INITIATION ET COMMUNION
Les folies des amants méritent attention. Sages, ne méprisez pas les paroles des fous. Ces innocents parfois, au hasard du délire, ont dit de vrais oracles.
Ecoutez ce jeune homme qui pour la première fois, en mai, à la campagne, promène sa fiancée timide. Les parents suivent à distance, et pas trop près. 11 semble faire appel à toute la nature, à la terre et au ciel, dans un si grand bonheur. Mais la terre, mais le ciel, et que dis-je ? sa fiancée même, tout semble disparu dans un nouveau transport. Qu'a-t-il donc vu? la maison du berger.
« Ah ! c'était là mon vœu I... Étroite et solitaire, c'est la demeure que je rêvais pour nous. ... Ne pou-
\oir se quitter, errer ensemble, échapper à la foule, fuir tout contact impur, sceller son paradis de mystère et d'oubli du monde ! »
Jeune homme, ta folie n'est pas si folle. La maisonnette qui roule par les champs est sans doute un logis trop dur pour ta compagne délicate, mais ton instinct du moins te révèle une chose juste et vraie que bien d'autres apprennent tard et à leurs 'dépens :
Ne semez point dans la grand'route.
Ne plantez point dans le torrent.
N'aimez point au milieu des foules.
Que peut-on sur la femme dans la société? rien. Dans la solitude? tout.
Du reste, ce n'est pas elle qu'il faut garder ainsi peut-être, mais toi-même. Plus elle est solitaire, plus tu vis avec elle, plus vous mêlez vos cœurs. MaiSsqu'elle ait une société, et je dis la meilleure, qu'elle ait avec elle sa mère, sa sœur, une amie respectable, justement pour cela, tu crains moins
de t'éloigiier d'elle, et le nœud va se desserrer. « Elle est avec sa mère, je vais voir mes amis. Elle est avec sa sœur, je puis visiter tel salon. » Puis tu seras repris au tourbillon du monde ; tu aimeras sans doute encore, mais toujours moins. Crois-tu qu'en rentrant chaque soir fatigué, Tair blasé, distrait, tu retrouveras la même femme et le même amour au foyer?
« Ainsi, à votre sens, le mariage sera une vie de reclus, de captif? La femme enfermée seule? l'homme sortant à peine, pour le besoin des affaires? Ce n'est plus une vie, c'est une mort anticipée. Faisons nos testaments avant le mariage; le lit de noce est un sépulcre. Plus d'amis, plus de république. Adieu le citoyen. L'amour et le foyer vont exterminer la patrie. »
Ce n'est pas ma pensée. J'espère une société tout autre, pure, libre, forte, où la table de fraternité reçoive à sa première place l'épouse, la mère, la vierge, où les fêtes étalent la charmante assemblée de nos dames, près des magistrats, assises et couronnées de fleurs. La femme, reine des foules, arbitre délicat, austère, des mœurs publiques, ce sera le charme touchant des cités de l'avenir.
Tout cela est loin encore peut-être. Laissez-moi donc, en attendant, dire des choses possibles et pratiques, les seules que comporte le temps.
La solitude que je \eux pour la femme, ce n'est pas la maison du \ieux jaloux Arnolphe, qui tient sous clef, et garde à vue Agnès, le corps d'Agnès du moins, en étouffant son cœur, et lui asphyxiant son esprit.
Je veux d'abord qu'Agnès ait un jeune mari, selon son âge. J'ai dit la proportion : vingt-huit ans et dix-huit. Pour s'en écarter, il faut des rapports très-spéciaux, très-singuliers, très-rares, qui peuvent se trouver, mais presque jamais ne se trouvent.
Je veux la liberté complète pour Agnès. Si la femme naît faible et serve de souffrance, Famour est sa rédemption, le mariage son affranchissement successif. Elle y devient égale, souvent supérieure à la longue.
ik Sa taille? je vous* prie. — Juste aussi haut que mon cœur. » (Shakspeare.)
La solitude, au reste, est toute relative. L'amour est chose si forte, qu'il domine toute circonstance.
Il peut, à la rigueur, être seul au sein d'un grand peuple* II est sain, il est pur, en pleine épidémie. Un palais, un grenier, un trône, une boutique, pour lui, c'est parfois même chose. N'oublions pas pourtant qu'il ne subsiste fort contre les obstacles du monde qu'aidé d'un cœur honnête, d une \ie laborieuse, d'une succession de travaux, qui remplissent, moralisent les jours.
Qui n'a vu, au plus noir, au plus triste quartier de Paris (rue des Lombards, je crois), une belle femme, née fort riche, qui, malgré son éducation distinguée et sa grande dot, passe sa vie au fond d'un magasin, à écrire et chiffrer, dans un tout petit cabinet vitré, donnant des ordres, gouvernant vingt garçons? Cette femme, jiu milieu de tant d'hommes, est seule, non surveillée, maîtresse. Son jeune mari court tout le jour, et fait les affaires du dehors. Le soir, on se retrouve. Madame, ayant fermé ses livres, renvoyé tout son monde, remonte auprès de lui. Nulle union plus forte, nul mariage plus heureux. L'aime-t-il? non, plutôt il l'adore. Cet affreux magasin leur vaut la maison du berger.
Si pourtant vous me permettez de faire un vœu pour vous, c'est que votre jeune femme, cet être
poétique, soit moins occupée de factures, de billets à échoir; que vous-même \ous ne soyez pas loin d'elle exilé tout le jour. L'union est belle et forte, ici, mais est-elle profonde? N'est-ce pas un peu comme l'intime association de deux hommes d'affaires ? Y a-l-il vrai mélange de cœur, entre personnes tellement occupées d'intérêts? Au lit même et sur le chevet, au moment du bonheur, la pure et digne épouse dit entre deux soupirs : « Jl'oublie pas, mon ami, que c'est demain le 31 . »
L'amour est, sans nul doute, une flamme, un désir, un paradis, qu'on peut trouver partout. Mais, cest aussi une culture. Il veut un peu de temps, quelque recueillement, pour qu'on puisse se connaître, se comprendre, et doucement, jour par jour, entrer d'un degré de plus dans la pénôtration de l'âme.
Quand je rêve, quand je fais des vœux (j'en fais souvent pour tous), je souhaite à ceux qui aiment, et aimeraient dans la foule même, la solitude, qui , seule initie aux arts de l'amour, quelques années paisibles du moins, qui leur permettent le mélange des cœurs, affermis l'un par l'-autre, avant de retourner au monde, au combat de la vie.
Je la vois en esprit, la petite maison solitaire, — non pas précisément la maison du berger, mais pas beaucoup plus grande : deux étages, trois pièces à chacun. Nulle domestique, ou tout au plus une bonne fille de campagne, dont Madame fera son enfant, et qui lui épargnera les gros ouvrages. Je la voudrais, cette maison, à distance de la ville, où chaque jour tu fais tes affaires. Bien située, bien soleillée, avec un grand verger et un petit jardin, où elle puisse un peu cultiver. Surtout d'abondantes eaux, et, s'il SQ^pouvail, jaillissantes.
A toi d'arranger, de prévoir, d'ordonner tout cela dans le moindre détail. Ne te repose pas sur les femmes de la famille qui prétendront s'entendre mieux à ces arrangements.
Toi qui y as tant d'intérêt, tu prépareras seul la douce et charmante cage pour tenter ton petit oiseau, pour lui faire désirer être prise, vivre ta captive, afin de devenir ta reine.
Demande conseil à l'abeille. Elle te dit : '« Je mets le même œuf en deux cellules différentes, la cellule royale, la cellule ouvrière. Deux abeilles tout autres viennent de ces différents berceaux. »
Tel le nid, tel l'oiseau. Les milieux et les circonstances, les habitudes nous font.
Oh! le nid! un vrai nidl... le beau, le doux
sujet I Mais je ne veux pas le gâter, en Fabrégeant ici. Je ne veux pas montrer la maison encore vide. Combien autre elle sera tout à Fheure, du jour, de rheureux jour, où quelqu'un (je ne dis pas qui), va l'enchanter de sa présence, Tilluminer de ses beaux yeux.
Petite, bien petite maison. Mais si c'est la passion qui l'ait construite, elle sera si bien combinée, si ingénieusement, artificieusement disposée, que le jeune cœur y soit pris de partout, que la distribution et l'aménagement ajoutent à sa tendresse les fatalités d'habitude, si puissantes ef„si douces, et la livrent toute à l'amour.
LE HÂRIÂGE.
« Tu es mon frère, mon père et ma mère réYérce, c( Tu es mon cher amant, tu es mon jeune époux, d
(Iliade.)
Ce n'est pas le mot d'Andromaque, c'est le mot étemel de la femme à ce grand passage.
Elle le dit du cœur d'abord, d'un élan de nature.
Elle le dit aussi par un sentiment juste, \rai*, de sa situation. Elle sent bien qu'il est àon tout maintenant , son protecteur unique. Et quant aux cérémonies par lesquelles l'Eglise et la Loi semblent la protéger, elle n'y fait pas attention.
En réalité , c'est la force de cet acte si grave qu'elle est donnée sans réserve, sans garantie et
sans retour. Si l'amour n'est pas là , si elle ne tombe pas dans les mains les plus tendres , toutes les précautions légales aggraveront sa situation. Toutes ces barrières de papier seront vaines. Mais, bien plus, glaçant, irritant celui à qui la p^sonne est livrée, elles la mettront en péril. Idée sotte de constituer une guerre préalable dans le mariage, et de croire que la loi puisse intervenir à toute heure de nuit , de jour, bt veiller au lit même entre eux. Contre celui qui possède la femme par la fatalité de cohabitation, et qui peut lui imposer le travail, le péril de la maternité, rien, rien n'est réservé. Nulle autre garantie que l'amour.
La cérémonie, la solennité, la publicité, sans nul doute, sont excellentes. Mais le fond de la chose, c'est Fâme. Comme le disent les jurisconsultes romains, « Mariage, c'est consentement ^ » l'acte de la volonté, de la liberté qui se donne. Donation mutuelle des cœurs, mais sacrifice surtout de la jlus faible, qui, se remettant au plus fort, âme et corps, ne réservant rien, livre tout, risque tout aux chances de l'avenir.
Contrat bien inégal I ... Ni la loi de l'Église, ni la loi de l'Etat, n'ont essayé sérieusement d'y modifier
la nature. L'une et Vautre en réalité y sont trèscontraires à la femme.
L'Eglise est nettement contre elle, elle lui garde rancune du péché d'Eve. Elle la tient pour la tentation incarnée et Tintinie amie du démon. Elle soufifre le mariage en préférant le célibat, comme vie de pureté, car impure est la femme. Cette doctrine est si profondément celle du moyen âge, que ceux q]ui veulent en renouveler Tesprit soutiennent (contre la chimie, Foj/. lanote) que justement, dans sa crise sacrée, le sang de la femme est immonde. Telle physique, telle législation. La femme, à ce point ravalée , que sera-t-elle , sinon serve et servante de l'être plus pur qui est l'homme I Elle est le corps, il est l'esprit.
*La loi civile n'est guère moins rude. Elle déclare la femme mineure pour toujours, et prononce sur elle une éternelle interdiction. L'homme est constitué son tuteur; mais, s'il s'agit des fautes qu'elle peut commettre, des peines qu elle peut subir, elle est traitée comme majeure, tout à fait responsable, et très-sévèrement.
C'est du reste la contradiction de toutes les anciennes lois barbares. Elle est livrée comme und chose, punie comme une personne.
64 LE MARTAGE.
« Mais la famille, du moins, est pour elle et voudrait la protéger sérieusement? »
Je ne vois pas cela. J'ai connu bien des amis théoriques de la liberté qui , venus là , ne s'en souvenaient guère, et unissaient leurs filles, bon gré, mal gré, à tel homme vieux, riche , dont elles ne voulaient pas du tout.
Il est bien entendu que la aible créature ne va pas toute seule soutenir un siège contre son père , sa mère, toute sa famille. Elle se laissera faire, pousser jusqu'au jour fatal. Et elle y arrive bien mal préparée.
Toutes les mères se font illusion ; toutes disent avec une sorte d'emphase : «Oh! j'aime tant ma fille I » Que font-elles pour elle? Rien. Elles ne la préparent pas au mariage, ni de cœur, ni de corps.
Un seul point est louable, c'est que généralement elles la gardent assez bien (et mieux que les hommes ne croient). Elles veulent qu'elle arrive au mariage vierge, neuve, ignorante même, s'il est possible, et que le mari soit charmé de la trouver à ce point petite fille. Et, en effet, cela Tétonne (lui qui n'a vu que des femmes perdues), au point qu'il la croit hypocrite.
