‹ L'amour morbideChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'amour morbide dans l'antiquité

Au début des choses, ai-je dit au précédent chapitre, l'amour n'a dû être qu'une loi de la nature et un besoin. Il est évident qu'à cette époque l'amour morbide n'a point dû exister, pas plus qu'il n'existe chez les bêtes. Le mâle assaillait la première femelle qu'il rencontrait, après l'avoir renversée dans l'herbe ; puis, il repartait, indifférent et satisfait, et quelques heures après il avait oublié celle qu'il avait possédée et peut-être fécondée.

Mais quand l'amour fut devenu sentiment et presque en même temps passion, l'amour morbide ne tarda pas â apparaître et on en trouve les traces dans la littérature de tous les peuples civilisés. Seul l'homme sage dont la raison ne s'écarte jamais du droit chemin et maintient toujours

ses fac" f ""^ sereine entre toutes

ses facultés, sait échapper aux coups funestes du dieu d amour, comme on disait autrefois. Mais tous les hommes dont la volonté chancelante se laisse entraîner et vaincre par les passions, ont eu leurs heures d'égarement et de tolie amoureuse.

Le dieu mdou de l'amour, c'est Kâmadêva. On l'appelle <c le dieu du désir, l'agitateur de l'esprit, celui qui rend fou, celui qui enflamme, le destructeur du calme de la dévotion » (1).

Chez les Grecs eux-mêmes, ces dilettantes épris de lumière et d'harmonie, l'amour morbide détraqua les intelligences.

Le chantre du Rhodope, le vieil Orphée invoque « Eros grand, chaste, puissant par sa lance, ailé, courant dans le feu, impétueux, qui se joue des dieux et des hommes mortels, habile, rusé, qui tient toutes les clefs de l'Aither, de l'Ouranos, de la mer et de la terre » (2).

Hésiode à sçn tour appelle Éros (( le plus beau des dieux immortels, qui rompt les forces, et qui de tous les

(1) John Garret. Classifical Dictionary by India. TrpnlS'"'"^T ^^P^^5"^s • V. Parfum d'Éros. Traduction de

LECONTE DE LiSLE, p. 127.

l'amour morbide dans l'antiquité 19

dieux et de tous les hommes dompte l'intelligence et la sagesse dans leur poitrine » (1).

Selon Moschus, il « , vole comme un oiseau vers les uns €t vers les autres, vers les hommes et les femmes, et il s'assied dans leur cœur » (2).

Plus tard, Hélène, lorsqu'elle se défend devant Ménélas, • s'écrie : « Jupiter, le maître des autres divinités, est l'esclave de Vénus » (3).

Et le chœur tragique chante : « Amour, invincible amour, tu subjugues les puissances et tu reposes sur les Joues délicates de la jeune fille ; tu règnes sur les mers et dans la cabane du berger; nul parmi les dieux immortels ni les hommes éphémères n'échappe à tes traits. Celui que tu possèdes est en proie au délire.

« Tu entraînes les justes eux-mêmes dans le crime. C'est toi qui viens de semer la discorde dans une famille. Tout cède à l'attrait des yeux d'une jeune fille ; même au sein du pouvoir, l'amour siège à côté des lois suprêmes. Vénus, cette déesse invincible, se joue de nous » (4).

Plus près de nous, écho de ces grandes voix. Racine répète encore :

Dans quels égarements l'amoui' jeta la Grèce !

(1) HÉSIODE. Théogonie, Traduction Leconte de Lisle, p. 7.

(2) MoscHus. Idylle I. Éros fugitif. Trad. Leconte de Lisle.

(3) Euripide. Les Troyennes, v. 946,

<4) Sophocle. Antigone, v. 781. Traduction Artaud.

l'amour MORBrOE

Les Romains ne furent pas plus sages que les Grecs et eux aussi, ils se laissèrent aller aux emportements de l'amour.

Properce se plaint du dieu cruel qui égara sa raison : Et caput imposîtis pressît amor pedibus (1),

Et ailleurs : « Les philtres que la marâtre d'Hippolyte opposa vainement à l'insensibilité de ce jeune héros, tous les enchantements de Circé, tous les poisons de Médée, ne sauraient me détacher de Cynthie » (2).

L'image peu flatteuse qu'il trace du dieu mythologique de l'amour indique assez combien il avait été, malmené par lui. (( Celui qui le premier imagina de représenter l'Amour sous les traits d'un enfant, fut sans doute un admirable artiste. Il sentit le premier que la vie des amants est une enfance perpétuelle où l'on sacrifie à des riens les plus grands avantages. Il donna des ailes à ce dieu qu'il peignit voltigeant de cœurs en cœurs, pour faire entendre que nous sommes l'éternel jouet de son inconstance, et que rien ne saurait fixer sa léç^èreté. Il

(1) Properce. Élégies,!.. 1, Éiég. I.

(2) Id., L. II, Élég. I.

l'amour morbide dans l'antiquité m

arma ses mains de flèches meurtrières, il suspendit à ses épaules un double carquois, pour signifier que l'Amour nous attaque en traître et que ses blessures sont toujoiïis

incurables » (1).

Ovide lui-même, après avoir enseigné l'art d'aimer et les recettes d'amour, apprit les remèdes qui guérissent de ce mal étrange et conseilla aux hommes de renoncer à leurs funestes passions :

..... Damnosas, homines, compescite curas (2).

Les anciens n'ont donc pas été plus quô nous à l'abri des emportements de l'amour, puisque leurs poètes les ont décrit avec tant d'exactitude. Et même ils étaient tellement persuadés que l'amour était une sorte de délire, une courte folie , ils croyaient si bien que la volonté de l'homme amoureux était paralysée et en quelque sorte annihilée, ils le sentaient si bien dans l'incapacité de résister à son obsession , qu'ils avaient recours pour l'en débarrasser aux sortilèges des sorcières et des magiciennes.

(1) Properce. Élégies, L. II, Élég. XII.

(2) Ovide. Le Remède d'amour. Traduct. Héguin de Guerle.

Une jeune fille s'éprend d'amour pour un adolescent quelque éphèbe farouche qui ne répond point à sa flamme. Toutes ses avances, toutes ses séductions sont restées vaines. Alors pour allumer la passion amoureuse dans le cœur de l'insensible, elle s'en va trouver la magicienne et c'est aux philtres qu'elle a recours.

« Où sont mes lauriers? Apporte-les, ThestyUs. Ou sont les philtres aussi? Entoure cette coupe de la toison rouge d'une brebis. Je veux faire un enchantement sur cet homme cruel que j'aime et par qui je souffre, qui n'est point venu depuis douze jours, qui ne sait si je' suis morte ou vivante et qui n'a point frappé à ma porte. Salut, eff"rayante Hékata ! Soutiens-moi jusqu'au bout et fais que mes poisons égalent en violence ceux de Kirka, ceux de Médéia et ceux de la blonde Périméda ! » (1).

Mélissa a été abandonnée par son amant Charinus, qui a passé dans les bras de sa rivale Simiqué. Elle confie ses chagrins à son amie Bacchis. Va trouver la magicienne, lui dit celle-ci, et dans quelques jours tu verras Charinus revenir à toi.

