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IL FAUT QUE TU GRÉÉS TA FEMME

leurs, et les vrais fils de Prométhée. Nous ne voulons pas une Pandore toute faite, mais une à faire.

C'est ce qui garantit que ce temps qu'on croit refroidi aura des forces d'amour inconnues aux âges antérieurs, des ravivements tout nouveaux de chaleur et de passion.

La passion des vieux temps, pour un idéal fixé, était presque mort en naissant ; elle se refroidissait bientôt pour ce qui n'était pas son œuvre. Mais notre passion moderne pour un être progressif, pour Tœuvre vivante, aimante, que nous faisons heure par heure, pour une beauté vraiment nôtre, élastique à la mesure de notre puissance même, quelle intarissable flamme en jaillira chaque jour ! . . . Comment? de toute occasion, ou légère, ou sérieuse, toujours, partout. Il en sera comme des nappes immenses de feu qui couvent sous certaines contrées de la Chine ; sur chaque point, frappez, creusez ' légèrement, et la flamme sort.

C'est Tobjection timide que plus d'un fera. Ces hommes, ailleurs vaniteux, avouent ici leur faiblesse. La difficulté, l'immensité de cette œuvre, les inquiète.

Pour Teffleurer, à la bonne heure ; pour en tirer le plaisir d'une nuit, à la bonne heure ; mais la culture ^ssidue, persévérante, d'une âme, cela les effraye ; ils reculent.

« Je n y suis guère préparé. Déjà entamé par la \ie, par une éducation cruelle, par la réaction violente qui la suit pour le plaisir, je me sens bien peu capable de prendre en main cette vierge, ce jeune cœur plein d'amour qui me veut pour son créateur, son dieu d'ici-bas.,.. Ai-je donc assez de

lumière, hélas I assez d'amour même? Ai-je gardé le sens d'aimer ? »

Non, ne te méprise pas, ne te défie point de toi ; veuille et persévère, tu peux de grandes choses encore, et dans la vie et dans Tamour. Ce vain passé qui te poursuit, tout cela n'était pas l'amour. Tu n'en es pas même à le deviner. Ce sens dort, mais il existe ; c'est la réserve de Dieu. Et même la prostituée en est susceptible encore. Plus profond est l'abîme, plus ardent le désir du ciel.

Si tu devais rester en face de ta jeune fiancée, sans y chercher rien qu'un peu de plaisir, ton âme y défaillerait bientôt ; l'ennui se mettrait entre vous. . Ici, cela n'est pas possible ; vois avec quelle confiance elle veut se remettre à toi, afin de devenir toi-même. Cette œuvre de transformation, ce doux progrès de mélange, maintiendra à votre union la flamme du premier jour, l'augmentera. Comment ferais-tu pour ne pas aimer toujours davantage, quand tu te sentiras en elle meilleur et purifié? quand à chaque instant de son chaste cœtu* te reviendront les rayons de ta nature primitive, de la belle jeune lumière qui rayonna à ton berceau, qui s'était obscurcie en toi, mais qu'elle, cette âme charmante, te rend encore embellie ?

Donc, ne va pas sollement, quand elle vient d'un grand cœur et qu'elle veut se donner, hésiter, dire ( par une lâche et coupable humilité ) : a Je ne suis pas digne. » Tu n'es pas libre de le dire. 11 n'y a rien de moyen ni de médiocre dans le mariage. Celui qui ne s'empare pas fortement, puissamment, de la femme, n'en est estimé ni aimé. 11 l'ennuie, et Tennui, chez elle, n'est pas bien loin de la haine. Elle échappe, au moins de cœur, et non-seulement elle, mais les enfants même ; la famille tout entière devient étrangère, ennemio

Tu demandes quels titi'es tu as à t'emparer d'elle, je vais te les dire :

Le premier et le plus fort, c'est le vif et ardent bonheur qu'elle-même a, au mariage, de pouvoir dire : « Je t'appartiens. »

Elle se sent libre alors, pour\'u que tu sois son maître. Libre de qui, le dirai-je? de sa mère, qui, tout en l'aimant, la traite jusqu'à vingt ans, et la traiterait jusqu'à trente, toujours comme une petite fille. Les mères françaises sont terribles. Elles adorent leur enfant, mais elles lui font la guerre, l'annulent par l'éclat, la force et le charme de leur personnalité. Elles sont bien plus gracieuses, et

souvent plus jolies même, plus jeunes surloul, trèsjeunes. Tant que la fille est sous sa mère, elle a le chagrin d'entendre les hommes dire entre eux chaque soir : « La petite n est pas mal, mais coifnbien la mère est mieux ! »

