ET LE PLAISIR
A la voir si obéissante , docile , attentif écolier, suivre les idées du mari et recueillir ses paroles, vous croiriez qu'il a toute initiative. C'est exactement le contraire.
Aujourd'hui qu'elle est lui-même, imbue, imprégnée de lui, aujourd'hui qu'elle est son âme (et son âme réservée pure), il est grandement de l'intérêt de l'homme qu'elle administre, gouverne, qu'elle règne dans la maison.
A vous parler franchement, il n'en est plus guère capable. Le tourbillon de la vie, le crescendo de l'action, le poussent tellement jour par jour, qu^ ce petit monde intérieur lui devient presque étranger.
C'est Feffet du progrès du temps, de rabsorptîon qu'exerce la spédalité; c'est TefTet du succès même ; l'homme, comme sous un vertige, va de plus en plus loin de soi. Qu'arriverait-il s'il se livrait entièrement à ce mouvement centrifuge? Que le centre lui manquerait, que le point fixe où chaque jour la nature l'oblige pourtant de rentrer pour reprendre force, que ce point devenu flottant ne lui prêterait plus appui ni repos. C'est ce qu'on peut observer en toute maison où l'épouse , la sûre gardienne de rbomme, ne veille pas au foyer.
Bizarre est l'inconséquence du temps. S'agit-îl de briller, de gagner, de faire fortune, ils sont tous ce qu'ils appellent positifs, ce qui veut dire grossièrement matériels. S'agit-il d'entretenir, de renouveler les forces et l'activité par lesquelles on gagne ou l'on brille, ils ont toute l'insouciance qu'aurait le spiritualiste qui croirait ne devoir rien au corps, tout à l'esprit. Nous sommes généralement nourris par nos domestiques, c'est-à-dire par nos ennemis, ou bien encore au hasard par ces grandes officines qui chaque jour alimentent de même des milliers d'hommes, différents de santé, de tempérament, de situations, ayant des besoins tout contraires. Ce qui pour l'un est salubrc, pour l'autre est empoisonnement.
Si vous méprisez tellement le corps (l'instrument
indispensable pourtant de \otre activité), respectez votre pensée, respectez votre volonté, qui, sachez-le, sont jour à jour influencées par le régime. Il ne faut pas faire les fiers, mais dire les choses comme elles sont. Votre cuisinière vous gouverne. L'aliment mal*
sain, irritant, quelle vous a donné ce soir, cette
nuit troublera Testomac, donc Fesprit. Demain ou après, exaspérant les entrailles, il décidera des résolutions précipitées, violentes, que sais-je? parfois libertines, et quelque grande folie.
Je soutiens, hommes de Bourse, que plus qu'aucune pensée, c'est l'influence alimentaire qui, dominant vos humeurs, vous met à la hausse, à la baisse.
Moi (^ui toujours contre tous ai défendu les droits de l'âme, il m'appartient de dire ici ces choses de bon sens vulgaire, que tous disent, mais légèrement, comme ici on dit toute chose, sans songer jamais au remède.
A la mauvaise Circë qui change les hommes en bétes, il faut opposer la bonne, qui changerait les bêtes en hommes. La bonne Gircé, c'est l'épouse tendre et prévoyante , qui jour par jour enveloppe ta vie physique de sa sollicitude, qui ne connaît rien de noble , de touchant et de sacré au prix de la conservation de celui qu'elle aime. Elle quittera une lettre importante, un travail pressé, sérieux, qu'elle
faisait pour l'aider, s'il s*agit de Tœuvre supérieure, la préparation du mets qui doit te refaire Je sair.
Elle ne se fiera pas aisément à cette fille, inintelligente et légère, qui t'irriterait l'estomac, ou te nourrirait à vide , amuserait ton goût au lieu de réparer tes forces. Elle y mettra ses belles mains, de distinction souveraine, que la nature semble avoir faites pour recevoir uniquement l'hommage et le baiser des rois. Ta vie, c'est sa vie ; ta force réparée, qui donc plus qu'elle y a intérêt? Elle n'y épargnera rien. Pour qui le premier sourire de la nature épanouie, si ce n'est pour elle ?... A toi de payer en amour.
Elle a constamment sous les yeux, dans sa mémoire et dans son cœur, le bilan complet de ta vie ; elle voit à nu ton équilibre intérieur et la balance de tes forces, ce que tu prodigues en travail, en paroles ou en démarches, à quoi elle subordonne Féconomie de tes plaisirs intérieurs. Oh ! qu'à bon droit tu l'appelles (en grondant un peu) ménagère ! Ce qu'elle ménage le plus, est-ce l'argent ? non, surtout ce dont elle parle le moins, ce qui la regarde elle-même. Elle estrton inquiet médecin, mais de médecine préventive, qui craint toujours , modère toujours, veille surtout à ce que, dépensant peu, gagnant beaucoup, réparant toujours largement, tu restes au-dessus, fort au-dessus de tes affairés. C'est
r amour qui; à ses dépens, fait admirer dans le monde rédat puissant de ton regard, Tintensité de ta vie, ton énergique activité.
En toute chose de tendresse, elle n'est nullement ignorante. Elle sait autant que personne, non-seulement la valeur nutritive des aliments, mais le temps où ils agissent, tels rapides dans leur action, tels lents au contraire qui influeront puissamment^ mais à distance. Elle sait très-bien aussi que Taliment fort, excitant, n'aura toute son action pour les jours essentiels que si, quelques jours d'avance, il est précédé d'un régime plus doux qui rende aux organes leur susceptibilité vierge et augmente leur absorption.
Tel est le souci de l'épouse sur tout cela, que souvent elle le regarde manger plus qu'elle ne mange ellç-mème. Avec tout son respect pour lui, elle se défie un peu de lui. L'homme qui rentre, ayant donné beaucoup dévie, est naturellement trop porté à la reprendre sans compter. Voué aux œuvres de force, tout homme a des côtés barbares ; il veut des fortifiants, et souvent il les .veut trop. Elle qui n'est point fatiguée, d'autant plus sobre et plus sage, elle met toute son adresse à Tarrèter sur cette pente, à le tromper un peu , s'il faut. On loue les femmes
3t8 ELLE ADMINISTRE ET GOUVERNE
sans art ; moi, je veux qu'elles en aient beaucoup, et de pieuses ruses, que Famour inspire pour notre bonheur. Celle-ci, si chaste et si pure, et qui le mé~ nage tant, elle n'hésitera pas pourtant à se dévouer au besoin, pour tourner ailleurs son esprit. C'est son nourrisson après tout. Et, si Tenfant n'est pas sage, il vaut mieux, sans brusquer rien, faire aussi un peu l'enfant. Cette prévenance de tendresse, qui le surprend et le charme (aussi dans sa vanité), lui foit croire que la plus raisonnable a parfois un mo* ment faible, et c'est au contraire alors que la bonté' , intelligente fait son eeuvre réfléchie de menteur et de médecin.
Les femmes ignorent leur puissance, ou dédaignent de remployer dans Tintérèt de la famille. Cependant il est certain qu'avec un mari régulier, de santé égale, qui n'a et ne veut avoir aucun attachement au dehors, elles peuvent à certains moments tout ce qu'elles veulent. L'amour est, chez l'homme, impatient et peu capable d'attendre; donc, il compose facilement. La crise génératrice, qui pour la femme arrrive au bout de vingt jours, profonde, mais douloureuse, et d'autant moins exi* géante, revient tous les trois ou quatre jours pour
rhomme (si nous prenons la moyenne donnée par Haller). Et ce n'est pas, comme on le croit, nn simple besoin de plaisir, c'est celui d'un renou* vellement à la fois moral et physique. Non satisfait, il laisse Torganisme dans un état de tristesse morne et trouble; le cours \ital, sans issue, est comme un fiévreux marécage. La vraie vie, c'est le mouvement. La femme, souvent maladive, épuisée et par les couches, et par des pertes habituelles, apprécie rarement la constitution si différente de rhomme, qui, n'ayant nul dérivatif, garde la fox'ce concentrée, donc, l'exigence du désir, très-loin, très-tard dans la vie. De bonne heure, il la fatigue, l'ennuie. Il est reçu souvent sans pitié, sans égard, parfois avec des risées.
Bref, elles s'arrangent si bien, qu'au lieu de tourmenter une femme déjà fanée, il prend une jeune maîtresse. • •- »« '
Qui a créé, contre les dames, la Dame au camélia? Leur propre bégueulerie.
Lorsque le soir le mari hasarde un mot de tendresse, on dit : « Que vous êtes léger I Vous plaisantez? » — Non, madame, souvent il est fort sérieux, il souffre, a besoin d'oublier. Il a besoin de
cette douce et maternelle con$oIatioaque la femme doit aux travaux de l'homme. C'est lui qui soutient pour vous le grand combat de la vie, dont vous avez le repos et les jouissances. Il a besoin d'oublier les soucis de son commerce, l'injustice et Tarbitraire de son chef administratif, les intrigues et les calomnies de ses concurrents. Que sais-je ?... Un baiser de vous, un sourire de vous, un doux retour d'affection, d'intérêt pour de tels efforts, enfin ce bonheur d'union matérielle et morale qui refait une âme brisée, voilà ce qu'il lui fallait.
a Mais, mon ami, à notre âge (ils ont quarante ans peut-êtnè), quand on a de grands enfants 1... Cela devient ridicule. »
Il l'a vue toute la soirée faire la jeune et l'agréable pour un sot prétentieux, à qui elle prodiguait ses plus doux regards. Mais, ici, elle se dit vieille. Eh bien, il la prend au mot, il ira chercher ailleurs.
Il s'éloigne, non-5eulement privé, mais mortifié. C'est souvent de ce soir-là qu'on peut dater le divorce. Il la fuit.... Non, il la hait. Le passage est souvent brusque. Demain il a une maîtresse, et se lance dans une autre vie. Malheur à la femme, aux enfants !
Elle dira : « Pourquoi m'accuser? Je sais bien à quoi m'obligent les commaïidements de Dieu et de l'Église, les promesses du mariage. Je lui devais des
enfants, et je lui en ai donné. A la rigueur, je ne refuse rien du devoir dû;* je subis, s'il le .faut, ce qu'il faut subir. Mais rien pour le vain plaisir, rien • pour r amusement," le caprice. »
Et croyez-vous qu'on accepte la passivité désolante qui. dans Tétreinte elle-même, fait sentir le froid de la mort, bien plus, la sèche ironie qui observe et qui critique, qui rit au moment sacré?... Solitude des solitudes, divorce en pleine union! désespoir!... Quel célibat ne vaut mieux? Tranchons plutôt, comme Origène, et que le fer en finisse.
Elles sont chastes avec le mari, on le sait; mais avec les autres? Ce quon lui dispute, est-il sûr qu'on le refuse à Tami?
Madame, qui savez mesurer le bonheur à si juste dose, écoutez bien cette histoire :
La mère demande à Tenfant ce qu'il veut de confiturei... « J'en veux trop, » — On lui avait dit, chaque fois, en lui mesurant, qu'au delà ce serait troiu Et c'est justement ce trop qu'il voulait.
Il en est ainsi de l'amour ; assez ne lui sert à rien.
« Mais ce trop signifierait-il les choses bizarres, humiliantes, que l'ancienne casuistique accorde si
libéralement à l'exigence conjugale, ravalant tellenaent la femme et la livrant sans réserve aux caprices • insensés, impitoyables, de Tépoux ?
N'ayez peur. Pour la femme adroite, aimable et aimante, d une innocente gaieté, ce trop qui vous épouvante est souvent bien peu de chose. Parfois, c est une misère qu'on n'oserait dire seulement,' tant elle paraîtrait futile ; c'est le moindre enfandiliage.
Plus l'homme, au dehors, a la vie tendue, soucieuse, calculatrice et militante; plus au dedans il a besoin de bonté. La femme la plus raisonnable sait bien ce qu'il faut à ces heures. Elle sait qu'il ne la juge pas pour cela moins sérieuse au fond, moins solide. Au contraire, plus il la sait telle, plus il est heureux du contraste. 11 y sent son affection, et il en est attendri. Que ce cher associé, qu'il connaît si zélé pour lui, oublie tout à coup les afEaires, ne soit sensible qu'à une seule, le consoler, le distraire, l'égayer, cela l'émeut fort. Il rit, mais il est touché. Un mot tendre, une caresse inattendue, la privante de je ne sais quelle petite audace où reparaît la jeune fille, c'est d*un invincible effet. Nul sérieux, nul chagrin ne tient contre. Jamais la mer capricieuse, dans ses moments sombres où vous ne voyez que nuages, ne donna, sous un coup de vent, une si ravissante éclaircie.
La femme n est pas jetée, comme noas, dans l'identité du moule scolastique. C^est ce qui la laisse, à tout âge, belle d'instincts, de surprises et d'inattendu. Elle a des réveils suprenants, La plus simple a souvent en elle d'infinis replis de nature, des beautés cachées, secrètes, telle réplique vive et charmante, tel mouvement jeune et joli, que son mari, en dix ans, en vingt ans, ne lui vit jamais. Telle, mariée depuis Ibngtemps, n'en garde pas moins une innocence relative, oubliant (si vous voulez par légèreté) tout ce qui l'eût fanée, vieil- . lie. Elle reste neuve, en un sens, et, pressée d'amour, y répond par des naïvetés singulières et des ignorances adorables de ce qu'elle apprit tous les joui'S.
Cela ne s'ifnite pas. L'innocence de l'épouse est le mystère du saint des saints qu'on ne devine point du dehot's. Toi te autre femme est arrangée, où elle , n'est libre que dans la laideur de l'ivresse. Mais celle qui est à loi pour la vie, sans politique d'avenir, sans réserve de coquetterie, se donne toute à la nature en sécurité complète, et elle n'en est que plus belle, plus touchante, délicieuse. Ce ne sont pas jeux de chattes ni l'obscénité calculée, ni les grâces fausses et discordantes de noi froides filles entretenues (comme un violon sans âme qui crie sous l'archet). Les douces gaietés d'une femme qui
joue, rit et dit : « Je suis folle. • . . Qu'importe, si c'est pour toi? « c'est la Divine comédie, le secret Noél du mariage, dont tu n'auras hors de là qu'une contrefaçon désolante. Cette grâce rieuse, que nous adorons dans les petits enfants, elle est bien auttement charmante (parce qu'elle est plus imprévue) dans la jeune dame, si sage en Tabsence de celui qu'elle aime, et si grave pour les survenants. Tous disent : « Elle n'est pas gaie. Peut-être il la rend malheureuse.... » Lui rentré, elle se sent libre et met gaiement le verrou.
