‹ L'amour et le secret, romanChapitre 8 sur 11 · L'A*°™ ■» U SECRET J · texte numérisé non relu

L'A*°™ ■» U SECRET J

J«ny surtout. C°ntre mo' Miette, Alain

— Parle.

^"-Ï ïf£ **•«• ™ Vaut ■*« se ™'on«és. yes.tur JjJ ^Pte de mes ignobles

C^P : Ce., toi qui i auras';;, '^ * VM rece™> - — Farta' Pr,n. . . u*

Par'e-' Enfin, parle!

MatiHeil avait p:

J^^ieluietsavamnaon ,e"' 'qUe JaC«ues s« b,e'- >'ais Jacques n"£t \ÏÏ *"a*«"**lW

^and il reprochait à KiEV™ " b00ITeau et' «** Pas, lui non plus toufe "T"" P<H,r> iJ "'<«-

"té ^ ses paroies'iu 're a , frhenSi"n ; '■ «— • «"' »« serait pas facil à d " ° m-°mei,t d* ,lire ce ,a «orge. Il continua et qU' rféJà «• gênait à

Tu (as voulu. C'est /» „m une ^té à laquelle Je re„I1 ^ tU aS ***> -«* «*■ Jenny et moi, p^ " l™»^, ^ te P,aw ™«« «nevitable. Au bon , T V" C°UP ^bto, ,urPe« toi qu'il neles el t Pt6' U Sera »*«*

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Ja«eues allait s'atleX^TJe cette e-vubérancequin ,ni^ r1'?1 ^ 1'hoCT«»' 'nervosildsentimpi| ''-;a1(llahru,al,,ru,,,,

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— Ecoute... J'ai été l'amant de Juliette il y a quatre ans, lorsque Jenny n'était pas encore veuve et que j'étais l'amant de Jenny depuis dix ans.

Mathieu entendit cela; et tous les mots, les uns après les autres, lui furent comme un tour de roue donné à l'instrument de supplice qui lui écrasait la poitrine et lui comprimait le cœur. Premièrement, il regardait Jacques et le guettait, pour ainsi dire. Mais il baissa les yeux, parce qu'il lui venait une espèce de honte qui, étant la honte do Jenny, était la sienne et plus amèrement. Même, il ferma les yeux, afin de ne plus voir, non seulement Jacques, mais rien au monde. Ses mains frissonnantes l'importunaient; et les fleurs de laine vive du tapis lui faisaient mal aux yeux. Il ne s'écria point, à propos de Jenny comme tout à l'heure à propos de Juliette : « Ce n'est pas vrai ! Je ne te crois pas! » Non qu'il eût, pour Jenny, moins de confiant respect que pour Juliette, non certes ! Mais, cette fois, il s'agissait de lui : sa blessure ne lui laissait pas l'énergie de réagir. Et ce n'est pas la faute de Jenny qu'il accepta sans la mettre en doute : ce qu'il accepta, ce fut le malheur dont il était accablé. En outre, il ne songeait pas à invectiver contre Jacques : c'est qu'une seule pensée l'occupait et le prenait tout entier, la pensée de la seule Jenny, soudainement différente de ce qu'il l'avait crue ; et profanée, il n'osait pas se le dire, il n'osait pas s'en apercevoir: mais différente jusqu'à n'être pas reconnaissable. Dans son esprit, réduit à l'inactivité, devenu tout au plus un lieu vague où les idées et les images se combinaient à leur guise, l'image de Jenny se modifiait, l'image et l'idée môme de cette femme qu'il avait toujours aimée, qu'il aimait encore et qu'il

ne retrouvait plus pareille pour l'aimer pareillement. De longues secondes passèrent sans qu'il eût avec netteté conscience de ce qui venait d'arriver et qui était une chose étrange, absurde, abominable. S'il était mort ou s'était endormi, la mort ou le sommeil n'aurait pas eu à lui ùter beaucoup de vie ou beaucoup de sentiment : car il avait l'àme à demi évanouie.

Quand il rouvrit les yeux, la vue de Jacques tout d'abord l'offensa comme un affront. Mais Jacques n'était pas à l'insolence: il pleurait. Mathieu aurait pu détester ces larmes : elles lui parurent bien naturelles et telles qu'il en eût répandu lui-même, si la stupeur ne l'avait rendu gourd comme sont les doigts que le froid paralyse.

