CHAPITRE VIII Les érotomanes
L'érotomane est un type parfait de dégénéré. C'est i l'amcur morbide le plus complet, l'amour-obsession.
Ceux que nous avons étudiés dans les chapitres précé- ! dents, luttent, au début du moins, contre leur passion. I Si la défaite leur reste presque toujours, au moins ils ne I s'avouent pas vaincus avant d'avoir combattu. Chez les i érotomanes, c'est une véritable idée fixe , acceptée sans I discussion et sans contrôle. Comme l'astronome qui a dé- I couvert une nouvelle étoile et qui ne la quitte plus des ! yeux, l'érotomane suit sans cesse avec les yeux de l'es- I prit la chère et idéale image de l'objet quelquefois à peine i entrevu. Cet amour devient le pivot autour duquel gra-
vitent toutes ses idées , le mobile qui pousse et enchaîne toutes ses actions.
La maladie de l'érotoraane a son point de départ dans les fonctions cérébrales, et presque toujours cet amour reste absolument chaste, pur de tout alliage charnel. Don Quichotte aime Dulcinée sans la connaître et il ne souhaite rien autre chose que de rester son chevalier fidèle et servant.
« Cet amour, dit le professeur Bail, repose sur un idéal vague, nuageux, à peine entrevu ; c'est l'amour le plus pur et le plus sérénal qui puisse exister. » (1) C'est une sorte de culte. L'objet aimé est une divinité qu'on adore à genoux et qu'on ne doit point profaner par de
charnels baisers.
« Les érotomanes, dit encore Renaudin , s'oublient en quelque sorte eux-mêmes ; ils vouent à leur divinité un culte pur, souvent secret ; ils se rendent esclaves ; ils exécutent les ordres de leur déité avec une fidélité souvent puérile. » (2)
(1) Ball. Leçons sur Vérotomanie. Gazette des hôpitaux. 1886.
(2) Renaudin. Art. Er otomanie. Dictionn. des sciences médicales en soixante vol. t. XIII, p. 186.
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Voici un exemple d'érotomanie fort intéressant que j'emprunte à la leçon citée du professeur Bail.
X... est fils d'un persécuté et d'une épileptique. Il a été lui-même de bonne heure persécuté et épileptique. H est doué d'une vive, lucide et puissante intelligence ; il a reçu une instruction et une éducation supérieures, s'étant destiné à la prêtrise. S'il n'est pas bachelier, c'est que ses directeurs n'ont pas jugé nécessaire qu'il obtînt ce grade.
Dès l'âge de treize ou quatorze ans, il éprouvait déjà des vertiges épileptiques ; c'était une faiblesse , une absence, une sorte de syncope intellectuelle qu'il éprouvait pendant les classes. Ces accès allèrent en augmentant.
Ne se sentant pas la vocation ecclésiastique , il entra dans l'enseignement libre, le seul que lui permit l'absence de grades universitaires.
Plus tard, s'étant mis dans le commerce, il y fut naturellement apprécié, surtout comme comptable ; malheureusement, à chaque instant, il faisait quelque incartade singulière. Ainsi, jouant au billard, il devenait tout d'un coup rêveur et avait une absence ; puis, revenant à lui, il s'étonnait de se trouver là et démandait qui l'y avait conduit. Enfin, un jour, il urina dans la poche de deux de ses collègues, et fut aussitôt congédié. Il eut
alors une existence difficile et vécut dans la misère ; mais, malgré tout, il ne ressentit jamais d'impulsion vraiment criminelle.
Il y a sept ans, un nouveau trouble se produisit dans ses facultés mentales ; il fut envahi par une hallucination de l'ouïe, croyant s'entendre adresser des injures, particulièrement l'épithète de fou que les gens de son pays avaient donné à son père. En proie au délire des persécutions, il a été interné dans divers asiles de province, et en particulier dans celui de Saint-Dizier. C'est là qu'il a rencontré, dans la personne du très honorable directeur de cet établissement, le seul persécuteur imaginaire qui ait obsédé son esprit et qui ait excité sa haine implacable : « S'il le tenait entre ses mains, il le disséquerait vivant. » C'est donc un halluciné épileptique, dangereux, malgré son intelligence et la régularité de sa conduite.
