IMPRUDENCE ET BONHEUR
Minuit sonnait, et tout était en mouvement dans Paris; tout s'agitait, tout courait au plaisir ; c'était une nuit de Lundi gras.
Léon de Préval, jeune officier de cavalerie, venait d'entrer au bal de l'Opéra. Après avoir erré plus d'une heure à travers cette cohue dont les flots agités se pressaient et se repoussaient tour à tour, ne connaissant personne, ne comprenant rien aux phrases insipides que lui adressaient quelques femmes, étouffé de poussière, accablé de chaleui", étourdi du glapissement continuel de tous ces spectres couverts de noir, il se demandait si c'était là du plaisir et cherchait à gagner la porte pour se retirer.
Dans ce moment, deux femmes masquées, remarquables par les grâces de leur tournure et l'élégance de leurs costumes, descendaient les marches de la salle ; un homme sans masque et de bonne mine leur donnait le bras. Un murmure flatteur s'éleva autour d'eux, et une troupe de jeunes étourdis se mit à leur suite en leur adressant des propos galants.
Léon suivit comme les autres : la foule curieuse accourait et s'augmentait à chaque pas ; bientôt quelques masques de caractère, que l'on suivait aussi et qui venaient à leur rencontre, augmentèrent tellement le désordre qu'une des dames, celle qui paraissait la plus jeune, se vit tout à coup séparée de sa société. En cherchant avec inquiétude autour d'elle pour y trouver un protecteur, ses yeux se portèrent sur Léon qui l'avait suivie avec intérêt, et, saisissant vivement son bras :
— Oh ! je t'en prie, lui dit-elle d'une voix émue, tire- toi d'ici et fais que je retrouve mes amis.
— Dispose de moi, beau masque ; sois sans crainte, daigne me suivre et te confier à mes soins.
H. DE BALZAC — i6 — L'AMOUR MASQUÉ
Et la soutenant d'un bras, écartant de l'autre tout ce qui s'opposait à leur
passage, il parvint à la conduire dans la salle de la pendule, où, après l'avoir fait
asseoir sur une banquette, il voulut courir lui chercher quelques rafraîchissements.
— Non, reste, lui dit-elle, je suis bien... En vérité, j'ai honte d'avoir cédé à cette vaine terreur.
— Et moi je la bénis; je lui dois le bonheur d'avoir été choisi par toi pour te protéger.
— Oui, j'avoue que tu m'as rendu service, et j'en suis reconnaissante ; j 'implore même encore ta protection pour m'aider à retrouver ma société.
— Quoi ! tu veux déjà me quitter? Ah ! ne fût-ce que par récompense, tu dois bien m'accorder quelques instants.
— Eh bien, donc, par récompense, causons, reprit-elle avec gaieté.
Ils reprirent leurs places, la conversation s'engagea et se soutint assez longtemps sur un ton spirituel et galant.
Enfin l'aimable masque parla de nouveau de rejoindre ses amis.
— Mais, dit Léon, quels sont donc ces amis? Une mère, une sœur, un mari peut-être?.
— Un mari ! non. Dieu merci.
— Tu n'es pas mariée?
— Je ne le suis plus.
— Quoi ! déjà veuve? Que je te plains !
— Et qui te dit que je sois à plaindre? Tous les maris sont-ils donc si bons, tous les hommes si tendres ? En est-il un qui mérite des regrets ?
— Ah ! quel anathème ! Heureux, mille fois heureux celui qui fera naître dans ton cœur des sentiments plus justes et plus doux !
— Pour un homme !... que le ciel m'en préserve...
— Quoi ! veux-tu désespérer à jamais la foule d'adorateurs qui, sans doute...
— Je n'en ai point ; j'arrive de l'autre monde, je ne connais personne.
— Personne ! Ah! beau masque, je m'inscris le premier et serai toujours le plus dévoué, le plus fidèle...
— Fidèle ! bon Dieu ! je te quitte si tu continues sur ce ton.
— Quoi ! la fidélité...
— La fidélité n'est qu'une chaîne que l'on fait semblant de porter pour l'imposer à un autre. Je suis libre, parfaitement libre, et je veux toujours .'être ; ce n'est pas un homme qui me fera manquer à mon serment.
— Et moi je ne suis plus libre, je le sens, et je ne m'en plains pas : la chaîne sera pour moi seul ; tu ne peux m'empêcher de t 'aimer, d'espérer...
— Hé ! non, non, monsieur, je ne veux point qu'on m'aime, je ne veux point qu'on me le dise, et surtout qu'on espère.
— Mais, cruel masque, masque inconcevable, que voulez-vous donc? que faut-il faire pour obtenir au moins votre pitié?
— Il faut n'être ni fou, ni trompeur ; ne point exagérer ce que l'on sent à peine, ne point croire qu'avec quelques phrases bien romanesques, une douceur bien hypocrite, on amènera une femme raisonnable à changer ses projets; il faut être soumis, discret, patient ; attendre que mes idées soient bien fixées, que ma volonté soit décidée... et peut-être alors...
— Peut-être alors?... Masque charmant, achève, prononce mon sort... J'obéirai; silence, soumission, patience, je promets tout...
En parlant ainsi, Léon fixait des regards animés par l'amour et l'espérance sur ce masque importun, à travers lequel deux grands yeux noirs, doux et brillants, semblaient l'examiner avec une attention calme et réfléchie.
Sans prendre garde au ton passionné avec lequel il venait de s'exprimer, elle reprit d'un air préoccupé :
— Ce ruban, marque de la valeur, annonce que tu es au service, sans doute? Léon, confondu de cette tranquillité, ne put répondre que par un signe de
tête affirmatif.
— Quel régiment?
— Je suis capitaine au 6^ de cavalerie, répondit-il avec un peu d'humeur.
— Tu es en congé, peut-être? Ta famille est de cette ville?
— Non, ma famille, honnête, respectée, mais peu riche, habite une province éloignée. Venu ici, avec mon régiment, comme toi, trop aimable masque, je suis depuis peu dans la capitale ; comme toi, je n'y connais personne ; comme toi, libre, sans lien, sans attachement, le hasard m'a amené dans ce lieu pour y perdre mon cœur, ma liberté, mon repos...
— Et pour y trouver, n'est-ce pas, une cruelle, une ingrate?... Ce sont là les grands mots d'usage. Eh bien, moi, plus juste envers ce hasard, quelquefois si obligeant, je commence à croire qu'il m'a bien servie en nous rapprochant, et que je lui devrai le seul bien qui manquait à ma vie.
— Adorable inconnue, que nepuis-je tomber à vos pieds, y jurer que Léon de Préval, reconnaissant et soumis, fera tout pour mériter un si doux aveu !
//. DE BALZAC — i8 — V AMOUR MASQUÉ
— Un aveu ! dit-elle. Ah ! j'ai fait un aveu... Mais voyez donc la présomption de ces hommes !
— Comment ne pas se flatter un peu de ce qu'on souhaite avec tant de passion?... Mais, à mon tour, ne pourrai-] e donc connaître cet être séduisant qui se plaît à me lutiner? Ne pourrai-je soulever ce masque jaloux qui me dérobe des traits...?
— Qui peut-être sont assez bien.
— Ah ! qu'un instant seulement je puisse les contempler, y lire...
— Ne peux-tu lire dans mes yeux ?
— Ils sont enchanteurs, mais s'il s'y joignait un doux sourire... Elle se leva et, d'un ton plus sérieux et plus froid :
— Non, dit-elle, jamais tu ne me verras, jamais tu ne pourras me connaître, ni rien savoir de ce qui me regarde.
Léon s'arrêta, stupéfait :
— Vit-on jamais un plus inconcevable caprice? Il est inutile, madame, que je vous importune plus longtemps . Vous désirez, je le vois, rejoindre votre société... il faut la chercher...
Elle l'interrompit sans faire attention à sa colère :
— Léon de Préval, c'est ton nom, n'est-ce pas ? dit-elle d'un ton rêveur, capitaine au 6^ de cavalerie? Es-tu pour quelque temps encore dans cette ville?
— Hé! que vous importe, cruelle, puisque vous ne voulez plus me revoir, puisque...
— Mais où donc as-tu pris que je ne veux plus te revoir? Qu'il faut peu de chose pour troubler le jugement de ces sages du monde !... Je veux si bien te revoir que...
— Eh ! mon Dieu, ma chère, qu'êtes-vous donc devenue ? s'écria derrière eux une voix de femme ; il y a deux heures que nous vous cherchons.
C'était la compagne du joH masque avec leur cavalier. On se rejoint, on se raconte en peu de mots les événements de la soirée.
— Je suis excédée de fatigue et d'ennui, dit la dame qui arrivait, et je vous demande en grâce de nous retirer.
— Très volontiers ; je n'ai, je crois, plus rien à faire ici !
— Quoi ! si tôt ! s'écria Léon ; du moins, vous me permettez de vous accompagner jusqu'à votre voiture ?
On accepta son bras et l'on suivit l'autre couple.
— Ah ! de grâce, continua Léon ; reprenons cette phrase charmante si malheureusement interrompue; il était question de nous revoir : quand? où? comment?... Songez que dans un moment j'aurai tout perdu, hors le souvenir ; n'y joindrez-vous pas un peu d'espérance?...
— Monsieur veut donc bien oubUer cette grande colère?...
— Trêve de malice, par pitié... Vous allez m'échapper... Comment pourrai-je...?
— Mais il serait possible que je revinsse au bal de la mi-carême...
— Trois semaines, grands dieux, ce sont trois siècles.
— Oui 1 trois semaines ! ou jamais.
— Je serai mort, d'ici là, d'impatience et d'ennui.
— Cela dérangerait fort mes projets !...
— Vos projets?...
On était à la porte; une voiture, dont la nuit ne permettait de distinguer ni la couleur, ni l'écusson, venait d'avancer ; un jnègre tenait la portière ouverte.
— Puis-je espérer, au moins, reprit Léon, que vous plaindrez mes tourments?
— Mais je crois que je vais m'occuper beaucoup de toi...
En achevant cette phrase, elle montait légèrement dans le carrosse, et les chevaux partirent coname l'éclair.
Léon suivit des yeux cette voiture qui lui enlevait sa nouvelle conquête, et, sans vouloir retourner au bal, il rentra chez lui la tête troublée, le cœur ému, rêvant à son aventure et se reprochant de ne pas s'être réservé plus de moyens de la continuer.
« Mais quelle est donc, se disait-il, cette femme séduisante et bizarre? Son maintien noble, décent, la fierté, l'autorité même de ses manières éloignent toute idée que ce puisse être une courtisane... Mais que veut-eUe? Pourquoi faire naître et éteindre tour à tour mes espérances? Elle a des projets, elle s'informe des détails de mon existence; ma rencontre peut devenir un bonheur pour elle... et je ne la reverrai jamais, je ne dois jamais la connaître !... Peut-être elle n'a voulu que se jouer de moi... Ah ! si je le croyais, comme je saurais me venger !... Et sur qui? comment? Elle peut ne pas revenir à ce bal; j'ai peut-être perdu pour jamais sa trace... C'est dommage, car elle est charmante, j'en suis certain... Quelle mollesse voluptueuse dans cette taille élégante et souple ! Que ses yeux sont beaux, sa voix touchante ! Que d'esprit, de grâce dans ses discours 1...
Ces trois semaines vont être éternelles... Il faut les employer à la chercher, à la trouver... Ah ! tâchons bien plutôt de trouver le sommeil !... »
Et Léon ne put dormir ; il se leva de bonne heure pour commencer ses recherches.