Les sauvages craignent le plaisir : « Il casse le jarret, » disent-ils. Nul doute que, si Ton devait partir à jeun sur la neige pour une chasse de deux cents lieues, comme il leur arrive parfois, ou soimême être chassé à mort par une tribu ennemie, dans ces terribles circonstances, on ferait fort sagement de se réserver.
Dans Tétat civilisé, ce n'est pas la même chose. Si Tamour atténue la force brute et l'imagination matérielle qui, sous Finfluence du sang, porte au ■cerveau les images grossières, en revanche Tamour affîneles facultés délicates. Le contact d'une femme pure, aimée, dont le cœur répond au cœur, communique quelque chose de son excellence morale,
de sa douce sérénité. L'esprit en reste harmonisé. Les lendemains sont admirables de lucidité. Le flot sanguin, et sa compagne, celte poésie charnelle et barbare qui tient au tempérament, sont pour un moment domptés, et les nuages fantastiques dont elle obscurcissait Tesprit, s* écartant, lui laissent voir le vrai en pleine lumière. L'observation, Fanalyse, la logique, cette trinité des facultés inventives, ont leur liberté complète, et toute leur fécondité.
Pour tout ce qui veut de la suite, ce qu'on n'obtient qu'en suivant de longues chaînes de pensées, de problèmes successifs, de connues et d'inconnues, il faut un état harmonique, et on ne l'obtient qu'en subordonnant la pléthore de vie qui troublerait sur la route. Les mirages fiévreux qu'elle donne nous font absurdement poètes ou misérablement subtils,, nous détournent à droite, à gauche, et font perdre à chaque instant le droit fil de la vérité. Rien de plus obscur que le rut, ou l'état malsain, négatif,, de l'abstinence absolue , état réellement impuissant, car la puissance s'annule et se dévore ellemême.
Nul doute que le grand remorqueur ne soit le désir et la force mâle. Mais, pour qu'elle soit féconde, il faut qu'à sa sèche âpreté se mêle le fondant suave des facultés féminines. Charmant mira-
cle de nature ! Le génie, hier arrêté sur la voie de rinvention, rencontrant un de ces nœuds qu'on ne sait comment résoudre, ayant tourné tout autour, désespéré, et jeté tojit, tristement s'assoit au foyer. Elle voit bien sa tristesse : « Mais qu* as-tu? Je ne Veux pas, je ne peux pas te voir ainsi. .. Eh ! laisse là ton idée ; oublie, je t*en prie, sois heureux I » C'est ■justement ce moment d'oubli, de bonheur, qui a tout changé. Sa vue en est renouvelée, sa puissance rafraîchie ; une électricité nouvelle lui revient pour Texécution. Il est devenu un autre homme. Comment? Aimanté de la femme, de cette grâce de nature et d'aimable facilité qu'elle a et donne à toutes choses, il sourit du léger obstacle qui l'avait arrêté la veille.
Me trouvant à Montpellier, j'y vis avec religion une mauvaise feuille tachée, un garde-main du Puget, où, parmi quelques tçaits vagues, il avait écrit tout en haut ces vers du poète antique :
Gasta placent superis. Castâ cum mente venito, Et manibus puris, sumito fontia aquam.
J'éprouvai une émotion comme on Ta en entrant
dans une grande église ou dans un tombeau romain, ou sous Tamphithéâtre d'Arles. 11 est évident que cet homme, qui eut la grave mission d'exprimer rame souffrante d'un siècle, en commençant sa journée, offre ici à Dieu, à' son art, ses privations volontaires. Il sent qu'il est responsable, il veut être digne et fort.
De lui, chaque œuvre est un soupir., Était-ce le Milon saisi dans le chêne, étaient-ce les Atlas écrasés et si douloureux de Toulon, qu'il rêvait alors, ou la pauvre petite Andromède, évanouie de douleur dans sa délivrance même? je ne sais. Mais je vois qu'alors il se recueillait et se concentrait, demandait force à l'Amour pur pour en faire lès œuvres éternelles qui rempliront à jamais les cœurs d'amour et de pitié.
L'art humain n'a nul procédé, nulle puissance, qu'à imiter l'art divin. Qu'a fait, que fait cfelui-cî? Du grand torrent de la vie, l'Amour crée les générations, tout le progrès ascendant des espèces. Et, d'une goutte concentrée de ce torrent, il a créé et il crée le monde de l'invention, tout le progrès de l'idée.
Cette concentration des forces vitales par Tabstinence du plaisir, à quel prix est-elle féconde dans les œuvres de la pensée? A la condition suprême d'être libre. Un sacrifice n'est vraiment un sacrifice
qu'autant qu'il est volontaire. La liberté seule mérite, la liberté seule est féconde.
L'amour captif, gardé de murs, chaste malgré lui, est stérile. Il se tourne contre lui-même. Sa flamme ne sert qu'à son supplice et reste sans expansion. L'âge vanté du célibat, le moyen âge, n'a eu ses grands résultats que par des hommes mar ries. Abailard l'était, Dante aussi. Les Francs-maçons, qui ont trouvé, réalisé l'art propre à cette société, vivaient autour des églises en familles, et continuaient ces grandes œuvres de siècle en siècle par un travail héréditaire.
Le mariage seul donne à la fois les deux puissances du génie : Y harmonie par le bonheur pur, et par moment Y étincelle dans l'abstinence volontaire, libre ajournement du bonheur.
La beauté, l'efficacité de ce sacrifice, c'est sa liberté; cest de résulter de l'entente, de l'unanimité parfaite de deux personnes qui s* aiment.
Ici, la femme est très-noble. Elle veut que l'homme soit fort, eflicace et productif. L'amour individuel se sacrifie au grand amour, donc participe à sa grandeur.
Les deux âmes ici sont la même. 11 ne faut pas les séparer dans la reconnaissance de Favenir. Le Puget était marié, et, dans ses œuvres palpitantes, on sent bien ce qu'il en coûta; on y de-
530 ELLE AFFINE L'ESPRIT — OU ,REND lITINCELLE.
vine le cœur, F aimante pureté d'une femme qui voulut qu'il aimât dans Tart, qu'il reportât dans le marbre l'amour qu'il lui eût donné, la surabondance de l'esprit de vie. Elle ne fut pas jalouse de la charmante Andromède , s'immola à sa rivale. ' Au moment où le grand artiste, brûlant de ce feu sacré, se leva pour écrire les lignes qu'on a lues, je crois entendre la voix de la sainte épouse : « Ami, pense à la petite, et réservons tout pour elle. Aime-la. C'est mon enfant. »
11 eut raison de l'écrire : « La pureté plaît à Dieu. » Elle nous aide à imiter Dieu, et à créer comme lui.
Mais la pureté li'est pas un isolement sauvage. Elle augmente, par moments, au contact de ce qui est pur. Qui n'a eu de ces nuits troubles où grondait l'orage intérieur, où l'âme, jnisérablemerit alourdie de honteux désirs, nageait aux fanges d'un marais? L'aube vient enfin heureusement; près de toi tu vois l'innocence, la sérénité. Elle ouvre les yeux, sourit; tous, les mauvais esprits s'enfuient. Tes songes? oh ! tu n'oses les dire! tu ne voudrais pas les savoir!... Dans la sainte coupe d'amour, tu te reprends tout entier, ton âme, ta
vertu, ta lumière, avec un rayon de Taurore, une perle de fraîche rosée !
La femme pure en qui l'homme a senti vraiment son autel, qui lui est unie de cœur, qui pense et veut comme lui, a en elle un mystère étrange de fécondité spirituelle qu'on n'a guère encore décrit. Ce que la Fable raconte du fils de la Terre qui pour reprendre force n'avait qu'à toucher le sein maternel, elle le réalise à la lettre. EUe est véritablement la Nature, tendre, bonne et sainte, qui, au simple contact physique, par la vertu de l'amour, suscite un flot de vie morale. — As-tu une grande pensée? dis-la-lui le soir ou la nuit. Heureuse de ta confiance, heureuse de son espérance de te voir ' grandir encore, elle a tressailli, son cœur rit, elle t'embrasse... Moment sacré I Respecte-le. Voilà ton cœur riche et plein. Conserve-le haut. Lève-toi dans la royauté que sent en lui celui qu'on aime, dans le sentiment fier, exquis, d'emporter ton amour entier. Rien que d'avoir touché son Dieu, c'est du bonheur pour tout le jour.
L'austère élan du sacrifice, le charme du paradis I deux forces \ toutes deux sont avec toi. . . C'est le moment où l'homme dit :
« Aujourd'hui je suis en puissance, et je puis ce que je veux. »
Ainsi la Reuss ou le Rhône, les rapides fleuves
des Alpes, en traversant les beaux lacs qui les retiennent un moment, n'y arrêtent pas leur cours. Ils y prennent un essor immense. En sortant, .tout ' leur est possible. Transfigurés d'un vif azur, ils vont emportant le reflet de ces paysages sublimes et du ciel miré dans leurs eaux.
Vasari a dit un mot remarquable sur le vieux maître Giotto, créateur de Fart italien : « Dans l'expression des têtes, le premier il mit la bonté. >>
Le rayonnement de la bonté, c'est l'âme de Fart moderne. Ses œuvres nous prennent le cœur justement en proportion qu'ils expriment plus de bonté.
On admire comme tableaux les nobles madones de Raphaël. Qui jamais en fut amoureux? Au contraire, fa Madeleine du Titien (une simple tête qui est à Venise), une bonne fille de pêcheur, belle et forte et pas très-jeune, touche tellement par ses larmes, qu'on s'écrie : « Oh ! qui eut le cœur assez dur pour affliger une si bonne créature? Parle
donc, dis ce que tu veux I Je voudrais tant te consoler! »
Le Tilien peint de préférence des belles dames de trente ans. Rubens va sans difficulté jusqu'à quarante et au delà. Van Dyck ne connaît point d*âge; chez lui Fart est émancipé 1 II a méprisé le temps. Le puissant magicien Rembrandt fait plus : avec un geste, un regard, un rayon, il enlève tout. La vie, la bonté, la lumière, c'est assez pour nous ravir. « Quel fut le modèle ? » Adorable. — « Et beau ? » Je ne m'en souviens plus, je l'ai tout à fait oublié.
L'art ignorant du moyen âge suppose que jeunesse et beauté sont absolument synonymes. Pour peindre la mère du Christ, ils vont prendre des petites filles immobiles et insipides. Les grands peintres des âges modernes, très-savants observateurs, ont bien vu que la beauté, comme toute chose, a besoin de temps pour s'accomplir et s'achever. Les premiers ils surent ce mystère, inconnu de l'antiquité, que le visage et le corps n'arrivent nullement ensemble à l'apogée de leur beauté. Le premier est fatigué quand l'autre est en pleine fleur.
Une sévérité cruelle qu'on a pour les femmes, c'est de les juger précisément sur ce qui se fane le plus, le visage. Mais chez nous surtout, en France, où la physionomie est si mobile, où l'œil rapide, où la bouche gracieuse, souriante, éloquente, sont
en constante agitation, les muscles, de très-bonne heure rompus à tout mouvement, ont une souplesse, un fuyant, qui exclut la fermeté fixe, tendue, de la beauté du Nord. Une Française a mille jeux, mille variations de physionomie, pour dix qu'une Allemande aurait eues. Donc, ce visage se fane. Est-ce à dire que dans notre race la chair soit moins ferme? Au contraire. Dans telle bléssure où TAUemande a besoin du secours de Fart, la Française guérit d'elle-même.
Il n'est pas rare pour celle-ci que le corps ait vingt-cinq ans et le visage quarante. Des plis se creusent autour de l'œil, à la joue, lorsqu'au contraire le genou, le coude, naguère saillants, ont pris de jolies fossettes. Même contraste pour la peau : à .la face, détendue par le jeu constant des muscles, elle est déjà moins unie, quand partout ailleurs, parée d'un délicat embonpoint, elle est jeune et gagne Téclat du lis ou de la rose thé.
Cette ampleur de formes n'a pas des effets tout matériels, ainsi qu'on pourrait le croire. Elle en a ' aussi de moraux. Elle est singulièrement favorable à augmenter et faire valoir l'expression de bonté que la femme prend souvent alors, quand, moins troublée des concurrences et des aigreurs féminines, elle suit la pente bienveillante d'un cœur
sympathique. Ses beaux bras d'extrême blancheur, son menton plus arrondi en dessous et de morbidesse exquise, je ne sais quoi de tendre répandu partout en elle offre Fidée la plus charmante de maternité. Non pas la maternité exclusive de la jeune femme, concentrée toute en un enfant, trèsfroide souvent pour tout le reste. Hais une extrême bonté pour tous. Dans le regard, des caresses. Et, s'il y a du bien à faire, quelque malheur à consoler, Tœil humide et lagitation d'un sein riche de pitié, d'amour.
C'est un signe très-mauvais pour un temps quand les hommes ne sentent plus la beauté de la bonté. Temps odieux où, n'ayant pas besoin de retour, ne cherchant réellement que le plaisir solitaire, on le demande à la jeunesse la plus jeune, et, par un progrès maudit, à l'enfance même !
Ces barbares en sont punis, et de plusieurs manières. Ils sont de plus en plus barbares, grossiers de mœurs et de langage . Une génération qui n'est pas formée par les femmes de mérite est une génération de rustres.
L'amt>ur égoïste et dur, l'amour cruel, a ceci, qu'il sèche, comme leau-forte. Où il a passé, rien ne reste. C'est un champ stérile à jamais.
