QUATRIÈME PARTIE
Alain, depuis sa causerie avec sa mère, avait passé dans sa chambre une matinée de rêverie un peu confuse, mêlée de galants souvenirs, de projets amoureux et d'une étrange mélancolie.
Principalement, il aurait voulu revoir Juliette; le temps qu'il ne la voyait pas lui semblait du bonheur perdu : les jeunes gens, qui ont pourtant très abondante la ressource des lendemains, ne gaspillent pas les heures agréables et leur entrain Fait qu'ils s'en montrent plus avares que les vieillar lueoup
moins riches. Alain cependant refusait bob impatience le plaisir d'aller à la bien-aimée. Il se repentait de n'avoir pas îixé avec Juliette le momenl de leur prochaine rencontre et n'osait pas être importun; Sa timidité clairroyante l'arertiesail de ne point arriver en conquérant sur de sa rietoire et prompt ;i l'organiser, chez une jeune femme très fine el qui
avait le soio d'être joliment traitée. Il ne savait |
comment Juliette arrangeait son réveil, le réveil de sa maison, Le ménage, sa toilette et sa flânerie; de sorte qu'il redouta de ne pas bien venir : et les domestiques n'étaient pas sans l'effrayer un peu. Ce qui, «lu reste, lui facilita ces égards de cérémonie fut la langueur et, pour ainsi parler, l'enchantement où le tenait la récente volupté. Elle l'appelait à d'autres désirs et néanmoins le contentait assez pour lui rendre douce l'attente. Puis le tracas de ses idées bien différentes le retardait. La peine qu'il faisait à Jenny en n'aimant point Jacques l'attristait. Et certes il n'aimait point Jacques : il le détestait davantage à se dire qu'en ne l'aimant pas il augmentait la peine de Jenny, peine qu'il devinait qui était compliquée, difficilement remédiable et, pour lui, affligeante s'il ne pouvait pas en oter ce qui venait de lui.
Bref, il était partagé entre son bonheur et un sentiment de malaise, qui ne lui gâtait pas son bonheur, mais qui l'empêchait de s'y consacrer tout à fait. Ce dédoublement de son émoi le désobligeait et pourtant le sauvait du péril plus grand d'apercevoir comment la réunion de sa mélancolie et de sa joie serait funeste à la seconde. S'il avait précisément analysé les faits et leurs conséquences, il aurait vu les causes, les aurait groupées; il aurait vu clair dans son aventure : il aurait deviné que des liens cachés rattachaient aux remontrances de sa mère et à ['escapade où Jacques avait révélé sa jalousie et son amour la protestation que Juliette lui opposait de ne p devoir l'épouser. Mais il ne procédait pas de cethk façon méthodique, parce qu'il était en mollesse et
parce qu'il y a en nous une puissance qui a bien l'air d'échapper à notre discernement comme à notre volonté : quelquefois elle nous martyrise et quelquefois elle nous préserve; elle martyrise un jaloux en éveillant sa curiosité, elle préserve un amoureux en garantissant sa crédulité. Alain, dans la vraie sincérité de son âme, agissait tout de même qu'un ingénieux hypocrite; et Mathieu, qui avait remarque la prudence que mettait ce jeune homme à ne l'interroger que sur l'affaire du duel ancien, l'accusait de malice un peu sournoise. Alain n'était sournois que presque naïvement : cette puissance qui est en nous, et qui nous martyrise ou bien nous préserve, le préservait alors et lui épargnait le doute et le supplice de chercher les torts de la bien-aimée.
G'ost une astuce ingénue de son esprit tourné à la sécurité qui le persuadait de limiter à l'affaire du duel ancien toute son incertitude. Et, quand Mathieu lui affirma que, là-dessus, la bien-aimée était sans reproche, il s'en félicita merveilleusement et avec tant d'allégresse que toute alarme disparut et ne lui laissa que le seul désir, plus ardent que jamais, de revoir Juliette et de lui apporter l'hommage d'un cœur satisfait. Or, il était onze heures et demi n
ne baguenaudant plus dans l'incertitude, il avait le temps d'aller, d'embrasser Juliette et de revenir avant le déjeune?; Il ><* dépêcha et, sur la route, fut un garçon qui sait courir.
Juliette l'attendait et, s'il ('lait venu beaucoup plus tôt, lui aurait dit: « Je t'attendais*; tu lil.
Seulement, tu es fou: va-t'en bien vital i Elle l'attendait depuis qu'elle était éveillée. Ensuite, comme il n'arrivait pas, elle approuvait L'attention qu'elle
lui prêtait, de n'être pas un étourdi et, si aimé pourtant, un fâcheux. Elle lui dit :
— Je t'attendais : tu es gentil. Mais il est tard : va-t'en bien vite !
Elle le reçut dans le même petit salon qui, la nuit précédente, avait eu la confidence peu discrète <l<> leur amour. Ils ne s'étaient pas revus depuis lors : et ce n'était que depuis quelques heures. Mais ils ne s'étaient pas revus depuis que le jour avait succédé à la nuit : ot, au jour, leurs visages, dont le plus tendre souvenir s'éclairait de la lumière de la lampe, leur semblèrent de nouveaux visages qui n'avaient pas l'usage des baisers. Ils sourirent de leur mutuel étonnement. Et Juliette aurait peut-être été intimidée, si Alain plus audacieux ne lui avait dit:
— Je ne vous ai pas encore embrassée en plein jour ! Elle rougit un peu, tendit sa joue et bientôt donna
ses lèvres...
— Ne soyons pas imprudents ! fit-elle.
Visiblement, Alain ne redoutait aucune imprudence. Elle ajouta :
— Je t'en supplie !
Obéissant, il répondit :
— Du reste, je m'en vais. Seulement, quand vous reverrai-je?
— Tantôt ! J'irai vous voir.
— Nous voir! répliqua-t-il. Nous voir: tout le monde ?
— J'irai vous voir: mais c'est toi que je verrai. Alain songea :
« Les autres la verront ! >
Sa jalouse pensée lui amena l'image exécrable de Jacques, si intensément qu'il dut en pari r :
— Vous ne savez pas ? Cette nuit, en vous quittant, vous ne savez pas qui j'ai surpris, au bout du jardin, qui me guettait, comme un espion ? Devinez !
— Je ne sais pas, répondit-elle; et pourtant elle avait deviné.
— Jacques î Tenez : là-bas ! Derrière le grand massif de bégonias. Quand il a craint d'être pincé, il a filé par la petite allée couverte ; je l'ai perdu de vue. Ensuite, je me demande s'il a sauté quelque haie comme un chevreuil, ou s'il l'a enfoncée comme un sanglier. F^eut-être a-t-il attendu que je fusse dehors pour s'évader par la barrière à ma suite : il a dû rentrer peu de temps après moi... Qu'en dites-vous?
Elle était pale, à présent. Et elle demanda:
— Tu es sûr quo c'était lui ?
— Je l'ai vu!... Mais qu'en dites-vous?
Elle n'avait pas envie d'en rien dire ; et elle répondit :
— C'est l'ennui de ces propriétés sans clôtures : on ne sait jamais qui entre ou qui sort; on n'est pifs chez soi.
Cette réponse était saugrenue. Et Juliette, qui s'en aperçut. dé>ira de l'effacer. Mais que dire? A tout hasard, elle ajouta :
— Je ne suis pas peureuse ; et p turtant... Alain reprit, sur un ton presque un peu vif :
— Je ne suis pas jaloux; et pourtant... Comme si elle ne l'avait pas entendu, elle dit :
— Tu vois que j'ai raison de vouloir que DOUfi sny,»ns pradents : tu vois '
Elle avait très bien entendu. Elle cherchait an alibi pour l'émoi que lui causait un.1 menace de jalouc elle ne craignait rien davantage. Et elle avait dit
qu'elle n'était point peureuse, tout juste au moment où cette pour venait de la toucher, comme Alain disait qu'il: 'n'était pas jaloux au moment où la jalousie le frôlait. Donner le change aux sentiments d'un ami : c'est le subtil effort des causeries les plus tendres, si l'on s'est promis de réaliser l'union des cœurs, aussi parfaite que possible. Et peu s'en fallut que Juliette, maladroite d'abord et puis habile à merveille, n'y réussît le mieux du monde par ses conclusions à la prudence, qui était ce que le vif jeune homme agréait le moins : s'il devait, en considération de Jacques, se priver de quelque plaisir, plutôt renoncerait-il à parler de son rival et fût-ce même à y penser. 11 n'était pas au point où la jalousie vous tient le plus fort et vous convainc de sacrifier tout le reste: l'amour était en lui le plus fort. Il essaya pourtant de hasarder quelque plainte et l'osa parce qu'il avait l'assurance d'accuser Jacques, et non pas Juliette.
— Vous n'imaginez pas, dit-il, la souffrance que c'est pour moi, de savoir qu'il vous aime !
— Si je ne l'aime pas ! fit-elle.
Et c'était bien argumenter; mais l'amour n'est pas honnête logicien.
— Je le sais ! reprit Alain. Mais avez-vous horreur de lui?
Elle hésita etrépondit avec une ingénieuse bonne f«ù :
— Ne préfères-tu pas mon indifférente?
Eh ! oui, sans doute, l'imlillerence valait mieux. Alain le comprit, le sentit même; et. s'il avait été jaloux <lc Juliette, il aurait trouvé là toute sécurité. Mais il était jaloux de Jacques et lui enviait le boiiheui «l'aimer Julietl
— Il me semble que le seul fait de vous aimer lui donne quelque chose de vous et ainsi me prend quelque chose de vous. Je le lui refuse ! Je ne veux pas qu'il vous aime : il fera bien de s'en apercevoir !
Elle tenta de calmer une telle impétuosité par son gracieux badinage :
— Tu veux qu'on me trouve laide ? qu'on me déteste?
Mais il continuait :
— Je ne veux pas qu'il vous regarde et qu'il soit content de vous regarder. Ne dites pas que c'est absurde. S'il posait sur votre figure ses doigts, vous admettez bien que je le prendrais à la gorge : il pose sur votre figure ses regards, qui ne sont pas chastes !
Juliette vit Alain frémir. Il ne fallait pas laisser cette jalousie empoisonner les délices deleuramour. Atroce jalousie et qu'elle avait redoutée au point que, naguère, elle se jurait de n'être pas amoureuse et, aimant Alain, résistait à le vouloir aimer! Elle avait été plus faible que l'amour et n'était pas à le regretter. Mais que faire? et, si les diversions qu'elle tentait ne suffisaient pas à la protéger contre la mauvaise hantise, comment se délivrer de l'ennemie? La diversion qu'elle trouva, ce ne fut point une affaire de mots, une habileté de raisonnement : cefut la rouerie la plus ingénue ou l'adresse du cœur qui renonce à emprunterles malins secours del'esprit. Sans plus rien dire, elle se pencha vers le jeune hommo de telle sort-' qu'il n'eût qu'à ouvrir les bras pour la recevoir : elle se réfugiait dans ses bras. C'était lui qu'elle avait à guérir d'une détestable pensée; et c'est elle qui se réfugia auprès de lui. comme si elle avait besoin qu'il la guérit d'un mal mystérieux,
2l«S l.'AMnUU ET LE SECRET
digne de pitié; EUIfl no mentait point à elle-même ni à lui. n'escomptait pas le bénéfice du trouble amoureux à la faveur Auquel se prodiguent les pardons et, plus précieux encore, les oublis. Elle agissait tout de même qu'eût fait une moins honnête personne ; et elle avait l'honnêteté de l'amour qui, siucère, n'est pas plus sot que l'amour menteur.
Dans les bras d'Alain, Juliette s'abandonnait mieux que la précédente nuit: Alain s'en aperçut avec trop de félicité pour que sa rêverie ne fût pas toute ramenée là, de si loin que l'eût récemment dispersée l'inutile absurdité de jalousie. Appuyant sa tête sur l'épaule d'Alain, Juliette se faisait petite et se livrait à lui. Alain l'enveloppait de ses deux bras et lui baisait éperdument les cheveux. Leur allégresse leur disait à tous les deux qu'elle seule était leur salut, qu'elle écartait le reste et, souveraine, leur communiquait sa souveraineté splendide.
Alain regarda Juliette : elle ne bougeait pas. Gomme il la regardait depuis un instant, elle se rapprochade lui plus étroitement ; et il comprit qu'elle ne voulait pas être ainsi regardée : elle ne voulait pas qu'il y eut de lui à elle seulement la séparation de l'un qui regarde et de l'autre qui est regardée. Si elle avait médité de lui faire sentir que les regards, dont il était jaloux, ne sont pas la vraie communion des âmes et ne sont pas des caresses et ne sont presque rien, nulle parole n'eût valu ce léger mouvement, si furtif, de son corps qui obéissait a sa pensée,. lèvres d'Alain revinrent aux cheveux de Juliette.
Puis Alain dit à Juliette :
— Je ne serai plus jaloux de p rsonne l
Elle sourit :
— Moi. je serai jalouse de tout le monde!
Et, comme elle n'avait aucun motif d'être jalouse, il accepta ce cadeau bénévole et sourit à son tour. Elle arrangeait ses cheveux, qui s'étaient décoiffés sur l'épaule d'Alain. Ce n'était pas coquetterie ou prudence. Mais lui. tout à coup, se prit à rêver de ces cheveux qui se dénoueraient.
— Juliette, dit-il, donnez-moi toute la journée. Après cela, nous nous reverrons au milieu des autres gens. Mais il faut que. toute la journée, je me sois enchanté de vous avoir auprès de moi : et, après cela, les autres gens seront comme s'ils n'étaient pas. Voulez-vous ?
— Je veux bien, répondit-elle avec simplicité.
— Ah ! merci. Tout de suite après le déjeuner iens. Nous irons oous promener. Faites atteler la
petite charrette anglaise. Nous irons un peu loin.