La première semaine se passa tout entière à parcourir sans relâche les rues, les boutiques, les spectacles, les glaciers, suivant toutes les femmes dont la tournure lui rappelait celle de son inconnue, faisant mille quiproquos, presque des impertinences, sans autre fruit que de se convaincre de l'inutilité de ses efforts. Déjà découragé dès la seconde semaine, il commençait dans la troisième à se demander s'il devait encore aller servir de jouet à une coquette qui peutêtre même se déroberait à ses regards pour jouir de son embarras, lorsqu'un billet contenant ce peu de mots fut mis à sa porte :
« M. de Préval se souviendra sans doute qu'on l'attend jeudi au bal de l'Opéra, à une heure, sous la pendule. »
Toutes ses espérances se ranimèrent en lisant ce billet ; au jour indiqué, minuit sonnait à peine à cette pendule que Léon était assis au-dessous dans toute l'agitation d'une tendre impatience et d'une vive curiosité.
Une grande heure s'était écoulée ainsi, lorsque l'aimable domino blanc passa légèrement, fit un petit signe et, ralentissant sa marche pour laisser éloigner ceux qui l'accompagnaient, appuya sur le bras de Léon, qui venait la rejoindre, un bras arrondi qu'il serra tendrement. Charmé de la revoir, plein d'espoir et de bonheur, il peignit éloquemment tout ce qu'il avait souffert, ses vaines recherches, ses craintes, son impatience ; on l'écoutait tranquillement ; on l'interrompit bientôt.
— J'ai donc été plus heureuse que toi, lui dit-on, car j'ai appris tout ce qu'il m'importait de savoir sur ton compte.
— Sur moi 1
H. DEIBALZAC - 22 — L'AMOUR MASQUÉ
— Oui ; tu m'avais dit l'exacte vérité, et je sais de plus que tu as su mériter/ l'amitié de tes compagnons d'armes et l'estime de tes chefs. Enfin tu es capable, dit-on, d'être honnête homme, même avec une femme, et de tenir religieusement la parole qu'elle exigerait de toi.
— Ce ne serait que mon devoir; mais parlons de mon bonheur... Quoi! tU t'es occupée de moi? Tu daignes prendre assez d'intérêt à mon sort pour avoir souhaité que je fusse digne de ton estime, pour t'informer...
— Oui, sans doute, cela était nécessaire à mes projets.
— Ah ! ces projets, je les saurai, j'espère... Aimable masque, achève; bannis toute défiance avec l'heureux mortel dont le cœur, déjà tout plein de toi, n'attend qu'un mot pour se donner à jamais.
— J'en serais bien fâchée, reprit-eUe vivement. Léon se tut quelques instants.
— Ah! reprit-il enfin, cesse ce jeu cruel. Pourquoi me tourmenter par ces alternatives de bonté et de rigueur? C'est aujourd'hui le dernier bal, ne crois plus m'échapper : je m'attache à tes pas et te suivrai sans relâche jusqu'à ce que j'obtienne l'assurance de te revoir, de mettre à tes pieds mes vœux et mon cœur, de connaître ces aimables projets.
— Oh ! non, non, non, il faut auparavant que je m'assure de ta docihté, de ta prudence; j'ai des conditions à prescrire et ta parole d'honneur, scellée de ta signature, doit me répondre de leur exécution.
— Ma parole d'honneur! ma signature! reprit Léon, assez étonné des précautions réfléchies, du ton solennel que l'on mettait à un traité fait au bal de l'Opéra.
Il regarda sa compagne ; son maintien était embarrassé, rêveur ; une agitation visible soulevait son sein, il croyait presque la voir rougir sous le masque. Elle l'observait de son côté, d'un air incertain et préoccupé. ■ Léon, persuadé qu'il devait la décider en devenant plus pressant, reprit avec feu :
— Être charmant,[mais inexplicable! Eh bien, oui, je souscris à tout, je renouvelle le serment, que je fis dès le premier bal, d'être soumis, docile, discret ; j'accepte d'avance les conditions que tu m'imposeras, pourvu que j'obtienne en retour l'espoir enivrant de revoir, de posséder celle...
— li le faudra bien, reprit-elle avec distraction et paraissant plutôt répondre à sa pensée qu'à tout ce qu'il venait de lui adresser.
Mais Léon ne prit garde qu'aux paroles qui achevèrent de l'exalter.
— Ah ! je suis trop heureux, s'écria-t-il; venez, adorable inconnue; mettez Ifc comble à mon bonheur en me suivant hors de cette foule importune ; souffrez qie je puisse faire tomber enfin ce masque odieux, recevoir vos ordres, et répéter av3c plus de liberté les serments et les vœux de l'Amour.
En parlant ainsi, il l'entraînait doucement ; mais elle s'arrêta tout à coup, retira son bras en reprenant toute la fierté qui semblait lui être naturelle, et d'un ton calme et froid :
— Vous vous abusez étrangement, monsieur de Préval, lui dit-elle ; vos transports indiscrets, vos vaines protestations m'offensent et me blessent. Je ne suis point, croyez-moi, ce que vous osez supposer, et j'ai droit à attendre de vous plus de ménagements, de prudence et d'égards. Je veux bien cependant pardonner cette erreur, à laquelle j 'avoue que la singularité de ma conduite a pu donner lieu ; mais il faut vous soumettre à tout ce que j'exigerai : demain vous aurez de mes nouvelles, vous saurez mes conditions; jusque-là, patience et résignation.
A ces mots, elle se jeta dans la foule pour lui échapper ; mais il la suivit précipitamment.
— Non, je ne vous laisse point, s'écria-t-il; vous ne me quitterez pas ainsi, cruelle ; vous enflammez mon cœur, vous exaltez mon imagination, et c'est pour m 'abandonner...
— Conduisez-moi jusqu'à ma voiture, lui dit-elle, avec une sorte d'autorité. Il saisit cette main qu'on lui offrait et recommença vivement ses plaintes
et ses prières, sans obtenir aucune réponse.
Le fidèle nègre était à la porte ; l'inconnue se précipita dans sa voiture en disant à Léon :
— A demain, comptez sur ma promesse.
— Souffrez au moins que je vous accompagne, s'écria-t-il, prêt à monter sur le marchepied...
— Fermez et marchons, dit-elle avec force.
Son ordre fut aussitôt exécuté, et Léon vit encore disparaître ses espérances avec celle qui en était l'objet.
On peut juger avec quelle impatience Léon attendit le lendemain. Combien de fois il rentra chez lui dans l'espoir d'y trouver une lettre ! Quelle fut sa joie lorsqu'on la lui remit ! Mais avec quel étonnement il lut ce qui suit :
« M. de Préval paraissait hier désirer vivement de revoir la dame au domino blanc avec laquelle il s'est entretenu au bal de l'Opéra ; il promettait de se soumettre à tout ce qu'on exigerait de lui pour cela.
« Voici les conditions auxquelles il peut espérer obtenir ce qu'il demandait avec tant d'instances :
« 1° M . de Préval se trouvera chez lui demain à minuit : un homme de confiance qu'il a déjà vu viendra le prendre dans une voiture de place qui le conduira à sa destination ; mais il faudra que M. de Préval consente à ce qu'on lui bande les yeux.
'■ 2° Il ne fera aucune question à son guide et n'essayera pas de le gagner {ce qui d'ailleurs serait inutile), mais il se laissera conduire avec docilité.
« 3° // doit s'engager expressément à ne faire aucun bruit, aucun esclandre, à ne point réclamer contre l'obscurité, à ne point exiger de la personne avec laquelle il se trouvera de rompre le silence auquel elle est décidée.
« 4° Enfin, lorsque son conducteur viendra le reprendre, il se laissera ramener à sa voiture, et de là chez lui avec les mêmes précautions, et, sans faire de vaines perquisitions pour découvrir ce qu'on veut lui faire, il attendra patiemment les éclaircissements qu'on promet sous serment de lui donner.
;, « 5" Si M. de Préval consent à ces conditions, il écrira au bas de ce papier qu'il les accepte, signera cette acceptation et remettra le paquet sous enveloppe à sa porte où l'on viendra le reprendre. »
Après avoir lu ce singulier écrit, Léon, frappé d'étonnemcnt, resta longtemps immobile, livré à une foule de réflexions, agité de mille sentiments divers.
Comment concilier les précautions solennelles de ce bizarre traité avec les éclaircissements qu'on lui promettait? Comment accorder avec cette démarche le ton noble, décent et froid de son inconnue ?
Il se répétait qu'il y aurait autant de folie que d'imprudence à signer une telle proposition, à risquer une aventure si peu vraisemblable... Et cependant l'image gracieuse du joli masque était devant ses yeux, les conversations animées du bal se retraçaient à sa mémoire, et le contraste de tant de fierté, de tant de faiblesse, la singularité piquante de sa situation, la curiosité vivement excitée, l'amour-propre mis en jeu, tout devenait pour lui une séduction irrésistible. Il pensa même un moment qu'il pouvait y avoir du danger à se laisser conduire ainsi par un inconnu dans un lieu ignoré, lié par sa parole, livré à tous les hasards.... Mais ce danger était un attrait de plus.
— Non, s'écria-t-il, je ne reculerai point ; on peut bien risquer une folie pour cette récompense charmante qui m'est offerte !
Et, saisissant une plume, le sage Caton écrivit comme un étourdi :
K J'accepte toutes les conditions que l'on m'impose, et m'engage sur ma parole d'honneur à les remplir scrupuleusement. Je demande seulement la permission de porter mon épée.
« Léon de Préval. »
Le paquet fut pris dans la soirée, et le lendemain matin il reçut un nouveau billet contenant ce peu de mots : « L'épée est accordée ; mais M. de Préval n'a rien à redouter pour son honneur et sa sûreté ».
Jamais journée n'avait été si longue.
Depuis 2 heures, Léon, tout habillé, se promenait à grands pas dans sa chambre, lorsque le bruit d'une voiture qui s'arrêtait enfin à sa porte lui causa une vive émotion. Il saisit son épée, descend rapidement l'escaher et trouve le nègre qui ne l'eut pas plus tôt fait monter en voiture que, dans son mauvais patois, il le pria respectueusement de se laisser bander les yeux.
Léon ne s'y opposa pas.
La voiture, après avoir roulé quelque temps, s'arrêta par l'ordre du nègre. Celui-ci aida Léon à descendre, fit avec lui une centaine de pas dans la rue. Bientôt ils entrent dans une maison où, après avoir monté quelques marches,
Léon s'aperçoit qu'il traversait des appartements assez vastes, au bout desquels il entra dans une chambre parfumée des plus douces odeurs. En même temps, son bandeau fut détaché, et Léon, portant de toutes parts ses regards curieux, se trouva dans une pièce obscure, au bout de laquelle une porte ouverte laissait distinguer un élégant boudoir faiblement éclairé par une lampe d'albâtre.
Le nègre, debout près de lui, sa lanterne sourde d'une main, de l'autre lui montra le boudoir, et, prononçant à voix basse : « Honneur et silence ! » il disparut aussitôt.
Léon pose son épée, s'approche précipitamment... Une femme... Son inconnue elle-même, dans un simple négligé, la tête couverte d'un voile, était à demi couchée sur un sopha.
Léon se précipite à ses pieds.
— Que je suis heureux ! s'écrie-t-il; mais quoi? toujours me dérober vos traits... De grâce, plus de mystère ! plus de voile !...
En même temps, il y porte une main impatiente qu'on ne cherche point à arrêter.... Mais tout à coup la lampe s'éteint.
Nous ne porterons pas une lumière indiscrète au milieu de ces ténèbres qu'il respecta. Nous n'enfreindrons pas ce silence tant recommandé; nous dirons seulement que son bonheur dépassa ses espérances et ne lui laissa pas même le désir de manquer à ses promesses.
Le temps s'écoulait avec rapidité et la nuit était déjà avancée lorsqu'un bruit léger se fit entendre dans l'appartement ; une porte secrète s'ouvrit, l'inconnue disparut et Léon se trouva seul. Aussitôt le nègre parut, et, d'un ton respectueux, le pria et de reprendre son bandeau et de le suivre.
— Non, répondjt-il avec dépit, je ne sortirai pas d'ici que je n'aie vu cet être adorable... que je n'aie obtenu...
Une voix de femme l'interrompit en prononçant tout près de lui : « Honneur et silence!... »
Léon se précipite du côté d'où elle partait et ne trouve que la muraille ; il tâtonne, rencontre une petite porte bien fermée à travers laquelle il entrevoit une lumière qui s'éloigne et disparaît.
