‹ L'amour morbideChapitre 13 sur 24 · ŒNONE · texte numérisé non relu

ŒNONE

Que faites-vous, Madame ? et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui.

PHÈDRE

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable. (2)

La où les poètes ne voyaient que la colère de la déesse dee amours et le destin inéluctable, nous voyons, nous, la tare héréditaire qui s'acharne sur les descendants d'une même souche malade.

(1) J. Racine. Préface de Phèdre.

(2) J. Racine. Phèdre, act. I, se. 3.

Parmi les poètes latins , il en est quatre qui , dans une sorte d'autobiographie en vers, ont dépeint leur amour : Ovide, Catulle, Tibulle et Properce. Et sous cet amour maladif perce la névrose qui les tourmentait. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à les suivre à travers leurs enthousiasmes et leurs mélancolies.

« Le brillant génie d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'âme sensible de Tibulle, leur inspirèrent sans doute des vers de nuances différentes, mais ils aimèrent de la même manière des femmes à peu près de la même espèce. Ils désirent, ils triomphent, ils ont des rivaux heureux, ils sont jaloux, ils se brouillent et se raccommodent ; ils sont infidèles à leur tour, on leur pardonne et ils retrouvent un bonheur qui bientôt est troublé par le retour des mêmes chagrins. » (1) ij, ; Ovide aime Corinne, une femme mariée. Et son amour est fantasque et capricieux, tenace presque autant qu'infxdèle. Aux injures et aux coups succèdent les excuses, les larmes et le pardon. Plus tard le poète s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Et cependant il ne peut supporter que Corinne soit

(l).GuiNGUENÉ. Histoire littéraire de l'Italie, vol. II, p. 490.

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infidèle et qu'elle profite avec un autre des leçons qu'il lui a données. Il la trompe avec une jeune esclave, mais c'est toujours la même femme qu'il aime. Il se plaint bien un peu de l'indifi'érence du mari, ce qui dépimente son amour, mais le libertin revient toujours reprendre la même chaîne dont il ne peut se défaire. C'est en somme Corinne seule qui l'occupe, Corinne qui remplit son cœur, malgré son indignité. A chaque retour près de celle qu'il aime invinciblement, il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur de la nuit.

Cinthie n'était qu'une courtisane, une coureuse d'hommes et cependant elle fut le premier et l'unique amour de Properce. Et cette drôlesse lui tenait au cœur plus encore peut-être que Corinne au cœur d'Ovide. Rien ne peut l'en détacher, bien qu'il le désire lui-même ardemment. A l'ami qui lui conseille de la quitter, il répond par l'éloge de la beauté et des talents de Cinthie. Il est menacé de la perdre : elle part avec un militaire ; elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point, il pleure, il fait des

vœux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point delà maison qu'elle a quittée ; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue ; il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour ; elle quitte le soldat et reste avec le poète. Cinthie, aussi perverse qu'aimable, a beau le déshonorer dans toute la ville par des aventures scandaleuses, Properce qui s'était cru un moment délivré de son amour, revient toujours reprendre ses fers. Il en rougit, mais il ne peut se séparer d'elle. Il s'enivre, se distrait par la débauche et possède une foule de femmes. Rien n'y fait. Puis, après de nouvelles perfidies et de nouvelles infidélités, il veut partir ; il va voyager dans la Grèce ; il fait le plan de tout son voyage. Chimères ! un baiser de Cinthie lui a fait tout oublier. Mais il se voit bientôt l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de tousses rivaux. La mort de celle qu'il aime réussit seule à le délivrer de son obsession.

Tibulle lui aussi aime Délie d'un amour presque insensé. Malgré ses infidélités, il ne peut se détacher d'elle. Il succombe de désespoir, et, vaincu par le chagrin, il demande grâce à Vénus et à Délie. Il cherche dans le vin

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un remède qu'il n'y trouve pas ; il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Pour un baiser, pour un sourire, tous les torts de Délie sont oubliés, et le cœur du poète se rouvre à des sentiments tendres, jusqu'à ce qu'une trahison nouvelle vienne enfin rompre le charme et le jeter dans les bras de Némésis, puis de Néère.