— Pas très loin! iit-elle.
— Non ! Seulement un peu loin. Pour que je vous voie dans un paysage où je ne vous aie pas encore vue, où personne ne vous ait vue. Nous reviendrons a l'heure du dîner. Vous dînerez ici; et moi. 1, Après le dîner, vous viendrez à la maison. Et vous verrez qu'alors il n'y aura plus rien en moi qui ne soit vous, uniquement vous. Dites-moi que vous le voulez bien.
— Je le veux bien, répondit-elle avec bravoure. Elle n'était point à la prudence de se demander où
elle allait et où L'entraînait un amour qu'elle avait tendu vaincre: sa Qerté, qui n i la disputait
à s 'ii amoureux, maintenant la lui donnait. Alain, juelque projet lui animait le «BUT et l'esprit, ne
le savait qu'à peine et, eu somme, u'espérail pas ou
ne se hasardait pointa se promettre plus qu'il n'avait demandé.
— Je t'aime, Alain ! dit Juliette, soudain grave et, dans la gravité de sa pensée, jolie, attendrissante et nouvelle.
— Je me dépêche, dit Alain en la quittant. Je serai là dans moins d'une heure.
Elle répondit :
— Reviens quand tu voudras.
Le peu de hâte que semblaient indiquer les mots, Alain n'eut point à s'y tromper, signifiait la certitude et l'éternité de l'amour.
Avant le déjeuner, Mathieu, au bout d'une méditation pénible, avait comme suit déterminé son plan de conduite. Premièrement, il constatait l'inutilité de s'adresser davantage à trois personnes qui ne pouvaient pas le servir et même risquaient de tout gâter sans nul recours. Auprès de Jacques, il n'y avait plus rien à faire : en s'adressant à lui de nouveau, l'on n'arriverait qu'à4l'exaspérer; mieux valait l'abandonner, qui sait? à quelque lassitude. Alain? non : que lui dire? et, s'il était évidemment fort épris de Juliette, on ne lui ôterait pas son amour. Quant à le détourner d'épouser Juliette, cela n'était possible qu'en lui révélant ce qu'il s'agissait de cacher. Alors, il s'emporterait à quelque folie ; et Mathieu aurait beau crier : « Prends garde à Jenny ! » on allait au drame qu'on tâchait d'éviter. Jenny était bien dépourvue; et, quand elle eût gagné, par la tendresse maternelle ou de quelque façon que ce fût, d'empêcher ce mariage, ce n'était pas là ce qu'elle voulait : Mathieu non plus ne le voulait que pour obtenir le silence de Jacques. Jenny, ce qu'elle voulait, c'était que Jacques
ne lui eût pas été, no lui devînt pas infidèle. Jenny réclamait une réalité; Mathieu, faute d'une réalité
qui no dépendait pas de lui, se contentait d'organiser, par le moyen du silence consenti, un mensonge ou, l'équivalent d'un mensonge, une ignorance : Mathieu et Jenny n'avaient rien à concerter ensemble. Bref, éliminés Jacques, Alain et Jenny, restait la seule Juliette, auprès de qui Mathieu résolut de tenter une démarche. 11 lui dirait... Ce n'était pas facile à dire! Il l'avertirait, sans le lui dire, de songer à ce qu'aurait d'inconvenant, de quasi analogue à un scandale, ce mariage d'elle et du beau-fi!s d'un homme qui... En définitive, ce serait à elle de compléter par ses souvenirs ce qu'il aurait l'indulgence de ne pas résumer trop clairement.
« A moins, se disait-il, à moins qu'elle n'ait oublié tout!... Car les femmes ont quelquefois une âme pure comme l'eau qui, la vase à peine tombée après un remous, reprend sa limpidité parfaite e* ne craint pas de refléter l'azur céleste. »
11 écarta cette hypothèse, qui lui semblait pourtant improbable, et malgré lui revint à ne pas l'écarter. En somme, il voyait Juliette chaque jour en présence de Jacques, et toute simple, et toute pareille à une jeune fille : un joli air d'innocence ne se fabrique pas.
(( Elle a oublié, concluait Mathieu ; c'est l'évidence! A
El il souriait, badinant à part Ini.
D'ailleurs, il avait vu naguère une autre femme, soudain veuve, qui pi Mirait <mi mari et qui. à la veille d'é; h amant, ne paraissait embar:
d'aucun souvenir : cette Jenny avait-elle oublié aussi
ce qu'elle avait dissimulé si bien que lui, Mathieu, son doux adorateur, ne se doutait de rien du tout? Mathieu, là-dessus ne badinait pas : voire, il avait le cœur tremblant. 11 éprouvait un sentiment de colère et, par l'injustice qui nous est naturelle, épargnait à Jenny et infligeait à Juliette la colère que lui suscitait son mécompte auprès de Jenny.
« Eh bien, si elle a oublié son anecdote, je la lui rappellerai î »
Juliette consentirait décemment qu'elle ne devait pas épouser Alain. Puis elle éconduirait Alain de son mieux. Et elle s'en irait, probablement; elle disparaîtrait et laisserait la pauvre Jenny réparer les dégâts de sa maison... Mathieu ne croyait pas avoir trouvé le miraculeux remède qui efface jusqu'à la trace d'une blessure : mais, à défaut d'un faiseur de prodig on apprécie le médecin qui vous cicatrise votre plaie tant bien qwe mal. Et Mathieu verrait Juliett
Il eut à revoir Jenny d'abord, quand sonna la cloche du déjeuner. 11 descendit au premier coup : c'était son habitude exacte. Jenny l'attendait.
— Eh bien? lui demanda-t-elle.
— Rien de nouveau encore.
— Mais vous avez vu Jacques?
— Je l'ai vu un peu... Je le reverrai Te vous ai
dit que ce n'était pas l'affaire d'une heure. Il me faut du temps.
— Mais je n'en ai pas à vous donner : je souffre'
— Ne faites pas de bruit. \o eassez rien. Laissezmoi faire.
— Oe que j'endure est un martyre!
— Ne criei pas.
— Je vais éclater en sanglotai
— Ne pleurez même pas.
Mathieu craignit qu'elle ne fût pas de force à lui obéir. Elle était si terriblement troublée qu'elle ne semblait pas maîtresse de son air et de cette grâce élégante qui est le dernier signe que garde une femme avant de défaillir. Mais arrivèrent les Durnyet bientôt Jacques, puis Alain. Pour accueillir les Durny, Jenny redevint elle-même.
— Ah! vous voilà, dit-elle, amis détestables!... Vous savez qu'ils s'en vont?
— Ils s'en vont? reprit Jacques. Pourquoi? Où vont-ils?
Les Durnyracontèrent le vain prétexte qu'ils avaient imaginé : Durny rappelé à Paris par dépêche. Une étonnante histoire de momie qu'un égyptologue américain rapportait du Caire et emportait à Chicago; des papyrus à déchiffrer ; l'honneur de l'érudition française à maintenir, l'honneur des MarietU et des Maspero.
— Vous n'ignorez pas, dit Mme Durny, que l'égyptologie est une science française.
Elle prenait Mathieu à témoin. Mathieu répondit un peu méchamment :
— Je ne l'ignore pas : je sais tout!
M ,ie Durny, un peu décontenancée, appela son mari à la rescousse. Et Durny prouva que l'égyptologie était résolument française.
— Oui, reprit Jacques; mais laissez-nous votre femmo. Vous reviendrez la chercher quand la momie partira pour le nouveau monde.
Mmo Durny se récria : elle ne quittait point son mari; les bons ménages ne couraient pas le risque d'être séparés. Jacques affirma qu'elle était jalouse
de la momie et que, si les bons ménages avaient de t. 'Iles inquiétudes, il suppliait Jenny de préférer, quoi? leur indulgent ménage, et si tranquille! Mathieu se demandait :
« De qui se moque ce garçon?... S'il se moque de moi, c'est bien. »
Mais Jenny approuvait Jacques. Et Mathieu se demandait :
« De qui se moque-t-elle? »
Pendant tout le déjeuner, l'on fit la guerre aux Durny, sur ce départ inopiné, sur ce départ qui dérangeait tous les projets : aux premiers jours moins chauds, les promenades seraient charmantes. Alain se mit de la partie; et Mathieu. Alain sentait que la présence des Durny, occupant Jenny, sauvegardait la liberté dont il comptait avoir besoin. Mathieu sentait que la présence des Durny était le salut pour Jenny et Jacques, pour Alain peut-être, et enfin pour chacune de ce fa qui avaient besoin de divertissement. Il savait que Jacques ne se moquait pas de lui ou de personne, et Jenny non plus, et que tous deux trouvaient l'unique apaisement dont ils fussent capables dans la nécessité de cacher leur émoi. 11 admirait la facilite avec laquelle Jacques, sur te point de commettre une infamie, et Jenny, sur l«v point do renoncer à la vie, se donnaient une com< rénité. Par moments, lui que troublait si durement leur querelle, il pensait invectiver contre eux et leur reprocher leur hypocrisie; mais il les entendait répliquer : « Allons! Mathieu, voas ne voudriez pourtant que, devant des éftraag itrtons notre misère! i A comprenait ce qu'est la société, ce qu'est le monde, et le bienfait de ce déguisement
qu'impose le souci des indifférents : les indifférents, qu'on a l'air de négliger, sont bel et bien ce qu'on ne manque pas d'observer comme on n'observe aucune loi civile ou religieuse; ils sont les authentiques soutiens de la société. Sans eux, les cœurs se mettraient à nu : et que ne verrait-on pas ? Sans eux, la spontanéité d'un chacun serait abominable et triste. Nous avons besoin de cérémonie : nous ne sommes point assez heureux ni assez beaux pour la solitude ou l'intimité. Mathieu songeait que les Durny avaient sauvé Jacques et Jenny du péril d'une première rencontre après la matinée si redoutable où ce mari et cette femme s'étaient imprudemment montré un peu plus de vérité qu'il n'en faut ici-bas. Tutélaires indifférents! Mais ils partaient; et Mathieu fut épouvanté, à l'idée que, le soir, ils ne seraient plus là : en se sauvant, ils manquaient à leur devoir amical... oh! le mot ridicule et déplacé !... ils trahissaient leur devoir social, leur rôle auguste et indispensable de marionnettes comiques dans le drame qui va, sans elles, tourner mal.
Mathieu dit à M,ne Durny, tout bas :
— Vous avez tort de partir.
— Ah! lit-elle, vous en avez de bonnes! Et il dit à l'égyptologue :
— Restez encore un jour ou deux.
— Impossible! mon bon ami; je le regrette : mais on m'attend.
Mathieu se demanda si Durny ne commençait pas de croire à l'histoire de la momie et n'insista plus.
Ces Durny avaient de la promptitude et partaient le jour même, à trois heures. Les bagages étaient bouclés et les billets pris. Dès après le déjeuner, quand
on allait sur la terrasse, Alain s'approcha de ces Durny et leur dit :
— Pardonnez-moi. Je ne serai pas là quand vous partirez. Il faut déjà vous faire mes adieux.
Jacques intervint brusquement :
— Tu ne seras pas là? Où vas-tu donc?
Alain le regarda dans les yeux; et qu'allait-il répondre? Jenny se dépêcha de répondre pour lui :
— Je sais qu'Alain ne peut être là cette aprèsmidi !
— Ah! reprit Jacques. C'est à merveille!
Mais il rageait... Muie Durny, sure maintenant d'esquiver ce qui lui faisait peur, taquina le danger :
— Nous n'avons pas fait nos adieux à Juliette! Avant de partir, il faudra passer chez elle...
Et, se tournant vers Alain :
— Nous t'y verrons peut-être?
Alain serrait la main de Durny :
— Ma foi, non! répliqua-t-il.
Et il partit, sans dissimuler son impatience.
Jacques avait sa mauvaise figure. Il mâchonnait le bout d'ambre de sa pipe ; et ses doigts faisaient grincer les bras d'osier du fauteuil où il était assis. Quand Alain fut parti, Mathieu ne sut pas si Jacques n'allait pas faire un esclandre; Jenny était à sa portée : n'allait-il pas l'interroger sur le rendez-vous, la course, le voyage qui obligeait Alain à D'être pas là? Mais il se tut. C'était en considération de ces Durny. leur bienfait le dernier : après quoi, la sincère sauvagerie remplacerait la civilité frauduleux'.
Dans un moment de silence, Mme Durny lança :
— Du reste, Juliette viendra peut-être avant trois heures?
Il D'y eut personne pour lui répondre ; et puis Jenny répondit :
— Sans doute.
— Mais, visiblement, elle n'en savait rien. Mme Durny profita de quelque remuement qui se faisait autour de la table où était le café pour venir à Mathieu. Elle le regarda d'un air de lui dire : «Vous voyez bien ! » Malgré toutes ses malices, elle accomplissait jusqu'au bout son devoir de marionnette, son devoir social et ridicule et tutélaire. Elle ne pouvait pas ne pas l'accomplir, étant là, et sans le vouloir, et par le seul effet de sa présence. Elle et Durny avaient détourné un orage qui menaçait d'éclater, qui aurait causé de grands dégâts. Mais elle qui allait partir et qui, sur le point de son départ, essayait en vain d'être méchante et n'était bienfaisante qu'à regret, Mathieu l'eût avec plaisir étranglée.
La grande affaire de Mathieu, c'était de se ménager avec Juliette un entretien, qui ce jour-là semblait difficile. Impossible d'aller maintenant chez elle, sous peine d'y rencontrer Alain : Mathieu ne doutait pas que la brusque sortie d'Alain n'eût été pour la rejoindre. Mais alors, Alain l'avertirait du départ des Durny : elle viendrait leur dire adieu. Et Mathieu l'attendait. Cependant, Alain qui avait dit qu'il ne serait pas de retour avant trois heures, qu'est-ce que cela présageait? Et Jenny avait certifié qu'Alain n'était pas libre de son après-midi ; Mathieu, tout bas, l'interrogea :
— Où est donc votre fils, 'qu'il ait dû s'en aller ainsi?