— Cruelle, dit-il sans oser élever la voix; arrêtez un moment... un seul mot...
— Honneur et silence ! dit le nègre d'un ton plus ferme.
— Oui, reprit tristement Léon ; l'honneur m'enchaîne, j'ai promis... je me
soumets... J'espère an moins que l'on tiendra, avec la fidélité dont je donne l'exemple, la promesse que l'on m'a faite.
Le bandeau fut remis, Léon suivit son guide et monta dans sa voiture ; il se retrouva bientôt chez lui, où, livré tour à tour à des souvenirs délicieux, à de vifs regrets, heureux, inquiet, follement épris, il se demanda si tout cela n'était qu'un songe, et s'endormit enfin pour le continuer.
Mais qui pourrait peindre ses inquiétudes, ses tourments, lorsque plusieurs jours, puis une semaine, puis deux, puis trois, s'écoulèrent sans recevoir aucunes nouvelles de son inconnue, sans qu'elle daignât s'occuper au moins de calmer son impatience.
Toutes ces réflexions étaient pénibles.
— Eh quoi ! disait-il, n'aurait-on invoqué ma loyauté, mon honneur, que pour satisfaire le caprice éphémère d'une femme sans principes et sans mœurs? Mais non, je suis injuste, ingrat... J'ai senti les battements de son cœur que précipitait la crainte... O ma charmante maîtresse ! pourquoi te dérober à mes transports ? Pourquoi m'élever au comble du bonheur pour m'en précipiter aussitôt ? Le souvenir de ces moments déUcieux qui remplit et bouleverse mon âme n'a-t-il donc aucun pouvoir sur la tienne?
Léon fut interrompu dans cette apostrophe à sa belle mystérieuse par une lettre qu'on lui remit, et qui semblait arriver précisément pour y répondre. Il reconnut la main qui avait tracé les conditions, l'ouvrit en tremblant de plaisir et lut ce qui suit :
« Que d'illusions je vais détruire 1 Quel aimable espoir va s éteindre! Quel prestige s'évanouir ! Vous croyez avoir vaincu, et c'est vous de qui l'on dispose ; votre amour-propre a dû se flatter d'exercer sur une faible femme un pouvoir irrésistible, et c'est à sa seule volonté que vous obéissez ; enfin vous attendez avec impatience sans doute le moment de la voir, de la connaître, d'assurer votre empire par de nouveaux transports de votre part, de nouvelles faiblesses de la sienne... et ce moment n'arrivera jamais ; tout est fini entre elle et vous.
« Cependant la loyauté, la délicatesse de votre conduite méritaient quelque recon-
naissance de ma part ; je ne puis mieux vous la témoigner qu'en vous confiant ces projets que votre curiosité souhaitait si vivement de connaître, qu'en vous apprenant les motifs d'une conduite qui paraît bizarre, imprudente même, mais dont grâce à vous, je n 'aurai pas, je crois, à me repentir.
« Une union disproportionnée dans laquelle je n'ai trouvé que malheur, humiliation, injustice et violence m'a laissé une aversion invincible pour ce lien funeste qui, pesant tout entier sur le plus faible, souti-ent la force et sanctionne l'injustice. Me trouvant à vingt-cinq ans libre, riche, parfaitement maîtresse de moi-même, je fis serment de l'être toujours, mais je sentis bientôt que j'achetais mon indépen* dance par le sacrifice des plus doux sentiments de la nature ; je regardais antour de moi sans y trouver un seul être qui eût besoin de mes soins, de ma tendresse, qui pût m' aimer et me le dire. Le regret de n'avoir point été mère m'occupait sans cesse, et s'accrut au point de devenir un véritable chagrin. Née sous un ciel ardent, ma tête est vive, mon âme sent avec chaleur... Que dirai-je enfin ? Je formai le singulier dessein de jouir au moins du bonheur de la maternité sans m'imposer une chaîne que je déteste... Ne croyez cependant pas que je sois un esprit fort, que je traite de préjugés les lois utiles de la société ; non, je les respecte, et si cette seule fois j'ai pu m'y soustraire, ce n'est qu'une fois, et des circonstances particulières me donnent les moyens de sauver au moins ma réputation et les convenances.
((Ce projet, d'abord timidement conçu, m'occupa toujours davantage, je le méditai ; j'avoue même que peut-être ce qu'il présentait de romanesque lui donnait un nouveau charme à mes yeux... Il devint une passion. Vous savez comment l 'ai pu l'exécuter et vous devoir l'espérance du seul bonheur qui manquait à ma vie. J'avais décidé d'abord de vous laisser tout ignorer, tout oublier ; je suis revenue depuis à penser que je vous devais bien quelques éclaircissements. D'ailleurs, si mes vœux sont comblés, je puis mourir avant que l'objet de tous mes soins soit en état de se suffire ; je lui laisserai toute ma fortune, mais je ne crois pas devoir le priver de son protecteur naturel.
« Comptez donc que partout où vous appellera votre devoir, vous recevrez, quand il en sera temps, un anneau coupé dans son épaisseur, sur lequel sera gravée la date de la naissance : le chaton désignera par un diamant un fils, l'autre sexe par une émeraude. La seconde moitié de cette bague serait remise à l'enfant, s'il me perdait, avec les indications nécessaires pour vous trouver ; en vous la présentant, si elle se rejoint à la vôtre, il prouvera ses droits à votre protection, et mon estime pour vous m'assure qu'il ne ks réclamerait point en vain.
« .Adieu, monsieur ; adieu, Léon; pour jamais adieu! Epargnez-vous toute dé-
H. DE BALZAC — 3o — L'AMOUR MASQUÉ
marche dont je serai l'objet; vous les feriez vainement, car je pars sous très feu de jours. Oubliez un être fantastique que vous ne connaissez pas, que vous ne devez jamais connaître ; oubliez ce songe d'une nuit qui ne peut plus revenir ; soyez heureux, je le désire, et, si je puis l'apprendre, mon cœur s'en réjouira. »
— Heureux ! s'écria Léon en jetant avec dépit la lettre loin de lui ; que je sois heureux quand elle m'annonce froidement que je ne dois plus la revoir, quand son insultante confiance ne m'apprend tout le prix de ce que j'ai perdu que pour me l'enlever à jamais ! Mais qu'elle ne croie pas m'échapper, elle est à moi ; c'est elle-même qui a formé ce nœud... N'était-ce donc que pour le briser ainsi? Oui, je la poursuivrai partout ; en tous temps je réclamerai mes droits... Elle ne pourra s'y soustraire...
« Hélas ! reprit-il après un moment de réflexion, j'oublie qu'elle va partir... Peut-être elle retourne dans sa patrie, et des mers immenses vont nous séparer... Ah ! que je suis malheureux ! Pourquoi ai-je été au bal? Pourquoi ai- je eu la folie d'accepter ces perfides conditions? »
La perte subite des espérances les plus flatteuses affecta tellement Léon qu'il en fut malade pendant quelques jours. Dès qu'il put sortir, il recommença ses recherches avec plus de vivacité que jamais, mais, étranger lui-même dans la capitale, il avait peu de moyens de réussir et fut bientôt réduit à ce regret inactif qui est le pire des maux ; son caractère même en prit une teinte de mélancohe qui lui devint habituelle.
Elevé dans des principes honnêtes, par une famiUe respectable, Léon ne s'était jamais Uvré à la licence des camps; les études de son métier, des campagnes fatigantes et glorieuses ne lui avaient jamais laissé le temps de former une Uaison suivie : capable d'attachement, U n'avait point aimé, et cette première impression en fut d'autant plus profonde; et lorsque le hasard venait de lui offrir une femme aimable que le mystère dont elle s'enveloppait rendait plus piquante encore, elle avait disparu comme une ombre ; peut-être il allait bientôt être père, et jamais il ne presserait sur son cœur l'enfant de son amour ; attaché par les hens les plus doux, les plus forts, à des objets que son imagination seule lui retraçait, il ne devait jamais les connaître.
Telles étaient les pensées qui l'assiégeaient sans relâche ; cependant, à force de relire et de commenter sa lettre, il crut enfin y trouver quelques lueurs d'espérance.
Tout espoir de retrouver son inconnue n'était pas encore perdu ; cette
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bague énigmatique qu'on lui promettait, et qui devait annoncer l'événement le plus désiré, n'était-elle pas une sorte de correspondance? Enfin, puisqu'on s'arrangeait pour que l'enfant pût toujours retrouver son père, on ne renonçait donc pas à s'occuper du sort et de l'existence de ce dernier, et l'idée que son invisible s'intéressait encore à sa destinée s'empara de son esprit et y porta quelque consolation.
Mais un nouveau chagrin l'attendait : son régiment reçut l'ordre de partir pour se rendre en garnison dans une petite ville du nord de la France, et Léon, obligé de le suivre, désespéra de nouveau. En quittant Paris, il perdait tout espoir de retrouver la trace de celle qu'il cherchait, et lui-même, caché dans le fond d'une province, pouvait y être oublié ; le message qu'il attendait avec tant d'impatience ne viendrait peut-être pas l'y chercher. Il fallut partir cependant, et le séjour d'une petite ville, sans société, sans autre ressource que des promenades solitaires, ne contribuai pas à égayer les pensées mélancoliques de Léon.
Tandis que, livré à ses regrets dans ce triste exil, il calculait avec impatience les mois qui devaient s'écouler jusqu'au message annoncé, son inconnue, retirée aussi, mais dans une terre charmante située sur la route de Tours à Bordeaux, s'abandonnait, avec la vivacité d'une tête ardente, aux douces espérances qu'elle s'était créées. Tout était nouveau pour elle, tout l'enchantait dans la position indépendante où elle se trouvait.
Née à la Martinique, élevée à la campagne au milieu d'un peuple d'esclaves, la jeune Ehnor, à seize^ans, ne connaissait d'autre contrainte que l'indulgente volonté de ses parents ; et jamais les lois sévères de la société ne lui avaient imposé leur joug salutaire.
Mais à cette époque sa beauté, qui commençait à faire quelque bruit, excita les désirs de M. de Roselis, le plus riche colon de toute l'île. Il se présenta pour demander sa main, et l'éclat de ses richesses éblouit tellement une famille trop ambitieuse, qu'il l'obtint presque aussitôt.
C'était un homme de quarante ans, d'une belle figure, mais d'un caractère aussi odieux que méprisable. D'abord intendant de l'habitation dont il était devenu possesseur, il ne l'avait jamais quittée, et l'habitude de commander en tyran lui avait fait contracter tous les vices qui naissent presque toujours de l'isolement et d'un pouvoir sans bornes. Soupçonneux, violent, sans principes et sans mœurs, sa vanité, flattée un moment d'obtenir la main de la plus belle personne de la colonie, ne lui aissa bientôt pour elle d'autre sentiment qu'une basse jalousie qu'il exerça avec toute la dureté d'un caractère impérieux.
Ehnor, enfermée au mili> u de ses négresses dont elle ne pouvait même disposer, parmi lesquelles plusieurs étaient de ses rivales, eut à souffrir les plus indignes traitements ; son âme sensible et lîère en conçut un ressentiment pro-
fond, et voua dès lors à tous les hommes la haine et le mépris que méritait en effet le seul d'entre eux qu'elle eût jamais pu apprécier.
Ses parents moururent du regret d'avoir sacrifié leur fille unique, et son époux, blasé sur un genre de vie dont il avait épuisé tous les plaisirs, se préparait à passer en France, où déjà il avait des fonds pour l'acquisition d'une terre, lorsque la mort le surprit au milieu d'une partie de débauche.
