CHAPITRE V Ij'amour morbide chez les dégénérés supérieurs
Ce qui caractérise le dégénéré supérieur, c'est le manque d'équilibre et de pondération. Ses actes et ses ■conceptions ne portent point, malgré leur extravagance €t leur étrangeté, cette empreinte de bêtise qui est comme la marque de l'impuissance intellectuelle. Loin de là. Il est susceptible d'idées généreuses et de hautes conceptions, mais son activité cérébrale agit d'une façon inégale et par soubresauts.
Le dégénéré supérieur sera donc un cœur tout préparé pour recevoir l'amour morbide. Quelquefois l'amour apparaît chez lui subitement et pour ainsi dire sans raison, comme le besoin de boire chez le dipsomane; d'autres fois il est le résultat d'une série de suggestions, sugges-
tions du milieu, suggestions de l'objet aimé. Par de tendres regards, par de fallacieuses et douces paroles, on a engourdi sa volonté, et au réveil il n'a plus su s'arracher au charme, toujours repris et plongé dans l'inertie par le simple regard, l'impérieux regard qui, goutte à goutte, pour ainsi dire, lui a suggéré l'amour. Mais bien plus souvent la suggestion part du sujet lui-même qui alors s'autosuggestionne. Son amour ressemble à l'idée fixe des aliénés, mais l'idée vient de lui.
Le débile subit sa passion amoureuse et il en gémit. Le dégénéré supérieur, lui, la vante et l'exalte ; il la décore de grands noms. A qui la lui reproche, il répond par des mots sonores, des phrases vides, gonflées de vent et qu'un coup d'épingle du bon sens suffit à vider comme des outres crevées. Si vous n'approuvez pas sa folle passion, si vous cherchez à lui montrer combien elle est ridicule et insensée, il vous traitera d'homme rassis, de cœur sec où ne descendra jamais la céleste rosée. Ne parlez pas d'amour! clame-t-il ; vous n'avez jamais aimé et vous n'aimerez jamais ; vous ne savez pas ce que c'est que l'amour et vous ne le saurez jamais.
Vanité et paradoxe ! Gomme s'il fallait être fou pour aimer! Alors autant dire que l'homme qui ne s'est jamais enivré ne connaît pas le goût du vin et ne sait pas l'apprécier.
- L'amour morbide est une hypertrophie d'un sentiment vrai, par conséquent un cas pathologique. Ceux qui s' adonnent, sont les ivrognes de l'amour.
Malgré leur tour sceptique, les conseils que l'avocat Des^enais donnait à son ami Octave, un détraqué, sont profondément vrais : « Ne confondez pas le vin avec l'ivresse, dit-il, ne croyez pas la coupe divine où vous buvez le breuvage divin; ne vous étonnez pas le soir de la trouver vide et brisée : c'est une femme, c'est un vase fragile, fait de terre par un potier. Remerciez Dieu de vous montrer le ciel, et, parce que vous battez de l'aile, ne vous croyez pas oiseau. Les oiseaux eux-mêmes ne peuvent franchir les nuages ; il y a une sphère où ils manquent d'air ; et l'alouette qui s'élève en chantant dans les brouillards du matin, retombe quelquefois morte dans le sillon. Prenez de l'amour ce qu'un homme sobre prend de vin ; ne devenez pas un ivrogne » (1).
Voici un fait que j'emprunte encore à la thèse du D"" Legrain. On verra comment naissent et finissent ces toquades des détraqués.
S.... est un individu dont l'hérédité est des plus chargées. Sa famille est composée de déséquilibrés. Dès l'âge
(1) A. DE Musset. La confession d'un enfant du siècle.
de six ans, il se montre d'une prodigalité exagérée. Pour satisfaire son penchant, il commence dès cette époque à voler; mais il ne profite jamais de ses larcins, dont le produit est aussitôt distribué, soit à des camarades, soit à des pauvres. Plus tard, vers l'âge de quatorze ans, il dérobe à son père quatorze cents francs qu'il va porter dans une famille malheureuse. Il avait conscience, disait-il, de sa mauvaise action, mais ses bons sentiments et surtout le besoin de donner l'emportaient.
Élevé par une mère dévote, il fut pris de bonne heure d'une ardeur religieuse poussée parfois jusqu'à l'extravagance. C'est ainsi que, vers l'âge de quatorze ans, il s'imposait des pénitences rigoureuses et se privait même "de nourriture ; à table il faisait disparaître très habilement dans son mouchoir les aliments qu'on lui donnait. A la moindre peccadille il courait chez son confesseur ; tous les matins il communiait.
Rencontrant un jour six personnes dans la misère, il les emmène chez son père, les installe au rez-dechaussée, et, après avoir largement ouvert le buffet, il leur ordonne d'y puiser jusqu'à ce qu'elles soient satis-, f âitfî s •
Plus tard il vagabonde sans raison, puis il délire à différentes reprises. Alors il devient de plus en plus déséquilibré ; sa vie n'est plus qu'une succession d'actes bizarres, déraisonnables, au milieu desquels émergent parfois de bonnes actions ; mélange de bassesses et de grands sentiments, d'actes inspirés tantôt par les plus
mauvais instincts, tantôt par la plus pure morale, mé-lange enfin d'actes qui le rendent méprisable et le conduisent à la prison, et d'actes qui le rendent intéressant et digne de pitié.
J'abrège et je passe sur les autres extravagances de sa vie pour en arriver à ses folies amoureuses. En 1870 il se trouvait engagé dans un régiment en garnison à Annecy. Il noue des relations avec une fillette du pays. Là où d'autres n'auraient formé qu'une amourette de quelques mois, il se laisse aller à son sentiment avec une exagération ridicule et il veut épouser sa maîtresse, menaçant son père de déserter s'il refuse de lui payer son remplacement. Heureusement les formalités demandèrent quelque temps, et, quand elles furent terminées, son amour s'était envolé. Sa grande passion s'était éteinte aussi vite qu'elle était née., Sans ces tergiversations, il est certain qu'il eût épousé cette fille, envers tous et contre tous, coûte que coûte.
En 1871, S.... contracte un nouvel engagement dans l'infanterie de marine et part pour Brest. Quoique au régiment, il demande l'autorisation (qui lui est refusée) de suivre les cours de l'école de médecine. De dépit il se livre à la débauche en compagnie des filles de Brest. Il adresse à son père des demandes réitérées d'argent pour subvenir à ses dépenses. Celui-ci se détermine à ne plus répondre aux lettres de son fils. C'est alors que, pour satisfaire aux exigences de ses maîtresses, il vend tout son équipement militaire. Traduit pour ce fait devant
un conseil de guerre, il est condamné à un an de prison. A l'expiration de sa peine, il est envoyé aux compagnies de discipline et passe son existence toute entière dans les silos, à cause de son insoumission.
Tous ses malheurs ne changèrent en rien son caractère. En 1875 nous le retrouvons à Alger. Et là nouvelles folies. Il fait connaissance d'une fille qui, je ne sais trop pour quelle raison, refuse de se livrer à lui. Ce refus l'irrite et attise sa passion. Au lieu de passer outre et de porter son cœur et ses sens ailleurs, il poursuit cette fille et, ne voyant pas d'autre moyen d'obtenir ses faveurs, il lui propose de l'épouser.
Il fit même les démarches nécessaires pour l'accomplissement de ce mariage.
Enfin, en 1877, il se marie avec une jeune personne âgée à peine de quinze ans et demi. Et ce débauché, ce coureur de filles, retrempé par cette union, devient le modèle des époux. Au moment de la naissance de son fils, il voulut rompre avec toutes ses anciennes relations, ne vivant que pour sa femme et ne se préoccupant que de satisfaire ses moindres désirs, passant les nuits à son chevet lorsqu'elle était malade. Mais cette grande vertu ne dura qu'un jour ; la discorde éclata dans le ménage et S... reprit sa vie d'aventures.