Mélissa. — Si tu connaissais quelque vieille, Bacchis, qui sache, comme les femmes de Thessahe, rendre par ses enchantements les gens aimables et faire aimer ceux que l'on déteste, tu me rendrais bien service de me l'amener. Je lui donnerais volontiers mes robes et mes

(1) Théocrite. Idylle II, Traduct. Leconte de l'Isle.p. 155.

l'amour morbide dans l'antiquité 23

tijoux, pourvu que son art ramenât Charinus dans mes bras et lui fit exécrer Simiqué au lieu de moi.

Bacchis. — Il y a, ma chère, une gaillarde, une Syrienne, magicienne excellente ; elle m'a un jour raccommodé avec- Phanias qui, pour un rien, comme ton Charinus, s'était fâché. Au bout de quatre mois d'absence, pa^ ses enchantements, elle m'a ramené mon infidèle, alors que je commençais à perdre espoir » (1).

Dans Virgile, Alphésibée , pour ramener l'infidèle Daphnis, a également recours aux enchantements.

« Apporte l'eau lustrale, dit-elle; entoure l'autel de bandelettes flexibles ; fais y brûler l'encens mâle et la verveine résineuse ; essayons d'égarer, par un sacrifice magique, la raison d'un insensible amant. » (2).

Ne sont-ce point là des peintures très exactes, malgré leur naïveté , de l'amour morbide , de l'amour qui obsède et paralyse la volonté? Aucun remède humain ne pouvait guérir de cette folie. Alors on avait recours aux sortilèges et aux incantations. Les philtres des sorcières de Thessalie étaient tout-puissants, au dire de Lucain :

Ibi plurima surgunt

Vim factura deis; et terris hospita Colchis,

Legit in Hxmoniis, quas non advexerat, herbas (3).

(1) Lucien, Dialogues des courtisanes, IV. Traduction A.-J Pons. Édit. Quantin. Paris, 1881.

(2) Virgile. Églogue 7/72. Traduction F. Lemaistre, p. 101. Édit. Garnier, Paris 1874,

(3) Lucain. La Pharsale, L. VI, v. 440.

Avec ces enchantements, les vieillards deviennent ardents et aimables.

V ,; . ■ . '. Flammisque severi

luicttts arsere senes (1).

La Béotie était également un bon pays pour les oracles, parce que, dit Fontenelle, « il y avait beaucoup de sots et beaucoup de cavernes » (2).

« Redites trois fois cette chanson, écrit Tibulle à Délie, et, après l'avoir dite, jetez aussi trois fois votre salive sur le seuil de votre chambre : ce charme rendra votre mari incrédule aux rapports de ses espions ; il n'en croirait pas même ses propres yeux s'il me voyait près de vous. Mais prenez garde, Délie, le charme n'a d'effet qu'en ma faveur : avec un autre amant votre mari verrait tout ; la sorcière ne le rend aveugle que pour moi » (3).

Ovide, cependant, ne croit point aux sortilèges amoureux. « Vainement, dit-il, on mettrait en usage l'hippomanès, arraché au front d'un jeune poulain ; les herbes de Médée, les magiques enchantements des marses ne sauraient faire naître et entretenir l'amour » (4). Mais Ovide , malgré les sottises qu'il commit avec Corinne et Néère, était un philosophe, et sa sagesse ici fait exception.

(4) LucAiN. La Pharsale, L. VI, v. 453.

(2) Fontenelle. Histoire des oracles, ch. XII.

(3) Tibulle. Élégies, liv. I, ii.

(4) Ovide. L'Art d'aimer, liv, II.

l'amour morbide dans l'antiquité 25

Au milieu des superstitions du Moyen-Age, nous retrouvons cette foi en la puissance des charmes magiques et des sortilèges. Plus tard, le XVP et le XVIP siècles croyaient encore aux effets de la magie en amour. « Les amoureux invoquaient les puissances surnaturelles , consultaient les sorcières , achetaient des philtres, portaient des anneaux constellés, faisaient ou faisaient faire des conjurations et des enchantements ; la magie amoureuse enfin était une des parties principales de la magie et ce n'était pas la moins cultivée, car c'était celle qui était la mieux payée par la prodigalité des amants ))(!).

Cornélius Agrippa (2) a soin d'indiquer les différents moyens de se faire aimer des belles. Un des charmes les, . plus puissants est de se faire attacher au bras gauche les intestins d'une hyène : avec cela on est sûr d'être aimé de la première femme qu'on regarde. L'os gauche du crâne de crapaud a aussi une grande force en amour ; mais il faut prendre garde de se tromper, car l'os droit produit l'effet contraire.

Ce n'est là qu'une rapide esquisse et je reviendrai sur €6 sujet lorsque j'étudierai l'amour morbide dans lalitté-

(1) Saint-Marc Giraudin; Cours de littérature dramatique, t. II, p. 337.

(2) Cornélius Agrippa. Traité de philosophie occulte^ p. 59.

9fi > •

rature. Cependant ces quelques extraits nous permettent déjà de comprendre comment les anciens interprétaient cette forme de l'amour.

La volonté de l'amoureux n'entre pour rien dans la naissance et le développement de sa passion. Il la subit comme le dégénéré subit son obsession. L'imagination naïve des anciens n'a vu là qu'un sortilège, une sorte de délire toxique analogue à celui produit par l'alcool. Et, pour le provoquer et le conjurer, ils ont recours à des puissances occultes. Ne parlez pas des obstacles de l'art ou de la figure ; ne parlez ni du devoir ni de la vertu : la magie surmonte tout ; quelques paroles suffisent pour changer Caton en Adonis, Lucrèce en Aspasie.

Les anciens n'avaient pas su trouver d'autre explication de cette étrange aberration qui fait d'un homme intelligent et bon un véritable aliéné foulant aux pieds honneur et dignité, et cela presque malgré lui. Ils connaissaient donc les détraqués de l'amour. Athènes et Rome en regorgeaient.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l'aMOUR MORBIDE

Les ascendants transmettent à leurs descendants nonseulement leurs formes corporelles avec leurs défectuosités physiques, mais aussi leurs défectuosités intellectuelles et morales. Ce n'est pas là une loi absolument fatale, mais du moins une loi qui ne souffre qu'un petit nombre d'exceptions.

Aussi, à mon avis, si le fils commet des folies en amour, c'est le plus souvent aux parents qu'il faut en demander raison. Car ils lui ont légué un système cérébrospinal défectueux, taré.

Il ne faudrait pas croire cependant que le père a dû forcément se livrer aux mêmes emportements amoureux

que le fils qui le déshonore ou le ruine. Non. Néanmoins la chose est quelquefois possible. Un débauché peut engendrer un débauché, un érotomane un dégénéré érotomane. Mais il n'en est généralement pas ainsi. Il existe chez les ascendants une tare cérébrale : folie, névrose ou alcoolisme. Les descendants ne seront pas fatalement et sûrement des fous, des névrosés ou des alcooliques. Ils pourront l'être assurément, mais ils seront avant tout des dégénérés, c'est-à-tiire des êtres qui tiennent de leurs ascendants un système nerveux, sinon malade, mais au moins dont l'équilibre est rompu. Et ce défaut d'équilibre pourra se manifester de mille façons différentes. C'est ce qui faisait dire àLegrand du Saulle que l'hérédité transmet, mais qu'elle transmet en transformant. Et Bail exprime la môme idée en disant qu'il n'y a pas de folies héréditaires, mais des fous héréditaires.