La belle Elinor de Roselis se trouva donc tout à coup, à vingt-cinq ans, la veuve la plus riche et la plus libre de la colonie, mais, dégoûtée d'un pays où elle n'avait connu que des chagrins, elle résolut de réaliser les projets de son mari et de venir s'établir en France. Une amie de son enfance, M™« de Gernancé, dont l'union avait été plus heureuse que la sienne, s'étant décidée à transporter dans la même contrée sa fortune et sa famille, un vaisseau fut frété à leur compte et, après avoir renouvelé sur la tombe de ses parents le serment de ne jama's donner à aucun homme le pouvoir de disposer de sa destinée, M™® de Roselis s'embarqua en formant mille projets, en caressant mille espérances.
Pendant les premières années de sa malheureuse union, M'°® de Roselis avait senti vivement le chagrin de n'être pas mère et ne s'en était consolée ensuite que par la crainte de voir son enfant hériter des vices dont elle avait eu si longtemps à souffrir.
Ce regret se renouvela avec plus de force que jamais au milieu même des premières jouissances de la liberté, et seule, sans famille, sans attach' ment, prête à se rendre sur une terre étrangère où elle ne connaissait personne, elle sentit que cette indépendance n'était pas tout pour le bonheur, et qu'il fallait encore quelque intérêt dans la vie pour nous y attacher. La présence des enfants de son amie, qui l'entouraient sans cesse dans la traversée, ramena toutes ses pensées sur ce sujet, et ce fut en recevant leurs caresses, en se mêlant à leurs jeux, qu'elle conçut la première idée du projet bizarre que nous lui avons vu réaliser. Les loisirs d'une longue navigation lui donnèrent tout le temps de le combiner de manière à éviter les graves inconvénients qu'il semblait offrir ; enfin, toujours plus enchantée de son projet à mesure qu'il se déroulait dans son imagination, il l'occupait tout entière lorsqu'elle débarqua à Bordeaux.
Après un séjour fort court dans cette ville, elle suivit M. et M™« de Gernancé à Paris, où ils venaient passer l'hiver. Nous avons vu avec quelle étourderie et quel bonheur elle accomplit sa folle entreprise, et comment son heu-
reux destin lui fit trouver dans Léon de Préval assez d'honnêteté et de solidité de caractère pour la sauver des chances dangereuses auxquelles elle s'exposait.
Ne voulant mettre dans sa confidence que son fidèle nègre, elle l'avait chargé, dans l'intervalle qui s'était écoulé jusqu'au dernier bal, de louer dans le fond d'un faubourg éloigné une petite maison qu'elle avait fait disposer pour ses desseins. Un ressort caché au moyen duquel la lampe pouvait s'éteindre à volonté, les issues secrètes qui assuraient sa fuite, tout était l'ouvrage de l'espèce de prévoyance raisonnée qu'elle mettait à une chose qui, assurément, ne l'était pas.
Comme elle habitait le même hôtel que ses compagnons de voyage, il fallut leur donner le change en annonçant d'avance qu'elle partirait pour sa terre le lendemain de la mi-carême. En effet, au jour fixé, malgré les instances de ses amis, elle leur dit adieu et partit avec le seul nègre, mais ce fut pour aller descendre à sa petite maison. Le reste de ses gens s'étant mis en route quelques heures auparavant, tout réussit au gré de ses désirs.
Après ce rendez-vous préparé avec tant de soins, elle resta quelque temps encore cachée dans sa maison ; ce fut de là qu'elle écrivit à Léon la lettre qui le rendit si malheureux ; elle partit pour la Touraine quelques jours après.
Son premier soin en arrivant fut de faire répandre dans les environs que son mari, déjàmaladeens'embarquant, était mort dans la traversée ;le deuil qu'elle portait confirmait son récit. Bientôt elle laissa soupçonner qu'il lui restait au moins l'espoir de posséder un gage tardif de son union ; au bout de quelques mois, cet espoir devint à tous les yeux une certitude, et vers la fin de l'automne M°»« de Roselis, au comble de ses désirs, mit au monde une fille qui fut nourrie dans le château.
Avec quels transports elle pressa sur son cœur cet enfant tant désiré, sur lequel reposait tout le bonheur de sa vie et qui devait réunir ses plus tendres affections !
— Tu m'aimeras, disait-elle ; oui, tu seras reconnaissante des soins, de la tendresse que je te prodiguerai ; je vivrai pour toi seule et je n'aurai point à craindre que l'abandon et l'outrage soient le prix de mon dévouement. Il est donc enfin au monde un être auquel je tiens par les liens les plus doux, les plus forts, et dont les caresses innocentes, le bonheur enfantin, suffiront, je l'espère, à ma féhcité.
Il était naturel qu'au milieu des transports d'une jouissance toute nouvelle vînt se placer le souvenir de celui à qui on la devait ; elle pensa au bon-
heur qu'éprouverait Léon s'il pouvait voir cet enfant, et cette idée lui rappela la promesse qu'elle lui avait faite de lui annoncer l'époque de sa naissance. Le nègre fut dépêché à Paris, pour faire exécuter la bague qu'on avait promise à Léon. On lui donna l'ordre de s'informer aux bureaux de la Guerre de la ville où se trouvait son régiment, et de partir aussitôt à franc étrier pour lui porter ce dernier message. Il devait le remettre à lui-même et surtout s'éloigner à l'instant, sans laisser à M, de Préval la possibilité de l'arrêter et de lui faire une seule question. Le nègre rempht ses ordres avec autant d'exactitude que d'intelligence.
Léon, qui n'avait pas vu commencer le mois de novembre sans émotion, revenait un matin de l'exercice, triste, rêveur. Prêt à rentrer, il entend derrière lui le pas d'un cheval, tourne la tête, reconnaît le nègre et pousse un cri de surprise et de joie ; celui-ci l'aborde et, sans descendre de cheval :
— Voici ce qu'on m'a chargé de vous remettre, lui dit-il, en lui présentant . une, boîte cachetée.
Il pique des deux et disparaît aussitôt. Léon, interdit, le suivait des^yeux, et ce ne fut qu'en les reportant sur la boîte qu'il put se convaincre que cette disparition subite n'était pas une vision de son esprit troublé.
Il l'ouvre avec précipitation ; eUe ne contenait que la moitié d'un anneau d'or, coupé comme une aUiance, sur lequel était gravé : 22 novembre 18.. ; une fort beUe émeraude formait le chaton.
0 C'est une fille I s'écria Léon; je suis père!... Et pas une lettre, pas un mot!... Elle se joue encore de moi!... C'en est fait peut-être 1 Je n'entendrai plus parler d'elle... Mais quel est donc cet être inconcevable qui dispose ainsi de mon sort, enchaîne jusqu'à mon avenir?... qui, toujours invisible, me suit au fond de cette province et, selon sa convenance, me cherche et m'abandonne tour à tour?... Malheureux bal 1 Funeste rendez-vous I »
Et son esprit agité retournait de cent manières ces réflexions, sans pouvoir les rendre plus satisfaisantes.
Une longue année s'écoula ainsi. Aux approches du printemps suivant, des bruits de guerre commencèrent à circuler ; on parlait d'une expédition en Espagne, et les militaires, rêvant à l'avancement et à la gloire, se réjouissaient d'échapper au repos.
Léon surtout, fatigué de ses souvenirs et de l'oisiveté qui les alimentait.
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attendait avec impatience le signal des combats. Mais quelle fut sa surprise en recevant un jour une dépêche du ministère de la Guerre, qui contenait sa nomination d'aide de camp du général de X.,,, et l'ordre de se rendre surle champ à Paris, auprès de cet officier supérieur 1
Léon, qui ne le connaissait pas et qui ne croyait avoir aucune protection auprès de lui, ne pouvait concevoir d'où venait cette nomination ; mais depuis quelque temps il ne lui arrivait que des choses extraordinaires. Celle-ci le remplit de joie et d'espérance. Peut-être son inconnue avait-elle part à ce nouvel événement. Alors, c'était un moyen de découvrir son nom, sa résidence. Enfin, il retournait à Paris, et, quoique son séjour dûty être fort court, quelque chance favorable pouvait l'aider dans ses recherches.
Voilà donc Léon dans la capitale, parfaitement accueilli du général qui l'installe dans son hôtel et l'admet à sa table.
D'abord la multiplicité de ses occupations ne lui permit guère de se livrer à des démarches dont il avait d'aiUeurs éprouvé déjà l'inutihté ; mais, au bout de quelque temps, distingué par son chef et devenu presque un favori, il osa demander quelle était la personne à laquelle il devait ce poste honorable. Le général lui apprit alors que la recommandation de M. de B..., chargé du personnel de la guerre, et le souvenir de la conduite distinguée de Léon dans les campagnes précédentes, l'avaient décidé à le demander pour aide de camp.
— Cela me fait penser, continua-t-il, qu'il serait convenable que vous lui fissiez une visite de remerciements : je compte y aller un de ces soirs, et si vous voulez, je vous y mènerai.
Léon, quoique trompé dans son espoir, accepta avec reconnaissance, et, peu de jours après, le général le conduisit dans sa voiture chez M. de B...
Une société assez nombreuse était déjà réunie dans le salon, et M.^^ de B..., après avoir arrangé quelques parties, venait de reprendre sa place auprès du feu, au miheu d'un petit cercle de trois ou quatre femmes et autant d'hommes qui causaient avec beaucoup de gaieté, lorsque Léon lui fut présenté. Mais ce fut en vain qu'il essaya d'obtenir d'elle les éclaircissements qu'il désirait ; après quelques, mots de politesse. M*"® de B... fit reprendre à la conversation le ton général en priant un de ces messieurs de continuer l'anecdote qu'il avait commencée, et Léon, trompé dans son attente, se vit réduit à écouter comme les autres.
Les histoires plaisantes ou singulières se succédaient depuis quelque
temps, quand M™^ de B.,., attentive à faire briller chacun à son tour, se tournant vers Léon, lui demanda en souriant si, dans le cours de ses campagnes et des vicissitudes de la vie militaire, il n'avait pas aussi rencontré quelque aventure digne d'être racontée. Léon, l'esprit toujours rempli de la sienne, en fit le récit en le mettant sur le compte d'un officier de son régiment, et lui donna d'autant plus d'intérêt qu'il était tout plein de son sujet.
Dès qu'il l'eut achevée, une vive discussion s'engagea sur ce caprice bizarre d'indépendance. Les dames jugèrent avec une juste sévérité l'imprudence inexcusable qui avait pu porter une femme à s'exposer aussi légèrement, et la blâmèrent d'avoir sacrifié ses devoirs à un goût déplacé de liberté. Les hommes trouvèrent que sa conduite annonçait du caractère, de l'imagination, qu'elle avait exécuté son roman avec autant d'esprit que de fermeté et que ce devait être une femme charmante. Tous souhaitèrent avoir été à la place de l'officier ; mais tous assurèrent qu'ils ne se seraient pas laissés jouer ainsi, et qu'aucun serment n'aurait pu les empêcher de découvrir et de soumettre la belle fugitive.
— En vérité, reprit sèchement une dame d'un certain âge, il n'était pas besoin de beaucoup de ménagements avec une personne qui se respectait s peu elle-même.
— Je conviens, reprit une fort jolie femme qui était assise dans le coin de la cheminée, qu'il est impossible de la justifier; mais on peut supposer au moins que des motifs puissants et secrets avaient fait naître cette aversion décidée pour un second lien : la passion d'une mère paraît avoir fait le reste, et quelle est celle d'entre nous qui, en caressant un enfant qui lui sourit, ne trouve pas dans son cœur quelque excuse pour une erreur causée par ce sentiment?
— Vous avouerez du moins qu'elle a joué là un tour sanglant à ce pauvre officier?
— Quel si grand mal lui a-t-elle donc fait? demanda d'un ton léger la johe dame,
— Quel mal? s'écria Léon avec feu ; n'est-ce donc rien pour cet officier que d'être poursuivi sans cesse par le souvenir d'une femme charmante, dont les grâces et l'esprit l'ont remph d'amour, dont la possession l'a comblé de délices, et qui se dérobe obstinément à sa vue, à sa tendresse? qui semble n'avoir enflammé son cœur que pour l'abandonner à ses regrets et ne conserver de rapports avec lui que pour entretenir des désirs qu'elle ne veut jamais
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satisfaire? Il est époux, il est père, et jamais peut-être il ne connaîtra ces objets du sentiment le plus naturel ; il ignore dans quels lieux ils existent, tandis que, soumis lui-même aune surveillance invisible, on le suit, on le trouve, on dispose de son existence; des devoirs lui sont imposés, et, plus malheureux que le dernier des humains, il n'en sera pas récompensé par ce bonheur domestique qui appartient à tous, hors à lui.