Que dire d'un homme qui s'amourache ainsi de la première femme venue et se déclare prêt à toutes les folies pour la posséder? Un pareil amour ne constitue-t-il pas de véritables accès délirants transitoires?
Gomme je l'ai déjà dit, le dégénéré amoureux s'aveugle le plus souvent lui-même ; « Aux mines de sel de Saltzbourg, dit Stendhal, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que les pattes d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. )) (1)
Une cristallisation semblable se produit chez le dégénéré amoureux. Il se fait chez lui une opération qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. C'est ce que Stendhal appelle la cristallisation en amour, et les poètes ont eu souvent recours à ce procédé. Tout dans l'objet aimé leur paraît aimable, et il n'y a point de métaphores trop hardies pour peindre les charmes de leurs maîtresses. Écoutez ce poète d'Andalousie nous montrer les grâces sans pareilles de la sienne :
(1) Stendhal. De l'amour, p. 5.
Tiene tu cabeza (1) Hermoso peinado ; Con hevras de oro Lo tienes formado.
Tienes una (rente Que es plaza de guerra ; Bonde amor triunfante Puso SIC bandera.
Tienes unos cejos Muy bien dibujados, No hay pincel que pueda Tan bien colocarlos.
Tienes unos ojos, Luceros del alba Que apagan sus luces A la luna clara.
Es tu nariz, fina, Cual fîlo de espada, Que a los corazones Todos los traspasa.
(1) Chanson populaire dont voici la traduction : « Ta tête est ornée d'une belle chevelure que tu arranges avec des fils d'or.
« Ton front est coinme une place de guerre où l'amour triomphant posa sa bannière.
« L'arc de tes sourcils est bien dessiné et aucun pinceau ne les eût mieux faits.
« Tes yeux sont comme les étoiles du matin qui éteignent leurs lumières à la clarté de la lune.
« Ton nez délicat est comme le tranchant d'une épée qui transperce tous les cœurs.
Tienes unos lahios...
Son dos coralitos ; Ya esconden, ya ensenan Tus dientes bonitos.
Tienes una barba Con un hoyo en média ; Si en el me enterrasen, Quisiera haber muerto.
Tienes la garganta Tan clara, tan bella ; Que hasta lo que beves Se trasluce en ella.
Tienes unos brazos Tan bien torneados...
No los tuvo Eva Mejor acabados.
Tienes, nina, el talle Como hermosa palma, Que airosa descuella Por entre las plantas*
« Tes lèvres, ce sont deux coraux qui enchâssent et montrent tes jolies dents.
« Tu as un menton avec une fossette au milieu ; si on m'y enterrait, je voudrais mourir.
« Ta gorge est si pure et si belle que même ce que tu bois se voit à travers.
« Tes bras sont si bien tournés qu'Éve n'en eut pas de mieux faits.
« Ta taille, ma chérie, est comme celle du beau palmier au port gracieux au milieu des plantes.
lienes unos pies, Pisas tan aïrosa, Que por donde pasas Florecen las rosas.
Ya estan dibujadas, Nina, tus facciones ; Ahora viene mayo.
Que las de colores.
Gomme le poète espagnol, le détraqué amoureux voit sa bien-aimée à travers un prisme qui embellit tout, mais avec cette différence toutefois qu'il voit en réalité ce que l'autre n'a vu qu'en rêve, sous le feu de l'inspiration poétique.
J'ai connu et je connais encore un jeune homme intelligent et appartenant à une excellente famille. Bien élevé, instruit, ayant même un goût assez prononcé pour la littérature et les choses de l'art, il vint à Paris pour étudier le droit. Caractère mal pondéré, esprit un peu chimérique, l'orgueil le perdit. Au lieu de tourner ses goûts et son
« Tu as des pieds et une démarche si gracieux que là où tu passes fleurissent les roses. . .
« J'ai décrit tes charmes, ma chérie ; et maintenant voici venir le mois de mai avec ses couleurs. »
attention vers l'étude du droit et des belles -lettres, comme tout semblait l'y prédisposer, il se laissa emballer dans le tourbillon de la vie parisienne. Il oublia ses beaux rêves de jeune homme amoureux d'art et de poésie. Son rêve fut de devenir un boulevardier connu, d'être un personnage qu'on nomme dans le monde de la « haute gomme » . Il dépensa beaucoup d'argent aux courses ; il paya des prix fous des billets de théâtre pour se trouver mêlé au « Tout-Paris des premières ». Il avait beau mettre des costumes d'une correction irréprochable, orner sa boutonnière d'un camélia blanc, les boulevardiers et les journalistes ne daignaient pas même le regarder. Il pensa alors qu'il devait prendre une femme pour le lancer. Il jeta son dévolu sur une comtesse de contrebande qui s'était faite chanteuse et dont le nom était connu dans le demi-monde et même dans le monde de la prostitution. Il est certain qu'il ne la prit tout d'abord que par vanité, pour se mettre en vue chaque jour à côté d'elle, afin qu'on pût dire : « Voilà X..., l'amant de Sataniella Z... » Comment en vint-il à s'éprendre de cette rouleuse de demi-marque, au point de ne pouvoir plus se passer de ses charmes tombant en ruine? La chose est étrange, mais elle fut. Et notre amoureux, pour satisfaire aux caprices de sa vieille maîtresse, pour lui acheter voitures, chevaux, bijoux, dut faire des emprunts à tous ses amis, et, finalement, avoir recours aux usuriers. Les remontrances et même les justes sévérités de sa famille qu'il plongea ainsi dans le deuil et la déso-
lation, ne purent l'arracher h cet amour qui l'enchaînait à une vieille drôlesse qu'il eût presque pu appeler maman. Il ne devint pas célèbre sur le boulevard, mais il se fit interdire .
Voici maintenant un autre document non moins curieux. C'est une lettre authentique écrite par un étudiant en droit, garçon d'une intelligence ordinaire, mais suffisamment cultivée, à une prostituée du quartier latin des mains de qui je l'ai reçue. Notez bien que cette fille était à qui la voulait et cela à des prix extrêmement modérés et que chaque soir à peu près elle recevait un homme différent dans son lit. On ne le croirait guère en lisant cette singulière épitre.
« Ma douce Nadia. Hélas ! Il doit être déjà bien loin dans votre souvenir celui qui se plaît aujourd'hui à prononcer votre nom et à rêver à vous : car vous n'êtes plus pour moi qu'un rêve, rêve heureux, enchanteur, entrevu pendant quelques instants, évanoui peut-être pour moi à tout jamais.
« Cette idée me brise le cœur. Vous avez su me charmer pendant quelques minutes, vous avez bien voulu me faire
goûter l'ivresse d'un baiser cueilli sur votre bouche, puis vous m'avez mis de côté. Nos deux âmes ne se seraient-elles donc pas comprises? Ne pourrai-je donc jamais vous revoir? Pourquoi m'avez-vous éconduit? Je ne le devine que trop, hélas! Je n'ai pas su vous plaire.
« Mais vous vous demandez peut-être qui je suis pour vous parler ainsi? Je suis ce jeune homme que vous avez rencontré un soir, mercredi dernier, et à qui vous avez permis de vous accompagner en voiture jusque chez vous. Vous avez emmené l'ami de ce jeune homme. Quant à lui, vous lui avez refusé l'entrée de votre maison. Nadia, ma douce Nadia, ma bien-aimée, vous en souvenez-vous ?