Cette ignorance est cependant très-naturelle sous une mère inquiète et jalouse, surtout si l'enfant n'a pas eu de jeunes amies qui l'aient instruite. Mais il.
y a danger à ignorer tout, Tinnocenle est exposée par cela même à plus d'un hasard. La mère devrait Téclairer, lavertir, du moment qu'elle devient femme. C'est du moins son plus sacré devoir de l'initier parfaitement avant le mariage, de sorte qu'elle sache bien d'avance ce qu'elle va consentir et subir.
Nul consentement n'est libre ni valable qu'en chose connue d'avance.
Sait-elle bien le matin ce qu'elle promet pour le soir? Est-elle là une personne consultée, ou une chose livrée ? Sait-elle, surtout, le droit exorbitant que va prendre l'époux de se constituer (sur un signe douteux) le juge de son passé moral, de sa bonne conduite, de sa pureté, de sa vertu ?
Elle n'est pas mieux préparée physiquement que moralement. On s'occupe trop delà robe, pas assez de la fille. Père, mère, amies, et le fiancé même, tous dans l'agitation de vains préparatifs et de mille riens, négligent précisément celle qui semble le but de tout.
Comment se porte- t-elle à ce moment de trouble, à la veille d'une telle épreuve ?
D'abord elle ne dort guère. On croira, par fatuité,
que c'est d'impatience. Généralement, cest le contraire. La chose la plus désirée, quand elle approche, remplit souvent de crainte et de tristesse, surtout quand il s'agit de déraciner en une fois et, de quitter toutes ses habitudes, quand on se voit au seuil d'un si vaste inconnu.
Il est tout naturel qu'elle soit inquiète et agitée, qu'elle ait parfois un peu de fièvre, que la circulation sanguine soit irrégulière ou très-rapide, la nutritive lente , difficile à achever. Il faudrait de longue main aviser à tout cela. On pense à autre chose. Souvent, elle arrive au moment très-souffrante, craintive, dans un état de pléthore douloureuse qui demanderait de doux, de tendres ménagements.
Jeune homme, lis biçn ceci tout seul, et non avec cet étourdi de camarade que je vois derrière toi , qui lit par-dessus ton épaule. Si tu lis seul, tu liras bien, tu sentiras ton cœur. Et la sainteté de la nature te touèhera.
Ceci, c'est de la religion, de la pure, delà vraie, Si tu trouvais ceci un amusement , un sujet de plaisanterie.... j'aime autant que tu ries à la mort de ta mère.
Au mariage, ton bonheur est immense, mais
combien sérieux I Respecte-le. Ouvre ton cœur à la gravité sainte de l'adoption que tu vas faire, à l'infinie tendresse que réclame de toi celle qui vient à toi, toute seule et dans une confiance infinie.
Seule, mon ami. Car, tu las vu, FÉglise ne la protège guère. La loi, pas davantage. Et la famille, hélas! n'a pas pris grand soin pour l'affermir en ce pénible jour. Elle ne la soutient pas , mais te ramène, te la donne.... au hasard de ton jugement.
Mais , moi , je me fie à toi pour elle. Et je suis sûr que, tout manquant, tu seras tout, la patrie, le prêtre et la mère, qu'elle trouvera en toi la garantie de ce triple pontificat.
C'est toute sa pensée, sïi foi et son espoir, pen • dant qu'elle avance chancelante et si belle de sa pâleur dans sa fraîche toilette. Elle sait bien qu'elle n est plus chez eUe, et pas encore chez toi. EUe flotte entre deux mondes.
Où va-t-elle et que veut-on d'elle ? Elle ne le sait pas trop bien. Elle ne sait pas grand'chose, sinon qu'elle se donne d'une grande dévotion de cœur.
Elle a ce bonheur de penser qu'elle est désormais
dans ta main. Y sera-t-elle bien ou mal? el comment la traiteras-tu? cela te regarde, non elle.
Pour arme et sûreté, elle a de ne réserver rien,, d'arriver seule a toi sans protection, de t'aimer, de s'abandonner...
« Que la terre et le ciel prient et pleurent pour moi. )•
Mot de Christophe Colomb à l'entrée du monde inconnu. ^
C'est Theure. Sa mère la quitte, en versant quelques larmes. Moi, je ne la quitte pas encore. J'ai un mot à tè dire, que ne sait pas sa mère.
Ne t'impatiente pas , et ne me maudis pas. Ce n'est pas moi qui te retarde. Elle est entrée sans crainte, elle t'aime tanti Elle a l'assurance modeste que donne la pureté. Mais enfin elle est bien troublée, pardonne à la nature... Son pauvre petit cœur bat si fort; qu'on en voit le battement... Un moment, je te prie, laissons-la se remettre un peu, et respirer...
Ce.mot est celui-ci :
Je te fais et te constitue son protecteur conti'c toi-même...
Oui, contre toi. Ne te récrie pas tant... Contre toi, car, à cette heure, tu es Tennemi.
Un ennemi doux, respectueux et tendre. Abrégeons les choses fades que dirait un homme du monde sur les bonnes manières qu'ont alors et toujours les gens bien élevés. Je sais que la plupart arrivent refroidis par la vie, par la grande^ trop grande expérience du plaisir. Mais, pour les plus usés, c'est chose d'amour-propre, de vaniteuse impatience. Cela peut mener loin. Donc, j'en crois ici le mot dur, mais net, de THistoire naturelle : « Le mâle est très-sauvage. » Mot confirmé malheureusement par la médecine et la chirurgie que l'on consulte trop souvent pour les suites, et qui, dans leur froideur, sont indignées pourtant de la fureur impie qui peut souiller une heure si sainte.
Autre chose, et très-grave, d'importance infinie.
Sais-tu bien, dans ce moment de trouble, que tu es partagé entre deux idées très-contraires? Tu ne comprends ni toi, ni elle. CeÙe blanche statue, que tu couves des yeux, si touchante, si attendrissante, qui a peur de paraître avoir peur, et garde aux lèvres un sourire pâlissant... tu t'imagines la connaître? et elle te reste une énigme.
LA ^OCE. 71
Celle-ci, c'est la femme moderne, une âme et un esprit. La femme antique était un corps. Le mariage n étant, dans ces temps-là, quun moyen de génération, on choisissait, on prenait pour l'épouse une lillô forte, une fille rouge (rouge et belle sont synonymes dans les langues barbares). On lui voulait beaucoup de sang, et quelle fût prête à en verser. On faisait grand bruit de cela. Le sacrement de mariage était un baptême de sang.
Au mariage moderne, qui est surtout le mélange des âmes, l'âme est Tessentiel. La femme que rêye le moderne, délicate, éthérée, n'est plus cette fille rouge. La vie des nerfs est tout en elle. Son sang n'est que mouvement et action. Il est dans sa vive imagination, sa mobilité cérébrale ; il est dails cette grâce nerveuse, d'une morbidesse maladive ; il est dans sa parole émue, et parfois scintillante ; il est surtout dans ce profond regard d'amour qui tantôt enlève et enchante, tantôt trouble, et plus souvent touche, va au cœur et ferait pleurer.
Voilà ce que nous aimons, rêvons, poursuivons, désirons. Et maintenant, au mariage, par une bizarre inconsécjuence, nous oublions tout cela et nous cherchons la fille des fortes races, la vierge des campagnes, qui, surtout dans nos villes, oisive et surnourrie, aurait en abondance la rouge fontaine de vie.
L'avénement de la force nerveuse, la déchéance de la force sanguine, préparée de longue date, est du reste un fait de ce temps. Si Tillustre Broussais revenait, où trouverait-il chez notre génération (j'entends des classes cultivées) les torrents de sang qu il tira, non sans succès, des veines des hommes d'alors? Changement fondamental, en mal? en bien? on peut en discuter. Mais, ce qui est sûr, c'est que Thomme s'est affiné et fait esprit. Une éruption non interrompue de grandes œuvres et de découvertes a signalé ceà trente années.
Tout a changé. La femme aussi. Elle a lu, et s'est cultivée, mal, si Ton veut, mais cultivée pourtant. Elle a vécu de nos pensées. La demoiselle en fait mystère, mais qui ne le lit dans ses yeux, dans sa physionomie, souvent trop expressive, dans sa délicatesse souffrante ? Ta fiancée n'a craint rien plus que d'avoir les charmes vulgaires auxquels tu tiens tant aujourd'hui. Tu parlais si bien d'amour pur I Elle aurait voulu être diaphane. Elle a cru que tu désirais ici-bas un être aérien et ne lui voulais que des ailes.
Du reste, celles qui ont le moins à redouter l'épreuve, qui 'y arrivent plus que pures, mais innocentes, ignorantes de toutes choses, sont souvent celles qui inquiètent^ alarment davantage. Tant l'homme perd Fesprit ce jour-là, souvent moins
par amour que par orgueil et défiance I une honte touchante, un trouble nerveux, les petites peurs de femme, si naturelles en ces moments, sont surle-champ interprétés de la manière la plus sinistre. On se j^tte dans telle et telle conjecture mortifiante.
« Sans doute, elle craint cette épreuve.... Elle retarde le plus qu'elle peut un aveu qu'elle n'ose faire ? »
Elle ne comprend pas d'abord; mai^, si enfin elle entrevoit ce qu'il pense, on peut juger de son indignation, de sa douleur.... Elle suffoque, ne peut plus pleurer. . . Elle qui aimait tant, et qui lui aurait tout dit, s'il y avait eu quelque chose ! lui faire une si mortelle injure de défiance.... II y a de quoi haïr pour toujours !
Que l'homme songe bijen que, s'il juge la femme, elle le. juge aussi, à ces moments. Elle est prodigieusement sensible alors, tendre, mais d'autant plus vulnérable. Elle reçoit au plus profond du cœur un trait définitif, qui fait vivre ou tue son amour.
Oh ! quel changement étrange, étonnant et barbare! il disait aimer tant, et il n'a pas même de
74 LA »OGE.
pitié ! Il ne voit pas sur son visage (ce qui arrive souvent), c'est qu'à force d'émotions, elle est réellement très-malade. Dès Tarrivée, elle avait tant de difficulté à respirer. Puis, a monté de proche en proche le flux nerveux, et quelquefois jusqu'à un état de tempête qui épouvante. Quelquefois encore^ c'est bien pis, les nausées viennent^ ; la plus sobre est /bouleversée de fond en comble. Sa situation est horrible, son anxiété excessive.
Pitié, pitié pour elle! soyez bon, soyez tendre.... Comprenez donc un peu, soignez-la, et rassurez-la^ Qu'elle sache bien que vous n'êtes pas un ennemi, au contraire un ami et le plus dévoué, qui lui appartient tout entier. Soyez discret, habile, respectueux, intelligent de sa situation. Et rassurez-la tout à fait.
Il faut lui dire ceci :
« Je suis à toi, je suis toi-même. Je souffre en toi.... Prends-moi, comme ta mère et ta nourrice. Remets-toi bien à moi. ... Tu es ma femme et tu es mon enfant. »
Moment bien précieux, où celui qui se fait mèse et garde-malade réparera les torts de l'amant. L'esprit calmé calme le corps, et, la tempête nerveuse
s'apaisant peu à peu, la bornie nature, la docilité féminine, parlent pour vous ; elle souffire et craint de vous voir rester triste. Que si elle ne peut se remettre, si elle est encore trop peureuse, elle vous favorisera, par, tendresse ou faiblesse, de privautés charmantes que, sans cela, vous n'auriez eues que tard. Elle s'endormira près de vous, veillée par vous, en confiance. Vous n'y perdrez rien au réveil.
« Le réveil sur l'oreiller, » Textase du jeune homme, hier seul, et qui aujourd'hui se voit deux, qui contemple (sans en bien croire ses yeux) cette tête charmante, cette douce personne sans défense qui repose là sous sa garde.... c'est trop pour la nature humaine, et les plus fiers y sont brisés.... Nul langage, pas même les larmes, ne peut répondre à cela.... Parfois le cœur s'épanche par la reconnaissance, remercie la Nature et Dieu. Parfois un mouvement sauvage vient aussi d'orgueil dans l'amour, et il est contenu à peine : « Je la tiens ! j'en suis maître ! ... Il est donc vrai ? elle est à moi I »
Mais' à cet élan aveugle de triomphe succède un mouvement plus noble, l'ardent besoin de rendre
quelque chose à celle qui Vous a apporté Tinfini du bonheur.... « Oh I le monde, la terre et le ciel. C'est peu !... Tout mon sang, ce n'est pas assez !... » Le . cœur lui sort de la poitrine, s'élance, s'offre et se dftnne à elle : « Prends-moi donc, accepte-moi doncl.r. Prends mon âme, pour tout Tavenir, la totalité de mon être, ma pensée et ma volonté.... » Les lois antiques ont saisi ce moment, adjuré l'homme de consacrer cette heure, de la perpétuer, de soulager son cœur en assurant la destinée de la femme. C'est ce qu'on appelait le Don du matin.
«L'homme donnera sa vie pour l'amour, et il croira n'avoir rien donné. »
Et moi aussi, jeune homme, je t'arrête ici, moi, ton maître, je vais te demander un don.