Et enfin, pour en venir à ce que leur goût dépravé (triste fantaisie d'impuissants) cherche et
veut au prix du crime, la pauvre jeune victime n'a rien au fond pour répondre à ces féroces exigences. Mal nourrie, de forme indigente, que donne-t-elle? ce qu'elle a, hélas! rien que la douleur.
Pour les brillantes, les rieuses, filles de luxe et de bruit, de théâtre et de cavalcade, qui vous mangent jusqu'aux os, est-il bien sûr que ces belles, avec leur folle bacchanale d'ivresse et leur vie d'enfer, nuits sans sommeil, etc. , pussent soutenir la comparaison, dans un vrai jugement de Paris, avec la dame qui toujours a vécu d'un doux régime, sage et pure? Vingt ans de moins n'empêcheraient pas souvent que nos insolentes lionnes ne restassent fort humiliées.
Du reste, une dame est une dame. Son élégance naturelle, l'harmonie qui est en elle, suiBsent pour saisir le cœur, plus puissamment que ne peut faire la demi-damej où l'harmonie se dément visiblement par quelque fâcheux détail.
Au moyen âge, la châtelaine que le petit page servait à genoux, ou dont il portait la queue, était infailliblement jeûnent belle. Pour elle était
le premier éveil de l'imagination, des sens. De même dans tous les temps. Aujourd'hui, la grande dame, qui, le matin, à sa toilette, dans les dentelles et les parfums, croît pouvoir sans conséquence donner un ordre ou un billet à son petit domestique, fût-elle bien mûre et presque vieille, lui fait souvent battre le cœur. Elle est jeune pour lui d'élégance et de cette essence de fleurs dont il sort comme enivré.
Qui se trompe? cet enfant, ou vous? Peut-être, ce n'est pas lui. Dans cette dame qui a perdu de son éclat extérieur, quelques agréments visibles, il sent, d'un très-juste instinct, qu'une grande puissance réside, qu'elle peut toujours exercer. Il n'y a point de vieille femme. Toute, à tout âge, si elle aime et si elle est bonne, donne à Thomme le moment de l'infini.
Plus que l'infini du moment. Souvent celui de l'avenir. Elle souftle sur lui. C'est un don. Tout ceux qui le voient ensuite dièent sans s'expliquer la chose : « Mais qu'a-t-il?... Il est né doué. »
Il y avait eu je ne sais combien de Rousseau avant Rousseau, tous raisonneurs, ergoteurs, éloquents. Et pas un n'avait entraîné le monde. Une femme souffle sur lui, d'amour et d'amour maternel. Et Jean-Jacques en est resté.
Avec la fin de septembre (au moment où j'écris ceci), l'année est mûre. Elle atteint son achèvement réel, non -seulement par les récoltes, mais dans toutes ses harmonies, dans la température parfaite et la parfaite balance des nuits et des jours. Le ciel y répond à la terre. Voilé le matin par la brume, le soleil fait le paresseux, comme n'ayant plus grand'chose à faire. Et chacun aussi a fini. 11 «emble que ce soit dimanche, ou comme un repos du soir. Et qu'est-ce en effet que l'automne, sinon le soir de Tannée ?
Belle saison, tout àla fois souriante et recueillie. Il reste encore quelques fleurs, mais qui s'en vont une à une. La marguerite résiste. Le splendide et froid
dahlia lutte encore, pendant tout octobre, contre le piquant du matin. Les hirondelles tournoient, s'appellent. Dans tout le Nord, la cigogne, ayant gravement sur un pied rêvé son voyage, se prépare à quitter les toits.
Tout cela plus sérieux encore dartfe les lieux voisins de la mer, qui y toudient sans la voir, qui n'en ont pas les spectacles, mais entendent sa grande voix. La terre, déjà au repos, en silence, écoute les plaintes, les colères du vieil Océan qui frappe, recule et refrappe, avec des rimes solennelles. Basse profonde qu'on entend moins de IV reille que de la poitrine, qui heurte moins le rivage encore que le cœur de l'homme. Avertissement mélancolique. C'est comme un appel régulier que fait le balancier du temps.
Je vois d'ici une dame (celle que ce livre a prise Jeune et conduite au déclin de Tâge), je la vois marcher pensive dans un jardin peu étendu, et déileuri de bonne heure, mais abrité comme on en voit derrière nos falaises de France ou les dunes de Hollande. Les arbustes exotiques sont déjà rentrés dans la serre. Les feuilles tombées dévoilent quelques statues, qu'on regarde plus volontiers maintenant que manquent les fleurs. Luxe d'art qui contraste un peu avec la très-simple toilette de la dame, modeste, grave, où la soie noire (ou
grise?) s'égaye à peine d'un simple ruban lilas.
Parée de rien, on peut le dire, elle n'en est paa moins élégante. Élégante pour son mari, et simple au profit des pauvres.
Elle atteint le bout de l'allée, se retourne. Nous pouvons la voir. Mais ne Fai-je pas vue déjà aux musées d'Amsterdam ou de la Haye ? Elle me rappelle une dame de Philippe de Champagne qui m'était entrée dans le cœur, si candide, si honnête, suffisamment intelligente, simple pourtant, sans finesse pour se démêler des ruses du monde. Cette femme m'est restée trente années, me revenant obstinément, m'inquiétant, me faisant dire : « Mais comment se nommait-elle? que lui est-il arrivé? a-t-elle eu un peu de bonheur ?. .. Et comment s'estelle tirée de la vie ? »
Celle-ci me rappelle encore un autre portrait, un VanDyck, une pauvre dame fort blanche, maladive. Le pâle satin de sa peau, d'incomparable finesse, orne un corps souffrant qui mollit. Dans ses beaux yeux flotte une grande mélancolie, celle de l'âge? des chagrins de cœur ? du climat aussi peut-être. C'est le regard vague, lointain, d'une personne qui a eu habituellement sous les yeux le vaste Océan du Nord, la grande mer grise, déserte, sauf le vol du goéland.
Mais revenons à celle-ci. Si je ne craignais de troubler sa sérieuse méditation, je dirais : Vous aussi, madame, vous êtes mélancolique 7... Si sage, si raisonnable, si résignée, qu*avez-vous?
« — Ce que j'ai, monsieur, ce que j*ai? ce que tous ont, à ce moment, un élan vers le grand passage, un besoin de ra'envoler. Mais je n'ai pas leurs belles ailes, ni la blanche voile du cygne, ni Taile en faux de Thirondelle. Je tiens ici-bas, je tiens fort... Dieu m'appelle, et cependant je me sens liée au nid... Liée par qui? par Dieu même. Voilà ma contradiction. Ces oiseaux sont bien heureux; ils émigrent en famille. Nous, presque toujours un à un, nous faisons vers F autre vie une migration solitaire. On vécut deux ; on part seul pour le voyage inconnu. C'est la tristesse et la crainte qu'apporte rage à ceux qui aiment. Je crois, j'espère, je me €onfle. Je ne mourrai que pour vivre... Mais^ hélas! si c'était pour vivre sans revoir ce que j'aimai I...
« Voulez-vous savoir encore ce que j'ai?... Eh bien, je souffre d'être encore si imparfaite. — Il m'appelle son sanctuaire... Que je mérite peu un tel noml... J'aurais voulu lui garder une vraie pureté d'enfance, un trésor vierge de sagesse, un lieu de repos qui pût être le paradis de son cœur.
J'aurais voulu, chaque jour, dans ce jardin qui est à lui, arracher quelques épines et ajouter une fleur. Cette culture a peiuréussi, et je ne\aux guère encore...»
Voilà ses alternatives, les demandes et les réponses qu'elle se fait en se promenant, les doutes qui dans ce moment ont plissé un peu son beau front. Front si pur que le temps respecté et n'ose toucher xcncore.
Est-ce bien tout?... Sont-ce uniquement les pensées de l'avenir, les hautes aspirations vers la perfection suprême, qui expliquent cette tristesse ?. . Moi qui vous connais, madame, vous ayant vue bien jeune CHCore, j'ose dire que yotre cœur cache un secret et le garde. Apparemment vous craignez d'attrister votre mari ? Ou faut-il croire qu'une femme conserve toujours, même tard, un peu de timidité pour avouer certaines choses?
« — Vous le voulez?... Franchement, ce qui m'attriste et m'accable, c'est que demain je serai vieille... -
« Je ne suis point une sotte pour me révolter contre Dieu. Que serait-ce pour moi de vieillir, si j'étais seule? Mais j'aime, je suis aimée toujours. L'amour est un double mystère. Il n*est pas de l'âme seule : il y faut encore autre chose. Ce bonheur même que me donne un mari fidèle, tendre, d'une
intarissable jeunesse, n'est-ce. pas chose embarrassante, quand on sent le progrès du temps? C'est pour lui que je voudrais .garder quelque peu de ice qui lui plut. Il a toujours eu en moi, il le disait ainsi lui-même, le renouvellement du cœur et la fête de la vie. Son illusion persiste, non la mienne. Je n ose lui dire ma pensée, mon inquiétude. Si je me tais, si je reçois un culte dont je suis si peu digne, je m'accuse et je m'en veux, comme si j'étais vaine et fausse. Sa tendresse, son adoration m'humilient ; il ifte semble que ses transports sont pour une autre, non pour moi.
« — Eh bien, croyez-le, madame, la touchante humilité, l'inquiétude, la tendresse émue et reconnaissante qui voudrait rendre Tinfini , c'est un aiguillon d'amour. Plus on avance, mieux on voit que réellement la plus charmante est celle qui sent davantage, qui se donne toute, et souffre de ne pas donner encore jrfus.
« Et c'est aussi ce qui explique Vardente persévérance qui fait votre étonnement. Qui n'aimerait une femme modeste, simple, ignorante d* elle-même, qui ne voit rien de ses mérites et croit toujours qu'on lui fait grâce? Quel bonheur de la démentir ' et qui n'éprouverait sans cesse le besoin de la rassurer?
« Que regrettez- vous? La beauté de teint, de traits,
que VOUS eûtes par un hasard de naissance, comme un reflet de votre mère, la faveur accidentelle de Tâge où nous passons tous? Mais la rare et personnelle beauté que vous avez prise, c'est vousmême, votre àme visible, telle que vous la fîtes par une vie pure, une noble et constante harmonie. C'est la lueur de l'amour, comme dans l'albâtre transparent la lampe douce et fidèle qui veille avec nous dans la nuit. y>
Quand donc saura-t-on que Fhomme est son sculpteur à lui-même? C'est à lui de se faire beau. Socrate naquit un vrai satyre ; et, par sa profonde pensée, par la sculpture de raison, de vertu, de dévouement, il refit si bien son visage, qu'au dernier jour un Dieu s'y vit, dont s'illumina le Phédon.
J'ai revu ce phénomène sur un de mes plus illustres amis, le premier linguiste du siècle. Jeune, il eut la laideur mesquine d'un petit paysan normand ; mais sa volonté puissante, son labeur immense, ingénieux, pénétrant, lui mirent au visage des signes de délicatesse exquise. Toute la finesse persane errait autour de ses lèvres avec les pointes subtiles de la critique d'Occident, tandis que le
génie de Tlnde s'épanouissait dans la beauté lumineuse de son grand front, capace à contenir le inonde.
Madame, permettez-moi de \ous le djre franchement : vous étiez jolie, \ous n'étiez pas belle ; vous Têtes. Et pourquoi? Vous avez aimé.
Les autres se laissent aimer; mais vous, vous avez aimé et toujours sculpté votre amour de bonté, de pureté, de fidélité, de sacrifice. Eh revanche, il vous faisait belle.
Les meilleurs, hommes ou femmes, naissent avec une première sève, verte et âpre, si je puis dire, ou bien quelque chose de sec et d'aride encore, l^es enfants, par ignorance ou autrement, sont cruels. Les jeunes gens, s'ils ne le sont pas, sont dli moins beaucoup plus froids de cœur qu'ils ne le croient eux-mêmes. Tout désir leur semble amour. La chaleur du sang, du tempérament, ils appellent cela tendresse. Mais, à chaque instant, des mouvements brusques, saccadés, violents, des paroles légères, ironiques, telle expression de visage vaniteuse ou méprisante, font tort à la grâce et disent : « Le cœur n'est pas tendre encore. »
Il faut du temps, des épreuves, des douleurs bien supportées et dans une grande douceur; il faut Famour, l'amour fidèle, pour donner la grâce du cœur; et, disons-le, ce qui en est la traduc-
tion trèS-exacte, la grâce de parole et d'allure, de geste et de mouvement.
Vraie jeunesse, jeunesse charmante, mais qui commence assez tard.
Vous n'étiez pas jeune, madame. Mais vous allez le devenir.
Ce qu'on a peu remarqué, je crois, c'est qu'une foule de choses gracieuses et jolies, donc jeunes, sont impossibles à la jeunesse.
La demoiselle, demi-captive, captive aussi d'une pensée, préoccupée de l'attente d'un changement de situjition, pense à l'amour, au mariage, c'està-^dire à elle-même; elle n'a ni les déiwrs ilî les grâces de la chaçité. Jeune dame, allaitant ses enfants, ou du moins assidue près d'eux, toute son âme est dans un berceau, et, si elle donne aux pauvres, elle dira : « Priez pour mon fils. »
Pour celle dont le cœur est plus libre de celte concentration, l'enfant, c'est toute âme souffrante. Elle rayonne de tendresse et de charité active. Elle se réduit, veut chez elle la grande hospitalité, large et bonne, des tables simples, et elle voudrait y faire asseoir tout le rovaume de Dieu. Elle va chercher les pauvres, donne, et encore plus console.
348 LES ASPIRAtlONS DE L'AUTOMNE.
Elle pleure avec ceux qui pleurent. Et alors, elle est si belle ! . . . Que je voudrais baiser ses mains I
A chaque instant, son mari la prend en flagrant délit de bonté. C'est un malade guéri, c'est une femme relevée de couches, qui viennent à l'étourdie, disent tout. Elle est embarrassée. Leurs bénédictiens imprudentes dénoncent sa grâce cachée, cette pudeur de charité qui n'ose avouer son faible. Il sourit : a Je t*y prends encore ! »
Un jour^ il la voit rougir. Pourquoi? Une jeune domestique vient de manquer. La dame craint qu'elle ne soit trop grondée, et tacitement intercède de son regard suppliant.