« Cette lettre, avant de la fermer, je la couvre de baisers. Je veux qu'elle vous soit un reproche et qu'elle me venge dans mon amour blessé. Qu'ai-je dit? Pardon. Me venger! Non. Que cette lettre plutôt serve à me faire oublier plus vite de vous, mais toutefois qu'elle vous dise l'ardeur, la violence de mon amour.
« Je vous jure, ma bien-aimée, que mon cœur de vingt ans aime pour la première fois, mais qu'il aime avec passion, avec jalousie. Vous savez le remplir tout entier.
« Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Quand cependant dans la voiture je vous ai pris vos gants, c'était pour y glisser mon nom et mon adresse. Vous ne m'avez pas écrit : donc vous me méprisez.
« Un mot seulement. Ne me dites pas : je vous aime, — mais seulement : je vous permets de m'aimer. Et je serai heureux, et j'irai au-devant de vous, et je pourrai me reposer un peu sur votre cœur.
« J'attends un mot, un mot seulement. Je vous promets toutefois de ne plus vous ennuyer, car si vous ne répondez pas, c'est que vous voulez rompre à tout jamais.
« Au revoir, peut-être adieu à jamais, belle et douce Nadia.
« Dépêchez-vous de m'écrire si votre bouquet blanc est fané, afin que je puisse vous en offrir un autre.
« Je baise mille et mille fois cette lettre avant de la fermer , et je vous prie de croire à mon sincère amour, »
Mais c'est là une plaisanterie d'étudiant ! Pas le moins du monde. Celui qui a écrit cette lettre l'a écrite très sérieusement et très sincèrement : il l'a prouvé par la suite, je le sais. Alors il était malade? Oui, momentanément. Mais, si on tient compte de l'âge du sujet et de son inexpérience probable, on peut pronostiquer la guérison comme prochaine, s'il n'est point trop détraqué ! C'est un adolescent chez qui l'amour déborde et il cherche à en épancher le trop plein n'importe où. Il est un peu comme ces chasseurs inexpérimentés à qui on met un fusil pour la première fois dans les mains et qui tirent au hasard sur le premier gibier venu.
Néanmoins on a vu des hommes mûrs et fort intelligents, des hommes d'État même, avoir de ces faiblesses lamentables. Je n'ai pas besoin de chercher bien loin pour trouver des exemples retentissants.
Il y a quelques années un général connu, un ministre de la guerre, prenait pour Égérie une vieille aventurière qui faisait le trafic des décorations en compagnie de toute une association de gens véreux. Il n'avait aucun secret pour elle et lui écrivait des lettres intimes qu'il a dû bien regretter depuis. En voici un échantillon :
« Chère madame. Je viens de lire à mon retour à Paris vos deux charmantes lettres. Je n'ose confier à l'indiscrétion involontaire, mais possible, d'une lettre, l'impression que j'ai ressentie à leur lecture.
(( Permettez-moi d'attendre , pour vous dire toute ma pensée, le jour bien désiré où il me sera possible d'aller vous voir ; mais je suis souffrant d'une indisposition passagère, d'un bobo... Si, mardi, j'ai la liberté que j'appelle de tous mes vœux, j'irai certainement auprès de vous et j'espère dissiper tous ces petits nuages que votre imagination semble avoir fait surgir et à travers lesquels votre ami perdrait à vos yeux ses qualités les plus précieuses, parmi lesquelles et au premier rang, celle que vous
devriez bien connaître, bien que vous paraissiez l'ignorer.
« A bientôt, chère madame et amie, et veuillez croire, en attendant, à toute ma reconnaissance pour le bonheur que vous m'avez procuré par le charme de votre conversation et la sincérité de vos sentiments. »
C'est encore à cette vieille drôlesse qu'il adressait la première nouvelle de sa démission de ministre de la guerre :
« Chère madame et excellente amie. Le sacrifice est consommé, je rentre dans la vie du commun des mortels, emportant avec moi, comme soutien et comme consolation, mon ardent amour du pays, que mes ennemis seront impuissants à me ravir.
« Je ne sais si jamais j'aurai le bonheur de vous revoir.
« C'est encore une de mes douces espérances. Je vous demande de me permettre de la consèrver.
« Adieu, chère madame et douce amie, en m'autorisant à mettre dans ce mot d'adieu toutes les pensées qui dominent mon cœur et peuvent inspirer une grande âme qui vous aime. »
Comment une proxénète vieillie comme la Limouzin avait- elle pu attacher à ses appas décrépits un homme comme le général Thibaudin ! Les plus grandes âmes ont, paraît-il, de ces défaillances. Nullum est magnum ingenium sine mixUira dementiœ.
On vient encore de juger dernièrement en Amérique une affaire scandaleuse de ce genre. Un haut personnage politique s'est laissé faire l'esclave et le jouet d'une drôlesse misérable. Mais un jour ses yeux se sont tout à coup dessillés et sa volonté, échappant au charme fascinateur, s'est réveillée brusquement pour appler le châtiment sur la tête des coupables.
Un membre du Parlement américain, M. Hamilton, un homme considérable et jouissant de la plus haute considération, se laissa prendre aux charmes d'une courtisane fameuse de New-York, connue sous le nom de la belle Éva. Circonvenu par cette fille, par la mère de celle-ci, la femme Swinton, et par son amant de cçeur, Josuah Mann, emporté par un invincible amour qui le rendait aveugle et paralysait en quelque sorte ses brillantes facultés, M. Hamilton se laissa aller à l'épouser, malgré les remontrances de ses parents et de ses amis, malgré le tort considérable que cette union honteuse allait lui causer dans le Parlement et dans le pays. Par quels artifices Éva l'amena-t-elle à ce mariage qui stupéfia tout le monde et indigna tout son entourage ? La réponse est douteuse. Selon Éva, c'est M. Hamilton, follement épris, qui lui demandait presque continuellement de l'épouser. Elle
prétend qu'elle aurait résisté longtemps à cette offre tentante, parce qu'elle craignait d'avoir des désagréments avec la famille de son mari. Il est plus vraisemblable d'admettre qu'elle voulait ainsi attiser discrètement le feu amoureux qui dévorait son amant et l'amener plus aisément à ses fins, c'est-à-dire à lui donner son ;nom.
M. Hamilton, lui, raconte les choses d'une façon toute différente, et le Courrier des États-Unis rapporte les choses d'après son récit.
Éva, sachant combien M. Hamilton était épris d'elle, a simulé une grossesse, et elle est partie au mois de décembre dernier avec son amant Josuah Mann, pour quelques semaines, à Elmira, recommandant avant son départ à la femme Swinton, de tenir un berceau et tout un luxueux trousseau de bébé prêts pour son retour.
Rentrée à New- York vers la fin du même mois, la belle Éva n'eut rien de plus pressé que d'aller trouver une de ces sages-femmes interlopes qui font métier de placer dans des familles, pour les faire adopter, de malheureux enfants illégitimes ou adultérins. Pour une dizaine de dollars, Éva s'est procuré ainsi une petite fille de dix jours environ, qu'elle a emportée pour la placer dans le luxueux berceau que la femme Swinton avait acheté.
Or, lorsque M. Hamilton, qui ne fréquentait encore Éva que par intervalles, est allé la voir, celle-ci lui a montré d'un air attendri le berceau et la petite fille qu'il renfermait.
— Oh! mon Robert, lui dit-elle, regardez donc votre fille ! Voyez comme elle vous ressemble. Et dire que cette malheureuse enfant ne pourra jamais porter le nom de son père I
M. Hamiiton se laissa prendre au piège et il donna à entendre à Éva qu'il saurait réparer ses prétendus torts, sans s'inquiéter de ce que pourraient dire ses parents ou ses amis.
La femme Swinton, Mann et Éva étaient dans la jubilation.
