CHAPITRE XIV Du suicide par amour
(( Tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques », dit M"*^ de Sévigné, racontant le malheur de son fils auprès de la célèbre Champmeslé.
En effet, quand l'homme, tourmenté par l'obsession amoureuse, ne tourne point sa colère contre l'objet aimé ou contre un rival, il est fréquent de le voir la tourner contre lui-même et se tuer de désespoir.
L'homme raisonnable devrait suivre le conseil qu'Hylas, dans un de ses plaidoyers pour l'inconstance, donnait à la belle Phihs :
Chacun doit préférer, au moins s'il est sage,
Son propre bien à tous.
Je vous aime, il est vrai ; je m'aime davantage.
'O l'amour morbide
Ou bien encore imiter le berger Tircis :
Le berger Tircis Rongé de soucis De voir sa Climéne Rire de sa peine, Alla se percher Sur un haut rocher, Voulant finir son supplice Dans un précipice.
Mais, songeant que ce saut Était bien haut • Et qu'on mourait
Quand on voulait, Mais qu'on vivait Quand on pouvait, Quelque volage et légère Que fut sa bergère, Il fit nargue à ses appas Et revint au petit pas (4).
Mais il faut être bien maître de sa passion pour savoir ainsi dominer son amour. Bien peu possèdent ce scepticisme épicurien, cette philosophie sereine et souriante qui sait s'accommoder avec la vie, avec les bons comme avec les mauvais jours. Néanmoins il est des âmes fortes qui savent souffrir et vaincre l'amour. L'idée torturante cède devant leur volonté courageuse, puis peu à peu elle s'efface, ce n'est plus qu'une image nuageuse et lointaine, un inane et vague fantôme qui bientôt tombera dans l'oubli, ce bienfaisant Léthé qui engloutit et emporte
(1) Vaudevilles de Cour (1665), p. 248.
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toutes les douleurs humaines. Il est, au contraire, des âmes faibles, des volontés débiles qui ne savent point lutter contre l'obsession qui les envahit et s'y abandonnent. L'amour leur étreint l'âme comme dans un étau, et ils ne sauraient lui échapper. Et le malheur suit de près l'amour. La passion, qui devait donner toutes les voluptés, toutes les joies et toutes les allégresses, n'enfante plus que des tourments et des soucis. L'amour torture l'infortuné qu'il tient enchaîné comme la divinité vengeresse qui livrait le foie de Prométhée au bec d'un vautour. Immortale jecur !
Presque tous ceux qui jugent la mort plus précieuse que la vie, et qui, ne pouvant tuer l'amour, tuent leur enveloppe charnelle pour délivrer leur âme ensorcelée, ceux-là sont presque tous des héréditaires !
Les uns sont des violents et des impulsifs qui préfèrent un mal qui les frappe subitement. Leurs moyens sont brutaux et leur impulsivité se retourne contre euxmêmes. Ainsi j'ai connu un souteneur, ivrogne coléreux, qui avait subi plusieurs condamnations pour violences et batteries. Il se donna un coup de couteau dans la région du cœur parce que sa marmite l'avait abandonné^ obéis-
sant sans doute à un sentiment subit de dépit ou de colère.
Les autres sont des caractères mous, incapables de réaction, et dont les facultés volontaires sont affaiblies. Ils souffrent d'abord en silence d'une immense affliction, et, désespérant d'en sortir, ils s'ôtent la vie. Ce genre de suicide est assez commun chez les femmes et on en peut lire tous les jours des exemples dans les faits divers des journaux. Un amour naissant contrarié, ou même rompu avant d'être formé, en voilà assez pour certains esprits névrosés pour que la coupe de la vie leur paraisse pleine de lie amère et qu'ils appellent la mort pour les délivrer.
Il est certain que ceux qui se suicident par amour n'invoquent que de mauvais prétextes et que leurs raisons ne sauraient tenir debout devant la raison.
On lit dans le Divan d'amour (1) qu'un arabe des Benou-Fazarat dit un jour à un autre arabe des Benou- Azra : « Vous autres Benou-Azra , vous pensez que mourir d'amour est une noble mort ; mais c'est là une faiblesse manifeste et une stupidité ; et ceux que vous
(1) Compilation d'Ebn-Abi-Hadglat.