— Je n'en sais rien, répondit-elle; mais je m'en doute.
— « Moi aussi ! » se disait Mathieu. Mais alors Juliette ne manquerait pas d<> venir, d'autant plus qu'elle aurait à cœur d'arranger ce qu'avait eu d'un peu étrange la sortie d'Alain.
« Patience! concluait Mathieu, n'agissons point à
l'étourdie! » C'est la raison que l'on se donne pour se reposer. Puis Mathieu n'aurait pas quitté la compagnie des Durny, de Jenny e1 de Jacques : les deux derniers avaient besoin de surveillance ; et les deux autres, si utiles, étaient gens à filer comme des pleutres.
Un bavardage anodin, mêlé d'amabilité fade, occupait, devait occuper une grande heure et des minutes avant le départ des Durny. L'on observait rigoureusement le protocole qui veut que des amis profilant de tout le temps qui leur reste à être ensemble et n'en perdent pas une bribe. D'ailleurs, les Durny n'avaient qu'une hâte, qui était de s'en aller; Durny énonçait, avec l'assentiment de sa femme, une théorie du voyage et. l'article premier, d'avoir toujours une demi-houro d'avance, car le train ne vous attend pas. Et Jacques pérorait làdessus, pérorait obligeamment sur toutes choses et n'avait qu'un souci : de savoir si Juliette ne Tiendrait pas. Par moments, il regardait l'houro. rommo s'il veillait à no pas laisser les Durny s'attarder, et tout uniment pour conjecturer que Juliette avait encore ou n'avait plus le temps d'arriver avant leur départ. Il ne cessait, tout en parlant, d'épier le côté par où elle arriverait et quelquefois s'arrêtait de parler s'il avait cru entendre le bruit de ses pas. Jenny ne guettait rien, ne souhaitait pas un incident plus qu'un autre : elle gardait un air de liberté mentale qui estj les péripéties dangereuses, le signe du désespoir et i\o l'abandon final aux fatalités mauvaises. M.-ilhiou no savait pas s'il préférait cette tris! obéissante ou s'il eût mieux aimé une Jonnv plus combative : hélas! elle n'avait point à combattr";
et, dans la lutte que Mathieu tâchait de lui épargner, elle était vaincue d'avance.
A deux heures un quart, Juliette n'était pas venue.
— Elle ne viendra pas! dit Jacques, modérant mal sa fureur.
— Dame, répondit Jenny, elle ne sait pas que nos amis s'en vont!
Jacques se contenta de hausser les épaules : on ne lui aurait pas fait croire que le petit galant ne l'eût pas avertie ; on ne l'aurait fait croire à personne, ainsi que l'attesta le sourire de Mme Durny. Et Jenny ellemême avait conscience de mentir en le disant.
— Si nous voulons passer chez elle et ne pas manquer le train, dit M,ne Durny, nous n'avons pas de temps à perdre.
Jenny proposa de renoncer à cette visite : elle dirait à Juliette... H"8 Durny s'était promis de ne pas négliger la politesse et, tacitement, de savoir le fin mot d'un mystère qui, ne lV{ïrayant plus quant à elle et quant à son mari, excitait sa curiosité. L'on partit. Et elle supplia Jenny, Jacques et Mathieu de ne point les accompagner; Jacques principalement :
— Cher ami, vous aurez perdu par notre faute une journée de travail !
Eh! Jacques, ce qu'il n'aurait pas voulu perdre, c'est l'occasion d'aller aussi chez Juliette; et, son travail, il n'y songeait pas.
Chez Juliette, le jardinier dit que mm, qu'elle n'était pas là, qu'elle était sortie, en voiture, a M. Alain pour la conduire. Et quand seraient-ils de retour? Le jardinier n'en savait rien. Jacq fut d'avis de s'informer davantage • '!, sans que
Jenny s'avisâl de l'en empêcher, il se dirigea vit- la
maison : ce que le Jardinier ne savait pas, une femme de chambre le saurait. Il revint ; et son ressentiment de jalousie se transforma en une espèce de sarcasme. 11 cria, répétant avec une (idélité comique la réponse qu'il avait reçue :
— Madame n'a rien dit!
Jenny, un instant, chercha, pour Juliette et pour Alain surtout, une excuse. Elle n'en trouva aucune. Elle chercha peu. Au train que la péripétie prenait, ce n'était plus la peine de ruser avec les événements. Les Durny, qui seraient bientôt loin, ne lui importaient plus ; Jacques, en qui se concentrait toute son inquiétude, aucun stratagème de langage ne l'eût persuadé. Elle se tut, mais d'une telle façon, si évidemment douloureuse, que Mme Durny elle-même ne lui taquina point un silence où elle réfugiait sa tristesse éperdue. Mathieu marcha auprès d'elle et craignit qu'elle ne tombât de faiblesse : elle disait qu'il faisait chaud, que l'air était suiîocant, tout de même que si elle eût cherché quelque prétexte à défaillir.
Mathieu s'étonnait d'Alain qui avait montré, plus que de la désinvolture, de l'insolence à préparer son escapade et, quand Mma Durny lui demandait si elle ne le rencontrerait pas chez Juliette, à répondre que non; de l'insolence à laisser croire que Juliette viendrait peut-être, quand il était sûr de l'emmener à la promenade. Sans doute avait-il ainsi prétendu braver Jacques : mais il atteignait du même coup Jenny, et plus grièvement. Ce qui surprenait Mathieu plus encore, était que Juliette se fût prêtée à une impertinence qui ne s'accordait point avec son joli usage. Sans doute l'un et l'autre étaient-
ils à ce moment de passion fougueuse où l'on supprime les obstacles, où même on ne les voit plus et où l'on est heureux avec l'ardeur farouche qu'on aurait, l'occasion venue, à commettre un crime... De sorte que Mathieu ne s'attendait pas à trouver de tels amoureux prêts à l'abnégation.
L'erreur de Mathieu était de supposer qu'Alain eût annoncé à Juliette le départ des Durny. Alain, les heures qu'il se promettait de passer avec Juliette l'ensorcelaient : l'idée de les sacrifier le révoltait; l'idée de les ajourner lui parut si monstrueuse qu'il ne la toléra point une seconde. Et, comme il s'était rendu libre assez prestement, il entendit que Juliette agît de même : pour plus de sûreté, il ne la mit point en mesure d'hésiter le moins du monde. La charrette anglaise était déjà prête et Juliette habillée pour sortir, un grand voile de tulle entourant son visage et ses cheveux contre la poussière des routes. Alain prit les guides et le fouet. Qui les aurait vus s'en aller promptement, silencieux et gais, aurait cru voir s'envoler l'emblème géminé du désir et de la jeunesse.
Les Durny partis, bel et bien partis — et bon voyage! — il s'agissait de rentrer à la maison. Toute l'affabilité que Jacques avait dépensée pour eux, et toute l'énergie de patience que Jenny avait eue en considération d'eux, tombèrent. Mathieu eut, pour ainsi dire, à sa charge deux êtres qui n'allaient pi us se tenir et qui, de tout leur poids, s'appuieraient à lui : serait-il de force à les supporter? 11 proposa que le retour se fit par le moyen de la voiture qui avait servi aux bagages : ainsi l'on serait en dix min ni à la maison: Mathieu n'en désirait pas davanta-
834 l'amour et i.i: iicmi
— J'aime autant revenir à pied! dit Jacques. Mais non! Mathieu ne voulait pas se trouver seul
• Jenny, qui ne manquerait pas de l'interroger : il avait besoin de Jenny et de Jacques, de même que Jenny et Jacques avaient besoin de lui tous deux. Chacune de ces trois personnes devait éviter le danger du tète-à-tête. Mathieu fit monter avec lui en voiture Jenny et Jacques. Puis il tâcha d'organiser une causerie dont les Durny seraient le sujet falot, très opportunément falot. Mais Jacques dit à Jenny :
— Tu savais donc qu'Alain passait L'après-midi avec Juliette?
— Non. lit-elle; mais il fallait apaiser la susceptibilité de nos amis.
Mathieu mit de l'autorité, dont Jacques dut s'apercevoir, à parler d'autre chose et à montrer qu'il avait résolu de le faire. Jacques se tut, garda un air rogue etrefrogné, tandis que Mathieu et Jenny occupaient 1 temps et meublaient le silence avec des riens à faire pitié.
Puis Jacques rentra dans son atelier, non -ans avoir dit à Mathieu :
— Quant à présent, je ne vois pas ce que donne ta diplomatie.
— Patience! répondit Mathieu.
— Je n'en ai plus. Dépôche-toi ! Ou bien, si tu renonces, dis-k !
Jenny était rentrée chez elle. Mathieu avait du
temps levant lui, de la besogne aussi : mai-, sa
il ne pouvait l'accomplir, Juliette n'étant
pas là. 11 se retira dans sa chambre. 11 en sortit pour
I mondes qn'oi l'avertit quand Alain serait de
ur : au il irait trouver Juliette.
A cinq heures, Alain n'était pas rentré. Mathieu sentait que Jenny et Jacques, elle dans sa chambre et lui dans son atelier, dûment séparés, se chargeaient l'un et l'autre de rancune comme, d'électricité contraire, deux nuages entre lesquels se prépare l'orage. Et l'orage éclaterait dans la soirée, si Mathieu avant cela n'était point en mesure de calmer Jacques par l'assurance que Juliette refusait d'épouser Alain. Mathieu savait assez bien subir la durée. Pourtant l'attente lui devint fastidieuse. A six heures, comme Alain ne rentrait pas, Mathieu s'avisa d'écrire à Juliette : « Ma belle amie, j'aurais à vous parler. C'est un peu urgent. C'est un peu grave. C'est tout à fait confidentiel. Dès que vous serez de retour, ayez la grâce d'accorder quelques minutes d'entretien, s'il vous plaît, à votre ami respectueux, Mathieu Landin ». Et ce billet, qui n'était pas l'équivalent d'un billet doux, il le porterait lui-même ch<>z Juliette. S'il rencontrait Alain sur la route, il lui dirait : € Je vais un peu faire ma cour à notre amie... »
Il ne le rencontra pas. 11 sut, de la femme de chambre, que Juliette n'était pas rentrée. 11 pria que ce billet lui fût remis sitôt que faire se pourrait et — qu'on voulût bien l'entendre — à elle seule : ce n'était pas compromettant pour Juliette ; d'âge et de mine, Mathieu se croyait de tout repos.
Quand il s'en retourna, avant laissé ce billet, il fut d'abord très .satisfait à se dire que dés. innais il était engagé : mille timidité on lâcheté ne le dissuaderait «le bien agir et comme il «mi avait pris la résolution :
c'est beaucoup, d'avoir supprimé toute iûcertitud . Knliu, les pout» étaient coupe* ft. Un peu plus tard, il imagina Juliette que sa démarche importunait et qui
lui demandait : « De quoi vous mêlez-vous, monsieur Landin? » Ou encore : « Ètes-vous sûr, monsieur Landin, de me parler en galant homme? » Rudes questions! mais auxquelles pourtant il avait réponse : le souci de la pauvre Jenny était son excuse.
Ce qui troubla Mathieu plus désagréablement fut un sentiment île pitié qu'il éprouva pour Juliette. Elle était à plaindre. Il l'avait choisie, infortunée victime, et la sacriiiait à Jenny avec une terrible Bé vérité. C'est qu'il fallait sauver Jenny : mais elle aussi eût mérité d'être sauvée; il la condamnait sans merci. Et c'est que la faute première était à elle : mais, cette faute, Mathieu ne la voyait plus de la même couleur abominable, à beaucoup près. Au bout du compte, Juliette avait été la victime de Jacques, seul criminel en tout cela. Elle, cédant à quelque velléité imprudente et puis, avertie que Jenny attendait Jacques, elle qui tout aussitôt renvoyait Jacques à Jenny et, de son mieux, effaçait le vilain souvenir, Mathieu lui trouvait de la futilité que rachetait un vif sursaut de vertu. Elle aurait dû, après cela, ne pas aimer Alain? Mais elle ne l'avait pas aimé exprès : et l'on aime comme on peut; c'est déjà bien joli d'aimer! Elle n'aurait pas du, cette après-midi, risquer une escapade si audacieuse et qui la compromettait? Sans doute! Mais ce peu d'habileté, ce manque de rouerie était- le signe de son ingénuité, en quelque sorte : elle n'était pas adroite; elle n'avait pas l'habitude! Et Mathieu la considérait comme une très honnête femme, qu'une surpris* avait un jour menée à un péché furtif, où elle ne s'élait pas obstinée et qu'elle effaçait, beaucoup mieux que par le repentir, mais oui, par l'oubli. Pauvre
petite, et qu'il devait injustement punir !... Il ne sentait pas en lui l'entrain ni la rade étourderie d'un bourreau. Plus simplement encore, il se persuadait qu'il n'était pas un homme d'action : car il voyait l'aspect divers de la réalité.
Mais il ne pouvait pas sauver Juliette et Jenny et sauvait la seule Jenny! La petite plainte qu'il croyait qu'il entendait, et qui lui fendait l'âme, et qui venait de Juliette, ne le détournerait pas d'agir : et d'agir brutalement, puisqu'il n'est pas d'activité qui ne soit pas du tout brutale; et d'être méchant pour l'une au profit de l'autre, puisque toute bonté a son envers de méchanceté, en ce monde effroyablement manichéen.
Pût-il au moins sauver Jenny! A mesure qu'avançait l'heure et que les chances de réussir à temps diminuaient, Mathieu concentrait sur le cruel sacrifice de Juliette tout son espoir. Bientôt, en admettant que Juliette le priât de venir, il n'aurait plus, avant le dîner, le nombre de minutes qu'il fallait pour faire le chemin d'aller et de retour et de causer dans l'intervalle. Et ce serait alors le dîner, brusquement, avec Jacques, avec Jenny, avec Alain; ce serait le risque d'une colère qui prendrait Jacques, et puis le drame, inévitablement le drame!