Ils ne se tenaient pas de joie à la perspective de s'emparer de la fortune de M. Hamiiton. Deux ou trois jours après, l'enfant acheté mourut, faute des soins les plus élémentaires ; mais cet incident n'était pas fait pour empêcher Éva de mener son projet à bonne fin. La sagefemme n'était-elle pas toujours là ? Et puis, il est facile à New- York de faire enterrer un enfant sous un nom quelconque. L'entrepreneur des pompes funèbres avait à peine emporté la petite fille morte, qu'Éva en rapportait une seconde chez elle.
Presque tous les nouveaux-nés se ressemblent et M. Hamiiton ne pouvait pas s'apercevoir du changement Il ne s'en aperçut pas, en elfet ; mais la seconde fillette est morte, peu après, comme la première, et a été remplacée comme elle. Ce n'est que la quatrième enfant achetée ainsi à la « brave » sage-femme, qui a vécu, et c'est pour légitimer cette enfant, qu'il croyait naïvement la sienne, que M. Hamiiton est allé se marier un jour sans bruit, à Paterson, avec Éva.
Quelle que soit la version que l'on accepte, il y a là un fait certain, c'est que M. Hamilton avait pour la belle Éva une passion exagérée. Son amour s'était tellement hypertrophié qu'il le remplissait tout entier au pomt de le rendre aveugle et de l'amener à commettre un acte de démence.
Quand une semblable passion tient ainsi un homme, elle peut le mener jusqu'au crime. Pour ne point perdre celle qu'il aime, cet homme est capable de tout, et il volera, s'il le faut, pour satisfaire ses caprices et Im
acheter des bijoux.
Voici un fait de ce genre que j'ai observé a la pnson
de la Santé. . ;„taiii.
D. . est un garçon à la physionomie douce et mtell. gente. Il a fait des études commerciales assez séneuses.
Son père est un excellent vieillard qui l'a bien eleve, ne le laissant jamais manquer de rien. Mais son md>sc,pline et son mauvais caractère l'obligèrent a déserter de bonne heure la maison paternelle. A dix-neuf ans, û s'engagea dans la marine de VEtat où il resta jusqu a vingt-quatre ans. Il parcourut la Tunisie, le Sénégal, accompagna de Brazza à Libre-Ville, et fit partie de 1 ex-
pédition qui alla observer le passage de Vénus au détroit de Magellan. Pendant ces cinq années, sa conduite fut irréprochable. Aimé de ses compagnons, estimé de ses chefs, il sortit avec d'excellents certificats.
De retour à Paris, il rentra dans sa famille. Son père craignant quelque nouvelle escapade, le marie à brûlepourpoint avec une femme qu'il ne connaissait presque pas et qu'il n'avait pour ainsi dire jamais vue. La première nuit de ses noces, cette femme le repousse, lui avoue qu'avant de l'épouser elle a eu un amant qu'elle aime toujours, et elle refuse de se donner à lui. Il la quitta le soir même et il ne l'a jamais revue. Il a appris depuis qu'elle avait eu deux enfants avant son mariage.
C'est alors que D... fit la connaissance d'une courtisane pour laquelle il fit des folies. L'argent qu'il gagnait dans les fabriques où il s'était placé comme contremaître, ne suffisant pas à satisfaire les caprices coûteux de cette femme, d'autre part la bourse de son père lui restant absolument fermée, il se mit à faire de la fausse monnaie. Il déploya là une grande habileté. Il fabriquait avec un mélange d'aluminium et d'étain des pièces de dix francs qui avaient presque le son et le poids, pièces qu'il dorait ensuite dans un bain galvanique.
Il avait avec lui huit ou dix émetteurs à qui il vendait ses pièces trois francs. Ceux-ci se chargeaient de les écouler, et voici l'ingénieux procédé qu'ils employaient
Les émetteurs allaient deux par deux. L'un portait la fausse monnaie et attendait dans la rue. L'autre entrait
dans les magasins, mais n'ayant toujours qu'une pièce fausse sur luf, de crainte de surprises. Si la personne a qui il voulait l'écouler s'apercevait qu'elle éta.t fausse 1 la reprenait sous prétexte de l'examiner et lu. en subst tuait adroitement une bonne qu'il tena,t toujours prête da!s sa manche. Ils auraient ainsi écoulé pour plus de Ana cent mille francs de fausse monnaie.
ArrS une première fois en 1885, D... fut acqmtté, faut " preuves suffisantes. Il se fit arrêter de nouveau lr«87. Dans l'espoir de se sauver, il simula vamement folie et se vit condamner aux travaux forcés a perp tune.
C s s ne sont malheureusement point rares et nous en trouons tous les jours des exemples dansles comptes- !™dus des cours d'assises. Combien ont été entrâmes a S des faux ou à voler pour l'amour d'une femme ve- 2 et upide! Combien de misérables amenés en pnson p r que que goule avide ! Dernièrement encore, un mdr-
I TZ aLz bonne famille et sans antécédents judividu d une assez nom commis ce crime
eiaires, était arrêté pour faux I av^. pour acheter un bracelet P ^ ^ sixième ordre, qu'on peut voir frétiller les planches de l'Eldorado^
que je viens de citer.
l'amour morbide dans la débilité mentale
« Les simples d'esprit, dit le D"" Dupain, possèdent une intelligence qui évolue dans un cercle étroit, mais néanmoins plus grand que celui des imbéciles et plus petit que celui des déséquilibrés. Quoique déshérités de l'intelligence, ils jouissent d'un petit patrimoine intellectuel qui leur permet d'occuper un emploi ou de se livrer à un travail utile, pourvu qu'il soit toujours le même. Lés idées s'associent chez eux avec lenteur ; leur imagination peu active entrave la perception et le souvenir ; et,, si la mémoire ne leur manque pas tout à fait, c'est une mémoire en quelque sorte mécanique.
« Une autre caractéristique de l'état mental du débile consiste dans la faiblesse de son jugement. Incapable
d'attention et d'efforts soutenus, il ne peut exercer son esprit à cette gymnastique quotidienne dont le résultat se traduit par une compréhension nette et rapide. Il faut au débile un temps relativement long pour qu'il saisisse les questions qu'on lui adresse et puisse y répondre. Cette faiblesse intellectuelle détermine, à chaque instant, des défaillances de sa volonté ; soit par indolence, soit pour éviter la peine de réfléchir, il ajoute foi, de prime abord, à toutes les absurdités qu'on lui débite. Sa crédulité est extrême. )) (1)
Le débile est donc surtout un faible de volonté, un aboulique, un être chez qui il n'y a en quelque sorte que des ébauches de volitions. Il obéit passivement aux suggestions d' autrui.
. Et maintenant, comment l'amour s'installe-t-il dans le cœur du débile? C'est le plus souvent en quelque sorte malgré lui et sans qu'il y ait rien compris. Il s'est réveillé un matin amoureux de telle ou telle femme, à peu près sans savoir pourquoi. Il a trouvé l'amour assis en son
(1) J.-M. DuPAiN. Étude clinique sur le délire religieux, p. 44, Delahaye et Lecrosnier. Paris 1888.
DANS LA DÉBILITÉ MENTALE 99
cœur et il n'a rien fait pour l'en chasser, n'ayant pas même le courage de tenter la lutte, se sentant vaincu d'avance. H s'est incliné devant ce maître nouveau et j inattendu, obéissant désormais à toutes ses exigences et
-à tous ses caprices.
Voici, du reste, un fait absolument caractéristique qui me fera beaucoup mieux comprendre. Malgré sa longueur, je le citerai tout entier et dans tous ses détails, car c'est, à mon avis, un exemple curieux d'amour morbide chez une débile. J'avouerai même qu'il a servi de point de -départ à ce livre et m'en a fourni l'idée.
