PREMIERE PARTIE
— Et puis, vraiment, qu'est-ce que ça peut vous faire? dit Mathieu Landin, qui avait le goût d'une sagesse désabusée.
On ne lui répondit pas, tant la sagesse a toujours tort et, quelquefois, d'une manière si absurde qu'elle vous déconcerte et qu'on n'a point envie de causer avec elle. Mais il reprit :
— Qu'est-ce que ça peut vous faire, que Juliette soit la belle image de la vertu ou l'image de la beauté plus indulgente?
Et, soit qu'il eût raison peut-être ou qu'on eût envie d'éluder son reproche, on se tut. Mais il continua :
— Nous étions là, tous les cinq, vos deux ménages et mon célibat suranné, à regarder la lumière <"t l'ombre jouer comme deux jeunes filles un peu lasa s
6 L AMOUR I I il SE» RET
dai ... vallée. Le soir était charmant...
Votre querelle a toui gâté.
Jacques Fontaille rit ri nt ei s'écria :
— Qu'il est douillet .'.. Ne lui dérang moins du monde sa tranquillité : il va pleur
— Oui, répondit Mathieu, je vais pi sur r! Quand un - ■- tua ! - »1 'il ou 1 îles, et qu'on s'amuse à la détruire, je déteste ce vandalisme; et je ne suis pas un homme de progr<
pendant, le peu de civilisation que l'humanité s' procurée c ndamne cette barbarie... Cette barbarie
— opinions impatient"- !
— Vous ne croyez à rien, vous; c'est bien commode! repartit Jenny Fontaille, et sans rire.
— Si c'est commode, veuillez en faire autant. On ne saurait trop exactement pratiquer les vertu- qui rendent la vie plus aimable.
— Ce sont nos croyances qui nous empoisonnent la vie?
— Pas nos croyances : nos opinions! Je n'en veux pas à vos croyances. J'ai les miennes: et je sais ce que je leur dois. Quand j'étais jeune et un peu anarchiste, j'avais une pétulance des plus fâcheuses, et importune à moi plus qu'à personne. Un beau jour, j'ai résolu de croire...
— A quoi, mon Dieu?
— Précisément! A votre Dieu, ma chère amie. Et puis, au gouvernement.
— Quel qu'il soit?
— Mais oui ! Pourvu qu'il soit.
— S'il gouverne mal ?
— Tous les peuples ont toujour» été mal gouverné-. Sauf de très courtes périodes et qui, le plus souvent,
n'ont pas été les plus heureuses. Enfin, je crois au gouvernement. Je crois encore à deux ou trois choses principales. J'ai des croyances ; je n'en suis pas lier : j'en suis content. Mais je n'ai pas d'opinions: ça. l'avoué ; et, si je ne m'en vante pas, c'est que )>' suis bien élevé. Parce que, les opinions, il n'y a pas de peste plus dangereuse! Tout le désordre vient des opinions. Voyez plutôt : le désordre s'est mis dans notre beau soir d'été, dès le moment que vous avez lancé vos opinions touchant la vertu de Juliette.
Ils devisaient ainsi, sur la terrasse fleurie d'un grand jardin qui, par de longues allées, descendait jusqu'à une vallée normande, ses prairies, sa rivière bordée de peupliers; puis il y avait des collines, dont la ligne suivait la courbe gracieuse d'une corde qu'on lance. Tous les cinq étaient amis de longtemps et leur réunion dans la maison de campagne des Fontaille, ces mois d'été, continuait et resserrait leur intimité parisienne. Jacques Fontaille, peintre célèbre, avait épousé depuis deux ans Jenny d'Ervise, veuve récente du romancier Denis d'Ervise : et d'Ervise était un camarade ancien de Fontaille et de Mathieu Landin, celui-ci amateur d'art et amateur de la vie, assez riche pour ne rien faire et trop intelligent pour travailler sans motif. L'autre ménage était de viettx amis, les Durny : Pierre Durny, l'égyptologue bien connu, comme disaient, pour abréger, les personnes à qui l'égyptologie est le moins familière. Les deux femmes avaient de peu d'années passé la quarantaine ; et les trois hommes la cinquantaine.
— Enfin, reprit Jenny Fontaille, vous ne cr »yez pas à la vertu des femmes : c'est désobligeant !
8 l'amour KT le secret
— M i? répliqua Mathieu Landin. 11 faudrait être un fou, pour refuser une croyance si belle, si apaisante et -i parfaitement digne de «harmer les loisirs <lc l'humanité supérieure. Mais ce n'est pas sur ce thème anodin que la bisbille a éclaté.
— 11 a raison, «lit Pierre Durny; c'est la vertu de Juliette que vous avez proclamée, affirmée, imposée comme une évidence.
Or, continua Mathieu Landin, la vertu de Juliette. ( î'esl une opinion. C'est une opinion sur un fait. Et, vous êtes bien de mon avis, vous Durny qui avez L'usage de l'histoire : sur les idées générales, tout ce qu'on voudra; quant aux faits, nous n'en savons rien!
L'égyptologue ne dissimula point une grimace. Mme Durny, femme sans reproche et sans bonté, montra de l'entêtement :
— Je n'entends rien à votre philosophie. Mais Juliette a la réputation d'une coquette et, si vous me dites qu'on l'a calomniée, que voulez-vous? moi. dans l'incertitude, je crois le mal. Ne criez pas! La calomnie, presque toujours, est une vérité inutile ou prématurée.
— Je ne savais pas! dit Jenny, un peu sèchement. Comme cette maxime avait déplu, l'égyptologue
intervint :
— Tour ce qui est de Juliette, ma bonne amie, l'incertitude n'existe pas. Car on sait tout: le jour et I ii Iroit... Ce fut à Chantilly: la date, je l'ai oubliée; mais on la sait, le jour et l'heure.
— Vous v étiez, c'esl évident! On croit y etr vous entendre!
îny se fâchait. Jacques, très opportunément, se
rappela qu'on avait dit aussi que Juliette n'était pas, de nature, disposée à l'amour et qu'une singularité physique l'en préservait.
— C'est ça! fit alors Jenny.En admettant qu'elle fût honnête femme, ce n'était pas sa faute !
Un jeune homme arrivait sur la terrasse, au moment où la causerie prenait ce mauvais tour. Il demanda :
— De qui donc parlez-vous ?
. — Ah! répondit Mathieu Landin,je te le donne en mille, mon cher Alain.
— De qui?
— De Mme Récamier !
Ce jeune homme était un grand garçon mince et à l'air doux, Alain d'Ervise, le fils de JenDy Fontaille. A dix-neuf ans, au début de la guerre, il s'était engagé ; il venait de passer toute la guerre aux armées, les dernières années en Orient. Sa rentrée dans sa famille et son retour à la vie ordinaire ne se faisaient point aisément. Il avait des manières un peu étranges et dépaysées, ne reprenait pas sans peine son habitude et, à chaque instant, souffrait d'une espèce d'hésitation qui le rendait gauche avec grâce et plus touchant que bien facile à vivre. Au surplus, sa famille avait changé, pendant son absence, Jenny b'étant remariée. Jacques Fontaille, qu'il avait toujours connu, ami de son père et de sa mère, était maintenant son beau-père, était de la maison, gouvernait la maison comme la sienne et le traitait avec une autorité obligeante. Il fallait s'accoutumer à des nouveautés imprévues. En outre, la bisbille au milieu de laquelle il tomba, si anodine qu'elle fût, le troubla. Il regarda sa mère : elle sourit, d'une fa
l'amour et le secret M
comme un peu contrainte et, visiblement, pour le rassurer.
— C'est l'amie de Chateaubriand, qui vous anime à ce point? dit-il, avec un étonnement quasi incrédule.
— Oui, mon petit : car ils sont fous! répondit Mathieu Landin.
Pierre Durny protesta :
— Est-ce une folie?... En tout cas, cette jolie femme a exalté bien du monde, et fort loin dans l'espace, avant de nous émouvoir. Connaissez-vous cette anecdote? Vers le temps où Juliette et René promenaient leur bel amour sous les ombrages de Chantilly, Adalbert de Chamisso, poète et botaniste, fit un voyage de découvertes autour du monde. Son vaisseau aborda dans une île inconnue, que les cartes ne mentionnaient pas. Cette île était habitée par une peuplade aux mœurs paisibles et qui adorait une idole. Adalbert de Chamisso put voir l'idole... LTne gravure encadrée, un merveilleux visage qui souriait... Il reconnut les traits charmants de Juliette Récamier, tels qu'Isabey les avait peints. Il ne sut pas comment cette image élait arrivée en cette île perdue...
