PIERRE DE CRÉCY
Ma femme s'en va dès qu'elle me voit venir; n'est-ce pas, chère amie?
INCOMPRIS
HERMINE, essayant de mentir.
Mais non... elle veut faire un grand tour et je suis sûre que moi-même je l'avais trop retenue, à son gré.
Pi EU RE DE CUÉCY, prôtaiU loreille.
Entendez-vous ? (On enteml en effet le tintement d'un grelot.) Ce soat Ics grcIots de la folie ! Ma pauvre Allzon est bien agitée, bien superficielle!
HERMINE, sérieuse.
Mon ami, votre femme est charmante; elle est spirituelle, brillante, gaie... c'est un trésor que vous avez là ... je suis chagrine, très chagrine, qu'il y ait des nuages ! entre vous.
PIERRE, mélancolique.
Ce qu'il y a entre nous, c'est une bicyclette. La bicyclette, c'est le symbole : du mouvement, une agitation vaine, un besoin de changer de place, une gesticulation disgracieuse, aucun souci d'un rythme et d'une harmonie. Aller vite !
Alizon veut aller vite, non pas pour arriver vite à quelque chose
Wji<r.:
dont elle soit éprise, mais pour, une fois son but atteint, en revenir plus vite encore. Multiplier ses impressions, sans choix, sans préférence. Je suis fixé sur ejle, ma chère amie ; il n'y a dans sa petite âme vide et sonore aucune véritable aristocratie.
HERMINE
Mon cher Crécy, je vous considère comme un esprit supérieur. Pourquoi n'avez-vous pas élevé votre femme jusqu'à vos préférences ?
Le moyen, s'il vous plaît? Ilm*agrée de jouer de la harpe et je n'ai à ma disposition que des castagnettes.
HERMINE
L'Espagne a du bon,
PIERRE
J'ai l'âme septentrionale.
HERMINE
Enfin, voyons... ce n'est pas sans ressource ?
INCOMPRIS
PIERRE
Hélas! si.
HERMINE
Vous n*avez pas essayé sérieusement.
J'ai fait tout le possible. J'ai promené ma femme dans les plus merveilleux pays de rêve qui soient... elle n'y a rien compris. Je suis descendu jusqu'à certains spectacles sans véritable grandeur, par exemple les clairs de lune de Venise...
HERMINE
Comment, vous ne trouvez pas cela d'une poésie assez pénétrante ?
PIERRE
Un peu opéra-comique pour moi . Mais justement, je m'imaginais qu'Alizon serait touchée : c'était d'une impression poétique moyenne ; il y avait là une certaine matérialisation saisissante qui lui eût servi de premier degré dans l'initiation esthétique que j'ambitionnais.
HERMINE
Ta ! ta î ta ! Embrassez-la donc, ça vaudra mieux que tout !
L AMOUn DU PROCHAIN
C'est vous qui me dites cela !
HERMINE
Moncher ami, on vous donne une jeune fille jolie, bien portante et gaie, embrassez-la d'abord. Vous lui raconterez vos
symboles après... Vous entendez ce
que je vous dis : après.
PIERRE
J'ai essayé. Elle s'endort.
HERMINE
Eh bien, abandonnez les symboles tout à fait î
PIERRE s'étend avec une cerlaine lanf»ueur dans un rocking-cliair ; il laisse pendre ses mains blanches et rêve longuement, puis il dit ;
Je me suis mal marié !
HERMINE
Enfin, pourquoi ne voulez-vous pas vivre la vie comme tout le monde ?
PIERRE
Parce que la vie m'indiffère ; la vie ne m'apporte aucune joie; elle est brutale et
p-'»rgf^'''ir
INCOMPRIS
plate... tenez, comme ce soleil aveuglant qui abîme le paysage que nous avons sous les yeux.
HERMINE
Ce n'est pas gai, ce beau soleil ?
PIERRE
C'est vulgaire. Regardez votre parc, vos arbres... Il semblerait des arbres découpés dans du zinc... Tenez, l'allée, làbas... qu'est-ce que cela signifie ? C'est une plaque d'or fondu, c'est cru, c'est dur... On se croirait à Nice! Ce que j'aime, c'est le mystère, les choses enveloppées, lointaines, les paysages où la pensée peut se prolonger vers de l'inconnu, vers du rêve, où votre âme vient s'ajouter aux ambiances... tenez... venez
Pierre de Crécy se lève et s'en va s'installer dans un coin très obscur du salon, un petit coin enveloppé d'ombre. C'est, sous un dais d'étoffes rares, retenues par des lances croisées, un divan immense encombré de coussins. Hermine a suivi Pierre; elle s'assied sur le divan pendant que lui se place à ses pieds, sur un tapis. H leur semble maintenant qu'ils sont dans la nuit, tant ils se trouvent isolés de toute réverbération du soleil.
PIERRE
Voyons ! ne sommes-nous pas mieux f
îii;jSiAl4^'4t .^
L AMODR DU PHOCHAIN
N'est-ce pas un coin plus intime, moins vulgaire, moins atout le monde? N'est-ce pas plus doux ?
HERMINE
Oui, peut-être.