Tibulle , âme rêveuse et tendre , aima avec moins d'emportement et de ténacité qu'Ovide et Properce. Mais encore que de bassesses et de lâchetés dans cette impuissance à rompre des charmes indignes d'un Romain comme d'un poète, indignes d'un homme.

Catulle ne fut guère plus sage et son amour pour Lesbie fut celui d'un débauché sans courage. Enchaîné dans des liens honteux, il ne peut s'en détacher; il a beau se dire : «Lesbie est infidèle; sois assez sage pour l'imiter. Cesse, Catulle, de poursuivre qui te fuit, renonce au bien qui fit ton malheur, oppose aux dédains de la perfide le mépris et l'indifférence » ; il a beau lui dire un éternel adieu : « Adieu, Lesbie, désormais Catulle est insensible et ne t'importunera plus de ses instances amoureuses ; » il a beaujécrire à ses amis Furius et Aurelius qu'il méprise

l'infidèle : Catulle aime toujours Lesbie. Juventius, la fleur de la jeunesse romaine, qu'il reproche à Aurelius d'avoir voulu mettre à mal, ne saurait, malgré ses grâces juvéniles, le guérir de son amour. Et cependant ses yeux sont plus doux que l'or liquide des abeilles ; et il lui donne, comme à Lesbie, mille et mille baisers. Néanmoins celle-ci l'emporte. Le poète pardonne, heureux de reprendre la chaîne qu'il n'a pu rompre. Et son amour éclate avec un nouvel enthousiasme. « Il est l'égal d'un dieu, Lesbie, il est au-dessUs des dieux mêmes, l'heureux amant qui, les yeux attachés sur les tiens, te voit, t'écoute et s'enivre du charme de ce sourire qui pour jamais a troublé ma raison. A ton aspect, Lesbie, ma langue s'embarrasse, un feu subtil circule dans mes veines, un tintement subit bourdonne autour de moi , mes yeux se couvrent d'un voile épais. » Puis ses plaintes redoublent : « Non, dit-il avec amertume, jamais femme n'a pu se dire aimée autant que toi. Jamais, ô Lesbie, la foi des traités ne fut plus religieusement gardée que ne l'ont été nos serments. Quelle est la récompense d'un sentiment si tendre? Des perfidies qui troublent ma raison sans que, dans le délire où tu me plonges, ta fidélité puisse te rendre mon estime, ni tes trahisons diminuer rien de mon amour. )) Lesbie s'en va : il pleure et l'invective grossièrement ; Lesbie revient : il lui tend les bras et l'accueille avec ivresse. « Dieux bienfaisants ! Lesbie est rendue à mes vœux. Lesbie revient à l'amant qui n'espérait plus de recouvrer le plus précieux de tous les tré-

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sors ï'iowc trois et quatre fois prospère ! Quel mortel est aussi heureux que moi? Qui peut avoir autant de droits à chérir la vie ? »

N'est-ce pas là une véritable folie amoureuse?

L'amour du chevalier Des Grieux pour Manon Lescaut ne diffère guère de celui de Catulle pour Lesbie, si ce n'est la fidélité du chevalier, l'inconstance et le repentir touchant de Manon.

^(C J'étais à Amiens avec un de mes amis, dit le chevalier, et, voyant arriver le coche d'Arras, nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent ; nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes qui se retirèrent aussitôt ; mais il en resta une fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une femme avec un peu d'attention, moi), dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et

^«^o l'amour morbide

facile à déconcerter ; mais, loin d'être déconcerté par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. »

C'est là le fameux coup de foudre qui fait subitement d'un sage un fou.

