L'AMOUR
Tendres Adieux
Au château de « La Farlède », en septembre:
dans la chambre de Jacques de Réserve. Il est dix heures du matin. Au milieu de la pièce, deux malles ouveiHes et pleines^ une valise à moitié remplie. Sur le lit, qui apparaît saccagé ^ est posé soigneusement un costume de voyage neuf^ une chemise blanche à devant souple, un chapeau de feutre, une paire de gants à grosses piqûres. Par terre, de fortes chaussures jaunes. Sur un fauteuil, une chemise de nuit d'homme très chiffonnée^ et dessus, en travei's sur les deux bras, un étui à parapluie bouclé. Par une grande porte ouverte, on aperçoit, debout devant une immense toilette de marbre rouge, Jacques de Réserve, en pantalon de flanelle blanche et le torse complètement nu. Il se peigne. Cest un beau gai^on, d'une trentaine d'années, de fière allure.
Vœil est doux et intelligent. A genoux, près de la valise qu'elle arrange, Hei^mine de
L AMOUR DU I^ROCHAIN
Réserve, une délicieuse femme^ jolie, toute fraîche, ses cheveux blonds simplement tordus sur la tête, le cou — un cou souple et chat^mant — très dégagé par le large col de sa 7^ohe de chambi^e. Sous Vétoffe de soie, on devine son petit corps libre. De temps en temps, elle relève les larges manches du vêtement et laisse voir des bras doux et pleins, d'une jolie blancheur nacrée, avec, au bout, de mignonnes petites mains aux ongles roses. Ses lèvres sont rouges, gonflées un peu, comme après beaucoup de baisers, et ses grands yeux tendîmes et caressants sont cernés d' une délicate ombre mauve.
Elle chaate un air de vieille complainte :
Quand mon Colas dut partir,
Vole, mon cœur, vole !
Quand mon Colas dut partir, Hélas ! Il vint m'embrassir !
Toujours
Il aura mes amours !
(Elle s'interrompt.) Tu Sais, je chantC,
mais j'ai plutôt envie de pleurer.
JACQUES s'est retourné et lui lance divers objets.
Tiens, Minon, voici mes brosses. Metsles tout de suite dans le nécessaire pour que je ne les oublie pas.
HERMINE, qui a attrapé les brosses au vol .
Dis un peu que je ne suis pas adroite!
TENDRES ADIEUX
JACQUES
Dis donc, petite Minon, est-ce que tu as serré ma brillantine ?
HERMINE
Oui, monsieur. Vous la trouverez k côté d'un autre flacon dont vous me ferez le plaisir de vous servir très souvent.
JACQUES
Qu'est-ce que c'est ?
HERMINE
C'est de Todeur à moi; mon odeur à moi que tu aimes bien.
JACQUES, qui revient dans la chambre.
Tu veux que je porte un parfum de femme ?
HERMINE, toujours à genoux.
Pas du tout I II ne manquerait plus que ça ! Tu en fourreras sur un mouchoir tous les soirs en te couchant et tu t'endormiras le nez dessus. Voilà !
JACQUES vient près d'elle, la relève, lui met les mains autour de la taille et se penche pour embrasser
son cou.
Et tu te figures, Minon, que je ferai cela?
HERMINE
Pourquoi donc pas? Tu penseras que je suis toujours près de toi.
JACQUES
Et puis, je ne dormirai pas.
HERMINE
Est-ce que tu ne dors pas, tous les soirs? Tu dors très bien et je suis près de toi ; très près de toi, même.
JACQUES
Tu es près de moi, d'abord, oui, et c'est après que je m'endors.
HERMINE
Eh bien ?
JACQUES
Eh bien, quand je serai à Stockholm, je ne t'aurai pas eue très près de moi, d'abord.
HERMINE, désappointée.
Alors... tu ne veux pas?
Si. Mais tu me laisseras bien choisir mes heures.
TENDRES ADIEUX
HERMINE
Oui... dans la journée, alors, au moment de sortir ; ou bien avant de monter achevai... Moi, vois-tu, je veux que tu penses à moi... je veux que tu te rappelles que tu laisses ici une petite femme qui t^aime beaucoup.
