‹ L'Amour masquéChapitre 3 sur 41 · H. DE BALZAC · texte numérisé non relu

H. DE BALZAC

Dans la correspondance de Balzac avec M"'' Hanska, il y a une phrase si douloureuse que les admirateurs du maître ne peuvent la lire sans une émotion poignante. Le pauvre grand homme, en une de ces années effroyables où ses dettes le contraignirent à des travaux tuants, angoissé par la quarantaine proche, attristé par une existence sans repos, sans loisirs, acculée à sa table de travail, demandait ingénument et mélancoliquement si ce qui était la vie des autres ne serait jamais qu'un roman pour lui.

Il est impossible d'avoir un éclaircissement sur l'œuvre sans parler longuement de l'homme. Nul n'a soupçonné, de son vivant, la tragédie de ce labeur entêté, de cette production dans les affres. Et qui s'en serait douté? Il était épais et souriant ; il avait le verbe haut et ne dédaignait point ces gamineries des grands travailleurs qui, déhvrés de leur tâche quotidienne, s'ébattent comme des enfants au soleil. Au surplus, il était de ces gens qui se consolent du présent en édifiant de beaux projets d'avenir et qui bâtiront de ces projets-là jusqu'à ce que la mort les terrasse. Quels châteaux en Espagne ! Pouvoir travailler douze heures par jour au Ueu de dix-huit, avoir quelque menue monnaie pour acheter ces bibelots ou ces meubles anciens dont il fut le premier à comprendre la beauté, vivre dans l'ambiance d'une femme élue dont tout le séparait, être déchargé du fardeau écrasant de ses dettes...

Et tout cela lui a été refusé. La destinée l'a courbé sur son œuvre comme elle courbe sur la terre un paysan qui ne se relève que les reins cassés et les yeux éblouis. Elle lui a dit : « Fouille cette terre, tu n'en tireras que des joies trempées de larmes et de pauvres bonheurs, acres et fugitifs ; tout le reste se retournera contre toi. » Ainsi il aima sa mère et sa mère le traita comme un enfant ingrat ; il aima ses amis et ses amis refusèrent de le comprendre et ne surent pas l'assister ; il aima la gloire et n'en reçut que la menue monnaie parmi les insultes, l'incompréhension, en butte aux attaques de cette fausse vertu et de cette pudibonderie chatouilleuse qui ont éternellement saU les écrivains libres. Enfin, il crut toucher au but en se mariant, connaître une existence calme, embelhe par une présence désirée ; malade, déjà vieux, il ne put rien organiser ; il ne put jouir ni de son labeur géant, ni de cette patience amoureuse de treize années, enfin récompensée ; il ne releva la tête que pour mourir, et sa tâche n'était pas achevée et il n'avait pas eu le temps d'être heureux.

Balzac est né en 1799. Sa jeunesse s'écoula dans ce trait d'union qui sépare la France active de la France rêveuse. Il grandit dans un pays beUiqueux, chargé de gloire et bouleversé de drames ; il travailla dans cette période où la France, conva-

lescente et meurtrie encore, écoutait les poètes avec ravissement. Dès lors, il observa la société sur des ruines de société ; et il en reconstitua une, légendaire et véridique, faite de poésies précises et de réalités poétiques.

On ne savait au juste où l'on allait ni d'où l'on venait. Les aspirations des ambitieux se heurtaient à la médiocrité des temps. Rastignac et Rubempré bornaient au boulevard leur désir de dominer. L'argent introduisait sa vile puissance dans un monde lassé. L'esprit naissait, falot et dangereux, dans les cavernes de la petite presse. On parlait des Napoléons du journalisme et des Bonapartes de la finance. Balzac regardait et transposait. Il faisait de l'obscure salle de rédaction l'antre shakespearien où la conscience et le talent, le mensonge et le vice cuisent à feu doux dans la marmite infâme. Il venait place de la Bourse la nuit, et ne trouvait plus, parmi l'ombre, le silence et les arbres, qu'un temple grec déserté, sous la palpitation confiante des étoiles.