A. de Musset a également dépeint, dans sa Confession d'un enfant du siècle, cet amour maladif « d'une génération ardente, pâle, nerveuse, »

Octave aime avec une folle ardeur, et, comme presque toujours, une femme indigne qui le trompe. Quand il apprend la trahison, le choc moral est formidable et amène un véritable détraquement. Ame tourmentée, son cœur ressemble à ces gigantesques harpes éohennes que, dans certains pays, on place sur les maisons. Ces instruments réagissent avec un éclat et une sonorité exagérés et, au moindre vent, gémissent des sons lamentables. Et cependant l'avocat Desgenais lui donne les plus sages conseils. « Vouloir, lui dit-il, chercher dans la vie réelle des amours éternels et absolus , c'est la même chose que de chercher sur la place publique des femmes aussi belles que la Vénus, ou de vouloir que les rossignols chantent les symphonies de Beethoven. La perfection n'existe pas ; la comprendre est le triomphe de l'intelligence humaine ;

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la désirer pour la posséder est la plus dangereuse des folies. L'insensé veut posséder le ciel ; le sage l'admire, s'agenouille et ne le désire pas. »

Mais Octave n'entend rien,

.... Ainsi qu'un cheval qu'on pique à la poitrine

En insensé toujours contre la javeline

Avance, et se la pousse au cœur, jusqu'en mourir.

Cet amour lui brûle le cœur et le plonge dans le deuil.

Daudet nous a aussi montré un type d'amoureux morbide dans un de ses romans de mœurs parisiennes : Sapho»

De Potter, un musicien de génie, que tout Paris a applaudi , s'est laissé engluer aux appas fanés d'une ancienne écuyère, la Rosario, une vieille roulure bouffie de graisse malsaine, qui l'oblige à porter partout et à adorer son caméléon, le seul être qu'elle aime, une petite bête hideuse et flétrie qu'elle élève dans de la ouate rose. « une passion folle, incurable, depuis des années l'accrochait à cette gueuse, lui faisait quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison où il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de théâtre, et où on le traitait plus mal qu'un domestique. Il fallait voir

l'air excédé de Rosa quand il racontait quelque chose, de quel ton méprisant elle lui imposait silence !... Et c'était de Potter, le compositeur glorieux, la fierté de l'école française ! Gomment cette femme le retenait-elle ? Par quel sortilège? vieillie de vices, grossière, avec cette mère qui doublait son infamie, la montrait telle qu'elle serait vingt ans plus tard, comme vue dans une boule étamée. »

Jean Richepin, dans La Glu, a dépeint aussi un amour de ce genre-là.

Un gars breton, une espèce de brute toute aux instincts, s'est laissé acoquiner aux appas d'une drôlesse parisienne venue se baigner sur la côte, « un chiffon, un chien coiffé », disait la vieille Marie-des- Anges, la mère du gars ensorselé d'amour. Cette femme le prit par les sens, un jour qu'ils se rencontrèrent sur la grève déserte.

(C — Reste près de moi, lui dit-elle, j'ai froid.

« Alors voyant qu'il fermait les yeux et se mettait à trembler, elle lui saisit les poignets et l'attira vers elle d'une secousse violente qui le fit choir à genoux.

« Après cela tout avait été dit. Le charme enchaînant avait été rivé. Le gars avait fauté. »

Et il fut tout entier à elle, son esclave docile et soumis, son chien.

DANS LA LITTÉRATURE

« Veux-tu être mon chien? disait- elle.

« — Oui.

« — Mais tout à fait, tu sais, pour de bon, en aboyant. « — Oui, si cela te plaît.

« — Alors, apporte.

« Et elle lançait un bâton dans l'eau, et il courait le chercher en faisant ouah ! ouah ! . »

Un jour, par pure méchanceté, la gueuse l'amène à in-o sulter sa vieille mère pleurant et clamant dans la nuit. Et cependant jusque-là il l'avait toujours respectée comme une sainte.

€ Tout de même, Marie- Pierre avait senti un grand froid lui venir au cœur, en entendant, au milieu de la première nuit, la voix de l'ancienne qui glapissait à la porte. Un bon mouvement d'instinct l'avait fait se dresser sur son séant et rejeter la couverture pour courir d'abord à la fenêtre, afin de rassurer d'un mot la pauvre âme en peine. Mais la Glu n'avait eu qu'à lui toucher le bras, du bout des doigts, et il était resté collé au lit, comme un fera l'aimant.

