‹ L'amourChapitre 33 sur 40 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Que la nature est sévère pour la femme! L'homme, même avec dix ans de plus, est dans sa pleine force, aflermi dans la vie, actif et productif . Mais elle, elle a faibli déjà. Et maintenant, quoique sauvée, elle n'est plus la même. Les souffrances Font mûrie, pâlie. Des heures mélancoliques lui viennent en sa convalescence, des rêveries. Elle soupire. De quoi? Si belle et si touchante, accomplie ! Car le temps, Je grapd artiste, le grand maître en beauté, a donné à la sienne cette touche sqprême qui désarme et qui fond les coeurs. Oui, mais ce charme même vient de ce qu'elle est bien atteinte. La circulation de la vie, déjà moins régulière, lui annonce (il est vrai, de loin) qu'elle sera guérie de

la crise d'amour qui constitué la femme, de ce rhythme divin qui, mois par mois, lui mesurait le temps.

L'homme, ^au contraire, qui n a pas pâti du flux et du reflux vital, l'homme qui, de l'amour, n'a eu que le bonheur, qui n'aima pas comme elle (jusqu'à créer, jusqu'à mourir!), l'homme relativement a vécu dans la prose. 11 a fortement, rudement, travaillé, mais dormi, réparé. Le parfait équilibre de recette et de dépense s* est maintenu pour lui. Il est le même ou se surpasse. S'il n'a pas fait d'excès, à quarante ans et au delà, on le voit bien plus fort. Il a échappé aux alternatives de santé qu'éprouve la jeunesse ; il s'est endurci à la vie, s'y est enraciné. Et, comme alors décidément elle va d'elle-même, comme il vit sans savoir qu'il vit (ce qui est la perfection physique), il travaille souvent beaucoup plus, beaucoup mieux, avec une certitude, une infaillibilité d'exécution, que n'a jamais une main jeune. Même chez les plus féconds des hommes, ceux qui versent leur vie à flots pour la pâture du genre humain, nous voyons que leurs grandes œuvres, qui ont changé le monde, ne parurent qu'à cet âge. Molière alors donne Tartufe, Rousseau YÉmil^ et le Contrat social. C'est plus tard encore dans la vie que Voltaire publie son premier livre de génie, qui a créé l'Histoire chez les modernes. De même, dans l'action»

politique, Sully, Richelieu, Colbert, ne firent rien de grand qu'après quarante ans.

Au total, on peut dire qu*à Tâge où la femme a fait son œuvre principale, et va perdre, ou déjà perd la faculté créatrice, l'homme exerce la sienne avec une puissante efficacité. Et cela en tous sens, dans Tamour, dans les affaires et dans la sphère de la pensée.

Tout serait fini pour la femme ?. . . Oh I loin de là. Le charme du cœur et de la beauté, la grêce, la belle lumière d'esprit, Télévalion de vues, de caractère,

qui parfois lui vient à cet âge, tout annonce qu elle

est appelée à une œuvre mystérieuse, moins visible et moins explicable, plus intime peut-être, d'un but touchant, «acre. Que sera-ce? Nous l'ignorons. Mais je vous jure d'avance que c'est œuvre d'Amour. Prise au berceau par lui, vivant de lui, par lui, elle ira à la mort, mais toujours aimant davantage.

Sa vraie tristesse, voulez-vous la savoir? Ce n'est pas la variation d'une santé moins égale, ni la jeunesse qui s'éloigne, Id^ vie plu^ sombre en perspective, pas même la mort, qu'elle a vue de bien près, et qui, à l'horizon, reste avec ses lugubres ombres. Ce qui l'attriste, c'est le demi-divorce qui, malgré lui et malgré elle, se fait entre eux par la force des choses. Lui qui, naguère, sacrifiait et quittait tout pour elle, il l'aime, à coup sûr; elle n'en doute pas.