JACQUES
Mon trésor! — Ma chemise est prête?
HERMINE
Elle est là. Mais, avant, serremoi bien fort dans tes bras,
Jacques l'élreint contre soa torse nu; ils s'embrassent longuement; une petite larme cotiinience à gonfler les yeux d'Hermine.
JACQUES
Il ne faut pas pleurer, chérie ; tu m'as promis!
HERMINE, bravement.
C'est fini. Là!... tu vois, c'est fini.
JACQUES a passé sa chemise.
Veux-tu, mignonne, me donner une épingle de cravate?... La perle...
mmm
mm
HERMINE va prendre Tépingle sur une pelote.
Donne, que je la mette moi-même.
(Elle se hausse un peu sur ses pieds et pique l'épingle, puis elle la relire et dit en riant.)
Je n'arriverai jamais à la piquer droit, chéri, si tu continues.
JACQUES, mettant sagement ses mains sur les hanches d Hermine.
Voilà!
HERMINE montre le lit très en désordre.
Tiens !
JACQUES
Quoi?
HERMINE
Tu ne trouves pas ça gentil?
JACQUES
Si tu me mets la mort dans l'àme, au moment où je dois partir !
HERMINE
Dire que ce lit-là va rester fermé, couvert, tout seul, pendant deux mois !
JACQUES
Viens coucher dedans quand ^^^miUm^^ je n'y serai pas.
. Al. 3M"*,%^J ^'^■-i''
TENDRES ADIEUX
HERMINE
Tu crois que je n'y ai pas pensé? Seulement, avoue que qa. étonnerait les domestiques.
JACOUES
Oui... et puis je suis allé encore plus souvent chez toi que tu n'es venue chez moi... Alors, pour les souvenirs...
HERMINE
C'est cette nuit, cette dernière nuit, que tu aurais du coucher dans ma chambre.
JACQUES
Tu m'avais défendu.
HERMINE
Mais oui; pense donc, pauvre petit, trois jours de voyage !...
et tu dors si mal en sleeping.
JACQUES
Et puis... hier soir, à onze heures, c'est toi qui venais me retrouver!
HERMINE, câline.
Tu m'en veux?
• r JACQUES
Je t'attendais. Je nai jamais pris ta défense au sérieux.
HERMINE, lui donnant une petite lape.
Gredin de mari, va!
JACQUES, qui achève de s'babiller, pendant qu'Hermine s'assied dans un fauteuil,
A propos, en venant ici, hier soir, tu as entendu du bruit dans la chambre qu'occupent les Grécy?
HERMINE
Oui, mon chéri. Le bruit d'une discussion... et même d'une discussion assez vive.
JACQUES
Je ne crois pas qu'ils fassent jamais un ménage modèle.
HERMINE
Pense donc! Ils se disputent même dans une maison où ils sont invités.
— Qu'est-ce que ce doit être chez eux!
% JACQUES
Ça ne t'est pas désagréable,
GooQk
TENDRES ADIEUX
au moins, qu'ils restent ici malgré que je parte, moi. J*ai insisté, au contraire, parce que tu seras moins seule... puisque tu ne veux pas aller passer ces deux mois-là chez tes parents; car tu ne veux pas... toujours?...
HERMINE
Non... je t'ai dit. Je m'ennuie beaucoup chez maman. Et pour les Crécy, justement, ils me distrairont. Même ils sont très gentils de rester, parce que, quand tu ne seras plus là, mon Jacques, la maison ne sera plus bien animée et ta pauvre petite Minon sera très triste. Si tu savais comme je voudrais qu'ils s'entendent bien, Crécy et sa femme!
JACQUES
Bah!... ils se feront des concessions, chacun de son côté, et ça se tassera.
N'empêche que c'est déplorable.
Moi, cela m'épouvante de penser que deux époux ne sont pas très bien ensemble.
JACQUES
Tu ne vas pas te tourmenter, n'est-ce pas, pour le ménage des autres?
HERMINE
C*est plus fort que moi.
JACQUES
Contente-toi de penser quelquefois que loi, tu n*es pas trop malheureuse... car je ne te rends pas trop malheureuse, dis?