— Car l'origine des dieux est un mystère que la piété des fidèles ignore sagement! reprit Mathieu Lainlin.
— Et il est permis de supposer que l'idole sourit encore à ses adorateurs rouges ou noirs, coiffés de plumes, et que la religion de Juliette est, là-bas, constituée pour longtemps.
— Oui, reprit Mathieu Landin. Car, si les dieux ne duraient pas cent ans, la terre ne serait point habitable.
nue femme survint, è qui Jenny tendit les : dit :
— Bonjour, Juliette !
A ce d i s'en fallu I qu'on ne rit d'abord ; puis
un instant suffît à chacun pour B'apercevoir qu'il n'avail pas envie de pire, probablement : car une gfcm remplaça vite la gailé qui allait se proota nie fut
lie la jeune l'eminc que cet accueil aurait pu embarras? • . Elle dit :
— Vous parliez de moi?
Kl Ton eut presque trop d'empressement à certifier
que non, que par hasard on ne pensait point à elle.
— Alors? demanda-t-elle, un peu surprise maintenant.
Ce fut Mathieu qui se dévoua :
— Nous ne parlions pas de vous ; mais d'une autre Juliette, qui était moins jeune et qui n'était pas plus jolie que vous, il y a cent ans, et qui est désormais
se dans une ile dont je ne sais pas le nom.
— Vous jouiez aux portraits? dit Juliette. bavardage commença.
Cette Juliette nouvelle était fille d'une amie que Jenny avait tendrement aimée, qu'elle avait perdue et qui lui semblait revivre en cette jeune femme. Juliette approchait de vingt-sept ans. Mariée à dix-huit ans, veuve l'année suivante, elle gardait l'aspect d'une i, Mine fille; et son air d'ingénuité convenait à sa beauté parfaite. Elle était blonde, avec des yeux de la couleur de ses cheveux. Elle avait le teint mat qu'ont les jolies brunes ; et le soleil de Télé l'avait un peu hàlée. Ses traits étaient fins; son petit nez très mince dessinait une ligne notée; ses lèvres souriaient presque toujours; et volontiers elle tenait les pau-
pières à demi-baissées. Elle s'habillait comme une jeune fille; et, quand des inconnus l'appelaient « mademoiselle», c'est à peine si elle s'apercevait d'une erreur qu'elle ne songeait plus à corriger. Elle habitait, l'été, non loin de la maison normande des Fontaille, un petit château, une ancienne folie que lui avait laissée sa mère et dont le voisinage était la cause pourquoi Jenny avait jadis bâti sa maison là. Elle venait chez les Fontaille constamment : elle était chez eux plus souvent que chez elle.
Un peu plus tard, dans la soirée, Alain, qui ne se cachait pas d'être nerveux, la pria de chanter. Et tous deux allèrent au salon qui, par une large fenêtre ouverte, donnait sur la terrasse. Les autres demeurèrent à leur place devant l'étroite vallée où l'ombre commençait de gagner, chassant la lumière et la contraignant de monter au faîte des collines. Juliette chanta la mélodie que Charles Bordes a jointe à ce poème de Verlaine, Sur un vieil air. Et le vieil air, « bien vieux et bien charmant », Plaisir d'amour, est l'accompagnement de la nouvelle musique. On l'entend à peine et à peine est-il là, comme nos souvenirs sont dans nos paroles soudaines. Parfois il semble sur le point d'émerger, puis retombe et retourne à cette espèce de silence qu'est l'oubli : la nouvelle musique se dégage et va sans lui, mais de loin guidée par lui, retenue par lui, attristée par lui. Et l'on dirait qu'entre les heures passées et l'heure présente, l'âme s'est débattue et enfin ne triomphe pas sans mélancolie.
La musique, le soir et dans la demi-obscurité, es! plus charmante, comme si la lumière était son ennemie et comme si elle attendait, pour s'épanouir a.
I l l'amour et le secret
- m gré, que la lumière lut partie. La nature
bien, qui i«»iit le jour ne fait <j u •' « I m bruil et garde P >ur la nui! ses r issignols et i'1 m dndre chant de
- \i feuillages remués. Juliette au<si chantait avec la plus lin ■ douceur, donnait, peu de voix et donnai! beaucoup d'âme. Elle retenait sa voix ; on plutol c'était la rêverie, dans 1»* chant comme dans le poème, qui ne laissait pas la, voix aller aux vives allégrei
La rÔTerie «'tait tout le passé. Comment, de tout I» passé immense, épais et dru autant que le sol foulé de la terre, une pensée qui vient d'éclore a-t-elle pu se dégager? Et, prises dans le passé, leurs fai '. captives, comment nos âmes ont-elles, pour surgir et pour fleurir, assez de force ou d'entrain, de gaieté'?...
La voix se tut : le piano continua la mélodie où le chagrin d'amour s'emmêlait à la kyrielle i\^> notes vives et menues ; puis le silence prolongea cette musique. Ainsi dure le parfum des roses qu'on ne voit plus, quand s'est éteinte leur couleur dans la nuit.
Mathieu Landin se leva. Et l'on fut un peu étonné d ! le voir prendre un mouvement qui n'était pas indispensable. Il s'approcha de la fenêtre du salon, marchant d'un pas résolu ; et, sur un ton d-' badinage, mais avec une étrange sincérité, il dil à Juliette :
— Vous n'avez donc ni sensibilité, ni rien?...
— J'ai mal chanté? fit Juliette.
Il la regardait et ne l'écoutait pas. Il ne lui répondit pas et reprit :
— Du reste, les femmes n'ont pas de sensibilité. Si (lies avaient la moindre sensibilité, elles en mourraient.
Jenny, éclatant de rire, s'écria :
— Il est fou !...
Mais lui :
— Pour n'en pas mourir, il faut la rude énergie des hommes ou plutôt leur stupi lité admirable.
Ce fut à qui le raillerait de ses toqua Jenny :
— Taisez-vous donc ! Eile a chanté comme un ange.
Il répondit, avec toute sa conviction pénétrée :
— C'est bien ce que j'ai voulu dire... Oui. comme un ange qui vivrait ici-bas où l'on n'est pas toujours heureux ! C'est Eloa, cette petite. Mais. moi. la mu-
'ie des anges me bouleverse. Et je vous admire avec pitié, vous autres qui avez entendu ça et qui survivez.
— Enfin, tu n'es pourtant pas mort? lança J Fontaille.
— Non: mais je n'en vaux guère mieux.
Il était retourné s'asseoir et dodelinait drôlement :
— Je passe mon temps à endormir m ivenirs...
— Vos mauvais souvenirs? demanda M-e Durny.
— Tous les souvenirs sont mauvais...
— Parle pour toi ! dit J
— Sont mauvais, étant du qui n'est que de La tristesse. J'endors mes souvenirs constamment,
.rer mon repos. Et vuiis. Juliette impardonnable, vous m'avez imprudemment réveillé tout tout ça, où j'1 vais m'attrister pendant...
— Cinq min
— Huit jours peut-être ! Voilà ce que vous avez fait, a petite chanson bien douce et bi charmant1... 11 me semble que je suis dans une chambre dont les murs a donne
46 LAMOUit HT LE SECRET
a fond blanc, sur laquelle, peints en rouge, noir et bleu, des Chinois alternent avec des oiseaux de la
môme couleur assez criarde. Il y a la mémo cretonne aux fenêtres et au lit dans une alcôve. Kutre les deux fenêtres il y a une petite ci mmode ventrue, avec cuivres ciselés. Au milieu de la chambre, il y a un guéridon qui a toujours eu l'un de ses pieds plus court que les autres : on le calait avec un pion d'ébène qui venait d'un jeu de trictrac. Et il y avait, sur la cheminée de marbre, jaune, deux chandeliers de cuivre à la cloche et une pendule de cuivre sous un globe. C'était ma chambre, à la campagne, chez maman. Et ce fut la chambre de mes premières amours. Juliette le supplia :
— Monsieur Landin, soyez gentil, racontez-nous vos premières amours?