Ce n'est pas tout : il est encore somnambule. Chargé une fois d'un long travail de comptabilité, il l'a trouvé, à son grand étonnement, tout fait à son réveil le lendemain matin.
Il est aussi impulsif et émotif, car il éprouve des impressions pénibles, des terreurs pour les motifs les plus futiles. Ainsi on remarque chez lui la topophobie , c'està-dire qu'il ne peut passer dan's certains endroits, convaincu que les murs s'écrouleront sur lui. C'est là, paraît-il, une des obsessions les plus pénibles. Il a de plus de l'onomatomanie, besoin impérieux qui lui vient
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de temps en temps de chercher certains noms et certaines adresses, et qui nécessite l'intervention d'un dictionnaire Bottin ou autre. Enfin il récite souvent de longues tirades des auteurs classiques qu'il sait par cœur.
Appelé à tirer au sort, il a passé sept ans sous les drapeaux, où ses chefs n'ont jamais rien eu à noter d'extraordinaire. Il a fait la guerre de 1870 et s'est même distingué plus d'une fois. Blessé à Sédan, il a été proposé pour le grade de sous-lieutenant à la fin de la campagne. Preuve remarquable qu'un homme , absolument incorrect au fond, peut, pendant très longtemps, ne donner extérieurement aucun signe de désordre.
Mais survient une circonstance particulière qui joue un grand rôle dans la vie de cet homme. Un jour, il croise dans la rue une jeune femme ou une jeune fille, la regarde, se retourne : mais elle avait disparu. C'est ce que Stendhal appelle « le coup de foudre ». A partir de ce moment, l'inconnue est devenue la maîtresse de son âme et l'idole de ses pensées. Il lui a adressé des vers passionnés qu'il ne lui a jamais envoyés, bien entendu, car il ne s'est jamais mis en quête de savoir qui elle était ni où elle demeurait. Son amour est si désintéressé qu'elle ne doit même pas savoir qu'elle est aimée de lui. Si, par hasard, on a l'air de mettre en doute sa pureté, les larmes lui viennent aux yeux . Le mariage lui apparaît comme une chose très répugnante. Et pourtant, phénomène remarquable , malgré une impression aussi profonde, l'image qui lui est restée est si fugitive, qu'il ne peut
même pas dire si la dame de ses pensées est brune ou blonde.
Cette observation est doublement intéressante : elle montre d'abord ce qu'est la passion de l'érotomane et ensuite elle enseigne sur quel terrain germe ce syndrome. Ce n'est plus, comme on peut le voir dans cet exemple, un accident isolé dans l'existence, mais l'un des anneaux de toute une chaîne d'incorrections intellectuelles.
L'érotomane réalise, mieux que n'importe qui, ce que j'ai appelé avec Stendhal la cristallisation en amour. Nul mieux que lui ne sait s'illusionner et parer son amour d'attraits aussi charmants que menteurs. Don Quichotte, partageant le lit d'une servante d'auberge, trouve que ses mains rouges et sales sont des mains délicates et fluettes de princesse, que sa peau rude est douce et satinée, et que sa chemise de grosse toile bise est de la plus fine batiste.
Renaudin cite un fait de ce genre, fait curieux et que je résume en quelques lignes (1).
(1) Renaudin. Loc. cit.