On ne l'attendait point. Chose rare, l'historien était né avec l'époque qu'il était destiné à dépeindre. Mais ce peuple, effrayé par la grandeur orageuse du passé, écœuré par les basses préoccupations du présent, ne souhaitait que la chanson endormeuse, le r3rthme optimiste du poète. Ce temps était mûr pour Lamartine, pour Hugo, pour Musset. Il repoussa les mains de l'ouvrier génial qui tenait la vérité. Pourtant, l'aube littéraire était resplendissante ; on ouvrait les salons aux écrivains qui n'avaient connu jusqu'alors que l'antichambre ou le boudoir. La gloire était immédiate, foudroyante. Mais Balzac avait une bouche lippue, un triple menton, des cheveux poissés, un gros ventre ; il s'habillait mal, il parlait avec une volubilité confuse qui n'était pas l'éloquence et il ne parlait que de lui-même et de ses travaux. On lui reconnut beaucoup de talent et on l'exila. Ce fut un paria de la Bohème, avant l'invention de la Bohème. Pour très peu qui le devinèrent, combien le craignirent, combien le nièrent? Ses romans étaient si peu des romans, au sens romanesque du mot 1 Et puis il avait mal parlé des journalistes, et les journalistes, soixante ans après sa mort, lui en veulent toujours et se vengent de lui en disant qu'il écrivait mal.

Et voici le point où il convient d'insister, car nous touchons à un grave problème littéraire. Écrire bien, c'est dire fortement ce que l'on veut dire. Un point, c'est tout. Je m'excuse de formuler aussi platement une vérité essentielle. Aussi bien, depuis Balzac nous avons été dupes de tant de mirages, trompés par tant de mensonges ! Un puriste, un technicien de la phrase trouverait dans l'œuvre de Balzac dix livres, vingt livres qui établiraient une gloire purement artiste. Souvenez-vous du culte qu'avaient voué à Balzac Flaubert, Zola et les Concourt — auxquels on accordera quelque compétence. Toute recherche exagérée de la phrase conduit à la stériUté et à la mort. Qui sait si telle ou telle page à laquelle nous trouvons une harmonie exquise ne sonnera pas faux demain, pour une génération éprise d'un rythme différent et soucieuse d'autres adjectifs ; mais le Père Goriot demeurera comme un type étemel et l'on continuera d'admirer la figure du chevalier dans le Cabinet des antiques, et toute l'œuvre de Balzac, toute, demeurera non à titre de document, mais comme

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un résultat littéraire prodigieux, comme un bloc où le marbre, lisse par endroits, rugueux dans d'autres, garde l'inachevé somptueux de la nature elle-même.

Si vous voulez connaître Balzac par ses eimemis, lisez, je vous prie, certain Dictionnaire écrit peu d'années après sa mort. L'article Balzac est un monument. Vous y lirez tout d'abord qu'un monsieur Champoiseau, président honoraire de la Société archéologique de Tours, eut la bonne fortune de découvrir que Balzac n'avait aucun droit à la particule dont il s'honorait. Ses ancêtres s'appelaient Baissa et cultivaient la terre. Ce monsieur Champoiseau est impitoyable ! Vous lirez aussi dans cet article, truffé de sottises pompeuses et de cuistreries solennelles, que Balzac fut, au collège, un élève médiocre, et, plus tard, un ambitieux déçu, et enfin qu'il était obhgé de faire recomposer jusqu'à douze fois ses romans. Conscience d'écrivain, direz-vous. Non ! Non ! Le biographe a prévu cette objection. Il ne voit là que les efforts pénibles d'un auteur peu doué. Ce n'est pas fini. Balzac, sous la plume alerte de cet auteur indulgent, devient graveleux, cynique, corrompu, prétentieux, banal et déclamatoire. Horresco referons : il aimait la réclame et les longues descriptions. Et quelle fatuité ! Le biographe en donne un exemple. L'auteur de la Comédie humaine avait le nez partagé en deux lobes — curieuse remarque : le nez d'Emile Zola était ainsi fait. — Eh bien, posant devant David d'Angers, Balzac n'eut-il pas l'audace de lui dire :

— Surtout, étudiez mon nez ; mon nez, c'est un monde !