11 n'avait plus du tout l'air de plaisanter. 11 répondit :
— Un peu plus tard, quand il fera tout à fait nuit.
— En attendant, reprit Jenny, vous qui êtes plus effrontés, racontez-nous vos premières amours... Vous, Pierre, et toi aussi, Jacques... Nous allons tout savoir... Mais dites la vérité.
— Moi, dit Jacques, moi, je me récuse.
— Hypocrite !
— Mais, non : ce n'est pas ça; je vous jure... J'ai beau chercher... Vraiment, je ne me rappelle plus!... C'est drôle.
— C'est même un peu honteux! Celle qui la premier....
— Je ne me rappelle plus, je ne me rappelle plus !... Et vous avez tort d'en rire. Parce que ça me dégoûte et ça me fait de la peine.
— L'ingrat !
Jacques répétait : « Je ne me rappelle plus! » avec une insistance si malheureuse qu'on ne l'en taquina point longtemps.
— Moi, dit l'égyptologue, j'avais sept ou huit ans. C'était au bord de la mer, en Bretagne vers la On de l'été. Il y avait des étoiles filantes. Et les grandes personnes disaient qu'il fallait faire un vœu en regardant tomber cette lumière. J'ai fait mon vœu, plus d'un soir, en tenant par la main une petite fille qui devait avoir à peu près quinze ans, qui était brune, habillée de noir et que j'adorais. Mon vœu, c'était de l'épouser.
— Et elle? demanda Mme Durny.
— Elle? Je ne sais pas. Nous avons passé tout l'été ensemble, depuis le matin jusqu'au soir. C'était une petite muette.
— Oh ! fit Juliette, c'est un symbole ! C'est un symbole, n'est-ce pas ?
— Non, c'est la pure vérité. L'année suivante, mes parents m'ont ramené sur la même plage : Emma n'y est point revenue.
— Et vous ne savez pas ce qu'elle est devenue ?
— Non. Comme je ne parlais pas à elle, je n'ai point osé parler d'elle à personne. Je ne l'ai pas revue ; mais j'1 ne l'ai ja :ais oubliée.
— Je n'en savais rien! dit Mm Durny.
— Pardonnez-m >i. ma chère amie... Et, si j'avais ton habileté «le p ûntre, Jacques, je ferais son portrait, en ce moment, comme si elle était à poser devant moi.
— Et toi, Alain ? demanda Juliette.
Comme Alain ne rép mdait pas, Mathieu Landin
sentit un élan de charité pour ce timide jeune m me :
— i -le donc. C'est trop récent, ses premii amours !
— Alors, von- f
— Moi, ce n'est pas d'hier, en effet !... Vous n'avez donc pas lu. belle Juliette, une page de voire vieux Chateaubriand près de mourir? 11 commande que, s'il meurt loin de sa Bretagne, on n'y rapporte point son corps avant cinquante ans révolus : « Un cadavre
irant la poste me lait horreur; des os blanchis et légers se transportent facilement».. » Eh î bien, voici
— os blanchis et légers de mes premières amours : quelle poussière, hélas !... Mes premières amours, ce fut, et sans fadaise, une femme decliambre de ma iMand'mère.
— Taisez-vous, Mathieu! s'écria Jennv.
— Je me tairai. Mais elle était accorte et bienveillante. Avec cela, pleine de tact. Elle m'aimait, pour ainsi dire, à la troisième personne : et avec tant de -implicite, pourtant; avec une bonhomie délicieuse!
Le bavardage finit dans une mélancolie un peu absurde; et ce fut comme si, en tombant sur la terrasse du beau jardin, sur les gens et les arbres, la nuit répandait de la cendre.
Alain, de même que d'autres soirs, reconduisit Juliette chez elle. Et, sur la route, elle lui donnait le bras. 11 lui dit :
— Mes premières amours, que vous me demandiez...
Et il commençait de se taire. Elle sentait, sous sa main, le bras d'Alain prêta faire un geste ; et elle dit. car le silence était soudainement pire que nulle parole :
— Tu ne m'as point répondu...
— Mes premières amours, c'était vous!
— Oh ! fit-elle, plus étonnée que s'il lui avait dit que maintenant il était amoureux d'elle ; mais quand cela ?
Elle comptait en elle-même promptement que depuis les cinq ans de la guerre, il ne l'avait pas vue : qu'avant la guerre elle n'habitait pas la France et voyageait; et qu'enfin leur ancienne amitié, du temps qu'elle était jeune fille, datait au plus proche de SQfi dix-sept ans à elle et, quant à lui, de -es quatorze ans.
— Raconte-moi! reprit-elle.
Ki cil. î ajouta :
— C'est gentil à toi, de m'avoir aimée. Racont«>moi !
— II n'y a rien à raconter. Ou bien ce serait une histoire assez ridicule et qui n'en finirait pas.
— Elle n'a pourtant pas été bien longue?...
— Elle n'a pas été bien courte. Et puis, j'en sais tout le détail, jour après jour. Mais vous ne vous en êtes jamais aperçue?
Elle eutle ton de s'excuser, pour répondre :
— Non... Tu étais un enfant...
— Vous ne vous en êtes jamais aperçue, même un jour qu'en vous embrassant comme de coutume... parce que j'étais un enfant... j'ai fait glisser mon baiser de votre joue à votre cou?...
— Je ne m'en suis pas aperçue, répondit Juliette. Elle n'eût pas voulu quitter le bras d'Alain, de peur
d'avouer ainsi plus d'émoi qu'elle n'en devait montrer. Mais il lui sembla que leur camaraderie perdait sa gentillesse innocente. Elle eût aimé à prendre gaiement cette anecdote d'un amour puéril ; mais ni l'accent trop passionné d'Alain ne le lui permettait, ni le trouble qu'elle en éprouvait.
— Je vous ennuie? demanda-t-il.
— Tu ne m'ennuies pas ! répondit-elle. Seulement, Le soir fraîchit : marchons plus vite, veux-tu?
Et comme si, pour marcher plus vite, elle avait à ramener Les pans de son manteau, elle dégagea prestem ut sa main. Dès lors, libre, seule, déliée, elle se sentit plus maîtresse de soi, de sa volonté nette qu'elle improvisa. Elle dit :
— Tu étais un enfant précoce !
l'amour et LE SECRET l!
Et, de son mieux, elle rit avec simplicité.
Mais lui ne se prêta point à sauver par la plaisanterie amicale cette imprudence d'un aveu dont il redoutait le désastre. Il eut, comme les plus timi ! une obstination singulière: et. plus allait vite Julie* moins il avait de minutes à lui parler ; il se dépêcha :
— Le plus grand chagrin de mon enfance a été votre mariage. Ce dont j'ai souffert alors est une jalousie, une vraie jalousie d'homme. J'ai détesté votre mari...
Elle répliqua :
— Tu as eu grand tort !
Elle dit ce peu de mots d'une manier - e et
d'une voix si étranglée qu'il ne sut pas si elle suffoquait de colère ou bien de rire. 11 s'arrêta, crut qu'elle s'arrêterait aussi et demanda :
— Pourquoi?
Mais elle ne s'arrêtait pas; sans rien dir . refusait de s'arrêter, comme si elle avait résolu de ne pas lui montrer, même au peu de clarté des étoiles, son visage et ses yeux.
Il vint à elle, reprit sa marche auprès d'elle et. d'une façon pressante, il insista :
— Pourquoi, Juliette, avais-je tort? Je vous aimais... J'étais enfant, mais je vous aimais à la folie... Est-ce que vous ne savez pas ce que c'est que la jalousie?... J'ai détesté votre mari. . Pourquoi dites-vous que j'avais tort?...
Elle répondit :
— Mais parce qu'il ne le méritait pas!
Il aurait fallu, pour traduire au juste ces paroles énigmatiques, [dus de temps qu'il n'en restait avant d'arriver à la porte de Juliette, où Alain s'en irait;
plus <!•' temps et plus d'habileté. Il s'embrouilla dans quelques hypothèses : et il se tut. Quanl il n'y eut plus que cent pas à faire, il se désola, crut qu'il avait gaspillé les minutes les plus précieuses de sa vie. Juliette, pour ne rien dire et pour ne point se taire, fredonna très doucement l'air du plaisir et du rhagrin d'amour.