Es-tu riche ? as-tu des terres, des forêts, des palais ? Eh bien , garde-les .... Celle-ci est au-dessus de tout cela. Ce que je demande pour elle, c'est ta parol^seulemeiit, ta promesse d'honorer, de respecter ta femme, de ne jamais être pour elle ce que tu fus un moment hier soir. Sa jeunesse, sa faiblesse, sa douce obéissance, que tout cela te soit aussi sacré que la vieillesse de ton père et son sévère com-
mandemëût.... Rougis d'avoir été; contre la propre nature, dur, violent, et peur qui? poureÛel D'avoir eu la pensée indigne que tu étais fort, elle faible,... Fort contre celle qui se donne et se fie, fort contre Tamour, contre Dieu I
Le jour vient, et si fatiguée, elle est retombée ilànâ le sommeil.... Comme elle est pâle, affaissée sur- dlle-méme.... On le voit, elle a bien souffert. Ce dur combat moral fut trop pour elle I Et quelle cruelle blessure d'avoir trouvé dans l'amant adoré un maître dur, impérieux I... Il se dit : « Je m'en veuxl J'ai été insensé. J'ai agi contre moi.... Avant cetjte violence, j'avais si bien son cœur et j'étais si sûr de sa volonté I... L'oubliera-t-elle ? le pardonnera-t-elle?.. . Et si elle allait cesser de m'aimer! »
Il la connaît bien peu, s'il doute d'elle. Elle s'éveille, ouvre les yeux dans un demî-sourire, triste et .doux, regarde où elle est, et puis, comme un enfant timide, cache un moment sa tète.... Est-telle vraiment bien fâchée?... Non, un peu honteuse plutôt.... de quoi? d'avoir souffert, et il semble qu'elle ait envie de demander pardon du mal qu'on lui a £9iiL Elle a besoin de paix, elle a besoin d'ampùr.
et elle fait la paix elle-mênie, lui mettant daas la main sa petite main, avec un soupir et ce mot : « Mon ami !... »
Qui résisterait à cela?.,. Il n'y tient pas; une larme lui vient. . . . Elle le voit, l'embrasse, et, languissante, lui fait ce doux reproche, qui est une caresse d'amour : « Que tu es donc impétueux 1 on ne peut pas te résister.... Oh ! tu es mon maître, et je t'aime.... Mais je* suis bien souffrante. Est-ce que je pourrai me lever? »
* Elle est lente, elle est paresseuse, un peu pesante ce matin, elle si svelte et si légère. Elle se lève pourtant, la jeu]Se dame, mais en toute décence et ne donnant rien au regard. Elle a hâte de se mettre dans une bonne chaise longue où elle s'étend, faible ^t courbaturée. Au premier coup d'œil au miroir : « Mon Dieu! que je suis laide I » Vive dénégation, mais elle le répète encore.
La faire paraître à table devant un public léger d^amis rieurs, d'amies jalouses, de sœurs et de frères curieux, ce serait une barbarie. Sauvez-lui cette exhibition.
Combien elle vous saura gré d'y avoir pourvu, de lui ménager le repos et la solitude! Une mère même embarrasse alors. Quelque heureuse qu'on soit de la voir, on n'aime pas trop à lui répondre sur ceci et cela; car le secret est désormais à deux.
Elle ne peut être bonne fiUe et .confiante sans parler trop de son mari.
« Non, calme-toi, rqpose, ne crains rien. Personne ne viendra. . . . Remets-toi, refais-toi, par ce déjeuner chaud et léger qui te raffermira le cœur.... Puis, j'aurai le bonheur de te montrer ta maison, ton jardin. »
Je vous plaindrais à ce moment, si vous aviez épousé une demoiselle riche. Elles sont si difficiles à contenter ! Les plus jolies choses oAt peine à obtenir un sourire, et ce sourire dit bien souvent : «( Pas mal, mais j'ai vu beaucoup mieux. »
Celle au contraire qui n'est riche que de beauté, d'esprit et de vertu, qui avec cette grande dot croit modestement ne rien apporter, qui, d'une vie pauvre, passe à un état plus aisé, à la vie libre et douce, elle est heureuse, elle est charmante de joie, de surprise naïve, du plaisir qu'elle a à voir et toucher, à s'approprier toute chose, à dire : « Nous voici donc chez nous ! » .
Et encore : « Jolie maison.... On a pensé à tout. On dirait véritablement que tout ceci ait été arrangé, prévu pour une femme. »
Croyez-vous que ce qui la charme, ce qui va au
LÀ JEUNE MAITRESSE DE MAISON. »i
cœur féitdnin, soit cher et de grand luxe? Point du tout. Ce qui leur plaît le plus, c'est ce qui met vraiment les choses dans la main de la maltresse de maison , ce qui permet de ranger, de garder, de serrer, de bien distribuer les objets, dans l'ordre et la propreté qu'aime une femme. C'est alors qu'elle sent qu'elle les possède et se les approprie. Grands placards et profonds tiroirs, bonaes armoires de chêne à mettre le linge. Des resserres, des cachettes, car elles aiment tout cela, celles surtout qui n'ont rien à cacher.
Les meubles varies, les sièges de toute hauteur, et jusqu'aux chaises basses d'enfants, leur conviennent, et avec raison. La femme sè4entaire a besoin de varier au moins les attitudes du travail : ce sont les libertés de la captive volontaire.
De bons tapis (communs, si vous voulez du reste), mais épais, doublés, triplés de moelleuses doublures» continués partout, sur les escaliers même ; c'est le bonheur d'un petit pied de femme, qui si délicatement en apprécie la douce résistance, le velouté ami et la molle élasticité. Grand avantage. Elle a bien moins besoin d'approcher du foyer.
Pas de poêle , mais des cheminées. Poêle et migraine sont synonymes. Le feu de bois : il est plus gai, plus sain. La poussière du charbon de terre , infinie, invisible, fait peu de mal à l'homme, qui va
et vient, mais beaucoup à la femme, qui sort bien moins, et en infiltre ses poumons à la longue.
Heureux moment, celui où on lui met les defs en main I Un moyen sûr de la rendre économe (si elle est seule, laissée à sa sagesse naturelle), c'est qu'elle ait tout et puisse dépenser. Dès lors, moins d'envies enfantines. A tout ce qui la tente, elle dit : c< Je pourrais Tacheter, ce sera pour demain. » Et, demain, elle n'y pense plus.
N'oublions pas toutefois que la demoiselle la mieux née quitte souvent une mère prodigue qui Ta gâtée, ou une mère despotique qui, lui interdisant de se mêler de la maison. Fa laissée ignorer la vraie valeur des choses^ et le prix de l'argent. Il feut bien la former, lui apprendre à se défendre contre les ruses mercantiles, les vols de domestiques, etc.
Elle trouvera très-bon d'ailleurs qu'en lui livriant peu à peu le détail, son mari garde la haute dii^ction des intérêts de la maison , le budget général. Elles n'aiment pas beaucoup les hommes qui s'xibdiquent trop. Par une contradiction charmante, elles veulent être maîtresses, mais que l'homme soit maître, c'est-à-dire fort et digne. Elles ont bien souvent du plaisir, même en choses de femmes, à le consulter, à vouloir qu'il commande et décide. C'est une sensualité d'amour que d'obéir, de sentir
"qu'on est possédée par quelqu'un qui vous enveloppe de sa force . bienveillante et qui quelquefois douce-' ment fait sentir un peu Faiguillon.
Nous reviendrons sur la maison. Descendons au jardin.
Et, d'abord , ne pourriez-vous pas , sans frais , avec quelques piliers, un léger toit de zinc, lui créer entre la maison et le jardin ime petite , galerie ouverte, un petit portique d'hiver, où elle puisse travailler, marcher au soleil; un autre d'été, où à lombre elle couse, brode ou lise, devant un bassin, au gazouillement de la fontaine? Petit abri si peu coûteux, si nécessaire dans nos climats changeants I
Que ces lieux sont transfigurés I Quel charme ce jardin solitaire a pris par elle ! De quelle douce lumière il est éclairé, enchanté!... Ahl les choses ne sont plus des choses; tout est âme pour la recevoir, la bénir. Pas un mur, une j[)ierre qui ne s'attendrisse à la regarder. Les fleurs l'admirent et la contemplent, de toutes leurs corolles ouvertes. Et la petite herbe, là-bas, fleurit d'avoir touché son pied.
Elle aussi , elle est fascinée, ensorcelée du lieu. EUe y est et veut y rester. Elle ne demandera jamais la fin d'un si doux enchantement. Perdue dans sa pensée d'amour, elle te laisse parler sans ré-
pondre, s'imbibant de cette rosée comme le gazon muet de la fontaine. Sa bouche émue , qui ne dit rien, est pleine d'éloquence; bien plus encore, son sein gonflé, qui si doucement monte, descend » remonte. Elle va, appuyée sur ton bras, et peu à peu s^onnant l^oute et rejoignant ses mains, se suspendant à toi, elle se fait presque pesante.. « C'est tendresse, sans doute, c'est la fatigue aussi, c'est la chaleur du jour... La chère enfant se laisse aller, se fait un peu porter, en disant, avec un soupir : « Ah I nue je suis bien, près de toi ! »
L'amour crée l'amour et Faugmente. Le secret pour s'aimer beaucoup, c'est de s'occuper beaucoup l'un de l'autre, de \iVre beaucoup ensemble, au plus près et le plus qu'on peut.
« Eh quoi ! si l'on s'ennuie, ce sera le contraire ; on se prendra en haine. » Oui, si l'alternative de la solitude et du monde, si la \ie trouble, oisive, et coupée de contrastes, empêche l'âme dé prendre son assiette. Mais non, si l'existence, une, simple, entre l'amour et le travail, exclut les vaines distractions, et de plus en plus se resserré dsins cette communion constante : penser, vivre, jouir, l'un par l'autre.
Dans la vieille Zurich, quand des époux brouillés
venaient demander le divorce , le magistrat ne les écoutait pas. Avant de décider, il les enfermait poux* trois jours dans une chambre unique à un lit, avec une table, une assiette et un verre. On leur passait la nourriture sans les voir et sans leur parlçr. En sortant, au bout des trois jours, pas un ne voulait le divorce.
La seule distribution de nos appartements modernes suffit pour empêcher F union. Cette multitude de petites pièces divise le ménage, rompt la famille, isole les époux. En revanche, la superposition des étages, dans ces grandes casernes malsaines où nous nous entassons, nous met à chaque instant dans le contact des étrangers.
Monsieur travaillera à part, madame s'ennuiera à part, ou causera de futilité avec des femmes peu sûres. 11 faut pour l'un cabinet de travail ; boudoir pour l'autre, mot significatif; deux chambres à coucher, de sorte qu'on puisse à toute heure s'ignorer et s'éviter, se défendre au besoin. A peine la salle à manger, à peine le salon réunit ui^ moment; mais les visiteurs, les convives, occupent et font diversion ; on est dispensé de se parler, et presque de se voir. Je conseille aux époux de mettre pru-
demmènt des verrous à leurs chambres respectives, pour s'assurer Tun contre l'autre.
Pourquoi rétablir le divorce ? un tel mariage vaut autant. Cet appartement-là suffit.
Eh I quand on aime, comment ne pas envier le logis du menuisier mon voisin, qui n'a en tout qu'une chambre? Aussi, pendant qu'il rabote, sa femme, qui est blanchisseuse , chante en repassant tout le jour. Souvent je me suis oublié à écouter sa jolie voix, forte et vibrante, fraîche et pure. Elle chantait parfois trop fort, et me dérangeait un peu, mais je n'en disais pas moins : « Chante, chante, pauvre petit pinson ! »
<c A la bonne heure un ^menuisier I Mais mes travaux sont d'un ordre si élevé et d'objet si grave.... Moi, je suis un penseur. Toute distraction me tire de mes méditations profondes. » — Trop profondes, monsieur, souvent creuses. Vos œuvres, celles de ce temps, sont la plupart stériles, spirituelles, je l'accorde, mais de si peu de vie, si sèches, si rarem^t humaines. L'auteur, à chaque instant, y perd de vue le monde du cœur et du bon sens.
9» RESSEBRER LE FOYER.
Une œuvre vraiment humaine , une pensée forte et vivante et qui a corps, ne se trouble pas aisément. Son puissant tourbillon emporte, et s'assimile, s'approprie tout ce qui eût pu la distraire. Combien plus aisément si ce qu'on appelle distraction est justement le fond du cœur, votre amour et la femme aimée ! Tout cela n'est qu'un, ne fait qu'un. Est-ce elle qui peut distraire de l'œuvre, ou l'œuvre d'elle ? ni l'un ni Vautre. Au sujet même qui semble le plus éloigné, elle se mêle encore par la chaleur d'amour qui par elle va y circuler.