Riches ou pauvres elles se nourrissent la plupart très-mal, et très-mal aussi leur iille. Mais la mère qui est toute grâce, tout esprit et tout éclair, n'a pas besoin de fraîcheur. La fille en aurait besoin. Le mauvais régime la tient pâle, chétive, un peu maigre. La pauvre jeune demoiselle ne prolonge que trop souvent Yâge ingrat jusqu'au mariage. Là enfin, heureuse par toi, elle va prendre d aimables contours, elle te devra sa beauté ; si tu t'occupes beaucoup d'elle, si tu l'enveloppes doucement^ mais fortement de ton amour, elle fleurira, ta jeune rose, plus fraîche alors et plus vierge qu'au temps de sa triste jeunesse.

Être belle, et par l'amour; quel bonheur ! Je renonce à dire l'excès de sa reconnaissance.... Être belle ! mais pour une femme, c'est le paradis, c'est tout. Si elle a le sentiment qu'elle te doit une telle chose, oh I qu'elle cédera de bon cœur aisément sur tout le reste ; qu'elle sera ravie de te sentir maître,, trancher, décider de tout, lui épargner le plus souvent la fatigue de vouloir !

Elle reconnaîtra volontiers, ce qui est réel, que tu

es son ange gardien, que tes dix ou douze ans de plus, ton expérience du monde, te font connaître mille choses/ dont tu peux la préserver, mille dangers où ses dix-huit ans, sa demi- captivité de jeune demoiselle, la laisseraient fort aveugle, et où, selon toute apparence, elle irait tête baissée.

Exemple. Sa mère dont si souvent elle a désiré d'être libre, la fille la regrette pourtant au moment de la quitter. « Si nous vivions tous ensemble? mon ami.... » Ce mot, ce vœu échappe bien souvent au bon cœur de la fiancée. Le mari sait mieux qu'elle que rien ne serait plus funeste, que tous en ' seraient malheureux, qu'une vie de gêne et de discordes en résulterait.

«f Mais, du moins, si j'avais ma bonne, qui m'aime tant, qui est si adroite, ma Julie ! 11 n'y a qu'elle qui sache bien m'habiller ! . . . » Là encore, c'est lui qui la garde. 11 obtient qu'elle n'amène pas la souple et iîne femme de chambre, qui la, gâte et^ui serait le vrai rival du mari, le flattant et en dessous la travaillant contre lui, confidente dangereuse des petits chagrins de femme, et maîtresse peu à peu, vraie maîtresse de la maison. Heureusement le jeune homme du plus loin voit tout cela, et obtient qu'on le dispense de recevoir chez lui la séduisante vipère.

Ce sont là des points très-graves où il y a quel-

que peu de dissentiment. Parfois même elle se détourne et pleure un moment, toutefois en avouant qu'japrès tout tu as plus d'expérience, que lu as sans doute raison .

Si tu l'emportes sur ces choses, combien plus sur tout le reste I En affaires, en intérêts, en idées, elle reconnaît sans peine que tu sais et vois plus et mieux, surtout que tu as des habitudes d'esprit bien autrement fortes et graves. ^

Cela seul d'avoir un métier, une spécialité d'art, x'est une grande supériorité de l'homme. 11 y faut une gymnastique préalable, avoir brisé la roideur de ses articulations, dompté, plié, fortifié ses fa* cultes d'action: C'est en forgeant qu'on se forge soi-même. On y apprend spécialement que pour réussir, aboutir à une œuvre, il faut de la persévérance, de la conscience, le sérieux désir de bien faire, et une grande précision. Les femmes en seraient très-capables, de cette précision, et elles ne l'ont presque jamais ; c'est qu'elles ne veulent pas assez.

11 faut dire aussi qu'étant jeune, la femme est un peu fatiguée, souvent troublée par le sang. Ces pudiques et charmantes roses qui si souvent lui mon-

tent aux joues, c'est sa parure, mais son obstacle. Elles la rendent très-peu capable d'une attention soutenue. Aussi cette femme aimée, si on la laissait faire, elle n'aurait que trop de penchant à se rejeter sur toi, à te dire : « Pense à ma place, » comme Tenfant fatigué au bout de dix pas, qui veut que sa mère le porte. Mais il ne le faut pas souffrir. 11 faut aider, soutenir la belle paresseuse, sans la dispenser de marcher.

C'est là ou jamais, mon ami, que tu auras occasion de savoir si tu es homme d'esprit. Elle te pose, sans le savoir, cette enfant chérie, le plus haut problème de méthode : Comment tu renonceras aux procédés scolastiques qui ont fait ton éducation, comment cette science rigide, abstraite, à Tétat dé pur cristal, tu pourras la ramener à l'état de vie, et d'un diamant faire une fleur, pour la douer à ton enfant.