— Convenez qu'il y a là un peu d'exagération ; car, enfin, pourquoi ne se marierait-il pas ?
— Ehl le peut-il, madame? Ensupposani que le temps efïace enfin l'impression trop profonde d'un bonheur passager, s'appartient-il encore? Tant que celle qu'il aime sera libre, peut-il cesser de l'être? Ah! si cette aversion bizarre pour un lien naturel venait à s'éteindre, s'il devait obtenir un jour cette main si longtemps désirée, pourrait-il se consoler d'avoir engagé la sienne?
— Il y a du moins bien de la déUcatesse dans les sentiments que vous lui prêtez, reprit la dame, en fixant sur Léon un regard plein de douceur et d'intérêt.
Il en fut ému et, continuant avec une chaleur croissante:
— Et cette bague partagée entre son enfant et lui, n'est-elle pas une chaîne qui l'attache à jamais? Dans quelque situation qu'il se trouve, on peut venir réclamer sa tendresse, ses soins paternels... On le possède et il ne possède rien ! Et pour mettre le comble à cette situation unique, il ne peut espérer de connaître son enfant qu'en perdant la mère ! Le premier aspect de cet être chéri lui apprendra qu'un autre plus cher encore n'existe plus ; et ce n'est qu'au prix du bonheur d'être époux qu'il peut obtenir celui d'être père !
La voix de Léon s'altéra en prononçant ces derniers mots ; une larme semblait prête à s'échapper de sa paupière.
— D'honneur, mon cher Préval, dit en souriant le général, vous avez fait un tableau si pathétique de la position de ce jeune homme, qu'on serait tenté de croire que vous le traciez d'après nature.
M"^®de B..., voyant l'embarras et l'émotion de Léon, se hâta de changer l'entretien. Il resta debout contre la cheminée près de l'aimable dame. Après un moment de silence :
— Vous nous avez vivement intéressés à votre ami, monsieur, lui dit-elle avec douceur; il est impossible de faire une peinture plus éloquente de ses sentiments.
— Du moins, madame, elle est parfaitement vraie ; mais la campagne qui
s'ouvre va faire une puissante diversion à sa tristesse, et l'espoir de terminer glorieusement une vie qui ne lui présente plus de chances heureuses...
— Que dites-vous, monsieur? reprit la jolie dame; si vous avez quelque influence sur lui, vous devez l'employer à le détourner de cette affreuse pensée, lui dire qu'il est de son devoir de se conserver pour cet enfant...
— Eh ! pourquoi reconnaîtrait -il des devoirs sans récompense? De quel droit devrait-il sa vie à ceux qui l'ont empoisonnée?... Mais un boulet, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique, un boulet arrange bien des choses...
Dans ce moment, le génér ail' appela; ils firent leurs adieux, reçurent des vœux de gloire, d'heureux retour...
— Ce jeune homme est fort intéressant, dit M™® de B... lorsqu'ils furent partis ; une figure charmante, une belle âme ; ce serait bien dommage qu'il pérît en Espagne.
Depuis ce moment, M°»® de Roselis (car on se doute bien que c'était elle) ne put retrouver cette insouciance paisible, cette fière indifférence qu'elle s'était flattée de conserver toujours. EUe mesura enfin l'étendue et le danger de sa faute par la sévérité avec laquelle les femmes l'avaient jugée, tandis que les propos légers des hommes lui apprenaient combien elle était redevable à la rare délicatesse de Léon.
Cette réflexion augmentait son estime pour lui, et l'idée d'avoir fait le malheur d'un homme qui l'adorait, qu'elle ne pouvait s'empêcher de trouver aimable, ce mélange de péril et de gloire si puissant sur le cœur des femmes, l'inquiétude enfin, cet aliment de l'amour et du souvenir, tout concourait à éveiller dans son cœur des sentiments nouveaux pour elle.
Tourmentée du désir de revoir sa fille et de retrouver sa solitude, elle n'eut plus d'autre soin que celui de son départ.
Dans la visite d'adieu qu'elle fit chez M"»® de B..., on lui apprit que le général X... et son aimable aide de camp devaient être déjà près de l'Espagne, où les hostilités étaient commencées. Son cœur se serra; sa visite fut courte :une sorte d'impatience douloureuse la ramena chez elle pour y presser les préparatifs du voyage.
Mais quelle différence entre la situation d'esprit où elle se trouvait alors et celle qu'elle avait apportée au commencement de l'hiver, lorsque, cédant aux instances de M™® de Gernancé, elle s'était décidée à venir le passer à Paris
Heureuse, tranquille, à la fleur de son âge et ne rêvant déjà que projets de plaisir, telle était alors M™® de RoseUs, et l'on peut se figurer avec quelle faveur une veuve belle et riche fut accueillie dans le monde où le bonheur est un si grand mérite. La maison de M'"® de B... fut une de celles où Ehnor fut pré-
sentée ; M. de Gernancé était très lié avec ïe mai'i de cette dame, et lorsque les premiers bruits de guerre commencèrent à circuler, Elinor eut la pensée de se servir de cette liaison pour procurer à Léon un poste moins dangereux et plus honorable. Elle supposa auprès de M. de Gernancé que la famille de ce jeune homme le lui avait recommandé et demanda seulement de n'être point nommée dans cette négociation.
Le succès répondit à ses désirs, et le hasard ensuite amena cette rencontre qui changea subitement toute son existence.
M™e de Rosélis reprenait donc la route de Touraine, inquiète, pensive, se reprochant une étourderie dont elle n'avait pas senti les conséquences. Sa vive imagination lui retraçait comme certain tout ce qui pouvait arriver de plus affreux et son cœur s'attendrissait aux funestes images qu'elle se plaisait à créer d'avance. Le nègre, resté à Paris, devait lui faire passer exactement les nouvelles d'Espagne, auxquelles elle commençait à s'intéresser beaucoup.
En revoyant sa fille, elle sentit qu'elle lui était devenue plus chère ; une ressemblance qu'elle n'avait point remarquée jusqu'alors la frappa vivement, et de nouveaux baisers, plus tendres encore que les premiers, suivirent cette découverte.
Plus solitaire que jamais, M^^ de Roselis passa l'été à suivre avec un intérêt délicieux les progrès de cet enfant chéri : chaque mois amenait une grâce de plus, faisait faire un pas à son intelligence. Elinor était enchantée ; mais souvent elle cherchait auprès d'elle quelqu'un qui partageât son enthousiasme maternel.
« Il est triste, pourtant, se disait-elle, de n'avoir personne avec qui je puisse parler de mon bonheur, qui le sente comme moi... Ah! sans doute, continuaitelle avec un soupir que l'orgueil étouffait aussitôt, sans doute il n'y aurait qu'un père qui pût prendre autant de plaisir à ces enfantillages... Et qui sait, après cela, si ce despote altier ne me contrarierait pas dans son éducation, si sa dure sévérité... Ah! Léon ne serait pas un despote... Son regard est doux, son sourire est tendre... Il serait un bon père... »
Puis elle pensait qu'il était bien loin, exposé à tous les dangers de la guerre, qu'il voulait mourir, qu'il était mort peut-être...
Et M™«^de Roselis écrivait pour avoir des nouvelles d'Espagne, et sa tranquillité, sa fierté ne revenaient qu'en apprenant que M. de Préval était dans telle ville et qu'il se portait bien.
Aux approches de l'hiver, ses amis, qui ne concevaient pas quel attrait la retenait si longtemps dans sa solitude, lui écrivirent pour la presser de venir les rejoindre. Ne pouvant se résoudre à quitter sa petite Léonie qu'elle aimait chaque jour plus passionnément, n'osant encore faire connaître l'existence de cette enfant à M^^ de Gernancé, elle éloigna son départ sous différents prétextes.
Ce ne fut que dans le courant de janvier qu'enfin elle se rendit à Paris. Mais ces plaisirs brillants, ces sociétés charmantes qui l'avaient enchantée l'année précédente étaient maintenant sans attraits à ses yeux ; ils lui parurent fatigants, insipides; elle rentrait chez elle excédée, mécontente, s'y trouvait seule, et commençait à penser que cette indépendance, dont elle avait fait son souverain bien, était souvent trop achetée par le vide du cœur et par l'ennui qui en est inséparable.
Fatiguée des hommages indiscrets d'une foule d'étourdis dont sa position encourageait les espérances, elle se disait que peut-être eût-il mieux valu s'attacher à un seul pour se débarrasser des autres ; que, dans la société, une femme aimable et belle avait besoin d'un protecteur qui la fît respecter; et, sans s'en apercevoir, le souvenir de Léon lui devenait moins indifférent.
Tout à coup le bruit se répandit qu'une affaire très meurtrière venait d'avoir lieu en Espagne.
Elinor, pleine d'inquiétude et de tristes pressentiments, courut aussitôt chez M°i« de B... La conversation roulait déjà sur le sujet qui l'intéressait ; mais combien elle fut émue lorsque, après avoir cité plusieurs officiers qui avaient péri. M'"' de B... lui dit :
— Vous souvient-il, madame, de cet aimable aide de camp du général X... qui nous contait cette histoire si singulière? Eh I il a disparu depuis la bataille : on ne peut le retrouver ni parmi les vivants, ni paimi les morts.
Un cri de surprise fut la seule réponse d'Elinor ; heureusement pour elle, il s'engagea une longue discussion sur cet événement. Après avoir écouté en silence des conjectures toujours plus désespérantes les unes que les autres, M™e de Roselis se retira vivement, et sentit enfin que, malgré ses préventions, un homme avait le pouvoir de troubler son bonheur, et d'influer sur sa vie.
Elle resta près d'un mois encore à Paris, espérant toujours obtenir des nouvelles positives ; mais, rien ne venant éclaircir l'obscurité qui couvrait le sort de Léon, elle se décida à retourner en Touraine.
En vain M"" de Gernancé, étonnée de sa tristesse, inquiète de sa santé.
craignant que la solitude n'augmentât ces dispositions, voulut s'opposer à son départ ; elle partit, mais l'inquiétude et les regrets l'accompagnèrent. La vue de sa fille ne fit que les augmenter encore :
«Elle n'a plus que moi, disait-elle; celui qui pouvait me remplacer un jour peut-être n'existe plus 1... »
Chaque courrier était attendu avec impatience, mais pendant près de deux mois ils n'apportèrent aucune nouvelle sur le sort de Léon.
Un soir, elle était assise au fond de son parc, s'amusant des jeux desa petite Léonie, et rêvant à celui dont elle lui rappelait l'image, lorsqu'elle entendit les voix confuses de ses gens qui la cherchaient.
— Madame, disait l'un d'eux, doit être dans le parc avec sa fille...
— Sa fille ! reprit avec surprise une voix étrangère qu'Ehnor reconnut aussitôt pour être celle de M™^ de Gernancé.
Elle-même parut en même temps, et les deux amies coururent s'embrasser.
— Ma chère Elinor, dit affectueusement cette dernière, je n'ai pu résister plus longtemps à^mon inquiétude ; vos lettres devenaient si rares et si courtes, j'y trouvais une teinte de mélancohe si marquée que j'ai voulu juger pai moimême de l'état où vous êtes; je viens pour quelque moment partager et égayer, si je puis, votre solitude.
Tandis que son amie la remerciait tendrement de cette touchante marque d'amitié, M™® de Gernancé fixait des regards pleins de surprise et de curiosité sur cette enfant qu'elle voyait traiter par les domestiques comme la fille de la maison et qui, dans son babil enfantin, appelait sans cesse sa mère.