HERMINE se lève, et avec une grande efrusioii.
Tu me rends la plus heureuse des femmes. Je suis heureuse, heureuse, et j e t'adore. Etje voudrais te rendre aussi heureux que tu me rends heureuse.
Et c'est pour cela que les ménages qui clochent me font tant de peine.
Tous les ménages ne peuvent pas être parfaits.
HERMINE
Ils devraient Tètre.
Tiens... veux-tu que je te dise?... Le ma-
m^^mi^mî
TENDRES ADIEUX
riage... le mariage que je trouve, moi, une invention délicieuse, parce qu'il m'a apporté le bonheur... eh bien, le mariage m'a appris aussi quelque chose.
JACQUES
Quoi donc, petite philosophe?
Ne te moque pas. Ton Minon a des facultés d'observation que tu ne connais pas, va.
JACQUES
Oh!... mais vous êtes une très sérieuse petite personne, je sais cela.
HERMINE
Mais oui, monsieur, mais oui. Donc, le mariage m'a appris ceci : c'est que l'amour, l'amour que vous m'avez fait aimer, grand chéri, doit être la chose la plus épouvantable du monde si on ne s'aime pas énormément... tu entends, Jacques, je dis « énormément ».
JACQUES
Il est certain qu* « énormément »...
HERMINE, riiilerrompant, câline.
Gomme nous?
Comme nous... Il est certain que ça vaut mieux. Mais, va, on s'en tire tout de même sans que ça soit énormément, on y met un peu chacun du sien, on ferme les yeux...
HERMINE
Pourquoi pas éteindre la lampe, pendant que tu y es?
JACQUES
Mais, mon pauvre amour, c'est ce qu'on fait, justement, presque toujours...
HERMINE
Eh bien! ce doit être agréable! !
JACQUES
Toujours est-il qu'on finit par oublier qu'il peut y avoir mieux, on se résigne aux petites corvées nécessaires et on pense seulement aux choses sérieuses.
HERMINE
Tu te trompes.
JACQUES
Voyez-vous, la belle savante, qui veut en remontrera son curé?
TENDRES ADIEUX
HERMINE
Tu te trompes. On ne se résigne pas.
On pense toujours au bonheur qu'on pourrait avoir et qu'on n'a pas, et il en résulte quW doit haïr férocement l'être qui est là, en travers de votre route, qui vous gêne, qui vous empêche, qui est un obstacle, pour toujours, sans rémission.
JACQUES
Tu es une petite Minon passionnée, toi .
HERMINE
Si je ne t'avais pas adoré, je t'aurais trompé, tout de suite.
JACQUES
Qu'est-ce que tu dis là?
HERMINE
Je peux bien te le dire puisque je t'adore! Et c'eût encore été mon meilleur moyen de t'aimer encore un peu. Un époux qui n'aime guère l'autre et qui ne le trompe pas doit finir par le haïr.
S'il le trompe, je comprends qu'on puisse s'arranger.
JACQUES
Tu veux que Crécy trompe sa femme?
HERMINK
Je voudrais qu'ils soient heureux ces gens; voilà tout.
JACQUES
Que veux-tu ? Ils ne sont pas parfaits, ni l'un ni l'autre.
HERMINE
Ils sont très gentils tous les deux. Seulement, ils sont mal assortis. Crécy est un rêveur, un sentimental, un poète, et Alizon est une petite poupée adorable, mousseuse, blagueuse, qui adore parler et rire. Eh bien, il y a des hommes qui s'entendraient très bien avec Alizon, et il y a des femmes qui trouveraient le bonheur auprès de Crécy. Moi, qui ne suis pas trop bête, je me rends compte que chacun d'eux est charmant, en son genre. Je les aime beaucoup, et quand je pense qu'ils ignorent ce que c'est que de bien s'aimer, beaucoup, beaucoup, de se plaire,
ÏKNDRES ADIEUX
de ne faire qu'un, un seul cerveau, un seul cœur et un seul être, eh bien, je les plains, je les plains et je voudrais changer tout celai
JACQUES
Mais on n'a pas besoin de s*a tant que ça, dans la vie !