Mathieu avait un immense chagrin : Jacques pleurait. Mathieu n'aurait pu dire un mot : Jacques ne put se taire. Et il arriva que leurs sentiments, si confus et enchevêtrés, les réunirent dans une alarme commune. Jacques dit à Mathieu:

— Je savais bien que tu aurais beaucoup de peine...

Mathieu lui Ht un signe assez brusque d'avoir à ne pas continuer sur ce chapitre.

— Bon ! reprit Jacques. Mais tu ne m'empêcheras pas de te demander pardon. C'est fait : prends-le comme tu voudras! Et puis juge-moi Comme tu voudras. Je ne suis pas un poète ni un philosophe...

«Tues un cochon! » répliquait Mathieu en luimôme.

— Je suis un amant de la vie et de la beauté ; je suis un peintre.

Ces grands mots semblaient à Mathieu ridicules à

l. A.MoUU ET LE BEI RET

un point tel qu'il en nul L'intelligence an déroute. Pu, goût de l'équité, avec la manie de l'in-

certitude qui était chez lui une espèce de \ ilu mentale, il songea que ces grands mots étaient, malgré leur vulgarité, le signe véritable de cette àme puissante et pourvut; de quelque génie. Jacques lui paraissait à la fois scandaleux et magniliqu analogue à l'été. Les différences qu'il y avait de Jacques à lui, et que proclamait Jacques avec un bel entrain, le disposèrent à ne pas juger cet extraordinaire garçon, mais à l'examiner comme un spectacle a.issi intéressant que déplaisant. Les monstrueux phénomènes de la nature, même s'ils vous ont blessé, \ as les étudiez plutôt que vous ne les injuriez: ce sont les personnes les moins réfléchies, et dans les temps de l'humanité primesautière, qui insultent les vents, l'orage et croient châtier la mer en furie; Mathieu était bien au delà de tels emportements. Puis, dans sa tristesse, une douloureuse curiosité le tenta de connaître le détail de son malheur. Une telle curiosité est malsaine, comme le sont la plupart - -l'.ntimentsque suscite la jalousie ; et, pour autant qu'il y eût de jalousie dans son chagrin, Mathieu lait a l'impulsion la plus naïvement masculine. si ainsi qu'il fut amené à supporter les conli- Qcee de Jacques: il ne les aurait point sollicitées, ïifi il ne les refusa point. Jacques, lui, subissait un vil émoi de cordialité. Ce qu'il ne devait pas dire. qu'il avait dit à Mathieu, l'exaltait. Il s'émerveillait d'avoir surmonté la difficulté d'un pareil aveu : si bien e n'était plus un aveu, mai> le spleu M le épanualité impétueuse, magistr et devant laquelle il admirait que s'inclinassent —

car il ne les voyait pas autrement — les colères et les rancunes de Mathieu, ses reproches de délicatesse offensée.

— Que veux-tu? J'avais passionnément aimé Jenny. Gela durait, je te l'ai dit, depuis dix ans. J'avais passionnément désiré qu'elle fût libre : elle ne l'était pas ; je l'attendais. Tu sais ce que c'est, que d'être amant? C'e.?t d'attendre! A chaque rendez-vous, on attend ; et l'on attend au jour la journée : on y pard son temps, et puis son désir. On ne travaille plus ! Un artiste qui ne travaille plus est un homme fini. Est-ce que je m'en suis rendu compte? Je n'en sais rien; mais il faut croire^ qu'il y eut en moi un rébellion de mon art, qui ne voulait pas défaillir. Bref, au bout de dix ans, j'attendais encore Jenny : je ne l'attendais plus comme d'abord. Si elle n'était pas devenue libre, notre amour serait allé à une espèce d'amitié lidèle et. sans doute, à une espèce de liberté mutuellement consenti ■. .le n'aurais pas i aimer Jenny ; non pas ! mais je serais arrivé aune tendresse calme, discrète et à laqu a mari même, son mari, n'aurait rien eu à reprocher... Comme toi, mon bon ami, comme toi !...

— Il ne s'agil pas de moi ! lit Mathieu.

— I mment! reprit Jacques. Enfin, j à me onzième année d'une Liaison qui s'éternisait. Tu m'entends bien? Pour rien au monde, j'- ne L'aïun brisée... Je o • suis pas as qui onl !<■ oœixr en girouette... Seulement, alors, j'ai rencontré Julien.- !