« Les cris alors avaient redoublé plus proches et plus distincts, et, dans le silence de la chambre, la poitrine de Marie-Pierre avait battu clair et dru, haletante en soufflet de forge, tandis qu'un tremblement lui secouait tous les membres.

« — Qu'est-ce que tu as, mon ange? avait dit la femme, d'un ton très bas, mais impérieux tout ensemble.

« Marie-Pierre avait répondu, plus bas encore, et sans oser continuer le tutoiement :

« — N'entendez-vous pas que ma mère me cherche et m'appelle?

(( — Eh bien ! avait répliqué l'autre, et puis après ?

(( — C'est mon ancienne et qui m'aime tant.

ce — Est-ce que je ne t'aime pas aussi, moi ?

« Et la femme avait attiré contre elle la main inerte du jeune homme, dont la paume tressaillit soudain au contact enfiévrant de la peau tâtée dans l'ombre. Du coup il s'était replongé dans le lit, la tête sous l'oreiller, pour ne plus entendre les lamentations maternelles, et toute sa piété filiale s'était vaporisée parmi les chauds arômes de la femelle et la sueur capiteuse de son propre désir. »

Et, dans cette soûlerie sensuelle, il va jusqu'à lever la main contre sa mère, qui invectivait la drôlesse.

« — T'es donc pas mon fils, Marie-Pierre ? Elle t'a donc mangé l'âme ? clamait la vieille.

(( Le gars, immobile, se taisait. La Glu se retourna vers lui, et, pour narguer la mère, le prit par le cou et le baisa longuement sur les lèvres. Puis elle lui dit :

(c — N'est-ce pas, ma petite cocotte, qu'elle t'embête, la vieille ?

« Elle lui chatouillait doucement la nuque, le regardant en même temps dans le blanc des yeux, caressante, impérieuse. Il respira violemment, se passa la main sur la figure, et dit d'une voix sombre :

« — Ah ! allez-vous en, ma mère , allez- vous en î Vous voyez bien que je prends du bon temps et que je suis ben aise.

DANS LA LITTÉRATURE

« Marie-des -Anges se baissa, ramassa une poignée de gravier, la lança furieusement vers le couple, enlacé encore. La Glu n'eut pas le temps de se garer contre la poitrine du gars, et, avec un cri d'effroi et de douleur, reçut le paquet cinglant en pleine face.

« La tête perdue, voyant rouge, Marie-Pierre saisit un pot de fleur sur le balcon, le brandit en hurlant vers sa mère :

<( — Ah ! va-t-en, va-t-en, à la fin ! Tu lui as fait mal ! Va-t-en, quejetedis ! Va-t-en donc ! Va-t-en, ou je cogne.

« — Ne fais pas ça, Marie-Pierre ! sanglotait la vieille. Ça te porterait malheur. Ne fais pas ça, mon gars. J'aime mieux céder.

(c — Aïe donc ! jette-lui, disait la Glu. Jette-lui, je le veux.

« Il ferma les yeux et j.eta.

(( La vieille ne fut point touchée, mais tomba néanmoins par terre, de saisissement, en poussant un grand cri. « La Glu éclata de rire.

(( — Aïe donc ! disait-elle au gars, ris donc ! Tu vois bien qu'elle est saoule aussi.

(( Et le gars se mit à rire, stupidement, tandis que sa mère se sauvait effarée, au hasard, droit devant elle, sans oser retourner la tète, épouvantée d'avoir vu son enfant lever la main sur elle et commettre un sacrilège. »

C'est encore ce même amour morbide que dit cette vieille chanson d'une vérité navrante dans son naïf symbolisme :

Y avait un'fois un pauv'gars,

Et Ion Ion laire, Et Ion Ion la.

Y avait un'fois un pauv'gars Qu'aimait cell'qui n'I'aimait pas,

Eir lui dit : Apport'moi d'main,

Et Ion Ion laire,

Et Ion Ion la.

Eiriui dit : Apport'moi d'main L'cœur de ta mère pour mon chien.

Va chez sa mère et la tue,

Et Ion Ion laire,

Et Ion Ion la.