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Une dame de trente-deux ans, bien élevée, aperçoit, quelque temps après son mariage, un homme d'un rang plus élevé que son mari ; aussitôt elle devient éprise de lui ; elle murmure de sa position, ne parle qu'avec mépris de son mari. Celui qu'elle aime a seul toutes les qualités. Il n'y a rien au-dessus de lui. Elle lui écrit des lettres où éclate la passion en même temps la plus chaste et la plus ardente. Souvent on la trouve en extase, les yeux fixés sur quelque chimérique vision, les prunelles hallucinées : ses lèvres murmurent le nom de celui qu'elle aime. Elle repousse les caresses de son mari, refuse de le voir, de lui parler, de s'asseoir à côté de lui, de partager son lit. Elle ne vit plus qu'en son amour, les yeux fixés éternellement sur la chère image. Bref, elle devint tellement insupportable, commit tant et tant d'extravagances, que son mari dut se séparer d'elle et même la faire interner.
Non-seulement l'érotomane voit l'objet aimé à travers un prisme qui le change plus ou moins et toujours avec avantage, mais encore il donne aux faits une interprétation fausse qui lui fait tout ramener à son amour. Là où un autre se sentirait éconduit ou même honteusement bafoué, lui, par une singulière erreur de jugement,
trouve un encouragement à son amour. Le moindre incident, le moindre geste, la moindre parole, il interprète tout en sa faveur.
Le célèbre physiologiste italien Fodera, à l'âge de cinquante ans, brûle d'amour pour une jeune fille qui habite vis-à-vis de chez lui. Un jour, se trouvant dans la rue, il regarde avec extase la gracieuse enfant qui, pour se débarrasser de cet importun, lui jette sur la tête un vase plein d'immondices. Fodera ne se le tient pas pour dit ; au contraire, il voit dans cet acte une preuve d'amour, et, tout débordant de joie, rentre chez lui. Dans la cour, il rencontre un poulet qu'il déclare ressembler extrêmement à la jeune fille aimée : il l'achète aussitôt et le couvre de baisers et de caresses ; tout est permis à la précieuse bête ; saUr les livres, les meubles, les habits, se percher même sur le lit du maître (1 ).
Voici un fait analogue qui m'est personnel et que j'ai recueilli dans un petit village de la Champagne.
P... est un simple d'esprit, presque un imbécile. Employé comme valet de charrue dans les fermes, ses prétentions au beau langage et ses excentricités l'ont rendu la risée de tous. Son amour exagéré de l'ordre l'amenait à mouler les tas de fumier avec une régularité presque géométrique ; il balayait les cours des fermes où on l'employait avec un soin minutieux, ne
(1) CosTANZA, Follia anormala. Palerme 1876.
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laissant pas traîner un fétu de paille ou une feuille sèche, enfonçant à coups de massue les pierres qui faisaient saillie et recommençant chaque fois que la gelée les soulevait. Il se livrait à toutes sortes d'excentricités : un jour il veut aller labourer au clair de la lune, sous prétexte qu'il faisait trop chaud pendant la journée ; une autre fois il arrache un buisson qui limitait une propriété et qui le gênait. Pour qu'on n'y vît rien, il fit une fosse profonde et y enterra les branches qu'il avait coupées. Il entrait dans de violentes colères quand ses maîtres lui parlaient sur un ton ironique ou grossier. Un jour, l'un d'eux, le maire du village, lui donne un ordre qu'il refuse avec obstination d'exécuter. Il avait souvent de ces entêtements invincibles , travaillant presque toujours par caprice.
— Tu as donc des volontés ? lui dit le maître.
— Certainement.
— Alors mène-les ch....