Les tableaux hollandais me plaisent, j'y trouve à chaque instant ce charmant pêle-mêle d'étude et de ménage, où celui-ci est ennobli, celle-là réchauffée, fécondée • Tout le monde a vu au Louvre (et aussi dans l'exquise description de la Foi nouvelle) le èaint Joseph de Rembrandt. Mais je ne suis pas moins frappé de son tout petit philosophe microscopique, image de Tëtude harmonisée par la famille. Dans un pâle coucher de soleil, un vieillard, près d'une fenêtre où s'étale un grand livre, ne lit plus, mais médite, et couve sa pensée. Il aies yeux fermés, ce semble, et il voit tout. Il voit la bonne servante qui attise le feu. 11 voit sa dame (qu'on dislingue non
sans quelque peine) descendant l'escalier tournant. Ces images si douces se mêlent, on le devine, à la douceur de ses pensées. Derrière lui, un cellier fermé contient apparemment quelque peu d'un vin généreux qui le réchaufle parfois. Voilà Thomme au complet qui a fait et qui cuve la vendange de la vie.
Si ce livre est la Bible, je suis certain que le bonhomme en prendra le meilleur. Il est &it pour entendre Tobie, Ruth et les patriarches. Il ne se perdra pas dans les choses vaines et stériles, et ne s'informera pas, comme tel autre, du sexe des anges. Le même homme, au couvent et dans une cellule, aurait fait sur la Bible des commentaires de Scot, de saint Thomas, raffinant et subtilisant, bref, stérilisant tout. Ici,,c'est1e contraire. Et pourquoi? le ménage, la famille, TafTection, le ramènent sans cesse à la réalité. Tout ce qui va au cœur, dans cette histoire des anciens jours, se refait en lui et se renouvelle ; il la revit par le cœur.
Uiie chose charmante à observer, et que j'ai vue souvent avec bonheur chez mes plus studieux amis, c'est la délicatesse infinie de la jeune femme, qui, dans un local resserré, va, vient, tourne autour du
travailleur sans Je déranger jamais. Tout autre l'eût troublé ; mais « Elle, dit-il, ce n'est personne. . . » En effet, c est lui-même encore, sa seconde et sa meilleure âme.
Elle retient son souffle, et va sur la pointe du pied. Légère, elle effleure le parquet. Elle respecte tant le travail!... Là, on peut. admirer quel être -doux et fin c est que la femme, tendre surtout, ayant besoin à toute heure de l'objet aimé. S'il là souffre, elle restera dans un coin à coudre ou broder. Sinon mille occasions, mille nécessités, lui viendront d'eiltrer dans cette chambre : « Que fait-il ? et où en est-il?... Il en fait trop peut-être? Il se rendra malade 1 D Tout cela roule en son esprit.
Il est bien des études où, sans le savoir, elle apporte bien plus qu'elle ne peut ôter. Sa charmante électricité, quand elle passe et qme sa robe vous ,a frôlé légèrement, croyez-vous qu.'èlle soit vaine pour l'ailiste ou l'écrivain? Au travail ingrat et aride qui languissait, se mêle par bonheur ce parfum de la fleur d'amour qui ravive tout. Ainsi de vieux tableaux italiens logent dans un crâne la rose à cent feuilles. La mort même en est réjouie.
Qtf il est heureux de sentir qu'elle est là !. .. Il fait semblant de ne pas la voir. Il reste courbé, conmie
absorbé... Mais son cœur lui échappe, et il s'écrie : « 0 chère ! ô charmante ! 6 ma rose 1 ne t^ contrains
donc pas ainsi... Tçs mouvements qui sont 4iiie harmonie, ta voix, cette mélodie qui fait Teiicbantement de mon oreille, tout cela ravit aussi mon œuvre, et elle aura ta grâce, la flamme de mon eœur palpitant...
« Je ne t'avais pas vue encore dans cette chambre que j'ai deviné ta présence à la chaleur de n^on travail, à la vive et jeune lumière qui se faisait dans mon esprit.
« On dira dans mille ans : « Oh ! Fœuvre vive « et tendre, brûlante encore !.,. Mais c'est qu'eUe <^ était là I »
11 faut que tout soit arrangé et prévu pour qu un si grand changement de vie soit doux à la jeune femme, que son régime de demoiselle soit peu modifié et lentement. Il faut bien prendre garde de la faire passer tout à coup de la \ie frugivore que préfèrent la plupart des filles à une forte nourriture d'homme. Elle en serait malade. Rien de plus insensé que ce que nous voyons faire par Timitation des Anglais : une femme oisive et sédentaire nourrie de grosses viandes, à peine nécessaires au rude travailleur, à rhomme actif, toujours en mouvement. Régime irritant que la femme ne soutient qu'en y ajoutant l'irritation plus grande des alcools. Dès lors, fanée, flétrie, rougie, de très-bonne heure, c'est l'extermi-
nation de la beauté, et, à la longue, la profonde décadence de la race même.
Il faut garder à ta jeune Française ses habitudes d'enfance, et ne les améliorer que peu à peu, avoir soin que, du premier jour, elle trouve dans sa maison nouvelle tout ce qu elle avait chez sa mère. Tu y as pensé, j'en suis sûr, je connais bien ton cœur. De longue date, par sa mère, sa nourrice, par le médecin de la maison peut-être, tu as su tout ce qu'elle était physiquement et ce qu'il fallait faire. Pour lui bien préparer son nid, il fallait savoir tout, ses habitudes, l'état de sa santé ordinaire, ses petites indispositions, toutes ses circonstances de femmes. Ceci n'est pas de curiosité vaine, mais d'ah» solue nécessité. Il faut même, sans afiecter une inquisition indiscrète, remonter quelque peu l'histoire de sa famille, ses^ précédents de race, connaître les maladies qui s'y seraient produites et pourraient s'y représenter encore. De cette connaissance dépendra son hygiène, et, autant qu'il se peut, votre alimentation, tes préférences pour les mets qui lui vont, qui peuvent conserver sa santé.
Beaucoup et les plus distinguées arrivent trèsfaibles au mariage, trop affinées de race, maladives de naissance ou par suite de mauvais régime. Celui qui reçoit dans sa maison une si frêle fleur voit trop souvent qu'elle n'est pas capable des fatigues
d'amour. Avant d'en avoir un enfant, îl feut raffermir elle-même, la pauvre enfant, Tamener à être tout à fait une femme. Il faut être mère, afin de pouvoir être époux.
Un tort des mères et des nourrices, c est de vouloir que Fenfant mange trop, au risque de se faire du mal. S'il va jusqu'à Tindigestion, elles en sont ravies : « Il profite, » disent*elles. J'ai vu ce spectacle bizarre, des mères passionnées prier, forcer leur fils, de manger, boire avec excès, témoigner à chaque bouchée Je bien et le plaisir qu'elles y sentaient elles-mêmes. Elles étaient gourmandes pour lui et sensuelles pour lui. L'amour a des effets semblables. Dînant un Jour chez un ami très-sobre, au dessert, je le vois ému : on aurait dit le gastronome à qui Ton sert le morceau de son choix. Ici, nulle cause ni prétexte à cela. Je regardai en face, et je vis sa jeune femme manger un fruit qu'elle aimait fort. 11 regardait ce fruit, rougissait, se troublait. Je compris tout. Lui-môme, îl n'en fit pas , mystère. « Son plaisir m'a été si sensible, dit-il, que je n'ai pu me contenir.... Je vis en elle, et tout ce qu'elle sent, je le sens beaucoup plus moimême. »
Mouvements.trop forts de nature, et qu'il ne faut pas qu'elle voie. Elle en. serait troublée. Une telle identité physique d'appétits, de fonctions, serait nuisible au plus faible des deux. Elle fondrait à ta flafmme. Sois calme, je te prie, sois modéré, sois sage, ménage-la, ne précipite rien.
Profonde, profonde communion que celle de la table, surtout dans le petit ménage où Ton est deux, où la domesticité n'intervient pas, ou intervient à peine.
L'homme nourrit la femme, apporte chaque jour, comme Toiseau des légendes, le pain de Dieu à sa bien-aimée solitaire. Et la femme nourrit Thomme. ' A son besoin, à sa fatigue, à son tempérament connu, elle approprie la nourriture, Thumanise par le feu, par le sel et par Tâme. Elle s'y mêle, y met le parfum de la main aimée.
Donc, ils sont nourris l'un de l'autre. Chacun d'eux sent avec bonheur que pas un atome en lui n'est à lui , que jour par jour tout est renouvelé , ravivé, par l'objet aimé. De la loi que nous trouvions dure et basse, de la fatalité du ventre, la nature sait nous faire le plus doux des liens , haute poésie du cœur, où l'union devient unité. Qui dira
s'ils sont plus mêlés par cette communion calme et douce, ou par la crise même et le transport du plaisir? Dans Talimentation mutuelle, tout comme dans la génération, c'est rechange également, la transmutation de substance.
Les voilà donc à table, assis, en face Fun de Tautre et mangeant enâemble pour la première fois. Te voilà devant elle, ravi et la couvant des yeuxT Elle, pendant ta courte absence, elle a pensé à toi , et elle a voulu être belle ; elle est un peu parée. Et de quoi? de bien peu de chose, d'une fleur du jardin, qu'elle a mise dans ses cheveux...
Ce seul jour lui a profité, c'est une autre personne ; son teint est un peu reposé. La jolie fille maladive est une femme touchante^ elle sourit modestement grave, et c'est Madame déjà.
Elle n'a pas grand appétit. Un peu de légumes, de fruits, de laitage, c'est ce qui lui plaît. Ton régime Carnivore est loin de l'attirer. Elle a horreur de la mort, horreur du sang ; chose bien naturelle, elle-même est la fleur de la vie. C'est pour cela surtt)ut qu'il lui faut cette fille de campagne dont j'ai parlé. Elle ferait bien volontiers tes aliments, mais quoi ! une cuisine sanglante lui repu-
gnerait trop. Elle est bien délicate aussi pour les gros ouvrages, qui ne sont rien pour la jeune paysanne robuste, qui, déplus, travaille au jardin.
Cuisine, c'est médecine ; c'est la médecine préventive, la meilleure. Donc c'est œuvre d'épouse, qui seule sait bien ce qu'il faut au mari, qui connaît son travail, ses dépenses de force vitale. Seule elle sait et mesure la réparation nécessaire. En tout ce qui est propre, non répugnant pour elle, en tout ce qui ne grossit pas sa jolie main, en ce qui doit être ^uché de la main même (et disons-le, nécessairement mêlé des émanations de la personne), il est désirable et charmant que ce soit elle qui agisse. Telles pâtes, et tels gâteaux, telles crèmes, ne peuvent être faits que par celle qu'on aime et dont on est avide.
Si pure, elle n'en a pas* moins le sentiment et la divination de tout ce qui te fait plaisir. Elle sait très-bien tes gourmandises et combien tu as faim de ce qu'elle a touché. Elle a prévenu ta pensée. Ce que tu trouves de meilleur, c'est elle qui l'avait fait pour toi. Ce mets si doux préparé de sa main, elle l'a effleuré de sa bouche, consacré de ses lèvres. *Elle l'apporte avec un sourire :
<x Mange, ami, car j'y ai goûté. »
Je n'écris pas pour les riches, qui compliquent à plaisir leur vie de raille inutilités ennuyeuses et dangereuses, qui vivent devant leurs domestiques (lisez devant leurs ennemis), qui mangent, dorment, aiment, sous des yeux haineux et moqueurs. Ils n'ont pas d'intimité, rien de secret, point de foyer.
Et malheureusement je ne puis écrire non plus . poiur ceux qui n'ont point de temps, point de liberté, qui sont dominés, écrasés par la fatalité des circonstances, ceux dont le travail incessant règle et précipite les heures. Que peut- on conseiller à qui n'est pas libre?
J'écris pour ceux qui sont libres d'arranger leur
vie, pour le pauvre non indigent qui travaille chez lui, et pour les pauvres Yolontaires,|c'est-à-€lire pour les gens aisés qui auront Tesprit de vivre simplement sans domestiques et d'être vraiment chez eux.
« Vivre à deux et non à trois, » c est Taxiome essentiel pour garder la paix du ménage.
Une fille de campagne qui aide ne rompt pas le tête-à-tète.
Si vous avez le bonheur d'avoir une petite maison, elle aura au rez-dcrchaussée sa cuisine et son lavoir près de la salle à manger, et montera peu au premier.
Cette fille n'est pas tout à fait seule ; sa maîtresse descend, surtout dans vos absences, et lui dit de bonnes paroles tout à fait à sa portée. Elle lui apprend à lire et la forme un peu.
Elle a le jardin aussi, le chat, le chien et les poules, avec qui elle s'amuse, et dialogue toute seule, comme elle faisait aux champs.