Oh I le beau et grand problème. Combien difficile!... Mais aussi, pour toi, quelle utilité I Jamais, sans cela, tu n'eusses su toi-même si tu savais à fond, jamais si tu étais maître de cette science déposée en toi, mais non assimilée à toi, et non fondue dans ta substance. Tu le sauras bien désormais, quand ta science sera mêlée au plus chaud sang de

les veines, quand elle aura passé, brûlante, par to» cœur et par ton amour.

Je suis à cent lieues des disputes. J'ai le cœur trop plein ici pour m* écarter et répondre à ceux qui doucereusement voudraient te décourager en disant que la science moderne, ayant peu d'unité encore,, ne peut être ainsi ramenée à la simplicité vitale.^ pour être transmise à la femme,' à Tillettré, à Tenfant.

Un mot suffira.

L'esprit moderne n'a que deux faces :

Les scieiiees de la vie, qui sont celles de Tamour. Elles nous disent la vie identique, la commune parenté et la fraternité des êtres.

Les sciences de la justice , qui est fti haute charité • et l'amour impartial. C'est la fraternité encore.

Sont-ce deux choses? Non, œ n'en est qu' une- Ces deux grandes églises de Dieu que nous bâtissons depuis trois cents ans, elles se réunissent au sommet ; elles ne sont plus qu'une à la pointe, et s'embrassent près du ciel . '

Plus le droit s'est exhaussé, humanisé, et plus aussi la fraternité de justice a rencontré la frater-

QUI Sl'IS-J£^ POUR CRÉER UI«E FJSMME? 47

nité naturelle et médicale, les sciences de la vie, de Famour et de la pitié. (Voir les notes. )

Voilà la science moderne, unique, identique, à deux sexes. Tu la perçois par le juste et le vrai. Tordre et Tharmonie. Et elle^ ta jeune initiée, elle la sent par la pitié, la tendresse. Tous deux par Famour.

Jeune homme, tu veux être aimé, n'est-ce pas ? conquérir la femme?

Eh bien ! pour cela sois homme. Je veux dire, conserve au-dessus des étroitesses (utiles et nécessaires) du métier, le haut sentiment de l'ensemble vital, Tamôur du tout pour le tout. C'est par là que tu resteras digne d'être aimé toi-même, grand, noble, puiss/ant sur la femme, qui n'est qu'amour et que vie.

Si tu étudies les lois, par exemple, va le Soir, va le dimanche, à l'église de la Nature, je veux dire au Jardin des plantes. Que ton ami, jeune médecin, te mène à la table noire, t'enseigne la mort.

Et si tu es médecin, fais halte aussi quelquefois. Tu ne vois que trop la douleur. Apprends-en les causes sociales. Informe-toi, par moments, de la grande thérapeutique d'équité, d'ordre civil, qui

viderait les hôpitaux, de cette cité de, justice qui guérirait par le bonheur.

Sur ce terrain, mon ami, tu es bien sûr d*être entendu, car ta femme est toute pitié, toute tendresse et toute croyance.

Eh I qu'elle a envie de te croire, quand tu viens à elle le cœur plein de tant de vérités nouvelles, rajeunissantes , attendrissantes I Contraste frappant ! ta vierge, ta fiancée de seize ans, ta fraîche et florissante rose, si tu regardes son esprit, son éducation byzantine, elle vient à toi vieille et caduque, sous les rides du moyen âge. Toi, au contraire, homme moderne, comme opinion, science, idée, tu lui arrives neuf et fort, éblouissant de jeunesse. — Puissance incroyable d'amour, et quel bonheur sera le tien I

Par une erreur innocente de tendresse et de reconnaissance, elle t'attribue, te renvoie tout ce qu a fait Fesprit des temps. Elle t's^ime à cause de Linné et pour le mystère des fleurs. Elle t'aime pour les diamants du ciel que vit le premier Galilée. Elle aime en toi jusqu*aux sciences de la mort qui nous ont appris le profond secret d'amour, et qui, con-

tre la barbare impiété des temps gothiques, nous ont dit : ce La femme est pure. » <

Résigne-toi, mon ami. C'est de toi que vient toute chose; tu as le mérite de tout. C'est toi qui dd fait tout être et qui as fait toute science. Elle n^ose pas le penser, son amour le pense pour elle ; car, étant son créateur, tu es aussi celui du monde ; monde et Dieu, tout se perd en toi.

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