Cette apostrophe que les paysans emploient fréquemment, le blessa vivement : « Un maire parler ainsi à son serviteur, disait-il, c'est une honte ! »
Souvent il passait des nuits entières à chanter le dies irœ ou les psaumes de la pénitence. Ce n'est pas tout. P... était amoureux. Au lieu de tourner son amour vers quelque fille de ferme humble et pauvre comme lui, il songea à la fille d'un gros fermier du village. Naturellement ses prétentions furent accueillies par des facéties et tout le village railla son amour. Rien n'y fît : les sar-
casmes des autres jeunes gens, les rebuffades et les plaisanteries cruelles de la jeune fille qui se moquait ouverte-, ^ ment de lui, ne purent l'en détacher : « Je l'aimais déjà, H disait-il souvent, alors qu'elle était au sein de sa sa mère ■ et celle-ci ignorait encore le fruit qu'elle portait. » ^ I espérait toujours vaincre la froideur de celle qu'il aimait ia poursuivant de ses déclarations sentimentales qui la j| faisaient tordre de rire. Un jour, son maître l'envoya porter une lettre au père de cette jeune fille. Au lieu de la remettre simplement au père, il s'approcha de la demoiselle, s'agenouilla pour baiser le bas de sa robe, et, comme les chevaliers servants du moyen-âge, déposa la missive sur ses genoux. La sœur de celle-ci prit un seau plein d'eau et le versa sur le dos de l'amoureux aux éclats de rire des assistants. Quand il rentra tout trempé chez son maître, celui-ci, se doutant de ce qui s'était passé, lui dit en riant :
— Il pleut donc ? 1 1
— Non, maître, répondit-il tristement; et vous le savez bien. Mais je l'aime toujours.
C'est bien là l'érotomane que rien ne rebute. Magnan cite un cas plus curieux encore et où les interprétations des faits sont délirantes, si je puis dire ainsi (1). M..., trente-deux ans, tailleur, est éperdument amoureux de Van Zandt, de l'Opéra-Gomique, et s'imagine remplir lui-même le cœur de la cantatrice.
(1 ) Annales médico-psychologiques, 1885.
LÈS ÉROTOMANES
Le père de ce malade, très bizarre, a toujours cherché fortune par l'extraction, à l'aide des procédés les plus primitifs, du métal précieux contenu dans de vieux objets dorés qu'il achetait chez des marchands de bric-à-brac. A la suite de la perte d'un enfant hydrocéphale, de seize i mois , mort dans les convulsions , il a quitté sa femme, i l'accusant d'avoir laissé mourir l'enfant faute de soins.
M..., laborieux, rangé, s'était fait remarquer lui-même . par quelques singularités ; il était vaniteux , avait une haute opinion de son intelligence, et parlait à ses parents, à ses amis, d'un ton de supériorité que rien ne justifiait. Il i s'occupait d'inventions, de la direction des ballons, du vol des oiseaux, sans toutefois abandonner son travail. Dans le courant de septembre, sa femme part dans le Midi avec sa fille qui avait été malade. Resté seul, pour se distraire, il va quelquefois au théâtre. A une représentation de Lakmé , à l'Opéra-Comique , il lui semble , placé au parterre, qu'il est l'objet de l'attention de M"" Van Zandt ; la cantatrice porte sans cesse ses regards dans sa direction. Très ému, il rentre chez lui et ne dort pas ; il n'a garde de m'anquer les représentations suivantes ; il s'installe à la même place et se croit remarqué par la jeune actrice. Celle-ci, dit-il, le regarde, en plaçant' là main sur son cœur, puis elle sourit, et, le regardant toujours, elle porte la main à sa bouche ; de son côté, iV lui envoie un baiser, et elle continue à sourire.
Elle part pour Hambourg ; il l'apprend par les journaux et explique ce départ par le désir de l'attirer auprès
d'elle à Hambourg ; mais il résiste, dit-il, et ne fait pas le voyage.
Elle revient, et son attitude au théâtre ne varie pas. Elle part pour Nice ; cette fois il n'y avait plus à douter ; il se décide à la rejoindre. Dès son arrivée il se présente chez l'actrice ; il trouve la mère qui répond que sa fille ne reçoit personne ; tout confus, il hésite, il se trouble et se retire en balbutiant des excuses. Au bout de huit jours il revient à Paris, très attristé, craignant d'avoir compromis sa bien-aimée. Celle-ci rentre à Paris plutôt que ne, l'avaient annoncé les affiches. Ce retour prématuré ne peut avoir d'autre cause que le désir de le revoir. C'est ainsi que M... interprète tous les actes de la cantatrice.