Ainsi, un épileptique, par exemple, pourra engendrer plusieurs enfants marqués du sceau delà dégénérescence. Mais l'état mental de ces dégénérés pourra différer pour chacun d'eux. Il n'y a que le terrain de dégénérescence qui présentera pour tous le même caractère d'infériorité. L'un sera un fou moral, un criminel, l'autre un hystérique, l'autre un aliéné, l'autre un névrosé qui n'entrera jamais dans la phase délirante, mais qui rappellera son origine pathologique par une foule de bizarreries et d'excentricités.

Il en est de même pour les dégénérés atteints d'amour morbide. Ce sont presque tous des héréditaires, mais la tare nerveuse de leurs ascendants peut être très variable.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE 31

La folie semble tenir le premier rang. Viennent ensuite l'alcoolisme et les névroses (hystérie, épilepsie, nervosisme) dont l'importance semble n'être guère moins considérable.

Mais il est rare qu'on trouve dans les antécédents du dégénéré une tare unique et isolée. Le plus souvent l'hérédité est convergente et chacun des ascendants a contribué pour sa part à la déchéance du produit.

A l'appui de ces idées, que l'on me permette d'apporter quelques faits.

Voici d'abord l'histoire si banale et si commune de l'homme faible de caractère et de volonté, qui s'amourache ■d'une fille et fait la sottise de l'épouser.

Commençons par étudier sa vie et nous verrons tout de suite les idées les plus étranges éclore sur ce terrain de dégénérescence (1).

X... est un homme d'une intelligence au-dessus de la moyenne et d'un esprit très cultivé. Sa vie n'a été qu'une longue série d'extravagances et d'excentricités. Inscrit comme avocat au bareau de Nancy, sa situation ne l'empêchait pas de se montrer en tête des mascarades les plus burlesques ; il était l'organisateur de cavalcades où il se costumait de la façon la plus excentrique. Un jour, il se promena dans la ville en robe d'avocat, le bonnet carré sur la tête. Une autre fois, il se rendit au cercle de la

(1) J'emprunte cette observation à la thèse du docteur Legrain : Du délire chez les dégénérés. Paris 1886.

magistrature où il entra à cheval, après avoir fait gravir à ce dernier tout un escalier.

Plus tard, nous le voyons pris de la manie du jeu ; il joue dans les cercles en vertu d'une impulsion irrésistible et jette sur les tapis verts des sommes considérables, laissant sa maison courir à la ruine.

Puis, il se rend presque inconsciemment coupable d'un crime qui eût pu entraîner les plus graves conséquences. Une nuit, couché aux côtés de sa femme, il s'éveille en sursaut, se lève, brise une porte vitrée et s'introduit dans la chambre d'une de ses cousines à qui il fait subir les derniers outrages. Après cette scène, il revient dans sa chambre et s'endort d'un profond sommeil. Son père seul eut connaissance de l'acte, que sa femme a toujours ignoré, attribuant le bris de la porte à l'introduction de malfaiteurs supposés. Il paraîtrait avoir agi sous l'influence d'un vertige. Il prétend ne pouvoir reconstituer ses souvenirs à ce sujet. Le lendemain, quand on lui montra les preuves palpables de son action, il se serait emporté, exigeant même une enquête : « Rien, dit-il, ne peut me servir à expliquer ma mauvaise action ; je vivais avec ma cousine comme un frère avec une sœur, et jamais je n'avais éprouvé à son sujet le moindre désir. »

Il est ensuite hanté par des idées de suicide et tombe dans de nouvelles extravagances. Il ne jouait plus alors, mais il voulait découvrir le mouvement perpétuel ; à la suite de sa participation à une société d'essais électriques, il espérait arriver à la solution de ce problème par l'ap-

plication de l'électricité à la décomposition de l'eau. Il reste pendant plusieurs mois préoccupé de cette idée, cherchant nuit et jour les moyens de la faire triompher, n achète une machine électrique fonctionnant à la vapeur et l'installe chez lui avec un nombre considérable d'autres appareils, ne donnant aucune attention au désespoir de sa famille qui le voit s'absorber dans des recherches inutiles, ne s'apercevant pas que de jour en jour sa maison se ruine et quelle est sur le point d'être mise en faillite. Il arrive peu à peu au plus haut degré d'exaltation, marchant d'extravagance en extravagance, roulant de désastre en désastre, et venant enfin s'échouer à Sainte- Anne.

II est facile de prévoir ce que l'amour pouvait donner chez un pareil détraqué : des foUes. Et il l'a bien prouvé. Malgré toutes les supplications des siens, il épousa d'un coup de tête et presque sans la connaître, une femme dont il s'était amouraché. Ce mariage était déplorable à tous les points de vue .

Voyons maintenant l'hérédité de cet homme. Elle est écrasante.

Du côté maternel, sa grand'mère était hystérique ; sa mère eut, à la suite de ses couches, un accès de délire mélancolique et elle mourut phthisique ; un de ses oncles fut interné comme aliéné ^ une de ses tantes était une femme d'un caractère exalté, aventureux, voyant tout en noir, et qu'on dut interner pendant quatre mois dans un asile ; une seconde tante est une mélancolique, et une

troisième, une faible d'esprit, d'une bizarrerie extraordinaire, mère d'une fille presque imbécile.

Un cousin germain est un débile, complètement inculte, qui a eu des manies singulières : il a poussé l'amour de la danse jusqu'à la frénésie ; il connaissait l'existence des bals à quinze lieues à la ronde et n'en manquait pas un. Une fois, après avoir passé la journée à danser, il fît trente kilomètres à pied pour assister à un autre bal où il dansa toute la nuit ; puis il repart le lendemain matin pour assister à un troisième bal et fait encore trente-cinq kilomètres à pied. Il avait la manie d'aller en chemin de fer dans n'importe quelle direction, jusqu'à ce qu'il eût épuisé sa provision d'argent, puis il revenait à pied chez lui. Il avait encore la manie de collectionner des papiers, il recueillait tous ceux qu'il rencontrait, journaux, prospectus, etc., sans se préoccuper de leur valeur ; il les empilait dans des caisses ; ses poches en étaient pleines. Puis il collectionne les livres, quels qu'ils soient, en achète des caisses, sans se préoccuper autrement de leur contenu.

Un autre cousin germain est également un être bizarre, original, vivant seul comme un ours, sans voir personne.

Du côté paternel, nous trouvons 'un grand-oncle mal équilibré. C'était un esprit aventureux et dépensier ; il se ruina et vint finir dans un asile. Un autre oncle est un homme versatile, changeant de situation pour un rien ; il est impossible de fixer son esprit qui s'en va toujours à l'aventure.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE 35

Parmi les collatéraux, nous trouvons une sœur épileptique.

Voilà certes une accumulation de vices héréditaires suffisant pour expliquer cette vie extravagante et insensée qui nous donne la clef de ces folies au jeu comme de ces folies en amour. Veut-on d'autres faits? Les annales de la psychiatrie en sont pleines, et je n'ai que l'embarras du choix. Qu'on me permette d'en citer encore im, toujours emprunté à la thèse du docteur Legrain.

C'est l'histoire d'une fille intelligente qui se prit d'amour pour un individu grossier et indigne d'elle, et que cependant elle eût épousé, s'il le lui eût demandé. Son hérédité n'est pas moins lourdement chargée.