HERMINE
Ose donc dire que ce n'est pas qu'il y a de meilleur au monde.
JACQUES
Quand on a la chance de bien tomber, oui.
HERMINE
Alors... qu'on cherche ailleurs si on est mal tombé !
JACQUES
Fichtre!... Tu vas loin!
C'est ta faute aussi... Je trouve cela si bon d'être aimée par toi et de t'adorer!
— Tu es prêt?
JACQUES
Je suis prêt.
Î6 l'amour du prochain
HERMINE
J'ai fait préparer Ion déjeuner.
Moi, je mangerai à midi, avec tout le monde. A quelle heure dîneras-tu?
JACQUES
A sept heures. J'arrive à Paris à
sept heures ; j'y dîne et je monte
dans le train à huit heures quarante...
HERMINE
Tu seras si fatigué en arrivant chez ta sœur !
JACQUES
C'est loin, Stockholm.
HERMINE
Moi, je suis folle de t'avoir cédé.
J'aurais dû partir avec toi .
En Suède, à cette époque-ci?... Et pourquoi faire? Pense donc que mon beau-frère laisse une liquidation terrible; qu'il faut que je vois cela de très près, tant pour ma sœur que pour mes neveux, et que j'aurais eu à peine le temps de m'occuper de toi.
TENDRES ADIEUX
HERMINE
Je t'aurais aimé tout de même.
JACQUES
Bon petit Minon!
HERMINE
Je t'aurais bien laissé travailler, et quand tu aurais eu fini, le soir, je t'aurais apporté gentiment le petit Minon à embrasser. Enfin! je serai raisonnable!
Mais que je vais trouver le temps long, mon Dieu!
JACQUES
La saison est superbe, ici ; organise des parties avec tes hôtes. Tu vas inviter Viviane, n'est-ce pas?
HERMINE
Oui. Encore une qui est mal mariée!
JACQUES
Son mari sera ministre!
HERMINE
Je suis sûre qu'elle aimerait mieux autre chose.
JACQUES
Pourvu qu'elle ne te Tamène pas...
HERMINE
Oh!... sois tranquille.., c'est Ritouret qui se chargera de s'excuser tout seul.
JACQUES
Très occupé, cet homme ! Grand politique!
Tu ne voudras jamais être député, toi?...
JACQUES
Jamais ! viens m'embrasser encore pendant que nous sommes tout seuls.
HERMINE, dans ses bras.
Fais bien attention! C'est un baiser pour deux mois, celui-ci! Deux affreux mois!
JACQUES
Oh!... si je peux revenir avant!
HERMINE
Tache, tâche!
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TENDRES ADIEUX
Et puis, je penserai bien à toi.
HERMINE
Moi, je t'écrirai très souvent,
JACQUES
Tu sais que je dine ce soir à Paris avec Boiiène. Il me mettra en chemin de fer. Tu n'as rien à lui dire?
HERMINE
Si... qu'il ne te donne pas de mauvais conseils.
JACQUES
Tu crois que je pourrais
les suivre?
HERMINE
Je riais. Non. Je t'avoue que je t'aime trop pour être jalouse. Je crois en toi comme en moi-même.
JACQUES
Et puis, Bollène est tout à fait gentil, voyons.
HERMINE
Mais j'aime beaucoup Bollène... C'est
un mauvais sujet, voilà tout... et cela ne me regarde pas. Autrement, il est gai, il a deTesprit et... c'est ton ami.
JACQUES
Descendons-nous?
HERMINE
C'est rheure?
JACQUES
Oui.
HERMINE
Alors... descendons!
(Elle lui met les bras autour du cou.)
Adieu, chéri.
JACQUES, l'embrassant.
Je t'aime !
'tF^:^^T§^'-'
Au château de « La Farlède », dans le fji'and salon. C'est une pièce immense, un hall merveilleux, oh sont ménagés des coins de gaie lumière et d'ombre mystérieuse. Il y a des meubles de tous les styles, presque tous fort beaux : c'est comme un atelier d'énormes proportions, mais qui serait resté un salon tout de même. Huit fenêtres donnent sur un perron^ qui conduit jusqu'au parc par six degrés de marbre. Des stores de coutil à raies rouges et blanches sont baissés devant le soleil de deux heures^ encore très chaud, malgré que les feuilles des arbres commencent à roussir; il règne dans la pièce une lumière très douce, et du parc monte une bonne odeur d'herbe coupée.