Et, à ce mot qui lui fut comme la joie fulgurante d'un SOUVI icques eul le'. illuminé. 1/aflhix

de sa pensée le fit taire. Mathieu se taisait aussi ;

w200 l'amour et le secret

Jacques, après lavoir dégoûté, le déconcertait; Jacques trop heureux, à qui Jenny s'était dounqui n'avait pas su qu'il recevait le plus merveilleux présent faute duquel Mathieu vivait à peine. Ce gaspillage de bonheur lui semblait une sottise autant qu'une infamie.

— C'était au Cap d'Ail, près de xMonle-Carlo, il y a quatre ans. J'étais allé faire le portrait de la grandeduchesse Nadine Kasimirovna, une femme superbe, un tempérament : dévote, avec ça! C'est Raspoutine qui lui conciliait, à ce qu'on dit, le tempérament et la dévotion : passons ! Mais Juliette, qui par hasard était là-bas, dans cette lumière... Tu ne peux pas te la figurer dans cette lumière, avec sa beauté, avec sa gaieté, avec son éclat : c'était du soleil changé en femme... Il n'y a que les peintres pour savoir ce que c'est qu'une femme : vous autres, vous n'y connaissez rien! Vous autres qui les aimez l'hiver comme 1 à la clarté des lampes, et dans la pénombre septentrionale, vous croyez que vous les aimez. Allons donc ! ce n'est pas de l'amour : c'est de la polissonnerie. Mais oui! Vous vous cachez dans les petits coins pour vous raconter des histoires : c'est du libertinage confidentiel et de la câlinerie de psychologues. Moi, quand je me promenais avec Juliette, sur la roule, nos pas avaient un rythme de galop; nous respirions le grand air et c'était l'amour qui entrait dans D « poitrines, avec le grand air venu de la mer à la côte et que nous attrapions au passage, comme des gourmands. Quelquefois, je lui disais d'aller devant, pour la voir mieux : mon bras consentait à ne plus la tenir contre moi, pour que mes yeux

fussent contents à leur tour. Elle s'éloignait en

courant. Sa robe soulevait de la poussière, qui l'enveloppait comme un châle de soleil. Elle riait : et j'entendais l'éclat de rire du soleil. Un jour, comme nous revenions d'une de ces promenades, est-ce qu'elle était lasse? ou alanguie de quelque manière? je n'en sais rien... mais j'ai été l'amant de la lumière!

— Et elle? demanda Mathieu, d'une façon qu'il ne rendit pas narquoise volontairement.

Jacques aurait buté à cette question qui ressemblait à une facétie méchante, s'il n'avait été emporté par sa fougue assez brutale et qui eut vite écrasé plutôt que de l'écarter cet obstacle de rien du tout.

— Elle? Ce n'est pas mon affaire. Mais, l'autre jour, quand elle est arrivée, l'après-midi, radieuse... 11 faisait beau, tu t'en souviens? Elle vous a tous émerveillés : moi, j'ai cru reconnaître ma lumière... J'ai voulu faire son portrait. Et il m'est remonté au cœur, à la tête, il m'est revenu aux doigts, pour peindre, et au cœur, pour aimer, et à la tète, pour comprendre ce que c'est que la beauté, toute ma joie méridionale et qui, un peu plus, m'aurait donné du génie. Seulement, on m'avait collé ce petit jeum homme...

— 11 t'a gêné '

— Mais oui! J'avais besoin de toute ma joie : j'aurais fait un chef-d'œuvre. EL la seule pn de ce petit tue taquinait ma joie... C ien ce q Jenny voulait...

— Note que ce n'est pas Jenny qui t'a do no

çnon.

— Oui est-e.

— Jdiietl

Jacques eut l'air de chercher dans sa mémoire et dit :

— C'est possible!... En tout cas, j'en ai assez d'avoir tout l'entrain de ma vie et de mon art empêché par ce jeune homme; j'en ai assez : qu'on se le dise!

Mathieu insista :

— Jenny ne se méfiait pas; c'est Juliette qui a dû se méfier.

— C'est possible ! Mais je te répète que je ne veux plus de ce garçon dans ma vie et dans mon art, qui sont deux choses qui n'en sont qu'une!

— Si Juliette ne t'aime pas, et l'aime, tu auras beau crier...