Mais le momeM où tout homme en serait épris, c'est quand, entourée d'un cercle de jeunes gens des deux sexes, elle met tant de bonté, d'adresse, à faire valoir les jeunes filles.^ Elle tire de ces pauvres muettes quelque chose de gracieux, les émancipant doucement, par un signe, un mot habile. Elle est si loin d'être jalouse ! Elle les aime, et par l'amour évoque l'amour aux cœurs qui y auraient le moins pensé* Celle enfin qui n'ose rien dire ni bouger de timidité, elle l'attire, en fait sa colombe, l'enlace et la baise... Alors l'enfant paraît charmante... Mais^ellel le ciel est dans ses yeux I
Nous avons mis en lumière une chose jusqu'ici peu sentie :
Que le progrès -du temps, la succession des âges, qu'on croyait mortels à Tamour, en est le développement naturel et nécessaire ; chaque âge lui apporte une force; chacun d'eux à sa manière serre, fortifie le lien, le tend et l'assure. C'était le fil de la Vierge, et c'est un câble à la fin qui défierait les tempêtes.
L'amour a donc pleine victoire' Le temps est son serviteur, travaille pour lui. Nous pourrions fermer ce livre
^ Pas encore. Il faut en venir à une difficulté dernière. C'est que ce vainqueur des vainqueurs a pourtant un obstacle. . . en lui.
Obstacle peut-être insurmontable, parce qu'il est précisément dans Tessence de l'amour;
Comment s'unir si Von est mi? — Pour s'unir, il faut rester deux.
Tant qtie la vie durera, dans la plus complète union, il y aura nécessairement une nuance qui les sépare. Elle sera toujours une femme. Et elle en sera plus aimée. Elle aura, tant sage soit-elle, des côtés d'enfance, et elle en sera adorée.
Elle voudrait supprimer tout à fait la différence. Je la vois, spectacle touchant, s'examiner, se demander ce qu'elle pourrait de plus pour lui complaire, pour s'accommoder encore plus à lui, pour s'unir encore davantage. Un seul obstacle : elle est femme.
Il y restera toujours quelque chose qui diffère. Différence qui diminue par l'âge et la volonté, l'amour croissant, mais pourtant n'a pas disparu encore.
La femme, cest la beauté. Beaucoup de tendresse, un peu de faiblesse, la pudeur, la timidité, la fluctuation, l'a peu près, je ne sais combien de courbes aimables (dans l'allure et le mouvement, aussi bien (jue dans les formes), voilà la beauté, la
grâce. Tout cela est le contraire de la ligne droite de justesse et de justice, qui est la grande voie de rtiomme.
' La femme est toujours plus haut ou plus bas que la justice. Amour, sainteté, chevalerie, magnanimité, honneur, elle sent tout cela à merveille, mais le droit plus lentement.
Cependant, le droit, la justice, c'est le principe souverain de la vie moderne. Principe supérieur et complet; car la justice iitipartiale , bienveillante (comme elle doit Tètre, pour être tout à fait juste) a le^ effets de l'amour, et c'est Famour supérieur, enveloppant la Cité.
Si la femme, aux tenips antiques, s'est élevée . parfois jusque-là, c'est par un très-rare effort. Comme sa grande mission ici-bas est d'enfanter, d'incarner la vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement par masses. La charité de la femme, c'est l'aumône à qui la demande, le pain donné à l'affamé. Et la charité de l'homme, c^est la loi qui assure à tous l'action de toutes leurs puissances, les rend libres et forts, capa- ' blés de se nourrir eux-mêmes et de vivre avec dignité.
Regardons dans le .détail. Voyons avec quelle lenteur elle entre dans Tesprit moderne.
Quel cœur plus tendre que celui de la femme? Sa bonté embrasse toute la nature. Tout ce qui souffre ou qui est faible, hommes, animaux, est aimé et protégé d'elle. Sa douceur pour ses domestiques est extrême. Même, chose nouvelle et qui n'est nullement d'autrefois, elle n'ordonne qu'en motivant, expliquant, avec des égards touchants, que j'appellerai la pudeur de l'égalité. Mais les égaux naturels qu'on n'a pas à protéger, qui ne demandent rien, sinon qu'on soit simple; ment juste, ils lui sont moins agréables. Sa délicatesse (d'aristocratie? non, mais de femme élégante et fine) souffre de leur rude contact. Le mot sacré du nouvel âge. Fraternité^ elle l'épelle, mais ne le lit pas encore ^
Elle semble parfois au-dessus des vertus du nouvel âge. Elle est plus que juste, — chevaleresque, et largement généreuse. Mais la justice dépassée détruit la justice même.
Son mari qui lui dit tout, très-agité cette nuit, sans sommeil, hésitait pourtant à lui expliquer ce
trouble. 11 est, dans nos vies de combat, des choses dures* et pénibles dont on est tenté d'épargner la triste connaissance aux femmes. Elles ne sont que douceur, amour et bénédiction ; on peut leur dire Tamour du bien ; mais comment la haine du mal? les nécessités guerrières de la justice et de F honneur? les saintes colères du juste? Leur parler de tout cela, ce serait leur serrer le cœur.
Ce silence pourtant Tinquiète. Elle patiente toute la nuit, elle espère et elle attend. Enfin le matin, discrètement, lui prenant la main, elle demande s'il n'est pas malade. Il parle alors, ne cache point les combats qu'il a soutenus, le duel moral qui l'appelle. Il est obligé ce matin de perdre son concurrent ou de succomber lui-même. 11 a contre lui en réserve une arme mortelle, un secret dont la révélation tranchera entre eux le débat. Il peut le perdre. Il le doit. Car c'est l'homme d'une faction, l'ennemi du bien public...
« Oui, mais, il est ton ennemi... — Cela m'aurait arrêté, dit-il. Et pourtant que faire? Si je m'immole, je vais aussi livrer la loi, la justice...
« — Ah! mon ami, que j ai regret de n'être plus jeune et belle, de n'être plus ce que j'étais le matin où j'eus le bonheur d'avoir un enfant de toil... J'aime autant. Hélas 1 pourquoi n'ai-je plus la même puissance... Je jure que je t'aurais
serré si fort, si bien gardé, que tu n'eusses jamais pu sortir ce matin. . .
« — Eh ! que veux-tu que je fasse? Dans une heure tout est décidé. Par mon absence^ je perds tout, je me condamne moi-même, je donne victoire à l'injustice...
« — Mais tu sauves ton ennemi... Sois grand... Et sois bon pour moi. Fais-moi ce beau sacrifice. Je me croirai jeune encore. ^
\l est touché. Elle est si humble, si charmante de modestie et de générosité! Elle qui ne demanda jamais rien de personnel, elle toute abnégation et tout sacrifice, elle demande pour la première fois. . . Qu'il est dur de lui refuser, de ne pouvoir lui prouver combien on compte avec elle, combien on la respecte, on l'aime l Elle pleure^ paraît mortifiée... Ah! séduction trop forte. La justice pourtant réclame, la patrie et la raison !
Amour ! amour ! vous ne savez encore ce que c'est que le juste I...
A mesure que Fâge avance, ma pensée cheminant toujours, infatigable voyageuse, à travers l'histoire et la vie, a pourtant gagné deux sommets, où elle s'assoit volontiers et * d'où elle voit la terre. C'est la Mort, et c'est l'Amour.
De là, la terre est peu de chose. La grandeur d'étendue n'est rien, et même la longueur de temps, la dififérence des âges s'amoindrit. Notre ignorance exagère les diversités. Du point où je suis monté, sous des costumes différents, on voit toujours l'homme étemel.
Cela ne m'empêche pas de descendre dans la plaine et de faire encore ma moisson dans les champs de l'histoire et de l'histoire naturelle. Mais
je fais comme les Suisses : l'hiver je travaille en bas; mon travail fait, je remonte vers ces sommets solitaires qui me pacifient l'esprit, en me permettant d'embrasser dans une grande simplicité le combat apparent des choses et de voir le profond accord de ce qui semblait discordant.
Ce livre est parti de la mort, et voilà qu'il y retourne.
On Ta vu aux premières pages : la mort, la mort violente, nous a révélé la femme (donc Famour) dans le mystère organique où tout prend son point de départ.
La mort, compagne invisible, mais fidèle de ce livre, n y a paru qu'à propos, deux fois, et toujours sans frapper. Et cela lui a suffi pour serrer le nœud d'amour avec un nerf, une puissance qu'il n'eût eu jamais lui-même. Elle a fait mine de paraître au drame de l'accouchement. Elle a passé encore la tête au jour de la maladie, et telle est son talent, sa force pour unir les cœurs, qu'à sa seconde apparition un jet durable de flamme en a jailli, ce que j'appelle le rajmnissement de l amour.
Mais la mort n'a pas fini. Elle soutient que la vie, qu'on croit la seule condition, la seule facilité de
Tôtre, empêche certaines choses d'être. Elle prétend que s'il y a encore une nuance entre les deux âmes, si la femme fatalement reste vouée à la Grâce, Thomme à la Justice, sans pouvoir tout à fait se fondre, c est la faute de la vie. Elle dit qu'elle seule, la mort, fondra la dernière différence, et que Tamour, impuissant pour la supprimer, obtiendra par sa sombre sœur lunité définitive.
Eh bien, Mort, s'il le faut ainsi, je dois bien le trouver bon. Je ne puis contre toi défendre ces deux enfants de ma pensée, que j'ai pourtant créés, nourris, caressés, unis, conseillés, depuis vingt ans que je rêvais, depuis deux ans que j'écrivais ce livre de TAmour. Je les aimais. J*y ai regret. Mais que faire, si c'est la vie même qui emgêche l'Amour d'atteindre sa consommation?
C'est à l'homme de mourir, h la femme de pleurer.
Nous le voyons généralement. La femme si maladive, de deuil en deuil, de larmes en larmes, vit cependant et reste veuve.
C'est une beauté pour l'homme de mourir debout,
de mourir jeune, du moins en pleine action. Il en est bien plus regretté ! Ne le plaignons pas ; mais dlel...
L'homme qui survivrait, occupé, entraîné par le travail, sentirait peut-être moins, ou moins longtemps, ce grand deuil. Mais elle, hélasl combien loin le coup va porter en elle ! A peine on ose y penser.
Je me rappelle, comme d'hier, que, le lendemain du jour où Ton enterra mon grand-père, comme il avait plu la nuit, ma grand'mère, avec un accent qui m'arrache encore des larmes au bout de quarante années, dit : « Mon Dieu I il pleut sur lui ! »
Vous ne changerez point cela ; c'est le mot de la nature. Cela sera dit, redit par tous et par toutes ; du moins, dit tout bas, étouiîé peut-être, mais pensé certainement.
A froid, et quand nous aimons peu, nous sommes plus nobles et plus fiers. Nous ne laissons pas notre cœur s'enfermer dans une bière. Nous lui gardons de belles ailes. Mais, au serrement de la douleur, quand elle nous tient vraiment, nous prend à la gorge, cela revient invincible^ Nous disons : <c II pleut sur lui ! »
Est-ce là une simple enveloppe, un habit, comme on le dit ? Et ce corps -qui jour par jour reçut Falluvion de la vie, qui dans l'os indestructible a la trace de toute passion et de toute activité, qui dans mille ans garde encore ces dents délicates, admirées, ces beaux cheveux, soie vivante, que vous avez caressés, tout cela est si fort mêlé de la personne, que le cœur est bien excusable de s y heurter, d'y voir même la personne qui n'y est plus, et de dire : « Il pleut sur elle. »
C'est décembre. Un froid soleil éclaire le givre dont la campagne est blanchie. La maison, naguère bruyante, aujourd'hui silencieuse, frissonne au souffle de l'hiver. La cheminée, qui rayonna du cercle complet de famille, veuve elle-même, échauffe mal la veuve qui se serre au foyer. Dans un des coins de la chambre, deux sièges attendent et attendront à jamais : le fauteuil qu'en revttrant il approchait d'elle, où il contait les affaires de la journée, les projets du lendemain; — et tout près la petite chaise où l'enfant venait se glisser entre son père et sa mère, jouait, les interrompait et les forçait de sourire...
D'elle que reste-t-il ? une ombre. Ses beaux cheveux, désormais en bandeaux blancs, couvrent à demi sa tempe amaigrie. Elle est toujours élégante, et semble même plus grande, svelte et jeune encore de taille, quand elle passe les yeux baissés dans ses appartements déserts. Du visage charmant, des yeux qui troublaient les cœurs, et qui, pour un cœur fidèle, furent toute la destinée, il lui souvient peu ; elle cache tout ce qu'elle peut en cacher. Mais pourtant deux choses en restent qui feraient l'envie des jeunes. L'une, c'est l'attribut admirable de pureté que Dieu accorde pour consolation à la femme innocente qui a passé sur la vie sans la toucher. Le teint où jamais ne surnage rien de trouble gagne en transparence. 11 passe du rose de jeunesse au demi-rose nacré, avec- de délicats reflets. L'autre attribut qui pare encore notre veuve, malgré elle, qui même lui donnerait peut-être sous son deuil et ses voiles noirs un éclat mystérieux qu'elle n'eut point dans ses triomphes, c'est son doux, son puissant regard. Oh ! que l'œil est la vraie beauté, beauté fidèle, que le temps est forcé de respecter ! Mais que dis-je? il y ajoute. Les épreuves et les souffrances ont pu fipiner tout le reste. Mais, au regard, c'est comme au cœur, on s'embellit d'avoir souffert.