Mais enfin, depuis qu'elle est mieux, le voilà relancé aux affaires, aux travaux, aux combats de la vie. L'âge avance; point de temps à perdre. Plus rhomme est pur et conservé^ et plus il est a^if, impatient d'aller, faire et créer. Il regarde vers la gloire. Peu importe laquelle. L'habileté pïx)uvée en choses de grandes combinaisons, le succès persistant, la fidélité que la fortune n'accorde guère qu'aux fortes volontés, c'est Thonneur et la gloire de l'homme, c est l'orgueil de la femme. Mais c'est aussi souvent, il faut le dire, s^on inquiétude au milieu de la vie. Il avait dit : « Tu m'aimeras, j'en suis sûr, car je serai grand. » Et il a tenu sa parole. Le voilà tel par le succès* Elle y fait beaucoup indirectement, il le sait. Jamais, sans le bonheur, sans le calme du cœur, le doux chevet moral, qu'il a trouvé en elle, il n'eût pu, chaque jour, s'élancer à de tels efforts. Elle a préparé ses triomphe^ Et la force invincible qui^ au jour décisif, enleva la victoire, c'est d'^le qu'il la prit le matin, quand sévère par tendresse y elle lui résista<» lui dit : «t Non, mon amil... A ce soir 1... et reviens vainqueur! »

Grâc'e à Dieu, tout a réussi. Le voilà influent, puissant , en passe des plus grandes choses. La vague a soulevé son vaisseau par-dessous et elle le porte. Il a le vent et la marée. Elle, assise au rivage, elle ladmire, mais ne le suit plus. Parfois

même ses yeux s'éblouissent, et elle ne se rend pas bien compte de cette grande et heureuse navigation. Heureuse? Elle Test moins pour ce cœur aimant et fidèle, qui dit : « Il est là-bas... Que ne suis-je avec lui?»

Dérision du sort. Plus jeune et moins intelligente, au fond moins tendre aussi , quand elle ne faisait rien que se laisser aimer, quand elle n'était rien qu'une belle créature de Dieu, une agréable chose, elle eut cet insigne bonheur d'être serrée à lui dans une apparente unité. Et voilà que maintenant qu'elle est une âme, une personne, maintenant que son cœur agrandi contient un infini d'amour, la fortune et le succès le tiennent comme séparé d'elle. Si loin ! si près I... Un jour de gloire peut-être... Demain, la vie aura passé.

En le -voyant en face si fort et si ardent, si ferme sur ses reins, dans la beauté royale et dans la joie virile que Nature donne aux puissants mâles dont elle attend beaucoup encore, elle admire, elle rêve, elle est heureuse... et triste. La jeunesse est entière en lui, entières les forces de l'amour. Le torrent de la vie, tourné vers l'action, n'aura-t-il pas quelque retour aux illiisions d'un autre âge? tous le pensent, tous imaginent que le trésor qu'il a chez lui, cette douce et touchante beauté, cette perfection trop accomplie, ne le retiendra pas toujours. De toutes

parts , le monde , hommes pervers et femmes équivoques, par tout moyen, intrigue, ruse, audace, badinage, ironie, que sais-je? travaille universellement à troubler, envahir Thomme du jour qui a réussi. Ignore-t-elle tout cela , la pauvre colonibe au logis ? Non , de loin, elle en voit assez pour en avoir le cœur bien gros. Qu'y peut-elle? Elle n'a garde d'approcher de ce monstre du monde qui Tépouvante. Le monde aussi qui a approché d'elle, et qui la sait trop pure pour en espérer rien, tourne le dos et court aux plus faciles.

Solitaire, et d'autant plus humble, elle n'ose nullement se comparer ,aux beautés à la mode. Ces altières amazones qu'elle voit passer de loin , elle les admire de bonne foi, et non sans peur. Reines? princesses? grandes dames à coup sûr, piaffant sur de brillants coursiers. Elle se tient pour vaincue d'avance. « Hélas! quelle vertu, quelle sagesse, quel héroïsme d'amour, résistera à ces Alcines, à ces triomphantes Clorindes ? Malheur à la pauvre Hermiriie!... »

Elle ignore tout à fait ce que son mari voit de près, la misère, la laideur morale de fout cela. Tous les efforts qu'on a faits récemment pour nous parer la triste idole du jour, la femme entretenue, ce moyen terme ignoble entre la dame galante et la fille pu-

bliquie, n'ont pu la rendre belle. Idéale encore dans Isidora, mais avec lés plus durs contrastes, elle est tombée rudement au réel dans la Dame aux camélias. L'adresse et le talent du peintre n'en laissent pas moinsvoir la choquante désharmonie du personnage, poitrinaire délicate, qui, dit-il, cependant, « boit et jure comme un portefaix. »

Si le mari, entraîné par hasard chez un ami, voit sa triste maltresse, si grossière sous son élégance, il sera fidèle à toujours.