Jacques haussa les épaules et répliqua :

— Toujours tes calembredaines d'amour. Mais te figures-tu qu'il y a quatre ans, au Cap d'Ail, elle était amoureuse de moi? et que je suis assez bête pour le croire? assez dadais pour en souffrir? Ah! mon pauvre vieux!... Tu t'imagines que les l<mmes nous aiment? Allons donc! elles se donnent à nous : c'est tout ce que nous leur demandons.

— Il y a pourtant une femme qui t'aime!

— Eh! bien, oui! reprit Jacques, un peu troublé d'abord et qui se fut bientôt ressaisi. Mais précisément elle devrait comprendre que ce n'est pas la même chose!... Que Jenny m'aime, tu ne me l'apprends pas. Je l'ai toujours si bien su que c'est pour elle que j'ai fait mon sacrifice de l'autre. Tu n'y es pas? Mais écoute-moi, au lieu de parler, si tu veux savoir. C'est vite fait, de vous traiter un homme de Lr<>ujat : mais on l'écoute! Après <;;l, tu me diras >i j'ai très mal agi. Le même jour, j'avais fini le purlrait

de la grande-duchesse et j'avais eu ma récompense de Juliette. Le lendemain dès l'aube, une dépêche : d'Ervise est mort, Jenny est libre ; et moi, je ne le suis plus!... Un an plus tôt, pas plus d'un an, cette nouvelle m'aurait enchanté! Ce jour-là, elle m'a surpris. D'Ervise était malade. Je n'en savais rien. Jenny le soignait avec un admirable dévouement : elle ne m'écrivait pas; elle n'avait pas le temps. Et, tu sais comme elle est superstitieuse : elle n'osait pas m'écrire, dans ces tristes circonstances. Je vais chez Juliette; et... tout ça me troublait... je lui ai dit... je lui ai tout dit. Elle m'a répondu...

— « Allez-vous-en? »

— Oui. Mais j'y étais bien résolu.

— Elle t'a chassé...

— Je m'en allais!

— Elle ne t'aimait pas !

— Eh! non; mais... Jamais tu ne comprendras, jamais !... Je suis revenu à Paris. J'ai revu Jenny. Tu sais le reste : je n'ai pas manqué à mou devoir. Si je n'avais pas épousé Jenny, je serais un misérable : je n'en suis pas un. Pauvre Jenny!... Et je ne me vante pas : c'avait été le rêve de ma jeunesse, de l'épouser; je l'épousais! Vous étiez là deux ou trois à lui faire la cour : elle m'aimait et je l'aimais; eniin mon devoir a coïncidé avec mon bonheur. Juliette : je n'y pensais plus. Quoi! est-ce que tu n'as jamais oublié aucune des femmes qui t'ont marqué de la complaisance? Moi, je me dis souvent qu'on doit retrouver dans les enfers le troupeau vieilli de ses bien-aimées : et quel châtiment! Je l'avais si bien oubliée. Juliette, qu'au bout de quelques mois je l'ai revu.', ma foi! comme une amie.

- El ell- .

— Gomme un ami. A me demander -i je n'ai I tout ça!... Jusqu'à ces dernières semaines. Tu l'as bien vu? Elle m'amusait, je la trouvais jolie, elle iil noire campagne un peu austère. Elle me

iil plaisir à regarder et à sentir autour de nous. Mais comme toi, mon vieux, comme Durny, comme le jardinier, qui saccage nos plates-bandes pour lui doni - roses! Moi, si j'étais un peu plus «'mous-

tille' pourtant, c'est naturel et tu m'excuseras : tu es plus rêveur, je suis plus emporté. Mais enlin, tout ça

Lit rien; je me tenais bien: tu m'as vu! Oui, jusqu'au jour que le jeune homme est revenu et s'est mis à n'avoir pas notre réserve. Ça aussi, tu l'as vu!... Moi, je l'ai vu, je le vois; et je ne peux pas le voir!... Cette jeunesse amoureuse m'a réveillé; il y a désormais autour de nous une atmosphère d'amour qui me grise. 11 n'en fallait pas tant, probablement. 11 aime Juliette... ah! mais non. pas comme je l'ai aimée : j<' l'en défie bien!... Mais il l'aime, comme je ne l'ai pas aimée : il l'aime pourtant. Et elle l'aime, comme elle ne m'a pas aimé : ça. j'en suis sûr. Estce q; lis jaloux? Parbleu, oui! liais c'est bien plus que de la jalousie. C'est un autre amour, qui naît en moi, qui s'épanouit en moi, et qui veut s'épanouir davantage. 11 me semble que j'aperçois, en Juli . I s beautés qui m'avaient échappé, qui me