Camille est une grande fdle de vingt et un ans, à la physionomie animée, intelligente, très bien élevée, ayant reçu une brillante instruction dans différents établisselïients où elle se faisait remarquer autant par ses qualités natives que par ses défauts.

Très joueuse, constamment en mouvement, elle inventait mille farces pour se distraire et distraire ses compagnes. L'absence de pondération de ses facultés se manifestait de mille manières ; elle était sale et n'avait pas cette propreté coquette des jeunes filles ; elle sortait avec des bijoux sans s'être lavée. Au moment de ses époques, elle laissait traîner sans pudeur les linges maculés qui lui avaient servi.

Dès l'âge de seize ans, la vie de Camille devient de plus €n plus accidentée. Ses allures commencent d'abord par

changer; autrefois affectueuse, elle devient désormaif^ égoïste, fière; elle ne s'intéresse plus à rien, et n'éprouve aucune satisfaction quand on cherche à lui être agréable. Elle se révolte contre la situation de sa famille, rendue précaire par l'inconduite de son père. Elle prétend qu'elle n'est pas faite pour travailler et que tout lui est dû. Elle est parfois arrogante et grossière. Depuis dix-huit mois surtout, elle est irritable ; dans ses emportements elle se jette sur son père pour le tuer ; elle menace sa mère qu'elle déteste, ne voulant plus supporter la moindre observation.

Placée dans une pension à la campagne, elle y noue des relations avec une compagne ; elles se livrent à des attouchements mutuels, fréquemment réitérés ; elles se lisent des romans et s'écrivent des lettres passionnées.

Revenue chez sa mère, elle ne tarde pas à se hvrer à un individu d'origine belge, un déserteur, père de plusieurs enfants illégitimes, et qui venait d'être condamné à un an de prison pour vol. Or il est à noter qu'elle n'ignorait rien de la situation équivoque de son amant.

A cette époque, elle fait une tentative d'empoisonnement en prenant du laudanum, parce que sa mère voulait prendre à son service une personne capable de la surveiller ; mais ce n'était qu'une supercherie ; elle n'avait pas envie de mourir, et elle avait pris ses précautions pour qu'on pût lui porter secours immédiatement.

A la suite de cette tentative, elle vole cinq cents francs à son père et s'enfuit avec son amant ; ils mangent trois

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE 37

cents francs dans la même journée. Elle devint grosse. Placée par sa mère chez une amie à la campagne, elle fait une nouvelle fugue au bout de huit jours, vend ses vêtements, ses cheveux, emprunte vingt francs à chacun des amis de sa famille, et prend ses repas chez différents concierges. Elle voulait servir comme fille de brasserie et déclarait qu'elle se vendrait elle-même si son amant le lui demandait, et qu'elle se sentirait la force de tuer son père et sa mère pour lui obéir. Placée alors- dans une maison de correction, on ne l'y garde que six semaines, parce que sa grossesse devenait apparente. Pendant le séjour qu'elle y fit, elle se plaisait à rappeler ses différentes aventures dont elle se glorifiait, tenant les propos les plus grossiers sur sa famille et manifestant le désir de retourner auprès de son amant.

En mai 1885, elle est placée à la maison des fillesmères où elle reste jusqu'à la fin de sa grossesse. Elle accouche d'un enfant difforme et mort-né. Puis, après son accouchement, elle s'exalte de nouveau, prétendant que la mort de son enfant va lui permettre de reprendre sa vie d'autrefois et qu'elle ira retrouver son amant à sa sortie de prison.

En janvier 1886^ elle est placée dans un établissement religieux, à Versailles, d'où elle se fait renvoyer, parce qu'elle était vicieuse : on suppose qu'elle pratiquait des attouchements sur ses compagnes.

Elle vint ensuite échouer à Sainte- Anne d'où elle sortit un peu amendée.

oo

l'amoui^ morbide

Voilà bien certes une détraquée de l'amour.

Prenons maintenant son hérédité.

Nous trouvons, du côté paternel, un bisaïeul joueur et dépensier, un autre bisaïeul débauché et coureur de filles un grand-père ivrogne et paresseux. Le père est un homme peu intelligent, qui vit dans l'oisiveté et dépense une grande partie de son argent au café, où il fait de nombreux excès alcooliques.

^ La mère est une femme très nerveuse et très impressionnable qui blèse un peu en parlant. De ce côté, nous trouvons encore un oncle qui s'est suicidé à la suite d'un revers de fortune, une tante débile, une autre tante mal équilibrée, coquette, aimant beaucoup qu'on s'occupe d'elle et qu'on lui fasse la cour. Incapable de volonté, elle a fait un mariage ridicule avec un homme âgé de seize ans plus qu'elle et dans une mauvaise situation. Enfin un cousin-germain de Camille est un avare et un halluciné, un persécuté délirant.

Parmi les collatéraux, nous trouvons deux frères morts jeunes de méningite et un autre mort également, mais qui par beaucoup de points ressemblait à sa sœur. C'était un enfant nerveux, mal équilibré, violent, orgueilleux, et qui se masturbait à quatorze ans. A la suite de menaces contre sa mère, on a dû l'enfermer pendant un mois dans une maison de correction.

Voici enfin une troisième et dernière observation (1).

(i ) Empruntée à la thèse du Legrain.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE 39

L'hérédité, bien que moins lourde, y est néanmoins suffisante pour produire un détraqué, un être sans caractère ni consistance, à volonté défaillante et molle, que les femmes dominent et entraînent à commettre toutes les sottises.

R... a toujours été un peu désordonné, fier et ambitieux. D'un caractère inégal, tantôt il s'exalte, tantôt il se laisse déprimer. Esprit très actif, très entreprenant, il possède une instruction assez développée.

Après de bonnes études, il entre à Saint-Cyr. Mais, déjà très exalté à cette époque, il démissionne et veut entrer dans la carrière dramatique, malgré les conseils de sa famille. Apprenant sa détermination, celle-ci le rappelle sous un prétexte quelconque, trois jours avant le concours du Conservatoire, et le tient enfermé. Il réussit à s'évader et revient à Paris où il commençe à cabotiner. Il parcourt l'Allemagne, la Belgique, l'Amérique du Sud en jouant la comédie. Il commet différentes excentricités dont la principale est d'épouser sa maîtresse, danseuse de profession. Par un contraste singulier, à son attitude résolue, à son activité intellectuelle correspond une grande faiblesse de volonté ; il s'est toujours laissé dominer par sa femme.

Il se mit directeur d'un théâtre de genre à Paris et là commit tant d'extravagances et de folies qu'on dut le faire interner.

Or, si on remonte à son hérédité, on la trouve lourdement chargée comme toujours. Sa mère était une névropathe dévote et coléreuse. Ses deux oncles maternels

-sont hémiplégiques, un de ses frères paralytique général et l'autre mal équilibré. De ses deux sœurs, l'une est une <lébile, dévote et dépensière, l'autre une excentrique et une détraquée.

Je pourrais multiplier ces exemples et citer un grand nombre de faits personnels. Chez tous ou presque tous les déséquilibrés de l'amour on retrouve la tare héréditaire.

L'ascendant a été un fou, un névrosé, un alcoolique : le fils pourra ne point délirer, n'être point sujet aux convulsions, ne point boire, mais ce n'en sera pas moins un être mal partagé cérébralement et qui, dans les circonstances les plus ordinaires de la vie, ne saura point se comporter avec mesure et raison. Si l'amour s'en mêle, ce sera le pire des extravagants.

