étoiles en topazes, des croissants en émeraudes, des soleils tournants en rubis.
— Des ordres étrangers, sans doute... Pourtant, ma chère Valbonnat ne reçoit guère que d'anciens noms du faubourg Saint-Germain dans son hôtel de la rue Joubert, et ils n'ont pas à la boutonnière tous ces feux d'artifice... Mais vous alliez me dire que vous aviez joué... Avez-vous été favorisé?
— Oui, sous le rapport de la grande distinction de mon adversaire...
— Ce qui veut dire que, sous d'autres rapports, vous avez perdu.
— Mille louis.
— Mille louis! mille louis !
— Le chevalier Stéphanie, qui pariait pour moi, m'a fait délicatement comprendre qu'à Paris on ne quittait pas le tapis avant d'avoir gagné ou perdu mille louis.
— Mille louis! Ce chevalier... Mais il y en a partout, même dans les meilleures maisons.
— Ah! matante ! ma tante ! vous oseriez penser?...
— Je ne sais plus que penser... Enfin, vous avez perdu mille louis, et vous dites que c'est avec un étranger de distinction...
— De très-grande distinction. Mon Dieu! c'est presque le hasard, — niais un très-heureux hasard, qui m'a appris son nom. Comme je m'éloignais de la table de jeu, un monsieur est venu vers moi et m'a dit à demi-voix et presque en fuyant :
« — Vous avez donc eu, jeune homme, la témérité de jouer avec le duc Agamemnon !
— -Agamemnon! le duc Agamemnon! s'écria madame
de Fontades. Ah! mon pauvre neveu!... Enfin, vous avez compris!...
— J'ai compris qu'au milieu de tous ces nobles étrangers réunis chez madame de Valbonnat, Mexicains, Nicaraguiens, Péruviens, il n'était pas impossible qu'un Hellène moderne se donnât comme descendant de l'ancienne famille du roi des rois. Alors je me suis empressé d'aller rne féliciter auprès de mon adversaire d'avoir eu affaire à un Grec aussi élevé que lui. Pour toute réponse, il m'a remis sa carte.
— C'est un duel! Allons, un duel maintenant!
— Un duel ! Que dites-vous, ma tante ? Un duel !
— Vous avez traité cet homme de grec, c'est-à-dire de voleur; il vous a remis sa carte.
— Comment! de voleur?...
— Auguste, tirez-moi vite d'un doute cruel. Chez qui êtes-vous allés au bal?
— Quelle question ! c'est vous qui nous avez fait inviter.
— Chez qui êtes-vous allés au bal? répondez-moi.
— Chez madame de Valbonnat.
— Quelle rue? Dites-moi quelle rue!
— Voyons, matante... votre plaisanterie...
— Quelle rue ? quelle rue ?
— Rue Joubert; comme si vous ne le saviez pas !
— Quel numéro?
— 117. En vérité, ma tante...
— C'est bien cela. Je m'y perds.
— Comment ! vous douteriez ?...
— Et vous avez vu madame de Valbonnat? vous avez parle à madame de Valbonnat?
— Oui, sans doute, une grosse femme brune.
— Comment ! une grosse femme brune ? Que ditesvous ?
— Je dis ce qui est...
— Mais non, une femme maigre et blonde.
— Grosse et brune, ma tante !
— Maigre et blonde, mon neveu !
— Ma tante, allons-nous maintenant nous disputer comme il y a quelques moments sur la couleur des tentures?
— Je vous affirme, Auguste, que madame deValbonnat, à qui vous avez parlé... Voyons, à qui vous a-t-on présentés quand vous êtes arrivés au bal, chez elle ?
— On nous a annoncés d'abord.
— Bien.
— Une dame est venue vers nous.
— Ensuite?
— Ensuite elle a pris Gabrielle par la main, elle l'a fait asseoir... Après avoir causé quelques instants avec elle, elle a repris ses fonctions de maîtresse de maison qui reçoit, c'est-à-dire qu'elle est allée de l'un à l'autre, causant, souriant, se prodiguant à tous et ne s'attacbant à personne.
— C'est bien elle.
— Parfaitement elle.
— Et vous l'avez trouvée grasse?
— Énorme, s'il faut vous le dire.
— Brune?
— Comme une Andalouse.
— Qu'y a-t-il donc là-dessous? qu'y a-t-il donc? Tenez, je cours m'informer auprès de votre femme... Elle
ne doit pas être encore endormie... elle me dira... elle éclaircira... car tout ce que vous m'apprenez...
Madame de Fontades courait vers la porte du salon pour se rendre à la chambre de sa nièce, quand Frédéric, le valet de chambre, reparut.
— Monsieur le comte, demanda-t-il, pourrait-il me dire si madame la comtesse doit être encore longtemps à rentrer ?
— Que dites-vous donc là, Frédéric?
— Je dis, madame la baronne...
Madame de Fontades s'était déjà retournée vers son neveu et lui disait avec un étonnement des plus expressifs :
— Que signifie? Est-ce que votre femme n'est pas làhaut?
— 11 parait que non, ma tante. Pourtant j'avais lieu de croire qu'elle était revenue avant moi.
— Elle n'est pas là-haut ! Où donc est-elle?
— Je ne sais... je ne saurais vous dire...
— Comment ! vous ne sauriez me dire? Est-ce qu'elle n'est pas rentrée avec vous à l'hôtel?
— Non... j'avais oublié de vous dire... Voici pourquoi... Quand le bal de madame de Yalbonnat touchait à sa fin, quand j'ai eu cessé de jouer, qu'il allait être jour, j'ai cherché Gabrielle afin de la ramener ici avec moi. Je ne l'ai pas retrouvée.
— Vous ne l'avez pas retrouvée?
— Mais non, ma tante. J'ai parcouru toutes les parties de l'appartement, salons, petits salons, cabinets de repos : nulle part Gabrielle.
— Ah ! mon Dieu !
— Fatigué d'attendre et de chercher, j'ai quitté le bal,
et je l'ai quitté avec la pensée qu'elle était partie la première après m'avoir cherché comme je l'avais cherchée, et qu'elle était rentrée à l'hôtel, où elle m'attendait.
— Mais comment serait-elle rentrée, puisque vous êtes revenu dans votre voiture? Elle serait donc revenue toute seule et à pied ?
— Je me suis hien dit tout cela; mais, puisqu'elle n'était plus au bal, qu'avais-je besoin de savoir comment elle en était partie ? Il s'agissait de venir ici, où, je vous le répète, je croyais la retrouver.
— Et vous le prenez avec ce calme ! . . .
— Je ne vois pas pourquoi je m'inquiéterais d'un événement...
— D'un événement peut-être très-grave...
— Très-grave?
— Excessivement grave, mon neveu!... pas à Soissons, mais à Paris. Et vous voulez venir habiter Paris, vous et Gabrielle?
— Sans doute, et plus que jamais.
- — Taisez-vous... — Frédéric?
— Madame la baronne.
— Dites sur-le-champ au cocher que j'ai à lui parler, il y a là-dessous...
— Le voici, madame. Il attendait dans l'antichambre pour savoir s'il devait aller se coucher ou aller prendre madame la comtesse.
— Jean, dit madame de Fontades très-émue, très-agitée de la naïve inexpérience de sou neveu, au cocher à moitié endormi, — Jean, vous avez conduit cette nuit M. le comte et madame la comtesse chez madame de Valbonnat?
— Oui, m'ame la baronne.
— Vous voyez bien, ma tante.
— Laissez!... Vous les avez conduits chez madame de Valbonnatmême? chez madame de Valbonnat où vous m'avez conduite encore il y a quinze jours?
— Oui, m'ame la baronne.
— Et vous êtes entré dans l'hôtel?
— Oui, m'ame la baronne; j'ai entré dans la cour, et j'ai arrêté où j'ai pu. Il y avait déjà tant de voitures dans cette cour.
— Dans la cour de madame de Valbonnat, dans la cour de cet hôtel où s'est donné cette nuit un bal ?
— Par exemple, il y en avait plus d'un dans l'hôtel!
— Plus d'un?... plus d'un quoi?
— Plus d'un bal.
— Plus d'un bal?
— Mais dame ! oui, m'ame la baronne.
— Jean, expliquez-vous.
— Je dis qu'il y avait plus d'un bal chez madame de Valbonnat. Je ne sais pas s'il y en avait trois; mais je réponds, m'ame la baronne, qu'il y en avait deux.
— Deux bals... Continuez, Jean, continuez.
— Un chez m'ame de Valbonnat au fond de la cour, l'aulre dans la même cour, mais dans le corps de logis à droite, ducôté du jardin. . . les voisins de m'ame Valbonnat.
— Je ne connais pas ses voisins.
— Ou une voisine, c'est tout comme.
— Mais chez qui?...
— Chez une madame Carré de Marigny.
— Madame Carré de Marigny?...
Le cocher se mit à rire dans son gros menton ponceau.
— Sauf votre respect, m'ame la baronne, m'ame Carré de Marigny, c'est comme qui dirait une pigalle.
— Une pigalle !..
— Autrement dit une fontaine Saint-Georges.
— Une pigalle! une fontaine Saint-Georges !...
Le cocher fit un effort au bout duquel ces mots tombèrent de ses lèvres :
— C'est unelorette, quoi !