Notre sujet est une fille de seize ans, appelée Anna. Je reprendrai les choses d'un peu loin et je remonterai d'abord à ses antécédents héréditaires.
Son père était un esprit faible, un être sans consistance et sans volonté, qui se laissait mener et dominer par sa femme. Celle-ci est le type de la mégère dévergondée. Elle malmenait et frappait son mari qui la redoutait. De bonne heure elle s'adonnait à l'ivrognerie et sa conduite était plus scandaleuse que celle d'une prostituée de profession. Dans le village où elle habitait, elle se livrait à qui la voulait, et cela presque sous les yeux du
mari qui n'osait rien dire. Plus d'une fois elle le chassa pour faire partager son lit à un autre homme qui attendait devant la porte et entrait sous le nez du mari prendre ouvertement la place que celui-ci aurait dû occuper.
Néanmoins, les scènes violentes se renouvelaient si fréquemment, le scandale devenait tellement notoire, que le mari se décida à demander la séparation judiciaire.
De ce mariage naquirent Anna et une autre fillette plus jeune, douce et blonde, sans caractère et sans volonté, comme son père, encore une débile.
Anna est une fille de petite taille, aux cheveux roux- Titien, au front bas, aux pommettes un peu saillantes, au nez fin et mignon bien qu'un peu retroussé en trompette, avec des yeux d'un bleu très clair.
Son visage, marqué de quelques éphélides, est d'une pâleur maladive, rendue plus évidente encore par le roux ardent de sa chevelure. Un de ses amants, que ce teint verdâtre avait séduit, lui écrivait dans une lettre passionnée : « 0 ma fleur souffreteuse et malade, les lys de l'anémie fleurissent sur ton pâle visage de vierge agonisante d'amour, et les roses blanches de la pâle chlorose couronnent ton front neigeux sous le diadème de tes cheveux d'or fluidè et vermèil. »
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Le front est bas et les diamètres latéraux du crâne augmentés aux dépens du diamètre antéro-postérieur. La bouche est petite avec des lèvres décolorées et des dents -très belles, très régulières et d'une blancheur nacrée. L'oreille est fine et bien ourlée.
La peau du corps est d'une blancheur laiteuse, d'une douceur satinée au toucher. Le bassin est bien conformé et les organes génitaux externes bien développés, avec un pubis garni de poils roux.
La physionomie est mobile et changeante comme les idées vagues et fugitives qui s'agitent dans cette pauvre cervelle d'oiseau. Elle regarde en effet sans cesse avec des yeux craintifs de bête effarouchée, ce qui, avec son air morne, contribue à lui donner une attitude encore plus naïve et plus bête.
Bien que sachant lire et écrire, mais avec une orthographe des plus défectueuses, Anna est une intelligence très au-dessous de la moyenne. Elle est incapable de sortir d'un cercle d'idées fort restreint dans lequel on l'a enfermée. Incapable de réflexion et surtout d'attention, elle est crédule comme un enfant, et on peut la faire croire aux histoires les plus saugrenues.
Elle parle avec volubilité, mais sa conversation est enfantine et niaise. Elle s'entretient de faits insignifiants et on croirait, à l'entendre, causer avec une fillette de cinq ou six ans. Aucune idée sérieuse n'a jamais germé dans ce cerveau obscur.
De plus, elle présente un léger défaut de prononciation. Au lieu de faire sonner lest et les s dans les liaisons ,à la fin des mots, elle les prononce comme des n. Ainsi elle dit : je vais n'avec vous, point n' encore, etc.
Sa mémoire est suffisante pour ce qui concerne les faits de son enfance, bien qu'elle soit obligée de faire souvent de grands efforts pour rassembler ses souvenirs. Mais elle oublie très rapidement les faits récents. On dirait, lorsqu'on l'interroge, que sa mémoire est en lambeaux.
Dans son enfance, ce fut une petite fille douce et craintive chez qui la sensibilité affective était très développée, malgré le milieu déplorable où elle a été élevée.
On l'envoya à l'école où elle se montra docile et presque studieuse, mais sans initiative intellectuelle, n'acquérant ■que péniblement les plus simples notions. Sa mémoire était très infidèle et très souvent elle avait oublié le lendemain ce qu'elle avait appris la veille. Morne et un peu
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taciturne, elle n'avait rien de la vivacité et de l'insouciante gaieté qui caractérisent la plupart des petites filles. Comme ses compagnes se moquaient d'elle et riaient de sa naïveté crédule, elle restait le plus souvent seule, assise dans un coin, les yeux à terre, sans pensée, au lieu de prendre part aux jeux de son âge.
De bonne heure elle assista aux scènes terribles que sa mère ivre faisait presque chaque soir à son brave homme de père. Elle entendait sans comprendre les propos orduriers, les injures obscènes lancées par la mégère avec de grands éclats de voix.
Quand le ménage se sépara, Anna avait dix ans. Son père qui l'aimait et se montrait doux et bon pour elle, voulut la prendre avec lui. Elle refusa en poussant des cris et en s'attachant avec un instinct d'animal aux pas de sa mère. Et cependant celle-ci la battait et la rudoyait. Les caresses, les promesses de jouets et de bijoux, les brutalités de sa mère, rien n'y fit et elle voulut absolument rester avec elle.
Anna resta donc avec sa mère qui ne s'occupait pas d'elle et la laissait vagabonder toute la journée dans les rues du village. Comme elle partageait la nuit sa chambre unique, elle assista aux scènes d'ivresse suivies de disputes et terminées par des coups qui pochaient les yeux et des rixes^ qui renversaient les tables et brisaient les verres. Puis ce furent les scènes érotiques entre sa mère et ses amants, personne ne se gênant devant elle. Elle ne comprit pas d'abord. En entendant les craquements
du lit, les gémissements et les cris étouffés de sa mère, le. souffle ardent de l'homme, elle crut qu'ils se battaient et cherchaient à s'étrangler. Un soir effrayée, elle poussa un cri. Sa mère se releva en chemise et lui ordonna de se rendormir sans écouter, puis elle accompagna la recommandation d'une paire de gifles et alla se recoucher auprès de l'homme qui l'attendait. Mais, éclairée par les gamins avec qui elle traînait toute la journée, Anna ne tarda pas à comprendre. Souvent les gens qui la rencontraient, lui disaient : « Va voir à tel endroit ; ta mère est sur le dos et elle a quelque chose sur le ventre. » Elle répondait par un rire niais ou bien elle s'en allait en pleurant. La nuit, elle enfonçait sa tète dans les oreillers et se bouchait les oreilles pour ne pas entendre.
A treize ans, Anna fut placée comme bonne dans une maison à Paris. Mais un brusque changement s'opéra en elle : la petite fille docile et douce d'autrefois devint paresseuse, malpropre, gourmande et boudQ^se. Elle était en outre d'une maladresse qui lui faisait casser tous les objets qu'elle touchait. Néanmoins sa maîtresse, touchée de sa jeunesse et de son abandon, la garda, espé-
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rant toujours pouvoir la corriger et la rendre meilleure en même temps que plus adroite.
Le maître de la maison abusa de sa naïveté. Il l'appelait fréquemment dans sa chambre, lui prenait la main pour la mettre dans son pantalon et lui faire toucher sa verge en érection. Peu à peu il l'amena à le masturber. Cela l'étonna fort et elle obéit sans comprendre. Quand le maître l'appelait, elle venait docilement et elle le masturbait avec une indifférence candide comme elle lui eût ciré ses bottes ou brossé sa redingote.