M;ithieu passa dans une extrême agitation la dernière demi-heure, qui ne suffisait plus, qui n'était plus que du temps fait pour le martyriser. Ensuite sonna la cloche du dîner comme de coutume.
Mathieu trouva, dans le salon, Jacques tout seul, qui était là depuis longtemps. Il n'avait pu rester à l'atelier, parce qu'il ne travaillait pas. Comment travailler, alors qu'il ne frémissait que d'une pensée : savoir si Alain rentrait, si Alain n'était plus dans la campagne — et où encore? — avec Juliette? Quand Jacques travaillait, son atelier lui devenait tout l'univers : il y régnait en maître content, s'y prodiguait à sa guise ; et l'idée ne le frôlait seulement pas, qu'il y eût "dehors la nature et les gens. Il avait, comme les véritables artistes, le don puissant de créer auj&ur de lui un monde; il en était le roi et le despote et ne connaissait pas la solitude. Mais il fallait, pour cela, qu'il fût en belle activité. Si l'ardeur de l'art l'abandonnait, les quatre murs de l'atelier, qui n'avait pas de fenêtre à hauteur du regard, lui devenaient une prison dans laquelle il se morfondait. Ce jour-là. il n'aurait pu enfermer sa pensée : elle était sortie; elle était dans la campagne, à la recherche et à la poursuite des amoureux échappés. Jacques alla passer <i;in> le salon les heures qui restaient avant le dîner,
s'assit face à la porte grande ouverte sur l'allée par où il fallait qu'Alain rentrât, si Alain rentrait. Et ses yeux ne quittaient pas ce guet de curiosité pathétique. De temps en temps, il se levait et allait jusqu'à la porte, risquait cinq ou six pas sur la terrasse, pour voir plus loin ; puis il retournait pesamment à son observatoire dissimulé au fond de la pièce, dans la pénombre.
En arrivant, Mathieu ne le vit pas. Il regarda sa montre, bien qu'il sût qu'il était huit heures moins le quart; et, sur le pas de la porte, il regarda lui aussi l'allée de tilleuls par où ne venait ni Alain ni personne. Le jour était à son déclin, le soleil près de se coucher, derrière une colline qu'il y avait de l'autre côté de la maison ; de sorte qu'on voyait au ciel l'azur pâli déjà et, par endroits, doré de ces rayons qui donnent aux nuages des reflets d'incendie et qui ne donnent à l'air pur que des reflets de lumière vaporeuse. Il n'y avait pas de nuages et il semblait que, sous l'azur, des vols de mourante clarté fussent un peu éperdus avant de s'anéantir. Une blancheur lointaine et incertaine était la lune qui, devançant le trépas du soleil, préparait son épiphanie. Mathieu contemplait la comédie des soirs limpides, quand le fît tressaillir la voix de Jacques :
— Eh bien, Mathieu; où en sommes-nous?
Avant de lui répondre, Mathieu vint à lui et, sans plus de hâte, alluma l'électricité. La question de Jacques ne comportait pas une réponse nette, comme si l'on vous demande : « Quelle heure est-il? » et qu'il suffise de répondre : « Il est huit heures moins !e quart. » La question de Jacques n'était qu'en vue de
I)rovoquer Mathieu ou simplement do l'avertir d'une
présence qu'il n'avait point aperçue. Il fallait voir d'abord la mine <le Jacques, pour savoir que dire. La figure de Jacques était bouleversée, rouge et inquiétante. Évidemment, ce garçon souffrait; et, quand Mathieu ne l'avait pas sous les yeux tel qu'il fut ému de le découvrir, la souffrance de Jacques le dégoûtait par trop d'ignominie. C'est le cas. le plus souvent. de la souffrance qu'on ne voit pas et qu'on a «les raisons de désapprouver; mais la souffrance qu'on voit vous persuade, quelle qu'en sett la cause, ignoble ou non.
— Je te demande où nous en sommes ! reprit Jacques.
Sommé ainsi. Mathieu pourtant se révolta :
— Que veux-tu que je te dise? J'en sais tout juste autant que toi.
— Si tu as pris au sérieux notre contrat de ce matin, tu devrais être mieux informé. Ce n'était pa< un contrat sans délai. Tu t'en souviens?
Il commençait de crier. Mathieu le supplia :
— Ne crie pas. Ta femme peut entrer. Nous causerons ce soir.
— Ah ! ce soir? Nous y sommes, au soir! Tu m'as ] fait ajourner mes desseins jusqu'à ce soir mous y voilà : le soir, c'est au coucher du soleil. Et tout à l'heure, tu regardais la lune se lever, si je ne me tmnv . Mcrij je n'attends plus!
— Tu vois 1 ) i o n que. depuis ce matin, je n'ai pas ei l'occasion d'agir en aucune manière. Et, si je demande un nouveau délai...
— J<- refuse!... Parce que. les délais, c'est toujoi mei qui le» accorde: h. pendant cetemp— là. le jei homme en prend à e<eur joie!
— I)orin>'-nmi ju-ju'à dttmain midi?
— Je refuse!... Parce qu'en définitive tout ça n'est pas clair.
— Qu'est-ce qui n'est pas clair?
— Tu veux quejeteledise? Eh! bien, je ne suis pas sûr de toi. Si tu jouais un double jeu, si tu avais manigancé avec Jenny je ne sais quoi au bout de quoi je serais dupe, je ne vois pas trop ce qui se passerait qui ne m'ait tout l'air de se passer aujourd'hui... Mais oui! Ne fais pas l'étonné : tu m'entends.
Mathieu répliqua :
— Je te jure que tu m'étonnes et que je n'entends rien à tes soupçons,
— Enfin, reprit Jacques, où sont-ils, le jeune homme et sa belle?
— Je n'en sais rien; je te jure que je n'en sais rien.
— Tu m'avoueras que c'est bizarre!
— Oui, c'est bizarre. Je te l'avoue; mais c'est tout ce que je peux faire pour toi; et, quant à conclure de cette bizarrerie à tes soupçons, je m'y perds.
— Si les délais vont à me placer en face du fait accompli...
— Tu t'imagines qu'ils sont allés se marier, comme ça, en catimini, et qu'on va t'anuoncer au dessert leur mariage? Tu es fou, tu es fou, tu es fou !
Jacques le saisit au bras et lui balbutia :
— Qui est-ce qui te parle de mariage? Mais je n'ai pas besoin du maire et du curé, pour me sentir en cas de légitime défense... Est-ce que tu te figures qu'ils sont en train de cueillir des fleurs dans la prairie? A quelle heure ont-ils tilé? Avant doux heures. Quelle heure est-il ? Près de huit heures. Ça fait six heures qu'on les a vus partir en charrette
anglaise a*«C un vieux cheval qui ne sort jamais,
qui serait fourbu avant ses deux heures de trot, par cette chaleur, en pleine après-midi. Au bout de deux heures, c'était fini de la charrette et du cheval. Qu'dsVce qu'ils otri fait? Us ont mis le cheval à l'auberge, n'est-ce pas?... Et eux? C'est à ce moment-là que tu les vois cueillir des fleurs dans la prairie? Pas moi? Non, moi, ce n'est pas ça que je les vois faire... Ce n'est pas ça !
Il s'affolait. Mathieu, qui avait peur que Jenny ne survint tandis que Jacques se livrait à ses fureurs, désirait aussi qu'arrivât Jenny pour qu'un incident, quel qu'il fût, divertit Jacques de ses imaginations dangereuses. En attendant, que répondre? Ce jaloux n'argumentait pas mal : el Mathieu n'apercevait pas l'endroit où interrompre la série de ses raisonnements pour l'infléchir ailleurs, à d'autres conclusions, calmantes celles-là. Il ne répondit pas. Et Jacques, n'ayant plus de polémique à soutenir, cessa de parler. Mais il suffisait de le voir pour être sûr qu'il continuait à part lui la même diatribe. Mathieu s'éloigna, comme on s'éloigne d'un malade un peu agité, pour qu'il s'endorme. Jacques le rappela; mais il n'avait pas, cette fois, le ton provocant; plutôt il quémandait une réponse :
— Qu'en dis-tu? Si tu crois que je m'abuse, dis-le moi !
— Mais oui, tu inventes des absurdités...
— Prouve-le mui doue, que je suis fou : tu sens bien que ,j<- H- demande que ça!
— Oui, tu es fou. EL, si lu veux t'en rendre compte, fais un effort pour réfléchir à cette idée -ui de... et qui ne m'offense pas, tant elle est absurde.
l'amour et le secret ^î43
— Quelle idée?... Dis-le moi !
— Que je te trahisse! Que je te joue une espèce d'abjecte comédie, bouffonne^ au bout de laquelle tu es bafoué! Le crois-tu vraiment?
Jacques eut l'air de méditer le plus sagement possible et répondit :
— Non!... Mais ce qui est sûr, c'est qu'avec tes bonnes intentions tu n'arrives à rien. Ça, conviensen. Tu ferais mieux d'y renoncer.
— Pas du tout!
— Si ! Et de me laisser...
— Commettre ton infamie? Non!
— Àh ! qu'est-ce que tu veux? reprit Jacques.
Et il semblait sur le point de faiblir, quand sonna le second coup du dîner, qui le secoua d'une fatigue où s'amollissait sa colère. Il entendit le pas de Jenny dans le corridor : il se leva ; et la main de Jenny sur le bouton de la porte. Il eut soudain le visage contracté; il dit à Mathieu, il le lui chuchota d'une voix sèche :
— Assez de bêtises! Je suis en cas de légitime défense.
Jenny entra et dit, de la façon la plus naturelle :
— Alain ne rentre pas; je suis inquiète!
C'était un autre aspect de ce drame. Et, comme si Jacques ne voulait pas que la question fût g autrement qu'il ne la posait lui-mcine pour s'en torturer à sa guise, il demanda tout droit à Jouny :
— Que crains-tu?
Elle n'était (tas attentive à lui, mais seulement à l'inquiétude qu'elle éprouvait ut qui n'avait aucun rapport avec les tourments «le Jacques.
— Ce que; je crains? Mais tout : un accident!
D'abord, Jacques ne fut pas sur qu'elle ne se moquât point de lui. Bientôt, il s'aperçut que non. Mais alors, ce qui l'indigna, c'est qu'il y eût, pour détester l'absence de son beau-fils, d'autres motifs que les siens. L'hypothèse d'un accident lui ôtaitou, du moins, lui disputait la certitude sur laquelle il avait installé sa douleur et sa colère. 11 se rebiffa :
— Quel accident veux-tu qui arrive?
Et il allait démontrer que les accidents sont des choses qui n'arrivent pas : mais ce fut le moment de passer dans la salle à manger ; puis Jenny ne Técoutait pas. Il se contenta de hausser les épaules. Dans la sallo à manger, tandis que Jacques et Mathieu allaient s'asseoir, Jenny s'attardait à regarder par la fenêtre, guettant le retour d'Alain, comme Jacques l'avait guetté, mais avec d'autres sentiments.
— Enfin, dînons! dit Jacques. Nous n'allons pas attendre ce gamin !
Jenny vint se mettre à table. Jacques reprit :
— A quelle heure l'attendais-tu ?
— Je n'en sais rien. Je t'ai dit que je ne savais rien de cette promenade. Alain ne m'en avait pas parlé. Je ne sais pas où ils sont.
— Ils ne sont pas loin ! répondit Jacques, avec un accent de certitude bizarre et qu'il avait voulu qui fût bizarre.
— Qu'en sais-tu?
Jacques fit l'entendu.
— Je ne crois pas, reprit Jenny, que tu soi: informé plus que moi?
Les domestiques étaient là, pour le service. Jacqm affecta de les regarder et se tut, comme s'il n'avait point envie d'alimenter les ragots de l'office. Mais
l'amodr et le secret 245
Jenny, au risque de l'impatienter, l'interrogea derechef :
— Pourquoi dis-tu qu'ils ne sont pas loin? Qu'en sais-tu ?
Jacques eut l'air d'un homme qu'on afflige en refusant de voir avec lui l'évidence. Mathieu vint à son aide :
— Il a raison, ma bonne amie : ce n'est pas le vieux petit cheval de Juliette qui a pu les mener fort loin.
— Parbleu î dit Jacques.
— Mais, dit Jenny, c'est un cheval qui ne sort jamais et qui a pu, dehors, être pris d'une de ces toquades...
Jacques éclata d'un gros rire nerveux.
— En admettant, reprit Mathieu, qu'une toquade ait pris ce vieux cheval de tout repos, ce qui est sûr c'est qu'elle ne l'a pas pris fort loin.
— Mais qu'importe la distance?
— Écoutez-moi. En admettant qu'un accident soit arrivé... je n'en crois rien... ce ne pourrait être qu'aux environs, où vous êtes connus : et vous seriez avertie depuis longtemps. Ce n'est point un pays désert; et, sur les routes, dans les champs, il y a du monde. S'il était arrivé malheur à votre garçon, vous le sauriez.
— Parbleu ! lit Jacques.