Il renouvelle ses visites à l'Opéra-Comique et il est de plus en plus convaincu de l'amour de M'i« Van Zandt. Il voit, dans un étalage des boulevards, une photographie sur laquelle l'actrice, dans son rôle de Mignon, est représentée en pleurs. Pourquoi pleurer, si ce n'est pour lui?
Il l'attend à la sortie du théâtre , ou bien encore il va se poster à côté de sa demeure pour la voir quand elle sera dans son appartement.
Au mois de mai sa femme revient à Paris ; il s'empresse de lui raconter ce qui se passe, son ardent amour pour Van Zandt : « Je sais que j'ai tort, dit-il, mais c'est plus fort que moi ; du reste il me suffit de la voir. y> Ces révélations sont suivies de brouille et de scènes de ménage. Il ne se décourage pas et continue ses visites à rOpéra-Comique.
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Il manque deux représentations et, à la troisième, apprenant par l'affiche que M"'' Van Zandt , indisposée , ne jouera pas, il se croit la cause de cette indisposition ; elle ne l'a pas vu, elle ne peut pas continuer. Le lendemain, il va au théâtre, elle joue, plus séduisante, plus aimante que jamais, dit-il ; c'est donc visible, elle a besoin de moi. La pièce finie, il court à la porte de l'actrice. Dès I que la voiture arrive, il s'approche, voulant remettre une ; lettre ; un sergent de ville intervient et l'arrête. Chez le commissaire de police, on trouve un revolver sur lui, et il raconte, avec toutes les apparences de la sincérité, que, désireux de voir M"« Van Zandt à la sortie du théâtre , il 1 s'attarde dans les rues et a besoin d'une arme pour se protéger contre les attaques nocturnes ; il repousse avec indignation le soupçon d'une tentative d'assassinat. Il raconte dans les moindres détails tout ce qui s'est passé et conclut à la vive affection de M"» Van Zandt pour lui. Il est conduit à Sainte -Anne dès le lendemain, f Pêndant les huit mois d'absence de sa femme, sa conduite I a été des plus régulières, son amour pour M"^ Van Zandt ; esttrop pur pour qu'il songe jamais à abuser des sentiments I si vifs qu'il a inspirés. Maintenant s'il désire la voir et lui j parler, c'est pour s'expliquer, pour dire à Van Zandt i qu'il l'aime toujours, mais qu'il l'engage à l'oublier, car il 1 n?est qu'un pauvre ouvrier. Il n'a jamais eu d'idées char- I nelles à son endroit. Il avait lu, dit-il , Paul et Virginie, et cet I amour chaste et élevé avait pour lui le plus grand charme. Voilà certes un bel exemple d'amour morbide.
Bail distingue deux catégories d'érotomanes. Il y a d'abord les amoureux discrets , ceux qui n'abordent jamais l'objet de leur muette adoration. Ils vivent seuls avec leur amour et ils n'éprouvent même pas le besoin de s'approcher du foyer divin d'où est partie l'étincelle qui a incendié leur cœur. C'est un feu pur et immatériel .qui s'alimente de lui-même. Il y a ensuite les amoureux indiscrets qui rendent souvent leur passion onéreuse à celle qui en est honorée.
Une femme du monde, très élégante, était en butte aux obsessions d'un jeune magistrat. Il ne lui avait jamais témoigné son sentiment ; il ne lui avait jamais adressé la parole; mais il avait le talent de se trouver toujours sur son chemin. Sortait-elle, elle le rencontrait à sa porte. Rentrait-elle, il était encore à sa porte. Se sauvait-elle à la campagne, elle y retrouvait son persécuteur.