La bonne fille, toute bonne qu'elle est, n'en est pas moins une fille, une curieuse. Donc, en montant àvsa chambre, qui est en haut, elle ne manquera pas de mettre l'œil au trou de la serrure et d'écouter ce qu'on dit. Une double porte et une petite anti-
chambre doivent isoler l'appartement de l'escalier où elle passe, va, vient, écoute et observe,
<cMais comment, nous dit la dame, cette fille rustique me dispensera-t-elle d'avoir ma Julie, ma femme de chambr^, si adroite, et qui sait tout faire? »
Adroite? Mais vous Têtes autant qu'elle. Allons, belle paresseuse, rendez-vous plus de justice. Pour les objets de toilette, je me fie à vos fines mains. La femme, en ce genre, a un trésor inépuisable d'esprit et d'invention.
Et, s*ii faut absolument une feipme de chambre pour d'autres soins délicats, je vais vous en présenter une qui brûle de l'être, qui a cent fois plus de zèle que' mademoiselle Julie, que mademoiselle Lisette et toutes les illustres en ce genre, qui de plus n'est pas maligne, ne dira rien aux voisines à votre désavantage, qui ne rira pas de vous avec un amant, qui ne tirera pas la langue par derrière quand vous parlerez, etc. — « Mais cette perte, où est-elle donc? Je la prends, c'est mon affaire.. .. — Où elle est? à côté de vous. »
Voici votre sujet, ô reine! qui pétitionne pour entrer dans ce service ; ilcroira monter en grade si vous rélevez à la dignité de Valet de chambre titré, à la position féodale de Chambellan, Grand domé^ tique, Grand maître de votre mahon, que dis-je ?
ILS SE SERVIRONT EUX-MÊMES. iOl
Médecin ordinaire (tout au moins pour Thygiène), car son zèle n'a pas de bornes. Toutes ces charges de cour, il veut les cumuler gratis, et, par-dessus le marché, avec les fonctions des hommes, il fera celles des femmes, fier et honoré, Madame, si Votre Majesté accepte ses très-humbles services.
« Mais il a trop d'occupations, il n*a pas le temps. J'aurais honte de remployer près de moi d'une manière si futile.... Je dois l'avouer aussi, toutes ces petites choses de femme veulent être faites oisivementy à la longue, pas en abrégé. Tout cela doit traîner un peu, mêlé de petits bavardages. L'homme vraiment homme est une flamme, il veut tout précipiter et aller au but. Nous ne ferons rien qui vaille. Tous ses soins seraient des caresses. Ma toilette en serait moins avancée que dérangée. »
Secret pour secret, Madame, aveu pour aveu. Sachez bien que l'homme le plus occupé a beaucoup de temps, du temps de trop, dès qu'il s'agit d'un véritable plaisir. Je ne sais quel Romain, général, ^ magistrat, homme politique, roi du monde enfin, comme l'étaient ces gons-là, trouvait bien le temps d'assister chaque matin aux soins qu'on donnait à son jeune enfant, observait comme on s'y prenait pour son éducation physique, le regardait laver, vêtir, etc., etc. Henri IV, parmi tant d'affaires, ne manquait pas un seul jour de se faire rendre
compte minutieusement et par écrit de tout ce qu*avait fait le Dauphin qui venait de naître, faisant constater heure par heure, par un habile médecin, comment l'enfant mangeait, dormait, digérait, etc. Nos grands hommes d'aujourd'hui, bien plus occupés que les empereurs et consuls de Rome, plus occupés qu'Henri IV, trouvent du temps pour bavarder quatre heures par jour à la Bourse, au Palais, au café, que sais-je? puis pour bavarder six heures (sans écouter) au spectacle» Non, le temps ne manque pas.
Il ne manque pas pour les vaines et sottes agitations dont on revient en bâillant et toujours plus vide. Il ne manque que pour être heureux.
Or voici un homme qui dit qu'il serait heureux si vous lui donniez une heure dont vous ne savez que faire. Vous êtes son enfant, son Dauphin, son spectacle encore, son opéra, sa charmante et divine comédie.
Divine. Je ne m'en dédis pas. J'en juge par la dévotion avec laquelle il assiste à ces choses que voys croyez basses ou futiles. Vous riez; il ne rit pas. Le jour que vous ladmettez au cabinet de toilette, vous le voyez troublé, ému d'une vraie religion. Jamais le pieux Indien, au bout d'un long pèlerinage, n'entra à la pagode sainte en dispositions meilleures. Curieux, mais tendre surtout, plein d'un
respectueux désir, admirant d'avance, adorant.... Oh I n'ayez donc pas peur de lui I Quelle femme, tant dévouée fût-elle, vous regarda jamais d'un œil aussi prévenu?... Cette Julie, si regrettée, si caressante et si flatteuse, croyez-vous (je le dis bien bas) qu'elle n'ait pas remarqué tel petit défaut sur la plus belle personne, qu'elle n en ait pas souri ?
Celui-ci, tout au contraire, a l'œil fait de telle sorte, qu'il ne voit rien que de parfait, de souverainement beau. Quel regard il pose sur vous I et comme vous en êtes couvée, caressée I Et tout cela purement. Rien de pur comme l'amour vrai.
Montaigne dit quelque part que la vue des gens bien portants communique la santé et fait qu'on se porté bien. Et moi je n'y change qu'un mot; je dis que c'est le regard d'amour qui porte bonheur et qui fait fleurir la beauté. De là cet éclat charmant que prend vite la jeune femme. C'est qu'elle a reçu ce regard.
Objet sacré, ne craignez rien. Vous êtes une religion, et, si vous gardez vous-même le cœur digne et pur, vous le serez toujours. Oui, sous cet œil plein de flamme, de respect pourtant, vous ne pouvez jamais descendre de votre divinité. Vous ne perdrez point votre autel. Vous resterez Dieu.
« Hélas (dit-elle en elle-rtnème, car elle n'oserait le dire à aucune oreille) ! hélas I comment rester Dieu?... Et n'est-ce pas Teffet naturel d'une si intime intimité que, ne pouvant à nul moment échapper à celui qui aime, à ses tendres inquiétudes, on livre les côtés vulgaires et inférieurs de la vie ?. . . Qui est sûre d'être poétique vingt-quatre heures par jour? de ne pas être ramenée par Fintlexible nature du haut idéal à la prose ?. . . »
Vraie pensée de jeune fille ! Parfaite et complète ignorance de la réalité des choses ! Ceux qui connaissent r amour savent bien que ce n'est pas par là que s'effeuille le bouquet de noce. Nulle de ces choses naturelles, innocentes, ne fait tort à celle qu'on aime.
Si vous voulez savoir vraiment comment la femme descend de l'idéal à la prose, je vais vous le dire.
Ce n'est pas en se montrant femme; en s'avouant naïvement ce qu'elle est, ce que nous sommes, humanité, c'est en se montrant froide et vaine, en laissant surprendre à cet œil, si aveugle pour certahies choses et si clairvoyant pour d'autres, son infirmité morale.
On croit que la satiété a bientôt tué l'amour; on ne dit pas qu'elle vient le plus souvent j non pas de posséder trop, mais de posséder trop peu ; de sentir
qu'on n'ira pas jusqu'au fond de la personne, qu'on n'atteindra pas à l'âme, Qu'elle est \ide, vaine, légère, qu'on creusera sans trouver le fond.
Cette fille, hier si parée, laborieusement coquette jusqu'au jour du mariage, aujourd'hui femme à sa toilette, est comme paralysée. À peine prend-elle soin d'elle-même, Mais on invite les mariés : grand bal ce soir. A l'instant, comme pour un second mariage, la voilà vive, alerte, ardente et jamais assez parée.
L'amour , si fasciné , si aveugle tout à l'heure , prend ici une seconde vue ; il traduit ainsi cette négligence des jours sédentaires : « Assez et trop pour mon mari. » — Et cette parure pour le bal : « Je veux plaire, mais surtout aux autres. »
Eh bien, cela lui fait froid, et la satiété commence.
Femme vulgairç, femme légère. L'idéal ici a baissé et ne remontera pas.
L'impression est toute contraire si l'observateur ému remalrque tel soin délicat de toilette pour le tftte-à-tête , telle coquetterie de tendresse pour les heures de solitude. « Rien pour les autres et tout pour lui. » Voici le sens de ces choses. Nulle parole; mais elles ne sont que plus profondément senties. L'amour se sent ici sur un terrain solide; il y poussera de fortes et profondes racines. Ne craignez rien
lOO ILS SE SERVIRONT EUX-MÊMES.
pour ridéal : il ira se fortifiant et par le poétique et par le réel.
Mais pourquoi les distinguer ? Quand on aime, c'est la même chose. 0 génération refroidie I femmes peureuses, faibles, ignorantes de vos véritables puissances, que vous savez peu combien Tamour est robuste et rit de ces choses I combien peu pèse pour lui tout ce qui vous alarme tant I ,
Tout est poésie en ménage et toute chose de nature est noble en la personne aimée-
Le plus fier a bonne grâce à tout faire pour celle qu'il aime. Et elle, reine de la maison, quoi qu'elle fasse, fait œuvre royale.
fls sont serviteurs Tun de l'autre, mais avec cette nuance : elle sert en toutes choses d'utilité et d'amour pour le ménage et la maison ; lui, il la sert eUemême et en tous soins personnels
Humbles fonctions ! Dites très-hautes, de grâce et de grande faveur. Rappelez-vous là-dessus la bonne théorie féodale : les dignités sont en raison des occasions qu'elles donnent d'approcher la royale i)ersonne et de la seryir, non aux choses de l'État, niais bien à celles du corps.
YIII
Jeune homme au cœur tendre et fidèle , sache bien dès le commencement que ton plus sacré devoir est de profiter tout d*abord de la foi naïve de ta jeune épouse, de ses dix-huit ans, du luxe admirable de bonne volonté qu'elle apporte, pour t'emparer d'elle entièrement au moral et au physique^ prenant son corps , prenant son âme , — son âme pour la féconder, Téclairer, la grandir, — son corps pour le fortifier, le préparer à la grande bataille qu'il lui faudra bientôt soutenir, je veux dire au dur travail de la maternité.
Votre solidarité est bien au delà de tout ce que tu as pu rêver, imaginer toi-même. La vie du cœur, la vie du corps, va tellement se mêler en vous, que les
choses les plus légères, d'elle à toi, te deviendront prodigieusement sensibles, ou délicieuses, ou douloureuses. Nul détail n'est à dédaigner, nulle minutie à mépriser. Tout est de grande conséquence pour votre avenir.
Dépêche-toi d'être son maître. Car, dans peu, je le prédis, elle sera ta maîtresse, au moins par les habitudes , et elle te tiendra de partout. Oui, la femme, plus elle est douce, docile, humble même, plus elle enlace, plus elle lie, plus elle tient. Tout cela par des nœuds légers, invisibles, faibles, ce semble, mais d'une force inouïe. Au premier degré, c'est un fil, léger, gracieux, comme sont les fils de la Vierge qui volent au vent, et cependant posés ont tant d'adhérence. Au second degré, c'est comme les vrilles de la vigne, ses petites mains allongées, infiniment délicates, qui pourtant serrent déjà bien. Au troisième degré, mon ami, ce sera la force du lierre qui serre et pince de si près le chêne une fois saisi, qu'il s'y incorpore, y entre ; le fer n'y ferait plus rien ; nul moyen de détacher l'un, si l'on ne tranche W cœur de l'autre.
Eh bien, tout cela n'est rien au prix d'ime femme qui, dans la solitude, pénétrée de vous,; vous pénè-
tre, qui, nourrie de vous, vous nourrit, qui vous lient par la maison, par le foyer, par le lit, parles enfants, à la longue par toutes les idées communes, qui vous prend par sa complaisance et sa docilité sans bornes, soumise à votre fantaisie, et qui, pour Taccès d'un moment, rend l'infini de l'amour pur.
« Tant mieux, dis-tu, qu'elle me prenne I Je ne suis pas effrayé de tout cela, je le désire. . . »
Bien; mais, ainsi averti, tu dois de bonne heure faire tienne cette jeune et grande puissance, qui, en peu d'années, sans art, sans manège, à force d*amour, va te conquérir, t'absorber.
Cette absorption serait le' dernier malheur pour tous deux si tu n'avais mis en elle ton âme, je veux dire, l'âme moderne. Car, tel que tu es, jeune homme, et quoique entamé par la vie, tu as encore bien plus qu'elle le dépôt de la vérité. La pauvre, hélas I n'est que ténèbres 1 Elle n'a strictement appris que ce qu'il faut oublier. Son bon cœur, sa nature vierge, son charme, ne serviraient à rien qu'à vous perdre tous les deux, et votre enfant, et l'avenir, si dès ce jour tu ne prenais rautorifé de la science et de la lumière. Ce n'est pas en vain que depuis trois siècles le génie humain accumule dans ta main ( ta fprte main d'homme) le trésor de la certitude. Sers-t'en aujourd'hui ou jamais, mon ami, car c'est ton salut.
iiO HYGIÈNE.