En quittant Juliette, Alain lui demanda :
— Est-ce que je vous ai fâchée?
Elle parut s'éveiller d'un songe et, la main tendue, répondit :
— Pas du tout!
Il hésitait à le croire, à quémander une assurance plus parfaite, à s'en aller. Elle lui dit :
— A demain, mon ami.
Et elle disparut.
Le lendemain, dès le matin, Jenny appela son fils et lui offrit une promenade : ils iraient tous les deux dans la campagne, comme autrefois. Jacques était à son atelier; les autres, où ils voulaient bien être : il y avait, dans la maison de Jenny, pendant les vacunces, la liberté la meilleure.
Entre Jenny et son fils, la tendresse allait à une exquise camaraderie, autrefois. La tendresse n'avait pas diminué ; bien au contraire, elle prenait, chez Alain, des attentions toujours plus fines et montrait une alarme de sensibilité, souvent, presque douloureuse. Mais la camaraderie était, sinon moins franche, moins spontanée. Alain n'avait plus, avec Jenny, cet élan qui le rendait naguère un adolescent si aimable et cette espèce Je naïveté, pour ainsi dire, qui ouvrait son âme toute grande aux regards de sa mère. Il s'en apercevait avec ennui, craignait que sa mère ne s'en aperçût et, plus il tâchait d'être naturel, mieux il voyait qu'il ne l'était pas. Jennv souffrait singulièrement.
Ils se promenèrent, par les routes et les petits
chemins. La matinée était délicieusement claire et tranquille. I i - gens du village les saluaient : les plus vieux continuaient d'appeler Jenny « madame d'Ervise i comme avant son second mariage; d'habitude, elle on riait, mais non ce matin qu'elle avait son lîls à son bras. La cloche de l'église sonna pour une messe, une petite cloche au son grêle el gai.
— J'aimais tant cette cloche. dit Jenny. Je n'avais qu'à en Imaginer la sonnerie et je voyai< toute la campagne environnante. Je ne peux plus la souffrir,
lepuis qu'elle a sonné la guerre.
— Tout ça est fini ! répondit Alain.
— Oui, reprit-elle, c'est fini... Mais ça dure encore dans nos cteurs... Au fond, rien n'est jamais fini, vois-tu?
— Et pourtant, si! répondit Alain.
Leur causerie essayait de philosopher et avait ainsi l'air de donner le change à leur véritable pensée'. Ge que disaient leurs lèvres n'était pas au juste oe que disaient leurs âmes. Dans leurs moment- V silei et môme quand ils échangeaient le dialogue de leurs lèvres, leurs âmes avaient un autre dialogue qui n'était point un écho du premier, qui ne le doublait pas, mais qui partait d'une réplique et, à son gré. !a continuait, la réfutait, la taquinait parfois.
« — Qu'est-ce qui est fini? demandait Jeun y mot dire.
« — Notre ancienne intimité'.
((. — Pourquoi?
« — liais parce que tu es remari<
^ — M'aimes-tu moins? Te sens-tu moins ami
« — Non, folle que tu es!... y>
Alain regarda sa mère et elle le regarda, cor.
si leurs yeux soudain témoignaient de leur double pensée. Les mots que prononçait alors Jenny restèrent en suspens; et, derrière les propos tenus à haute voix, le dialogue continua :
c — Me blàmes-tu, enfin, d'avoir épousé Jacques?
«: — Non. Mais notre ancienne intimité est finie. Que veux-tu? c'est un fait; et nous avons l'air de nous cacher, et de nous cacher de nous-mêmes, pour causer : de temps en temps, nous élevons la voix, comme si nous avions à déjouer une surveillance... Tu l'as bien remarqué? C'est ridicule et un peu triste...
c — Et bien tendre! »
Leurs voix, pour énoncer les plus simples choses, avaient souvent l'inflexion, le tremblement, non de ce qu'ils disaient, mais de ce qu'ils pensaient.. Bientôt, cette involontaire hypocrisie leur fut pénible au point que Jenny chercha le thème d'une causerie assez importante pour que tous deux s'y dussent engager sans arrière-pensée.
Alain la devança :
— Je voulais te demander... Hier soir après dîner, qu'est-ce qui vous animait d'un si grand zèle à défendre ou attaquer le bon renom de cette Juliette Récamier?
— Je ne sais pas... Ils m'impatientaient avec leurpotins et leur façon de croire qu'une femme n'est pas vertueuse. Qu'en dis-tu?
Il se taisait. Elle épiait sa réponse. Elle feignit de plaisanter :
— Tu n'en dis rien? D'ailleurs, ces maximes générales ne sont que du bavardage. Tu trouves, n'est-ce pas?... »
— le crois surtout que ces maximes \w sont pas
aies; et, quand on dit qu«- les femmes,., ceci ou cela..., on pense à une femme qu'on vante 01 qu'on dénigre. Les gens ne sonJ pas «le tels philo— sophes et, relativement aux femmes, leur phil< phie est un alibi «le leur gratitude ou de leur rancune à l'égard d'une ou deux.
Kli<- riait et attendait qu'il voulut rire. Mais il ne riait pas. Bile dil alors :
— Nos messieurs n'avaient pourtant rien contre la belle Récamier!
— Non!... Mais il m'a semblé qu'ils jouaient un peu méchamment sur le nom de Juliette et que leurs malices cherchaient, par-dessus la Récamier, Juliette notre amie...
— Mais que veux-tu qu'ils aient à son égard, en l'ait de gratitude ou de rancune?
Alain rougit et regretta probablement la maladresse de ses propos. Mais il insista :
— Tu m'entends bien! Crois-tu vraiment qu'il n'y avait, de la part de personne, aucune allusion blessante à Juliette? Et, toi-même, aurais-tu pris parti avec tant d'ardeur pour l'autre Juliette, si tu n'avais pas eu le sentiment que tu défendais ton amie?
— Ah ! que sais-je? fit-elle.
Et elle songea :
« Comme tu l'aimes ! »
11 songea :
« Oui, je l'aime. Et je sais bien que tu le sais : tu n'as aucun besoin de me le dire. Mais réponds-moi comme si ta a'ea savais ri an : réponds-moi pourtant avec l'exacte vérité qu'il me faut, tu le sens! »
— Si tu veux la vérité, »iit-clle, je l'ai cru un ins-
tant, qu'ils en avaient à notre Juliette. Je ne le crois plus ou, «lu moins, je n'en suis pas sûre. Mais il est bien certain que c'est notre Julietteque j'ai défendue, sous le nom de l'autre Juliette.
Elle songea :
Et je l'ai défendue parce que tu l'aimes. Ou bien, c'est un peu plus compliqué : je l'ai défendue parce qu'étant jalouse d'elle, à cause de toi, je ne voulais pas être injuste... »
Alain reprit :
— Mais, eux. que peuvent-ils avoir contre elle?
— Je n'en sais rien. Ça, je te jure que je n'en ^ais rien! El c'est parce qu'en définitive je ne leur vois aucune raison d'animosité contre elle... au contraire !... que je renonce à mon idée et que je crois sincèrement avoir été un peu absurde.
— Son mari est mort en duel?
— Oui ! Tu sais bien? L'année qui a suivi leur mariage.
— Et ce duel, pourquoi?
— Mais, tu sais bien !... Son mari avait une maîtresse, qui l'a trompé avec un jeune capitaine : le capitaine et le mari se sont battus; le capitaine a tué son rival. Mais tu me fais dire ce que tu sais.
Oui. Alain savait tout cela, et le reste. Le '"•'•lait la quantité des potins au milieu desqutifa perdait la version la plus favorable au bon renom de Juliette. Mais il fut content que cette reraion, la meilleure et celle qu'il voulait qui prévalût décidéut sur les autres, sa mère l'eût de tort cœur optée. En outre, il se souvint d'un mot de Juliette qui, la raille au ><>ir. l'avait >urpris et qui lui parut confirmer cette hypothèse. Elle riait d'une façon
bizarre et dit: « Tu as eu bien tort!... I II avait eu bien tort «l'être jaloux de ce mari; et ce mari ne méritait pas qu'on fût jaloux de lui : ce mari perfide et qui, peu de mois après son mariage, se battait pour une fille, elle n'avait pas dû l'aimer.