A la même époque, elle eut une espèce d'amourette avec un élève en pharmacie du voisinage. Comme on l'y envoyait souvent acheter des médicaments, elle trouva que la tête blonde du petit potard ne lui déplaisait point et elle sentit, sans s'en rendre compte, un vague sentiment d'amour se lever dans son cœur. L'élève pharmacien, séduit par ses grâces juvéniles et ayant sans doute compris qu'il lui était sympathique, quittait de temps en temps le pilulier et l'embrassait à la dérobée derrière les bocaux. Il l'entraîna même à plusieurs reprises dans une arrière-boutique et essaya de la posséder. Elle refusa toujours de se livrer. Mais sa vertu ne fut sauvée que par un hasard.
— L'élève pharmacien ne vous déplaisait pas, lui demande-t-on.
— ; Non. Il était même gentil.
— Alors pourquoi n'avez-vous pas voulu vous laisser faire ?
— D'abord je ne savais pas ce qu'il voulait et puis je n'aimais pas le sentir trop près de moi,
— Pourquoi, puisqu'il vous plaisait?
— Parce que un pharmacien ça a toujours les mains sales et ça sent toujours mauvais.
Le caractère d'Anna, au lieu de s'améliorer, devenait de plus en plus insupportable et de plus en plus insoumis. On dut la renvoyer de la maison où elle se trouvait.
Elle avait alors quinze ans.
Dans l'espoir de trouver une autre place, Anna se loua une chambre dans un hôtel et dépensa en quelques jours le peu d'argent qu'elle avait amassé. Ce fut bientôt la misère. Elle errait toute la journée sur le pavé de Paris, désespérée et sans énergie, n'ayant pas toujours du pain pour manger. Elle prétend qu'à cette époque elle pensa sérieusement au suicide et qu'elle eut plusieurs fois l'idée de se jeter dans la Seine. Un jour, elle fit la rencontre, je ne sais trop où, d'une nommée Fernande M... qui eut un peu plus tard une célébrité de quelques jours : morte subitement à dix-sept ans, son cadavre fut violé et profané au cimetière de Saint-Ouen.
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Anna et Fernande causèrent et la connaissance fut vite faite. Anna raconta son histoire et la misère dans laquelle elle se trouvait. Fernande à son tour raconta qu'elle s'était sauvée de sa famille parce qu'on la malmenait et que ça l'ennuyait de travailler. Elle aussi, elle avait été malheureuse pendant quelques jours ; mais elle avait fait connaissance d'une vieille dame très gentille qui l'avait recueillie chez elle et qui l'avait tirée d'embarras. Elle proposa à Anna de l'emmener avec elle et de la présenter : sûrement on l'accepterait. Celle-ci consentit et suivit sa nouvelle amie.
Fernande amena Anna chez une proxénète de la rue des Martyrs qui, à cette époque, se faisait appeler la mère Moulin et qui a subi, depuis, plusieurs condamnations qu'elle est en train de purgera Saint-Lazare. (1)
En arrivant, Fernande prévint la mère Moulin ; elle lui ramenait une recrue magnifique, une pucelle authen-
(1) Le lecteur me pardonnera la crudité des faits que je vais rapporter. J'ai voulu peindre un triste milieu et flétrir l'infâme proxénète qui livre au vieillard lascif la jeune fille naïve et sans défense. Le savant ne doit reculer devant aucun document. Je montre la plaie, à la police d'y porter le fer rouge.
tique et gentille avec ça ! Anna fut donc reçue à bras ouverts, caressée, cajolée, installée luxueusement dans la plus belle chambre de la maison. On lui promit la fortune et le bonheur. Pour être riche et heureuse, lui disait- on, elle n'avait qu'à suivre les conseils de la mère Moulin qui était si bonne pour elle. Et celle-ci peu à peu la préparait. Elle n'aurait qu'à passer quelques heures seule avec un homme. Celui-ci ne lui ferait point de mal, il l'embrasserait, la caresserait, lui ferait une foule de choses gentilles el en la quittant il lui remettrait une grosse somme d'argent et des bijoux. On n'eut pas de peine à vaincre cette volonté sans consistance et à persuader cette âme crédule.
Le soir, on la montrait déjà à des amateurs et on débattait les prix. Il fut convenu qu'on la livrerait à un marchand de chevaux qui recherchait les « filles vertes » et qui était décidé à y mettre le prix.
On avait déjà fixé le jour et l'endroit pour livrer Anna quand un incident se produisit qui amena un brusque revirement chez la jeune fille.
A cette époque un jeune étudiant en médecine fréquentait la maison et venait souvent demander à la
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proxénète une âme sœur de son âme. Un soir qu'il se trouvait couché là avec une autre femme, Anna entra, je ne sais pour quel motif, dans la chambre où ils se trouvaient. Elle causa un instant avec eux. En sortant, elle déclara à la mère Moulin que l'étudiant était gentil, qu'il lui plaisait, et qu'elle voulait passer la nuit avec eux. Celle-ci, étonnée d'une semblable demande, refusa d'abord, essayant de faire entendre raison à sa pensionnaire, lui disant combien cela serait inconvenant ; puis, devant son entêtement et pour ne point la contrarier, elle consentit. Seulement elle recommanda à l'autre femme de veiller sur le capital d'Anna et de ne point lui laisser prendre ses héthoulim par l'étudiant, un panne qui ne pourrait jamais payer un pareil objet à sa valeur. L'étudiant se contenta de caresser et d'embrasser la nouvelle compagne qu'on lui offrait si généreusement pour passer la nuit ; mais il ne put aller plus loin. L'autre pensionnaire veillait et, de crainte de surprise, elle le tint toute la nuit par la partie dangereuse.
Le lendemain matin Anna sortit vierge du lit comme «lie y était entrée, mais déjà déflorée moralement puisqu'elle avait assisté aux étreintes amoureuses de l'étudiant et de son amie. Elle avait même beaucoup ri des petits cris de chienne en chaleur que poussait celle-ci.
Ce n'est pas tout. Elle déclara à la mère Moulin que ce jeune homme lui avait plu, qu'elle l'aimait et qu'elle voulait se donner à lui. La proxénète entra dans une colère folle : une fille vierge à ce panné d'étudiant qm
n'avait pas deux louis dans sa poche! C'était honteux !
Remontrances, supplications, scènes de violence, rien n'y fit, tout vint se briser contre un entêtement invincible. A tous les raisonnements, elle répondait invariablement :
— C'est lui que j'aime, c'est lui que je veux.
La mère Moulin levait les bras en l'air et s'arrachait les cheveux de désespoir. Un si belle affaire manquée !
— Mais va d'abord avec le marchand de chevaux, lui disait-elle. Tu iras après avec ton galvaudeux d'étudiant autant que tu voudras.
On m'a dit, rispostait l'autre, que quand on aimait un homme, on lui donnait sa virginité. C'est celui-là que j'aime et je veux lui donner la mienne.
La mère Moulin comprit qu'avec une pareille fille il était inutile d'insister et qu'elle n'arriverait pas à vaincre sa résistance. Elle résolut de réparer au moins les choses en partie et de faire « casquer » l'étudiant.
Un soir, celui-ci arrive et demande une fille petite et blonde.
— Je n'ai pas ça ce soir, lui dit la proxénète.
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— Tant pis ! alors je vais voir ailleurs.
— Tu t'en vas sérieusement ?
— Sans doute. Cherche m'en une pour la semaine jprochaine.
— Attends-donc qu'on cause. Tu dis que tu veux absolument une blonde ?
— Oui. En as-tu une ?
Et la proxénète à brûle-pourpoint.
— Veux-tu la petite rousse que tu as vue l'autre soir? Elle n'a que seize ans.
— Ah ! oui ! !
— Combien veux-tu donner ?