— Une lorette ! Tout est expliqué, s'écria madame de Fontades contenant à peine sa poignante contrariété. — Jean?
— M'ame la baronne.
— Descendez bien vite! je vous suis: nous partons. — Frédéric, laissez-nous.
Le cocher et le valet de chambre se retirèrent.
En mettant son chapeau, en croisant son châle, et jetant une mante sur ses épaules, et tout cela avec une rapidité d'incendie, madame de Fontades dit à son neveu :
— Voilà donc, voilà où vous êtes allé au bal!... Chez madame Carré de Marigny ! une lorette ! Vous avez pris un côté de l'hôtel pour l'autre, un escalier pour l'autre, une société pour l'autre, enfin un bal pour l'autre.
— Et ma femme ! ma femme !
— C'est à moi que vous la demandez ?
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
— Venez, Auguste; allons! '
— Où, ma tante?
— Est-ce que je le sais ? Venez toujours !
— Oh ! Paris ! Paris ! murmurait le jeune Soissonnais ensuivant madame de Fontades. Tous les salons se ressemblent à Paris, toutes les manières de recevoir se res-
semblent, toutes les toilettes se ressemblent, toutes les femmes se ressemblent, tout le monde ressemble à tout le monde à Paris !
La voiture dans laquelle madame de Fontades était montée avec son neveu franchissait la porte de l'hôtel, quand une autre voiture de superbe apparence, grands chevaux mecklembourgeois, panneaux armoriés, cocher galonné, s'arrêtait pour entrer par la mèmeporte. Au même instant, une tête paraissait à la portière de cette seconde voiture et appelait d'une voix fraîche :
— Ma tante! ma tante !
— Gabrielle!
C'était Gabrielle, en effet, qui avait aperçu son mari et madame de Fontades. Les deux voitures entrèrent dans la cour de l'hôtel, et bientôt les deux jeunes gens et leur tante furent réunis dans le salon que nous venons de quitter.
— D'où venez-vous?... Que vous est-il arrivé?... Dites-nous... Parlez... Si vous saviez... ahisivoussaviez ! . . .
— Ah ! ma bonne tante ! ah ! mon cher Auguste ! C'est toute une aventure !
— Yne aventure... voilà !
— Mais comme vous êtes pâles tous les deux ! auriezvous eu aussi votre aventure?
— Oui... oui... Mais sachons la vôtre.
— D'abord, on vous a joué, mon cher Auguste; mais c'est charmant !
— Charmant! charmant!... murmurait derrière son anxiété madame de Fontades, qui regardait 'sa nièce de
tous ses yeux pour voir si on ne Pavait pas en partie dévorée.
— Charmant ! vous dis-je. On était convenu en secret qu'après le bal — et quel bal, ma tante ! — il y aurait un souper dans la serre, un souper où n'assisteraient que les dames. Il fallait vous éloigner : on vous a dit que j'étais partie. Vous l'avez cru. Aussitôt votre départ et celui de tous ces messieurs, on s'est mis à table.
— Vous me faites trembler, Gabrielle S —Comment, trembler?... Mais le souper était délicieux,
ma tante.
— Vous avez osé manger?
— Puisque les autres dames l'osaient, pourquoi?...
— Poursuivez. .. je frémis !
— Ah çà ! vous croyez donc que ce repas était empoisonné ?
— Oui!
— Comment, oui?
— Non... Mais achevez, achevez, Gabrielle.
— On a bu du vin de Champagne et du vin du Rhin. Je ne connaissais pas le vin du Rhin.
— Et vous avez bu?
— Est-ce qu'à Paris on ne boit pas en mangeant? On a chanté ensuite.
— Chanté? chanté?
— Sans doute, ma tante.
— Et quelles choses a-t-on chantées?
— Des choses fort gaies.
— Mais vous ne voyiez donc pas, malheureuse enfant, où vous étiez?
— Ce n'est qu'à ce moment-là, au moment du chara-
pagne, — et voilà le piquant de l'aventure, — que j'ai su où je me trouvais.
— Et vous vous êtes évanouie?
— Pourquoi évanouie? Au contraire, j'ai pris la chose en plaisantant.
— En plaisantant ! Vous avez vu matière à plaisanterie dans la fatale révélation qui vous apprenait... ?
— Voici comment j'ai appris où j'étais. Dans une folle expansion de bonheur, une de ces dames, une duchesse adorable, mais un peu vulgaire, s'est écriée :
« — Ah ! fichtre ! je suis bien sûre qu'on ne s'est pas amusé cette nuit chez madame de Valbonnat, ta voisine, comme chez toi, ma chère Carré de Marigny.
« — Comment ! que voulez- vous dire? ai-je aussitôt demandé en quittant ma place. Où suis-je donc?
« — Il n'est plus possible de vous le cacher, madame, m'a répondu la noble maîtresse de la maison. Vous êtes chez la vicomtesse Carré de Marigny.
<i — Mais je pensais être...
i — Chez madame de Valbonnat, n'est-ce pas?
« — Oui, madame.
i — Vous vous êtes trompée de porte : vous repentezvous beaucoup de Terreur?
« — >'on, madame... ai-je répondu en balbutiant, en rougissant... Mais n'ayant pas l'honneur d'être connue de vous...
i — \h ! c'eût été impoli de ma part de vous renvoyer, et c'eût été vous renvoyer que de vous faire connaître immédiatement votre méprise, m'a interrompue avec une courtoisie exquise madame Carré de Marigny, en me reconduisant vers la porte, car je m'étais levée pour sorlir.
« A la porte de son salon, cette excellente vicomtesse m'a encore dit :
« — Voyons, vous êtes-vous bien amusée, madame?
« — Oui.
« — Avez-vous bien dansé ?
« — Oh! oui.
« — Êtes-vous enfin contente de votre soirée?
« — Oui, oui, mille fois oui!
« — Eh bien alors, a-t-elle ajouté (et voilà ce que je n'ai pas compris), ne revenez plus, madame.
« Et je suis sortie. Sa voiture m'attendait au perron. C'est sa voiture qui m'a ramenée ici. Tout en venant, je me disais :
« — En vérité, madame de Marigny est beaucoup trop modeste; je me promets bien, au contraire, de retourner chez elle.
— Nous retournerons d'abord à Soissons avec notre oncle et notre tante Fontades, dit le jeune comte de Monval, plus grave de dix ans depuis cette nuit d'expérience.
— Non, mes enfants, nous resterons tous les quatre à Paris ; mais, pendant deux années encore, vous n'irez pas au bal sans moi : vous pourriez encore confondre avec la porte à côté.
L'abbé Makis est un des cinq ou six cents prêtres corses qui sortent chaque, année de leur île sauvage pour aller dire la messe quelque part, et qui, si le hasard le voulait, seraient tout aussi bien braves soldats que vigoureux marins. La Corse n'a guère que ces trois professions à offrir à ses rudes et pauvres enfants, et ces trois professions, à la rigueur, n'en font qu'une pour eux, celle de soldat. La misère seule les oblige à diversifier la livrée qu'ils adoptent pour vivre hors de leur patrie; car ils sont, avant tout, hommes de fer, de résolution, de promptitude, de patience, de résignation et de courage. Mais les familles qui peuplent ce rocher, couvert de pins et bercé par la mer, tonsurent le plus tôt possible leurs enfants, parce qu'ils espèrent toujours voir pousser un évêque là où ils ont semé un petit abbé, et que, d'ailleurs, une fois prêtres, on n'a plus à s'occuper d'eux; c'est l'affaire du ciel et le soin du gouvernement. A notre avis, c'est fort mal raisonner : la plupart des prêtres corses, jetés loin de
leur pays, meurent littéralement de faim avec leur petit traitement, et ils n'ont pas du tout le tempérament nécessaire pour être ecclésiastiques, pas plus que les Italiens et les Espagnole, leurs voisins. Leur sang est trop vif, trop chaud pour la froide raison qui forme le caractère du prêtre. De nos jours, les prêtres devraient, à notre avis, être Allemands ou Russes : nous avons beaucoup de motifs pour être si tranchant dans nos conclusions.
J'ai beaucoup connu l'abbé Makis, né en Corse de parents qui avaient, aux siècles précédents, égorgé beaucoup de Génois et pas mal de Français, ajoutait-il lui-même en souriant. L'aîné de cinq ou six frères, il avait été voué à l'Eglise avant de naître. On l'avait envoyé en France et mis dans un collège d'Avignon pour faire ses études classiques ; de là, il était allé en Italie pour les achever et les perfectionner au fond d'un séminaire, sous les yeux d'un parent employé à Ravennes auprès d'un légat du saintsiége. S'il avait eu la patience de courtiser les manies de ce vieux parent et de conserver l'emploi d'aumônier qu'il lui avait procuré auprès d'une baronne autrichienne fort pieuse, très-âgée aussi, il eût eu, au bout d'un peu de temps, de l'avancement, et peut-être un jour un bel héritage à recueillir. Mais la furie de l'indépendance, si violente chez le Corse, lui avait fait renoncer à ces beaux avantages, et, de coups de tête en coups de tête méridionaux, il avait fini par devenir prêtre obscur dans une paroisse de Paris.