Va chez sa mère et la tue, Lui prit le cœur et s'en courut.

Comme il courait, il tomba,

Et Ion Ion laire,

Et Ion Ion la.

Comme il cour,ait, il tomba.

Et par terre l'cœur roula.

Et pendant que l'cœur roulait,

Et Ion Ion laire,

Et Ion Ion la.

Et pendant que V cœur roulait, Entendit l'cœur qui parlait.

Et l'cœur disait en pleurant,

Et Ion Ion laire.

Et Ion Ion la.

Et l'cœur disait en pleurant :

T'es-tu fait mal, mon enfant?

DANS LA LITTÉRATURE

Enfin un dernier exemple.

MM. Guérin-Ginisty nous ont montré, dans leur roman La Fange, un sceptique parisien, un boulevardier qui se laisse prendre à cet amour qui déchaîne les passions et paralyse la volonté. Ce blasé moqueur qui riait de tout en arrive à commettre de véritables folies par amour. Il se ruine, il brise le cœur de sa mère qu'il plonge dans le deuil et la misère, et enfin sort de toutes ces aventures l'âme meurtrie, le cerveau vide. « Dans quel bourbier fangeux s'était-il jeté, rendu aveugle par sa passion ? C'était sa jeunesse perdue qui lui apparaissait, son cœur mis en pièces, tout ce qu'il y avait eu en lui de bon et de loyal méprisé, le temps envolé, sa vie sottement brisée. » La drôlesse le quitte, et toujours il la reprend, bien qu'il la méprise. Nouveau Properce et nouvelle Cinthie ! A Paris comme à Rome, il y a toujours eu et il y aura toujours des fous en amour.

TRAITEMENT DE l'aMOUR MORBIDE

J'ai montré que l'amour morbide était une maladie. Cette maladie, à mon avis, est curable dans bien des cas.

Il me reste donc un dernier point à examiner : comment on peut traiter et guérir cette passion ou mieux cette obsession.

Ici le médecin des infirmités physiques doit s'effacer et laisser la place entière au psychiâtre, sans quoi Properce aurait raison, et l'art d'Hippocrate et de Galien resterait impuissant.

Omnes humanas sanat medicina dolores, Solus amor morbi non amat artificium. (1)

L'esprit est malade : c'est donc l'esprit qu'il faut traiter. (1) Properce. L. IL Élég. I.

Ferons- nous comme Horace? « Cours aux sorcières de Thessalie, dit-il au frère de Mégilla, pour te délivrer du funeste enchantement qui te possède » (1 ). Enverronsnous notre malade à la somnambule? Ce serait un piètre moyen. Ovide qui se connaissait en ces choses, nous dit fort sagement :

Viderit, Hsemonia, si guis mala pabula terras,

Et magicas artes passe juvare putat.

Ista veneficii vêtus est via (2)

Que faire alors?

Eh bien ! le médecin devra d'abord devenir l'ami et le confident du malade. De là à devenir son conseiller, il n'y a qu'un pas.

On commencera donc par de sages conseils. On fera ressortir les défauts et les vices de l'objet aimé, on rappellera sa cupidité, ses infidélités. En un mot, on déshabillera l'idole et on la montrera dans sa terne nudité.

Je sais bien que ces conseils auront peu de chances d'être écoutés, car on ne détruit pas facilement une obsession amoureuse. Aussi Stendhal a raison de nous

(1) Horace. Odes. L. I. xxvii.

(2) Ovide. Le remède d'amour-.

faire cette recommandation : « L'ami guérisseur, dit-il, doit avoir devant les yeux que, s'il se présente une absurdité à croire, comme il faut pour l'amant la dévorer ou renoncer à tout ce qui l'attache à la vie, il la dévorera, et, avec tout l'esprit possible, niera dans sa maîtresse les vices les plus évidents et les infidélités les plus atroces. C'est ainsi que, dans l'amour passion, avec un peu de temps tout se pardonne.