Lorsqu'elles furent rentrées :
— Je vois votre étonnement, dit en souriant M"^^ de Roselis, et je devine votre curiosité... Oui, ma chère amie, j'ai pu avoir un secret pour vous, un secret que je n'ai jamais osé vous révéler; mais demain, cependant, vous saurez tout, et ce récit vous fera connaître en même temps ce qui cause ma tristesse.
Malgré les fatigues du voyage. M""' de Gernancé dormit à peine, tant elle éprouvait d'impatience de connaître ce m5^tère, auquel elle ne pouvait rien comprendre.
Levée de bonne heure le lendemain, elle fut la première à aller trouvei
Elinor, et toutes deux se rendirent aussitôt dans le parc pour y causer en liberté. M™6 de Roselis marchait en silence auprès de son amie, assez embarrassée de la confidence qu'elle allait lui faire.
Enfin elle commença ainsi, en hésitant un peu :
— Il n'est plus temps, ma chère amie, de cacher à vos yeux un secret que je voulais toujours vous communiquer et dont je ne différais l'aveu que par la certitude où j'étais de n'être point approuvée par vous... Mais enfin, il faut bien vous l'avouer... cette enfant qui excitait hier votre curiosité... est ma fille... J'ai voulu être mère, sans pouvoir consentir à porter une seconde fois ce joug dont j'ai senti le poids affreux...
M^^ de Gernancé ne put retenir un cri de surprise ; mais, sans lui laisser le temps de parler, Elinor continua le récit du projet imprudent qu'elle avait formé dans la traversée et des moyens dont elle s'était servie pour l'exécuter.
Elle arrivait enfin à la naissance de sa fille, lorsque son amie l'interrompit vivement :
— Que desoins,s'écria-t-elle; que de prudence pour faire une folie ! Combien vous vous êtes exposée!... Compromettre ainsi votre réputation, votre existence dans le monde ! Et pourquoi tant de sacrifices? Pour un bonheur imparfait qui se cache et n'ose paraître ! Voilà donc où vous a conduite l'excès d'une prévention insensée. Séduite par votre imagination, vous avez embrassé avec ardeur une chimère qui vous fait préférer, aux vrais biens de la vie, la triste facilité de satisfaire un caprice!... Ah ! croyez-moi, rapprochez-vous au plus tôt du père de cette aimable enfant ; ne la privez pas plus longtemps de son meilleur ami, de son protecteur naturel ; ne vous privez pas vous-même des charmes d'un amour naturel, de la plus douce des intimités...
— Eh I cela n'est plus en mon pouvoir, s'écria M»»® de Roselis ; écoutez au moins comment je suis punie des fautes que vous me reprochez si sévèrement.
Alors elle lui rappela cet aide de camp dont on avait tant parlé chez M°^ de B... et qu'on y regrettait encore.
— Quoi ! c'était lui 1 s'écria M^^ de Gernancé. Qu'avez-vous fait, Elinor? et que je vous plains ! Vous le voyez, cette imprudence a détruit la paix de votre cœur, le calme de vos beaux jours, et, par une juste punition, il n'est plus même en votre pouvoir de la réparer. Ainsi, femme sans être épouse, mère sans oser à peine en porter le titre, votre vie se passera à rougir du sentiment le plus naturel, le plus respectable, et vous si belle, si brillante, comblée des dons de la nature et delà fortune, vous vous êtes privée du bonheur dont jouit la dernière
des femmes, ce bonheur si doux d'avoir son mari et son enfant ! Mais ce n'est pas tout encore. Je lis dans votre cœur : en vain votre orgueil voudrait le cacher aux autres et à vous-même... Ce cœur n'est plus à vous : il aime, il s'est donné...
A ces mots. M"** de Roselis couvrit son visage de ses mains ; des larmes s'échappèrent de ses yeux.
— Chère Ehnor, reprit avec bontéM^^^deGernancé en se rapprochant d'elle et la serrant dans ses bras. Ah ! je sens à vos pleurs que je suis trop votre amie pour être votre juge. Cessez de vous abandonner à des regrets qui ne sont peutêtre pas sans remède ; espérons que Léon vit encore, et que tout pourra se réparer.
A ce mot, les larmes d'Elinor s'arrêtèrent :
— Se réparer ! s'écria-t-elle avec fierté; non, ma chère, je ne crois pas que je consentisse aussi facilement à ce que vous appelez une réparation. J'ai fait une faute, il est vrai, mais ce n'est pas par faiblesse que je l'ai faite, c'est par ma volonté, c'est après les longues réflexions sur les maux que j'ai soufferts... Je pleure sans doute sur le sort d'un homme intéressant, dont j'ai troublé et peut-être abrégé lavie; je ne serai heureuse qu'en apprenant qu'il existe encore ; mais renoncer à mon indépendance, laisser cro re par ce retour que j'ai été faible ou que je suis inconséquente, c'est à quoi je ne consentirai jamais.
M™^ de Gemancé vit bien qu'il n'était pas encore temps de heurter de frout les préventions et l'orgueil de son amie ; mais depuis ce moment Léon devint le sujet habituel de leurs entretiens, et EUnor, en parlant sans cesse de lui, augmentait, sans s'en apercevoir, le penchant qui était déjà dans son cœur.
De son côté, M™® de Gemancé traçait le tableau séduisant du bonheur dont elle jouissait elle-même et l'assurait qu'il pouvait aussi être le sien. Elinor, tantôt attendrie, ébranlée, souriait aux conseils de son amie, et tantôt, revenant à ses chimères de liberté, s'indignait à l'idée de renoncer à ce système, auquel elle avait déjà tant sacrifié. Mais toujours les deux amies étaient d'accord sur les vœux qu'elles formaient pour le retour de Léon.
Elinor et M"^® de Gernancé étaient un jour ensemble, s'entretenant de leur sujet favori, lorsqu'on vint leur annoncer que le domestique d'un voyageur qui passait au bout de l'avenue implorait avec instance des secours pour son maître qui, malade et souffrant, venait de perdre connaissance dans sa voiture.
M™® de RoseUs donna aussitôt des ordres pour que tous les soins lui fussent prodigués, et, poussée par un sentiment de compassion, bien naturel à une
femme, elle-même, suivie de son amie, se rendit à l'instant près du malade.
Onl'avait déjà sorti de sa voiture; il était étendu sur le gazon, pâle, immobile, couvert de sang; son domestique, désespéré, criait en pleurant que la blessure venait de se rouvrir et que son maître était perdu.
^Ime^e Roselis arrive dans ce moment; mais, à peine a-t-elle jeté les yeux sur ce corps inanimé, qu'elle pousse un cri et, cachant sa tête dans le sein de son
amie
— C'est lui ! dit-elle d'une voix étouffée; c'est lui qui vient mourir à mes yeux !
— Au nom du ciel, reprend tout bas M™^ de Gernancé, prenez courage ; craignez de vous trahir.
Ce peu de mots rappelle Elinor à elle-même ; elle sent tout le danger de sa position et, rassemblant ses forces prêtes à l'abandonner, elle fait transporter au château l'intéressant blessé encore évanoui.
En rouvrant les yeux, Léon se trouva placé sur un lit auprès duquel un chirurgien, qui venait de bander sa blessure, lui prodiguait tous les soins nécessaires ; son domestique, qu'il interrogea, voulut lui dire en peu de mots ce qui était arrivé, mais le chirurgien l'interrompit en recommandant le silence et le repos.
M""® de Roselis, qui attendait impatiemment des nouvelles du malade, apprit avec inquiétude que la perte de sang l'avait extrêmement affaibli et que, si la fièvre se déclarait, il était à craindre qu'il ne pût ]a supporter; le plus grand calme était ordonné ; il fut décidé que les dames n'entreraient pas dans la chambre et se contenteraient de veiller à ce que rien ne lui manquât.
Le lendemain Elinor, ayant sonné avant le jour, fut frappée de terreur en apprenant que la fièvre avait commencé pendant la nuit ; bientôt même il s'y joignit du délire. Ce fut alors que, étonnée elle-même de sondésespo r, elle sentit à quel point Léon lui était cher, et s'avoua que sans lui elle ne pourrait plus être heureuse ; plus d'orgueil, plus de vaines préventions ; une seule pensée, celle du danger où il se trouvait, rempHssait son âme. M*"® de Gernancé, craignant toujours que son agitation ne la trahît, eut beaucoup de peine à l'empêcher, pendant toute cette journée, d'entrer dans la chambre du malade ; mais la nuit suivante, lorsque tout le monde fut retiré, au milieu de ce silence solennel qui rend la douleur plus vive, les craintes plus insupportables, Elinor, seule, sans sommeil, ne pouvant résister à son inquiétude, se lève, sort dans le corridor, et s'arrête à la porte de Léon pour écouter ce qui se passe : il était encore dans le déhre, et les sons entrecoupés de sa voix oppressée et tremblante arrivaient par intervalles jusqu'à elle. Et, n'écoutant que son désespoir, elle ouvre doucement, elle entre...
H. DE BALZAC — 5o — L'AMOUR MASQUÉ
La garde s'était endormie. A la faible clarté de la lampe, elle reconnaît cette aimable figure, si bien gravée dans sa mémoire ; mais les yeux sont fixes, le visage enflammé; la respiration oppressée soulève péniblement un drap qui semble encore trop pesant. Elinor tombe dans un fauteuil près de la porte et cache dans ses deux mains son visage et ses larmes.
Le bruit léger qu'elle vient de faire réveille Léon d'un assoupissement momentané.
— Est-ce elle? dit-il. Viendra-t-elle?... Je vais mourir... Que je la voie enfin! Dites-lui que je vais mourir... Mais où la trouver?. ..Je l'ai perdue... perdue à jamais !...
Il s'arrête et reprend bientôt :
— Ma fille... qu'on meramène...Quand je meurs, peut-on me refuser de voir ma fille?... Pauvre enfant ! Ne cherche pas ton père... Tu n'en as plus... Il n'a pu même te bénir à ses derniers moments...
A ces mots, Elinor ne put retenir ses sanglots.
Léon tressaille, tourne un peu la tête, mais ses yeux, toujours fixes, ne distinguent rien.
— Quel est, dit-il, ceréduit mystérieux? Que vois-je surcesopha?... C'est toi, toi que j'adore... toi que je cherchais... Tu me souffres à tes pieds... Tu restes dans mes bras... Mais ce masque!... ôtez, ôtez ce masque... Quoi! tu veux fuir encore !... Non, non, tu ne m'échapperas plus...
En même temps, il se soulevait avec effort.
— Léon, s'écrie EUnor en courant impétueusement vers le lit, Léon, arrêtez...
Il la regarde d'un air surpris, incertain ; puis, après un moment de silence:
— Que je suis accablé! reprend-il d'un ton plus calme ; soulevez ma tête. Ah ! si je pouvais dormir !
Alors la garde, que le cri de M™^ de Roselis avait réveillée, s'approche pour le soutenir ; mais il se détourna et, laissant tomber sa tête sur le sein d'Ehnor, un sommeil plus tranquille parut enfin s'emparer de ses sens.
Un moment après, M™e de Gernancé entra, inquiète de son amie. Elle s'était levée avant le jour ; surprise de ne pas la trouver dans son appartement, elle courut à la chambre du malade et s'arrêta près de la porte, frappée du spectacle qui s'offrit à ses regards. Léon dormait, appuyé sur l'épaule d'Elinor qui, assise sur le bord du ht, immobile, la tête baissée sur celle de son
H. DE BALZAC — 5i — L'AMOUR MASQUÉ
amant, s'efforçait en vain de retenir les larmes qui s'échappaient de ses paupières.
M™® de Gernancé s'approcha du ht aussitôt.
— Que faites-vous ici, Ehnor? dit-elle à voix basse; quelle imprudence I
— Laissez-moi, interrompit son amie ; rien ne pourra m'arracher de ce lit jusqu'à ce que cet infortuné soit mort ou sauvé... Qu'on sache que je l'aime, que je suis à lui ; c'est la juste punition de ma faute... Ah ! qu'il vive seulement ! Qu'importe tout le reste !...