En le voyant, on n'eût pas dit un prêtre : il portait les cheveux assez longs sous un chapeau bourgeois. Ses habits sombres, sans être noirs, et sa taille élancée, busquée et hardie, comme celle d'un sous-lieutenant de lan-
ciers, étaient loin de révéler son caractère tout pacifique. Du reste, le jour où il se présenta chez moi pour la première fois, je ne sus qu'il était prêtre et attaché à une des plus populeuses paroisses de Paris qu'après qu'il m'eut fait cette confidence. Il était entré avec un manuscrit sous le bras, et s'était assis sans façon près de moi. Je fumais à ce moment-là. Avant d'entrer en conversation, je lui demandai s'il lui serait agréable de fumer aussi un cigare. Il accepta et jel'écoutai. Il voulait faire imprimer, me dit-il avec un certain effort qu'il domina sur-le-champ, le manuscrit qu'il portait. Mais, avant de le livrera la publicité, il désirait me le soumettre et avoir mon avis sur plusieurs points; d'abord, sur le mérite de l'ouvrage, le succès probable qu'il aurait dans le monde. 11 m'interrogea ensuite sur la dépense, les frais d'annonces. Je remis toutes mes réponses après la lecture du manuscrit, qu'il me laissa en me priant de lui permettre de passer au bout de quelques jours pour connaître mon opinion. Ce fut convenu ; il se leva, salua et prit congé de moi; cependant, il revint presque aussitôt sur ses pas pour me dire :
— Si le livre ne doit produire que du scandale, concluez hardiment pour sa destruction; mais si, au prix d'un grand scandale, il peut amener quelque bien, conseillezmoi de le faire paraître, ne vous arrêtez pas surtout au danger personnel auquel je m'expose. A mon visage bronzé et à mon accent, vous devinez aisément, vous, du Midi comme moi, monsieur, que je suis Corse.
— Oui, lui répondis-je, je ne suis qu'à quarante lieues du département de la Vengeance.
11 sourit en me montrant ses magnifiques dents, et nous nous serrâmes cordialement la main.
Nous étions alors en hiver; le soir même, j'approchai ma table du feu, me préparant à lire le manuscrit de l'abbé Makis : il était fort net et fort lisible, un peu trop chargé à la ligne seulement. Je le dépliai avec la défiance que doit inspirer tout manuscrit, et je lus :
Vers six heures du soir, au moment où j'allais sortir de l'église de Saint-..., ma paroisse, pour aller dîner, je fus furtivement abordé, au bout d'une des nefs latérales, par une jeune femme que j'avais déjà vue et remarquée plusieurs fois. Elle était presque toujours aux messes que je célébrais, et toujours seule. Depuis deux mois, elle avait eu divers prétextes pour m'adresser la parole quand je passais près d'elle : tantôt c'était pour s'informer de la santé du curé, tantôt du retour du premier vicaire, qui était, en effet, en voyage; et je lui avais répondu avec la réserve et la bienveillance qu'il est de notre devoir de montrer à chacun.
La grande beauté de son visage et de son corps m'avait pourtant frappé, et je n'avais pas moins admiré en elle un air de modestie touchante et presque virginale. Comme je ne veux rien cacher dans cet écrit, dont l'utilité ressortira bientôt à vos yeux, je l'espère du moins, je ne tairai pas les noms des personnes à l'histoire desquelles le mien se trouve lié. Cette jeune personne se nommait Virginie Morneval, ce que je ne sus que plus tard, par malheur pour moi et pour elle.
Mademoiselle Morneval vint donc à moi, et me dit qu'elle désirait être entendue sur-le-champ au tribunal de la confession. Elle me parut fort émue en me parlant. Les brides
de son chapeau de paille étaient dénouées ; tout son visage marquait la plus vive agitation. Elle tremblait en me parlant, et plusieurs fois ses mains égarées, convulsives,. se portèrent sur les manches de ma robe. J'aurais bien voulu remettre au lendemain l'acte qu'elle désirait accomplir; mais je ne trouvai aucun prétexte raisonnable pour l'éloigner, quoique j'en eusse un assez réel, je vous l'avoue : celui d'aller dîner avec des compatriotes qui m'attendaient. Ce qu'elle remarqua en moi, ce fut un irrésistible mouvement d'indécision qu'elle neutralisa à l'instant même en redoublant de protestations. Il fallut céder.
— Puisque vous le souhaitez si résolument, lui dis-je, allons, mademoiselle, suivez-moi, je vous attendrai.
Nous nous dirigeâmes tous les deux vers le confessionnal, elle contente de son succès, moi un peu dépité de manquer à la parole que j'avais donnée aux amis qui m'attendaient. Si vous ou ceux qui daigneront me lire s'écriaient que je me montre déjà commeun mauvais prêtre, je commencerais d'abord par en convenir, et je demanderais ensuite où sont les parfaits, c'est-à-dire ceux qui répondent comme on le voudrait aux exigences de leur ministère dans le cas particulier de la confession.
Ma pénitente était, je vous l'ai dit, adorablement belle détaille et de figure; ses cheveux, d'un blond onctueux et pleins de charmants reflets, couraient, défaits, bouclés, humides de sueur, sur ses deux joues enflammées. Ses pétulantes narines, ses lèvres, ses doigts étaient roses, et ses yeux d'un bleu doux, archangélique et tendre. Elle s'agenouilla; moi, je m'assis, et je l'écoutai.
Elle commença ainsi :
— J'aime, j'aime ardemment un jeune homme.
Elle s'arrêta.
— Mais, mademoiselle, lui dis-je à mon tour, si cet amour est pur, comme je le suppose, et si le mariage doit le sanctionner, j'y vois un sentiment fort naturel.
— Le mariage le sanctionnera... c'est possible..., ditelle, mais d'un ton faux qui me fit mal. Oui, je l'aime avec une obstination, un aveuglement qui me rend folle, extravagante.
Je me tus pour lui donner le temps de se calmer.
— Mes parents, reprit-elle, s'opposent à mon mariage avec ce jeune homme, avec If. Gustave Lusson, parce qu'il n'est pas dans le commerce, disent-ils, parce qu'il peut perdre un jour ou l'autre sa fortune, et demeurer sans moyen de la recouvrer.
— Alors, mademoiselle, il faut renoncer à ce mariage, combattre énergiquement cet amour...
— Combattre mon amour? Je ne le vaincrai jamais, me dit-elle en collant ses lèvres frémissantes contre la grille du confessionnal. Jamais! jamais!
— Cela est mal, lui dis-je avec autant de calme que je pus en mettre devant ce visage qui jetait une chaleur de jeunesse et comme des flammes dans mon étroit réduit ; il faut pourtant, mademoiselle...
— Quoi ? que faire? me demanda-t-elle avec une impétuosité qui me fit l'effet d'un coup dans a poitrine.
— D'abord ne plus revoir ce jeune homme, éviter les occasions...
— Plutôt mourir.
— Mais vous faillirez !
— Je le sais.
— Malheureuse'
— Oh! oui... mais bien heureuse aussi, reprit-elle en pétrissant avec sa main droite un mouchoir doucement parfumé à l'ambre et au jasmin; ce qui me causa malgré moi une défaillance inconnue.
— Écoutez encore, poursuivit-elle quand son haleine moins saccadée le lui permit. Piésolue atout, j'ai consenti à me laisser enlever par ce jeune homme, demain soir à neuf heures, et à me laisser conduire au château d'une de mes tantes. J'ai la clef de ce château, la voici, et ma tante est trop sourde et trop vieille pour m' entendre même entrer. C'est absolument comme si elle n'y était pas. Là... eh bien oui, là, dit elle en pleurant et en baissant la tête sur ses mains tremblantes, ma destinée s'accomplira.
— Prenez garde ! m'écriai-je ; vous voulez de ce château écrire à votre père qu'ayant été enlevée par M. Lusson, il n'a plus, pour son honneur et pour le vôtre, qu'à consentir à votre mariage, devenu indispensable. Nonseulement le moyen est abominable ! m'écriai-je, oui, abominable ! mais il peut aussi ne pas réussir; cela ne serait pas sans exemple. Si monsieur votre père ne se laissait pas toucher par votre téméraire résolution, s'il ne cédait pas à cette violence, s'il... vous maudissait...
— Sa malédiction ne m'ôterait pas mon amour, et je préfère mon amour à ma vie éternelle.
Je commençais à être très-embarrassé de ma position, je vous l'avoue, moi qui connais l'impétuosité, le despotisme des passions et de toutes les passions.
— Et quand, continuai-je froidement, doit se faire cet enlèvement?
— Demain soir à neuf heures, je vous l'ai dit. La voiture de M. Lusson m'attendra à la barrière d'Italie, où je
dois me rendre. De là, nous irons à Thomery, près de Fontainebleau, où est le château de ma tante.
— Encore une fois, m'écriai-je avec le plus d'onction qu'il m'est donné d'en mettre dans mes paroles, abandonnez, mademoiselle, ce coupable projet; les suites en seraient déplorables, funestes, incalculables en malheur pour vous, pour votre famille, pour votre avenir, dût-il même un jour être excusé aux yeux du monde par la grave réhabilitation du mariage.
— Ma destinée s'accomplira, reprit-elle en se levant, ferme et résolue !