L'homme qui se sent envahi par une misérable et hon teuse passion, devrait s'arrêter dès le début et suivre le conseil qu'Ovide donne aux jeunes romains et qu'il suivit si peu : «: Si vous vous repentez d'aimer, dit-il, arrètez-vous dès les premiers pas, quand votre cœur n'est encore que faiblement ému ; étouffez dans son germe ce mal naissant ; et que, dès l'entrée de la carrière, votre coursier refuse d'avancer. Tout s'accroît par le temps ; le temps mûrit les raisins ; il change une herbe tendre en robustes épis. » (2)

(1) Loc. cit. p. 117.

(2) Loc. cit.

Mais la passion est née, elle bat son plein ; si le malade veut toujours sa guérison — car il en est peu qui la

veuillent et ne courent point d'eux-mêmes à leur perte

le médecin pourra encore lui donner d'utiles conseils. S'il a le courage de lutter et de les mettre en pratique, il pourra échapper à l'obsession qui le poursuit et l'enlace.

Je ne conseillerais pas cependant, comme Ovide, d'essayer de la satiété. C'est un moyen trop dangereux, car la satiété est souvent lente à venir, et il faut au mal un prompt remède pour éviter les folies qu'il engendre. Conseiller à l'amoureux de passer dans les bras d'une autre femme parce que

Secta hipartito quum mens discurrit utroque, Alterius vires subtrahit aller amor,

me paraît encore un moyen périlleux. En voulant éteindre un incendie, on pourrait en allumer un autre. Mieux vaut fuir.

I procul, et longas carpere perge vias,

conseille Ovide.

Les voyages constituent quelquefois un excellent dérivatif. Si l'amoureux met une longue distance entre sa maîtresse et lui, il ne succombera pas à la tentation de la revoir. Rester près d'elle, c'est s'exposer presque fatalement à une rechute, car on se garantit difficilement du feu qui brûle une maison voisine. « Si nous sommes à

TRAITEMENT DE l'AMOUR MORBIDE

jeun, dit Ovide, nous avons peine à maîtriser notre appétit devant une table bien servie ; si nous sommes altérés, le bruit d'une source jaillissante augmente encore notre soif. Il n'est pas facile de contenir un taureau quand il voit une génisse, et toujours le coursier vigoureux hennit à l'aspect d'une cavale. »

Et puis les voyages, c'est le mouvement, c'est la vie. Car il faut, par-dessus tout, éviter la solitude et l'oisiveté. « L'oisiveté fait naître l'amour et l'entretient une fois qu'il est né : elle est à la fois la cause et l'aliment de ce mal si doux. Otez l'oisiveté et vous briserez les traits de l'amour ; son flambeau s'éteint et n'est plus qu'un objet de mépris. Autant le platane aime qu'on l'arrose de vin, le peuplier d'une onde pure, autant le roseau marécageux se plaît dans une terre limoneuse, autant Vénus aime l'oisiveté. »

Ce sont là sans doute de petits moyens, mais ils peuvent sauver qui veut son salut.

Il en est un autre qui jouit d'un grand crédit et que je ne saurais trop réprouver : c'est l'ivresse.

Properce, vaincu et torturé par l'amour, invoque Bacchus :

Nunc, 0 Bacche, tuis humiles advolvimur aris • Da mihi pacato vela secunda, pater. '

Tu potes insanœ. Veneris compescere f as tus Curarumque tuo sit medicina mero.

Et il ajoute :

Semper enim, vacuos nox sobria torquet amantes. (1)

Ovide, bien que plus réservé, ne néglige pas non plus d'appeler le vin à son aide : « Le vin dispose notre âme aux plaisirs, dit-il, à moins que nous en prenions assez pour plonger nos esprits dans un profond engourdissement. Le vent entretient le feu, le vent peut aussi l'éteindre ; léger, il alimente la flamme ; trop violent, il l'étouffé. Point d'ivresse donc, ou qu'elle soit assez complète pour noyer tous nos chagrins. Rien de plus nuisible que de garder un milieu entre l'ivresse et la sobriété. »

Conseiller l'ivresse ! Mais c'est augmenter sûrement le mal. L'ivresse procure l'oubli, objectez-vous, et il faut que l'amoureux oublie. Oui, mais un oubli de quelques heures et à quel prix ? Combien triste et cruel sera le réveil quand la mémoire en lambeaux ramènera un à un tous les souvenirs à la surface du cerveau !