Aussi, selon Moreau de Tours, l'hérédité donne pour ainsi dire la clef de tous les délires, en dévoilant Texistence d'une diathèse névropathique qui forme, suivant l'expression si pittoresque de Marchai de Galvi, un dé ces grands courants pathologiques qui parcourent et déciment certaines familles.

« Qui ne connaît, dit Auguste Voisin, de ces familles dont un ou plusieurs membres sont atteints de défectuosités morales que rien n'explique, ni les exemples reçus au sein ou en dehors de la famille, ni l'éducation dont on pouvait légitimement attendre des effets tout opposés, mais dont la cause est un vice névropathique caché dans quelques portions de l'arbre généalogique ; en cherchant,

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE 41

VOUS trouverez des affections nerveuses, telles que la folie, l'hystérie, les maladies convulsives, les lésions des centres nerveux, de la moelle épinière. On comprend alors comment tel ou tel membre a hérité de ses parents ces penchants dont la violence ou mieux l'irrésistibilité égalent celles des sens déclarés, ces volontés de fer qui ne le cèdent presque en rien à la volonté fatale des aliénés ; ces entraînements passionnels qui brisent, quand ils ne peuvent faire autrement, toutes les barrières que les mœurs, et même les lois de la société, leur opposent ; on s'explique comment les individus nés dans ces circonstances, dominés par un impérieux besoin d'émotions sans cesse renouvelées, d'ébranlements nerveux de plus en plus intenses, sont pour la plupart si fatalement enclins à abuser des excitants cérébraux de toute nature ; pourquoi ils sont extrêmes en tout, d'une inégalité de caractère incroyable, pleins de vertus et de vices à la fois » (4).

Cette influence prépondérante de l'hérédité nerveuse sur le développement de l'amour morbide est donc absolument indéniable.

A. côté de ces tares nerveuses héréditaires, il en est une autre d'un genre différent et qui, cependant, me

(1) A. Voisin, art. Hérédité, du dict. de méd. et chirurgie pratiques, page 469.

paraît avoir une certaine influence : c'est l'hérédité tuberculeuse.

Le phthisique engendre le plus souvent un être dégénère physiquement et mal armé au point de vue physiologique pour résister contre toutes les causes de maladie qui nous assaillent. Nous avons tous connu de ces êtres femmisés, blonds, pâles, aux longs cils, aux cheveux soyeux et abondants, aux membres grêles et sans saillies musculaires vigoureuses, à la peau fine et délicate. Ce n'est pas tout, leur système cérébro- spinal peut aussi être touché et la tuberculose tient ainsi une place importante dans l'étiologie des dégénérescences.

Les descendants de tuberculeux font souvent partie de ces faibles de caractère et de volonté, qui cèdent à tous les entraînements, entraînements des milieux sociaux, entraînements des passions.

On dirait que les comédiens et les dramaturges ont eu l'intuition de cette vérité physiologique. Presque toujours l'amoureux ridicule, celui que plument les cocodettes, celui qui (( casque », pour employer l'expression consacrée,' est blond au théâtre. J'ai vu jouer en ma vie bien des comédies et de bien des auteurs différents, je ne me rappelle pas avoir jamais vu un amoureux ridicule avec des cheveux noirs. Les caricaturistes eux-mêmes, lorsqu'ils agenouillent un amoureux un peu défraîchi devant une cocotte, lui font cette même tête blonde, « une tête de veau moins le persil dans les oreilles », comme on dit dans le métier.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l'aMOUR MORBIDE 43

J'ai connu, pour ma part, un de ces blonds féminisés, issu de tuberculeux et de congestifs, qui subit toutes les influences du milieu, même les influences ridicules et absurdes. Ses goûts suivent toutes les fluctuations de la mode et sa mise est toujours conforme au goût du jour. Garçon fort intelligent et très bien élevé, il est ce qu'on appelle communément un emballé en amour. Il s'éprend d'une femme avec une facilité surprenante et la satisfaction de sa passion ne saurait soufl'rir la moindre attente, caractère que .nous allons retrouver tout à l'heure chez les dégénérés amoureux. Dès qu'il a jelé son dévolu sur une femme, il la lui faut immédiatement, coûte que coûte , dût-il dépenser des sommes énormes et se couvrir de ridicule. Au début de sa carrière amoureuse, il brûla d'un feu chaste pour une bouquetière des Folies-Bergère qui se moqua de lui et lui vida sa bourse, sans rien lui accorder. Plus tard, il dépensa des sommes relativement considérables pour obtenir les faveurs d'une danseuse excentrique à qui ses cabrioles lascives avaient valu une heure de célébrité. Pendant un mois elle fut à la mode. Avec l'impatience qui le caractérise, notre sujet, cédant à l'entraînement auquel tant d'autres avaient cédé, ne voulut point laisser languir sa passion et paya fort cher ce que quelques semaines plus tard on obtenait à des prix extrêmement modérés. Dernièrement, il a failli commettre les plus graves extravagances avec une drôlesse, déclarant qu'il se fût ruiné pour elle et qu'il l'aurait même épousée, si elle l'avait exigé. Du commencement jusqu'à la fin de sa liaison cependant,

cette fille se montra cruelle, ne lui accordant ses faveurs • qu'avec la plus grande parcimonie et en échange de gros cadeaux, le trompant ouvertement et, qui plus est, le traitant partout de niais et d'imbécile. A qui lui faisait des remontrances et tentait de le ramener à des sentiments .plus raisonnables, il répondait : « Cœurs secs qui n'entendez rien à l'amour ! » Assurément non, pas plus que l'homme bien portant ne comprend la maladie.

.; Nous venons de voir que l'alcoolisme des ascendants est une cause toute puissante de dégénérescence chez les , descendants et les prédispose par conséquent au délire amoureux.

Mais cette influence pernicieuse de l'alcool ne se répercute pas seulement sur les descendants, elle frappe aussi directement l'alcoolisé. Seulement il y a ici des distinctions , à établir.

Je laisserai de côté, bien entendu, les individus dont le délire amoureux éclot pendant l'ivresse et s'éteint avec elle. Ils peuvent sans doute commettre pendant cette période, les plus étranges folies, mais le mal est de courte ^durée, et puis ce n'est qu'une forme rare et exception- .nelle.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE ;.45

Restent alors deux catégories : les dégénérés alcooliques et les alcooliques non dégénérés héréditairement.

Chez les dégénérés, l'alcoolisme a des conséquences désastreuses. « Les héréditaires sont de véritables sensitives vis-à-vis de l'alcool », dit le Di^Legrain. (1 ) L'alcool n'est plus alors qu'un appoint, la goutte d'eau qui fait déborder le vase, le coup de fouet qui fait prendre le mors aux dents à la raison et la fait chevaucher dans le délire. Aussi ces individus seront des proies faciles pour qui saura les entraîner. Ils céderont avec une impétuosité aveugle à toutes leurs passions, et la dernière des drôlesses, si elle a su allumer dans leur cœur cette flamme insensée qui détruit tout autour d'elle, pourra leur faire commettre toutes les bassesses, fouler aux pieds honneur et famille, et même les précipiter dans le crime.