— La volonté du ciel aussi, m'écriai-je, et vous serez damnée.
A ces mots, qui s'échappèrent de mes lèvres comme la foudre, elle quitta son prie-Dieu, fit un pas, ouvrit violemment la porte du confessional, se précipita à mes pieds, et me dit d'une voix étouffée en me prenant les mains :
— Mais vous n'avez donc jamais aimé, pour être si impitoyable et si dur ; vous ne savez pas qu'il n'est rien qui puisse tuer dans le cœur une passion comme celle dont je vous parle, dont mes yeux qui pleurent, dont mes mains qui tremblent et ma bouche suppliante vous confient le martyre?
Un bruit de pas qui se fit près de nous me donna soudainement la force de me dégager, et je laissai tomber la pénitente sur les carreaux de l'église.
Je m'enfuis, je marchai au hasard, je sortis enfin, je me trouvai dans la rue. Bouleversé par cette scène, j'allai trouver mes amis, avec lesquels j'étais déjà en retard de plus d'une heure.
Je demeurai profondément triste, malgré tout ce qu'ils firent d'aimable et de bon pour m'égayer. Le sort de cette jeune femme dont la honte allait ouvrir la carrière, et le suicide, peut-être, la terminer, me préoccupait et me navrait.
Je fus heureux de sortir quand la nuit fut tout à fait venue pour aller prendre l'air du soir, car nous étions en été et la journée avait été extrêmement chaude.
— Que faire? murmurais-je en marchant sans trop savoir où j'allais; quel moyen énergique, infaillible, la religion m'a-t-elle remis entre les mains pour empêcher une faute pareille? La religion me défend de parler sur ce que j'ai entendu, elle me défend d'aller trouver le père de cette jeune femme, sa mère, si elle en a une, son amant. — La plus rigide discrétion, le plus impénétrable silence me sont imposés. J'ai conseillé à ma pénitente le repentir, et elle a ri de la damnation éternelle, et je l'ai irritée sans l'effrayer. Il faut donc l'abandonner à elle-même. Nous autres prêtres, me dis-je avec amertume, nous sommes un peu, j'en ai peur, comme les médecins : nous ne guérissons guère que ceux qui guériraient sans nous. Nous pourrions être plus forts qu'eux cependant; car nous savons où est le mal, on nous le dit, on nous l'indique; seulement, si nous en parlons, on nous condamne, on nous punit. Du reste, quand bien même je voudrais parler, je ne le pourrais guère, car je ne connais ni la famille ni la demeure de cette jeune femme. Tout se réduirait donc pour nous à une curiosité le plus souvent sans but comme sans utilité? Non, cela ne peut pas être...
J'ai déjà dit avec la naïveté dont je ne veux jamais me départir en écrivant ces espèces de Mémoires, que je suis
né avec toutes les passions, mais surtout avec la passion de l'honneur, que j'ai développée en flattant en moi l'instinct militaire. En regrettant beaucoup de n'être pas entré dans la carrière des armes, j'ai acquis comme par la puissance du regret quelque chose d'absolu sur mes actions, sur mes faiblesses, comme mon capitaine aurait eu, je le sens, quelque chose d'absolu sur moi.
Je ne rentrai chez moi que fort tard, ne sachant à quel parti m'arrêter pour empêcher une fille de perdre peutêtre sa réputation, une honnête famille l'honneur. D'un côté mon devoir, de l'autre celui de la société; d'un côté le prêtre, de l'autre l'homme, et l'homme qui, en prenant l'habit de prêtre, n'avait pas renoncé à la vie active en ce qu'elle offre d'occasions d'être utile.
Ma nuit fut fort agitée de cet événement qui marquait à peu près mon entrée dans le sacerdoce; depuis, j'ai eu d'autres surprises de ce genre, mais elles m'ont trouvé plus aguerri, sans toutefois me laisser ni moins soucieux ni moins affligé. Le prêtre s'est blasé en moi, voilà tout, comme du reste se blase le juge à force de condamner, et comme se blase le soldat à force de tuer. L'humanité a peut-être besoin, pour se conserver longtemps, de cette écorce qui s'étend peu à peu sur le cœur. Toujours eusséje mieux aimé être soldat. — Que faire après tout, même avec l'intention de manquer à mon caractère, pour que ce que je savais devoir arriver n'arrivât pas"? Je l'ai dit, je ne connaissais pas la famille de cette jeune fille exaltée, j'ignorais le nom de son père. Le seul nom qu'elle eût prononcé au milieu de sa confession délirante était celui du jeune homme avec lequel elle se disposait à si gravement se compromettre...
Après bien des assauts livrés aux prescriptions sévères de ma profession, je me décidai à écrire à ce jeune homme une lettre anonyme pour lui dire que son projet d'enlèvement était connu, qu'il s'exposait, non-seulement à la vengeance du père de mademoiselle Morneval, mais encore à la poursuite des tribunaux, fort peu indulgents en pareil cas. Je lui dis tout ce que m'inspira la gravité d'une action si condamnable, l'engageant de toutes mes forces à y renoncer. Pour lui prouver combien j'étais au courant de ses projets, je lui dis encore que je savais qu'une voiture l'attendrait le jour même (ma lettre, écrite dans la nuit, ne pouvait lui parvenir que le lendemain), à la barrière d'Italie; que, de là, il partirait avec mademoiselle Morneval, pour se rendre à Thomery, près de Fontainebleau, au château d'une vieille tante infirme incapable de s'opposer à toute action déshonorante pour sa nièce. — Quand ma lettre anonyme fut écrite et cachetée, mes scrupules recommencèrent. Ài-je bien le droit de prendre sur la confession qui m'a été faite, me dis-je, la part d'indiscrétion dont je vais me servir, même pour empêcher un crime aux yeux de la loi, de la famille et surtout de la religion? Ce droit, je ne l'ai pas, me répondisse avec conviction; mais, si je ne le prends pas, qu'arrivera-t-il? Si je le prends, je m'expose d'un autre côté à une punition céleste, immanquable... Attendons jusqu'au jour, le sommeil m'enverra peut-être la meilleure solution.
Le sommeil ne m'envoya rien ; mais, quand je m'éveillai, je ne trouvai plus la lettre sur la table de nuit, où je l'avais laissée en m'endormant. Un fait bien petit en apparence avait terminé d'une façon tout, à l'avantage de mes
désirs une lutte morale qui n'aurait jamais fini sans cela. J'ai l'habitude, chaque soir, de déposer sur ma table de nuit, ainsi que beaucoup de personnes le pratiquent, les leltres que ma vieille domestique doit le matin, sans permission préalable, mettre à la poste. Madeleine était, comme de coutume, entrée ce matin-là dans ma chambre pendant que je dormais, elle avait aperçu la lettre, l'avait prise et était allée bien vite la mettre à la poste. A mon réveil, le fait providentiel avait eu lieu depuis une grande heure au moins. Gronder Madeleine eut été souverainement injuste au fond, puisqu'elle n'avait fait que remplir un devoir habituel, et cela eût été aussi tout à fait hypocrite, car je n'étais pas fâché que la chose se fût ainsi accomplie sans le concours de mon assentiment.
Et voyez combien j'avais de raisons pour rassurer ma conscience, s'il était resté encore par hasard quelque nuage sur sa glace : l'adresse que j'avais écrite sur la lettre anonyme ne portait que ces simples mots : .4. Monsieur Gustave Lusson, Paris. Il était peu probable que ma lettre, dont la suscription ne portait ni la profession de celui à qui elle était écrite, ni le nom de la rue, ni le numéro de la maison, parvînt à destination, et surtout y parvînt à temps. De toutes ces mesures incomplètes, il résultait que la Providence, prévenue par moi et mise en demeure par mes fluctuations, semblait rester seule chargée de la moralité des événements, lesquels ne me regardaient plus.
Je m'efforçai ensuite de ne plus penser à mademoiselle Morneval, ni à M. Lusson, de prendre ma pleine revanche sur l'ennui et la contrariété de la veille par une saine et large promena dehors barrière, après mon dîner.