•ut l'on : et c'est le petit, comprends-tu ça? qui

- montre. Il me semble que je dormais : et mes

yeux .-'ouvrent : c'est le petit qui me les ouvre. Il y a

nouvelle Juliette, qui est celle que j'ai aimé

et qui est une autre, et je la v,

. il Juliette, c'est le petit qui l'a cr«

L AMOUR ET LE SECRET c205

Pour lui? Ah! mais non : pour moi! Je ne la lai donne pas, je ne la lui laisse pas. Si tu me dis qu'elle ne sera pas pour moi, je te réponds qu'elle ne sera pas pour lui. Ça, non! Ça, jamais delà vie! Pour -empêcher ca, je t'ai dit que j'avais mon moyen; je t'ai dit le moyen que j'avais. Avoue qu'il est atroce, mais qu'il est sûr.

Mathieu assistait à la frénésie de Jacques; et il songeait à ces deux vers de la Coupe enchantée :

Ménélns rencontra des charmes dans Hélène Qu'avant qu'être à Paris la belle n'avait pas.

Les derniers mots de Jacques le ramenèrent de sa rêverie à la réalité urgente : il s'agissait non d'une aventure étrange et digne d'aguicher un esprit curieux, mais d'un drame où il avait accepté d'intervenir. Jacques, d'ailleurs, le secoua :

— Eh bien? Tu m'as offert un marché : si mou moyen te paraissait pire que le reste — et qu'en distu? — alors, tu m'ôterais l'utilité de m'en servir.

Mathieu frémit :

— Bref, tu irais, pour empêcher la réunion (l'Alain et de Juliette, tu irais jusqu'à celte ignominie de raconter... et à Jenny !... ce que je sais?

— Oui : c'est bien ça.

— Tu ne le ferais pa- !

— Je le ferais. Tu le vois bien? Tu en conclus que je suis fou. Les fous sont dang peux : il ne faut pas jouer avec les fous.

— Jenny en mourra. Tu l'auras tuée...

— Toi qui aurais pu la sauver, qu'auras-tu fait pour Ja sauver? Parce qu'en définitive je ne vois pas

206 L'AMoUIÎ ET LE SECHET

pourquoi lout ton effort de diplomatie porte sur moi. 11 \ a... l'aut ... que tu pourrai- voir? Avec moi,

ri -H ;i faire, Débrouille-toi : ça te regarde. Si tu parviens à [n'épargner ce que tu appelles une inl'amt'en serai bien obligé. Tâche de réussir. Mais, si par malheur lu ne réussis pas. moi je réussirai.

— C'est ton dernier mot?

— Je croyais bien te l'avoir dit.

— Tu me fais horreur!

— Ça n'avance à rien.

Mathieu s'en allait. Jacques le rappela :

— Mais loi, ton dernier mot?

Mathieu hésita. L'horreur qu'il avait de Jacqm pressait de partir. Et puis il craignit principalement une folie de ce fou. Il répondit :

— Tais-moi crédit jusqu'à ce soir. Et, d'ici là. tiens-toi tranquille.

— Oui! Seulement, veille à ce que je ne sois pas mis en cas de légitime défense. Rien de mon côté ; mais non plus de l'autre côté! Parce qu )...

Mathieu sortit, ayant ouvert la porte rudement et douceur, afin de ne pas faire de bruit : car il était épouvanté.

Dehors, il respira la fraîcheur de l'air et crut qu'il avait risqué l'asphyxie entre les quatre murs de l'atelier qu'emplissait la folie de Jacques. 11 aurait voulu se promener dans le jardin, laisser sa tête en désordre .s'y apaiser. 11 s'épongea le front, qu'il avait en sueur, et s'attendit qu'une migraine fut le résultat de son impétuosité. 11 prenait une allée d'ombre. Mais il aperçut, au bout de cette allée, Jenny en train d'éplucher des rosiers. Elle avait, comme d'habitude, les mains gantées pour éviter le dommage d'une piqûre ou d'une éraflure; elle avait, à la ceinture, un petit panier, pour y mettre les fleurs fanées : elle maniait le sécateur avec la même vivacité que toujours. Elle n'entendit pas Mathieu, qui ensuite méfia de faire crier le sable. Et elle ne Le vit pas. Mathieu n'eut qu'un désir, qui fut de se retirer sans être vu. (Jue dirait-il à Jenny? En outre, il n'avait pas envie de la revoir avant d'avoir à part lui arrai le Becret pardon qu'il devrait lui accorder. Elle semblait la même et n'était plu> la même cependant. Elle était en réalité la même et. aux yeux de sou

lidèle adorateur, avait changé : voilà ce que Mathieu lui pardonnerait bientôt, non pas soudainement. Mathieu, qui avait besoin de gagner du temps et d'être seul, retourna sur ses pas, résolut de monter à ;-a chambre et ne craignit que d'en être empêché. Pourvu qu'il ne rencontrât personne! Il lui fallait du silence.