Sur ce terrain préparé, l'alcool est comme une rosée funeste qui ferait germer une abondante moisson de vices et de passions. Il a achevé de détraquer ces êtres dont l'équilibre mental était déjà rompu. Et chez eux l'amour pourra devenir un délire dans la propre acception du terme.

Chez les individus qui ne tiennent point dejleurs ascendants une tare nerveuse dégénératrice, les effets de l'alcool sont moins dangereux et beaucoup plus lents, mais ils n'en sont pas moins certains. Pour un j^'épargne le poison, combien arrivent à une déchéance lamentable !

(1) Dr Legrain. Hérédité et alcoolisme, p. 123Doin. Paris 1889.

La mémoire diminue, la sensibilité affective disparaît, la volonté se parésie, la spontanéité intellectuelle s'éteint, et la déchéance morale accompagne la déchéance physique. Sans doute, au début et même pendant un certain temps, la conscience veille, mais un jour viendra où, troublée par l'ivresse, elle aura des défaillances et alors l'homme qu'elle ne relève plus en le stimulant, deviendra le jouet de ses passions. Si l'amour naît dans son cœur, il ne connaîtra plus aucune retenue, aucun frein, puisque la volonté est morte, puisque la conscience est paralysée. Et alors on verra des hommes ayant occupé autrefois les situations les plus élevées et ayant joui de la plus haute considération, renier tout à coup une vie d'honneur et de travail, se ruiner avec des prostituées et même les épouser. Sans l'alcool, ils n'auraient pas laissé naître ces passions terribles qui les ont dévorés ou au moins ils auraient eu le courage de les réprimer et ils auraient fini leur carrière heureux et respectés. L'alcool les a tués et, au lieu de les laisser emporter par la mort avec les pompes dernières, les pleurs des amis et les panégyriques laudatifs, il les a traînés à la voirie.

Parmi les états névropathiques, il en est un qui prédis' pose singulièrement à l'amour morbide : c'est l'hystérie.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE 47

L'hystérique, en effet, est le roi des déséquilibrés. C'est un être fantasque, changeant et versatile, un protée aux multiples formes, une girouette que font tourner tous les vents. Esprit chimérique et romanesque, il ne sait jamais garder une juste mesure. De là ces passions amoureuses que rien ne justifie et cependant que rien ne peut vaincre. Qui n'a connu dans son entourage au moins un de ces exemples de femmes nerveuses, bizarres, excentriques, qui tout-à-coup s'éprennent d'un amour immense et insensé pour un homme presque inconnu et qui souvent ne mérite en aucune façon leur affection ? Elles l'aiment sans savoir pourquoi. Il est venu ; il leur a semblé qu'elles l'attendaient ; c'est leur messie d'amour. Et elles se porteront à toutes les extravagances. Alors on verra des femmes, des mères de famille, dont la conduite avait toujours été irréprochable, sortir brusquement du chemin de l'honnêteté et du devoir, se compromettre honteusement avec des aventuriers, abandonner leurs enfants, plonger toute leur famille dans l'affliction. Et une fois engagées dans cette voie , rien ne peut plus les arrêter, ni les prières, ni les remontrances, ni les menaces. C'est l'âme de la femelle affolée d'amour qui remonte à la surface et qui d'une femme honnête fait une bacchante et une païenne.

Voici un fait de ce genre rapporté par le Andriani (1).

(1) Voyez dans la Tribuna giudiziaria de Naples du 8 décembre 4889, rarticle du D"- Silvio Coop ; Sopm un raro caso di degenerazione morale.

Nièce d'un fou, cousine d'une imbécile, sœur d'un dégénéré, M-^^ R.... reçut une éducation brillante mais très sévère. Elle aima un jeune homme qu'elle ne put épouser à cause de son manque de fortune ; à dix-huit ans elle se maria avec M. R...., mais sans goût comme sans enthousiasme. Elle eut six enfants qu'elle aima avec passion au point de ne vouloir permettre à d'autres personnes de les prendre dans leurs bras et encore moins de les embrasser. Une fois, obligée, par suite du manque de lait, de confier une de ses petites filles à une nourrice, en la voyant dans les bras de celle-ci, elle fut prise d'une telle fureur qu'elle faillit tuer la malheureuse nourrice. Très religieuse, elle était d'une pudeur exagérée au point de se couvrir le sein pour donner à téter à ses enfants, même devant des personnes amies et familières de la maison; ordinairement elle s'enfermait seule dans sa chambre pour donner le sein à ses enfants. Une autre fois elle fit chasser un domestique parce qu'il lui avait relevé ses vêtements pour lui permettre de monter plus facilement en voiture. Elle avait une peur exagérée des chiens et des chats. Très impressionnable, d'un caractère susceptible, elle se mettait facilement en colère et, à tout instant, pour des riens, elle passait de l'exaltation la plus vive aux violences impulsives.

Il y a quelques mois le menuisier M... fut appelé à la maison pour des travaux. C'était un homme blond, d'une dizaine d'années plus jeune qu'elle. Elle se prit pour lui d'un tel amour qu'elle n'avait plus de repos ni jour ni

nuit. Pour lui, elle mettait ses plus beaux vêtements, se couvrait de bijoux, se maquillait. Elle dansait avec lui, l'enlaçant étroitement, et, dévorée de jalousie, l'empêchait de danser avec les autres femmes. Elle qui tous le& jours écoutait si dévotement la messe et communiait, qui dans la rue se signait devant les images de la madone et des saints, elle en était venue à prononcer des paroles grossières et obscènes. Son caractère sévère et taciturne changea complètement : elle devint gaie , chantant sans cesse. Le mari ne tarda pas à avoir vent de la liaison et il éloigna le menuisier. Alors commença une correspondance entre M... et M'"° R... qui ne cacha point son profond désespoir, se lamentant devant tous et s'arrachant les cheveux. Elle donnait de l'argent à son amant pour lui permettre de s'acheter de beaux habits et de jouer des sommes assez considérables aux jeux de hasard. Un soir, le menuisier qui était resté en relation intime avec le fils de M'"° R..., vint offrir à celle-ci une sérénade. Sans s'occuper de la juste colère de son mari, à peine eût- elle entendu les sons de la clarinette de son amant, qu'elle courut à la fenêtre. Vous imaginez comment la chose finit et comment le menuisier-ménestrel prit la fuite. Mais, peu de temps après, pendant que tousdormaient, M"i° R... quitta sa maison et se réfugia chez M..., abandonnant l'enfant qu'elle allaitait. Elle voulait fuir avec le menuisier pour s'éloigner de son mari qui, disait-elle, la maltraitait. A son mari qui la suppliait de revenir chez elle, elle répondit : Je n'ai rien à faire avec

VOUS ni avec ceux de chez vous ; je n'ai plus de fils ; je n'ai plus personne. Revenue à la maison, elle refusa d'allaiter son enfant et ne voulut point reconnaître sa nièce arrivée de Naples.

Le mari voulut éloigner M... du pays, mais celui-ci refusa. M"^» R... continuait à lui donner de l'argent et même les titres de rente qu'elle avait achetés avec ses économies pour ses propres enfants. La nuit, M. . escaladait une fenêtre de la maison et av%it des entrevues avec elle.

Mm^^ R... continuait à manifester son amour pour lui par des actes insensés, appelant sans cesse son nom à haute voix. Elle autrefois si pudique, elle faisait maintenant des confidences à ses propres filles.