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prenez pour des hommes de grand cœur ne sont que des insensées et molles créatures. ); Et l'arabe de la tribu des Benou-Azra ne trouve que cette excuse : <£ Tu ne parlerais pas ainsi si tu avais vu les grands yeux noirs de nos femmes voilés par-dessus de leurs longs sourcils et décochant des flèches par-dessous ; si tu les avais vues sourire et leurs dents briller entre leurs lèvres brunes ! j>
Werther, pour se justifier, n'invoque que des paradoxes : c( Un peuple, dit-il, gémit sous le joug insupportable d'un tyran : oserez-vous l'appeler faible lorsqu'enfin il se lève et brise ses chaînes ? Cet homm§ qui voit les flammes menacer sa maison, et dont la frayeur tend tous les muscles, qui enlève aisément des fardeaux que de sang-froid il aurait à peine remués ; cet autre qui, furieux d'un outrage, attaque six hommes et les terrasse, oserezvous bien les appeler faibles ! Eh ! mon ami, si ces efforts sont de la force, comment des efforts extrêmes seraientils le contraire ! . . . La nature humaine a ses bornes ; elle peut jusqu'à un certain point supporter la joie, la peine, la douleur ; ce point passé, elle succombe. La question n'est donc pas de savoir si un homme est faible ou s'il est fort, mais s'il peut soutenir le poids de ses souffrances, qu'elles soient morales ou physiques ; et je trouve aussi étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre maligne » (1).
(I)Gœthe. Werther.
Chatterton renonce, par paresse et mauvais vouloir, à la lutte pour la vie et son appel à la mort n'est qu'une profession de foi d'égoïsme. Il s'écrie : « Salut, première heure de repos que j'aie goûtée ! Dernière heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut ! Adieu, humiliation, haines, sarcasmes, misères, tortures du corps, adieu ! Si l'on savait ! si l'on savait ce bonheur que j'ai, on n'hésiterait pas si longtemps ! 0 mort, ange de délivrance, que ta paix est douce ! J'avais bien raison de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conquérir. Je sais que tes pas seront lents et sûrs. Regarde-moi, ange sévère, leur ôter à tous la trace de mes pas sur la terre. Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi ». (1)
Dans certains cas, l'amant qui veut mourir entraîne avec lui celle qu'il aime. Cette funeste détermination est souvent amenée par la crainte ou la nécessité de se séparer.
Les exemples abondent.
(1) Alfred de Vigny. Chatterton. Acte*III. se. VII.
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« Un jeune homme très connu, brave, bien fait, aimable, plein de talents, est amoureux d'une jeune fille que les parents ne veulent point lui donner. Il se rompt une veine par un effort. Les chirurgiens lui disent qu'il n'y a point de remède ; sa maîtresse lui donne un rendez-vous avec deux pistolets et deux poignards , afin que si les pistolets manquent leur coup, les deux poignards servent à leur percer le cœur en même temps. Ils s'embrassent pour la dernière fois ; les détentes des pistolets étaient attachées à des rubans couleur de rose ; l'amant tient le ruban du pistolet de sa maîtresse ; elle tient le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent à un signal donné, tous deux tombent au même instant. » (1)
Tel est encore le fait bien connu de Bancal, chirurgien de marine, qui avait résolu de mourir avec sa maîtresse.
« Bancal était convenu avec sa maîtresse qu'avant de se donner la mort il lui ouvrirait les veines des pieds, et qu'il profiterait de l'évanouissement que devait provoquer la perte du sang pour lui ouvrir une artère ; qu'au besoin ils s'empoisonneraient en outre tous deux avec de l'acétate de morphine qu'il s'était procuré, et qu'il lui plongerait et se plongerait à lui-même dans le cœur un long bistouri à lame fine... Le 25 mars 1835, ils exécutent leur funeste projet. A onze heures du soir, Bancal lui ouvre les veines. Ce premier moyen trompe leur attente ;
(1) Voltaire. Dictionnaire philosophique. Art. Caton.
ils prennent tous deux une assez forte dose d'acétate de morphine et Bancal ouvre à sa maîtresse une artère du bras gauche. Le poison est rejeté par les vomissements et la mort semble vouloir tarder. Le jour approchant, la maîtresse de Bancal demande à son amant de mettre fm à son agonie en faisant usage du bistouri ; Bancal le lui plonge deux fois dans le cœur et achève ainsi, à six heures du matin, l'attentat commencé à onze heures du soir. Puis il se frappe lui-même de plusieurs coups de bistouri dans la région du cœur sans pouvoir atteindre cet organe. Bientôt après il est trouvé mourant. Les chirurgiens appelés constatent les horribles blessures qu'il s'était faites avec l'intention évidente de se donner la mort ; et, rappelé à la vie, il introduit encore ses doigts dans ses plaies. — Traduit le 25 juillet 1835 devant la Cour d'assises, pour homicide, Bancal, sur l'habile plaidoirie de son avocat, fut acquitté. » (1)
Quelques années après , en 1838, la Cour d'assises acquittait un jeune homme de dix-huit ans qui, lui aussi, avait résolu de mourir avec sa maîtresse. Après lui avoir tiré un coup de revolver dans la tète , il l'acheva avec un couteau-poignard. Elle était vierge. Ferrand se mutila horriblement sans arriver à se tuer.
