CHAPITRE IV lie syndrome amour
Erasme disait : « Il est clair que toutes les passions «ont du domaine de la folie , car le fou se distingue du sage en ce qu'il se laisse conduire par ses passions , tandis que l'autre prétend les mépriser et suivre la raison » (1 ). Et Stendhal, appliquant cette théorie à l'amour, ajoute : « L'amour est comme la lièvre; il naît et s'éteint sans que la volonté y ait la moinrlre part » (2). Si ces auteurs ont voulu parler de l'amour normal, de ce que j'ai appelé l'amour harmonique, de ce sentiment qui épa-
(1) ÉRASME. Éloge de la folie, Traduction Lejeal, p. 52. Paris,
(2) Stendhal, De l'Amour, p. 52. Édit. Calman-Lévy, Paris, 4887. Jf' »
nouit et dilate l'âme sans mettre la cervelle à l'envers Ils n'ont fait qu'émettre un paradoxe. Mais s'ils ont voul J parler de l'amour morbide, de cette passion qui ne connaît ni retenue ni frein et qui fait d'un homme un fou ils ont dit vrai. '
Oui, je le répète et le maintiens, l'amour morbide est un véritable état délirant et ce délire n'éclate guère que sur des terrains préparés, chez des dégénérés le plus souvent.
En effet, les dégénérés présentent des imperfections de rmtelhgence, du sens moral et de la volonté, imperfections qui favorisent admirablement l'éclosion du délire sous l'influence d'une cause déterminante quelconque. « Un héréditaire, dit Magnan, peut être un savant, un magistrat distingué, un grand artiste, un mathématicien, un politicien, un administrateur habile , et présenter au point de vue moral des défectuosités profondes, des bizarreries étranges, des écarts de conduite surprenants, et, comme le côté moral, les sentiments et les penchants sont la base de nos déterminations, il s'ensuit que les facultés brillantes sont mises au service d'une mauvaise cause, c'est-à-dire d'instincts, d'appétits, de sentiments maladifs qui, grâce aux défaillances de la volonté, poussent
LE SYNDROME AMOUR
aux actes les plus extravagants et parfois les plus dangereux » (1).
n y a désharmonie plus ou moins complète dans la qualité de leurs sensations : il en résulte une émotivité et une susceptibilité qui en font des êtres absolument à part.
(( Leurs idées, dit le Journiac, leurs actes sont dans une contradiction perpétuelle ; ils dépensent follement leur intelligence, leur activité, pour n'arriver à rien. Leur amour de l'extraordinaire leur fait tout voir sous un jour faux et souvent leurs raisonnements minu- • tieux sont bâtis sur une pointe d'aiguille.
« Leurs désirs amoureux , leurs instincts bizarres , les mettant souvent dans des situations fausses, ne font souvent qu'exagérer ces qualités et ils arrivent, intelligents ou non , à jouer naturellement avec les mots , les idées et le paradoxe. A la mobilité de leurs idées, à cette contradiction perpétuelle, correspond une volonté inégale, et l'on voit ces individus mobiles arriver à cet état contradictoire : mobilité et idées fixes. Ce sont les hommes les mieux prédisposés aux habitudes , aux passions , aux bizarreries de toute espèce.
ce Beaucoup d'entre eux, grâce à leur mobilité, résistent à l'envahissement de l'individu par l'idée fixe , mais chez certains la lutte est inégale , l'idée fixe revient successivement et à chaque apparition l'emporté sur tout le
(1) Ann. méd. psych. Janvier 1886.
reste de l'activité cérébrale. Dans cet état , l'idée fixe se répète sous forme d'obsession qui, lorsqu'elle surgit dans leur cerveau, annihile tout le reste de l'activité cérébrale; tant que dure cette obsession, ils sont malades, angoissés', Il leur est impossible d'y résister ; et toujours la satisfaction de l'idée, si futile qu'elle soit, amène chez eux un soulagement proportionné à Tangoisse.
« D'autres fois ce sont des impulsions, de véritables obsessions psycho-motrices auxquelles, comme toujours, il leur est impossible de résister » (1).