Jenny était sensible aux arguments de Mathieu. Et Mathieu, qui n'aurait pas cru qu'il dût être, contre Jenny, de l'avis de Jacques, s'étonnait de ce détour que faisait la causerie. C'était Jacques, maintenant, qui trouvait toute naturelle et indigne d'attention l'absence prolongée d'Alain, que Jenny trouvait sin-
24G l'amour et le seciœt
gnlière et alarmante. Mathieu, d'ailleurs, ne partag ait aucunement les craintes de Jenny : quant au retard des jeunes gens, il l'attribuait, ainsi que Jacques, aux longueurs de la flânerie amoureuse. Mais il admirait que Jacques, dans la controverse, parût oublier ses arguments de jalousie. Somme toute, il se félicitait de voir une chicane moins périlleuse remplacer la querelle principale. Jenny n'aurait pas fait mieux, si elle avait habilement feint cette inquiétude : mais la tendresse maternelle ne joue pas de ses tourments. Jenny était désemparée depuis le matin : son inquiétude, chimérique et si déraisonnable, réunissait tous les motifs de son émoi sur un seul et, par un hasard, sur celui dont le débat suscitait le moins de colère. Mathieu bénissait le hasard et volontiers l'eût commenté par l'instinct qu'il y a en chacun de nous de protéger et de sauver notre vie ou notre chance de repos.
Il y eut un peu de silence, où il sembla que Jenny consentait à n'être plus si inquiète. Mais elle reprit :
— Sauf un accident, je ne vois pas ce qui empêche Alain de rentrer.
— Ça, répondit Jacques, c'est une autre histoire! Et, sur l'idée d'une autre histoire, il triomphait
amèrement.
— Car enfin, continua Jenny, c'est la première fois qu'il manque à une exactitude parfaite. Il a toujours
r ii h-' pour les repas...
— C'est qu'il renonce aux vertus de son enfance!
— Je ne crois pas.
— J'en ai grand'peur.
Et le dialogue tournait mal : dont Mathieu s'attrista.
Jenny se ravisa :
— Vous avez tort de me rassurer. Mathieu. Regardez, le soir tombe. Et, à la nuit...
— Us allumeront les lanternes ! répondit Jacques, très insolemment.
Jenny. docile, entra dans son idée :
— Ont-ils seulement pris des lanternes ?
Et le temps du diner passa ainsi, d'une manière absurde et naïvement ingénieuse. A chaque instant, la causerie les menait au bord du danger, puis s'écartait, courait ailleurs, puis revenait à côtoyer le précipice. On eût dit que ni Jacques ni Jenny ne s'apercevaient de l'imprudence : Mathieu avait, par moments, le vertige.
Après le dîner, quand on fut dans le salon, sans les domestiques et la cérémonie que leur présence vous impose, et maintenant qu'étaient épuisées les ressources d'un précieux malentendu, Mathieu comprit que les préambules de comédie étaient finis et qu'il fallait s'attendre au pire. Jenny, près d'une lampe, se mit à quelque ouvrage. Elle semblait assez calme. Et, plus calme, pourquoi? se demandait Mathieu : à mesure que l'heure avançait, son inquiétude aurait du augmenter, raffoler davantage? Pas du tuut : elle tirait L'aiguille, à peu près comme un autre soir.
Mathieu songea :
« Elle attend, mais dqd pas Alain seulement : elle attend sa destiné .
11 y a d ces moments où les gens ont l'air de deviner qu'ils perdent le p>uveruem<'ut d'eux-mêmes et de leur aventure et que leur décide autour
d'eux, quelquefois tout près d'eux, sans qu'il leur soit possible d'intervenir. Alors, suivant leuraptitude
à la révolte ou à la résignation, les uns s'agitent, les autres ne font que tendre le dos et ne bougent pas. Jenny était ainsi. Elle avait d'abord tâché de réagir et d'écarter la menace : ou, du moins, ce n'était pas elle qui luttait de cette façon, mais plutôt en elle une velléité de se garantir. Et puis, elle s'inclinait et, sans doute, ne savait au juste ni qu'elle avait lutté ni qu'elle renonçait. Mathieu la regardait et la voyait, avec une tendre pitié, analogue à une victime dévouée et qui en est au seul recours d'une patience indéfinie.
Jacques s'assit en face d'elle et prit les cartes pour une réussite. Mathieu aurait voulu commander à Jacques de regarder Jenny, de voir comme elle était touchante de tristesse et d'abandon. Mais Jacques, à mesure que Jenny devenait plus docile à toute catastrophe, devenait lui plus évidemment dur et mauvais. Jacques faisait un effort de sagesse, dont Mathieu lui aurait su gré s'il avait eu le loisir d'être juste à l'égard de l'ennemi. Mathieu, qui n'était ni, comme Jenny, dans l'abnégation ni, comme Jacques, dans la frénésie, cherchait un stratagème de salut, n'en découvrait aucun : de sorte qu'il subissait un insupportable malaise d'activité qui ne fait rien. Il prit un livre; et ce ne fut que pour avoir une contenance. Il se demanda s'il n'offrirait point à Jacques et à Jenny de leur lire un peu ce livre : c'était ce tome de La Fontaine où il y a la Coupe enchantée ; il y avait, l'après-midi, recherché par amusement les deux vers relatifs à Hélène et à Ménélas. Mais il sentit que son idée était absurde et que sa voix serait, dans le silence du salon, comme un air de flûte au milieu de l'orage; un certain silence est plus difficile à sur-
monter que nul vacarme. Entre Jacques et Jenny, Mathieu n'avait plus rien à faire : il demeurait parce qu'il s'était promis de ne pas déserter le poste où il ne servait à rien. Pour Jacques et Jenny, pour deux êtres venus à un tel point de misère morale, il n'y a plus, se disait Mathieu, que l'alcôve et &es arrangements secrets qui ne relèvent ni de la raison, ni de la supercherie verbale ; ou bien, faute d'un tel recours, il n'y a plus que de laisser venir la catastrophe. Elle approchait : Mathieu l'apercevait.
Jacques soudain se leva, jetant ses cartes :
— C'est insensé, pourtant! s'écria-t-il.
— Quoi donc? lui demanda Jenny, avec une bonne foi déconcertante.
— Mais tu le sais bien! Voici qu'il est plus de neuf heures...
— Ah ! tu es inquiet? Tu vois donc que je n'avais pas tort...
— Mais je ne suis pas inquiet comme toi. Ce que je trouve, c'est que ton iils nous manque de respect. J'en ai assez, vraiment !
Jenny fui pâle et toute frissonnante.
— Oh! s'il ne s'agissait que de cela!...
— 11 ne s'agit que de cela!
— Mais non !
— Mais si! El, quant à moi, ça me suflit. Je n'admets pas que ce gamin prenne la maison pour un hôtel : on vient ou l'on ne vient pas...
Jenny eut, en un instant, sa résolution prise : et, toute l'hypocrisie de Jacques, à laquelle Jacques n'était plus 1res attaché, elle la délit imprudemment : elle renonçait à la prudenco et préférait aller plus vite.
— Allons, Jacques, tu ne dis pas la vérité. Jacques regarda Mathieu, comme s'il lui demandait
la permission de la dire, la vérité qu'il avait la bonté de ne pas dire. Mais Jenny continua :
— Ce qui te fâche, ce n'est pas ce que tu appelles un manque de respect, ni rien de ce genre : ce n'est rien que tu oses dire...
— Eh ! bien, toi, dis-le donc !
Il consultait encore Mathieu qui lui fit un signe de se taire.
— Ah! mais non! répondit Jenny. Je ne le dirai pas!
— Pourquoi?
— Parce qu'après cela, mon pauvre ami, nous n'aurions plus rien désormais à nous dire, absolument plus rien. Et tu le sens toi-même si bien que tu ne le dis pas, malgré ta folie. Mais oui, ta folie !...
Jacques était au supplice et vraiment n'osait ni parler, comme Jenny l'y invitait, ni se taire, comme l'en suppliait Mathieu. Il essaya d'un faux-fuyant :
— Folie ou non, je trouve inconvenant que ton fils...
— Mais laisse donc mon fils : ce n'est pas lui qui te tourmente.
— Ah ! ça, qui est-ce ?
Et Jenny, bravement, dit le nom qu'elle redoutait:
— Juliette!
Ainsi provoqué, Jacques se déroba encore :
— Eh! bien, oui, je trouve inconvenant que ton fils et Juliette s'en aillent tout l'après-midi, jusqu'au soir... ou jusqu'au matin, je ne sais plus...
— Et puis ?
— Et puis, c'est tout!... Dans un petit pays, dans
un village, ces anecdotes font scandale. Je ne veux pas de scandale autour de moi ; je n'en veux pas! Jenny ne l'écoutait plus. Elle dit :
— Je vais prier qu'on aille chez Juliette voir s'ils ne seraient pas rentrés. S'ils ne le sont pas, j'enverrai sur les routes; j'irai moi-même...
Elle sortit : et c'était bien pour la raison qu'elle avait dite, et puis afin de rompre la querelle. Jacques, resté seul avec Mathieu, s'écria :
— Tu vois! Ce n'est pas ma faute, avoue-le. Tu n'auras rien à me reprocher. Je t'avais juré de me taire : je me suis tu.
— Tais-toi encore!
— Non. Maintenant, c'est mon tour!
— Mais, reprit Mathieu, tu ne vois pas que ta pauvre femme est à un point d'angoisse où l'on étouffe? Regarde-la : tu auras pitié d'elle.
— Est-ce qu'elle a pitié de moi? Et toi, qui sais ce que j'endure, as-tu pitié de moi? Parce qu'enfin tu me sacrifies : c'est toujours moi qu'on sacrifie. Et je n'en peux plus : ça ne se voit pas?
Ça se voyait. Il avait la figure congestionnée, les yeux trop ouverts; et, quand il épongeait son front en sueur, ses mains tremblaient. Mathieu s'en aperçut. Jacques reprit :
— Toi qui sais tout, dans cette affaire, je ne comprends pas que tu n'aies pas pitié de moi. Ces deuxlà qui ne rentrent pas, pourquoi ne rentrent-ils pas, pourquoi ? Veux-tu que je te le dise, comme je le sais, comme je le vois! C'est qu'ils se sont endormis! Mais oui: c'est clair comme le jour. Ils étaient las, à force de plaisir. Et ils dorment. Je te dis qu'ils dorment : je connais bien ce sommeil-là;
ça vous terrasse délicieusement. Au réveil, on rit et l'on se rendort. 11 n'y a plus rien qui existe au monde, que cette volupté d'un sommeil plus enivrant que les plaisirs qui l'ont donné... Tu connais ça, mon vieux; tu l'as connu?... Et ça leur dure depuis des heures, pendant lesquelles moi j'agonise d< chagrin. Ah! mais, qu'ils rentrent! Je ne peux pluendurer ça... 11 faut que ça finisse... Je ne peux plu endurer ça!...
Épouvanté. Mathieu riposta :
— Que veux-tu que j'y fasse, mon pauvre ami?
— Rien du tout! Mais alors, tu n'aurais pas dû, ce matin, me raconter des histoires. Tu n'y pouvais rien : tu n'avais qu'à me laisser faire. Si j'avais dit, dès ce matin, ce que tu sais, ce que tu es encore seul à savoir, ce qu'on saura, ce qu'il faut qu'on sache, eh! bien, je m'épargnais cette journée, cette soirée : j'étais sauvé. C'est toi qui m'as perdu, avec tes sornettes. A présent, bonsoir! Je n'ai plus que faire (le tes conseils, de ta diplomatie et de toi. Je me défends tout seul : je n'ai besoin de personne. Cette journée, cette soirée n'auront pas de lendemains pareils : je t'en réponds ; et tu vas voir!
Mathieu lui dit :
— Tu ne feras point ça!
— Je le ferai- Je me défends!
— Tu te perds; et tu perds, avec toi, Jenny.
— Je me défends... Pourquoi Jenny ne revient-elle pas?... Je me défends : as-tu autre chose à me proposer? Non. n'est-ce pas? Alors, laisse-moi faire. Ah? vous en voulez, de la vérité ? Vous en aurez : j'en ai; j'en suis plein!
— Pour la dernière fois, Jacques, je t'en conjure...
— Quoi! il ne faut plus dire la vérité, maintenant?
— Non! répondit Mathieu; il insista : Non, ne dis pas la vérité.
— C'est défendu?
— Oui, c'est défendu!
— On ne peut pas dire la vérité ?
— On ne peut pas!
Et Mathieu ajouta, comme si cette idée s'imposait à lui :
— On n'ose pas!
Oui, cette idée s'imposait à Mathieu, qu'on ne peut pas et qu'on n'ose pas dire la vérité. Il avait vu Jacques, au paroxysme de la colère et de jalousie délirante, broncher devant l'éclat de vérité qui le tentait et que Jenny, ne sachant pas tout son risque, provoquait. Ce n'était point en considération de lui Mathieu, ni même en considération de Jenny, que Jacques avait eu peur : Jacques avait eu peur de la vérité, voilà tout. Et Mathieu, si quelque autre moyen de réduire Jacques au silence lui était venu, un moyen plus simple et moins aventureux, sans doute l'eût-il préféré; mais il n'avait à sa portée plus rien et il reprit :
— On n'ose pas dire la vérité; toi même tu n'oses pas. ****
— Attends un peu!
— Mais tu ne te doutes pas de ce que c'est que la vérité; tu ne te doutes pas de ce que c'est que ta vérité, ton atroce vérité? Tu me l'as dite, ce matin : tu n'étais pas déjà si sur de toi; et tu ne me l'as dite que pour éviter de la dire à ceux qu'elle tuera. Tu no la diras point à Jenny : mais non, ta vérité ne te sortirait pas de la bouche, pas plus que ta main n'ap-
puierait sur la g&aheitfi d'un revolver braqué sur Jenny; mais non, mais non!
— Tu vas bien voir!
— Je t'en défie!...
Mathieu, dans cette extrémité, jouait le tout pour le tout : c'est rouge ou noir, c'est gagné ou perdu, c'est la vie ou la mort : on ne sait pas. Jenny rentra. Au moment qu'il la vit rentrer, Mathieu dit encore, entre haut et bas, à l'oreille de Jacques :
— Je t'en défie!
— Jacques! s'écria Jenny, qu'y a-t-il?
Est-ce qu'avant de sortir elle n'avait pas regardé Jacques? Ou bien, depuis qu'elle était sortie, le visage de Jacques avait-il changé peu à peu, d'une sorte que Mathieu, étant là sans relâche, dût ne pas'en apercevoir ? Elle en fut effrayée.