— Cent sous pour toi et dix francs pour elle.
— Sacré mufle ! Mais tu te fous de ma fiole. Elle est pucelle.
— Eh bien ! alors, fais-là dépuceler par un vieux et tu me la passeras après... dans les prix doux.
Et l'étudiant partit là-dessus.
La mère Moulin était dans la désolation.
Après avoir réfléchi et avoir consulté ses pensionnaires, et voyant qu'Anna ne céderait pas, on convint de la livrer à l'étudiant. Seulement on lui recommanderait de ne pas abuser et de ne la point trop détériorer. On pourrait peutêtre ainsi la faire servir une seconde fois et la faire passer comme neuve. La chose était même facile, si la petite voulait y mettre un peu de bonne volonté.
Lorsque l'étudiant, quelques jours après, se représenta à la maison, on lui offrit la pucelle pour rien. Croyant
sans doute à une affaire de chantage ou bien redoutant les ennuis qui pourraient suivre, il refusa net, déclarant qu'il ne voulait pas de filles pucelles,
— Tu me la donneras quand elle aura déjà servi au moins une ou deux fois, dit-il brutalement. En attendant, passe-m'en une autre.
Décidément, les choses allaient de mal en pis. C'était poyr la première fois, et la mère Moulin le disait en gémissant, qu'elle avait une fille pucelle entre les mains sans pouvoir la débarrasser du fardeau de la virginité.
On eut recours à un subterfuge. On recommanda à Anna de déclarer qu'elle n'était plus vierge.
— Sans cela, lui dit la proxénète, l'étudiant ne voudra pas de toi.
Quand il revint, elle lui dit air indifférent :
— Tu sais, si tu veux la petite rousse, maintenant elle n'est plus pucelle.
Uautre accepta et, pour éviter tout ennui, à cause de l'âsre d'Anna, il l'emmena coucher chez lui.
Ne se doutant point que cette fille, simple de cœur et d'esprit, ramassée dans un bouge, lui apportait sa virginité en holocauste, il la posséda brutalement et violemment^ presque sans préparatifs, sans s'occuper des résistances que lui offraient ces voies encore inexplorées où il se traçait un chemin sanglant, sans s'émouvoir des gémissements de bête blessée que poussait la vierge agonisante. Il mit le tout sur le compte de plaies mal cicatrisées et d'organes encore endoloris par les approches d'un autre^
DANS LA DÉBILITÉ MENTALE
Ce ne fut que le lendemain qu'Anna lui avoua toute la vérité. Elle lui déclara qu'elle l'aimait, qu'elle se mourait d'amour pour lui, le suppliant de ne point la renvoyer chez la proxénète et de la garder. L'étudiant crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui et tii de la chose ; mais force lui fut bien de se rendre à l'évidence. Alors il n'eut plus qu'une idée, se débarrasser d'elle le plus vite possible. Sous le prétexte d'aller chercher des vêtements qu'elle avait laissés chez la proxénète, il la reconduisit à la maison de celle-ci etl'y laissa. Puis, quelques jours après, il partit pour son pays et resta absent de Paris pendant deux mois.
Pendant ce temps, Anna passa ses jours et ses nuits à penser à lui, pleurant de rage, hurlant de désespoir. Ses compagnes avaient beau lui démontrer que son amour était insensé, que le jeune homme se moquait d'elle, la méprisait, et qu'il ne reviendrait peut-être jamais. Rien n'y fit. C'était un sentiment irréfléchi, impérieux, irrésistible. Son manque de raisonnement et de volonté ne lui permettaient pas d'ailleurs de résister.
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Mais la mère Moulin commençait à se lasser de loger et de nourrir pour rien cette fille qui ne lui rapportait
pas un sou. Il fallait l'utiliser ou la mettre à la porte. C'est ce qu'on lui fit comprendre.
Anna, abandonnée de celui qu'elle aimait, désespérée, redoutant de tomber de nouveau dans la misère et de recommencer ses errements sur le pavé de Paris, consentit à ce qu'on la livrât au marchand de chevaux qui, chaque jour, de plus en plus allumé par la vieille, augmentait les mises.
Seulement, il fallait refaire une virginité à Anna. La mère Moulin n'était pas en peine pour si peu. Ce n'était pas pour rien que les petites drôlesses qui fréquentaient sa maison, l'appelaient la faiseuse de vierges.
On tua donc un lapin. Le sang de cet animal ayant la propriété de cailler incomplètement et de rester longtemps fluide, on en imbiba une éponge qu'Anna dût s'introduire dans le vagin. On lui lava ensuite la vulve avec un mélange d'eau et dejus de citron. Le citron, en resserrant l'anneau vulvaire, devait simuler l'hymen et le sang de lapin l'hémorrhagie que produit sa rupture.
Anna ainsi préparée, on introduisit le marchand de chevaux. Grâce à l'ampleur de ses formes génitales, ce fut pire qu'une seconde défloration et la malheureuse poussa pendant près d'une demi-heure des cris lamentables, à tel point que la concierge efl^rayée dut intervenir bien qu'elle fût de connivence. Néanmoins le marchand de chevaux se déclara satisfait. La proxénète reçut quatre cents francs, la concierge cent francs, et Anna quarante francs, plus une petite bague en or de la valeur d'une vingtaine de francs.
DANS LA. DÉBILITÉ MENTALE
Anna resta près de deux mois chez la mère Moulin et elle fut la perle de la maison. On la servit plusieurs fois encore comme vierge à de vieux libertins. Un académicien illustre et plus qu'octogénaire lui fît des caresses saphiques.
Cependant ces scènes de libertinage qui la dégoûtaient et la meurtrissaient dans sa chair endolorie, ne lui faisaient point oublier son amant, celui à qui elle s'était réellement donnée. Sans cesse sa pensée allait vers lui, évoquait son image. Chaque semaine elle allait le demander à l'hôtel où elle avait passé une nuit avec lui, toujours espérant son retour.
Cependant, un soir, après deux mois d'absence, l'étudiant reparut. Ce fut une joie délirante. Anna pleurait, le couvrant de caresses et de baisers. Elle alla même jusqu'à lui offrir de l'argent, ayant entendu dire que certaines filles procédaient ainsi pour retenir près d'elles leurs amants.
L'autre qui l'avait complètement oubliée, fut d'abord étonné ; puis il trouva drôle de se laisser caresser par cette fille qui l'aimait timidement et violemment, en quelque sorte comme le chien aime son maître. Pendant huit
jours à peu près tout alla bien. La pauvre petite débile se laissait aller â son amour, s' abandonnant aux caresses de son amant, mais sans la moindre concupiscence charnelle et sans éprouver le moindre goût pour les jouissances physiologiques de l'amour qui la laissaient absolument froide et indifférente.
L'étudiant était un garçon d'humeur versatile et en même temps un grand courreur de femmes. Il en eut vite assez de cet amour qui devenait encombrant.
Au bout de peu de temps, Anna s'aperçut qu'il ne l'aimait pas, qu'il la trompait, et se moquait d'elle. Jalouse et pleine, de colère, elle lui fit des scènes et ces scènes se renouvelaient presque quotidiennement, ce qui ne réussit qu'à l'irriter contre elle. Il se montra même cruel, torturant la pauvre fille dans son amour, ne se cachant plus pour la tromper. Une nuit il l'obligea à partager son lit avec son ancienne amie Fernande M. . et il les posséda toutes les deux tour à tour. Mais plus il se détachait d'elle, plus Anna l'aimait.
Alors il en vint à exiger d'elle des caresses impies, menaçant de la chasser si elle refusait, caresses que nous ne pouvons décrire par respect pour le lecteur.