La crainte de réveiller le malade leur imposa silence à toutes deux et le sommeil de Léon continua d'être aussi calme que profond.
Il avait dormi plusieurs heures lorsque, entr'ouvrant ses paupières et les soulevant avec peine, son premier regard rencontra la tremblante Elinor qui cherchait doucement à le replacer sur l'oreiller. Il referme les yeux, les rouvre aussitôt :
— Où suis-je ? dit-il d'une voix faible.
Et se trouvant presque dans les bras d'une femme dont l'extérieur n'annonçait pas une simple garde, il fait un mouvement pour l'aider à se débarrasser de son fardeau; ses regards, où ne se peint plus l'égarement, mais qui expriment la surprise et le doute, suivent Elinor jusque derrière le rideau, où elle cherche à se cacher.
— Est-ce un rêve? reprend-il avec peine. Ces traits... je les ai vus Ah! madame, croirai-je...
— Il me reconnaît ! s'écria-t-elle avec effroi et rougissant à l'excès.
— Une fois, je crois, chez M™^ de B..., mais une fois suffit pour s'en souvenir toujours ; et ses grands yeux languissants se fixaient encore sur elle.
— Paix I paix ! Ne parlez plus. Le plus strict silence vous est prescrit. Taisez-vous, ne pensez pas ; espérez et dormez.
Bientôt le médecin arriva ; il annonça que ce long sommeil avait produit les plus heureux effets, que la fièvre était tombée, et que, si l'accès ne revenait pas la nuit suivante, on pouvait regarder le malade comme sauvé.
Pendant qu'il parlait, Elinor, respirant à peine, recevait dans son cœur ces paroles consolantes ; sa joie, qu'elle ne pouvait contenir, ramenait sur ses joues humides et pâles un aimable coloris.
Lorsque le soir fut venu, rien ne put l'empêcher de s'établir dans un coin de la chambre de Léon, pour attendre le retour de cet accès tant redouté ; il ne vint pas, la nuit fut bonne, et le lendemain le médecin déclara qu'il n'y
avait plus de danger ; mais il crut devoir prévenir M™^ de Roselis que la convalescence serait longue, qu'il y aurait du danger à transporter le malade avant que la blessure fût bien fermée.
Elinor, s'efforçant de ne montrer qu'une froide compassion, palpitait de joie à l'idée de tout ce temps où, dans une douce intimité elle ne s'occuperait que de Léon et le rendrait enfin au bonheur après l'avoir rendu à la vie.
Bientôt il put témoigner sa reconnaissance à l'aimable châtelaine qu'il croyait n'avoir vue qu'une fois, mais dont la beauté, l'indulgence, la sensibilité s'étaient gravées dans sa mémoire.
Les deux amies quittaient peu sa chambre ; on l'amusait, on lui faisait quelque lecture, un peu de musique à petit bruit ; c'était Bayard soigné par les deux sœurs ; c'était bien mieux encore. Elinor, attentive, devinait, prévenait ses désirs, savait toujours trouver la position la plus commode, et l'entourait de ces mille petits soins dont on sent le bien-être sans les remarquer.
Ce fut alors que Léon leur apprit que, blessé grièvement en Espagne dans une affaire meurtrière, et resté sur le champ de bataille, une femme, touchée de sa jeunesse et de sa position, l'avait soustrait à une mort certaine en le recueillant chez elle, et lui avait prodigué les plus tendres soins. Il commençait à se remettre lorsque l'arrivée d'une troupe de guérillas le força de quitter précipitamment sa bienfaitrice, pour ne pas tomber dans leurs mains. Arrivé à Bayonne à travers mille dangers, son impatience ne lui permettant pas d'y attendre une entière guérison, la fatigue de la route avait enfin causé l'accident auquel il devait une si généreuse hospitahté. Tel fut son récit, et Elinor comprit alors la longue incertitude qui avait régné sur son sort.
Cependsint la pauvre petite Léonie avait seule à se plaindre de l'arrivée de ce nouvel hôte ; on l'éloignait avec soin de la chambre où sa gaieté eût été trop bruyante. EUnor éprouvait unesortedehonteà la montrer à Léon, comme s'il eût pu deviner combien elle devait l'intéresser ; mais, habituée à ne pas quitter sa mère, elle la cherchait sans cesse.
Trouvant un jour la porte du malade entr'ouverte, elle la poussa doucement, passa sa jolie tête dans la chambre : son regard craintif et curieux à la fois se porte sur cet étranger qu'elle ne connaît point encore. Léon l'aperçut le premier; il fit un cri de surprise.
— Quelle est, s'écria-t-il, cette charmante enfant?...
Elle avait déjà fui, mais sa mère, le cœur palpitant, la rougeur sur le front, la rappela, la prit dans ses bras et vint la déposer sur les genoux de Léon.
Agité de ses souvenirs, de mouvements inconnus, il la regardait avec amour, lui prodiguait mille caresses, demandait d'un ton ému quel était son âge.
Elinor, embarrassée, se croyant déjà devinée, lui donne un an de plus.
— Je l'aurai crue plus jeune, dit Léon en soupirant ; et il se mit à rêver. L'enfant, oubliant ses craintes, ne voulait plus quitter les genoux de son
nouvel ami ; lui-même ne pouvait se résoudre à l'éloigner.
— Il faut pourtant que je vous sépare, dit en souriant Elinor ; car l'émotion où je vous vois me fait regretter de l'avoir amenée.
— Ah ! madame, si vous saviez tout ce qu'elle me rappelle !...
— Mais en vous supposant le héros d'une anecdote intéressante que je n'ai point oubliée, je pourrai aisément deviner...
— Eh bien, oui, madame, c'est moi qui, trahi, repoussé par celle qui semblait m'avoir choisi, fidèle, malgré moi, à son souvenir, regrette une ombre.
poursuis une vaine chimère, moi qui n'ai pu mourir et qui ne peux plus vivre heureux.
EUnor retenait à peine ses larmes.
— Ainsi donc, dit-elle timidement, vous l'aimez toujours?..,
— Je ne sais si je l'aime, si je suis assez faible pour l'aimer encore; mais ses doux entretiens, les moments que j'ai passés près d'elle, ses grâces et jusqu'à ses caprices... tout est resté gravé dans ma mémoire ; elle a flétri mon âme, désenchanté ma vie...
— Ah ! s'écria EUnor, du ton le plus attendri, tant de constance mérite bien d'être récompensé... Croyez qu'un jour enfin, touchée, soumise à son tour, elle viendra réparer ses torts et mériter son pardon...
— Jamais... Depuis trois ans cette femme orgueilleuse, insensible, n'a pas daigné m'adresser un mot de souvenir. Elle est sans doute retournée dans sa patrie, aux Indes, en Amérique, que sais-je? Elle triomphe à présent et rit de ma créduUté... Ah! je veux l'oublier. Depuis quelque temps je sens que cela me sera possible et peut-être, ajouta-t-il d'un ton plus ému, n'yparviendrai-je que trop tôt.
— Vous l'oubherez, Léon !...
Ces paroles furent dites d'un ton de reproche si tendre que Léon la regarda : il vit ses yeux humides.
— Ah ! madame, reprit-il après un moment de silence, que cet intérêt m'est précieux ! Que 'n'avait-elle votre âme, votre touchante sensibilité!... je serais heureux maintenant... Ma fille, peut-être jolie comme celle-ci, serait, comme elle, sur mes genoux...
Et, relevant sur Elinor ses yeux encore pleins de langueur :
— ... Sa mère... près de moi... attendrie aussi...
— Ces souvenirs, ces émotions ne valent rien du tout, dit Elinor, tremblante, en reprenant sa fille ; décidément, je vous sépare.
— Pardon, madame, j'ai rêvé un moment, et pourquoi me réveiller si vite?...
Sans oser l'écouter davantage, Elinor s'enfuit avec sa fille et fut tout raconter à M™^ de Gemancé.
Depuis ce moment, la petite Léonie fut aussi assidue que sa mère auprès du convalescent ; il la demandait sans cesse. Il s'y attachait avec passion.
De son côté, l'enfant l'appelait son ami, lui faisait mille caresses, voulait toujours être entre lui et sa mère ; son affection naïve pour tous deux faisait
naître sans cesse des scènes embarrassantes, mais délicieuses pour Elinor et dont Léon sortait toujours plus triste et plus rêveur.
Cependant sa santé se rétablissait à vue d'oeil ; la blessure allait bien; le temps, si rapide dans les moments heureux d'une naissante intimité, ramenait déjà l'hiver avec le mois de décembre.
M™® de Gernancé, qui depuis longtemps parlait de son départ, déclara enfin qu'elle ne pouvait plus le différer ; et tout à coup Léon, d'une voix altérée par l'effort visible qu'il se faisait, lui demanda la permission de l'accompagner.
Etonnée de cette décision si subite, M^^ de Roselis voulut la combattre.
— Ah 1 madame, s'écria-t-il vivement, laissez-moi partir ; je n'ai déjà goûté que trop longtemps ce bonheur dangereux qui n'est pas fait pour moi; laissez-moi fuir votre présence, celle de cette enfant, et vos soins enchanteurs, et ces journées si rapides; laissez-moi me replonger dans la solitude qui doit être à jamais mon partage.
— Mais il faudrait au moins savoir du docteur si vous pouvez sans danger...
— Il est des dangers dont le docteur et tout son art ne pourraient me garantir... Mon sort est de fuir tout ce qui est aimable, tout ce qui peut attacher et plaire... Je ne saurais trop tôt m'éloigner de ces lieux...
— Eh bien, ma chère, dit Elinor en se tournant vers son amie, il faut donc vous confier mon chevalier blessé; mais vous m'en répondez, au moins.
Léon, peut-être un peu surpris de ce qu'on le laissât aller si facilement sortit pour donner les ordres relatifs à son départ. Elinor le suivait des yeux en souriant.
— M'expliquerez-vous, dit M™« de Gernancé qui l'observait avec dépit; m'expliquerez-vous cette nouvelle comédie? Il est clair qu'il craint de vous aimer, qu'il vous fuit. Qu'attendez -vous donc pour vous faire connaître, pour terminer enfin une trop longue folie? Vous plaisez-vous encore à cette nouvelle manière de le tourmenter ?
— Ah ! ma chère, qu'il est charmant d'être ainsi rivale de soi-même, de lui plaire deux fois sous des formes si différentes ! Il m'est fidèle jusque dans son inconstance; toujours délicat, plein d'honneur, il me fuit pour ne pas me traliir; il m'a aimée; il n'aime que moi seule ; que je suis heureuse !
— Et Léon, le pauvre Léon ! quand voulez-vous enfin vous occuper de son bonheur ? Déclarez-vous, Elinor, et partons ensemble pour Paris où
vous formerez une union qui n'a plus rien, je crois, de redoutable pour vous.
— Non, mon plan est fait : partez avec lui, je ne tarderai pas à vous sui\'Te.
— Elinor, Elinor, encore du roman, de l'imagination !...
— Mon amie, encore cette seule fois ! Ce sera la dernière, je vous le jure. Léon rentra dans ce moment ; il était ému, agité : tout s'apprêtait pour son
départ.
^Ime de Gernancé, mécontente de son amie, mais forcée de lui céder, fut ellemême ordonner le sien ; mais, au moment de se séparer, le courage manqua à tout le monde. Elinor, en pleurs, recommandait son malade à M"^^ de Gernancé, qui lui promit de le loger chez elle et de lui continuer ses soins. Léon, pâle, sérieux, restait debout près de la voiture, répétant les expressions de sa reconnaissance, du ton que l'on donne à une passion plus vive; il quittait, reprenait l'enfant qui jetait des cris en voyant partir son ami.
M™<^ de Gernancé s'approche d'Ehnor.
— Il est encore temps, lui dit-elle à voix basse. Un moment indécise. M™® de Roselis répond enfin :
— Non, je n'ai qu'un moyen de faire cet aveu difficile.