Elle quitte le feu demi-éteint, et, s'approchant de
la fenêtre, heureuse de voir finir le jour, elle regarde le deuil de Thiver, les mains jointes sur son cœur, dont elle écoute les voix. Le pôle ne tarde pas beaucoup à briller de vives étoiles. La mort, la vieillesse, Fhiver qui, dans ces nuits lumineuses, aiguise ses flèches piquantes, toutes ces sévérités, concentrent au pauvre cœur frissonnant la flamme à jamais vivante.
c< Le monde, la jeunesse et le bruit, dit-elle, c'était un demi-sommeil, ,un rêve trouble, où mon amour n'eut jamais sa lucidité... Aujourd'hui, toute à toi, je veille I »
« C'^st trop veiller, c'est trop pleurer, chérie !... Les étoiles pâlissent ; dans un moment, c est le matin. Repose enfin. La moitié de toi-même, dont Tabsence te trouble et que tu cherches en vain et dans tes chambres vi^cs et dans ta couche veuve, elle te parlera dans les songes...
« Ohl que gavais donc à te dire!... Et, vivant, je t*ai dit si peu... Au premier mot. Dieu m'a repris. A peine eus-je le temps de dire : Taime. Pour te verser mon cœur, j'ai besoin de Fétemité.
c< Un doux concert commençait entre nous, qui sanctifiait la terre. En nous, d'un double cœur, Fbarmoniste céleste venait de faire un divin instrument; il préludait... Si la corde a cassé, si la mort»
qui nous semble une si criante dissonance, a fait taii'C cette lyre , garde-toi bien de croire qu'elle ait fini, ma chère, ni que Dieu la jette au rebut. Non, rhymne est suspendu, pour reprendre dans un milieu tout autrement sonore, dans la liberté souveraine, affranchie du monde inférieur.
Pas une pièce et pas un atome du corps dont fut vêtue mon âme n'est perdu, tu le sais. Des éléments qui le constituèrent, chacun va trouver son semblable, retourne à ses affinités. Combien plus l'âme elle-même, la puissance harmonique qui fit l'unité de ce corps, doit durer et survivre! Elle survit, mais une. Car l'unité, c'est sa nature. Elle reste, elle est de plus en plus ce qu'elle fut, une force d'attraction. Tout ce quj autour d'elle gravita dans la première vie, par l'analogie de nature et l'assimilation d'amour, invinciblement lui revient. Je t'attends, incomplet; le besoin d'unité que mon âme emporta lui fait aspirer à toute heure sa moitié la plus chère que votre terre lui garde encore.
« 11 le fallait ainsi. Rappelle-toi nos tourments d'amour, l'effort, toujourè tenté et jamais satisfait, pour échanger nos âmes, Timpuissance des voluptés même, la mélancolie du bonheur. Les regards,
les paroles, les plus ardents transports, laissaient une barrière entre nous. Laquelle? Nous ne savions. Le cœur disait toujours : « Après I » Et : « Encore I Ce n'est pas cela. . . » La fécondité même où la nature s'arrête, l'amour ne s'y arrêtait pas. Son regret légitime, c'était que, procédant de la lumière, étant l'amour unique, exclusif de l'objet aimé, il s'aveuglât si vite, tombât dans les ténèbres; qu'en cet oubli profond la personnalité disparût, s'abîmât; qu'en elle il ne sût plus, à ce moment, si c'était elle!,.. De là, la tristesse et le doute, l'amertume de dire : « Qu'est-ce donc que cette chose <c toujours incomplète, incertaine, qui n' atteint son « désir qu'en s'y obscurcissant, en perdant l'idée « même?... Dans cet élan de l'âme à l'âme, tout a s'est évanoui, a fui, et je ne puis dire si l'union fut « l'union, ou la mort d'un instant sous l'éclair du « plaisir. »
« Ainsi, à ces transports brûlants, un tiers inattendu se mêlait.... l'idée de la mort. Effrayante? Non, mélancolique et non sans quelque charme. La mort disait : « N'ayez peur, espérez.... Une fausse c< mort vous a fait sentir que vous avancerez peu icitf bas. C'est ailleurs, c'est par moi et par ma déli- « vrance que, gravissant l'échelle des mondes lumi- « neux, participant vous-mêmes aux libertés de la « lun\ière, vous vous pourrez pénétrer l'un par
c( r autre, et, sans perdre un moment la lucidité de « Tamour, vous mêler dans un seul rayon. »
<c Nous monterons ainsi. Mais par quel art et à quel prix?... Cherche le moyen le plus simple; ce sera le moyen de Dieu. Car, autant Fart hiunain, plein de tâtonnements, chemine par complications et pénibles circuits, autant celui de Dieu va droit, vite, aisément. Au jnoral, tout comme au physique, le semblable cherche le semblable, et instinctivement le rejoint. Autrement des forces infinies se perdraient par dispersion. Cette machine de Funivers, si visiblement harmonique en tant de choses palpables, serait, dans Tinvisible, tout le contraire, une désbarmonie, au-dessous des ébauches du plus maladroit ouvrier.
« Avions-nous sur la terre obtenu Fassimilation et la parfaite ressemblance? Nos essais y furent vains. L'aveuglement de mon désir, l'abandon de ton dévouement, nous ramenant toujours au même effort, laissa hors de nos prises cent portes accessibles de Vàme par où nous aurions pu nous joindre. Tu connus, de moi, un seul homme. Et plusieurs y furent contenus. Le silence du veuvage, et la force de ton souvenir, vont te les rendre peu à
peu, et tu feras, dans rinfini d'une âme qui t'appartient, qui est ton bien toujours, plus d'une iieureuse découverte. Recueille-les ces forces, ces pensées qui furent moi. Reprises dans ton cœur, couvées de ta tendresse, elles te seront une fécondation nouvelle, venue du monde des esprits.
« Je souffre de te voir souffrir. Mais, avec cela il ne faut pas que tu guérisses. Une telle assimilation posthume se fait par la douleur, par la blessure saignante. Cette blessure boira mon âme, et, la fusion se faisant, tu ne pourras plus rester là-bas. Une invincible attraction, te prenant un matin là où ton cœur n'est plus, te portera comme une flèche là où il est, là où je suis. Cela n'est pas plus difficile qu'au ressort durement comprimé d'un poids ; le poids ôté, il vibre et se redresse, revient à sa nature. Or je suis ta nature et ta vie naturelle; l'obstacle dté, tu me reviens.
« L'obstacle, c'est la différence qui subsiste encore entre nous. Oh ! je t'en prie, deviens moimême I ... tu seras à moi tout à fait.
« La douleur est ton existence d'aujourd^hui. Je te veux une douleur active. Ne reste pas assise a ce marbre froid d'un sépulcre. Porte un grand deuil, vraiment digne de moi, avec de nobles larmes qui servent à tous et grandissent les cœurs.
« Je vois ces pauvres gens, mes amis, éperdus, qui ne sentent pas mon âme errer sur eux. Je vois leur troupeau égaré qui fuit sauvage, comme si j'étais vraiment dans le tombeau. A toi de leur défendre et le désespoir et Toùblî. A toi de dire : « 11 vit encore. »
c< Si tuTaffirmes, ils le croiront. Ma maison, qui fut leur maison, les rappellera et maintiendra leur unité. Dans leurs incertitudes et leurs fluctuations souffrantes, ils voudront revoir mon foyer, s'y réchauffer : il brûle en toi.
« Là, tu conserveras mon âme ; qui sait ? tu retendras. Par toi, elle végétera et poussera de nouveaux rameaux. Plus d'un que je ne pus gagner, dans la rudesse du génie inâle, pourra venir à moi quand il me retrouvera sous une touchante figure de femme, belle de douleur et d'espérance.
« Cette couronne d'amitiés qui fut ma gloire, elle a en toi son unité, la flamme qui lui continuera ma vie. Conserve-le, ce groupe aimé ; maintiens-y si bien ma pensée, qu'un jour ensemble, assimilés à moi, je vous voie arriver en mon nouveau séjour. Que je te voie encore, comme jadis jeune et si charmante, lorsque entrant, coupant mon travail, tu me disais, avec le sourire de Taurore : « Réjouis-toi, tes aihis... les voilà ! »
Telle est la vçuve, tel le veuvage. C'est Tâme attardée du mari, qui, dans cette moitié fidèle, témoigne encore ici de lui, et, par le souvenir, par le pressentiment, fait la transition des deux mondes.
Grande position religieuse, d* avoir un pied déjà dans la voie haute, T ascension prête et désirée vers les vies supérieures!... Chacun aussi, approchant de cette femme, y sent une chose sacrée, le doux esprit des morts qui n'ont aucune guerre ici-bas, et n'y veulent rien que faire un peu de bieir. — Que j'aimerais à m'arréter ici I Mais ce sacerdoce de la veuve est un côté attendrissant des Religions deTavenir. Assez aujourd'hui; rien déplus.
Donc, je ne la suis pas entre les amitiés du passé dont elle reste le lien, ni dans les amitiés nouvelles qu'elle fait à celui qui n'est plus, en répandant son âme sous cette forme d'amour maternel qu'on appelle enseignement.
Si le mari n'mvait pas laissé d'œuvres pour répondre de lui, mais des acteç, toujours discutés, s*il avait spécialement usé ses jours aux combats de la vie publique, alors, surtout alors, il aurait bien à désirer que son autre moi survivant, veillât à sa mémoire, la cultivât, la défendit des premiers jugements, lui ménageât l'appel du temps, la résurrection de la gloire.
Elle revient à qui peut attendre sous la garde d'un témoin fidèle. Un matin, la lumière se fait. Et la veuve, longtemps dans l'ombre et comme enterrée avec lui, voit (comme virent les Sept Dormants de la Légende) les couleurs qu'il avait suivies reparaître au fronton des temples, fraîches et dans Téelat du matin.
Et elle a, vieille alors, une bien charmante surprise, d'entendre dire, comme s'il était encore vivant : « C'est un juste. »
De tous côtés, des enfants qu'il n'a pas connus lui viennent, se réclamant d'un tel père. Ils ont regret d'être jeunes et de ne l'avoir pas vu. On interroge curieusement celle qui eut le bonheur d'être le témoin de sa vie. Le voilà déjà antique. Elle le voit rayonnant dans la postérité.
Tels sont les effets de la légende pour tous. Combien plus pour celle qui a vu de si près, aimé, touché, l'objet du deuil, et qui le revoit maintenant à travers la tradition, transfiguré de rayons lumineux !
L'autel du Juste disparu reste aux générations nouvelles un objet de religion. Nul jeune homme qui ne vienne là et ne veuille honorer la veuve. Ils trouvent une femme gracieuse, qui est loin de rappeler Tâge où recule déjà la légende. Ce qui lui conserve la grâce, c'est l'amour dont son cœur est
plein, sa bonCé pour tous, sa douceur résignéei sa sympathie pour les jeunes, et ses voeux pour leur bonheur.
Elle est belle encore de tendresse et belle de la grande ombre qui la pare et Tenveloppe. Plus d'un, à vingt ans, s'attriste d'être né si tard, revient malgré lui près d'elle, s'éloigne à regret, maudissant le temps qui s'amuse à nous séparer ainsi, et disant du fond de son cœur : « 0 femme que j'aurais aimée I... »
4 . Ce que V Amour a été dans les sociétés anciennes et modernes;
2. Ce qu'il pourrait être aujourd'hui^ dans nos circonstances y en le prenant pour moyen d'une réforme morale qui seule peut rendre possibles les réformes sociales;
5. Enfm ce qu*il deviendra dans un monde de justice et de lumière, tel que nous l'aurons un jour:
Voilà le sujet tout entier. J'en donne aujourd'hui la seconde partie seulement.
La première et la troisième se compliquent nécessairement d'une infinité de questions religieuses, sociales et politiques, que je dois ajourner.
• La seconde partie que je donne, c'est Y Amour en Mj concentré en ce qui parait individuel, Tamour suivi dans son progrès que Ion croirait solitaire.
S74 SOTES ET ËCLIIRCISSEMEHTS.
Mais rien, dans les choses morales, ne s'isole ainsi.
Ici, il crée le foyer, et il le crée solidement, parce qu'il en fait une chose vivante, élastique et progressive. Le feu meurt s'il est immobile. L'arbre meurt s'il ne végète.
Marchant dans son mouvement vrai, libre de l'agitation vaine qui l'énervé et le rend stérile, l'Amour aura le progrès naturel qu'il eut tant de fois, ce puissant rayonnement qui, si souvent dans l'histoire, féconda les sociétés.
Ma tristesse, en quittant ce livre, si bref et si imparfait, c'est de n'avoir pu cette fois développer les chapitres qu'on pourrait nommer proprement de culture et d*éducation^ ou de discipline morale; chapitres vraiment pratiques où j'ai mis (selon ma faiblesse) les germes d'un art nouveau.
Nouveau, mais combien nécessaire! Car la famille aujourd'hui, étant si peu soutenue de la relîgioi et si peu de la cité, est obligée de demander chaque jour ralimgnt de sa vie morale à l'Amour, de puiser sans cesse à ses sources profondes.
Comment parler à la femme aux moments sacrés qui précèdent et qui suivent le mariage? Comment la prendre pour toujours à ces heures de la foi parfaite où elle écoute et croit d'avance? Et comment la reprendre aussi, plus tard, quand son cœur va-
NOTCS ET ÉGLAIRGISSEHENTS 375
cille, lorsque, d'ennui, de tristesse, elle flotte aux hasards du rêve? Voilà jce qu'il eût fallu pouvoir développer longuement.
Aux chapitres Fécondation et Incubation morales, j'aurais voulu pouvoir donner des exemples de la vraie culture d'amour. J'en ai du moins marqué un point tt*és-essentiel où Téducation de la femme se différencie de la nôtre par la nécessité d'observer le rhvthme de sa vie et la manière dont la nature lui mesure le temps.
Aux chapitres Tentation et Médication du cœur, j'aurais voulu multiplier les recettes parfois trèssimples par lesquelles on donne le change à l'amour, on Télude ou le guérit. Le plus souvent Fobjet aimé est pour peu dans la passion; c'est le moment qui fait tout; la personne qui aime a besoin d'aimer; elle est médiocrement éprise, mais amoureuse de l'amour. L'amour d'un enfant, l'amour d'une idée, d'un lieu nouveau, d'une affaire grave, suffirait pour la calmer. Souvent aussi une personne qui a peu vu se prévient pour tel mérite secondaire dont elle a fait un idéal. Elle reviendrait au bon sens si vous la mettiez en face de la vraie supériorité. Telle, engouée d'un brillant causeur de province, n'avait besoin pour guérir que d'aller voir Béranger.