Le biographe, aussi sévère que M. Champoiseau, de Tours, et que le fut aussi M. de Pontmartin, critique, trouve simplement Balzac grotesque et raille ime telle remarque — venue non d'un fat, mais d'un physionomiste — et tl insiste sur la laideur de Balzac et il reproche à celui qui écrivit les Paysans et César Birotteau d'ignorer l'art de la synthèse. Là-dessus, pris de rage, il décortique chacun des personnages de la Comédie humaine, de façon à n'en laisser que des squelettes, et trouve dans quatrevingt-dix-sept volumes et parmi neuf cent mille hgnes d'impression une vingtaine de lignes qu'il décrète du dernier ridicule. Parmi ces phrases, celle-ci : « les chaudes inflexions de la voix », que l'on écrit couramment aujourd'hui...

Voyons comment ses contemporains l'ont compris. Lamartine déclare que si Balzac avait eu le style, il serait plus grand que Molière. Sainte-Beuve, amant des petites touches littéraires, pointilliste et pointilleux, admirait et se cabrait, gardant les barbarismes et les impropriétés de terme dans ce crible critique dont U s'est trop servi et qui, ne retenant que les cailloux, laissait filtrer les diamants ; Jules Janin parlait de succès éphémère et de morahté. Seuls Victor Hugo et Théophile Gautier furent respectueux.

Est-ce à dire qu'il n'y a rien à reprendre dans ces cent volumes ? Non certes, mais, il y a davantage à prendre — et tous les romanciers qui sont venus après Balzac l'ont prouvé. Ses contemporains, n'étant que vaniteux, ne pouvaient admettre son immense orgueil. Les personnages qu'il avait imaginés vivaient pour lui ; il annonçait leur mort à ses amis en pleurant ! Un jour qu'il travaillait, débraillé à son ordinaire, im camarade entre dans son cabinet de travail et lui annonce M°" Mameffe, l'horrible et séduisante M'"'' Mameffe de la Cousine Bette. Balzac renoue fébrilement

sa cravate, passe une main coquette dans ses cheveux épars et s'écrie : « Faites entrer ! » On a ri de cette anecdote ; il fallait admirer. Dites tout haut le nom d'un personnage de roman quelconque, il sonnera faux, nom-fantôme s'appliquant à un être irréel. Parlez de Modeste Mignon, un être surgira. Tout est là.

Examinez la Hste des œuvres, vous serez stupéfait de ce jaillissement d'où retombèrent pour la seule année 1832 le Martyr calviniste, le Message, le Chef-d'œuvre inconnu, le Colonel Chahert, le Curé de Tours, la Bourse, Louis Lambert, la Femme abandonnée, la Grenadière, V Illustre Gaudissart, les Mazrana, Une passion dans le désert, les Cent Contes drolatiques (i®' dizain). Deux Contes bruns. Balzac a trente-trois ans. Il a composé Gobseck, la Grande Bretèche... Désormais sa science, son intuition de l'humanité se fixeront en des types immortels. Voici le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, les Employés ; en 1834, le Père Goriot et la Recherche de l'A bsolu.

Les gens qui s'obstinent à chercher des sources médiocres aux grandes actions et des mobiles intéressés aux œuvres pures, brandissent le Lys dans la vallée comme im exemple de concession aux idées du jour et aux modes d'un temps. Ce fut ime de ces erreurs émouvantes où les artistes se complaisent, se trompant, mais ne trompant point. Après la Recherche de V absolu, il voulut, lui aussi, chanter sa petite chanson sentimentale ; il voulut être doux parce qu'il était fort et se faire petit parce qu'il était trop grand. Ce livre, c'est un pauvre bouquet, aujourd'hui fané, qu'il déposa en tremblant sur les genoux de la Femme. Et la femme de son époque lui en fut reconnaissante ; elle prit le bouquet et le respira, les yeux fermés...

On peut dire de Balzac qu'il connut les hommes et respecta le mystère de la femme. Il ne la décria que vieille et perfide ; il n'osa l'attaquer qu'après l'avoir dépeinte la barbe au menton et un dernier croc branlant dans la bouche. Il voulut la rédemption de M"^ Mameffe, monstre délicieux. Et encore il sortit la vilenie de la femme de l'infamie de l'époux, conune le créateur fit Eve d'une côte d'Adam. Il ne voulut voir ses héroïnes qu'à cette lueur laiteuse des bougies qui rendait les grâces de l'adolescence aux femmes de trente ans et mettait le nimbe d'une idylle autour d'une conversation de salon.