— Jacques, reprit-elle, parle-moi! Qu'as-tu? Disle moi!
11 avait la bouche close, les yeux grands ouverts; de ses narines frémissantes, il aspira longuement de l'air qui gonfla son buste. Jenny et Mathieu le firent asseoir dans un fauteuil bas où il se laissa presque tomber. Des larmes vinrent à ses yeux. Il eut beau-j coup de peine à balbutier très confusément :
— Ma pauvre Jenny!... Ma chérie!...
Et puis, il eut une secousse de tout le corps, une tension de tous ses muscles. Sa bouche se tira. Ilj per lit connaissance.
Il y avait, dans le village, un médecin de Paris en villégiature. On l'eut bientôt ; et le curé. Jacques était à bout de souffle et ne respirait plus que très court, à petits coups rapides et bruyants. Le médecin dit au curé, à demi-voix :
— C'est plutôt votre affaire que la mienne, monsieur le curé. Travaillons tous les deux; mais, moi, je n'ai plus rien à sauver.
Jacques fut mis sur un matelas et monté dans sa chambre par deux domestiques, le médecin, le curé aussi, paysan vigoureux et qui avait été brancardier à la guerre. Mathieu, avec la meilleure volonté, ne servait à rien. Jenny était absolument calme en apparence et, c'eût été son extrême pâleur qui pendait blanches ses lèvres môme, on l'aurait prise pour une garde bien attentive et adroite. Elle obéissait au médecin, faisait ce qu'il comman lait et n'en faisait pas davantage. Mathieu, faute de soigner Jacques, où il était BftDfi aptitude aucune, aurait pris soin de Jenny, l'aurait encouragée, apaisée : elle n'avait pas besoin de lui. Le médecin dit :
— Le moins de monde possible dans la chambre. Mathieu descendit au salon. Il faillit être bouscule'
par Alain, qui montait quatre à quatre et qui lui demanda :
— Est-ce qu'il est mort?
— Pas tout à fait! répondit Mathieu.
Dans le salon, Mathieu s'aperçut que ses jambes tremblaient, que ses idées tremblaient aussi et qu'il n'était bon véritablement à rien : dont il se chagrina. Du reste, on ne voulait pas de lui là-haut : dont il se félicita. Il laissa ouverte la porte du salon qui donnait sur l'antichambre ; et il s'établit non loin de là, pour recueillir au passage les nouvelles que les allants et venants auraient pu attraper. Il n'avait aucun espoir qu'elles ne fussent pas les pires.
Le premier qui passa fut Alain, très affairé, qui prenait son chapeau et sortait.
— Où vas-tu? lui demanda Mathieu.
— Au bourg, chez le pharmacien.
— Tu vas à pied ?
— Non. En voiture.
— Veux-tu que j'y aille?
— Non, non : j'y vais.
Mathieu regretta de ne pas faire cette course, qui eût été dans ses moyens et qui l'eût occupé très convenablement. Mais Alain s'était emparé de cet honnête prétexte à éluder le supplice d'être inutile : Mathieu ne l'en aurait pas dessaisi. Mathieu resta quelque temps immobile. Et puis, la patience lui coûta. Il monta l'escalier, sans bruit; quand il fut auprès de la chambre de Jacques, il n'osa point ouvrir la porte. Il écouta et n'entendit qu'un vagut remuement, des pas légers sur le tapis et le souffle
de Jacques, dur et saccadé. Il attendit que la porte s'ouvrît, par l'entrée ou la sortie de quelqu'un. La porte ouverte une seconde, il entrevit Jenny agenouillée, les mains jointes, qui regardait Jacques et priait. Il redescendit au salon, les bras ballants et la tête vide. On lui remit une lettre que le jardinier de Juliette avait apportée. Juliette lui écrivait : « Qu'y a-t-il? Venez quand vous voudrez : le plus tôt sera le mieux. Je suis inquiète. Rassurez-moi, s'il est possible. » Mathieu avait oublié, depuis deux heures environ, ce tracas d'un billet laissé par lui chez Juliette : il s'en souvint avec ennui.
— On attend, n'est-ce pas? demanda-t-il.
On attendait. Il déchira, de la lettre de Juliette, le feuillet blanc, pour y écrire, au crayon, sur son genou : « Jacques a été frappé de congestion cérébrale. 11 est à la mort. » Il crut qu'il ajouterait une ligne, ne l'ajouta pas et plia ce papier qu'on remettrait à Juliette de sa part.
Il n'avait plus à causer avec Juliette. Il n'avait plus rien à lui dire. Et il songea pour la première foi* que la mort de Jacques — il le tenait déjà pour mort — supprimait toute la péripétie redoutable, supprimait le drame et le remplaçait par un autre. Le second drame était affreux, mais non de la même sorte que le premier. La mort est bien commode! Et Mathieu, à qui revenait peu à pou le sous précis de l'aventure où il se trouvait mêlé, où d'ailleurs il s'attristait de n'avoir aucune habileté, songeait qu'on se dômène et qu'on se figuro qu'on est malin : mais on prôpare un très subtil arrangement de conjecturos qui n'ont guère d'analogie avec l.i réalité; l'on joue un jeu d'adresse avec la réalité, qui est une espèce
258 L'Aima ET LE SEUIET
de brute. Cependant la réalité, hien ou mal, détruit vos conjectures et bâtit solidement. On est sais force contre elle.
Or, il faudrait causer avec Juliette. Plus exactement, il faudrait obtenir de ne lui rien dire : ah! certes, Mathieu n'irait pas gaspiller, par la fureur l'être sincère, le silence que Jacques avait eu la géu'rosité mortelle de garder. Gela, non! Mathieu garderait un pareil silence, ou mentirait : tout, plutôt que la vérité ! La pensée que la mort de Jacques fût le salut pour tout le monde, et pour Jenny, — pour Jenny elle-même, à bien compter les éventualités! — avait quelque chose de misérable et de tragique, dont Mathieu se désola.
« Le malheureux garçon! » murmura-t-il. Et il détesta le changement qui, du terrible Jacques, si menaçant et si odieux, faisait un malheureux garçon qu'il fallait plaindre et qui était bien digne d'amitié compatissante. Jacques payait pour tout le monde, et payait trop cher l'impossibilité de mal agir! Mathieu avait, à l'égard de Jacques, des - mtiments de camaraderie, qu'une certaine admiration relevait, que l'ancienne rivalité tourmentait de moins en moins, jusqu'à ce dernier jour d'un tumulte où Jacques prenait un aspect monstrueux d'abord et pitoyable. Ce n'était presque plus Jacques, dans la rêverie de Mathieu : il le reconnaissait à peine; et il ii voyait plus que de la puissance abolie, de l'ardeur «Heinte.
Juliette arriva. Elle était charmante. Elle avait
aucmip de chagrin ; mais elle était charmante au>-i dans le chagrin. Ce qui faisail. là comme ailleurs, ^a grâce liu-ue de sa beauté, c'était une jas-
tesse naturelle ou un art qui semblait spontané de ne rien dire en trop, de ne bouger point à l'excès et de montrer pourtant une vive sensibilité. Mathieu l'admira. Puis, quand il pensa aux raisons qu'elle aurait eues de s'égarer parmi des souvenirs, des remords ou des scrupules, tant d'assurance lui parut un chef-d'œuvre un peu surprenant. Il la guetta, sans malice, mais non pas sans curiosité.
Elle demanda si Jacques était mort, et si l'on n'avait nulle espérance de le sauver : Mathieu ne le croyait pas. Elle ne dit pas que c'était affreux : et Mathieu, qui avait l'esprit en éveil, la soupçonna de trouver cette mort assez opportune. Il s'aperçut qu'il lui prêtait une idée peu estimable et qu'un instant il n'avait pas évitée, mais qui ne se voyait pas du tout sur ce visage où vinrent à couler deux larmes. Ces deux larmes, il les aima, comme un doux témoignage et le signe d'une âme qui ne se réfugie pas dans l'injustice. Mais la perfection voulait que Juliette ne s'attardât point à une rêverie dont ce n'était ni le moment ni le lieu, tandis que Jacques travaillait à mourir, et dans la maison de Jenny. Elle essuya ses deux larmes et dit :
— Pauvre Jenny! Gomment supporte-t-elle son malheur?
— D'une façon qu'après avoir aidé le médecin sans maladresse, tant qu'il y eut à 96 déflfcâMfi, maintenant elle est à genoux et prie. Mais (die n'a pas encore l'ait le tour de sou malheur : je crois qu'elle en mourra.
. — Non, répondit Juliette.
Elle le (lit avec tant de certitude que Mathieu ne se tint pas de protester :
2G0 l'amour et le secret
— Elle aimait Jacques passionnément !
— Oui. Mais ce ne sont pas les grandes douleurs qui vous tuent : ce sont les douleurs absurdes.
Mathieu allait méditer cet aphorisme et commençait de l'appliquer à la mort de Jacques ; Juliette reprit :
— Puis-je la voir?
— Oh! non, répondit Mathieu assez vivement. Elle ne va point quitter la chambre de Jacques, où le médecin ne veut personne. Laissons-la. Ensuite, elle aura besoin de nous. Présentement, il faut qu'elle souffre : laissons-la souffrir.
Juliette ne protesta point, se tut; et, comme elle ne demandait pas le récit de la terrible soirée, ce fut Mathieu qui se mit à conter que Jacques avait, toute la journée, eu le sang à la tête et que, sur les neuf heures et demie...
— Mais où étiez-vous?
Cette question lui avait échappé. Il n'eût peut-être point osé la faire, s'il l'avait préparée : elle lui sortit des lèvres, sans qu'il le voulut.
— Oh! répondit Juliette, c'est ma faute. Et la pensée que, par ma faute, Alain n'était pas là me désole. Il est là-haut?
C'est toute la réponse que reçut Mathieu. Il ne pouvait en réclamer davantage. Et sa question, qu'il avait crue indiscrète, ne le fut pas. Il répondit qu'Alain était au bourg : et pût-il, cette fois, arriver à temps! car il apporterait des remèdes.
— 11 y a donc de l'espoir encore? dit Juliette.
Et Mathieu, qui auprès de Juliette éprouvait une incertitude pénible, céda au désir de savoir et, contre son habitude bonne et indulgente, il essaya de la secouer assez brutalement afin de lui déranger les
dehors si bien ordonnés où elle devait cacher le principal.
— Au fait, répliqua-t-il, souhaitons-nous qu'il en revienne?
— Mais qu'est-ce que vous dites? s'écria Juliette, avec tant de claire^ sincérité qu'il n'eut pas le courage d'aller plus avant; même il rebroussa chemin :
— S'il doit en revenir perclus, paralysé, abêti?...
— C'est encore vivre! dit Juliette. Et vous mettez au pis sa guérison.
Mathieu continua :
— Un tel garçon, de tant de fougue, resté si jeune et qui, au lieu de vieillir, s'épanouissait en génie, en joie...
— C'était un être magnifique! dit Juliette.
Et Mathieu était à ne plus savoir si Jacques ne lui avait pas menti. Sa curiosité ne découvrait pas en Juliette une trace de quelque embarras ou l'indice d'un sentiment qui ne fût la seule amitié.
Mais Juliette, comme si l'on avait épuisé le thème de Jacques, de sa vie ardente et qui allait s'éteindre, et accompli les rites de la condoléance la meilleure, parut se souvenir de soi. Elle dit :
— A propos, vous aviez à me parler?
— Oh ! fit Mathieu, ce n'est plus rien.
— Qu'était-ce donc?
Mathieu la regarda fixement: et ce fut lui qui baissa les yeux.
— Laissons cela... Je ne sais plus... Depuis que j'ai porté ce billet chez vou>. les événements ont marché... plus vite que moi: je suis en retard... Il me serait impossible de rattraper le temps que j'ai perdu...
— C'était urgent? dit Juliette.
— Ce ne l'est plus.
— C'était grave?
— Ce ne l'est plus .
Elle sourit; et elle dit :
— Vous êtes drôle!
Mais elle n'était point femme à souffrir cette espèce d'hésitation qui lui mettait dans l'esprit comme une ombre et qui, autour d'elle, rendait la vie moins nette et les images moins précises ; elle insista:
— N'est-il plus à propos maintenant de dire ce que vous étiez si pressé de me dire?
Il répondit :
— C'est bien cela.
Elle reprit:
— Vous avez apporté ce billet chez moi sur les six heures et demie. Depuis ce temps, les événements me sont connus. Avant cela, les Durny sont partis : mais à trois heures ! Et le départ des Durny n'était pas une grave nouvelle, ni urgente, ni confidentielle. Il faut que les événements qui vous détournent de médire ce qui, vers six heures, était grave, urgent et confidentiel soient relatifs à cette maladie de Jacques : c'est l'évidence. Il s'agissait de lui, n'estce pas ?
— Eh! bien, oui! répondit Mathieu, qui n'était pas le plus fort.
— Je vous écoute! répliqua Juliette.
Mathieu songea : « Elle me défie ! Tout comme j'ai défié ce malheureux garçon! Eh! bien, comme il a fait, je cane!... » Et il dit:
— J'avais cru m'apercevoir que Jacques s'éprenait de vous ?...
— Allez toujours!
— Et que vous n'en étiez peut-être 'pas avertie?*.,
— Pas avertie?... L'avez-vous cru ?...
— Dame! Vous restiez là...
— Fallait-il me sauver ?
— Je n'en sais rien.