— Mais, reprit Alain, ce n'est pas tout ce qu'on a dit?
— Évidemment î répondit Jenny.
Et, comme cette évidence étonnait Alain :
— Évidemment! reprit-elle. Tu n'imagines pas que 1 is malins aient perdu cette occasion d'être ingénieux? Le mari, étant mort, ne prêtait plus à la calomnie agréable. On le laissa tranquille ; et même on le glorifia, pour mieux dénigrer la vivante. On se plut à substituer à la maîtresse du mari un amant de la femme... Enfin, le capitaine aurait été l'amant de Juliette; et le mari de Juliette, un galant homme, ayant surpris les criminels, aurait forgé le prétexte d'une autre rivalité pour se battre avec ce capitaine sans déshonorer Juliette...
Et Jenny éclata de rire :
— Un bien galant homme, tu vois!... Peut-être aussi que ce garçon préférait, par coquetterie masculine, être aux yeux de tous un débauché plutôt qu'un mari malheureux. Il paraît que c'est plus flatteur.
Alain reprit avec vivacité :
— Mais tu crois donc à cette histoire? Jenny, avec autant de vivacité, répondit :
— Pas du tout ! Non : c'est un vilain mensonge, comme il s'en débite à foison dans le voisinage des femmes. Et, si l'on connaît la férocité du prochain, ce qui émerveille, ce n'est pas qu'on ait calomnié notre Juliette, si jolie, n'est-ce pas?... si adorableniMit
jolie, et spirituelle autant : c'est que la calomnie ait trouvé si peu de créance. Ils ne sont point arrivés à la déshonorer, figure-toi!...
— Ce qui m'étonne aussi, c'est que, jolie à ce point, son mari...
— L'ait trompée?... Ah! tu es gentil, mon petit Alain!...
Mais l'un et l'autre s'aperçurent en même temps qu'ils se laissaient aller à dire tout haut ce qu'ils n'osaient qu'à peine se donner à entendre quelques minutes avant cela. Ils redoutèrent leur exubérance pleine d'aveux. Alain fut gêné d'une confidence que prodiguaient toutes ses paroles ; Jenny, de montrer que la confidence était inutile. Et ils ne dirent plus grand'chose. A quoi bon? Ce qui leur importait, ils ne voulaient plus le dire : et un vain bavardage n'aurait pas égaré leur souci : du reste, leur promenade tirait à sa fin. Mais Alain remarqua sans le dire que, pour rentrer, Jenny prenait par le plus court et, sans le consulter, renonçait à un détour de chemin qu'elle aimait d'habitude. Elle dit :
— Je suis un peu lasse. Depuis cinq ans, tu n'étais pas là ; et, comme je n'avais pas de compagnon, je je ne sais plus me promener.
Au moment où ils arrivaient à la grille de leur jardin, elle dit encore, en manière de conclusion:
— Du reste, Mathieu a été l'un des témoins de son mari, dans ce malheureux duel... Et c'est depuis lors qu'il a cette espèce d'inquiétude perpétuelle qui le rend si drôle et si touchant. Mais il a dû être au courant de tout, comme témoin. Et tu vois qu'il a beaucoup d'estime et d'amitié pour elle. Tu vois ?
Mais Alain ne répondit pas. Cette insistance «le
l'amouh et LE skcret
Jenny à garantir la rertu «le Juliette, au fteu de
fortifier son assurance, le troubla. 11 lui sembla qu'au surplus Jenny passait à un autre la responsabilité de croire à la rertu <1<> Juliette. Il rés >lut de causer avec Mathieu.
Alain, dans l'après-midi, ne sut que faire. II lui aurait plu de causer avec Mathieu et de lui pjser deux ou trois questions nettes et qui eussent appelé des réponses catégoriques : il lui aurait plu davantage de causer avec Juliette et, pour le bonheur de la regarder ou de la sentir auprès de lui, certes il eût renoncé à tout le tracas de sa curiosité. Mais Juliette n'était pas là ; il ne savait pas quand elle viendrait : il l'attendait et ne savait pas c nubien de temps il l'attendrait. Quant à Mathieu, il était au salon, très occupé d'une partie d'échecs avec Pierre Durny, tandis que M 1,e Durny brodait et que Jenny mettait à jour sa correspondance : on ne dérange pas un joueur d'échecs. La journée était chaude ; on avait bai— I s stores du salon, qui, dans la [•('nombre, gardait ainsi un peu de fraîcheur et, semblait-il, gardait et enfermait tout ce qui restait de fraîcheur en ce monde.
A l'atelier, non loin de là. la travaillait. On
t'entendait travaillai1 : car.au plus fort de la -ne, il chantait.
— Mais oui : comme les peintres ! disait-il. Anch'io son piilore !...
C'était un garçon magnifique, très gran I, 1res fort, content de ses muscles et content de la vie, un peu vulgaire. In peu vulgaire, au gré de la timide osthétique du monde: il ne comptait pour rien du tout les petits raffinements et les colifichets de la tenue et des manières. 11 n'avait pas beaucoup d'esprit, ne brillait pas dans la conversation, n'y cherchait qu'un délassement et, comme il disait en bon travailleur (jui sait ce que pari r veut dire, sa récréation. Mais, qu'on vint à lui parler peinture, c'était, pour les plus délicats, une fête de l'écouter: il avait une science et un goût de son métier qui le rendaient éloquent; ses mots caressaient son idée. Pareillement, ses doigts, quand il fallait écrire un bout de lettre, ne valaient pas ceux d'un écolier : mais, à dessiner, ils trouvaient une habileté souple et voluptueuse.
Comme il chantait, d'une voix de baryton qui s'amuse, Jenny s'arrêta d'écrire. Alain la regardait et elle ne le voyait pas. Elle appuyait le haut de son porte-plume à sa lèvre et, sans rien dire à personne, toute seule à ce moment-là, elle riait de la bouche, des yeux et de tout son visage heureux. Aux hardiesses de la voix, elle riait davantage. La voix se tut, elle se remit à écrire. Alain songeait:
I Voilà aimer ! »
Et que sa mère fût amoureuse, était une chose qu'il n'avait pas prévue.
II se leva, sous le prétexte que leschiens aboyai comme si leur vacarme l'étonnait. Quand il fut
il • du salon. Jenny lui demanda :
l'àMOUR ET LE SECRET 3o
— Où vas-tu.?
— Voir ce qu'ont les chiens.
Les chiens n'aboyaient plus. Mais il sortit, n'alla point au chenil et monta s'enfermer dans sa chambre.
Il avait un extrême désir de voir un peu clair en lui-mèm^. Il sentait sa pensée en désordre; il eut bien voulu la ranger. Seulement, il aurait eu besoin, pour cela, d'être calm?; et, pour être calme, il aurait eu besoin que son rangement fût déjà fait. De sorte qu'il s'embrouillait en lui-même, assez tristement.
Ce n'était cependant pas la tristesse qui dominait en lui ; mais plutôt une nervosité insupportable et qu'il résolut de vaincre. « En définitive, quoi? » se lit-il. Et il tachait de s'examiner posément. Il était assis à un petit bureau devant sa fenèt: tantôt regardait la cim? des arbres verte sur le ciel bleu, tantôt se penchait sur une feuille blanche où il traçait des lignes de frivole géométrie. Deux sentiments qu'il reconnut en lui-même étaient, l'un, de nature à ne pas l'étonner, l'amour qu'il avait pour Juliette ; et l'autre, une curiosité de tout ce qui, ayant trait à Juliette, concernait aussi son amour. Ces deux sentiments étaient liés si naturellement qu'ils devaient s'accorder, au lieu de lui bouleverser le coeur comme ils faisaient. Ce qui causait le grand tumulte de son cœur, c'était, beaucoup plus qœ sa curiosité, le tour que cette curiosité prenait malgré lui : elle tournait au soupçon. Là-dessu-. il se gourmau lait. Pour se prouver à lui-même qu'il a^ait tort, il se liait aux yeill si purs de la bicni air -i franc. >i 1 »ya!. à tant de beauté que n'accablait aucun souci du l'un rem »rds
ou d'une perfidie. Pour con lamaes M-litu I •. il
avait le témoignage de sa mère: et que voulait-il davantage?