Un soir elle eut un véritahle accès de délire, croyant que sa fille était la sœur de M... et que celui-ci avait été tué. On la conduisit alors à Naples d'où elle s'enfuit avec son amant à Lucera. Là ils passèrent la nuit ensemble dans une auberge, puis ils revinrent chez M... où ils furent arrêtés (1).

Cette observation est des plus curieuses. Il n'y a que l'hystérie qui puisse amener d'aussi brusques changements et rendre amoureuse d'un menuisier une femme

(1) Le mari porta plainte contre M... l'accusant d'avoir abusé de sa femme, attendu que celle-ci ne possédait plus sa raison à cette époque. Les magistrats de la Chambre du conseil de Lucera devant qui fut portée la cause, rejetèrent les conclusions et déboutèrent le mari de sa plainte.

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l'AMOUR MORBIDE 51

religieuse et honnête, bien élevée et appartenant à une famille presque illustre.

Ces faits, du reste, ne sont' pas absolument rares. N'était-ce pas une hystérique, cette noble baronne du faubourg Saint-Germain qui, il y a quelques années, s'éprit d'un cocher d'omnibus et se compromit avec lui d'une façon si scandaleuse ? N'était-ce pas une hystérique et une détraquée aussi, cette petite Américaine qui se jeta un jour dans les bras de Pranzini, qu'elle venait de rencontrer au coin d'une rue, séduite par sa musculature de mâle vigoureux? Et toutes ces filles exaltées qui se laissent enlever par leurs domestiques et se mésallient pour un amour qui vient subitement leur brûler la cervelle, ne sont- ce pas la plupart du temps des hystériques ?

L'hystérie ne détraque pas seulement la sensibilité affective d'un noi-phre considérable de femmes ; bien des hommes aussi lui paient leur tribut. Aujourd'hui, les faits se chiffrent par centaines et ne se comptent plus.

J'ai observé quelques hommes hystériques. C'étaient presque tous des détraqués en amour.

J'ai déjà cité ces faits en détail ailleurs (1). Je me contenterai ici de les résumer en quelques lignes, car ils sont absolument frappants.

(1) Voyez, dans l'Encéphale de janvier 1889, mon article sur / Htjsterie pulmonaire chez l'homme, et dans mon livre sur les Habitues des prisons de Paris, le chapitre : Les Hystériques en prison. ^

L... est un paysan dont l'hérédité nerveuse est des plus chargée. Fils d'hystérique et d'aliénés, c'est lui-même un hystérique convulsif, un exemple remarquable de grande hystérie chez l'homme. Sa vie n'est qu'une longue série d'extravagances qui ont fini par l'amener en prison. En amour aussi, ce fut un excentrique et un déséquilibré. Fort jeune, il s'éprit d'une fille de son village qu'il voulait épouser malgré son manque de fortune. Néanmoins, cette fois, il céda à l'autorité paternelle et épousa, contre son inclination, une autre femme qu'il n'aimait point. La cérémonie nuptiale se fit dans des circonstances presque comiques : en sortant de la mairie, L... disparut, et, au moment de la bénédiction, sa fiancée était seule à l'autel ; on le retrouva au cabaret d'un village voisin, en train deboire avec un ivrogne de ses amis. Des querelles ne tardèrent pas à éclater dans le ménage, et, au bout de quelques années, le divorce s'en suivit.

Ses malheurs conjugaux ne donnèrent aucune maturité à l'esprit de L..., qui continua au contraire à mener une vie déréglée. Il prit successivement deux maîtresses qui le trompèrent et le volèrent. Il voulait même épouser la dernière, malgré les sages remontrances de son père. Il appartenait tout entier à cette femme, qui sut l'amener à commettre un vol. Ce né fut qu'en prison que ses yeux se dessillèrent et qu'il se vit trompé par celle qu'il aimait. Son amour se changea en une haine violente et il fît tout pour entraîner sa maîtresse dans sa chute.

J'ai encore connu un autre hystérique qui, après avoir

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l' AMOUR MORBIDE 53

été l'amant entretenu et gâté d'une dame déjà mûre, se laissa prendre aux lacets d'une fille rencontrée par hasard dans la rue et qu'il épousa sans presque la connaître. Elle aussi profita de l'empire qu'elle exerçait sur cet esprit malade, et le poussa au vol.

Ces faits sont absolument frappants. N'est-ce point là un amour qui aveugle et rend fou ? Et cet amour n'est-il point une névrose, un amour fils de l'hystérie ?

L'épilepsie aussi, bien que moins fréquemment cependant, entre en cause dans l'étiologie de l'amour morbide. C'est aussi une névrose qui détraque l'homme moral et annihile sa volonté. L'amour qui germe sur ce terrain pathologique peut assez souvent n'être qu'un amour morbide, une passion sans retenue et sans frein. Qu'on me permette de citer un seul fait vraiment curieux.

M... est un esprit rêveur et un peu mélancolique. Depuis l'âge de vingt ans, il est sujet aux vertiges et même aux attaques convulsives d'épilepsie. A vingt ans, il s'éprit d'une jeune fille avec qui on le fiança. Celle-ci mourut. M... fut douloureusement frappé. Très porté déjà à la vie contemplative, il s'isola et devint de plus en plus taciturne. Les personnes qui le connaissaient le

considéraient un peu comme un individu bizarre, un cerveau fêlé.

M... a aujourd'hui cinquante-huit ans. Il y a quelque temps, il fit connaissance aux environs de Lille d'une famille chez laquelle il venait souvent passer quelques jours de vacances. Il avait conquis la confiance de ses hôtes qui allaient quelquefois jusqu'à lui confier la garde de leur fille âgée de seize ans. Dans ce contact familier, il s'éprit d'elle. Se sentant trop mûr pour le mariage et redoutant un refus humiliant, il n'osait faire une demande et se contentait d'embrasser à la dérobée la jeune fille qui ne se fâchait point; il n'osait point non plus lui faire des propositions déshonnêtes ; « et cependant, dit-il, je suis persuadé qu'elle n'aurait pas refusé; mais je n'ai pas osé. » Craignant de la voir marier à un autre et de la perdre à jamais, une idée germa dans son esprit : posséder la jeune fille pendant son sommeil. Cette idée alors le hanta sans cesse et un jour il se décida à la mettre à exécution.

Étant revenu passer quelques jours dans cette famille, il avait eu soin de se procurer du laudanum chez un pharmacien ; il en prépara vingt ou vingt-cinq gouttes dans un petit flacon, et, le soir, pendant le dîner, il les versa dans le verre de la jeune fille qui but sans s'en apercevoir. Puis il prit congé et feignit de partir; mais il revint sur ses pas et alla se cacher furtivement dans la chambre de la jeune fille, qui ne tarda pas à se mettre au lit. Aussitôt qu'elle fut endormie, il se coucha près d'elle et pratiqua le coït complet. Chose singulière, la jeune

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l'AMOUR MORBIDE 55

fille, que l'on considérait comme vierge, aurait déclaré à l'audience n'avoir rien senti et n'avoir pas été réveillée par cette approche.

M... raconte que pendant l'acte, elle aurait ouvert les yeux et lui aurait même rendu un baiser, ce qui porte à croire que le viol ne lui semblait pas trop désagréable.