PIERRE
Parbleu ! . . . vous me comprenez, vous ! . . .
HERMINE
Je n'ai jamais dit que vous aviez tout à fait tort î
PIERRE
Eh bien, ma pauvre Alizon ne comprend pas ! Je l'amènerais ici, comme je viens de vous y amener ; et je souhaiterais rester, la main dans la main (Pierre
prend la main d'Hermine), silcncicUX, longtemps
silencieux, à suivre nos rêves.
HERMINE, un peu alanguie.
Que ferait Alizon ?
PIERRE
Alizon ? Elle s'installerait bien confortablement dans les coussins et elle fredonnerait un couplet d'opérette...
T^^rç?:-
INCOMPRIS
HERMINE, rêveuse.
Ahî...
PIERRE, tenant toujours la mat» d'Hermine.
Ecoutez ;
H dit d'une volt bLanche, tente, monotone :
... Quel feuillage séché dans les cités sans soir Votif pourra bénir comme elle se rasseoir Contre le marbre vainement de Baudelaire Au voile qui la ceint absente avec frissons Celle son Ombre même un poison tutélaire Toujours à respirer si nous en périssons.
HERMINE, très bas.
De qui sont ces vers ?
PIERRE
Mallarmé, mais n'importe le nom ?
N'est-ce pas délicieux de s'en souvenir ici et de se laisser emporter sur l'harmonie vague...
HERMINE, avec un sourire.
Vague... oui...
PIERRE, semballant un peu.
Ahl... VOUS, VOUS, Hermine!,..
HERMINE, se levant soudain et rompant le charme.
Mais, moi, mon cher ami, ce n'est pas Alizon,
/Googk
Ah!..
PIERRE, décontenancé.
HERMINE, regagnant une partie très lumineuse du salon.
Moi, je crois que je vous comprendrais, oui. Du reste, j'ai probablement un cerveau complaisant, car je comprends tout aussi bien votre femme. Je la trouve charmante ; vous, vous m'apparaissez comme très étrange, très curieux et — j'ai voulu me rendre un peu compte, à l'instant, pour voir si Alizon avait tort ou raison, — eh bien, c'est très prenant votre manière.
PIERRE, encore déconfit.
Vous m'avez interrompu si vite !
HERMINE
Je savais ce que je voulais savoir.
PIERRE
Voyez-vous, pour moi, ce sont là des heures délicieuses, les départs vers un au delà insaisissable, une immatérialité à sensations...
HERMINE
Eh bien, mon pauvre ami, il n'y a rien à faire !
INCOMPRIS
PIERRE, avec prière.
Vous ne voudrez plus que je vous dise des vers, là, dans ce retrait sombre ?...
HERMINE, siirsauUnt.
Oh ! mon Dieu ! mais, moi, mon ami, je ne suis pas en question ! Moi, j'adore mon mari, et je suis la plus heureuse des femmes. Je vous dis : « Il n'y a rien à faire avec Alizon. » C'est cruel p«ut-être, mais c'est sincère. Vous êtes trop loin l'un de l'autre. Et comme je sens votre bonheur en péril, je m'émeus... je m'intéresse à vous, à vous deux... et j'aurais voulu trouver un moyen... un terrain d'entente...
PIERRE
Il n'y en a pas. Alizon est une poupée; Alizon est une petite femme agitée, prosaïque, mousseuse...
HERMINE
Et vous n'êtes heureux ni l'un ni l'autre î
PIERRE
Je suis bien plus à plaindre qu'elle.
HERMINE
NoQ. Je VOUS plains également tous les deux.
PIERRE
si je trouvais Tâiiie sœur de la
Ahl...
mienne !
HERMINE, réfléehissant.
Il n*y a pas d'autre solution...
PIERRE
Je souffre, allez, d'être toujours forcé de refouler mes aspirations ; d'ouvrir mes ailes et de me cogner sans fin à des parois épaisses; d'avoir des envies de chanter sous les étoiles, et d'être interrompu par une moquerie et un éclat, de rire.
HERMINE, rêveuse.
Et ce sont deux bonheurs à refaire !
PIERRE, découragé.
Et c'est trop tard, c'est im
HERMINE
Qui sait ?
INGOaiPRlS !
PIERRE, vivement.
Vous connaissez, VOUS, la femme qui me comprendra ?
Chutî chut !...
PIERRE
Sûrement, il doit y ea avoir une, par le monde !
HERMINE
Oui, il doit y en avoir une^
PIERRE
Ah! .. Trouver la femme près de qui je puisse rêver, l'emmener avec moi, les nuits, toute blanche en de longues robes, vers les vasques où sanglotent des jets d'eau ? Et ne pas m'entendre dire :
« Crois-tu pas qu'on serait bien mieux dans son dodo ? »
HERMINE, coavaiacue.
Oui... cela doit vous produire l'effet d'une chute...
PIERRE
Horrible !
^mmmm
'^pwpti»^ *WflP
L^AMOtR DU PROCHAIN
HERMINE, gentille.
Mon pauvre ami !
PIERRE
Je mérite votre pitié, allez !... (U se lève
et s'en va tristement.) Et si VOUS le pOUVeZ...
aidez-moi !