C'était un reproche que Mathieu faisait mentalemont à Juliette, depuis que Jacques l'avait informé de son aventure : elle n'aurait pas dû, après cela, demeurer dans l'intimité du ménage et tout à côté. Il crut l'entendre lui répondre : « J'ai ma maison tout à côté : faut-il passer à Paris les mois de grande chaleur ? Et ne plus voir Jenny : alors, tout lui raconter? Vous n'y pensez pas, mon ami! » Et Mathieu estima que Juliette n'avait pas tort ; il estima que Juliette avait, en quelque sorte, raison d'une façon naïve et sûre. Il y rêvait, quand elle lui demanda:
— C'est tout ce que vous aviez à me dire? Il fut résolument lâche et répondit :
— C'est tout !
Il admirait le sens très fin que Juliette avait eu de vouloir un peu de vérité, autant qu'il en faut pour que se dessine, au lieu de rester vague et inquiétant parle mystère, l'horizon de la rêverie; le sens très fin qu'elle avait eu de refuser l'affreux cynisme de la vérité, le paradoxe inhumain de la vérité nue comme une sauvagfsse ou une folle; quand le curé entra et -lit :
— Il est m >rt.
Alain, qui arriva sur ces entrefaites, apprit la mort de Jacques. 11 regarda Juliette, vit qu'elle était émue et monta rejoindre sa mère
Mathieu lit asseoir le curé. Celui-ci n'avait point
264 l'amour et lk secret
envie de s'en aller. Comme il était deux heures après minuit, l'heure habituelle de s'endormir «Haut passée, le temps ne comptait plus; et le désarroi se mêlait au chagrin. Mathieu gémit :
— Pauvre garçon !
Et il pleura son camarade, avec une extrême et toute neuve simplicité de regret, maintenant qu'il n'avait plus rien à redouterde lui.
Le curé dit :
— Il n'a pas repris connaissance.
— C'est un grand bonheur ! dit Mathieu.
— Non, monsieur ! répliqua le curé. Je me manierais de le dire à M"10 Fontaille; mais je puis bien le dire à vous. Ce n'est pas un bonheur, pour un chrétien, de mourir avant d'avoir dit, en ce monde où il est encore, la vérité qu'il faudra dire à Dieu luimême dans l'autre monde, comme fait présentement votre pauvre ami. Ne le croyez-vous pas?
Mathieu, qui regardait ses mains, répondit :
— Je le crois... S'il faut l'avouer, je n'en ai pas une certitude absolue et constante, comme le prouvent les mots un peu inconsidérés que vous avez si justement relevés et qui, du reste, n'étaient pas pour contredire à votre idée, qui est le plus souvent la mienne. Excusez-moi : mais je songeais à autre chose.
— Excusez-moi, monsieur, à votre tour.
Leur aménité à tous les deux adoucissait le pathétique de leurs propos. Juliette les écoutait avec un étonnement charmé. Le curé reprit :
— La vérité- est la plus forte!
— Je crois bien, monsieur le curé, que la vérité la plus forte en l'autre monde ; mais je suis sûr-
qu'elle n'est pas la plus forte en ce monde-ci. Plus exactement, je redouterais qu'elle le fût : il me semble que ce serait un désastre.
— Ce monde-ci est le vestibule de l'autre; et, comme il doit nous y acheminer, il ne faut pas qu'il soit à l'inverse de l'autre.
— N'en doutons pas, monsieur le curé ! Seulement, c'est mon idée, que ce monde-ci est ainsi fait qu'il ne comporte pas beaucoup de vérité. Regardez-le: et, vous qui êtes confesseur, vous le connaissez mieux que personne. Ne pensez-vous pas que la vérité la plus forte le démolirait? Car il n'est pas déjà très solide et ne tient que par un effet de l'habitude, à condition de ne pas bouger. Une révolution ne vaut rien, dans les vieux mondes : et ce monde est vieux; et je n'imagine pas de révolution plus dangereuse que celle qu'y produirait l'irruption soudaine de la vérité.
— Cependant, monsieur, je ne crois pas à la vertu efficace du mensonge.
— Oh! monsieur le curé, je n'en demande pas tant ! Le mensonge est le remède des grands jours et ne sérail d'un bon usage que si la vérité devenait par trop effrontée. Dans la pratique journalière de la vie, je ne veux pas du mensonge : et le silence me sulïit. La crainte que j'ai de la vérité ne me conduit pas à l'extrémité contraire.
— Je vous entends, monsieur. Mais il y a de certains silences qui valent des mensonges.
— Comme il \ a de certaines vérités qui valent des meurtres. Mais il me semble que l'Église n'est point opposée à l'opinion que je vous ai soumise. Vous avei eu autrefois la confession publique. Ce procédé con-
venait à une société encore un pou élémentaire et convenait surtout aux petites communautés de chrétiens persécutés et qu'animait un zèle tout récent. Hient.M. i'K^lise a corrigé cette pratique et limité, si j'ose dire, au confessionnal les dégâts de la vérité. Je dis mal : bornée au prêtre qui est le gardien du secret, bornée à Dieu qui s'en tait provisoirement, la vérité est pour ce monde-ci comme si elle n'était pas. Voilà, monsieur le curé, la grande sagesse de l'Église : elle a empêché la vérité de nuire.
— Elle l'a rendue bienfaisante. Et je reviens à votre ami : comptons sur la miséricorde divine. In moment, j'ai cru qu'il reprenait connaissance : je n'étais là que pour guetter cette minute favorable. Son visage se détendit un peu. Il murmura confusément, appelant Mme Fontaille, qui était cependant auprès de lui : mais il avait les yeux fermés. 11 n'avait presque plus de voix; c'est tout juste si l'on put distinguer à deux reprises le nom de « Juliette!... Juliette!... » bredouillé difficilement. Je cri ne Mme Fontaille s'appelait Jenny?
— Elle s'appelle Jenny, en effet, répondit Mathieu.
— Vous voyez! reprit le curé. Même à cet instant dYcIaircie, la tête n'y était plus : il avait oublié le nom de sa femme. La pauvre M Fontaille lui a pris la main. Mais la main n'était plus sensible. Je verrai toujours cette main qui ne bouge absolument pas j sous les doigts tremblants d'une épouse. Los doigts J de M Fontaille avaient le frisson.
— Après cela, demanda Mathieu, il n'a plus rien dit?
— Non. Il est retombé dans son accablement. Quelques minutes plus tard, une crise l'a emporl
Mathieu n'osait regarder Juliette. Puis, il la regarda : elle était extrêmement pâle. En la regardant, il la sauva. Seule, peut-être eût-elle défailli. Ce fut la nécessité de se contraindre qui lui donna l'énergie indispensable. Mais elle se leva, ouvrit la porte sur îa terrasse et respira un peu d'air dont la fraîcheur parut la guérir. Elle revint à sa place et, en passant, dit à Mathieu :
— Faut-il que je m'en aille?
Mathieu ne répondit pas tout de suite. Il songea que le départ de Juliette équivalait à des aveux terribles et qu'il fallait éviter. Il consulta le regard de Juliette : il estima qu'elle aurait le courage et la force de rester. Il eut pitié d'elle et sut qu'il lui imposait un dur devoir en lui répondant :
— Non, restez!
Bientôt, Alain descendit; et il dit à Mathieu :
— Maman vous demande.
Avant de monter à la chambre de Jacques, Mathieu pria le curé de l'attendre et de ne partir avant un peu de temps :
— Nous avons encore besoin de vous, monsieur le curé.
C'est pour Juliette qu'il souhaita cette présence d'un tiers entre elle et Alain. Le curé parlerai! ; et, même s'il parlait peu, ayant dit tout le principal, du moins serait-il ta pour empocher deux âmes différemment troublées, et qui devaient s'accorder ou pâtir de leur désaccord, de se Mess, r l'une L'autre.
Jennv était assise et regardait Jacques. Bile dit à Mathieu :
— Vous voyez! J'ai tout perdu : il faut me faire à cette idée.
2G8 l'amour et le secret
Mathieu gémissait :
— Pauvre amie !... Pauvre amie!...
C'est tout ce qu'il disait, par un scrupule d'amitié qui ne veut pas être désespérante et qui renonce à être consolante. Jenny reprit :
— J'ai voulu que vous fussiez là une minute pour le revoir tel qu'il est maintenant. Tout à l'heure, on va l'apprêter, l'arranger comme un mort : puisqu'il est un mort! En ce moment, il me semble qu'il n'est encore que malade. Mais on lui mettra la tète droite, les mains jointes : il sera pareil à tous les morts, sur des draps blancs et bien tirés. Regardons-le une minute. Et puis, je vais descendre avec vous, le temps qu'on l'habille en mort.
Mathieu regardait la pauvre figure, qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle était si congestionnée, et qui devenait blanche. La contraction des muscles cessant, les traits se dessinaient un peu comme autrefois ; mais on eût dit que ce travail ne se fit pas sans faute : et le visage de Jacques était analogue à un portrait manqué.
Devant ce cadavre qui n'avait pas encore trouvé son repos, Mathieu s'apitoyait comme il n'avait pas fait sans retard à l'annonce du décès. Toute sa finesse ne le dispensait pas de ressembler au prochain : conséquemment, d'avoir assez peu d'imagination pour ne comprendre la mort qu'en face d'elle. Il s'étonna d'être si lent; et il se repentit du bavardage qu'il avait eu avec le curé comme si de rien n'était : ce bavardage lui parut de la même sorte que les repas funèbres dans lesquels la parenté oublie sa tristesse. Et il épiloguait encore : il se reprocha de ne pas Bavoir se mettre en présence de la mort; il parta-
geait avec le genre humain cette infirmité protectrice et qui pourtant lui déplut.
Jenny se leva et lui dit :
— Maintenant, descendons.
Elle fît un signe de croix. Dans l'escalier, Mathieu la soutint. Elle avait toute son énergie employée à lui conforter l'âme, et non le corps. Puis sa nouvelle habitude s'était installée auprès de Jacques mourant et mort, dans cette chambre et dans cette atmosphère enfermée. Le changement de lieu et d'air l'étourdit. A chacune des marches, elle eut à reprendre son équilibre. Mathieu craignit qu'elle ne put aller jusqu'en bas. Elle le rassura :
— Ce ne sont que les jambes. J'ai du courage. Quand ils furent au bas de l'escalier, à quelques pas
de la porte du salon, Mathieu hésita une seconde. Puis il fallut se décider; et il dit :
— Juliette est là.
Il le dit de la façon la plus naturelle et comme évasive. Mais ce nom, même prononcé à peine, lit trop de bruit, non le bruit des syllabes : le bruit du scandale, en quelque sorte. Mathieu, pour l'effacer, procéda comme on rature un mot sur une page; et promptement il ajouta :
— Le curé est là aussi.
Mais, sous la surcharge, le mot qu'on voulait supprimer transparait.
Et Jenny s'arrêta. Elle ne dit rien. Mathieu crut un instant qu'elle s'en retournerait à la chambre de Jacques. Évidemment, ce nom, qui était le dernier qui fût sorti des lèvres mourantes de Jacques et qui lui avait infligé le cruel témoignage d'une infidélité suprême, ce nom qui revenait encore la persécuta.
El l'idée de revoir Juliette lui parut intolérable»
« Cependant, songeait Mathieu, elle ne sait quasi rien... Dans le peu qu'elle sait, Juliette n'est pas fautive... »
Il y avait, dans le vestibule, des fauteuils d'osi qu'on portait l'après-midi sur la terrasse, et une banquitte qui servait de coffre à bois.
Jenny, tout bas, dit à Mathieu :
— Asseyons-nous un peu de temps.
Et Mathieu la conduisait à l'un des fauteuils; maielle craignit le bruit que fait l'osier qui grince: elle choisit la banquette pour s'y asseoir et Mathieu s'aperçut qu'elle gardait, jusque dans le désarroi, le sens de sa volonté nette. Provisoirement, ce qu'elle voulait, ce n'était que d'attendre un peu.
Il fallait bien qu'elle revît Juliette. Mathieu n'en doutait pas; elle non plus, n'en doutait pas. Si elle refusait de revoir Juliette, c'était consacrer terriblement le souvenir de l'aveu qu'avaient par malheur murmuré les absurdes lèvres du moribond ; c'était rendre, sinon tout à fait impossible, au moins très malaisé l'oubli : et l'oubli seul permettrait de réparer le dommage causé par le dernier jour au bilan des années heureuses. Voilà ce que Mathieu se disait. Jenny songeait principalement à son fils et voyait bien que, si elle refusait de revoir Juliette, elle brouillait l'avenir où s'élançait le bonheur d'Alain. Pourtant, elle éprouvait une extrême difficulté à vaincre une répulsion très vive. Et elle restait là, ne parvenant pas à prendre sou parti.
Mathieu lui demanda bien doucement :
— Venez-vous?
C'est tout ce qu'il osait, pour la persuader de
venir : il désirait qu'elle n'ajournât point sa résolution qui, dans sa douleur présente, ajouterait assez peu; tandis que, le lendemain, pareille démarche aurait déjà plus de cérémonie et probablement troublerait le travail du souvenir en train de s'arranger. Mais elle répondit :
— Demain, voulez-vous?
Elle demandait la permission timidement; et elle dit encore :
— En ce moment, je ne voudrais voir personne. Elle aussi effaçait le nom de Juliette et le perdait,
pour ainsi dire, dans le nombre des gens qu'elle préférait ne pas voir. Mais elle n'était exposée à voir que le curé, qu'elle avait déjà vu, Alain, qu'elle ne demandait pas à ne pas voir, et Juliette : malgré toute parole, ingénieuse ou non, ce n'était que Juliette qu'elle ne voulait pas voir. Elle le savait bien, savait en outre que Mathieu n'en doutait pas. Seulement, ce qu'on ne dit pas est un peu comme s'il n'était pas, au jugement des âmes inquiètes.
— Reconduisez-moi, dit-elle à Mathieu.
Il ne fallait pas entrer dans la chambre de Jacques en ce moment. Mathieu n'osa pas le lui rappeler; elle le comprit :
— Hélas! lit-elle, conduisez-moi dans ma chambre. Mathieu, en se levant, poussa maladroitement l'un
.les fauteuils qui, sur le sol de mosaïque, grinça. Et, à ce bruit, Alain sortit.