Et puis, il aimait Juliette. Mais il n'avait aucune raison de supposer que Juliette agréât son amour. Si Juliette ne l'aimait pas, de quel droit bizarre exigeaitil qu'elle fût telle et non pas autre et qu'elle n'eût dans son passé que l'attente de lui et de sa déclaration qui n'était seulement pas faite? II se crut assez ridicule.
Est-ce que Juliette savait qu'il fût amoureux d'elle? Ce n'était pas son aveu tremblant de la veille au soir qui la contraignait de répondre : il n'avait rien dit que d'un enfant qu'il n'était plus. Alors, au bout du compte, que voulait-il à Juliette? Ce n'était pas uniquement elle qui devait l'ignorer : lui-même ne l'avait pas décidé; il n'avait pas décidé s'il épouserait Juliette au cas où elle ne reconduirait pas. Non, ses projets n'allaient pas si loin dans l'avenir : au delà des journées toutes proches, il n'avait rien résolu ; Toire il n'avait imaginé presque rien.
Et ce contraste lui parut, en somme, une extravagance : le vague où il laissait l'avenir et la précision qu'il réclamait pour le passé, la paresse quasi royale où il demeurait quant à ce qui eût dépendu de lui et la rigueur qu'il imposait à ce qui dépendait de Juliette.
Il se moqua de lui-même et se demanda si, avant d'aimer, il ne prenait pas des précautions méticuleuses, comme fait par métier le notaire de la famille avant de hasarder un contrat de mariage. Il eut honte de sa prudence. D'ailleurs, ce n'était pas avant d'aimer : il aimait Juliette et son amour ne sertit pas le résultat d'une permission qu'il accorderai! à
lui-même si l'enquête à laquelle il se livrait tournait bien. « Tout cela, songea-t-il, est de l'absurdité... » Il songea encore et trouva que son absurdité avait aussi quelque chose de méthodique : et ce sont les deux caractères de la jalousie, n'est-ce pas? Il était jaloux de Juliette et jaloux d'une façon, pour ainsi dire, préventive. Il commençait de l'aimer par è're jaloux d'elle; et cette jalousie empoisonnait son amour dès le commencement de son amour. Il eut peur de cette passion qui préludait mal.
Sa chambre était contiguë à celle de Mathieu Landin. Comme il se consultait amèrement, il entendit que son voisin montait et bientôt serait à sa disposition pour causer. Il laissa passer un peu de temps, devina que Mathieu entrait "chez soi, restait debout les mains dans les poches de son veston, regardait son fauteuil, son livre, enfin s*asseyait et se mettait à lire. Alain, sans mieux savoir ce qu'il dirait, alla frapper à la porte de Mathieu.
Et Mathieu l'accueillit avec sa grâce qui était à la fois cérémonieuse et familière. Il demanda :
— C'est une visite que tu viens me faire?
Il pria le jeune homme de s'asseoir et, comptant le mettre à son aise, il l'intimida.
— Je vous dérange? dit Alain.
— Non. Je me proposais de lire un peu. Connais-tU ce livre? Je l'ai trouvé dans la bibliothèque de ton père. C'est la Dernière aventure d'un homme de quarante-cinq ans, par ce fou de quelque génie, Restif de la Bretonne. Ah! quel homme! et quelle peinture de l'amour malsain!... C'est une grande saleté, jolie pourtant : et l'on arrive à ne plus savoir où l'amour devient une maladie. Entre un bel amour et cet
JG I.'am RI SCMJtl
amour-là, il y a ta différence du jour et de ta nuit : nais, entre le jour et la nuit, le crépuscoSe est un
m. -nient bien palliélojii i, où Ton doute qne le bien et I<1 mal - i.nl ennemi- jurés et qui n'aient point affaire ensemble quelquefois.
Alain ce disait pas n m. mats ue disait ri m de tout. Il avait pris le petit volume et ne l'ouvrait pas : il en regardait la reirare.
— C'est joli, n'est-ce pas? fit Mathieu. Et c'est aussi joli à la main qu'aux yeux.
11 caressait le dos et les plais du livre à son tour. II voyait Alain chercher s > i L une transition ou un exordo. 11 redoutait ce qu'Alain se préparait à lui dire et. si la politesse ef l'amitié ne l'avaient disposé à la mansuétude, il eût volontiers éludé la menace d'une conversation qui, il le devinait, ne serait pas un badinage.
— Tu as à me parler? dit-il.
Et Alain commença :
— Monsieur Landin, vous avez été le meilleur ami de mon père...
— Oui, mon petit, c'est vrai. Et je suis ton ami. Tu n'as besoin d'aucun préambule avec moi. Et, s'il m'est possible de te servir... Je t 'écoute.
— Merci. Vous étiez aussi l'ami de M. d'Arnais, le mari de Juli ;;o. Et vous avez été son témoin...
Mathieu avait terme les yeux et lentement levait la main' droite. Il nefaisait pas signe à Alain de se taire : il montrait, sans le vouloir, un chagrin dont s'accommodait mal sa très douillette sensibilité. Alain se tut.
— Va, mon petit; je t'ai promis de t'écouter...
tient, ce duel est, dans ma vie, un souvenir atroce : tu n'en doutes pas... Je suppose que tu ne
serais pas venu m'en parler, si tu n'avais une raison de le faire, si tu n'étais engagé à le faire par un motif impérieux. N'est-ce pas?
— Oui, répondit Alain. En deux mots...
— 11 n'y a rien, mon enfant, qui se dise en deux mots. Allons, parle; et je parlerai. Mais disons tout, à moins de ne rien dire. Tu es amoureux de Juliette... Ce n'est pas une question que je te pose : je t'avertis, pour ta commodité, que je le sais.
Tout juste à ce moment, la voix de Jenny appela, dans le corridor, Alain, qui hocha la tête, se leva, ouvrit la porte et, laissant Mathieu :
— Qu'y a-t-il?
— Tiens, tu es là?... C'est Juliette qui s'en va... Rien! pour deux ou trois jours... Venez lui dire adieu, Mathieu et toi.
Ils trouvèrent dans le salon Juliette, qui racontait à Jacques et au ménage Durny son désagrément d'une dépèche qu'elle avait reçue et qui l'obligeait à partir. Et chacun d'affirmer qu'elle avait tort, qu'il suffisait de lire les journaux pour savoir que la chaleur, à Paris, était suffocante.
— Mais ce n'est pas pour mon plaisir! C'est mon notaire qui me réclame : une signature à donner; j'en ai pour deux ou trois jours.
— Mâtin! Quelle signature! dit Jacques.
— Vous partez? fit Alain.
Comme il fallait répondre à tout le monde, jurer qu'elle était fâchée de partir et qu'elle serait de retour <ans tarder, le hasard fit qu'Alain fut le seul à qui elle ne répondit pas. Elle partit, regardant l'heure, assurant qu'elle manquerait son train, bavardant, courant, disant à peine au revoir.
Vï
Alain, qui doutait si facilement, jusqu'à en souffrir et jusqu'à prolonger dans le passé une incrédulité douloureuse, voici qu'une certitude le prit, dont il fut enchanté. Cette certitude, il ne l'avait pas cherchée ; il ne l'avait pas obtenue par l'évidence d'un fait démonstratif ou par le travail du raisonnement. Elle s'imposait à lui toute seule et avec une clarté merveilleuse.
Il en était sûr, et il ont écmduit là-dessus le - »urire des sceptiques : Juliette parlait à cause de lui, et pour le fuir, parce qu'eli • avail peur de l'aimer. A\,»ir peur d'aimer ou aimer, c'est la mêm chose : Alain se savait aimé de Juliette.
On lui eût dit que Juliette s'en allait pour deux ou trois jours et que, si elle comptait se guérir de amour en si peu de temps, (die n'était pas effrayée. On lui eût dît qu'en partant, elle n'avait pat )'air troublé, que la dépêche du notaire était une dépêche véritable et qu'il ne fallait pas un prél ixte considérable ou tin motif de suprême importance p >ur faire un tour à Paris en trois heure* de chemin de
fer. On lui eût dit ceci ou cela, le reste aussi, sans le déranger de son assurance.