Tels furent encore ces deux amoureux inconnus qui vinrent se suicider à Montmorency et dont la mort fut
(1) Briant et Ghaudé. Manuel de médecine légale, 1. 1, p. 412.
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chantée par Alfred de Vigny en des vers aussi beaux qu'est fausse et pernicieuse l'apologie qu'ils enrobent.
Heureux celui dont l'agonie
Fut dans les bras chéris avant l'autre finie !
Si nul des deux n'a dit : Qu'on a peine à mourir !
Si nul des deux n'a fait, pour se lever et vivre,
Quelque effort en fuyant celui qu'il devait suivre,
Et, reniant sa mort, par le mal égaré
N'a repoussé du bras l'homicide adoré.
Enfin nous avons encore tous présents à la mémoire cette idylle amoureuse commencée sous le beau ciel de l'Algérie et finissant par une sanglante oarystis dans la villa de Sidi-Mabrouck, aux portes même de Gonstantine. (1 )
Et cette folie criminelle des doubles suicides ne tarde pas à faire des prosélytes : au mois de février 1889, le sergent Soularue tuait sa maîtresse consentante à coups de revolver et tentait de se donner la mort ensuite. Un mois après, un soldat, faible d'esprit, et sa maîtresse, une petite grisette sentimentale et énamourée, tentèrent de renouveler ce drame, sans cette fois se faire grand mal. (2)
( 1 ) Voyez pour plus amples détails sur l'affaire Chambige :
A. G. Tarde. Affaire Chambige. In Archives de V anthropologie criminelle. 1889.
B. A. Bataille. Causes criminelles et mondaines. 1889.
C. ÈmïleLA.VREm. Les habitués desprisons de Paris, in-80.1890. (2) Voyez pour ces deux dernières affaires :
A. Bataille. Causes criminelles et mondaines de 1889. Dentu. Emile Laurent. L'année crimineHe, 1889-1890. Storck,1890. Lyon.
l'amour morbide dans la littérature
L'amour est un sentiment très dramatique, et plus particulièrement l'amour morbide, cette passion fatale qui produit le délire, quand l'âme s'oublie et s'abandonne un instant. Aussi les poètes et les romanciers l'ont souvent mis en jeu dans leurs œuvres. Il n'est pas un poème, pas un drame, pas un roman, pas une nouvelle, où l'amour n'ait sa place. Il faudrait des volumes et je n'en finirais pas, si je voulais étudier seulement la moitié des ouvrages en prose ou en vers où l'amour morbide est mis en jeu et analysé.
J'ai déjà montré, dans un des premiers chapitres, que ce sentiment n'était pas inconnu dans l'antiquité. Je me
contenterai ici de quelques exemples célèbres, désirant simplement analyser quelques caractères d'amoureux dégénérés empruntés aux romanciers et montrer combien ces personnages imaginaires sont vrais et diffèrent peu de ceux de mes observations.
Prenons d'abord Phèdre. C'est un type d'amoureuse criminelle que trois poètes ont mis successivement sur la scène : Euripide, Sénèque et Racine.
L'amour incestueux que Phèdre éprouve pour son beaufils Hippolyte, c'est l'amour qui dompte les sens et la raison, c'est l'obsession avec toute sa fatale irrésistibilité.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachées; C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,
s'écrie Phèdre. Elle n'est pas libre de s'abandonner à cet amour ou de le repousser, elle le subit malgré elle, « Elle est engagée par la destinée et la colère des dieux, dans une passion illégitime dont elle a horreur toute la première : elle fait tous ses efforts pour la surmonter : elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne ; et , lorsqu'elle est forcée de la découvrir , elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son
DANS LA LITTÉRATURE
crime est plutôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté ». (d )
Et cette fatalité du destin qui pèse sur sa race, c'est l'hérédité morbide qui poursuit toute une génération et la pousse aux mêmes folies criminelles,
PHÈDRE
0 haine de Vénus ! 0 fatale colère !
Dans quels égarements l'amour jeta ma mère !