HERMINE, le regardant partir.
Il me touche ! Viviane arrive ici demain... et Viviane, la voilà bien Tâme sœur qu'il demande ! Ils seraient délicieux tous les deux, très préraphaélites, « s'en allant, les nuits, vers les vasques où sanglotent des jels d'eau », comme il dit. — Et ma pauvre petite Alizon, dans tout cela ?... Il y a bien Bollène...
qu'elle aurait dû épouser, qui serait d'avis, lui aussi, qu'on est bien mieux dans un dodo î... Hélas ! hélas ! Tant de gens malheureux !... Et moi, près d'eux, si grandement heureuse ! (Elle tire
de son corsage une lettre de Jacques de Réserve et elle la relit en ponctuant sa lecture de plusieurs : . Mon grand chéri ! » puis, résolument).
Ijscomphis!
Décidément ces pauvres gens me font trop de peine... ça empoisonne mon bonheur à moi ! Viviane vient demain, je vais écrire à Bollène d'arriver, — le bon Dieu décidera le reste,; je n'y serai pour rien î
Une matinée délicieuse; ciel gris bleuté; chansons d'oiseaux; les arbres frémissent à peine sous un souffle léger et tiède; on se sent baigné d'un bon air pur. Paix profonde et heureuse^ silence reposant. Hermine de Réserve et Henri de Bollène sont assis sur de confortables sièges d'osier, sous un immense massif de mai*ronniers séculaires. Au loin, à travers les arbres, par-delà des pelouses et des 7nassifs de fleurs, on apei^çoit un coin du château . Hermine est en coquette petite robe de linon bleu pâle. Henri de Bollène, simplement, mais très correctement, en un complet gris. Henri de Bollène est un homme de trente-cinq ans, élégant et neigeux . L'œil est vif et malicieux; le sourire très joli sous la moustache brune; les cheveux^ aux tempes, commencent à blanchir; mains remarquables. Dans son aspect extérieur, on sent, à première vue, V homme du monde très raffiné. Henri de Bollène fume une cigarette.
Xk^I
HERMINE, irèsgentiUe.
Vous avez bien dormi?
HENRI
Très bien. Et vous?
HERMINE
Très mal. Mais je dors toujours très mal quand je suis toute seule et je ne retrouverai mes bonnes nuits que lorsque Jacques sera revenu.
HENRI
C*est poar le coup que j'espère bien que vous ne dormirez pas!
HERMINE
Parfaitement si, monsieur!
HENRI
Eh bien, moi, si je ne suis pas tout seul dans mon lit...
HERMINE
Ah çàl... mais... est-ce que ça vous arrive, par hasard, mauvais sujet?
HENRI
Pardon! j'ai tout à fait le droit de ne
Goo^^'
L INVITE
pas coucher seul, si ça me plaît. Je suis libre, célibataire... 0"
HERMINE
qu
Justement ! Qu'est-ce que c*est A^^ le le célibat, s'il vous plaît? C^vi'^
Un état dans lequel vivent rare- fï^^^'^\ \^j
ment les célibataires
HERMINE
Et si tout le monde vous ressem- f^^ blait, qui épouserait nos jeunes f( ^ filles? S f\
HENRI
Eh bien, mais... on ne les épouserait pas. Elles feraient comme nous ; elles ne se marieraient pas.
HERMINE
Pauvres petites!
HENRI
Ah çà!... est-ce que vous trouvez que le mariage est une invention si recommandable?
mm
l'amour du procmaîn
HERMINE, songeant.
Ce n'est pas le bonheur pour tout le monde, c'est vrai!
- HENRI, avec intérêt.
Vous ne parlez pas pour vous, au moins?
HERMINE
Moiî Tenez, je m'aperçois tellement que moi je suis une exception, que je me demande par quelle catastrophe le hon Dieu me fera payer mon bonheur en ménage, par quelle calamité!
HENRI, en riant.
Parbleu! c'est bien simple! Il suggérera à notre ami Jacques la pensée de vous tromper.
Vous êtes bête!
■ * HENRI
Même je voudrais bien savoir comment, vous qui êtes très amoureuse de votre mari, vous avez pu le laisser partir tout seul!
L 1 N V rr E
HERMINE
Voilà deux ans que nous sommes mariés et que nous ne nous quittons pas.
Gela le reposera un peu de moi.
HENRI
Et s'il rencontre en Suède une petite femme pâle, blonde, avec des yeux couleur de mauve et qui tiendra à lui expliquer Ibsen?
HERMINE, riant.
Terrible ! Ils en auraient pour toute leur vie!
HENRI
^ Sérieusement, vous n'avez pas peur?
HERMINE
Non. Et puis, — ne lui répétez jamais cela à lui, surtout! — je n'en saurais rien, n'est-ce pas? Et c'est encore Jacques qui serait attrapé ! Il reviendrait forcé de m'aimer davantage pour étouffer ses remords... et, au bout de dix minutes, il s'apercevrait qu'il a fait une chose... au moins inutile. La première fois qu'un mari nous trompe, c'est un
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