L'ivresse, c'est encore diminuer la force de résistance du sujet, puisque l'alcool paralyse et annihile en quelque sorte la volonté.

(1) Properce. L. III. Elég. XVII.

TRAITEMENT DE l'AMOUR MORBIDE

Je connais un autre moyen beaucoup moins dangereux et beaucoup plus rationnel : c'est la suggestion hypnotique qui procure l'oubli et permet aussi d'orienter l'effet de la volonté dans un sens déterminé.

Je m'explique.

Voici un homme tourmenté par une obsession amoureuse et qui roule de précipice en précipice. Il crie au secours et vous demande aide. Si vous ne lui tendez pas la main, il va tomber à la mer. C'est un homme perdu. Vous accourez et vous persuadez à cet homme que par un procédé inoffensif vous pouvez le sauver, le ramener à la vie et au bonheur. Il s'arrête et vous écoute plein de confiance et d'espoir. Alors il est muet et vous pouvez tenter une première séance d'hypnotisme. Peu à peu vous l'amenez à un état d'hypnose suffisant, peu à peu vous endormez sa volonté, lui substituant la vôtre. Bientôt vous gouvernez en maître dans son cerveau d'où vous avez chassé son initiative personnelle. C'est le moment : commandez ; imposez silence à ses passions. Les conseils que donnait tout-à-l'heure l'ami seront devenus des ordres impérieux dans la bouche de l'hypnotiseur. Présentez l'objet aimé sous tous ses plus mauvais aspects, débinez l'idole et montrez qu'elle est d'argile. Éteignez

un à un tous les souvenirs qui pourraient ramener l'obsession. Et l'amoureux insensé sera guéri par cette volonté qui a su commander à la sienne.

Chimères que tout cela ! dites-vous. Chimères ? Oh ! que non. Si j'ai dit que l'hypnotisme pouvait guérir de l'amour, c'est qu'il en a déjà guéri. L'expérience est faite.

Voici un fait que nous avons observé avec le docteur Bérillon. Malgré son côté comique, il est absolument véridique.

Un étudiant en médecine s'était amouraché d'une fille de brasserie du quartier latin qu'il avait décidée à vivre avec lui. Ce n'était pas un Adonis ni un gommeux, c'était un breton, et, disons le mot , il manquait absolument de décorum. La fille l'avait suivi parce qu'il lui offrait le gîte et le couvert et l'arrachait ainsi à l'enfer de la brasserie. Mais elle cachait peu son manque d'enthousiasme et même sa répugnance. Il n'y avait pas communion parfaite dans leur amour. « C'est un bon garçon, disait la fille; il est gentil avec moi ; je voudrais bien l'aimer ; mais il me dégoûte; c'est plus fort que moi. » Le breton était désolé de la froideur de sa maîtresse.

La fille était facilement hypnotisable. Un jour on l'endort et on lui fait cette suggestion qu'à son réveil elle aimera son amant, qu'elle aura sans cesse envie de l'embrasser, qu'elle le trouvera aimable et séduisant et qu'elle trouvera le plus grand plaisir à être dans ses bras. La suggestion se réalise point par point , au grand ahurisse-

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ment du breton. Il retrouvait une maîtresse caressante et aimante qui , au lieu de le recevoir en grondant comme autrefois, le provoquait elle-même aux prouesses amoureuses. Il exultait de joie.

Un ami peu charitable apprit cette aventure et résolut de jouer un mauvais tour au breton aimé. Ce fut bien simple. Il hypnotisa la jeune fille et lui fit cette suggestion : « Ton amant a les oreilles sales (c'était vrai), tu ne pourras plus l'embrasser parce que c'est répugnant. » Et, au réveil, l'Adonis aimé était redevenu un breton et sa maîtresse ne pouvait plus le sentir. Elle était plus désagréable et plus froide qu'autrefois. Comme quelqu'un lui en faisait la remarque, elle répondit : « Regardez donc comme il a les oreilles sales ; je ne m'en étais pas aperçue ; maintenant, ça me dégoûte. »

Nous avons encore vu avec le docteur Bérillon une névropathe qui, à la suite d'une infidélité de son mari, avait été torturée par une jalousie vraiment morbide. C'était une véritable obsession qui la tourmentait nuit et jour et ne lui laissait aucun repos. Nous lui avons rendu le calme de l'esprit par la suggestion.