Hermine de Réserve, une broderie sur ses genoux, cause avec Alizon de Crécy, qui se tient debout devant elle. Alizon est une jeune femme de vingt ans, brune, au teint éclatant, à la figure mutine et rieuse. Elle a de grands yeux pleins de malice ^ et les ailes de son nez
(in palpitent fréquemment. Alizon est en cosliime de bicyclette : un coquet petit feutrç coiffe ses lourds cheveux noirs. Chaque fois quelle agite son b?'as droit, elle fait sonner un fp'elot attaché à son poignet par un bracelet de cuir.
HERMINE
Je t'assure, ma petite chérie, que tu as tort.
ALIZON
Voyons... à qui cela peut-il faire du mal que j'aille faire un tour sur ma machine?
HERMINE
Il fait très chaud ; vraiment, ce n'est pas l'heure. Tu vas revenir éreintée !
ALIZON
Moi? je suis en acier!
HERMINE
Reste ici à causer avec moi.
ALIZON
J'aime beaucoup causer avec loi ; mais si je reste, mon mari va s'installer; je vois ça comme si j'y étais !
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M.PH j^yCooo Ie
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iNCOMPins !
HERMINE
Et tu veux le fuir?
ALIZON
Oui.
HERMINE
Va doac Tembrasser, ça vaudra mieux.
ALIZOX
Mais je veux bien, moi ! C'est lui qui...
C'est lui qui ne veut pas ?
ALIZON
Si... il veut bien; mais tu ne t'imagines pas combien les moindres choses prennent d'importance avec lui. Il lui faut toute une mise en scène...
HERMINE, intéressée.
Allons donc î...
ALIZON
Parfaitement! D'abord, il commence par me dire qu'il m'aime.
HERMINE
Eh bien, voilà-l-il pas quelque chose d'extraordinaire ?
ALIZON
C'est que tu ne sais pas comment il me dit cela ! 11 reprend les choses de loin ; il me fait des compliments ; il devient tendre peu à peu ; il roucoule ; il m'entoure, enfin il me fait la cour, comprends^tu?... Chaque fois, il éprouve le besoin de me faire la cour... Chaque fois !! ça n'en finit plus!
HERMINE
Mais c'est charmant. . , c'est d'une délicatesse!...
ALIZON
Ce n'est pas charmant du tout après deux ans de mariage. Je comprends au commencement, quand le mari a peur d'effaroucher sa jeune fille de femme; mais quand il sait bien qu'il n'a plus rien à effaroucher, j'estime qu'une certaine simplicité dans l'attaque serait plus de saison.
INCOMPItlS !
IIKHMINE
Ma petite Alizoïi, tu me déconcertes !
Ua mari qui fait toujours la cour à sa femme... mais c'est exquis, et truii rare !
Justement c'est rare ; et je n'aime pas me singulariser tant que ca. Et puis, imagine-toi bien que cette fameuse cour qu'il me fait toujours, c'est la même :
il ne varie pas. Il se recommence, mon pauvre Pierre! Et je te jure que c'est monotone^ va !
HERMINE
Ce n'est pas un violent, ton mari ; c'est un tendre, un sentimental,..
ALIZON
Un assommant ! Il ne me dit pas qu'il m'aime, il le bêle... et quand il arrive — après combien de préambules ! — à mêle prouver, il me semble qu'il soit tout honteux de ce qu'il fait ; il se dépêche, un peu plus il se cacherait si c'était possible î II affecte dans la victoire une modestie mal placée, se refuse à tout compliment, rompt
laafi
les chiens et s'esquive en se réfugiant dans de nouvelles déclarations d'une sentimentaliié énervante !
HERMINE, éclatant do rire.
Mon Dieu, que tu es drôle ! Tu es bien la petite femme la plus amusante que je connaisse.