Oh I que Rousseau a donc raison de faire la différence d'une femme et dune dame!.... Chose de rang? de fortune? Point. C'est une distinction de cœur. J'ai vu une vieille blanchisseuse qui était dame, et plus que dame; elle aurait figuré sur le trône du monde.

Un jour où le mari vient de quitter Tami en question, où il l'a vu ennuyé , excédé de sa petite fille qui ne sait parler qu'après boire, il trouve sa femme au milieu des hommes graves qui étaient venus pour affaires. Elle les étonne de son grand sens et de son esprit positif. « Qu'est-ce? dit-il. Qui lui a enseigné cela?... Elle sait tout sans avoir appris. »

Qu'elle est touchante, à ce moment 1 J'ai eu ce . bonheur, plusieurs fois, d'y observer l'excellence de la femme lorsqu'elle voulait devenir l'auxiliaire de

son mari, prenait ses idées, ses affiiires, s'y intéressait avec passion, soutenait même ses opinions avec une vivacité qu^l n y aurait jamais portée. Bien loio de contredire, j'entrais dans sa pensée, et j'ajoutais presque toujours un mot qui honorait son mari devant elle, fortifiait leur union. J'ai toujours eu en ce monde la religion de TAmour et le désir de l'augmenter.

Représentez-vous donc Theureux mari à ce moment où il revient non attendu, et la voit qui combat pour lui. Quelle surprise et quel charme ! C'est la Uesdemona de Shakspeare sous le casque. II sourit^ il l'embrasse, disant comme Othello : a 0 ma belle guerrière I »

Combattre et* disputer n'est rien. Qu'elle serait heureuse de l'aider sérieusement I Eh]! n'est-elle pas son jeune frère ? Elle a ses mouvements, ses gestes, et son écriture même. Si parfois, couché tard, il dort un moment le matin , il ne la trouve plus. U y a, à son bureau , quelqu'un qui tout doucement s'est levé à quatre heures et qui écrit les lettres pressées. Apparemment quelqu'un qui sait bien sa pensée, connaît ou devine tout. Un élève peut-être? un charmant petit secrétaire? Nommez-la comme .vous voudrez.

Elle a. pris les deux sexes, et, dans son audace timide, elle a un charme de jeune homme et d*ea*

fant. Ses trente*six ans en valent quinze. Mais Técolier docile, pour peu qu'on le désire, se refait la dame amoureuse et plus obéissante encore. Le matin il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète, l'appelle. Et. la plume est jetée; M. le secrétaire accourt, humble page, à son lit.-

Oh! qu'il est attendri! Il Tattire à lui doucement. Mais, chaste, elle s'assoit au petit bord. Dans un transport sacré, il voudrait lui passer son cœur, le lui mettre en sa main, s'ouvrir enfin à elle des mystères de son art ou du secret de ses grandes affaires : « Que ne puis-je pour toi supprimer le temps, supprimer la longue succession d'efforts et de pensées dont nous achetons si chèrement les résultats de la vie I te donner, sans fatigue, le monde et la science, finfuser tout dans un baiser ! » Mais, au premier riiot, il voit le miracle s'opérer. Dieu donne à la pureté un don singuUer de lumière. Son sens droit, qu'aucun mensonge, aucun sophisme corrupteur n'a faussé jamais, lui fait saisir tout d'abord le fond même de l'abstruse énigme. Qu'il est surpris I qu'elle est heureuseT Dans sa vivacité d'enfant, elle s'écrie : a Je t'ai donc compris I »

Mais rien de ce qu'elle touche ne peut manquer de s'embellir. Elle essaye de reprendre timidement ce qu'il a dit ; dans ce qui semblait sec et terne, elle met sa grâce de femme et la fraîcheur de la nature.

312 SEaONDE JEUNESSE DE LA FEMME.

C'est comme si la plage aride de la mer, égayée d'un charmant ruisseau, tout à coup se couvrait de fleurs. *

Délicieuse découverte de la voir pour la première ' fois dérouler sous un œil aimant le mystère iniinl de la grâce, qfii'une certaine pudeur du jeune ûge avait fait toujours contenir. Celte virginité, jus* que-là réservée, qui n'avait pu s'ouvrir encore, elle se livre enfin, offre à l'amour la fleur inattendue de l'âme.

ELLE ADMINISTRE ET GODVmNE LE RÉGIME

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