. ^ Parmi ces dégénérés, plusieurs peuvent vivre longtemps côtoyant la folie, sans cependant y entrer de plain pied, mais la plupart n'attendent qu'un prétexte pour délirer.' Et alors, sur cette manière d'être qui les laisse vivre de la vie commune, viennent apparaître des épisodes pathologiques, de ces monomanies des anciens que Magnan et
ses élèves ont étudiés sous le nom de syndromes épiso-
diques de la dégénérescence.
Je n'hésite pas à classer parmi ces syndromes l'amour morbide tel que je l'ai défini.
( 1 ) Df A. JouRNUC. Recherches cliniques sur le délire hypocondriaque, p. 19. Thèse. Paris, 1889. Lecrosnier et Babé.
LE SYNDROME AMOUR
En effet, l'amour dans ces conditions n'est-il pas une rupture d'équilibre, une véritable obsession pathologique? Ne s'accompagne-t-il pas de cette irrésistibilité caractéristique et en quelque sorte fatale, de cette angoisse concomitante si pénible, de cette conscience complète de l'état, et enfin de cette satisfaction consécutive à l'acte accompli , en un mot de tous les symptômes caractéristiques de l'obsession?
Imaginons un exemple et prenons les choses telles ■qu'elles se passent dans la majeure partie des cas.
Voici un jeune homme intelligent, bien élevé, appartenant à une bonne famille ; la vie s'ouvre devant lui avec les plus belles espérances. Mais c'est un héréditaire et il a déjà révélé son état mental par quelques excentricités qui n'ont été connues que de son entourage et qu'on a mises sur le compte de la jeunesse. Il vient à Paris ou dans une autre grande ville pour terminer ses études. Sous l'influence de quelques excès alcooliques , de quelques excès de travail pour passer des examens ou des concours , son état de déséquilibration a rapidement augmenté. Le voilà mûr pour le délire et celui-ci va éclater à la première occasion. Notre homme fait connaissance d'une serveuse de bocks dans une brasserie , d'une danseuse ou d'une chanteuse légère , en un mot d'une drôlesse quelconque. Ça commence généralement par une partie de débauche ; puis, peu à peu, il s'éprend d'elle. Alors l'idée fixe, l'obsession s'installe sous forme d'un sentiment amoureux. Il ne peut plus se passer de cette
femme ; il ne peut plus chasser son image de devant ses yeux ; elle peuple ses rêves , et cette vision obsédante le poursuit partout. Il sait bien que cette femme est indigne de son amour, qu'elle le trompe, qu'elle le ruine ; n'importe! Il sait bien qu'il est honteux d'aimer celle qu'on ne voudrait pas épouser. Non decet amare quarum pudor est nuptias affedare (1). N'importe! Si elle le veut, il poussera l'infamie jusqu'au bout et il l'épousera. Il volera et tuera pour elle au besoin. Et cependant, dans ses rêves de jeunesse, il s'était fait une idée magnifique de celle qu'il aimerait ; il la voulait amahilis ut Rachel, sapiens ut Rehecca, longœva et fîdelis ut Sara (2). N'importe ! La dernière des drôlesses a pris son cœur et il n'a pas la force de le lui reprendre. Sa volonté est comme paralysée.
Ne sont-ce point là tous les caractères de l'obsession? Est-ce que cette passion ne remplit pas d'une angoisse douloureuse ceux qu'elle étreint? J'ai plus d'une fois entendu les confidences de ces infortunés. Les souffrances qu'ils endurent sont indescriptibles. C'est une lutte qui les harasse, les tue, et où ils restent presque toujours les vaincus, entraînés avec une irrésistibilité inexorable. Il y a donc angoisse et irrésistibilité comme chez les dipsomanes ou le.s kleptomanes , comme chez tous les autres héréditaires syndromiques.
( 1 ) Code d'amour du XII" siècle.
(2) Préface de la messe de mariage.
LE SYNDROME AMOUR
Quant à la satisfaction consécutive, elle n'est pas moins manifeste. La possession de l'objet aimé fait oublier à ces malheureux toutes les peines endurées pendant des semaines ou des mois, et cette satisfaction consécutive dépasse peut-être en intensité la souffrance antérieure.
Ainsi l'amour morbide des dégénérés n'est qu'une obsession pathologique, un syndrome épisodique, un délire partiel. Nous allons voir, dans les chapitres suivants, comment il se comporte chez les dégénérés supérieurs, les débiles et les imbéciles.
l'amour morbide chez les dégénérés supérieurs