Nous étions en été; on irait au bout du monde quand, une fois dehors, on voit l'horizon s'ouvrir devant soi en éventail d'azur. Parti de la barrière de Sèvres, où j'avais fait un joli petit dîner très-peu frugal, je l'avoue, car je ne les aime pas, je m'acheminai à travers champs du côté du Mont-Parnasse, ne sachant pas au juste où j'allais. Si un prêtre n'a pas les douceurs de la famille, il est bon d'ajouter bien vite qu'il n'en connaît pas les charges non plus; derrière le talon de ses souliers, il ne laisse ni la femme coquette ou ruineuse, ni l'enfant malade, ni la promesse de rentrer avant six heures pour dîner, ou avant huit heures pour mener la famille à la promenade, ou avant dix heures, pour lui donner l'exemple d'une séquestration honnête et bourgeoise. .l'aime la belle liberté et j'en profite en profond égoïste que je suis. L'égoïsme se transforme en volupté de premier ordre, dans l'âme du piètre, même le plus honnête homme; pour lui le fruit a plus de saveur, le café plus d'arôme, l'air plus de molécules vitales, de ce qu'il est seul, constamment seul. Or, ce soir-là, ma rêverie me conduisit de méandre en méandre jusqu'à la barrière d'Italie, et, comme si ma distraction devait effacer jusqu'au bout le caractère d'une volonté ferme et d'une intention réfléchie, j'y arrivai à neuf heures. C'était l'heure, on s'en souvient peut-être, où mademoiselle Morneval m'avait dit,, dans son étrange confession, que M. Lusson devait venir la joindre et monter avec elle en voiture pour consommer son enlèvement. Justement, une voiture était arrêtée à deux cents pas environ de la barrière d'Italie, la tête des chevaux tournée vers la route de Fontainebleau; je veux l'éviter, et malgré moi je m'en approche toujours. J'avoue franchement ici
et avec toute la noblesse de sentiment innée chez un Corse, que je n'avais pas cessé un seul instant de m'occuper de mademoiselle Morneval, dans l'intérêt de son honneur, de sa réputation et de sa famille. Mon diner, ma promenade champêtre, mes aspirations rurales à travers les foins et les blés avaient été troublés par la pensée de la fatale inconduite où allait la jeter sa passion. Et c'est pour l'empêcher de s'abandonner ta la main qui l'attirait vers l'abîme que je venais m'interposer d'un pas lent, mais d'une âme ardente, en homme du monde qui affecte de prendre en patience ce qu'il ne peut empêcher, mais au fond en prêtre qui veut à tout prix racheter un corps et sauver une âme.
Il faisait excessivement chaud depuis le coucher du soleil; mademoiselle Morneval. afin d'avoir un peu d'air, avait ouvert les portières de la voiture, dans laquelle je supposais qu'elle était. Je ne me trouvais pas encore assez près pour être sûr que c'était bien elle qui attendait quelqu'un dans cette voiture élégante, mais évidemment de louage. J'avance un peu plus; je distingue alors, dans la position oblique où j'étais, la pointe d'un pied gracieusement chaussé, posé sur le bord de la voiture et battant cette mesure si connue des gens nerveux et des gens impatients. Arrivé à quatre pas de l'équipage, j'en fais le tour par derrière, et je reviens sur mes pas en doublant la tête des deux forts chevaux normands qui en composaient l'attelage. De cette manière, je ne pouvais manquer de voir la personne qui était en attente... C'était bien mademoiselle Morneval.
— C'est vous, monsieur l'abbé! s'écria-t-elle en se rejetant au fond de la voiture; qui peut donc vous amener ici?...
— Vous-même, lui répondis-je assez bas pour n'être pas entendu du cocher et du domestique. ,
— Moi, et dans quel but, monsieur?
— Celui de vous rappeler une dernière fois vos grands devoirs envers votre père, votre mère, vos amis, qui vont cesser les uns de vous aimer, les autres de vous estimer. Votre chute commence; ne repoussez pas la main amie qui vient vous retenir et dont vous avez vous-même hier sollicité l'appui dans un instant de sage inspiration...
— 11 est trop tard, me dit mademoiselle Morneval en portant ses mains sur son visage éploré, comme pour cacher, pour étouffer le témoignage du combat qui se livrait dans son âme. Il est trop tard... il est neuf heures... il va venir... il devrait même déjà être arrivé...
— Non, il n'est pas trop tard, m'écriai-je; partez d'ici à l'instant même... fuyez! Cette minute est décisive, suprême, donnez-la à votre honneur... Fuyez! mais fuyez !
— Mais s'il vient?...
— Eh bien?...
— Et qu'il ne me trouve pas ?. ..
— C'est votre intention.
— Que pensera-t-il?
— Pensez à vous.
— Que je l'ai trompé...
— Que la raison vous a éclairée à temps,
— Que je ne l'aime plus?
— Fuyez !
— Oh ' ne plus l'aimer... lui laisser croire cela, quand! cela est faux, s'écria mademoiselle Morneval en se levant brusquement, car tous ces mouvements étaient désordonnés; et, en se penchant à mi-corps hors de la voiture,,
afin de voir si M. Lusson n'arrivait pas... sa main s'était, dans cette attitude, posée sur mon épaule, de sorte que je portais tout le poids de son joli corps.
Deux choses me frappèrent en ce moment : la première, c'est que sa main ne tremblait pas autant que la mienne, posée sur mon genou; car, pour lui parler, j'avais appuvé ma jambe sur le marchepied; la seconde, c'est qu'elle avait fait une toilette bien séduisante, bien étudiée dans son désordre : elle était entièrement vêtue de blanc des pieds à la tète : souliers de satin blanc, robe de mousseline blanche, mantille blanche, gants blancs. Cette uniformité eût été téméraire pour toute autre femme dont la jeunesse, le teint, l'éclat n'aurait pas été d'une beauté aussi incontestable. Je puis assurer que mademoiselle Morneval se parait sans désavantage de cette enveloppe de candeur, plus magnifique et plus tendre encore à la lumière de la lune, qui se levait du fond de l'horizon et venait, à travers les bois et la campagne endormie, mêler sa blancheur morte à cette blancheur vivante.
— Mais il ne vient pas ! dit-elle en se laissant retomber au fond de la voiture... Que vais-je devenir?
— Ce que vous étiez avant la fatale pensée qui vous a conduite ici... une jeune fille placée sous la protection sainte de la famille...
— Que lui est-il donc arrivé? ajouta-t-elle.
— Est-ce qu'il aurait reçu ma lettre, pensai-je de mon côté, et aurai-je été assez heureux pour le faire renoncer à son projet?
— M'aurait-il jouée?... m'aurait-il oubliée?...
— Qui sait, mademoiselle?
— Oh ! c'est impossible, monsieur!
— Tout est possible aux mauvaises passions.
La croyant un instant ébranlée, j'appuyai sur le doute, et lui dis :
— A vos torts n'ajoutez pas, mademoiselle, la confusion mondaine d'avoir attendu vainement un jeune homme oublieux, léger... indifférent...
— Si je le pensais!... Mais jamais... oh i non, jamais je n'oserais prendre sur moi de m'en aller d'ici...
Je crus entendre un avertissement d'en haut dans ces paroles; je m'élance tout à coup dans la voiture, j'en tire à moi les portières, je les ferme, et je crie d'autorité au cocher :
— Partez !
A l'instant même, la voiture part au galop, et je me trouve assis près de mademoiselle Morneval,que, dans ma pensée, je venais de sauver du plus grand péril qu'une femme puisse courir. — Je l'arrachais à un amour dangereux, je la rendais à sa famille... Pas de fausseté, j'eus de l'orgueil pour mon œuvre; mon cœur battait au moins aussi énergiquement que devait battre celui de mademoiselle Morneval, penchée mollement, appuyée sur moi de toute sa faiblesse, soupirant, gémissant, froissant son mouchoir sur ses yeux, sur ses lèvres, et regardant le ciel par la portière opposée.
Je ne cessais de me dire :
— Que je suis heureux de n'avoir rien oublié pour arracher cette jeune fille au piège ouvert sous ses pas!
Je n'avais rien oublié, rien... si ce n'est de dire au cocher le côté où je voulais aller quand je lui avais dit : « Partez!... »
J'avais pensé qu'il nous ramènerait à la maison de ma-
demoiselle Marnerai ; qu'il ne pouvait nous ramener que là...
Comme je m'étais trompé!
Comment me serais-je aperçu de mon erreur? La lune, d'abord brillante et claire, s'était cachée derrière de gros nuages, la nuit était venue et je réfléchissais profondément dans mon coin à ce que je dirais de sensé, de persuasif au père de mademoiselle Morneval en lui rendant sa fille.
La voiture s'arrêta : nous changions de chevaux !
— Où allons-nous donc? demandai-je à mademoiselle Morneval, qui n'avait pas encore parlé depuis notre départ de la barrière d'Italie. Au nom du ciel, où allons-nous?
Elle se retourna en souriant et me répondit :
— A Thomery, au château de ma tante. Nous sommes arrivés à la Cour de Fiance.
— A Thomery! m'écriai-je. Je me croyais à Paris... Nous n'allons donc pas à Paris?... Pourquoi?... Mais...
— Je vous l'ai dit, c'est à Thomery que nous allons...
— Mais que signifie?... Pourquoi m'emmenez-vous?... Cette violence !...
— Oui, c'est une violence, répliqua mademoiselle Morneval, car vous n'eussiez jamais consenti à m'accompagner...
Elle souriait encore; mais sa pâleur était celle de l'effroi, quoiqu'il y eût un intérêt extraordinaire dans les traits de son visage.
— Mais, encore une fois, pour quel motif m'obligezvous à vous accompagner si loin de Paris pendant la nuit?
— Est-ce que je le sais? fut sa réponse.
Une idée me vint aussitôt ; mademoiselle Morneval était peut-être atteinte de folie. Une pareille conduite ne prouvait-elle pas quelque dérangement au cerveau? Dans ce cas, il n'y avait de vrai que mon inexplicable enlèvement : son amour pour M. Lusson, l'opposition apportée à son mariage avec ce jeune homme, son projet de fuir avec lui, étaient autant d'erreurs que j'avais partagées. Ln moyen facile me restait de m'assurer immédiatement si elle était réellement folle : c'était de questionner le cocher et le domestique... Je me penche à la portière... mais à l'instant même, les deux chevaux fraîchement sortis de l'écurie partent au galop et descendent comme l'éclair et avec le bruit du tonnerre la pente rapide qui va de la Cour de France à Ris. Impossible de me faire entendre.