Que deviendnds-tu, grand Dieu I si dans peu tu la voyais retombée dans le passé, devenue ton innocent adversaire, te faire une guerre, non de paroles, mais de larmes et de soupirs ?.« . Je t'en prie, ne ia lâche pas, tiens ferme. Pour ta vie, et pour sa vie, morale et physique, reste maître (elle le désire, elle le veut), subjugue-la. Enveloppe-la de toi-même, de ta constante, immuable et clairvoyante pensée.
Tu ne dois pas perdre de vue que vous aurea prochainement ( qui sait ? dans neuf mois peutêtre ? ) à subir la plus rude épreuve à laquelle soit soumise la nature. Jfe dis vous, car à ce moment, tu souffriras autant qu'elle; la torture de l'inaction et de l'impuissance, en de tels moments, fait sentir à l'homme bien plus que les angoisses de la mort. Alors tu pleureras ^du sang, mais tu ne pourras rien faire. Ta force, l'élan de ton cœur, tes vœux, tes anxiétés, tes terreurs éperdues, ne lui serviront de rien. 11 faut prévoir, il faut pourvoir, dès ce moment, et dans ces jours calmes encore, avoir d'avance présents la chance et le péril de ce terrible jour.
HYGIË!iE. 111
Gda doit te rendre attentif, et soigneux de tout. L'attention fort distraite d'un médecin qui vient quelquefois et souvent pense à autre chose, ce n est pas pour te rassurer. Oh 1 que je me fie bien plus à ta clairvoyance, à la seconde vue de Tamour, à son fixe et puissant regard, arrêté sur l'objet aimé sans que rien puisse l'en distraire et qui le voit de part en part !
Mais la femme physiquement est un être tout fluide, d une étrange mobilité. On s'éblouit prèsque à la regarder ; des symptômes si variés se confondent et troublent. Défie-toi de ta mémoire. Rien ne te soutiendrait plus que de tenir un petit journal de sa vie physique. Si, par l'ordre d'Henri IV, on l'a fait pour Louis XIII, si la vie de ce roi maussade, dans ses accidents les plus prosaïques, a été notée jour par jour, pourquoi ne le ferais-tu pas pour ta charmante femme, toute poésie, toute pureté, et qui tient ta vie suspendue à sa ^jeune vie fragile?
U ne faut pas l'occuper, l'obséder de ces détails. Il n'est pas bien nécessaire qu'elle voie trop la brûlante anxiété de l'amour toujours inquiet, et le plus souvent sans cause. Cela pourrait lui ôter beaucoup de sa sérénité. Fais cela pour toi, pour te souvenir, te guider; cette base fixe d'expérience et d'observation te mettra bientôt en état de pré-
voir, presque toujours bien, ce qu'elle sera le lendemain ou quelquefois les jours suivants, pour la santé, la bonne humeur. Grand et très-grand avantage. Tu prendras bien mieux ses caprices (qui ne sont guère que des souffrances). Tu ne demanderas rien qu'à temps, à propos, à l'heure tendre, où peut-être on y pensait.
Intéressé à ce point au détail de sa vie physique, tu dois, par un progrès doux, incessant et patient, Tenvelopper entièrement, peu à peu t'emparer de tout. Mais nulle précipitation. Rien ne doit élre plus sacré, plus habilement ménagé que la pudeur d'une jeune femme. On les accuse trop vite, et, le plus souvent, à tort. Il n'y a ni froideur, ni grimace; mais la plus aimante, la plus dévouée, est parfois nerveuse au point de souffrir très-réellement. Elles sont comme les oiseaux d'organisation élevée, délicate. Un rossignol que j'ai perdu m'aimait fort, mais il ne pouvait supporter que j'approchasse ; il frémissait d'être touché.
Cependant la vie intime crée des embarras presque inévitables. La familiarité refusée à l'amant, à l'ami tendre, au témoin le plus bienveillant, elle se trouvera accordée à des personnes moins dignes, moins sûres. Quand madame de Gasparin conseille à la dame de ne pas se laisser voir dans ce qu'elle appelle « la triste vérité de la nature dé-
chue, » elle ne sent pas assez que la faveur qu'on ôte au mari sera pour la femme de chambre. « Chose indifférente?» Nullement : c'est l'entrée, l'occasion d'une certaine intimité relative, plus dangereuse qu'on ne croit et funeste à voire union.
Tout est pur pour les cœurs purs. Pour traiter franchement ce point délicat, nous dirons qu'il vaudrait mieux que telle familiarité qui viendra tôt ou tard, ne vint pas par négligence et laisser-aller entre vieux époux, mais peu après le mariage entre amants. Et cela tout simplement, bonnement. On ii'y risque guère. L'amour, alors exalté, accepte tout, adore tout , de l'objet aimé, reconnaissant de l'effort qu'il fait pour se confier. Ce serait le vrai moment de franchir ces petites barrières qu'il faudra bien . franchi^ à la longue en des temps moins favorables.-
Un mois ne se passe pas que l'occasion ne vienne. Si elle souffre, chassera- t-on le mari pour appeler la mère? Faudra-t-il, en chose si simple et qui est de pure hygiène, que celle-ci amène un médecin, un étranger, à qui la jeune dame doit dire péniblement ces petits mystères qu'elle ne dit pas même . au mari ? Souvent, en cas de retard, elle se confiera à sa vieille nourrice imbécile, à quelque sotte bonne femme qui, pour aider, conseillera des stimulants dangereux.
Et qui donc doit s'en mêler, sinon celui qui y a tant d'intérêt? Cette crise, qui n'est (chose aujourd'hui démontrée) que la crise de l'amour qui per* met la fécondation, c'est pour l'amour même qu'elle vient. Aussi , contrairement au préjugé grossier et barbare qui séquestrait alors la femme, jamais celui qui aimait n'a pu concevoir qu'elle fût alors un objet d'éloignement. Il Ta toujours crue trèspure. Si touchante en ces moments, si tendre et si confiante, sa langueur sipiilicative dit : « Je souffre^ et c'est pour toi. »
Il lui faut un gardien attentif, très-confident, qui sache tout, qui puisse l'aider en tout. Car elle est si exposée ! Si elle a froid, tout s'arrête. Sicile a peur, si on lui fait du chagrin, si elle pleure, tout peut s' arrêter encore. Si elle digérait mal, tout serait encore en péril. Ce qu'elle n'ose dire, il faut le .pressentir, le deviner. Elles craignent tant de déplaire ! Elles sont si malheureusement imbues de cette vieille idée d'une prétendue impureté , démentie par la science. C'est le premier devoir d'amour de les éclairer là-dessus.
HYGlfeNE. 115
Pauvres martyres de la pudeur! Les moinâres Glioses souvent leur semblent graves et les effrayent. Peu après le mariage, voilà la jame femme très-rouge, la tète lourde, les yeux injectés, ce Q«'as^ tu? — Rien. » Ell^ ne Tose dire. Cela dure une semaine. Puis la voilà faible et pâle. Autre semaine. Mais elle se tait toujours. On sait qu'elle n'est pas enceinte. « Appelons le médecin, » dit la mère. 11 est bien &cile, sans médecin, de deviner qu'une alimentation nouvelle, un peu plus forte peut-êti'e, Ta troublée, produisant d'abord de la plénitude, puis TeOét contraire^ détente et faiblesse. Quelque rafraîchissement suffira pour cakner tout. Que le médecin FordAnnei on baisse modestement la tète, et on se résigne. Si c'est le mari qui prie et supplie, on rougit, on s'indigne. « Dieu merci, on n'a fait aucun excès, on n'a pas été gourmande. » 11 faut être doux, patient, dkcret, ne pas insister. Que tout soit à sa portée ; elle fera timidement, en cachette, ce que vous voulez. Heureuse en réalité de n'avoir pas à subir l'interrogatoire du docteur, son enquête solennelle.
Celui qui est vraiment tendre, qui aime pour eUe, et non pour lui, Fen^eloppe, mais sans appuyer. Elle ne sent pas peser Tair qu'elle respire, et pourquoi? parce qu'il est dedans et dehors. L'amour est la même chose. Celle qui l'a dans son cœur ne trouve rien que de très-doux à le sentir autour d'elle, à le trouver en tout comme son air inévitable et l'élément de sa respiration. Cela lui devient nécessaire, et si cet enveloppement, que vous nommez persécution , lui manquait un seul moment, elle en serait très-malheureuse.
Au reste, dans ces premiers mois, les soins ne sont pas difficiles. Presque toujours la vie physique, heureusement influencée par l'espoir et le bonheur, ^rend le plus charmant essor. La fleur penchée se relève avec un éclat, une grâce inattendue. Qu'elle soit un peu plus forte, c'est tout ce qu'il faut désirer, et encore il ne faut pas le vouloir impatiemment.
Qu'elle vive d'une vie de campagne , travaille un peu, sue un peu (très-peu dans le commencement). Qu'elle aille, vienne, dans un grand jardin, ne soit pas trop longtemps assise. Qu'elle se baigne dans Teau soleillée, presque froide. Que souvent aussi, bien seule , à son aise, en sécurité , elle se baigne dans la lumière. Tout serait gagné si sa blanche
peau passait aux tons vivants et bruns. Les plantes tenues à Tombre sont étiolées et pâles. Nos vêtements malheureusement nous tiennent tels, en nous séparant du père de la vie, le Soleil.
« Il ne faut pas que Tenfant vienne avant que son berceau ne soit convenablement préparé. »
Cela veut dire qu'il n'est pas à désirer que l'union soit trop tôt féconde, mais que préalablement la jeune femme, qui doit être elle-même le premier berceau de l'enfant, se rafermisse des gmotions de sa situation nouvelle.
11 faut qu'elle ait un répit entre ce drame et ce drame. Le marigge, qui vous a paru un accident si agréable, a été pour elle uiie épreuve, et trop souvent l'épreuve dure encore après. Laissez-là , qu'elle respire. Qu'elle ait un intervalle de calme où, n'ayant plus les épines du commencement, et pas encore les troubles de la grossesse, ce doux
être de souffrance jouisse , lui aussi, et goûte un moment de bonheur.
Momanit d'ailleurs bien nécessaire , infinimait précieux , où votre union morale , commencée à peine , va se former réellement ; où ta femme, associée intimement à ta pensée, et la couvant de son rêve, va préparer, sans le savoir, l'être nouveau qui doit venir, et qui n'est que cette pensée au sein de la chère rêveuse où va s'incarner votre amour. ,
Cette union, tu crois déjà l'avoir. Tu crois posséder ta femme et te l'être assimilée. Que tu ^ es loin I
Posséder ? Ce n'est pas pour une nuit ( ou pour plusieurs, souvent fort pénibles encore) que l'on peut avoir l'orgueil d'employer ce mot^
Posséder? Ce n'est pas même pour oet éblooisseroffûi où lamour la jette, lui faisant tout d'abord admettre les idées de son amant, quelque nouvelles qu elles lui soient, et oroire légèremafit tout ce qu'il lui dit.
£n réalité , les choses ne vont pas si vite. Partis de deux mondes opposés ( presque toujours elle est élevée par sa mère dans les pensées rétrogrades ), vous ne pouvez en un moment arriver à la fusion. Les vieilles choses dont (m Ta nourrie, dont die par ratt émancipée, peuvent reparaître ua matin pour
VOUS diviser. Ton orgueil dit Non. Elle, au fond plus tendre, et qui aime tant son amour, et qui veut tant le garder, elle insiste par un heureux instinct pour y entrer davantage , sans réserve et sans retour.
« Je travaille à côté de toi, et je te vois travailler. Mais ce n'est pas assez pour moi. Ce que tu fais m'est une énigme , et je voudrais te comprendre. Je sens que , pendant ces heures, présente il faut que tu m'oublies, et que je sois presque toujours exilée de ta pensée... Cela m'est dur. Et que ne puis-je me mêler à ton travail, t'aider! Je serais si heureuse !
« Mais que j*en suis incapable ! Loin de pénétrer tes idées, j'ai peine à démêler les miennes. Quand lu me presses de t'ouvrîr mon cœur, je ne peux pas m' exprimer... Tu te plains alors, et tu me crois froide... Ahl bien à tort!... Je ne sais quelle entrave, quelle constriction, me reste de mon passé. Est - ce l'esprit qui me manque, ou bien mes dents qui se serrent? Mais je ne puis pas parler... Parlemoi, toi qui le peux ; affranchis-moi de moi-môme, instniis-moi, mets en moi une âme. »
C'est à peu près ce que dit la jeune épouse întel-
ligente. Elle veut très-sérieusement s'associer à lui, et cela de deux manières, si elle pouvait :
Sa vie technique, spéciale, d'art, science ou métier, ne la rebuterait pas. ( Une s'est mise à disséquer I une autre à copier, chiffrer des tables astronomiques I)
Mais c'est surtout la haute vie de son mari, ses idées les plus générales qu'elle désire comprendre et s'approprier. Elle veut sa croyance et sa foi-
* Donc , la voilà ton élève docile. Heureuse situation I charmante bonté de la nature I Cette jeune âme ne se plaint que de n'être pas assez conquise, de n'être pas assez tienne. Elle se prête d'esprit, de cœur, à toute chose que tu veux. Elle n'aspire qu'à se donner, à t'appartenir davantage.