Et, de même qu'il écartait d'un geste prompt les arguments à lui contraires, il argumentait en faveur de son désir avec une ingéniosité complaisante. Ce n'était pas une dialectique adroite, qui l'avait persuadé : mais il ajoutait à son agréable conviction le surcroit des jolies preuves. C'est généralement l'usage qu'on fait de la logique et de ses excellentes méthodes : elle ne nous procure pas nos opinions ; mais elle nous les recommande, une fois que nous les avons acquises et quand^elies nous font plaisir. Saint Anselme, s'il est permis d'invoquer à tel propos son exemple, ne devait point à son argument célèbre sa foi en Dieu ; mais, comme il croyait en Dieu, il aimait à lui consacrer le travail de sa raison discursive.
Bn f. Alain se croyait aimé, parce que la personne qu'il aimait s'en était allée. Il en éprouvait une joie qui d'abord le consola de la séparation.
Deux ou trois jours, avait dit Jacques, c'était plus qu'il ne fallait pour donner une signature à un notaire... Eh! oui, mais il s'agissait bien de signati: et de notaire!... Alain souriait à part lui et se disait qu'une jeu ne feVnmc à qui l'on a conté qu'on se souvenait avec lélices de lui avoir fait glisser au cou un baiser de précoce adolescent frissonne et se sauve comme, dans la forêt mythologique, les nymphes poursuivies par les jeunes Sylvain*.
Les nymphes se sauvent, puis reviennent. Juliette reviendrait bientôt.
Etéc Qtj Alain se repentait de n'avoir point
dire à Juliette qu'il fût amoureux d'elle et doutait qu'elle eû( rien deviné au delà de sa puérile an<
dote... Elle a tout deviné : maintenant il en est sûr ; et, du l»aisor au cou, si probant, se souvient comme d'hier. Juliette ne l'a point dédaigné ; [Juliette, un peu effarouchée, se sauve : et le jeu désormais ne sera que de l'apprivoiser. Jeu ravissant et auquel il sera doux d'accorder une patience délicate!
— En vérité, dit Mmc Durny, qu'est-ce que Juliette va faire à Paris?
L'on se récria sur tant de zèle à chercher midi à quatorze heures.
— Elle vous l'a dit, ma chère amie! répondit l'égyptologue ; et, de toutes vos hypothèses, aucune ne vaudra le simple motif que Juliette vous a donné.
— Au surplus, ajouta Jenny, elle n'avait aucun motif à donner!
— C'est bien cela qui m'avertit de me méfier, reprit cette brodeuse opiniâtre, sans lever les yeux.
Et l'on eût dit que la monotonie sempiternelle de sa besogne laissait à son imagination trop de loisir pour qu'elle ne fût pas éperdument chimérique.
Jenny, à cause d'Alain que cette malveillance pouvait impatienter, protesta, mais eut le souci de ne point envenimer la querelle :
— C'est drôle, dit-elle à son amie, qu'avec tant de bonté...
— Mais je ne suis pas si bonne!
— Si ! tu es bonne, tu es gentille et tu es douce. Mais cette maxime que tu as adoptée de toujours croire le mal...
— Et de l'inventer ! reprit Jacques.
Mme Durny, sans se fâcher le moins du monde, répondit :
— Mais écoutez-moi ; ne me condamnez pas sans
m'avoir entendue... Je crois le mal, et je l'invente et le préjuge, afin de me ménager de bonnes surprises : j'évite au moins les déceptions.
— Ce n'est pas déraisonnable, fit observer Mathieu, les optimistes sont toujours dans le chagrin, pour avoir trop compté sur l'excellence de la nature humaine : témoin leur Jean-Jacques. Les pessimistes sont la gaîté même : lisez Candidel...
Mais Jacques, avant de retourner à son atelier, déclara sans bonne humeur :
— Ça n'est pas une raison pour débiner Juliette! Jenny, un peu inquiète, regarda son fils et fut bien
étonnée de le voir qui souriait doucement, d'un petit air avantageux, serait trop dire, mais satisfait et entendu. Elle songea :
<( Décidément, je ne comprends plus rien à mon fils ! »
A l'atelier, Jacques ne chantait pas. Jenny guetta le prélude exubérant d'une romance, qui ne vint pas.
Mathieu, lui, se gardait de bouger. Il était enfoncé dans un bon fauteuil, les coudes aux bras du fauteuil, les mains reliées par le bout des doigts et les deux pouces à la poitrine, l'index au menton. Certes, il fût très volontiers remonté à sa chambre, afin d'y continuer tranquillement les amours du bonhomme Restif et de la fillette Sara, dans la Dernière aventure d'un homme de quarante-cinq ans, afin surtout d'} apaiser le pénible tumulte qu'avait éveillé en ses souvenirs la soudaine irruption d'Alain ; mais précisément il craignait d'avoir à reprendre la causeri<' au point où le départ de Juliette l'avait interrompue. Il n'osait pas se lever et sortir, croyant qu'Alain n'eût pas manqué de le suivre. Même, il se figurait
42 lUmoot et le secret
qu'Alain q' était là qac pour l'attendre : cruel ennemi el persécuteur de bob repos, Alain commençait de l'épouvanter. Lin scrupule de courtoisie l'empêcha enOn de garder sa quiétude: «d puis l'on se taisait d'une manière qu'il n'aimait pas. Il n'aimait ni les éclate de la <•■ svereatioi] ni les silences el déplorait que l'habitude se pendit, dans la société, plus encore dans l'intimité, d'an bavardage nonchalant où s'éparpille agréabiesûenl la pensée. Il prit éaergtqueiaent son parti, délaissa son fauteuil el sa prudes -a
auprès d'Alain .-ans faiblesse : Alain ne lit pas du tout mine de le vouloir accompagner. 11 en fut si surpris que c'est tout juste s'il ne provoqua point la scène qu'il avait redoutée- 11 ralentit le pas; et, en luimême, il disait au jeune Alain :
« A'oyons, voyons, tu n'as qu'à venir! » Il ouvrit la porte, sans se presser, et même avec un soin ridicule de n'aller pas vite. En fermant la porte, il jeta sur Alain, qui ne bronchait pas, un regard furtif. Non. Alain ne bronchait pas : il souriait d'un" étrange façon.
Mathieu, on montant l'escalier, murmurait :
— D'ailleurs, ces jeun; - sont incompréhensibles.
Cinq marches plus haut, il ajoutait :
— En vérité. ce> jeunes gens n'ont pas le sens commun.
Il corn- sait, au palier, la sévérité de bob jugement :
— Ces jeunes gens oui pourtant fait la guerre; merci, mes enfants. lonl
Mais, comme il n'avait point envie de cette néditation pathétique, il sut récarter; et. quand il fut
dans sa chambre, il se confia aux imaginations libidineuses de Restif. A la fin de la journée, l'extrême chaleur s'adoucissait et l'air redevenait léger. Par la fenêtre, le ciel était d'un bleu tendre où se dessinait un croissant de lune. Mathieu se rappela un passage de ce fol Restif, lequel présente comme le plus actif remède encore trouvé contre le chagrin la lecture d'un ouvrage erotique, surtout s'il y a des images. Et Mathieu murmurait avec bonne foi :
— Je ne dis pas non ; mais tu en as un peu trop mis : c'est tout le reproche que jeté fais.
Et il continua de lire.
Ni le soir ni le lendemain Mathieu n'eut à se défendre d'Alain, qui ne fit aucune tentative pour causer avec lui, et qui pourtant n'avait pas l'air de l'éviter, mais plus exactement paraissait avoir oublié cette démarche de naguère, si brusque et si fébrile. EL Mathieu bénissait le ciel.
Mais, dans le jardin, comme il baguenaudait avant le déjeuner, regardant les fleurs, vJenny l'aborda. Il lui demanda le nom d'une fleur et, satisfait de l'avoir appris :
— Je tâcherai, dit-il, de m'en souvenir... Les fleurs sont charmantes et leurs noms me plaisent; mais je ne sais pas mettre leurs noms sur les fleurs. Ce sont pour moi comme deux mondes séparés, l'un réel et l'autre verbal : vous m'apprenez à les joindre. Il y a des rencontres parfaites et quelques-unes bien hasardeuses. N'importe! j'y ai un grand plaisir et analogue à celui qu'a dû éprouver, dans le Paradis teri istre, la jeune Eve, le jour que Dieu l'avait chargée de nommer toutes choses...