Quand, deux lieues plus loin, la voiture prit une allure moins violente, j'avais fait d'autres réflexions... je pouvais m'éclairer moi-même sur l'état mental de mademoiselle Morneval, sans entrer avec ses domestiques dans une explication fort difficile, presque impossible en sa présence.
— Mademoiselle, lui dis-je avec l'accent le plus naturel que je pus trouver, vous attendez sans doute de moi quelque service dont vous n'avez pas jugé à propos de me faire la confidence, dans la crainte que je ne voulusse pas vous le rendre.
Elle ne me répondit pas.
— Que dois-je supposer? repris-je après quelques minutes de silence...
— Tout ce que. vous voudrez, se décida-t-elle enfin à me répondre; et sa réponse ne détruisit pas les soupçons que j'avais conçus de la lucidité de son intelligence.
'29i UN CONFESSIONNAL DE PARIS.
— Mais encore? lui dis-je. Vous avez eu un but, une intention bonne ou mauvaise pour m'entraîner ainsi avec vous?
— Ne m'interrogez pas... Ah! ne m'interrogez pas, me dit-elle en appuyant fortement sa main sur la mienne. Là-bas... là-bas, je vous dirai tout...
— Nous serons bien loin de Paris quand nous serons arrivés au château de Thomery, où vous dites que nous allons...
— Auriez-vous peur?... Craindriez-vous quelque chose pour votre vie, monsieur?
J'avoue que la remarque fort ironique de mademoiselle Morneval me piqua ; cet épidémie militaire que nous autres Corses nous possédons tous fut égratigné jusqu'au sang.
— Moi, craindre?... Je n'ai jamais eu peur!... répliquai-je; mais mon étonnement est bien juste, et j'ai raison de vous dire, mademoiselle, qu'il sera bien tard pour avoir une explication quand nous serons rendus à Thomery. Au reste, mademoiselle, je puis à l'instant même vous prouver deux choses, la première, que, si je voulais m'échapper, triompher de la violence que vous me faites, rien ne me serait plus facile, en appelant par la portière le premier routier qui passe...
— Ah! je le sais, monsieur!... Mais vous ne le ferez pas...
— La seconde, repris-je, que je n'ai pas la moindre peur, puisque je consens à rester avec vous pour voir jusqu'où ira l'aventure. J'aime les aventures...
Je me rejetai ensuite dans mon coin en homme parfaitement décidé à remplir l'engagement qu'il prend de se
laisser couler au fil de l'événement, dût-il le mener fort loin, dût-il lui être fatal.
— Il ne sera fatal que pour moi, sembla me dire mademoiselle Morneval en tournant mélancoliquement son visage de mou côté, son visage d'une blancheur de marbre sous les rayons de la lune qui argentait la campagne.
— Voyons, mademoiselle, lui dis-je pour savoir définitivement ce que je devais penser de sa raison, qu'y a-t-il de vrai dans ce que vous m'avez dit hier'?. . .
— Que vous ai-je dit hier?
— Vous aimez un jeune homme?
— Si je l'aime!
— Vous voulez l'épouser?
Mademoiselle Morneval se tut... J'attribuai son silence à sa pudeur, et je n'insistai pas...
— Vos parents ont connaissance de votre volonté?... — Sans doute, me répondit-elle soudainement et comme
une personne qui trouve la question trop nettement posée pour attendre qu'elle se présente une seconde fois dune manière moins favorable.
— Et ils s'opposent formellement à ce mariage que vous souhaitez de toutes les forces de votre esprit. Voilà le sens de la confession que vous m'avez faite hier.
Mademoiselle Morneval se tut de nouveau. Était-ce ma faute? Je ne le supposais pas. Toutefois, rien dans ses réponses n'indiquait jusqu'ici que sa raison fût dérangée.
— Et à quoi attribuez-vous l'absence de M. Lusson du rendez-vous que vous lui aviez donné à la barrière d'Italie?
— Je ne sais...
— Pourquoi nel'avez-vous pas attendu davantage?
— Je ne le pouvais pas. . .
— 11 se trouvera néanmoins cette nuit au château de votre tante, n'est-ce pas? 11 y viendra un peu plus tard... s'il ne vous y a pas déjà devancée?...
— Je le pense, me répondit mademoiselle Morneval très-indécise, très-embarrassée dans ses paroles, et horriblement fatiguée surtout de ma curiosité.
— En tout ceci, je ne devine pas l'utilité de ma présence, ajoutai-je ; la même obscurité m'enveloppe toujours quand il dépend devons de m'en tirer...
— Vous ne devinez pas encore? me dit elle. Ah! tant mieux ! . . .
— Non, mademoiselle, je ne devine pas... Mademoiselle Morneval fixa encore davantage ses
grands yeux bleus sur moi.
— Et pourtant elle n'est pas folle, me dis-je une centième fois, en étudiant dans ses traits, en cherchant à y découvrir ce que sa bouche n'osait révéler; car une révélation, cela devenait évident pour moi, voulait partir de son cœur qui la retenait.
— Dieu ne m'épargnera donc aucune honte, aucune douleur ? s'écria-t-elle tandis que nous gravissions la rude côte d'Essonne.
— Dieu! lui rèpondis-je avec quelque sévérité, n'a rien à voir en tout ceci. Il n'est pas bien de le mêler à des choses ténébreuses...
— Pardon! me dit-elle avec une douceur que je n'avais pas encore remarquée dans son accent. Dieu est pour beaucoup dans les événements de cette nuit...
Et, après avoir achevé sa phrase, elle me prit la main,
qu'elle couvrit de larmes brûlantes en y collant sa bouche.
Ces démonstrations m' étonnèrent moins qu'on ne l'imagine; dans notre pays de la Corse, la prière est souvent un embrassement longtemps comprimé qui éclate; le prêtre y est un ami encore plus qu'un simple confident; les formes de l'Orient y sont reçues, comprises et tout à fait en harmonie avec le climat. Je troublai donc à peine l'étreinte de mademoiselle Morneval, qui me toucha d'abord et m'effraya ensuite ; car cette explosion fut pour moi -un coup de lumière instantané.
— Oh ! mademoiselle ! m'écriai-je, quel projet est le vôtre?
— Vous savez donc tout?... Tuez-moi !
— Quoi! vous avez cru que, complice docile de votre passion pour M. Lusson, je bénirais un mariage maudit par vos parents?...
J'achevais à peine ma phrase, que mademoiselle Morneval se leva et alla brusquement s'asseoir sur la banquette opposée; ses deux mains crispées saisirent les pans de son châle étendu sur ses genoux et les chiffonnèrent, tandis que ses regards couraient désespérément avec ses soupirs vers un ciel noyé dans le calme de minuit à trois heures du matin.
— Non, répétai-je, ce rôle ne me convient pas, et je ne le remplirai point... Si vous avez compté là-dessus, vous n'avez qu'à faire arrêter la voiture et à me laisser sur la grande route... Je n'ai pas besoin de jurer ; mais, s'il en était besoin, j'attesterais ce qu'il y a de plus sacré sur la terre et dans le ciel que je ne vous marierai jamais à des conditions aussi criminelles. La lecture des romans vous a
perdue, continuai-je; vous croyez, abusée comme tant d'autres jeunes filles, au prêtre qui marie à minuit, malgré les parents, dans la chapelle solitaire de la vallée ou du château. Nous sommes en France et au xixe siècle, mademoiselle; le mariage civil précède et commande le mariage religieux, dont on se passe fort bien quelquefois, à tort sans doute, mais dont on se passe. Sachez bien qu'il n'y a pas de prêtre, si rustique, si éloigné qu'il soit des grands centres de lumière, qui consentît à faire ce que vous avez osé si faussement espérer de moi... Est-ce sur l'or que vous pourriez me donner que vous avez compté pour m'arracher l'acte religieux dont vous avez besoin pour sanctionner votre union?
Ici, mademoiselle Morneval exprima par un geste si ferme et si noble à la fois qu'elle était incapable de recourir à un pareil moyen, que je pris sur-le-champ meilleure opinion d'elle. Je me crus obligé, par reconnaissance, à user d'un peu moins de cette supériorité que ma position et mon caractère me prêtaient dans la circonstance.
— Je suppose, repris-je d'une voix beaucoup moins véhémente, que ces gens, ce domestique et ce cocher vous sont dévoués; il n'y a donc aucun danger à vous laisser seule avec eux et sous leur garde. Vous allez retourner à Paris ou aller à Thomery... A cet égard, je n'ai plus rien à vous dire. Quant à moi, je descends ici; le curé du Coudray est un de mes amis ; il me donnera l'hospitalité jusqu'à demain.
J'avais déjà baissé la glace du fond pour dire au cocher d'arrêter... Mademoiselle Morneval me retint par le bras.
— Monsieur, me dit-elle avec un accent de franchise
qui ne permit pas un seul instant de cloute, vous m'avez prêté un projet auquel, je vous jure, je n'ai pas songé. C'est une erreur de votre part d'avoir cru que je voulais vous employer à bénir secrètement mon mariage avec M. Lusson...