On a souvent raillé son goût du luxe ; on a oublié ses admirables descriptions de la misère parisienne et de la médiocrité provinciale. Il a pu se tromper dans le détail de l'existence d'une femme à la mode, que nous importe : il nous a rendu toute son âme.

Reportons-nous par la pensée à soixante ans en arrière, dans un de ces innombrables logis où il n'était connu que sous un faux nom. Balzac est seul. Cette sohtude, c'est sa croix et sa fierté. Il écarte tout de sa vie pour travailler et payer sa dette. Et il a trouvé un moyen héroïque : il se couche à huit heures du soir et se lève à deux heures du matin ; il est vêtu du costume célèbre, robe monacale de laine blanche, large pantalon blanc ; ses pieds sont chaussés de maroquin rouge, à sa ceinture pendent un plioir et une paire de ciseaux d'or. On lui a violemment reproché ces accessoires ; on ne soupçonnait guère sous Louis-Philippe l'agrément qu'éprouve un artiste à ne toucher que de beaux objets. De deux heures du matin à huit heures, sa main, cette main qu'il avait fort belle, qu'il soignait beaucoup et dont il était

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naïvement fier, court sur le papier ; les seules interruptions sont un bain chaud d'une heure et un repas hâtif : des œufs, de l'eau et du café, beaucoup de café, un café qu'il prépare lui-même, qu'il veut violent, tout en sachant qu'il creuse ainsi son tombeau.

Mais où prenait-il le temps de vivre? On peut observer rapidement quand on a des yeux d'aigle. Un homme voué à son oeuvre ne consacre à la vie que le temps qui est nécessaire à cette œuvre. Mais s'il vit peu, il vit parfois originalement. Ah ! les bizarreries de Balzac ! Elles ont fait couler plus d'encre que les Paysans ou Eugénie Grandet : Balzac allumant trois cents bougies dans son appartement, les oubliant et allant au théâtre ; les projets financiers et industriels de Balzac rêvant d'acheter les excréments de tout un pays pour expédier le fumier en Amérique ; la maison des Jardies, où l'escalier avait été oubhé ; la canne monstre de Balzac ; les boutons en or massif de Balzac et ces repas pantagruéhques où le pauvre homme, pour se rattraper sans doute des longs jours de diète, engloutissait cent huîtres et douze côtelettes. Et aussi l'afïreuse lutte, tragico-comique, la dette pesant davantage de jour en jour , ime dette commencée lors de sa jeunesse dans la malheureuse tentative d'une imprimerie, une dette qu'il devait toujours combler trois mois plus tard, car il aimait les calculs, se prétendait économe et se targuait d'habileté commerciale !

Nous y avons gagné ces études atroces et palpitantes sur les hommes d'affaires et les imbroghos sinistres de l'argent. Et voilà, je crois aussi, une des raisons pour lesquelles Balzac, incontesté, triomphant aujourd'hui, lu de tous et enfin compris, ne fut pas, vivant, « de bonne vente ». Pendant longtemps les pièces, les romans où les personnages étaient actionnés par l'argent furent dédaignés. De nos jours même, il a fallu que M. Henry Beinstein avec la Rafale, avec Samson, et encore M. Octave Mirbeau avec les Affaires sont les affaires, détruisissent ce préjugé en offrant des oeuvres fortes dont la base même était l'argent. Il en allait de cette question comme de la mort : on sait qu'elle existe, mais on préfère ne pas en entendre parler. Les belles dames qui ont épousé un vieillard pour ses écus, les petits messieurs qui ambitionnent une dot, sont d'idyUiques lecteurs et des spectateurs épris d'idéal. La vie leur semble laide parce qu'ils se la représentent à l'image de leurs propres pensées, et ils veulent en être distraits. Les distractions qu'ils désirent leur sont apportées par des auteurs vertueux et des auteurs vicieux. Méfions-nous des uns et des autres ; leur orgeat est moisi et leur Champagne frelaté. La tâche du littérateur est de sincérité et non semblable à celle des peintres pour basse confiserie qui nous montrent de joUes personnes dont les cheveux sont immanquablement d'or, les prunelles d'améthyste et la carnation de lys fouetté de roses.