J'aurais bien voulu encore développer les chapitres importants et capitaux où la femme, ayant obtenu tout son ascendant légitime, tendre épouse.
376 NOTES ET ËGLAIRCISS'EMËNtS.
est en même temps pour F homme comme une jeune mère, administrant la dépense, la réparation de sa vie, souvent calmant sa fougue aveugle, souvent lui rendant Tétincelle, par moment donnant le plaisir, et par moment la puissance, mais toujours, toujours le bonheur (livre V, ch. u et ni).
C^estlà que l'accord des sciences morales h physiologiques créera le plus fécond des arts; — diamétralement contraire à l'influence morbide de la vieille casuistique, — Vart de vivifier par lamour.
Nous nous sommes arrêté au seuil de ce sujet délicat, quoique nous sachions très-bien que la décence hypocrite qui a baissé le rideau et livré tout au caprice n*a rien épuré, rien moralisé. En renonçant à /éclairer les rapports intérieurs du mariage, elle en a fail le monde obscur du prosaïsme physique qu'on a cru pouvoir mépriser. On a conclu que l'amour n'était rien qu'énervation, méconnaissant qu'en lui réside l'aiguillon des forces infinies.
Naguère un brillant chirurgien, oracle des étudiants, leur prêchait, d'après les doctrines d'un grand et rude maître, l'infériorité de la femme et la royauté de l'homme, la vanité de l'amour, etc. Il croyait les émanciper, leur faire mépriser le plaisir. Un physiologiste illustre, de mes amis, qui était là, lui dit : « Prenez garde, monsieur, prenez ^ardeJ Us n'adopteront que trop aisément sa brutalité apparente, mais non pas son austérité, non
NOTÇS ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 377
pas la mâle tendresse qu'il cache au foyer de fa* mille. Ils n'entendront rien à Tâpre censeur qui veut frapper trop pour frapper assez. . . Vous le dirai-je en médecin ? ces paroles de mépris pour la femme sont très-dangereuses; elles ne font pas l'abstinence; au contraire; elles font vaguer misérablement, et conduisent tout droit à Ténervation. »
Pour revenir aux lacunes de ce livi*e, j'aurais voulu conduire la femme dans la culture intérieure qu'elle peut se donner elle-même. Son mari qui la soutint jeune, plus tard dans l'accablement et le tiraillement du monde, revient le soir trop fatigué et souvent fané de cœur. A elle de créer dans le sien ce paradis où les sources vivifiantes abonderont pour le ranimer. Elle les prendra dans son amour, dans les innocentes voix de Nature qui lui traduit Dieu. « Une rose pour directeur, » c'est beaucoup. Que j'aurais voulu la faire parler souvent, longtemps, tout au long, cette rose I Elle a beaucoup à dire à la femme d'aujourd'hui. Et celle-ci peut très-bien l'entendre, elle si fine de cœur et d'oreille I
Ce grand docteur en harmonie, la Nature, au nom de Dieu, lui conseillera de s'harmoniser (femme ou fleur) à sa forte tige qui la soutient, de
ne pas fleurir â part. Eh ! que servirait de briller isolée, pour quelques moments, dans le hasard d'un bouquet? Celle tige, ne la dédaigne pas. Ne dédaigne pas cet homme. S*il n'est pas le contemplatif de tel âge, s'il n'est pas non plus le svelle lutteur, le héros de l'antiquité, songe, chère fille, qu'il a en revanche un côté bien supérieur; il est le puissant ouvrier, il est le créateur fort d'un prodigieux monde de science, d'industrie, de richesse, qui sortit hier de sa brûlante activité. Il vient de changer toute chose. A côté de la nature, il en a bâti une autre de son génie et de sa force. Toi assise (et il faut le dire pour les femmes des classes aisées), toi, la belle paresseuse, tu regardes et tu jouis.
« Mais quoi? mon mari est marchand, industriel, ouvrier... » Donc, un créateur de richesse... « Écrivain? peintre? » etc. Un créateur en œuvres d'art. Et descendez où vous voulez, le métier est art aujourd'hui.
De l'eflbrt universel, idées, œuvres et produits, s'entassant rapidement l'un par-dessus l'autre, tout s'exhausse, tout va montant dans une énorme ascension. « Tel moyen est prosaïque?... » Mais le résultat si grand 1 Ton tnari, l'homme moderne, n'a rien trouvé de fait, et a fait tout. Si nos pères pouvaient revenir, ils seraient épouvantés, et se mettraient à genoux devant leur terrible fils. Regardele avec respect, avec amour et avec pitié aussi, ce
NOTES ET ËCLAIRGISSEMENTS. 579
martyr du travail. Ne va pas puérilemant remarquer un peu de poussière dont ton glorieux Promèthée a pu souiller son habit. Regarde à son front pâli. Dans lauréole qui rayonne, tu vois ruisseler ^a sueur, maintes fois la sueur de sang.
Lui aussi, Il a un devoir. C'est (te ne pas s'emporter dans la furie du ^avail jusqu'à en être englouti, ne voir que son roî/ étroit, s'aveugler dans le détail. H n'y a point de petites choses, je le sais. Pour réussir, la minutie est nécessaire; sans elle, sans la précision, nul résultat n'est possible. Mais il faut que i'ouvrier reste plus grand que son œuvre, qu'il la domine. On ne l'embrasse fortement qu'autant qu'on est au-dessus. S'il en gard« la haute pensée, il aura là, jour par jour, une puisjsance sur la femme, une prise, et ne la perdra pas. Elle est fidèle, autant que tend«x;, à quiconque est fort et grand. Or, dans le moindre métier, celui qui en sent la vie, le profond rapport à l'art, se révèle avec grandeur.
J'en aurais écrit davantage dans ce doux abri de Pornic devant la mer humanisée qui sympathisait à ce livre, et dont les rimes profondes lui servaient d'accompagnement. Mais voici une petite fille de six ou sept ans, je crois, qui, sans savoir ce qu'elle dit, m'avertit que c'est assez. On puisait de l'eau pour les bains. L'enfant, fille d'un pêcheur, ne jouait pas, regardait. « A quoi songez-vous? lui
380 NOTES ET ËCLAIRCISSEMEMTS.
dis-je. — Monsieur, dit-elle, la mer, c'est bien singulier. On a beau y prendre toujours, il en reste toujours autant. »
^'est justement ce que je pensais à ce même moment, mais d une autre mer.
J'ai puisé, comme j'ai pu, dans ce sujet sans fond ni rive. Il en reste toujours autant.
Mes matériaux historiques feraient deux volumes. Mes notes de physiologie un, ou davantage. Je ne puis dire ce qu'il faudrait pour donner, au moins par extraits, les lettres, les révélations, les faits d'actualité, dont j'ai profité.
Cette petite mer, tirée de l'océan de l'Amour, suffisait pour me noyer. J'étais submergé du nombre des notes. Pour aujourd'hui, je les ajourne, et me tiens à celles-ci.
COUP d'œil sua l'ensemble dd uvbe.
Si vers la fin de ce volume nous n'en avons pas tout à fait oublié le commencement, nous devons nous rappeler une singularité de l'amour : c'est qu'à chacun de ses âges il s'est cru au but, s'est cru sûr de tenir l'infini. Tous de rire, de dire qu'il est fou.
Pas tant qu'il semble. Plusieurs fois, effectivement, il a occupé, maîtrisé l'infini de l'âme, mais (bien entendu) de l'âme comme elle pouvait être
encore, dans les limites étroites où elle est d'abord contenue.
Quand la fleur d'amour, à vingt ans, disait d'un
*si grand élan : « Je me donne, prends-moi tout
entière, » ce n'était pas un mensonge; mais que
donnait-elle? encore peu. Elle donnait ce qu'elle
avait, non ce qui lui manquait encore (livre II).
Lorsque la fécondation Timprégna si profondément et changea son être, lorsqu'une soie blonde et légère, qui vint fleurir à sa lèvre, révéla sa transformation; lorsque la voix, la démarche, tant de signes involontaires, semblaient dire : « En moi, tout est lui, » sans doute Tinfini fut atteint. — Atteint? Oui, fatalement; non le libre infini de l'âme (livre III).
Mais, enfin, les velléités de cette liberté résistante qui protestaient par le caprice s étant domptées elles-mêmes, le désaccord momentané de la maladie morale et physique (livre IV) ayant fait place à l'harmonie, les deux âmes se sont retrouvées dans l'unité la plus tendra qu'elles eussent obtenue encore. Avec bien plus d'efiusion, l'amour triompha cette fois, et se dit : « Je tiens l'infini. »
Il y manquait une chose que la femme n'atteint vraiment que dans sa seconde jeunesse : c'est que, par un efTorl de cœur, elle sortît de l'état passif qui presque toujours fut le sien, prît action et mouvement, se fit lui, non plus par la sourde fatalité d'imprégnation, mais par la volonté, l'amour (livre V).
Jusque-là le travail les séparait, et la femme avait SCS heures; aujourd'hui toute heure est à elle, le jour, la nuit. En toute diose, il la sent utile et charmante; il ne peut plus s'en passer : c'est le jeune compagnon chéri, en qui il trouve le sérieux, le plaisir, tout ce qu'il veut, qui se transforme ponr lui. C'est Viola, c'est Rosalinde, un doux ami le matin, femme au soir, ange à toute heure.
Obéissante, elle a pourtant, au besoin, l'initiative; elle sait vouloir, agir. Et, quand Fhomme, soit en affaires, soit en idées, faiblit, hésite, dans • les nuits troubles surtout où son âme agitée cherche, ne trouve, et semble ensorcelée, elle est là, elle sourit. Le mauvais enchantement disparaît; il en rit lui-même. Un baiser lui rend les ailes.
N'avons-nous pas obtenu ici ce que nous cherchions, réchange absolu de l'être? L'amour n'a-t-il pas l'infini? Que la faible femme ait reçu, pris si bien Tâme de Thomme qu'elle puisse, a^ besoin, la lui rendre, et que, dans la dé&illance du génie viril, elle lui donne ce qu elle n'a pas, Tétincellc génératrice, ne semble-t-il pas que ce soit le miracle de Tunité?
Non, celle-ci peut encore se resserrer d'un degré : c'est quand tous deux se rencontrent dans une idée de bonté, s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le môme cœur, quand l'amour et la pitié mêlés coulent en douces larmes, c'est le moment de fusion, où l'amour triom-
phe invincible, où Tâme renouvelle les sens, où, souvent plus vif qu*au jeune âge, revient l'aiguillon du désir.
La bonté! oh ! quelle grande chose ! Tout le reste est secondaire : grâce, esprit, raison, tout cela ne vaut que par elle. Même seule, elle est toute-puissante. Il n'est pas rare qu'on désire une femme pai'ce qu'elle est bonne, et sans aucune autre raison. Profonde harmonie de notre êtrel II va, par les^sens, aux choses du cœur ; il tend, par l'union physique, à atteindre, à posséder la suavité morale qui est là. On y sent Dieu.. C'est pourquoi on veut s'unir.
L'amour est chose cérébrale. Tout désir fut une idée. .
Idée souvent très-confuse; idée qu'un état du corps (chaleur, ivresse, pléthore) a secondée, enflammée, mais qui n'a pas moins précédé. Des deux pôles de la vie nerveuse, le pôle inférieur, le sexe, a peu d'initiative. Il attend le signe d'en haut.
Recueillez vos souvenirs. Dans le plaisir qui vous parut tout aveugle et tout instinctif, vous trouverez, en y songeant, qu'une occasion, un incident, quelque circonstance nouvelle avait préalablement éveiUé l'esprit.
La circonstance fut piquante? Tidée vive, inattendue? Le plaisir est grand.
Les renouvellements du désir sont inépuisables par la fécondité d'esprit, loriginalité d'idées, l'art de voir et de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin Yoptique de Vamour.
Le simple changement des milieux, des climats, des habitations, suffit parfois pour tout changer. Tel qui s'ennuie de sa femme au Marais l'aimerait aux Alpes. Rousseau dit qu'il fut vertueux pour avoir vu le Pont du Gard. Tel se retrouvera amoureux pour avoir vu le^Lac ^Majeur, le Colisée, le Vésuve. — Plaisanterie? Non. Faites mieux, transportez-les en Amérique, ces gens ennuyés ; mettez-les dans une langue étrangère, au milieu de moeurs nouvelles, au seuil des grandes forêts : ils trouveront très-doux d*être ensemble, d'être l'un à l'aiitre la patrie et l'univers. La chère femme de la jeunesse se retrouvera jeune encore, désirée comme au premier jour, féconde ; elle va l'être, à coup sûr. Nouveau monde , nouvelles amours.
Combien plus vivement encore le désir serait réveillé, s'il arrivait à l'un ou à l'autre des époux un de ces grands bonheurs de l'âme qui donnent tout à coup la beauté ! Par exemple, un acte héroïque, un triomphe d'opinion, que sais-je? Un de mes amis qui réussit au théâtre, à chaque succès, trouve chez lui récompense, se voit très-aimé. Celui qui fait une chose belle, hardie, qui sauve une vie, je suppose, en risquant la sienne, n'est jamais un vieux mari pour sa femme, mais un jeune amant. L'a-
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 5fô
mour, dans ces circonstances, reprend des forces immenses, un torrent de vie poétique qu'on n'eût jamais attendu.
l'autecb est -il excusable de croire qd'om peut aiher encore?