Alors, entraînant Léon, M™« de Gernancé se place avec lui dans la voiture, qui part à l'instant et disparaît.
Rentrée dans sa solitude, Elinor sentit qu'elle lui était devenue insupportable; le bonheur dont elle venait de faire l'essai pouvait seul désormais satisfaire son cœur. Aussi n'eut-elle plus d'autre pensée que celle de rejoindre au plus tôt son amie et celui qu'elle regardait déjà comme son époux.
Huit jours après leur départ, elle descendit secrètement à son hôtel avec sa fille. M™6 de Gernancé fut seule instruite de son arrivée.
Après un long entretien dans lequel elle développa la manière toujours un peu romanesque dont elleméditait de se faire connaître à Léon, elle obtint enfin de son amie de l'aider dans ce projet qui l'enchantait, et toutes deux se séparèrent après être bien convenues de ce qu'elles devaient faire.
Les bals de l'Opéra venaient de recommencer, et M™^ de Gernancé pria un soir Léon de l'y accompagner ; il refusa d'abord avec une vivacité à laquelle elle ne s'était pas attendue; ce lieu où il avait eu ia faiblesse de s'engager dans une aventure qui devait influer sur le reste de sa vie lui était devenu odieux ; il s'était promis de n'y rentrer jamais.
M°ie (Je Gernancé insista ; elle lui demandait son bras seulement jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un étranger qui devait s'y rendre, et qu'elle se promettait d'intriguer. Léon, ne pouvant rien refuser à l'amie de M™^ de Roselis, consentit enfin, quoique avec répugnance ; ils partirent.
En entrant dans la salle, il sentit une vive émotion: mille souvenirs assiégeaient son esprit.
M"™^ de Gernancé fit quelques tours avec lui, puis, tout à coup, feignant d'apercevoir ce qu'elle cherchait, elle lui rendit sa liberté en lui disant adieu.
A peine elle quittait son bras, qu'une voix, qui, malgré l'accent du bal, le fit tressaillir, prononça tout près de lui :
— Ah ! je vous y prends, infidèle ; ce n'est plus moi que vous cherchez au bal de l'Opéra?...
Il se retourne et trouve à ses côtés... qui ? son inconnue elle-même. Le domino blanc, le masque, jusqu'à l'agrafç de diamants qui retenait sa ceinture et qu'il avait remarquée autrefois, tout est pareil.
— C'est elle, s'écria-t-il en saisissant avec vivacité son bras qu'il passa dans le sien. Quoi ! je vous retrouve ?... je vous vois, je vous tiens! Par quel prodige inconcevable ?
— Faut-il tant s'étonner ? Tu connais mon talent pour les prodiges.
— En effet, c'est tout ce que j'ai jamais connu de vous.
— Ce n'est rien encore que le passé ; tu vas voir bien autre chose : te voilà retombé dans mon pouvoir, tu dois t 'attendre aux effets les plus extraordinaires. Ton sort est décidé, tes destinées vont s'accomplir...
A mesure qu'elle parlait, le dépit remplaçait dans le cœur de Léon le premier mouvement de joie que sa présence avait fait naître. Ce ton léger, impérieux, lorsqu'elle avait à réparer im oubli de trois ans et tant d'autres torts, le blessait vivement ; toutes les pensées peu favorables pour elle qu'il avait nourries pendant ce temps renaissaient en foule dans son esprit.
Il s'arrêta.
— Eh bien, madame, dit-il froidement; que voulez-vous de moi? Quelle nouvelle scène préparez- vous ? Quels nouveaux moyens de me décevoir encore?
— Combien un homme peut changer en trois ans! Est-ce là ce Léon, tendre, doux, empressé, qui à cette même place jurait avec ardeur constance et soumission entière?...
— Ah ! si je suis changé, qui devez-vous en accuser, cruelle? N'est-ce pas vous qui repoussiez la constance, vous qui, employant pour me séduire les charmes les plus puissants sur le cœur d'un homme, m'avez trompé, repoussé sans remords et sans pitié? Vous enfin qui, contente de m'avoir fait connaître tous les biens que vous me dérobiez, me livrez depuis trois ans aux regrets et à l'oubli ?
— Léon, vous êtes trop sévère. Me voilà près de vous; je viens réparer mes torts, vous rendre ces biens que vous regrettez.
— Eh ! quelle foi puis-je prendre à vos paroles? Peut-être, dans un moment, allez-vous disparaître à mes yeux, sans laisser d'autres traces que le mal que vous me faites ; peut-être préparez-vous encore quelque ruse...
Elle l'interrompit et, d'un ton attendri :
H. DE BALZAC — Sg — L'AMOUR MASQUÉ
— Non, plus de ruses, plus de secrets... Ah ! Léon, j'ai souffert aussi... Mais oublions les folies, les tourments qui ne sont plus. Connaissez, recevez enfin votre épouse...
— Vous n'avez pas voulu l'être...
— Il est vrai, je fus coupable ; mais je viens rendre à votre amour...
— Vous avez dédaigné cet amour pur, durable, que mon cœur pouvait vous offrir. Par quel nouveau caprice venez-vous le réclamer? Êtes-vous sûre de l'y trouver encore? Devais-je nourrir une passion insensée pour un être invisible qui m'abandonnait? Qui vous dit que je sois toujours le même, qu'à mon tour je ne repousserai pas ce lien qui vous était odieux, que je ne chérisse point aussi mon indépendance? Elle ne me coûterait pas si cher qu'à vous...
Ces terribles paroles frappèrent Elinor jusqu'au fond du cœur. La gaieté, les tendres espérances qu'elle avait apportées au bal s'évanouissaient. Humiliée, pénétrée de la justice sévère de ces reproches inattendus, le courage et les forces l'abandonnèrent.
Léon sentit qu'elle pouvait à peine se soutenir, et, la conduisant vers une banquette écartée, s'y plaça près d'elle. Des larmes vinrent heureusement soulager l'oppression qu'elle éprouvait.
^ — Ah ! pardon, répétait Léon, touché de cette douleur si vraie ; pardon, vous que je ne puis comprendre. Que je m'en veux de cette dureté déplacée I Mais, après tant de marques d'indifférence, devais-je m'attendre à vous trouver sensible?
En même temps, il la pressait d'ôter son masque, de lui permettre de la reconduire ; un instant elle fut tentée de céder et de lui montrer ses traits qui le désarmeraient aussitôt ; mais la crainte d'une scène qui pouvait attirer tous les regards sur eux, le désir de faire une nouvelle épreuve la retinrent encore. Elle ramena son camail sur ses yeux et, déguisant plus que jamais sa voix :
— Non, dit-elle avec tristesse ; me reconduire ? l'heure est peu convenable, et vous m'avez appris la prudence... Oter mon masque? pourquoi vous faire connaître celle que vous ne pouvez plus aimer? Je vois quelle est la cause de votre froideur, je sais où s'est passée votre convalescence, et quelles mains vous ont soigné.
— Eh bien, madame, reprit Léon d'un ton sérieux, vous savez que ma reconnaissance ne saurait être trop tendre, mon admiration trop vive. Oui,
je ne m'en défends pas. Pendant trois mois de la plus heureuse intimité, objet des soins d'une femme dont la beauté est le moindre avantage, d'une femme sensible, raisonnable, qui joint la modeste dignité de son sexe à cette touchante bonté qui l'embellit si bien, comment n'aurais-je pas apprécié tant de qualités aimables? Comment n'en conserverais-je pas à jamais le souvenir?
Elinor, comblée de joie en l'écoutant, sentit qu'en restant un moment de plus elle se trahirait malgré ses efforts. Se leva donc aussitôt :
— Soyez heureux, lui dit-elle ; votre bonheur sera le mien... Je ne vous parle plus de moi... Je n'exige plus rien, vous êtes libre... Mais peut-être souhaiterez-vous au moins de voir votre fille ?
— Si je le souhaite ! Ah ! vous n'en doutez pas.
— Eh bien, venez demain matin déjeuner chez moi, vous la verrez. Alors elle lui indiqua sa demeure, mais sans donner son nom.
— Mes gens seront prévenus, ajouta-t-elle ; ils vous feront entrer. Elle partit, profondément affectée de ce qui venait de se passer.
• — Où en serais-je? répétait-elle avec effroi ; où en serais-jesilehasardne m'avait pas offert l'occasion d'obtenir sous une autre forme son estime et son amour?
Léon, de son côté, passa la nuit dans une extrême agitation.
Il avait donc enfin retrouvé l'objet de tant de soins, de si longs regrets! Il allait le connaître. Il verrait sa fille... sa fille dont si souvent il voulut se former l'image ! Sans doute on ne lui refuserait plus d'être époux, d'être père ! Ces titres si chers, si désirés, il pourrait les obtenir !...
Et pourtant le souvenir de cette M™® de Roselis venait se placer au milieu de ce tableau, et la comparaison n'était pas en faveur de l'inconnue. Quelle femme à ses yeux pouvait égaler Elinor ?
Exact au rendez-vous du lendemain, il s'y rendit à l'heure indiquée, et la première personne qui frappa ses regards fut ce nègre qui lui rappelait tant de souvenirs.
Celui-ci le conduisit par de riches appartements jusqu'à une porte qu'il ouvrit en annonçant M. de Préval.
Léon s'avance et se trouve dans un boudoir qui lui rappelle à l'instant celui que trois années n'avaient pu effacer de sa mémoire; sur un sopha, une femme dans la même attitude, vêtue de même, complétait l'illusion. Un enfant était sur ses genoux.
A l'approche de Léon, elle se retourne.
— Que vois-je? s'écriô-t-il. EUnor ! Tant de bonheur serait-il possible !... Ah ! si c'est un jeu cruel, faites-le cesser, ou je meurs à vos yeux.
Dans ce moment, la petite Léonie courut se jeter dans ses bras et, lui montrant l'autre moitié de bague suspendue à son cou :
— Mon ' ami Léon, lui dit-elle avec une grâce enfantine, veux-tu me raccommoder ma bague?
Il y jette les yeux, fait un cri et, saisi de surprise, de bonheur, il est obligé de s'asseoir en répétant d'une voix faible :
— Elinor... Ma fille...
Elinor est déjà près de lui ; il passe un bras autour d'elle, l'autre soutient leur enfant sur ses genoux ; ils se regardent, leurs larmes s'échappent en même temps, se confondent ; ils ne trouvent pas d'expressions pour tout ce qu'ils éprouvent.
Enfin, Elinor, appuyant doucement sa tête sur l'épaule de son amant, reprend avec tendresse :
— Oui, voilà ta fille ; et ton inconnue, ta maîtresse, ton amie, ta garde attentive, qui sous tant de formes différentes s'occupa toujours de toi, ne veut plus être désormais que sa mère et ton heureuse épouse... Pardonne, Léon, pardonne les épreuves que je t'ai fait subir ; pardonne une coupable imprudence dont j'ai souffert aussi; elle fut la première, elle sera la dernière ; l'inconnue altière, étourdie, reçut hier au bal une leçon salutaire, que n'oubUera jamais ta compagne.
— Ah ! pardonne à ton tour, s'écria Léon. Mon amie, mon enfant, objets chéris de tant d'inquiétudes et de regrets, comme mon cœur va réparer ces trois années dérobées à ma tendresse !
M°^^ de Gemancé arriva dans ce moment, et sa vive amitié partagea tous les transports de l'heureux couple. Mais, toujours sage et réfléchie :
— Convenez, Ehnor, dit-elle à son amie, que, sans vous écarter de la route tracée par les devoirs et les lois de la société, vous seriez arrivée à cet heureux but en vous épargnant à tous deux trois ans de chagrins.
— N'en parlons plus, reprit M™® de Roselis en l'embrassant ; mes amis, n'en parlons jamais. J'en suis bien convaincue maintenant : ce n'est qu'aux dépens de son bonheur qu'une femme peut essayer de se soustraire aux entraves sévères qui furent imposées à son sexe.