J'avais repris ma place sur la banquette.
— Je sais parfaitement que de pareils mariages sont nuls, et exposeraient celui qui les bénirait à la peine des travaux forcés...
— Mais alors, mademoiselle, que fais-je ici? qu'attendez-vous de moi?...
Je n'allai pas plus loin dans mes questions, déjà si inutilement employées d'ailleurs; à quoi cela m'eût servi? Mademoiselle Morneval était tombée dans une rêverie si sombre, que sa figure se ferma pour ainsi dire, et qu'elle passa à l'état de ces fleurs dont la corolle se plisse peu à peu la nuit pour se clore tout à fait. Sa main sortait par la croisée de la voiture et flottait au mouvement qui nous emportait vers Thomery; penchée sur son épaule, sa tête pensive n'avait de regards que pour le ciel, dont le bleu commençait à s'éteindre devant les premiers feux d'une journée qui promettait d'être ardente, et. pour moi, occupé à lire dans mon bréviaire à la lueur que jetaient les deux lanternes dans l'intérieur de la voiture.
Ce ne fut qu'au bout d'une heure environ et lorsque j'estimai que nous ne devions pas être très-loin de Thomery que, rompant le silence la première, mademoiselle Morneval me dX du ton d'une personne qui veut forcer à la familiarité :
— Était-il de votre goût, monsieur, le tableau de fleurs que vous reçûtes, il y a un an, pour le jour de votre fête?
Je fermai mon bréviaire à cette singulière question.
— Comment savez-vous, mademoiselle, que j'ai reçu ce tableau, qui me fut envoyé, en effet, le jour de ma fête par des personnes inconnues?
Mademoiselle Morneval sourit.
— Je n'ai jamais pu savoir, repris-je, qui me fit ce riche cadeau, trop riche pour un pauvre prêtre comme moi... un tableau de trois mille francs au moins,.. D'où vient que vous m'en parlez dans ce moment?... vous sauriez qui?... serait-ce vous, par hasard?... Vous vous taisez!... c'est donc vous?
— M'en voudriez-vous beaucoup si c'était moi?
— Mais sans doute... Oh! que ne l'aije encore ! mais je l'ai envoyé en Corse, à ma mère... Quel service vous aurais-je rendu, pour mériter un présent d'une si grande valeur?... Une jeune personne dépenser tant d'argent!... Mais, encore une fois, mademoiselle, que récompensiezvous en moi?... Je tiens singulièrement à le savoir... je veux le savoir... et, si vous ne me le dites pas, j'écrirai en Corse, à ma mère, et je me ferai renvoyer ce tableau, que je vous rendrai... je vous le jure.
— Je vais vous dire pourquoi, me répondit mademoiselle Morneval en ouvrant la portière et en sautant à terre.
La voiture s'arrêtait, nous étions arrivés à Thomery. La porte du château s'ouvrit ; nous traversâmes plusieurs vastes pièces que le jour naissant commençait à éclairer, et nous nous trouvâmes dans un salon d'où l'on découvrait une vaste pelouse entourée, comme toutes les grandes propriétés, par un parc.
— Voici ma réponse à toutes vos questions, monsieur...
Mademoiselle Morneval allait parler, elle allait enfin me dire le mot de cette énigme de plomb que je portais depuis tant d'heures sur la poitrine, quand tout à coup elle s'arrêta pour écouter d'abord avec curiosité, puis avec effroi, puis avec terreur le bruit d'une voilure qui venait d'entrer dans la cour : elle avait constamment dû suivre de près la nôtre.
— Serait-ce lui?... me dit-elle d'une voix timorée, en fermant au verrou la porte du salon. Oh! non, c'est impossible !
— Qui, mademoiselle?
— Lui... M. Lusson...
— Qu'aurait cela d'étonnant, mademoiselle?
— Ce que cela aurait d'étonnant!...
Mademoiselle Morneval recula.
— Sansdoute, puisque vous lui aviez donné rendez-vous ici, chez votre tante...
— Je ne lui ai donné aucun rendez-vous , sachez-le bien . . aucun! aucun!...
Pour le coup, je revins avec plus de force à ma première opinion : mademoiselle Morneval était décidément folle... Sa figure avait, du reste, en ce moment, une expression qui me confirmait dans cette triste pensée.
— Vous ne lui avez donné, dites-vous, aucun rendezvous? et, depuis hier, vous ne me parlez que de lui ; vous l'attendiez à la barrière d'Italie; malgré vos parents, vous voulez l'épouser; vous l'aimez et vous dites...
— Lui?... Je le hais!... Mais on approche... on cherche; entendez-vous? des portes s'ouvrent... Mais qui donc lui a appris, oh! mon Dieu! oh! mon Dieu ! que je devais
venir ici chez ma tante?... Ce n'est pas ma tante... elle est en Normandie depuis trois mois...
— Votre tante, dites-vous, n'est pas ici?
— Nous sommes seuls, me répondit mademoiselle Morne val; du moins, je croyais que nous serions seuls... Oh ! qui donc a pu lui dire que je viendrais ici cette nuit ?
Le bruit si redouté par mademoiselle Morneval se rapprochait toujours de nous.
— Mais vous ne l'aimez donc pas?...
— Je le hais ! vous dis-je, je le hais ! Ma raison était totalement confondue.
On frappa violemment à la porte du salon.
— Sauvez-moi ! me dit avec une terreur étouffée mademoiselle Morneval, au nom du ciel ! sauvez- moi!
Je retirai brusquement le verrou... j'ouvris. Un jeune homme, suivi d'une autre personne plus âgée, se précipita dans le salon, un pistolet à la main.
Mademoiselle Morneval s'était écriée en se cachant le visage :
— Mon père !
Ma contenance et mon regard empêchèrent le jeune homme de faire feu immédiatement sur moi. Ses premières paroles furent :
— Oh! c'est infâme ! c'est infâme! N'est-ce pas, monsieur Morneval?
Il ne savait sur qui jeter le poids de sa colère.
— Je sais tout! put-il dire enfin, je sais tout!... Cette lettre...
11 sortit, en frémissant, la lettre sans signature que je lui avais écrite la veille, et que je pensais ne devoir jamais arriver à destination...
— Cette lettre, reprit-il, qui n'est qu'un long roman, car on m'y accuse d'avoir eu l'intention de vous enlever,
a du moins servi à in éclairer sur votre conduite... Ce n'est p is par moi que vous deviez vous faire enlever, mais par monsieur...
— Monsieur!... m'écriai-je, sachez...
— Dans un instant, nous nous expliquerons, rne répliqua-t-ilsans deviner qu'il avait affaire à un prêtre; car mon costume, tout à fait bourgeois, ne pouvait guère le lui apprendre.
— Soit! répondis-je à cette provocation, oubliant moimême de mon côté que je n'étais pas ce que je paraissais être.
Mais dans quel funeste embarras étais-je tombé pour éviter un malheur que le secret de la confession m'avait empêché de révéler ouvertement !
Le père de mademoiselle Morneval gardait le silence, en jetant de temps en temps les yeux sur moi. 11 cherchait à me reconnaître à travers ses souvenirs confus.* C'était, du reste, un homme froid, à la figure belle, mais nulle, le type du négociant enrichi.
M. Lusson poursuivit :
— Et c'est au moment où j'allais vous donner mon nom que vous me trompez ainsi ! . . . Non 1 . . . on ne se joue pas d'un homme à ce point... quand, depuis deux mois. j'avais la promesse de votre père... Mais c'est épouvantable de mensonge, d'hypocrisie, de perfidie !...
— Vous aviez la promesse démon père, murmura mademoiselle Morneval; unis vous n'aviez pas la mienne.
— 11 suffisait de la mienne, mademoiselle, dit M. Morneval, pour que ce mariage se fit, , ,
Quoiqu'il veut de la fermeté dans ces premières paroles du père de la jeune fille, je n'y trouvai pas une conviction réelle; latiïstesse en diminuait considérablement l'énergie.
— Vous savez bien, mon père, qu'il ne suffit pas toujours de la volonté d'un seul pour être heureux dans le mariage. J'aurais pu en douter si je n'avais pas eu sous les yeux deux exemples...
— Vous vous trompez, mademoiselle , interrompit M. Morneval, emporté par le besoin de rompre la voie dans laquelle sa fille se précipitait.
— Je voudrais me tromper, reprit-elle, mais je ne le puis, témoin de la douloureuse existence qu'ont menée les deux femmes auxquelles vous avez successivement donné votre, nom. L'une, la première, est ma mère : vous l'aviez épousée parce qu'elle était riche; mais le prix de sa résignation ne lui fut accordé que dans le ciel. Avant de vous connaître, elle avait aimé un de ses cousins. Cette affection d'enfance, sacrifiée à l'ambition de sa famille, la poursuivit en silence, la mina sourdement et finit par la tuer.
— Qui vous a dit cela, mademoiselle? répliqua avec un frémissement universel M. Morneval.
— Sa vie entière, ses papiers, sa correspondance, qui m'a été remise après sa mort. J'ai vu dans ce passé une leçon...
— Vous l'avez singulièrement interprétée, dit ironiquement M. Lusson, qui n'avait pas quitté l'arme dont il m'avait menacé en entrant.