— C'est bien possible! répondit Jenny avec trop de hâte.
Gomme la haie de Jenny prouvait assez qu'"II e avait d'autres idées en tête, et plus graves. Mathieu •s'attendit encore à une confidence et tacha de l'esquiver :
— Figurez-vous, Jenny, qu'avant d'être nommées par la jeune Eve, les merveilles du Paradis et qui, plus tard, un peu avilies sans doute, sont devenues les merveilles de nos jardins et de nos champs, étaient pour l'humanité comme si ellos n'étaient pas. Elles n'existaient qu'au regard du créateur : la créature, pour qui Dieu les a faites, ne les avait pas adoptées. Le nom qui les désigne marque la prise de possession. Pour les divers objets de la nature, c'est, à proprement parler, la naissance. Dieu a créé le monde ; et la jeune Eve, par un acte de poésie, l'a donné à la pensée humaine.
Mathieu sentait que son discours se perdait non loin ses lèvres, s'éparpillait et s'anéantissait comme font, dans l'air qui s'attiédit, les buées du matin.
— Oui. répondit Jenny. j'allais vous le dire... Mais ne croyez-vous pas qu'Alain soit amoureux de Juliette?
— J'allais vous le dire! ût Mathieu à son tour. Maifi alors asseyons-nous... Eh! bien, oui, je l'ai cru. Seulement...
— Vous ne le croyez plus?
— Je n'en sais plus rien. Du reste, je me dem;>
ai je n'ai pas l'esprit t'ait au rebours du sons commun. Je vois communément les gens aller de L'ignoranc l'opinion : c'est le bon chemin, dont je les complimente. Chez moi. la méditation - si j'ose app It
ainsi ma rêverie ordinaire — suit l'ordre inverse : j'ai d'abord un avis; plus j'y songe, et plus je m'aperçois que mon avis était sans valeur aucune.
— Ce qui est drôle, reprit Jenny, c'est qu'il (Hait, tous ces jours-ci, hier encore, triste et nerveux. Juliette s'en va : ilest gai comme un pinson. Vous avez dû le remarquer?
— 11 m'a semblé que je le remarquais.
— Alors, s'il aimait Juliette, son départ lui ferait de la pineî
— Je l'aurais cru.
— A moins que ce départ ne soit concerté entre eux ?
— Je ne le crois pas.
— Que croyez-vous?
— Je ne crois rien.
— Ah! que vous êtes ennuyeux!
— Si vous y tenez, je crois que votre fils est en état... Comment dirai-je?... en état de réceptivité amoureuse. Il revient de la guerre; il a passé cinq rudes années dans la contrainte : et le voici tout à coup libre, mais libre comme on ne l'est pas. Aucun souci, pas de métier. Finalement, à quel métier le destinez-vous?
— Je ne sais pas. Il avait un goût très vif pour la peinture. Et Jacques ne demandait qu'à le guider. En attendant, il se repose.
— Bien ! Aussitôt, imaginez ce qu'est le repos, en d'autres termes, le loisir, pour un garçon de cet âge et dans ces conditions attrayantes : il fait de l'amour comme, s'il était malade, il ferait de la température.
— J'aime mieux ça!
— Moi aussi. Mais ne soyez ni surprise ni tourmentée.
Ace moment, Jacques sortit de son atelier, vint à Jenny et à Mathieu et ne parut point gai de les voir comme un peu moroses.
— Nous parlions d'Alain, fit Jenny.
— Je vous laisse !
— Mais non. Pourquoi t'en vas-tu? Donne-moi ton avis. N'aie pas l'air détaché d'une question qui mo trouble; et, quand il s'agit de ton beau-fils, vraiment, tu n'es pas très gentil de me laisser...
Jacques se rebiffa :
— Tu n'es pas juste !... et tu me fais beaucoup de peine. Mathieu m'est témoin que, depuis le retour d'Alain, je lui ai bien offert dix fois de travailler dans mon atelier près de moi : s'il a besoin de mes conseils, il est sûr de me trouver. Mais je ne sais seulement pas s'il a encore ses projets de peinture : toi, le sais-tu?
— Non. Mais il ne s'agit pas de la peinture.
— Ah? Tant pis! Pour ce qui est de la peinture, je suis là. Quant aux amours de mon beau-fils, je me récuse !
— Enfin, pourquoi?
Il lit semblant de rire et ne rit pas de très bon cœur :
— Eh bien, j'ai honte de vous le dire à tous les deux. Mais, vous l'avez voulu, vous le saurez. C'est que les amours des autres m'ont toujours paru incompréhensibles et môme un peu dégoûtantes... Et toi, Mathieu?
Mathieu était ravi. Premièrement, il approuvait que la conversation prit ce tour de généralité presque philosophique. Ensuite, la maxime de sonami, pleine de sincérité animale, n'était pas pour lui déplaire.
Il approuva. de toute sa mine bien aoutente, • i lit, il bras, le geste qu'on fait pins souvent de la tète pour donner son assentiment. Jenny futindigoée contre ces doux bommes que L'égoteme masculin réunissait :
— Les amours des autres?... Je n^ voua par! pas de6 vôtres : je vous parle de mon enfant, fui : pas tes autres, mais (jui est mbi !
— Ne vous fâchez pas ! dit Mathieu.
— Mais si ! je rue fâche. Mon fils est tout alarmé, triste...
Jacques l'interrompit :
— Fort gai depuis hier!
— Enfin, bizarre... 11 est amoureux, j'en suis sûre... J'en suis bouleversée ! Ça vous est bien égal?.-. Et, si j'en parle, on dirait, à vous entendre et à vous voir, que je me mêle...
— De co qui ne te regarde pas! reprit Jacques. Oui. je le dis et je le pense. Ce n'est pas ton affaire. Un jeune homme a ses aventures qui ne sont pas si élégantes qu'il ait à y convoquer sa mère.
— Ah! tais-toi! lit Jenny, impatientée.
— Enlin, j'ai fait des sottises comme les autres, quand j'avais l'âge : et ma mère ne l'a pas su. Ou, si elle l'a su, elle n'en a rien dit à personne. Qu'est-ce que tu veux? c'est de la pudeur!
Jenny gardait un silence offensé. Jacques, de dépit, recourut assez rudement au témoignage de Mathieu :
— Est-ce que ta mère s'< st mêlée de tes adolcscene
— Non! répondit Mathieu, très posément. Du r mes adolescences n'onl pas été bien romanesques. Puis, ma famille était de bourgeoisie provincial • et,
sans pharisaïsme aucun, très pudibonde. Ma tendre et sainte mère n'avait seulement pas l'imagination du péché : de sorte qu'elle a cru. avec l'innocence la plus jolie, que, n'étant pas marié, j'étais nigaud. Et j'avais bien trente ans qu'un jour je l'ai vu désolée parce qu'une de ses amies parlait devant moi d'une grossesse.
— Voilà! fit Jacques, triomphant. Voilà le bon usage de nos familles françaises !
— Non! reprit Mathieu. Non! Et, quant à l'usage que Jenny préfère, il y a des précédents mémorables. M B< de Sévigné appelait la Champmeslé sa belle-fille et racontait à sa fille, avec l'entrain le plus déluré, les confidences libertines que son fils lui prodiguait. Je vous lirai sa lettre ce soir... C'est mon plaisir — et n'est-ce pas le vôtre? — de trouver, dans
— circonstances les plus variées, un mot de nos bons écrivains — Montaigne les appelait nos bons ami- du temps passé — qui nous rassure et nous fait sentir qu'ils sont toujours là, qu'ils nous accompagnent : on est moins seul !
Mathieu avait ainsi éteint à son gré le feu de la causerie et s'en félicitait. Mais Jenny ajouta inopinément :
— D'ailleurs, qu'il soit amoureux de Juli^t! une chance !
— Pourquoi? dit Jacques, d'une façon très sing lièr
— Mais parce qu'elle est une honnête femm<>!
— Et alors? reprit Jacqu»-.
— Alors, je suis plus tranquille que s'il était aux mains des filles. Ah ! mais oui ; j*1 te jure <; oui !