Rien de plus doux que d'enseigner une femme. Elle fait un parfait contraste avec l'indocilité, la demi-rébellion qu'offre presque toujours l'enfant. Appelez-le à la leçon, il s'enfuit à toutes jambes ; elle, elle devance plutôt l'heure, elle est empressée, heureuse, insatiable de vos paroles, croyante, pleine de déférence , de respect pour la science de celui qu'elle aime. Enfin, quand elle ne serait pas l'être
in DE LA FÉCONDATION INTELLECTUELLE.
gradeux, l'être aimé , le bonheur du cœur et des yeux, par sa docilité seule elle serait le plus diarmant écolier.
Notez qu'elle se plaît à la chose , à ce rôle qui la fait si jeune. Elle est ravie de recevoir cela encore de vous, aussi bien que les caresses, aussi bien que toute chose , puisque tout lui vient de vous. EUe est sensible |i la douceur de Tencouragement) de l'éloge , par lesquels vous la soutenez , sensible à la réprimande. Elle ne hait pas d'être grondée- Si vous êtes bien sévère, si vous l'appelez : Madame, elle se trouble, est près de pleurer. Elle se jette au cou du maître. Cela tinit la leçon.
« Pour ce jour , c'en était assez. Et nous n'en lûmes pas davantage. »
11 n'y a dans cet enseignement délicieux qu'une chose à regretter. Voulez-vous que je vous la dise ?
C'est que souvent elle n'a pas fait attention, elle n'a pas compris du tout, ou compris tout autre chose.
Non qu'elle ne soit très-intelligente, souvent trèsspirituelle. Mais elle l'est infiniment plus pour ce qui lui vient d'elle-même, moins pour ce qu'elle reçoit.
Chose bizarre, qu'une personne si réceptive de nature et faite pour la fécondation , reçoive difficilement, même en s y prêtant le plus, la fécondation de Tesprit I
Le titre baroque d'un livre espagnol du xsi^ siède m'a souvent fait bien rêver : « Les sept enceintes du château de Vàme. »
Sept? ce n'est pas dire assez. Elles sont en nombi-e infini , ces enceintes. Vous en forcez une ou deux 7 vous croyez que tout est fait , et que la place est emportée.... Point du tout, d'autres remparts sont dei^rière, qu'il faut percer. Mais la singularité, c'est que c'est ici une place qui ne demande qu'à se rendre, à ouvrir ses portes. L'esprit de la femme qui aime fortement et se sent aimée , brûle de se donner Sans réserve et de se subordonner. 11 fait bon marché de lui-même. Il veut se livrer , et ne peut.
L'obstacle n'est point du tout dans la volonté. Il est dans son éducation ; - Il est dans sa nature de femme.
Et surtout dans ta maladresse.
Si Téducation du garçon est dure, celle delà fille a été presque toujours négative et stérilisante. Je ne parle pas des mondaines , gâtées et dames à quinze ans. Mais celles qu'on élève mieux et modestement, par un inconvénient contraire , le sont à peu près comme une plante qu'on cultiverait dans une cave. Elles çn restent souvent tristes et gauches , ayant peu de facilité. Il faut du temps pour qu'elles reprennent du courage , un peu d'élan, de confiance en elles-mêmes. J^a grâce leur revient par l'amour et à force d'être aimées. Avec la grâce aussi revient la vjve conception de l'esprit. Elles redeviennent capables de saisir un germe moral, d'être moralement fécondes.
l\feis ces germes, comment les donner?
Il est très-rare que l'homme sente ce qui convient précisément à un être si délicat et si différent de lui.
Ou il prêche, fait de longs discours, fatigue et ne voit pas que ses procédés déductifs ne sont nul- * lement suivis, qu'elle tâche en vain d'écouter.
Ou bien, plus modeste, il s'abstrait, et ilcroit agir sur elle par des lectures , par des livres, —
ne sachant pas que le premier livre vraiment fait pour une femme n*a pas été écrit encore.
Il n'y en a pas un qui convienne en entier à une jeune femme. Il faut choisir dans les meilleurs ce qui lui irait le mieux. Cela varie à l'inlini, selon les esprits et les circonstances.
La lecture, trop variée et non discrètement ménagée, a sur elles des effets déplorables.
Elles ne sont nullement préparées , ni par leur constitution, ni par leur éducation, à recevoir toute sorte de nourritures indigestes. La nature, qui les réserve à une chose bien plus haute et plus délicate, ne leur a pas donné cette force brutale d'estomac qui broie, subjugue le fer, la pierre, les poisons, qui tire le bon de ceux-ci, et vivrait, comme Mithridate, d'empoisonnements continuels.
Et quand je parle de poisons, je ne pense même pas aux choses immorales. Sa pureté les rejetterait. Je parle surtout d'un monde de choses malsaines par leur nullité même, choses vulgaires, choses inutiles, qui prosaïseùt l'esprit.
L'homme est condamné à la fatigue quotidienne d'une information prodigieuse, à épuiser le monde des détails, à savoir tout, à tout sonder, jusqu'aux
plus bourbeux ruisseaux de l'expérience; mais il ne suit pas de là tpi'il doive y traîner Tétre sacré qui lui garde le ciel même.
Oh 1 un livre digne de la femme I . . . où le trouverai-Je? Un livre saint, un livre tendre, mais qui ne soit pas énervant! un livre qui la fortifie sans Tendurcir, ni la blaser, ne la trouble pas de vains rêves I un livre qui ne la mette pas dans Tennui et la tristesse du réel, dans les épines de la contradiction et de la désharmonie, un livre plein de la paix de Dieu I
Faites-moi grâce ici de votre grande discussion sur Tégalité des sexes. La fanme n'est pas seulement notre égale, mais en bien des points supérieure. Tôt ou tard elle saura tout. Ici la question est de décider si elle doit tout savoir à son premier âge d'amour?... Oh! qu'elle y perdrait!... Jeunesse, fraîcheur et poésie, veut-dle, du premier coup, laisser tout cela? Est-elle si pressée d'être
vieille?
Il y a savoir et savoir. Même à tout âge, la femme doit savoir autrement que l'homme. C'est moins la
science qu'U lui faut, que la supvéme fleur de science et son ëlixir -rivant.
Nous ne nions point du tout qu'une jeune femme, à la rigueur, ne puisse lire et connaître tout, traverser toutes les épreuves où passe l'esprit des hommes, et rester pourtant vertueuse. Noi» soutenons seulement que cette âme fanée de lecture, tannée de romans, qui vit habituellement de Valcool des spectacles, de Teau-forte des cours d'assises, sera, non pas corrompue peut-être, mais vulgarisée, commune, triviale, comme la borne publique. Cette borne est une bonne pierre. 11 suffirait de la casser pour voir qu'elle est blanche au dedans. Cela n'empêche pas qu'au dehors elle ne soit fort tristement sale, en tout point de même aspect que le ruisseau de la rue dont elle a les édaboussures.
Est-ce là, madame, l'idéal que yous réclamez pour celle qui doit rester le temple de l'homine, l'autel de son coeur, où chaque jour il reprendra la flamme de l'amour pur?
Oh ! donnons tout à la femme... Je n'y contredis rai pas, sauf un point, une seule réserve : Lui donner tout ce qui lui laisse sa fraîcheur et
sa pureté, son charme de jeune épouse, cette prime fleur de jeunesse et de virginité morale. Laissonslui cela, je vous prie, et le plus longtemps possible. Que lui donnerait-on en échange? Quel trésor de sagesse humaine la consolerait de ne plus être un rêve du paradis ?
Cela s'en va bien assez vite, et demain ce sera fini. Elle sera toujours bonne et belle, vertueuse et accomplie, je le veux bien. Il n'y manquera qu'une certaine chose, un souffle, qu'un souffle enlève... Eh! quoi? \q velouté At l'âme.
Vous avez cent fois regardé, admiré sur la pêche odorante qui fait la jalousie des roses, ce duvet fin, délicat... Eh bien ! ce n'est pas cela. Ceci est trop matière encore, ce duvet soyeux se palpe et se prend.
Je parle d'une autre chose qui ne se prend pas, d'un certain glacé (léger givre, blanche lueur de frimas) dont se trouve enveloppée la pourpre violette et sombre d'un fruit savoureux. N'y touchez pas, tenons-nous à distance ; car l'haleine la plus douce en altère déjà la fraîcheur.
C'est le seul objet auquel je comparerais la virginité intérieure que conserve la jeune épouse au
sanctuaire de son cœur, le velouté qui l'entoure, ce cœur si pui*, si bon, si tendre !
Ce velouté, est-ce une fleur, une grâce, un charme de beauté, d'imagination, qui enivre la pensée? C'est bien plus. 11 garde et couvre ce qui sera le plus fort soutien de la vie de l'homme, un fruit de tendresse, d'infinie bonté, un fruit de jemiesse et d'inépuisable ravivement.
L'homme passera par les malheurs, les traverses de Texistence, il franchira les déserts, l'aridité de ce monde, les pierres, les cailloux, les rocs, où souvent saigneront ses pieds. Mais chaque soir il boira la vie dans ce fruit délicieux, tout plein de la rosée du ciel. Chaque, matin, à l'aurore, il va s'éveiller rajeuni.
Voilà ce qu'il faut garder.
J'entendais cette conversation entre deux jeunes mariés. Us vivaient à la campagne. Lui, il revenait de la ville où l'avait conduit une affaire : « Oh ! que tu as été longtemps I j'ai tant attendu ! — Je t'ai rapporté ceci. — Merci, parlé-moi de toi... — Nos affaires sont à tel point. — C'est bien, parle-moi de toi. — On m'a dit ceci et cela, j'ai rencontré telle personne. — Oui, mais parie-moi de toi... »
Voilà tout naïvement le cœur de la jeune femme, au moins dans les commencements. Les nouvelles ne l'occupent guère. Le trai^i du monde, l'infini des petits événements, qui nous paraissent énormes et seront dans l'oubli demain, lui restent indifférents. Et, si^ vous lui en parlez, elle ne peut pas
même écouter. Elle fait semblant un moment de le faire, par déférence. Mais elle ny tient pas longtemps. L'esprit est ailleurs et l'œil rêve. Elle vit comme hors du temps , dans Tétemité de son amour.
Elle veut une science sans doute, une seule, savoir une chose, quelle? le cœur de son mari.
Mais cela peut être immense. Un cœur d'homme, à la rigueur, pourrait contenir un monde. Puisqu'elle ne veut d'autre aliment, à toi de le dilater, ce cœur, pour que toute chose grande et bonne y soit. Elle acceptera tout dès lors très-avidement.
« ... La dame du Fayel en mangea , et dit : c< Je Tai trouvé si bon que je- ne mangerai d'autre c< chose. »
La responsabilité complète du développement de la femme repose aujourd'hui sur celui qui l'aime. Elle n'a plus de culture publique. Plus de grandes fêtes nationales^ comme celles de Tantiquité, qui faisaient, toute l'année, la pensée de la famille et l'entretien du foyer. Pour les fêtes religieuses conti-
132 DE L'l!CCUBiTI05 lORALE.
nuées du moyen âge, les croyants eux-mêmes déplorent la tiédeur que Ton y porte ; ils en avouent l'impuissance. Est-ce la culture des liyres qui supplée? Aucunement. L'abondance et le morcellement des publications scindées qui éparpiUent l'esprit, tout cela a dégoûté les femmes , et beaucoup ne veulent plus lire.
Reste donc le livre vivant, la personnalitë de rhomme, la parole aimée. L'amour est plus qœ jamais appelé à mériter son grand titre de médiateur du monde.
Toute la question est d'évoquer par Tamour tout ce qu'il y a en ce jeune être d'amour, de grâce et de pensée. En elle, un océan dort qu*il faut mettre en mouvement. La plus simple, à cet appel, répondra par une richesse inattendue de nature. Celjui qui, sans égoïsme, n'aura songé qu'à mettre en elle tout ce qu'il croit beau et grand, trouvera, avec bonheur, qu'elle rapporte tout à lui seul et l'aime des forces croissantes de son amour agrandi.
11 faut la prendre où elle est, sur sa pente véritable, qui est d*aimer de plus en plus.
11 faut^magnanimement, dans l'amour étroit,
concentré, qu'elle a pour toi, lui faire prendre l'élan sympathique du grand amour universel de la vie et de la nature, et peu à peu, à la longue, la force de Tamour actif, de charité religieuse, de fraternité sociale.