DANS LA DÉBILITÉ MENTALE
Une autre fois, dans la nuit du Samedi- Saint au jour de Pâques, comme elle avait ses menstrues, il voulut pratiquer sur elle l'acte sodomique. Elle refusa d'abord, indignée d'une semblable proposition.
— Mes amies, lui dit-elle, ne m'ont jamais dit qu'un homme leur ait demandé pareille chose.
— C'est parce que ces hommes ne les aimaient pas, protesta l'autre. Il n'y a que les gens mariés qui font l'amour ainsi. Et si je te le demande, c'est que je t'aime comme si tu étais ma femme.
Elle se laissa convaincre par ce dernier argument et se soumit, malgré la vive douleur que cet acte honteux lui causa.
Malgré tout, l'amant devenait de plus en plus infidèle et la jalousie d'Anna s'en augmentait d'autant en même temps que son caractère s'aigrissait. C'étaient des scènes perpétuelles et plus d'une fois, l'étudiant, emporté parla colère, se laissa aller à lever la main et à frapper sa maîtresse.
La vie devenait intolérable et un matin il la quitta brusquement.
Alors elle lui écrivit des lettres pleines d'un désespoir
immense et où elle laisse saigner son pauvre cœur: « Si tu savais le chagrin que j'ai pour toi, c'est pas] possible que tu aies le cœur assez dur pour ne pas venir | me voir. Si tu savais le chagrin que j'ai pour toi, tu prendrais pitié de moi, mais tu t'en moques. Tu as trop mauvais cœur. C'est toi qui sera la cause que je me tuerai.l J'ai trop de chagrin. »
Ailleurs, elle se fait humble et s'agenouille, demandant pardon, implorant une lettre ou une heure de rendezvous : (( Je suis très malheureuse. Je ne pourrai jamais résister au chagrin que tu me causes. Si tu as du cœur, tu m'écriras de temps en temps. Ce petit sacrifice que je te demande ne te coûtera pas beaucoup, et à moi ça me donnera de la joie et du bonheur. Malgré les chagrins que tu me causes, je t'aime toujours. Je te prie de vouloir bien me pardonner tout ce que je t'ai fait. Moi je te pardonne tout ce que tu m'as fait. »
Malgré ces lettres navrantes, malgré ces supplications, son amant refusa de la reprendre. Elle se trouva de nouveau seule sur le paxé de Paris. Pour gagner sa vie elle posait chez les peintres et les sculpteurs. Henner a reproduit quelques-uns de ses traits dans
DANS LA DÉBILITÉ MENTALE
V Orpheline. Puis elle dansa [pendant quelque temps à l'Éden-Théâtre.
Enfin, conseillée et entraînée par des amies, elle se livre entièrement à la prostitution. Mais elle est toujours tourmentée et obsédée par l'image de son ancien amant, pleurant toute la nuit à côté des hommes avec qui elle couche, leur racontant en sanglotant sa malheureuse histoire.
Evidemment cette fille eût été bien embarrassée de de dire pourquoi elle s'était éprise de cet homme. C'est ainsi qu'un débile peut devenir un jouet et un instrument de crime entre les mains d'une femme. Ce n'est plus qu'une argile molle et malléable qu'elle pourra pétrir à sa guise.
L'homme dont la volonté est forte et entière, lorsqu'il sent naître en lui un amour indigne, se replie sur luimême, arrache l'herbe parasite et la jette au vent. Il est comme le chirurgien qui, sans s'occuper de la douleur et du sang répandu, arrache le cancer rongeur qui menace d'envahir tout un organe. Le débile n'a pas le courage de lutter contre sa passion. Sa volonté est impuissante ; chaque fois qu'elle a voulu résister, une défaillance l'a fait battre en retraite.
Les prostituées, qui sont si souvent des débiles, se laissent facilement prendre par ces passions obsédantes qui les rendent servantes dociles de souteneurs habiles.
La malheureuse fdle qui passe de main en main, comme autrefois chez les anciens la coupe du festin, celle qui ne dort pas deux nuits de suite dans le même lit, a fareraent goûté aux joies douces et consolantes du véritable amour. Et cependant, si elle ne le connaît pas, elle en a au moins entendu parler, elle en a lu des descriptions enthousiastes dans les romans populaires, et elle y a souvent pensé en ses heures de désespérance et d'ennui. Un soir elle s'adressa à l'un de ceux qui venaient lui acheter de l'amour, et dans une carresse, elle lui murmura : je t'aime. L'homme éclata de rire, paya et partit.
La déception fut cruelle. Alors elle comprit qu'elle devait porter à d'autres ce que ceux à qui elle vendait l'ivresse des sens, refusaient d'accepter pour rien. Elle regarda plus bas, autour d'elle. Le drôle à qui elle l'offrit comprit qu'il était venu au bon moment et que c'était l'heure. Il l'enveloppa de caresses, la berça de paroles mielleuses, endormit sa volonté. La pauvre fille se laissa aller et l'amour grandissait dans ce sommeil de toutes ses facultés.
DANS LA DÉBILITÉ MENTALE
Le réveil fut terrible. L'amant changea brusquement de tactique. Il ne demanda plus d'amour, mais de l'argent; et les caresses furent remplacées par des gifles. ! Elle voulut se débattre, s'arracher à cet amour qui la ; retenait prisonnière et impuissant?, comme une oiselle 1 prise dans un filet : il était trop tard. Elle abandonna la J lutte et se soumit docile et résignée. Chaque soir, sous ; l'œil sévère du seigneur et maître en casquette, elle dut recommencer à « turbiner ». Et gare aux gifles quand I elle « rebutait au flanche » ou refusait de « faire la j planche ! »
I C'est ainsi que naît le plus souvent l'amour des pros- ) tituées pour leur souteneur, amour morbide par excel- I lence.
i/amour morbide chez les imbéciles
La forme d'amour que nous étudions est assez rare chez les imbéciles. Leur sensibilité affective est trop insuffisamment développée pour qu'un pareil sentiment puisse s'installer dans leur cœur. Ils ne connaissent guère l'amour que par son côté physiologique.
Néanmoins on cite quelques exemples d'imbéciles chez qui l'amour prit cette forme obsédante , mais chez eux avec un caractère tout particulier. L'imbécile amoureux est souvent comme l'érotomane : il aime de loin. Un jour il s'est senti entraîné vers une belle jeune fille qu'il a vue et revue passer. Il a senti monter dans son cœur une sève d'amour et grandir un sentiment qu'il ne compre-
nait point et qu'il n'avait pas encore éprouvé jusque-là. II aimait sans même s'en rendre compte. Mais en voyant celle qu'il aimait adulée et entourée, il n'osait s'approcher d'elle, heureux seulement de la voir et quelquefois de l'entendre. Il a bien fait quelques tentatives de rapprochement, mendié, avec des yeux de bête soumise, une caresse, moins que cela, une parole d'amitié, un sourire. Mais il s'est vu rebuté, lui, le pauvre, le déshérité. Alors il a renfermé son amour en son cœur et douloureusement l'a comprimé pour ne plus s'attirer les quolibets et les rebuffades.
M. G. Ohnet, dans son roman intitulé La Grande Marnière, et surtout M. Jean Richepin, dans son roman intitulé Miarka ou la Fille à l'ours , ont admirablement analysé et exprimé ce sentiment amoureux qui pousse au cœur des imbéciles, des innocents, comme on les appelle dans les villages. Cette passion en fait des esclaves dociles et soumis. Un simple regard de celle qu'ils aiment suffirait pour les pousser au crime comme aux actes les plus héroïques. On dirait que l'amour les transfigure et les métamorphose.
Mais quand ces êtres sont aiguillonnés par l'imstinct sexuel, n'ayant pour les retenir aucune des habitudes