Je pourrais multiplier ces exemples et je suis persuadé que toutes les personnes qui s'occupent d'hypnologie ou de psychologie expérimentale, pourraient en citer. Plusieurs aliénistes, Aug. Voisin et Forel en particulier, ont reconnu qu'on pouvait débarrasser quelquefois les aliénés de leurs obsessions et même de leurs idées délirantes par suggestion. R. von KrafFt-Ebing, Ladame, von Schrenck-

Nolziiig, Edg. Bérillon, ont guéri par suggestion des invertis sexuels, des pédérastes.

Mais, direz-vous encore, ce traitement ne peut s'adresser qu'à un petit nombre de sujets, à ceux qui sont sensibles aux pratiques de la suggestion hypnotique, presque tous des nerveux ou des névrosés. Il y a sans doute pas mal de sujets réfractaires à la suggestion. Mais nos amoureux morbides sont tous ou presque tous des névrosés et des dégénérés ; ils sont donc dans des conditions d'infériorité morale et volitionnelle qui les prédispose admirablement à accepter, même à l'état de veille, les suggestions d'autrui. D'ailleurs, l'amour morbide est-il autre chose qu'une autosuggestion?

Si les conseils échouent, si la suggestion est impuissante, il ne reste qu'un moyen : la séquestration temporaire.

Je vous entends crier au scandale et à l'arbitraire. Et je sais combien les familles redoutent l'internement d'un des leurs, par crainte de la déconsidération. C'est un sentiment des plus honorables et qu'il faut respecter. Mais si la famille elle-même, en face des folies de l'un des siens entraîné par un amour insensé et aveugle , réclame

TRAITEMENT DE l'AMOUR MORBIDE 277

son internement, le médecin aliéniste devra-t-il se dérober et refuser le certificat constatant la folie? Non, mille fois non. Je le dis hautement : je n'hésiterais pas une seconde à signer.

Je ne suis encore qu'au début de ma carrière et j'ai malheureusement signé déjà l'internement d'un grand nombre d'aliénés. Je sais combien il est quelquefois difficile de dire où commence et où finit la folie. Car, comme le dit le professeur Bail, « il est peu d'hommes qui puissent se vanter d'avoir suivi pendant toute leur vie une ligne parfaitement droite et d'avoir toujours eu une conduite parfaitement raisonnable. » Le proverbe espagnol aura toujours son application :

De medico, poeta y loco, Todos tenemos un poeo.

Mais voici un jeune homme qui avait toujours mené une vie exemplaire. Il était l'orgueil et l'espoir des siens. Un beau jour il s'est laissé séduire par les appas d'une drôlesse qui lui a pris et son âme et sa volonté. Pour satisfaire sa passion, il ruine sa famille, il piétine sur le cœur de sa mère, il s'avilira peut-être jusqu'à un mariage déshonorant avec une prostituée, il ira jusqu'au crime même. La juste colère et les menaces d'un père, les pleurs d'une mère, les conseils, puis les sévérités des amis, qui ont fait le vide autour de lui, rien n'y fait. Et vous direz qu'il n'est pas fou ! Et vous hésiteriez à le faire enfermer ! Mais alors ce serait approuver ses folies .

Pour sauver ce jeune homme, pour sauver les siens de la honte et de la ruine , vous devez le faire séquestrer. La solitude, une vie calme et régulière finiront par faire taire les passions déchaînées. La raison reprendra le dessus, la volonté recouvrera ses anciennes énergies, l'obsession sera vaincue ; et, délivré, sauvé, il vous baisera les mains en pleurant, comme le naufragé au sauveteur à qui il <ioit son salut.

TABLE DES MATIÈRES

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Préface

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