Elle est jeune , mais dès ce jour, il faut la faire et la créer pour les bonnes choses de Dieu, la préparer à devenir ce qui est vraiment la femme, une puissance d'harmonie, de soulagement, de médication et de salut. Elle ne peut, à dix -huit ans, en faire encore toutes les œuvfes, mais elle peut en acquérir les sentiments, les idées. Beaucoup de choses positives lui seront plus tard utiles, qu'elle peut apprendre aujourd'hui.
Il faut préparer tout cela doucement, sans précipitation. Il s'agit bien moins de science, d'éfudes suivies, que de donner par moments, à propo^, des germes vivants, qui, de ton cœur à son cœur, transmis, déposés, germeront, s'identifieront avec elle, et deviendront elle-même.
Il est sans doute difficile d'observer cette douce puissance de germination, d'incubation, qui est dans la femme.
La force de l'homme est d'abstraire, de diviser;
mais la force de la femme est de ne pas savoir abstraire, de conserver toute chose, toute idée entière et vivante, et par là de pouvoir la faire plus vivante et la féconder.
La nature lui interdit de diviser, de séparer. La femme est Tunion elle-même. Elle doit faire un être vivant, c'est-à-dire un et entier, EUe ne peut pas dire : deux. « Moi et mon amant, même chose, » dit-elle. — Et s'il la féconde, cela ne fera pas trois. Nulle division en elle, nulle pluralité. Les trois ne • font qu'un.
Votre cerveau, arsenal des plus fines lames d'acier, â des scalpels à trancher tout, Analomie , guerre, critique, voilà la tête de l'homme. îîais l'organe de la femme est autre. Ce doux organe, qui pour elle est un second cerveau, ne rêve que des rêves d'amour. La paix du ciel, la paix de Dieu, Tunion, l'unité elle-même, voilà le trésor de son sein.
Par où voulez- vous qu'elle prenne vos divisions, qu'elle saisisse cet âpre instrument d'analyse ? Si quelqu'une de vos pensées subtiles lui arrive, c'est que, par son procédé maternel, l'incubation, elle la couve à cause de vous, la met en elle, la conçoit, et de l'idée fait son enfant.
Ce qui donne un caractère tout particulier de fécondité à la rêverie de la femme, c'est la manière dont le temps se divise pour elle, non par la division artificielle du calendrier, mais par périodes naturelles. Son mois, d'environ vingt-huit jours, se reproduit identique avec les mêmes accidents, les mêmes phases d'ascension, de» crise et d'èntr'acte. Ces phases, peu variées, ramènent au mois suivant un état moral analogue à celui des phases correspondantes et souvent les mêmes pensées.^ Ces pensées, reproduites plus d une fois, fortifiées de mois en mois, arrivent alors à prendre corps, à dominer la personne entière, à remplir toute sa capacité d'amour et de passion.
Voilà ce qui peut s'observer sur la femme solitaire, sur celle que la société n'attire pas incessamment hors d'elle-même. Ces retours d'une même pensée en font l'être fidèle, en qui la culture du cœur est aidée par la nature ; — et même, pour peu qu'on y aide, l'être progressif, qui, le gerihe une fois reçu, lui donne, à chaque époque nouvelle, un degré nouveau de vie, de chaleur.
Tout est poésie dans la femme, mais surtout cette vie rhythmique, harmonisée en périodes régulières, fet comme scandée par la nature.
Au contraire, le temps pour l'homme est sans
136 DE L*INGUBÀTION MORALE.
division réelle; il ne lui revient pas identique. Ses mois ne sont pas des mois. Point de rhythme dans sa vie. Elle va, toujours devant elle, détendue, comme la prose libre, mais infiniment mobile, créant sans cesse des germes, mais le plus souvent pour les perdre .
Peu d'hommes (qui ont les deux sexes, et pourtant sont les plus puissants mâles) ont le don d'incubation.
Ce que nous venons de dire sur la vie rhythmique de la femme domine toute son éducation et la rend essentiellement différente de celle de Thomme.
Il faut prendre garde avec elle de ne rien faire à contre-temps, mais suivre docilement la nature. Bien suivie, elle vous aide. Quel avantage, par exemple, de commencer avec elle tout essai d'initiation morale dans la phase ascendante de sa vie sanguine et quand le flot monte, quand la sensibilité s'avive d'une sève plus abondante et d'un plus généreux esprit I Au contraire, dans la crise même, dans la langueur qulelle laisse, il ne faut pas fatiguer la femme de choses nouvelles, mais la laisser doucement repasser, rôver, couver celles qu'elle a déjà* reçues.
DE L'INGDBÂTION MORALE. 157
Telle devrait étrerattention de la mère prudente, de la sage institutrice qui commence la demoiselle ; telle aussi celle de Tamant, de l'époux, qui continue la jeune femme. La fécondation de Tâme, autant que celle du corps, demande qu'on ne fasse rien qu'à propos, aux moments les plus favorables. Il y faut une observation très-constante et très-soutenue, un tendre respect de Tobjet aimé. Nulle violence, nulle impatience, prendre son temps, son jour, son heure.
Elle y correspond admirablement. La jeune femme que le monde n'enlève pas dès le premier jour, mais à qui la solitude laisse tout le recueillement de cette époque sérieuse, ne.demande qu'à croire et vouloir tout ce que veut son mari. Elle est infiniment touchante. L'état nouveau, qui tout d'abord fait les délices de l'homme, presque toujours garde encore pour elle des côtés pénibles. Il est heureux, elle le sera. Mais elle n'en est pas moins fort tendre, de tendresse désintéressée. On peut, dès ces premiers temps, s'ouvrir; s'épancher avec elle sur les grands objets de la vie, commencer sérieusement sa conquête morale.
• Vous trouverez minutieux ce que je vais dire.
Mais rien ne peut Tétre ici.
iU DE L'iriCUBATIOIf MORALE.
Non-seulement l'époque du mois doit être observée et la phase ascendante préfixée à toutes, mais rétat de Fatmosi^ière est aussi diose importante. Je ne yondrais pas que, pour telle ouverture de cœur, telle communication de sentiment, d'idée nouvelle, tu prisses maladroUement le moment où elle souffire d!un orage imminent. L'électricité du tlot de vie qui monte en elle, compliquée de celle de Pair, des soufQes de la tempête, c'est bien assez, et c'est trop pour l'occuper d'autre chose.
L'approche (pas trop prochaine) de la crise sanguiiie, avec un état du reste un peu détendu, c'est l'heure sacrée que je voudrais pour que tu t'ouvrisses à elle sur les grandes choses décisives, où la première impression est de conséquence extrême. Peu d'abord, im mot, un germe, ,une première lueur d'idée, dans la familiarité la moins soleimelle, ou dans une caresse d'amour.
^ ton cœur a touché son cœur, si ta pensée est vraiment deseaidue en elle, la crise prochaine du mois, quand même elle serait pénible, n'efiacera rien. Au contraire, l'idée chez la femme s'enfonce par la souffrances. Souffrance de nature ou d'amour, toute épine la fait pénétrer. Les (Hsivetës forcées qu'impose parfois la douleur lui nourrissent sii^liërement les germes qu'a veçaa soa esprit.
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DE L'INCUBATION BIORALE. 139
Même souffrante eneore , dans la semaine émue qui suit la crise, et dans la semaine d'entr'acte où elle est tout à fait calme, elle s'occupe et ses mains travaillent volontiers. Sa pensée aussi. Les deux choses vont en même temps chez les femmes. Filer, tricoter, broder, faire de la tapisserie, ce sont des travaux excellents qui augmentent Factivité de leur esprit.... Oh ! aimables petits métiers, doux travaux, vous continuerez, malgré tout l'efTort des machines I Nul bon marché, nulle beauté de travail ne prévaudra sur ce qui remplit les longues heureij d'une femme chaste et laborieuse. Elle y a mis sa douceur, tissu ses amours, ses rêves, et j'y sens toujours la tiédeur du cœur charmant qui s'y mêla.
La Française, qu'on dit si mobile, autant et plus qu'aucune femme, mène de front ce double travail. Son rêve n'est pas rêverie languissante, flottante et vagne. 11 est plus près dé la pensée. Parfois, pour d(»mer le change, elle couvre l'idée favorite <Jui se continue en elle de petits chants à demi-voix qui n^y ont aucun rapport.^ Mais, par moments, un accent plus vif qui survknt, avertit assez que, sous lachan-
son légère ou le refrain monotone, il y a tout autre chose de sérieux, de passionné.
Celle-ci n'a pas en amour la dépendance servile que montrent si volontiers tant de femmes des autres pays. Si elle est captive de cœur, obéissante, toute livrée à la pensée de son amant, elle garde une indépendance d'allure et de forme ; parfois on y serait trompé. Tel mot, vraiment sorti du cœur, que vous lui avez dit hier, elle ne Fa pas relevé, et vous l'avez cru perdu. Détrompez-vous, elle le garde. Il Ta occupée tout le jour. Et, le soir, après le souper, à la chaleur du foyer, rapprochant son siège du vôtre, elle le redit à sa manière, dans sa langue féminine, tout autre el pourtant le même. Qui sait? ce mot prendra racine, et dans la période prochaine, favorisé du flux vital, s'enrichira, fleurira de sentiments, d'idées nouvelles, plus chaud, plus vif, disons le mot, plus.amoureux qu'à l'autre mois.
Pour céder ainsi sans céder, pour avouer sans embarras l'ascendant profond de l'amour^ et sa conquête morale, il faut que sa douce fierté rencontre des temps favorables, de bonnes heures où la nature cède et désarme d'elle-même. La nuit y vaut mieux que le jour, parfois aussi le crépuscule. Il est telle
chose qu'on n'eût pas dite à raidi, mais qu on dit le soir, à un moindre degré 4e lumière. Telle parole ne saurait se dire à distance, et on souffre moins à la dire de près, à Toreille.
M. de Sénancour, qui conseille de ne pas faire lit commun, oublie (chose surprenante dans un esprit si sérieux) que le lit est justement le conciliateur des âmes en toute communication grave et importante. 11 n'est pas pour le repos seul, il n'est pas pour le plaisir seul ; il est le confident discret, le favorable intermédiaire des pensées et des paroles qui ne pourraient se dire ailleurs. C'est le grand communicateur^ disons, mieux : une conmiûnion.
Les sujets religieux, par exemple, les plus délicats de tous, agités en pleine lumière, élèvent souvent entre les époux des nuages, parfois des dissentiments. Bien moins la nuit, bien moins au lit. Tout s'adoucit et se fond. Le jour, on était frappé des oppositions apparentes, la nuit les angles disparaissent, les pointes sont moins saillantes. Malgré ces choses de forme, on se trouve unis pour le fond dans Tamour et Tamour de Dieu.
Le très-grand lit d'autrefois, occupant moitié de la chambre, fort bas, presque au niveau du sol, et
se continaant partout par de trës<^ipaîs tapis, est infiniment commode. II n'impose nulle servitude. Il donne toute facilité de communiquer ou de s'éloigner. Les conversations du soir, du matin, deviennent aisées, les rapports de douce amitié, autant que d'amour, les parcdes les plus intimes, souvent les moins préméditées, qui échappent, et que peut être on ne fôt jamais parvenu à arracher de son cœur, s'il eût falhi les jeter d'un bout de la chambre à l'autre.
Ces libertés nuancées du repos et des réveils, la facilité des paroles et des langages muets, sont une tentation naturelle pour l'attendrissement timide d'une jeune âme délicate, qui, longtemps encore après que vous croyez la posséder, garde, contre son amour même, je ne sais quoi d'hésitant, de fermé, de contracté. Est-ce pudeur ? est-ce fieité? Comment saurait-elle le dire? Quoi qu'il en soit, l'homme est rarement assez fin pour le bien sentir. Et pourtant la glace encore n'est pas tout à fait rompue. Telle, mariée depuis plusieurs mois, est de cœur une demoiselle. C'est leur noblesse naturelle, pour qu'elles se donnent tout à fait, il faut quelque cause morale. Cela presque toujours arrive quand elles ontaimé, adopté unbon sentiment del'homme, quelque chose de sincère, de chaleureux, de fort, de grand, qui s'est fait entrevoir en lui. Et qui n'a pas
de tels moments? Les pires même ont de ces lueurs.
Dès lors elle lui est gagnée. La douce chaleur d'^amour qui lui est montée au cœur lui donne un peu plus de courage, et le soir , lorsque lui-même était déjà au repos , il a la charmante surprise de la trouver très-éveillée. Vive et tendre, cette muette parle tout à coup. Il fait puit. Elle n'eût osé parler le jour. Mais alors, il n'est pas rare qu'elle devienne éloquente. Elle est heureuse, elle le croit vraiment bon , digne et selon Dieu, et c'est en Dieu qu'elle l'aime. Son cœur fond, et elle est sa femme. Car de cette heure a, pour elle, commencé le mariage. Elle peut dès lors porter son nom. De la jeune demoiselle qu'hier elle était encore, nous n'avons plus de nouvelles , et l'épouse est née d'aujourd'hui.