Je Tai dit, ce sujet est venu à moi plusieurs fois, en 1836 par Thistoire, en 1844 par ma sympathie pour la jeunesse dont la vie est un suicide, en 1849 par la douleur sociale. Je sentais que là était et le mal et le remède. Mon esprit découragé m'opposait les mœurs publiques et me disait : « A quoi bon? »
Cependant des chiffres terribles, irrécusables, officiels, qui m' arrivaient par moments, semblaient sonner à mon oreille un glas funèbre, et m'annoncer que la race même, la base physique de ce peuple, était compromise. — Par exemple, les jeunes gens impropres au service militaire^ nains, bossus, boiteux, dans les sept années, 1831-1837, n'étaient que 460,000, et dans les sept années suivantes, ils augmentent de 31,G00, etc. — Les mariages ont été diminuant, et d'une manière effrayante en certaines années : en 1851, neuf mille de moins que l'année précédente; en 1852, sept mille de moins qu'en 1851 (c'est-à-dire 16,000 de moins qu'en 1850), etc,
386 KOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
— La Statistique officielle de 1856 montre que la population diminue, ou reste slationnaire. — Les veufs se remarient encore, mais uqu plus les veuves. — Ajoutez le nombre énorme des fem-' mes suicidées, mortes de misère, etc. Voir sur la Morgue les Annales dltygiè^ie et de médecine légaley t. II, VII, XVU, XLIV, XLV, XLVI, XLVIII, L, et VII de la seconde §érie.
L'Europe est-elle moins malade que la France ? Je ne le vois pas.
Notez que la vie de l'Europe, jusqu'ici c'est la vie du monde. Si elle meurt, c'est la terre qui meurt. L'Amérique, inondée d'Irlande e]t de cent éléments troubles, est emportée par ce qu'elle a de barbare à la conquête du monde catholique et barbare, où elle risque de peindre ce qu'elle a encore de jeunesse, ce qu'elle offrirait de rajeunissement possible au reste du genre humain »
Je sais que l'Europe a déjà subi une sorte d'cclipse à la chute de l'empire romain. Mais la situation était dijBférente, et même contraire en un point. Cet événement politique fut précédé d'un affaissement extraordinaire de Fesprit. Ici, au contraire, le progrès du génie inventif, accéléré dans les trois derniers siècles (qui fii'eîit l'œuvre de dix mille ans), est dans un brûlant crescendo. Le miracle des miracles n'est pas loin de s'accomplir, et véritablement, le plus grand événement de la pla-
NOTES ET ÉCLAIUGISSClfiNTS. 387
nèle, c'est que, par le fil électrique, ayunt, minute par minute, conscience de sa pensée, elle obtienne une espèce d'identité et soit comme une personite.
Ces miracles d'applications, d'où viennent-ils?
Ce sont les éclairs que nous lance la grande tour bâtie de toutes les sciences. — Babel? Non, une merveilleuse harmonie. Le myope Fappelle Babel, parce que, le nez sur une pierre, il ne voit pas la pierre voisine, donc encore bien moins Fédiflce. Mais elle peut bien en rire, la sublime et solide tour, le pied dans les mathématiques et la tête dans la voie lactée I
Incalculable puissance, non d'intelligence seulemont, mais de vie, de force. Il n'est pas une vérité intellectuelle qui n'ait une grande portée dans les dîoses de l'action.
Comment meurt-on avec cela, et dans une si grande lumière, dans une si parfaite connaissance du monde et de soi? Quand l'empire romain sombra, il descendit dans les ténèbres. Avant la mort, il eut la nuit.
Si le 5ens moral a baissé; ce n'est pas défaillance d'esprit. Le cerveau directement n'est pas attaqué, mais il nage, il flotte, par l'énervation des organes inférieurs. Nous avons une force énorme, mais elle est prodigieusement éparpillée, gaspillée.
Tout ce livre aboutit là :
On, concentre-toi, ou meurs. — La concentration
des forces vitales suppose, avant tout, la fixité du foyer.
n ne faut pas se mépriser et croiser les bras. Tout serait fini.
Nous sommes corroïnpus, c'est vrai. Mais l'eau corrompue peut redevenir bonne à boire. Nos héroïques pères n'étaient pas des saints. L'idée les trouva piétinant tristement dans un marais. Voilà qu'ils regardent au ciel; saisis de l'étemelle beauté, ils ne se connaissent plus ; il leur est poussé des ailes !
Ce peuple, au total, vaut-il moins que dans mon enfance? je vois le contraire. Il m'est resté de ce temps-là l'idée d'une terrible aridité. Qui supporterait aujourd'hui le mortel ennui des Martyrs? L'abbé GeoSroy, HM. de Jouy, Baour, régnaient sur la presse. Nul sentiment de la nature. Peu d'oiseaux. Pas une fleur. Je les vis entrer une à une ; l'hortensia a quarante ans, le dahlia a trente ans', etc. Aujourd'hui toute cabane a un rosier à sa porte, tout grenier du septième étage une fleur sur sa fenêtre. Le cantonnier du chemin de fer, qui ne peut quitter sa guérite, saisit le temps, entre deux convois, de se faire un jardin.
, Dans ma vie de soixante ans, j'ai vu commencer, ' s'accroître, une des manifestations les plus graves de l'âme humaine, le culte des morts, le soin des tombeaux. J'avais douze ans en 1810, et mes sou-
venirs sont fort nets. Je me rappelle parfaitement qu'un cimetière à cette époque était une Arabie Déserte où personne presque ne menait. Aujourd'hui c'est un jardin plein de monuments, de fleurs. Le progrès de là richesse y est pour beaucoup, sans doute, mais aussi le progrès du cœur. Car on y vient; car leâ pauvres trouvent moyen d'y porter des couronnes, des souvenirs. Aux grandes époques de Tannée, la femme du plus pauvre ouvrier économise quelques sous sur le pain de la famille pour porter des fleurs aux morts.
La Mort est la sœur de l'Amour. Ces deux religions sont parentes, indestructibles, éternelles. Et si la Mort est vivante, pourquoi pas l'Amour encore?
Je ne croyais guère, dans Thiver de 1856, que le public refroidi entendrait certain chant d'oiseau, un rouge- gorge impatient qui s'envolait quand la neige n'était pas encore fondue. Mais on écouta. Je doutais du moins qu'un bruissement de fourmis pût se faire entendre. Mais on écouta, et tel, dit-on, fut ému. Comment ce monde ténébreux des imperceptibles, qui n'a pas la grâce ailée, put-il faire impression? On y reconnut l'Amour, qui circule en toutes choses.
Donc, j'ai espéré quand même. Et l'excès même des maux m'a donné courage. Tant de folies, tant de dépenses, ne doivent-elles pas s'arrêter, tout au
500 NOTES ET ËCLiIRCISSENENTS
moins par impuissance? L'ennui aussi est visible. Les deux conjoints gagnent-ils au divorce dans le mariage, qui est Tétat d'aujourd'hui? Madame n'é* prouve que trop cette vérité si bien établie par George Sand : c< Que Tamant est tout aussi ennuyeux que le mari. » D'autre part, ce pauvre mari ne s'a* muse pas beaucoup. Il n'y a plus de fiUes de joie; il y a des fiiles de marbre et des filles de tristesse. Au reste, quand le monde ne se réformerait pas, il y a trente millions de Français, cent ou deux cents millions d'Européens, qui ne sont nullement du monde^ ne connaissent ni la Bourse, ni les bals de filles, ni les dames entretenues. S'il reste deux cents millions d'hommes pour aimer encore, c'est un public suffisant.
L'Amour ne peut pas mourir. Cest lui qui refera tout, n te refera toi-même, jeune homme de vihgtneuf ans (c'est l'âge du mariage à Paris), jeune homme qui n'es pas trop jeune, qui déjà es fatigué. Tu songes à t'organiser. Mais tu n'oses, devant le train ruineux de la vie d'aujourd'hui. Si tu es homme positif, lis ce livre. Quelle qu'en soit la forme, tu n'y trouveras pas moins plusieurs choses fort positives. Il te faut, dans le mouvement universel de la mer de sables où l'on se débat, un sérieux associé. Tu ne le trouveras pas tout fait, mais ce livre t'apprend à le faire. La mère ne peut savoir d'avance quel sera le rôle actif de sa fille mariée ni
l'y prépare^. Toute chose aujourd'hui est devenue personnelle. Le mariage varie à Tinfini selon le mari. Dans certaines professions, la femme est collaboratrice, par exemple, dans le commerce. Dans d'autres, comme dans les arts, elle assiste et elle inspire, s'associe de pensée.^ Enfin, dans les plus pénibles, les^ carrières d^hommes d'action, d'hom* mes d'affaires, elle est la confidente naturelle et la seule possible, le soutien moral, la consolation. Si tu ne la négliges point, si tu la tiens au courant, si tu établis avec elle une communication complète, tu verras combien la personne qu'en certaines professions on croit inutile y prête au contraire de force. Dans un monde où tout remue, il faut avoir un point fixe où l'on puisse bien s'appuyer. Or ce point, c'est le foyer. Le foyer n'est pas une pierre, comme on le dit souvent, c'est un cœur, et c'est le cœur d'une femme.
Lk FEMME nélIABILlTÉE ET INNOCENTÉE PAR LA SCIENCE.
La science est la maîtresse du monde. Elle règne, sans même avoir besoin de commander. L'é^se et la loi doivent s'informer de ses arrêts,.et se réformer d'après elle.
392 NOTES ET ËGLÂIRGISSEHENTS.
Or, jusqu'ici, la plupart des lois religieuses et civiles à regard de la femme pouvaient se résumer d'un mot : Elle est livrée comme une chose , punie comme une personne (p. 65).
Telle physique^ telle législation. La contradiction législative venait originairement de la physiologie insensée des temps barbares. Ils disaient tout à la fois : La femme est une chose impure, — et une personne responsable.
Une chose tellement impure, que Moïse prononce la mort contre Thomme qui s'approche d elle à certain moment du mois.
Une personne tellement respomable, qu'il a suffi de sa faute pour fausser à jamais la volonté du genre humain.
Le christianisme suit Moïse. Toute la série des Pères la condamne et la fait servante de l'homme, qui est Fêtre supérieur, et pur relativement. Le dernier et le plus terrible est le métaphysicien qui formule leur pensée, saint Thomas ; il va jusqu'à dire que, la femme étant un être accidentel et manqué, elle ne dut pas entrer dans la création*primitive.
Énorme proposition! Dieu se trompa, manqua son œuvre I
Mais enfin, en quoi manqué? Pour la beauté? non, sans doute. On n'a rien à alléguer que l'idée enfantine de la physique barbare : Elle est impure. — Le pape Innocent III l'exprime avec violence : « La
puanteur et riminowdtc^ raccompagnent toujours. » Celte doctrine n'est pas abandonnée. Un médecin de Lyon, défenseur opiniâtre de toute erreur du moyen âge, enseigne et imprime, en 1858, « que le sang des règles est impur. »
Maintenant, posons les faits :
1* La femme est aussi pure que Vhamme. Nos premiers chifnistes, MM. Bouchardat, Denis et autres, ont analysé ce sang, et Font trouvé tel qu'il est dans toute r organisation.
2* La femme est-elle responsable J Sans doute, elle est une personne; mais, c'est une personne malade^ ou, pour parler plus exactement encore, une, personne blessée chaque mois , qui souffre presque constamment et de la blessure et de la cicatrisation. Voilà ce que Tovologie (Baër, Négrier, Pquchet, Coste) a admirablement établi, de 1827 à
Quand il s'agit d'une malade, si la loi veut être juste, elle doit constamment tenir compte, en tout acte punissable, de cette circonstance atténuante. Imposer à la malade les mêmes peines qu'au bien portant (je veux dire à l'homme), ce n'est pas une égalité de justice, mais une inégalité et une injustice.
La loi se modifiera, je n'en fais nul doute. Mais la première modification doit avoir lieu dans la jurisprudence el la pratique légale. Nos magistrats
sentiront, comme je Tai dit (à la page 245) que, pour juger et punir ce qu'il y a de libre dans les actes de la femme, il faut tenir compte de la part de fatalité qu'y mêle la maladie. L'assistance permanente d un jury médical est indispensable aux tribunaux. — J'ai établi ailleurs que la peine de mort était absolument inapplicable aux femmes. Mais il n'y a presque aucun article du Code qu'on puisse leur appliquer sans modifications, surtout quand elles sont grosses. Une femme prend un objet. Que faire ? elle en a eu une insurmontable envie. Oserez -vous l'arrêter? mais vous lui ferez du mal. Allezvous l'emprisonner? mais vous la ferez mourir. « La propriété est sacrée. » Je le sais bien, parce qu'elle est un fruit du travail. Mais il y a ici un travail sdipérieur qu'il faut respecter, et le fruit qu'elle a dans son sein, c'est la propriété de l'espèce humaine. Voici que, pour ravoir la vôtre, qui peut-être vaut deux sous, vous allez risquer deux assassinats I . . . Je voudrais, surtout, quand l'objet est une bagatelle, qu'on se laissât voler de bonne grâce et qu'on s'abstînt de l'arrêter. Les anciennes lois allemandes lui permettent expressément de pouvoir prendre quelques fruits.
A ces pensées d'humanité se rattache très-bien ce que j'ai dit (à la page 46) de l'union des deux branches de la science, science de la justice, science de la nature. Ce qui leur manque le plus, c'est de sentir leurs rapports. Par bien des points, elles sont
une. // faut que la justice devienne une médecine^ s'éclairant des sciences physiologiques, appréciant la part de fatalité qui se mêle aux actes libres, enfin ne voulant pas punir seulement, mais guérir. Il faut que la médecine devienne une justice et une morale. C'est-à-dire que le médecin, juge* intelligent de la vie intime, entre dans Texamen des causses morales qui amènent le mal physique, et ose aller à la source, la réforme des habitudes d'où procèdent les maladies. Nulle maladie qui ne dérive de la vie entière. Toute médication est aveugle, si elle ne s* appuie sur la connaissance absolue de la personne et sa confession complète.
ÎS^OTE 4.
DES SOURCES DU UTRE DE l'âNODA, ET DB L^PPOI QUE LA PHYSIOLOGIE DOKME ICI A LA VOBALE.
La source la plus riche où j'ai puisé, e est, je Tai dit, la confiance avec laquelle mes amis, et beaucoup d'autres personnes, m'ont révélé leur vie intime. Ds étaient si sûrs de ma sympathie, qu'ils m'ont souvent fait connaître plus d'un détail délicat qu'ils cachaient même à leur famille. J'ai profité de toute chose, bien entendu sans désigner personne par des signes trop précis. Mai& ici, en
général, je puis avertir le lecteur que le terrain où il marche est solide et porte sur des réalités. Tel mot que l*on pourrait prendre pour une forme littéraire, est, au fond, une anecdote, un fait de la vie d'aujourd'hui.