Et puis le pubhc aime les spécialistes, il veut que le peintre des petits moutons se résigne à ses étemels petits moutons ; s'il peint une naïade, il trahit. Songez à Balzac déroutant son monde à chaque minute, fusant d'un côté, pointant de l'autre, sentimental avec le Lys dans la vallée, gaulois dans les Contes drolatiques, dramatique avec Vautrin, spirituel avec les Petites Misères de la vie conjugale, ironique avec l'Illustre Gaudissart, et parfois tout cela à la fois dans le même Uvre. La critique, montée sur un âne obèse, s'essoufilait à le suivre. En réalité, il eût pu recommencer

trente fois les Petites Misères de la vie conjugale — livre si amer, si profond sous son apparence plaisante ; — il aurait conquis ainsi une célébrité immédiate. Balzac I Ah ! oui, celui qui connaît si bien les femmes ! Cet auteur si mordant ! Se renouveler est un péché. Et pourtant un romancier qui envisage toutes les faces de la vie doit, s'il est consciencieux, se laisser emporter panses sujets. Est-ce que les Petites Misères empêchent Eugénie Grandet?

Ce qui fait le m^te immense de l'œuvre la rend aussi difficile à corrunenter. Rien n'est plus amusant que de voir les partis politiques se disputer Balzac. Je gage vous montrer un Balzac socialiste aussi facilement que vous pourrez me le montrer Intimiste. Dès qu'un romancier s'est occupé de politique, il a essayé de forcer les faits, les choses et les gens à prouver ce qu'il désirait. Et il a menti. Balzac n'a jamais menti. Il a été de ces purs artistes qui préfèrent la haine au parti pris, parce que la haine est littéraire et le parti pris journaUstique. Ceci dit pour écarter les critiques soi-disant sérieux qui ont tenté d'expliquer la Comédie humaine en étayant leur raisonnement sur une base sociologique. Le roman, selon ime excellente définition, c'est de l'histoire contemporaine. Exigeons donc de l'historien qu'il n'expHque pas les faits à la façon du Père Loriquet. On dira que Balzac ne fut pas sans flatter son époque. Sans doute, on pourrait trouver dans la masse de ses livres un ou deux qui justifieraient cette assertion. Mais les autres? Est-ce que vous croyez que les contemporains de Balzac qui se délectaient aux grivoiseries de Paul de Kock étaient disposés à s'intéresser aux malheurs de Birotteau, voire à la philosophie de la Peau de Chagrin?

Mais Balzac a-t-il eu raison de tant écrire? La réj)onse est simple : il a beaucoup produit par ce qu'il a beaucoup travaillé. Il serait utile de faire disparaître la légende de l'écrivain si probe qu'il publie un livre tous les dix ans ; les grands laborieux de cette sorte passent les trois quarts du temps dans une rêverie vaine, à fumer des pipes. Balzac, lui, s'est donné sans compter. Il a doté notre pays d'un jardin colossal où il y a des ronces et des parcs, des arbres nains et des chênes robustes. Tous les écrivains s'y sont promenés, tous les romanciers y ont glané, les uns ostensiblement, les autres sournoisement. Le créateur est resté debout et vivant. Son œuvre est plus jeune, plus actuelle, plus sereine que bien d'autres, célèbres, datant d'il y a quelques années et dont l'ironie semble désuète et la forme périmée. N'est-il pas inconcevable que cet homme, mort relativement jeune (à cinquante et un ans), ait pu travailler pour la postérité malgré l'exagération de ce travail qui a fini par l'abattre ?

Le génie est une longue patience, est-il écrit : c'est aussi une énergie surhumaine, et l'on ne saurait mieux terminer une étude sur Balzac que par ces mots qu'il prononça avec son sourire sans tristesse, son sourire enfantin et victorieux : — La vie, c'est du courage !

Henri Duvernois.

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