ALIZOX
Veux-tu que je le dise?.,, mon Pierre, c'est un poète ! Il rêve ; il est dans les étoiles ! Les réalités de la vie l'épouvan-
tent. Sais-tu ce qu'il m'a proposé, tout à l'heure, après déjeuner? Il voulait que je me drape en je ne sais quellevèture esthétique, que je m'étende dans le hamac qui est là-bas, sous les marronniers, pendant que lui, à mes pieds, m'aurait lu des vers d'Henri de Régnier. Il avait déjà le volume en main ! J'ai vite enfilé ma culotte et je vais aller pédaler. Prête-moi Cher Maître,
HERMINE
Jamais de la vie ! Cher Maîtî^e ne suit pas les bicyclettes; tu me le ramènerais tirant une langue d'une aune et proba-
INCOMPRIS
blement fourbu. Or, tu sais ce que vaut cette béte-là.
ALIZON
Oh ! moi, j'aime les chiens si je peux m*en servir. Alors,je m'en irai toute seule,
HERMINE
Tu es folle : la route est impraticable à cette heure-ei ; c'est une fournaise.
ALIZON
Quand le soleil me mord la peau, je suis heureuse.
HERMINE
Et la poussière?
ALIZON
Et le tub, Texcellent tub, quand je rentrerai ! Et cette autre joie : le « Je vous laisse, chère amie », de Pierre 1
Qu'est-ce que c'est encore que ça?
ALIZON, expliquant, avec une mimique amusante.
Chaque fois que je vais prendre mon tub, ou chaque fois que je vais prendre un bain, ça ne rate jamais. Au moment
aKb
^,>,Digitizecl by -
p.T>»wKHvimTrr>o«i)[.'r3
L AMOUR DU PROCUAIN
OÙ je commence à me dévêtir, mon mari se lève et me dit : « Je vous laisse, chère amie. )> J'attends le mot et quand il sort...
Hermine Le mot ou ton mari?
Ils sortent ensemble... et moi je me tords.
HERMINE, songeuse.
Quel dommage !
ALIZON
Que regrettes-tu ?
HERMINE
Je regrette que ton mari ne te ressemble pas plus ou que lu ne ressembles pas plus à ton mari. En somme, tu es charmante, tu es gaie, tu as une délicieuse jeunesse d'esprit, et si j'étais homme, je saurais bien t'adorer...
à ta façon. Alors je dis : c'est dommage î Et puis, je dis aussi que c'est dommage pour ton mari, parce que ce que tu lui
INCOMPRIS
reproches ferait le bonheur d'une autre femme... et que tout cela est mal arrangé.
ALIZON, philosophe.
Bah ! ça arrive presque toujours comme ça !
Et tous les bons moments qui se trouvent gâchés, perdus !
ALIZON
Est-ce que ce sont de si bons moments que ça ?
HERMINE
Pauvre chérie !... ne blasphème pas... tu ne sais pas!
ALIZON
J'en ai tout de même une idée, va.
HERMINE
Non. Tu n'as jamais entendu dans ta vie que deux chanteurs qui ne vont pas ensemble, tu ne peux pas avoir une idée de ce que c'est que le duo de Tristan et heult.
vGoosle
A LIZ ON, comique.
Hermine, ne me tente pas !
HERMINE
Dieu m'en préserve!... Et pourtant, moi qui t'aime de tout mon cœur et qui apprécie ce que tu vaux, je répète : Quel dommage !
ALIZON, en riant.
C'est un malheur qu'on peut essayer réparer, tu sais.
HERMINE
Chut!...
ALIZON
Ah ! mon Dieu ! . . . voilà mon mari !
Vite, je me sauve. (Elle embrasse Hermine en riant et disparaît par le perron.)
En effet, Pierre de Crécy est entré dans le salon. C'est un blond, très agréable, aux yeux bleus doux et un peu rêveurs. 11 porte de longues moustaches fînes et ses cheveux se divisent sur son front en deux bandeaux plais. 11 est vêtu d'une immense redingote grise qui touche presque ses souliers vernis, d'un pantalon très clair, d'un gilet btanc. Sa cravate est d'une nuance rare et charmante, verte étrangement avec un semis grenat très léger. Sa démarche est nonchalante et son sourire ust à la fois candide et lasse.