Toutefois, ces riches matériaux, si précieux pour Fétude de la moralité humaine, m'auraient peu servi, si je n'avais eu par devers moi ce qui précède et éclaire cette étude, le ferme point de départ que nous ont récemment donné les sciences physiologiques. J'ai largement puisé dans les livres des médecins et dans leurs communications verbales, infiniment instructives.
N'ayant pas cette lumière, les littérateurs qui ont traité le même sujet avant moi , ont flotté un peu au hasard et dit beaucoup de choses vagues et souvent contradictoires.
On comprendra aisément pourquoi je n'examine pas les plus récents, malgré mon affectueux respect pour le génie de leurs auteurs. Quant aux anciens, deux ouvrages ont occupé le public, le livre sérieux de Sénancour (voir T* et 2® édition, et non la 3*); et la plaisanterie de Balzac. Ces deux livres sont précisément opposés. L'homme de 1800 porte la condamnation la plus forte contre l'adultère. Et l'homme de 1830 commence et finit son livre par le mot connu : « L'adultère est une affaire de canapé. » Balzac avoue qu'il a voulu faire une œuvre sérieuse, mais n'a pu y arriver. Du reste, il n'y a dans son
livre exactement rien, ni comique, ni sérieux. — Celui de Sénancour, au contraire, si Ton ôte deux ou trois pages inspirées de ce temps-là, est trèsbeau, très-fort, plein d'idées. Son âpre tristesse est bien éloquente. U y a des choses sublimes : « 0 femme que j'aurais aimée! » etc. Je lui ai volé cette ligne ; c'est la dernière de mon livre.
Pour revenir aux médecins, on peut dire que, de nos jours, ils se sont, par leurs formes, calomniés eux-mêmes. A coup sûr, on ne peut du moins les taxer d'hypocrisie. Avec une ostentation de brutalité qu'ils gardent de l'École et du maniement du scalpel, ils n'en ont pas moins établi des doctrines vraiment humaines. Durs, cyniques d'apparence, ils ont fondé réellement ce qu'on peut appeler ici le dogme de la pitié.
Us se croient matérialistes. On ne Test pas autant qu'on veut. Leurs découvertes dans les choses de la matière, ont donné à la voix du cœur une confirmation admirable. L'Histoire naturelle a parlé comme la Morale elle-même. La Nature a dit comme TAme.
Rien de plus pur, de plus haut, que cette révolution. C'est la victoire de l'Esprit.
Trois résultats capitaux :
1* Les basses et matérielles idées qu'on se faisait de la crise périodique de la femme se sont trouvées relevées, épurées, spiritualisées; t.i 2' Le jugement matériel, brutal, si souvent in-
juste, que Ton portait sur la vierge, réduit à néant, et le mariage ramené à la confiance, à l'accord de deux cœurs.
5"* Mais en même temps il reçoit une consécration grave de la nature elle-même. Si fort et si définitif est le premier mariage, que ses effets physiques continuent sous le second.
Au chapitre de la Noce, fort court, j'ai résumé, sous forme simple et dans la mesure des convenances, les faits nombreux que je dois à la confiance des médecins. J'y ai énoncé, d'après eux, l'insignifiance d'une preuve qui ne prouve rien, aujourd'hui surtout, dans les classes affinées, nerveuses, souvent maladives, et si peu sanguines. La barbarie antique, continuée dans les âges soi-disant spiritualistes, .commençait l'union par la dé- ^ fiance, exigeait de la douleur, et souvent frappait pour toujours de chagrin, d'humiliation, une pauvre fille innocente. Bas, cruel matérialisme. Celle que vous estimez assez pour lui confier votre vie entière et votre avenir, il faut vous fier à elle tout d'abord pour son passé. Que serait-ce si elle osait vous interroger sur le vôtre?... Eh! quand elle aurait "eu un malheur, une faiblesse même, vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte bien plus que le cruel, l'ingrat, dont Tamour ne fut qu'un outrage.
La médecine a ici subordonné la matière, posé que ce hasard du corps est tout à fait secondaire.
ÎSOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 399
Le droit de l'âme est rétabli. Le mariage dès lors n'est qu amour. Loin d'exiger que ce jour qui est une fête pour T'un fût un jour de larmes pour Tautre, on a conseillé à la mère, au mari, les ménagements préparatoires qui diminuent la douleur. (Fabre, I, 5, 19; Menville, II, 103; Raciborski, 133, etc.)
Sur le point si grave de la prétendue impureté de la femme, ^sa souffrance périodique, même barbarie matérielle chez les prétendus spiritualist.es. Au contraire, les médecins, puritiant ce phénomène, en ont établi le caractère si touchant, si élevé. Ce que vous appelez une purgation, imbéciles, c'est la blessure sacrée d'amour dont vos mères vous ont conçus.
Ce n'est pas moins qu'un accouchement continuel, l'ovaire toujours déchiré et toujours guéri. Dès 1821 et 1826, les Anglais Power et Girwood avaient, dit-on, soupçonné cette loi. Mais leurs travaux restèrent inconnus en Angleterre même. C'est sur des observations toutes nouvelles et personnelles que l'Allemand Baér, en 1827, établit l'existence de l'œuf de la femme, et que le Français Négrier, en 1831 et 1858, montra que chaque mois Tœuf mûrit, déchire son enveloppe et se fraye sa route de l'ovaire à la matrice.
Le grand livre de Pouchet (Ovulation spontanée^ 1842, 1847) établit sur une base systématique la
loi de génération, montrant par les faits analogues, ^ observés dans toutes les classes d'êtres, non-seulement que cette loi était telle dans Tespèce humaine, mais qu'elle né pouvait être autre ^
La loi, posée par Pouchet, en y joignant les modifications qu'y font Négrier et Raciborski (mémoire couronné par Y Académie des sciences] et les observations inédites de M. Coste, établit que la conception n*a lieu qu'au moment où l'hémorragie annonce l'apparition de l'œuf, c'est-à-dire qu'elle a lieu pendant les règles, et aussi un peu avant ou un peu après. Donc, il y a stérilité pendant une partie du mois.
Les vérités consacrées par le jugement de V Académie des sciences et l'enseignement du Collège de France ont apparu en tout leur jour par les travaux de MM. Coste et Gerbe. En dix années d'observations sur les femmes suicidées, ils ont, par un livre positif, d'une lumière admirable, par un atlas (qui reste comme un chef-d'œuvre immortel), posé solidement cette loi.
L'histoire de l'ovologie humaine est résumée de la manière la plus satisfaisante dans un ouvrage excellent, plein de choses neuves et originales, la Physiologie de MM. Robin et Béraud. Déjà ce grand anatomiste, notre premier micrographe, Robin, avait éclairé les sciences de la génération de vives lueurs, et par sa Description de la muqueuse utérine, et par son Mémoire sur l'œuf mâle, qui, de la
femelle au mâle, des animaux aux végétaux, fait entrevoir Tidentité du procédé de la nature.
En 1847, Tannée même où M. Coste publiait les résultats de ses nombreuses dissections et fixait l'ovologie de la femme, le docteur Lucas publia un livre sur YHérédité physique, 2 vol. in-S"*. Livre important, capital, qui, malgré certains nuages d'abstractions, n'en signalait pas moins, dans Tauteur, alors inconnu, un grand et excellent esprit. La presse s'en occupa peu. Qu'est devenu l'auteur? je l'ignore. Je l'ai recherché en vain. S'il vit encore, je le prie de recevoir ici le témoignage de ma reconnaissance et de mon admiration.
Au t. II, ch. IV, p. 53-05, M. Lucas réunit un assez grand nombre de faits qui prouvent que, du plus bas au plus haut de Téchelle vivante, des derniers insectes aux oiseaux, aux mammifères et jusqu'à l'espèce humaine, la fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat, que Tacte générateur ne donne pas un résultat unique, mais qu'il a des effets multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.
Le puceron est fécondé en une fois pour quarante générations ultérieures (Bonnet) ; d'autres réduisent ce nombre, majs sans nier le fait. La chenille est fécondée pour trois ou quatre générations (Bernouilli). L'abeille pour une année (Réaumur). La poule pour la couvée suivante (Harvey) .
Quant aux mammifères, les observations les plus précises sont dues aux habiles et persévérants éleveurs anglais. Le blason des chevaux de course, leurs mariages, leurs mésalliances, notées depuis deux cents ans dans leur Livre d'or (Sludbooh) avec autant de soin qu'aucune généalogie royale, ont mis la science sur la voie. On a appris à voir, observer, expérimenter. On a vu que la jumeat arabe, qui eut (seulement une fois) un caprice pour un âne, ne domie plus que des ânes aux illustres amants qu'elle peut avoir plus tard (Ed. Home); du moins des enfants mêlés qui rappellent tristement, par le poil ou par la forme, que leur mère a dérogé. Nos éleveurs du Poitou savent cela parfaitement et y prennent garde (Magne). Mais, en Afrique, où les mères sont peu surveillées, les che- ^ vaux barbes qu'elles ont, même du plus pur arabe, rappellent souvent, par des formes pauvres et bizarres, l'infériorité du premie» amour.
Il eu est de même pouî le chien; le premier occupant influe plus que vingt qui peuvent suivre; il ^ marque leurs enfants de sa ressemblance (Stark, Burdach); observation d'ailleurs proverbiale chez nos paysans du Jlidi. La laie que le sanglier a surprise reste ensauvagée et donne à ses paisibles successeurs des lils hérissés (Meckel). Cette loi, qui visiblement adjuge la femelle au premier amour et proteste contre ceux qui suivent, parait être générale chez les animaux supérieure.
En est-il de même dans l'espèce humaine? Analogue aux autres mammifères pour le progrès de Tœuf et la crise périodique {Journal des vétérinaires, 1846), le serait-elle aussi pour le caractère durable de la fécondation? Le premier amour, le premier enfant, détermineraient-ils l'avenir? Et le père de cet enfant étend-il sa paternité à ceux que la femme aura d'un amant, d'un second mari?
Nul doute que chez nous, où l'âme, la volonté, intervient si puissamment dans les actes de la vie physique, la fatalité des lois générales n'ait à combattre des réactions de liberté, de passion individuelle, qu'on ne peut pas calculer.
Cependant les faits semblent témoigner que la nature communément résiste et donne un caractère durable à la fécondation première (Lucas, t. II, 60). Les anciens médecins, Fienus, Aldovrand, avaient remarqué que la femme adultère avait souvent, de Tamant, des enfants qui ressemblaient au mari. C'était, de leur temps, un adage : « Le fils de l'adultère excuse sa mère. » On supposait que la femme, dans cet acte furtif, avait pensé à celui dont elle avait peur, et que cette peur marquait son fruit des traits du mari. Mais on ne peut donner cette explication pour les femelles des animaux ; ce n'est pas la peur qui fait qu'elles reproduisent l'image du premier mâle dans les petits qu'elles ont du second et de ses successeurs.
Du reste, nous avons vu des veuves, fécondes au premier mariage, avoir ensuite du second, et d'un mari très-aimé, des enfants qui ressemblaient au premier mari, mort depuis longtemps et peu regretté. Ici, ni la crainte, ni l'amour, n'influait. C'était le résultat physique d'une modification de l'organisme. La première fécondation avait influé sur l'avenir à plusieurs années de distance et peutêlre pour la vie.
S'il en était toujours ainsi, si la première Éècondation modifiait la femme infailliblement pour toujours, l'adultère serait impossible (au moins pour les résultats). La possession du mari devenant ineffaçable, le seul trompé serait l'amant.
Cette transformation de la femme n'apparaît pas seulement dans les résultats de la génération, mais véritablement en toute chose. La femme, même très-jeune, au bout d'un an ou deux de maKage, prend à la lèvre un léger duvet, imperceptible chez les blondes, mais très-frappant chez les brunes. La voix, la démarche moins féminines, accusent aussi un état nouveau. Mais, ce qui est surprenant, et ce que j'ai observé très - souvent , récriture change. Celle de la femme se rapproche peu à peu de celle du mari.
D'anciens médecins (Bartholin, Perrault, Sturm), et récemment Grasmeyer, ont pensé que, même sans fécondation, les rapports du mariage sufiîsent à la longue pour masculiniser la femme. Mon ami,
le docteur Robin, si profond observateur du monde microscopique, sans admettre les théories hasardées de ces auteurs, pour des raisons différentes, croit à cette transformation.
Le principe de la fécondation durable, élancée dans Tavenir, attriste au premier coup d'dbil comme une fatalité. Mais, d'autre part, il éclaire à une grande profondeur morale la crise obscure de Tamour et il la spiritualise. Il y révèle, en tous les êtres, à ce moment, plus clair pour l'homme, comme un essor vers Tinfini, un élan dans l'éternité.
Ce qui se passe alors chez tous, les plus grands et les plus petits, ressemble si peu aux phénomènes ordinaires de la matière, qu'on se^'ait tenté de dire, en regardant même au plus bas : Rien n'est matière, tout est esprit.
' Un mot sonne, toujours le même, dans toute Téchelle vivante, soit qu'on monte ou qu'on descende, un seul mot (l'Amour n'en sait qu'un) : « Je veux par delà moi-même... Je veux trep... Je veux tout ! toujours ! »
Le vœu confus du désir dans les tribus inférieures, c'est rinfini grossier de force, qui, faisant celui de nombre, garantit l'infini de durée. Le vœu supérieur, en montant, c'est l'infini du beau, du bon, un infini de qualité. Le désir crée alors des
40C SOTES ET ECLAIRCISSEMENTS.
élres concentrés, puissants, capables, sinon de palper, du moins de penser Finfini.
Ainsi rAmour monte, et toujours montera sans arriver. 11 ne veut rien que d'absolu, sans fin, sans borne, sans limite. D'instinct profond, il se désire lui-même comme Amour éternel. 11 se perçoit tel par éclairs, se sent Dieu, mais s éblouit... La nuit se referme... I/infini a apparu, disparu...
« Hélas ! dit-il, j'avais tant de choses à lui dire! »