Il songeait que sa causerie avec Jacques avait tourné plus mal qu'il ne l'eût redouté. 11 avait trouvé Jacques plus atteint qu'il ne l'imaginait d'abord et que Jenny, en se disant perdue, ne l'imaginait. Finalement, Jacques lui avait posé le détestable ultimatum qu'il aurait fallu anéantir : mais comment l'anéantir? Et Mathieu, qui se reprochait de n'avoir pas été habile, n'espérait pas l'être mieux désormais : pourtant, il y allait d'un incalculable malheur.

Comme Mathieu arrivait à l'étage de sa chambre, il aperçut Alain dans le corridor. Pour l'éviter, il continua son chemin, feignit de monter à la bibliothèque; mais Alain courut après lui :

— Monsieur Landin, vous rappelez-vous que, l'autre jour, j'avais avec vous une conversation qu'un hasard, je ne sais plus lequel, interrompit?

Alain parlait d'une façon vive et nerveuse.

— Je m'en souviens, répondit Mathieu, et du hasard qui nous a interrompus : ce fut le départ de Juliette, que Jenny était venue nous annoncer.

— Oui. Peu importe. Mais j'étais à vous demander...

Mathieu s'en souvenait aussi. Et il s'étonna qu'une question de ce genre lui fût posée ainsi, brusquement, sur la marche d'un escalier, dans un corridor : une question de ce genre méritait la sécurité d'une chambre et ia porte fermée aux indiscrets. Peu

s'en fallut qu'il ne priât ce prompt jeune homme d'entrer chez lui, où ils causeraient, s'ils avaient à causer. Mais il préféra élu 1er un long entretien.

— J'étais à vous demander, reprit Alain, si, lors de ce duel où succomba le mari de Juliette, on ne l'a point calomniée; je dis, calomniée.

— (Test possible! répondit Mathieu. Le monde est méchant. Mais il n'est rien venu à mes oreilles : il est vrai qu'on sait que j'entends mal la calomnie.

— En tout cas, il n'y avait rien à dire contre elle, absolument rien?

— Ah! par Dieu, non ! je te le jure.

— Merci, monsieur Landin, merci!

Alain, rayonnant d'allégresse, lui serra la main. Mathieu sourit à cette jeunesse heureuse et allait dire : « Il n'y a pas de quoi! » mais il dit seulement, et ne sourit plus :

— C'est tout ce que tu voulais savoir? Alain fit un signe que oui. Et Mathieu :

— Au revoir donc, à déjeuner.

Comme il avait monté quelques marches vers la bibliothèque, l'idée lui vint qu'il donnait à Juliette un certificat de vertu qu'elle n'avait pas continué de mériter : il le savait tout récemment. Et ce qu'il savait maintenant ne changeait rien à l'autre histoire. 11 avait dit la vérité : mais, fort de cette vérité, qu'est-ce qu'Alain n'allait pas faire? Exactement ce que, lui, Mathieu se proposait d'empêcher ; conclure son mariage. Mathieu s'arrêta : il hésitait a rappeler Alain. Mais non, Alain n'en voulait pas savoir davantage; Alain refusait d'en savoir davantage et s'était sauvé, content de la réponse qu'il avait reçue, trop content!... Mathieu se souvint -le don Quichotte qui.

: l< » L'AMOUR ET LE SBCRET

• nf fait un sabre de bois, a grand soin de m pas l'essayer, crainte d<^ l<i casser.

Malicieux garçon! se dit Mathieu. Et comme il l'aime! »

Au moment d'ouvrir la porte de la bibliothèque, Mathieu sentit qu'Alain, dans sa grande joie d'amoureux content, lui avait serré la main si fort qu'elle lui faisait mal.

« Comme il l'aime! se dit Mathieu. Tout est perdu ! »

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