Sans remarquer cette interruption, mademoiselle Morneval continua ainsi :
— I'our second exemple, j'ai celui de la jeune femme
qui a remplacé ma mère auprès de vous et que vous avez épousée, celle-là, non parce qu'elle était riche, mais parce que vous l'étiez...
— Ma fille !
— Je n'achèverai pas si vous me l'ordonnez, dit mademoiselle Morneval.
— Je vous l'ordonne.
La jeune fille se tut.
— Toutes ces raisons seraient peut-être de quelque valeur, dit à son tour M Lus s on, si elles se produisaient dans des circonstances ordinaires; mais dans le lieu où nous sommes, devant un tiers dont la présence parle assez haut, elles ne sont qu'une défaite misérable, honteuse aux yeux de votre père, comme elles sont une injure de plus pour moi. — Il est trop tard pour que je les accepte sans en demander une explication plus nette à monsieur, qui vous les a si bien inspirées.
— Monsieur, me dit -il ensuite, je vous tiens pour le dernier des hommes, si, bonnes ou mauvaises, vous ne soutenez pas, les armes à la main, les raisons, insultantes pour moi, de mademoiselle Morneval. Le monde sait tout. En apprenant le refus de mademoiselle de se marier avec moi, il saura aussi de quelle façon j'ai puni celui dans l'amour duquel elle l'a puisé. Mon honneur réclame et il obtiendra cette satisfaction.
Il tira un second pistolet de sa poche, et il me le tendit en me disant :
— Le parc n'est qu'à deux pas d'ici.
Je demeurai immobile.
— Ne m'entendez-vous pas, monsieur?
Je ne changeai pas d'attitude à ce nouvel appel de
M. Lusson; mais, à franchement parler, le sang corse fermentait dans mes veines comme du vitriol en ébullition, devant ce jeune homme qui était tout mépris, menace et provocation des pieds à la tète. Je me sentais innocent, je me sentais plus que cela, je me sentais l'homme qui s'est conduit avec générosité en prévenant un autre homme d'une faute qu'il allait commettre, et je me sentais aussi trois fois plus fort que celui dont les outrages cinglaient à mes oreilles. Je l'eusse écrasé du premier coup. Quelle force d'âme pour se taire! Je continuai pourtant à me taire, — Évidemment, il prit mon silence pour de la peur; car, en marchant presque sur mes pieds, il me dit :
— Décidez-vous, monsieur, à me répondre, ou le plus sanglant affront...
— Malheur à vous! m'écnai-je, malheur à vous si vous l'osez!...
Mon cœur se gonflait et mes yeux dardaient des pleurs et des flammes.
— Vous êtes donc un lâche ?. . .
Je me mordis les lèvres jusqu'au sang, espérant que la douleur me tiendrait lieu déraison...
— Puisque vous êtes un lâche...
Et sa main tomba sur ma joue.
Je lui arrachai un des deux pistolets qu'il avait dans l'autre main... Il m'ajusta...
— Qu'allez-vous faire ! s'écria mademoiselle Morneval en se jetant entre nous deux, c'est un prêtre !
Je laissai tomber mon pistolet sur le tapis.
M. Lusson lança le sien avec dédain dans le foyer de la cheminée et courut s'asseoir, accablé, sur le divan qui régnait dans toute la longueur du salon.
M. Morneval s'était levé à ce cri de sa fille : « C'est un prêtre ! »
— Voilà pourquoi, dit-il avec un accent moqueur, j'ai cru reconnaître monsieur... Je vous ai vu quelque part, non pas à l'église, car, grâce au ciel, je n'y vais jamais, mais à quelque enterrement... Ah ! vous êtes un prêtre... Très-bien... Vous n'êtes pas ce qu'un vain peuple pense... Voltaire avait raison... vous n'êtes pas au-dessus des faiblesses des autres hommes, que vous prétendez gouverner... Il vous connaissait bien, lui!... Ce grand philosophe ne serait pas étonné de ce qui arrive... Mais nous ne sommes plus dans son temps, monsieur; vous ne jouissez plus de l'impunité... L'inquisition est abolie même en Espagne... il y a une raison publique... des lois... on a envoyé le curé Maingrat et Contrefatto aux galères...
On voit que ma position ne devenait pas meilleure. J'avais échappé au coup de pistolet de M. Lusson; mais, au nom de Voltaire, M. Morneval, dont j'avais voulu sauver la fille du déshonneur, me menaçait des galères... Il ne se borna pas à de simples menaces.
— Monsieur, me dit-il, vous allez me suivre à Fontainebleau, chez M. le procureur du roi... c'est lui que cette affaire regarde... Je n'ai pas peur du scandale, moi... Il faut que la morale publique soit vengée...
Le moment de la résignation était venu ; je me mis en marche vers la porte du salon pour suivre M. Morneval.
— Arrêtez! s'écria sa fille. Arrêtez! écoutez-moi... car voici ce que je dirai moi-même à la justice, si vous y conduisez monsieur :
« Avant-hier, dans l'après-midi, je suis allée me jeter aux pieds de monsieur pour qu'il m'entendit en confession...
Après bien des instances, il y consentit... Je lui disque j'aimais d'un amour sans bornes un jeune homme avec lequel vous ne vouliez pas me marier; c'était un mensonge; mais il n'avait aucune raison de ne pas me croire et il m'engagea à renoncer à cet amour coupable. Je lui dis que j'y renonçais si peu, que le lendemain, à neuf heures du soir, j'attendais M. Llisson à la barrière d'Italie, pour qu'il vint m'y enlever et me conduire ici, à Thomery. Monsieur me rejeta du confessionnal en me maudissant... Oh! ceci est la vérité. .. mon père !...
— Continuez, dit M. Morneval à sa fille. Ce ne fut pas sans peine qu'elle reprit :
— Le soir, à neuf heures, je ne pouvais guère m' attendre à voir paraître M. Lusson, puisque je ne lui avais pas fait part de ce projet... Ce fut monsieur qui vint à la barrière d'Italie...
— Mais qui attendiez-vous alors?... et comment et pourquoi monsieur y vint-il'7
Mademoiselle Morneval ne répondit pas à cette question de son père; mais elle ajouta :
— Vae dernière fois, monsieur me supplia de retourner chez moi, de renoncer à mon projet, et il croyait avoir obtenu celle faveur, quand les chevaux partirent... Il ne reconnut son erreur qu'à la Cour de France. Je l'avais trompé... au lieu de retournera Paris, nous venions ici...
A cet endroit du récit de mademoiselle Morneval, si obscur pour son père, M. Lusson sortit une seconde fois de sa poche la lettre anonyme que je lui avais écrite, et, enla consultant, il me regarda avec une pénétration extraordinaire.
— Mais pourquoi l'aviez-vous trompé? demanda M. Morneval. Pour l'amener ici '.'
Mademoiselle Morneval ne repondit pas davantage à cette seconde question de son père.
Elle acheva ainsi :
— J'allais tout lui dire, quand vous et M. Lusson, qui probablement nous aviez suivis, êtes entrés au château...
— Mon intelligence, je l'avoue, dit M. Morneval, ne comprend rien...
— La mienne a tout deviné, intervint M. Lusson. Une seule question, me dit-il d'un ton calme et presque bas : Êtes-vous, monsieur, l'auteur de cette lettre?...
Je ne répondis pas.
— Parfaitement, me dit-il; ce silence auquel je m'attendais me suffit. Votre conduite est sage, elle est belle, monsieur... elle est digne et noble... Je vous dois des excuses.
Il me tendit la main...
— Mais que signifie cela? demanda M. Morneval, de plus en plusconfusdel'inutilitédeses efforts pourcomprendre.
— Que nous étions dans une erreur complète tous les deux, lui répondit M. Lusson : je ne connais rien d'honorable comme la conduite de monsieur...
— Cependant...
— Je vous l'assure. .. monsieur Morneval. Quant à vous, mademoiselle, je vous dégage de la promesse de monsieur votre père...
Mademoiselle Morneval baissâtes veux.
— Mais que dira le monde? demanda M. Morneval ; car enfm...
— Rien..., répliqua M. Lusson. Vous avez encore une fille moins jeune, moins jolie... mais un peu moins romanesque que mademoiselle... je vous la demande... Le monde n'aura plus rien à dire...
— A cette condition.. •.
— Et maintenant, partons, ajouta M. Lusson en me serrant encore la main.
— Mon père, dit mademoiselle Morneval en s'appuyant sur le bras de son père pour quitter le château, mon oncle part dans huit jours pour le Chili, je m'en irai avec lui...
— Y songes-tu? C'est un voyage de cinq ans.
— Au retour, j'aurai vingt-huit ans... Vous y consentez ?
J'ajoutai :
— Il le faut.
M. Lusson dit aussi :
— Il le faut.
M. Morneval nous regardait tous les trois sans parvenir à trouver le moindre rayon de clarté dans ce chaos au milieu duquel il flottait...
— Ah ! il le faut?... Puisqu'il le faut, soit !
Au moment de nous séparer pour retourner à Paris, eux avec leur voiture, moi par le bateau à vapeur dont la cloche annonçait le départ, mademoiselle Morneval se pencha sur moi et me dit tout bas :
— Vous garderez le tableau de fleurs que je vous ai donné, n'est-ce pas?