— Tu os là? dit-il à Jenny. Je ne savais pas que tu étais là. Mais riens avec non-.
D'uB bras, il lui entourait la baille et. d'une main, la tenait sous le armée. Bile le regarda, les yeux pleins de larmes. Et Alain lui dit encore :
— Juliette est là.
Cette fois, ces mots obstinés, toujours les mêmes, n'étaient pas pour l'avertir, mais pour l'engager. Elle eut à peine un sourire aux lèvres, un pauvre essai de sourire à l'adresse de son enfant qui ne savait pas qu'il la fit souffrir. Elle n'hésita plus et souffrit à peine.
Quand elle entra dans le salon, Juliette vint à sa rencontre. Et les deux femmes s'embrassèrent. Mathieu, qui les observait, ne vit rien qui révélât que leur amitié eût passé par d'étranges péripéties, que leur baiser fût le chef-d'œuvre du silence. Et, s'il eût observé même leurs âmes, il n'y aurait point aperçu de feintise.
Juliette prit le bras de Jenny du côté où Alain n'était pas; elle remplaçait Mathieu : et cela se lit d'une façon parfaitement naturelle. Juliette et Alain conduisirent Jenny jusqu'à une bergère où elle se tenait d'habitude. Jenny, quand elle fut assise, avait dans une de ses mains la main de Juliette et, dans l'autre, celle d'Alain. Ses larmes redoublèrent un peu; et elle dit à tous les deux :
— Vous serez ma consolation.
Le curé sentit que l'on n'avait plus besoin de lui, s'excusa sur la nécessité où il était de prendre un peu de repos avant sa messe matinale, promit de revenir, de ne point abandonner la douleur et s'en alla. Mathieu le conduisit jusqu'au jardin.
Lorsque Mathieu rentra, Jenny avait à sa gauche Alain, Juliette à sa droite et presque en face d'elle. Et elle regardait doucement Juliette, comme si elle s'accoutumait à la voir et attendait que se refit leur familiarité. Ni Juliette ni Alain n'osaient lui parler et
lui dire merci. Elle dit, d'une voix tremblante et néanmoins impérieuse :
— Il avait un grand génie et la bonté de son génie. Elle se tut et bientôt reprit, parlant à son fils :
— 11 rêvait de faire de toi un grand peintre; il m e l'avait promis : c'est ton maître et c'est ton meilleur ami, que tu as perdu.
Mathieu n'entendit pas cela sans être un peu effaré. Il songeait :
« Non, Jacques n'était pas le meilleur ami d'Alain . Pauvre Jenny ! elle va trop loin dans son erreur : et le petit va s'en apercevoir ! »
Les larmes d'Alain furent, à la surprise de Mathieu, un parfait consentement, que Jenny trouva tout naturel d'avoir obtenu.
Et elle dit à Juliette :
— Tu as été l'une de ses dernières joies. ïl admirait et il aimait ta beauté.
Mathieu eut peur et se demanda s'il n'allait pas intervenir. 11 songeait :
<i Cela, oui ! Mais autant vaudrait ne point en parler... C'est vrai : ce ne l'est que trop! Mais, du moment que Jenny en parle, et comme elle le dit, ce n'est plus vrai. »
Juliette répondit, avec un sourire modeste et une sincère tristesse :
— 11 était trop bon pour moi.
Mathieu trembla, comme s'il voyait des mains charmantes jouer avec le fou, jongler avec des poignards empoisonnés ou taquiner la mort. Il lui semblait qu'un accident ne pouvait pas manquer d'arriver. Mais non; les larmes de Jenny, le sourire de Juliette et l'assentiment d'Alain composaient un
ensemble d'une harmonie artificielle, et non point un mensonge : une fiction, pour ainsi dire, moins fragile que la réalité.
Ensuite, Jenny recommença de parler de Jacques, de son génie et principalement de ses vertus. Elle dit:
— Sa mort est le premier chagrin qu'il me fait.
Et c'est une formule bien connue, d'un usage fréquent. Il y a, dans l'expression de la douleur, une liturgie constante, et qui est d'un grand secours. Elle tous dispense de l'effort inventif, dans le moment où il vous serait difficile de trouver les mots convenables. Puis, comme la liturgie religieuse, elle a un caractère de généralité qui vous épargne l'indiscrète recherche des particularités ; elle a une sorte de pudeur auguste : elle écarte le mort des contingences médiocres et le range une bonne fois dans l'immense et noble famille des morts. Le plus souvent, cette formule ne s'applique pas justement à ce défunt qu'elle célè' re : car il est rare que deux êtres aient vécu des années côte à côte, aient subi l'épreuve de la vie quotidienne et conjugale sans commettre la faute ou l'humble maladresse de se peiner mutuellement. Pour ce qui était de Jacques, Jenny ne pouvait dire avec justesse que sa mort fût le premier chagrin qu'il lui eût fait, à moins d'oublier l'abominable journée. Elle l'oubliait; ou elle avait la bienveillante charité d'imaginer que toute la journée, depuis la querelle matinale et jusqu'au soir si orageux de luxure jalouse et d'infidélité, fût tout entière la journée de la mort, et que ses divers épisodes ne fussent que le drame de la mort, où Jacques était le patient, non la cause. Elle faisait à Jacques ce cadeau d'ingénieuse mansué-
tude. Et Mathieu l'approuvait avec attendrissement.
Elle vantait la douceur de Jacques : et ce n'était point là qu'il avait été remarquable, au cours de sa vie ardente et violente. Il passait de l'enthousiasme à des colères qui, d'ailleurs, ne trahissaient pas une méchante nature; mais il avait de la promptitude à ne supporter aucun déplaisir sans crier.
Elle vantait l'abnégation de Jacques et une aisance qu'il aurait eue à ne pas songer à lui-même. Ce n'était pas son caractère, où l'égoïsme se voyait en plein, non seulement l'égoïsme qui est la spontanéité humaine prise au dépourvu, mais un instinct de suprématie que son talent rendait acceptable dans la peinture, non dans le reste où son autorité semblait despotique.
Elle vantait en lui des qualités qu'il n'avait pas eues ni recherchées, qu'il aurait dédaignées comme indignes de lui et de son privilège : qualités moins notables que celles qui le signalaient; qualités qui, rares cependant, n'ont pas un air de rareté. Elle lui affadissait son personnage et le réduisait à une espèce de banalité apparente. On ne voyait plus ce garçon fougueux, mauvais et beau, qui épanouissait dans la vie heureuse une exubérance peu délicate et qui avait de la fureur même à bien faire. Certains portraits, qu'on a trop obligeamment retouchés, vous détériorent ainsi une figure, lui ôtent ses singularités, son type et ne vous offrent que l'image d'un galant homme endimanché.
Mathieu songeait qu'à cette peinture, si l'on avait négligé de l'avertir, jamais il n'aurait reconnu Jacques : ce n'était plus personne. 11 se disait aussi qu'un Jacques de ce genre, un si honnête et anodin
bourgeois, Jcnny ne l'eût pas aimé, Jenny ne l'eût pas préféré à lui Mathieu, qui, en fait de douceur indulgente, valait beaucoup mieux. En méditant de cette façon, Mathieu ne manquait point à la modestie : car il ne s'attribuait aucun génie, aucun des attraits qui avaient distingué Jacques. Il se trouvait, quant à lui, un homme assez ordinaire ; et, s'il éprouvait plus vivement le regret de n'avoir pas été choisi, c'est que Jenny louait, en celui qu'elle avait choisi, les plus simples vertus. Il écarta cette pensée assez vite et, le plus vite qu'il lui fut possible, revint à ne plus faire un si grand cas de l'anecdote de sa vie.
On faisait, là-haut, la toilette du mort; on l'arrangeait et, comme avait dit Jenny, on le rendait pareil à tous les morts. Pendant ce temps, Jenny faisait la toilette du souvenir. Elle en retirait ce qui ne serait ni agréable ni commode à conserver. Elle apprêtait le souvenir de Jacques à durer sans accident.
Mathieu songeait que ces pratiques sont judicieuses et gouvernées par un très juste sentiment de décence et de chasteté mentale. Somme toute, il s'agit de mettre un voile sur la vérité ou de lui prêter un costume. C'est le travail de la civilité. Le véritable Jacques serait enseveli et retournerait à la terre: son corps allait à l'anéantissement. Son âme était affaire à Dieu. Son souvenir était affaire à ceux qui en auraient la garde pour le temps plus ou moins long de la survie.
La vérité en souffre. Mais, quoi! laisscra-t-on cette effrontée courir en ce monde et y promener le scandale de sa nudité? Mathieu se dit que les femmes, avec leur goût subtil et avec leur aptitude exquise à ne pas ('.lie les esclaves de la réalité, améliorent le
monde, le corrigent, sont la grâce et la décence du monde.
Et lui-même Mathieu, avait-il vécu dans le cynisme de la vérité? Son amour de Jenny, le grand, le seul événement de son existence, ne l'avait-il pas joliment déguisé, afin de le rendre tolérable à Jenny et à lui surtout? Lors de sa passion la plus vive, il en avait su cacher ce qui pourtant y était bien, le désir et tout le tracas de la concupiscence. A peine se le rappelait-il; et il parvenait au seuil de la tranquille vieillesse avec un sentiment qui était son ouvrage. C'est la civilité qui sauve l'humanité de l'infamie authentique et naturelle.
Un domestique entr'ouvrit la porte du salon : Jenny pouvait monter à la chambre où Jacques était un mort pareil à tous les morts.
Elle se leva. Elle avait plus de force. Alain et Ma thieu voulurent l'accompagner. Mais elle refu>;i toute compagnie et supplia Juliette, Mathieu et Alain d'aller dormir.
— Mais vous, répondit Mathieu, ménagez-vous.
Elle répondit qu'on voyait bien qu'elle était parfaitement raisonnable, et qu'il fallait qu'elle agit à sa guise. Mathieu pourtant résolut de l'accompagner jusqu'à la chambre mortuaire et annonça qu'il se retirerait ensuite dans sa chambre, où il prendrait quelque repos.
Juliette et Alain sortirent du salon en même temps que Mathieu et Jenny. Et Juliette allait rentrer chez elle.
C'était le petit jour, avant le lever du soleil, quand il y a une clarté grise et que des lueurs vagues semblent se chercher les unes les autres pour se réunir en lumière.
Alain dit à Juliette :
— Je vais vous accompagner jusque chez vous.
Juliette répondit qu'il faisait jour, et qu'enfin ce n'était pas la peine.
liais ils sortirent tous les deux. 11 y avait dehors cette fraîcheur matinale qui est délicieuse. On dirait que la lourde chaleur de la veille, chargée de labeur et de fatigue, est abolie et que la nouvelle journée commence en état de pureté absolue. Il y avait au ciel un petit nombre d'étoiles près de s'éteindre comme, à pareille heure, s'éteignent aussi les lampequi ont prolongé toute la nuit la veillée du soir. Un éveil d'oiseaux, le remuement des feuilles sous la brise et l'éparpillement des ombres, toutes choses
préparaient, comme au premier matin du monde, l'épiphanie d'une journée analogue à la première journée du monde.
Il serait charmant de croire que l'on participe à cette nouveauté, que le passé est aboli et que l'on prélude à quelque félicité innocente. Mais il vous traîne, dans l'âme, la buée des précédents jours.
Alain et Juliette avaient, pour les encourager à la même illusion qui donne aux matins de l'été une pureté si parfaite, la jeunesse et l'amour. Mais un émoi singulier les retardait, rendait leur marche lente. Alain ne prit pas le bras de Juliette. Et qui les aurait vus, la veille au soir, après leur amoureuse promenade, rentrer tous les deux enlacés, puis ce matin cheminer côte à côte presque intimidés d'être ensemble, eût soupçonné qu'un désaccord était survenu entre eux. Mais non, leur entente continuait.
Ce qui, sans les séparer, leur imposait une allure un peu différente, c'était le voisinage de la mort. On dit qu'elle excite l'amour ; et c'est possible en certains cas monstrueux tels qu'en produisent les révolutions et les guerres : mais elle rend la tendrespensive et plus rêveuse que bien exubérante.
Puis, Alain et Juliette, qui la veille au soir étaient Livrés à l'imprudence amoureuse, Jenny venait de leur annoncer leurs fiançailles. Ce grand bonheur les enchantait et cependant Les mettait en cérémonie. Comme le souffle du matin dispersait les nuées doct urnes, un sentiment presque virginal passait dans l'âme de Juliette. Si le même sentiment n'était pi tout à fait celui qu'Alain avait reçu directement, il le voyait en Juliette qu'il a\ait à cœur de suivre et d'imiter avec toute sa complaisais
Ils firent ainsi, en silence, un peu de chemin. Mais Alain se rapprocha de Juliette et lui dit :
— Nous sommes fiancés, Juliette!
Elle ne lui répondit que d'un regard et d'un sourire : et ce que dirent le regard et le sourire, les mots ne l'auraient pu rendre; un baiser l'eût dit à l'excès.
Juliette prit la main du tremblant jeune homme ; et tous les deux, les bras ballants, cheminèrent, sages et doux. Leurs doigts n'osaient pas bouger ; et, quand leurs doigts étaient sur le point de se déprendre par hasard, ils se reprenaient d'une franche étreinte, sans autre caresse que celle qu'ils n'avaient pas à éviter.
Puis Alain dit à Juliette :
— Pourquoi me disiez-vous que vous ne deviez pas être ma femme?
— Te l'ai-je dit? murmura-t-elle.
Et elle ne parut pas sûre de l'avoir dit.
— Oui. Vous me l'avez dit, l'autre soir. L'avez-vous oublié?
Avec un tremblement de tendresse, elle répondit :
— Si je l'ai oublié, ne t'en souviens pas 1