Son attentat accompli, M... descendit en attachant les draps à la fenêtre et prit la fuite. Le lendemain matin, les parents, voyant la fenêtre de leur fille ouverte, comprirent facilement de quoi il s'agissait et portèrent leurs soupçons sur M... qui fut arrêté six mois après. Intimidé par le juge d'instruction qui lui déclara qu'il était accusé par la jeune fille, il fit des aveux complets et fut condamné à cinq ans de réclusion. C'était sa première condamnation. Croyez-vous que l'épilepsie ne soit pour rien dans l'étiologie de cet amour maladif et de cet étrange attentat?

Nous allons aborder maintenant un ordre de causes différentes et de moindre importance, mais dontl'influence cependant est certaine dans quelques cas.

Il n'est pas donné à tous de porter allègrement le fardeau de l'érudition. S'il est des intelligences que le travail affine et développe, il en est d'autres trop faibles qu'il détraque.

Certains individus auraient pu devenir d'excellents commerçants, d'honnêtes et vaillants laboureurs. L'ambition aveugle des parents, sans peser quid valeant humeri, quid ferre récusent, a voulu en faire des savants, les lancer dans les professions libérales : leur échine débile a plié sous une charge trop lourde.

Surmenés par le travail, l'imagination hantée par les chimères poétiques qu'ils ont lues et dont ils n'ont point saisi le sens ni la portée, ils se sont jetés la tête baissée dans la lutte ; et le strugle for life a achevé ce que l'instruction avait commencé. L'esprit bourré d'idées fausses, de théories incomprises et mal digérées, la conscience obscurcie et aveuglée par le combat quotidien de la vie, - le cœur meurtri par les coups reçus dans la lutte, si l'amour vient à eux, ils l'accueilleront à bras ouverts, sans s'occuper d'où il vient et surtout qui le leur apporte. Leur imagination détraquée fouettera le cœur et les sens, et ce sera le délire que rien n'arrête, qui emporte et roule le pauvre fou comme le vent entraîne en tourbillonnant la feuille sèche détachée de sabranehe. Puis ces faux savants, ces faux grands hommes, victimes de l'instruction et plus tard de l'amour, iront grossir le bataillon des déclassés.

(( S'il est vrai, dit le D"" Paul Bruant, qu'un grand nombre de femmes sont assez forteè pour passer l'âge de

ORIGINES ÉTIOLOGiaUES DE L'AMOUR MORBIDE '57

Ja ménopause sans en ressentir aucune conséquence fâcheuse, il n'est pas rare non plus de voir, non pas un véritable trouble mental, mais un état voisin, prêt à verser dans l'aliénation mentale. Le caractère de la femme se transforme totalenient. » (1) -

Les conséquences de cet état psychique sont faciles à prévoir. On verra, à ces approches redoutables, des femmes jusque-là vertueuses, négliger leurs devoirs de ■mères de famille, s'enflammer de folles passions le plus souvent pour des adolescents qu'elles poursuivront ouvertement et presque cyniquement. Elles perdront tout sentiment de pudeur et ne conserveront plus aucune retenue. Sentant que cette passsion sera la dernière et comme l'été de la Saint-Martin de leur vie amoureuse, elles s'y accrochent avec une ténacité que rien ne rebute, •que rien ne lasse. Et Dieu sait comment la plupart du temps elles placent leur amour ! Elles ne choisissent pas le meilleur et le plus digne, mais ordinairement le plus jeune. Elles ne se contentent pas de jeter le deuil dans leur famille par leur conduite scandaleuse, de se déshonorer elles et leurs maris par des liaisons coupables ; elles achètent, au besoin, l'amour de celui qu'elles convoitent. Leurs charmes sont passés, elles ne sont plus assez belles pour inspirer une passion : tant pis ! Il leur faut de -l'aniour quand même ! Et si on ne veut pas leur en donner,

(1) D"- P. Bruant. De la mélancolie survenant à la mé) ..Thèse de Paris. 1888.

elles en achètent. S'il le faut, elles retiendront leur jeune amant en le comblant de cadeaux, en lui offrant des soupers fins et en garnissant ses goussets de pièces d'or.

N'est-ce pas là un véritable délire ?

Et ces faits sont loin d'être rares. J'en ai cité un certain nombre dans mon livre sur Les habitués des prisons de Paris. On peut y lire en particulier l'histoire d'une marchande de vin qui avait dépassé la quarantaine et qui s'éprit d'un jeune vaurien qu'elle logeait, nourrissait et payait. Chaque séance d'amour valait au drôle un petit cadeau, sans compter les gratifications qu'il jugeait àpropos de s'offrir, lui-même en glissant la main dans la caisse.

Prado a vécu pendant un certain temps aux dépens de femmes mûres qui lui donnaient leurfe économies avec leur dernier amour. Pranzini inspira également un violent amour à une femme de quarante-cinq ans qui l'entretenait et voulut même tenter de sauver sa tête.

(c Sans doute, disait Esquirol, lorsque le corps est accablé d'infirmités, la raison n'a point l'énergie et l'activité par lesquelles elle brille dans l'âge viril, mais l'homme peut conserver le sentiment du moi et vouloir ». La volonté elle-même peut être diminuée et avoir perdu beau-

ORIGINES ÉTIOLOGIQUES DE l'àMOUR MORBIDD 59

coup de sa précision. Aussi le portrait tracé par Legrand du Saulle n'est pas toujours vrai : « Circonspect, dit-il, craintif, méfiant, méticuleux, instruit par l'expérience, fortifié par les épreuves, éclairé par la connaissance des hommes et des choses, le vieillard ne sacrifie rien à la chimère, a horreur de l'inconnu, pressent l'avenir avec quelque justesse, se hâte lentement et n'agit qu'à bon escient. Sans initiative et sans élans, il n'accepte de leçons que du passé, se replie sur lui-même, recule devant toute entreprise hardie et n'ajoute qu'une foi médiocre aux vertus humaines. » Je crois qu'il est loin d'en être toujours ainsi, et ces cas de longévité intellectuelle sont relativement rares. Pour quelques-uns dont les facultés maîtresses ont conservé toute leur intégrité, combien touchent aux confins de la démence !

« Les idées, le caractère, les habitudes, les actes et les passions peuvent être modifiés par les progrès de l'âge », dit le D"" Thivet. Et il ajoute : « D'une façon générale, on peut dire que le système nerveux est affaibli dans son fonctionnement et qu'il réagit moins qu'autrefois, même lorsqu'il est excité par des impressions morales de toute nature » (1).

La mémoire s'affaiblit, la conscience s'obnubile, la volonté se parésie. Et ainsi le vieillard faible et débile pourra devenir le jouet de ceux qui l'entourent.

(1 ) D"- L. Thivet. Contribution à l'étude de la folie chez les vieillards. G. Steinhei), Paris 1887, p. 13.

Aussi il n'est pas rare de voir s'aHumer à cet âge des passions que justifient à peine des fonctions physiologiques presque éteintes. Et cet amour se ressentira du terrain où il aura pris naissance. Ce sera un amour débile, vacillant, d'où toute initiative volontaire sera exclue. Le vieillard se laissera circonvenir avec une facilité surprenante par celle qu'il aimera et c'est ainsi qu'il sera amené à épouser sa cuisinière ou une drôlesse.

LE Sl'NDROME AMOUR

Page 1