Autre exemple célèbre.
Teulat devenu amoureux de la belle-fille du duc de Broglie, la poursuivit avec une telle insistance qu'on dut le faire interner. Rendu quelque temps après à la liberté, il intenta un procès à Laségue qui plaida lui-même sa cause avec le talent et le succès que l'on sait.
Bail rapporte encore l'histoire d'un pion qui s'éprit d'une fille appartenant à une riche et noble famille. Il
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n'hésite pas à aller demander sa main et se fait éconduire vertement. Il insiste; alors on le met brutalement à la porte et il se fait giffler par le frère de la jeune fille. Gela ne le rebuta point et on ne put se débarrasser de ses poursuites qu'en le faisant interner.
L'amour de l'érotomane est donc souvent absolument pur et éthéré. Aussi l'objet aimé est généralement très élevé, bien au-dessus de l'amoureux : une grande dame, une princesse, une reine. On n'a jamais vu un érotomane amoureux de sa cuisinière. Par contre, il ne craint pas de porter ses regards chargés de flammes jusqu'aux plus hauts sommets.
Ruy Blas, un laquais, aime dona Maria de Neubourg^ reine d'Espagne. Il lui écrit :
Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là
Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile ;
Qui, pour vous, donnera son âme s'il le faut
Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut (1).
' • (1) V. Hugo. Ruy Blas, II, se. II.
Un page tomba amoureux de Marie Stuart et deux fois on le trouva caché sous le lit de la reine. La première fois on lui pardonna; la seconde, on l'envoya à l'échafaud. Il mourut en murmurant ces simples mots : ft Cruelle dame ! »
Séraphin aime sa belle marraine et Fortunio soupire :
Si vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire
Vous la nommer (1).
Carmosine s'est éprise de Pierre d'Aragon, roi de Sicile, et elle en meurt. « Je l'ai vu à cheval au tournoi, dit-elle à son ami Minuccio, et je me suis prise pour lui d'un amour qui m'a réduite à l'état où je suis. J'ai résolu pour moins de souffrance, d'en mourir et je le ferai » (2).
« Il est une reine, dit le professeur Bail (3), qui a réuni plus d'adorateurs que toutes les autres, je veux parler de la Sainte- Vierge, de celle qu'on appelle la reine des anges et l'impératrice des cieux. Pour qui connaît la connexion intime qui existe entre le sentiment religieux
(1) A. DE Musset. Le Chandelier, II, se. III.
(2) A. DE Musset. Carmosine, I, se. IX.
(3) Ball. Loc. cit.
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et le sentiment érotique, il n'est pas douteux que cette passion si éthérée pour la Vierge de quelques jeunes prêtres et même de graves théologiens ne représente une effusion spéciale de l'érotomanie et que ce ne soit l'amour ardent de la femme qui ait dicté les écrits de ces célibataires. ))
M. Zola a admirablement dépeint cet état d'âme d'un jeune prêtre qui invoque la vierge Marie avec des élans sensuels. « Les lèvres balbutiantes, l'abbé Mouret regardait la grande vierge. Il la voyait venir à lui, du fond de sa niche verte, dans une splendeur croissante. Ce n'était plus un clair de lune roulant à la cime des arbres. Elle lui semblait vêtue de soleil, elle s'avançait majestueusement, glorieuse, colossale, si toute puissante qu'il était tenté par moments, de se jeter la face contre terre, pour éviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. » Et ailleurs : « Lorsque, seul en face de la grande vierge dorée, il s'hallucinait jusqu'à la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux à baiser, il redevenait très bon, très jeune, très fort, très juste, tout envahi d'une vie de tendresse. »
N'est-ce pas là un véritable commencement de passion humaine ? Mais ce n'est pas tout, à mesure que sa dévotion grandit, sa passion devient plus charnelle. « Alors il s'enfonça dans les subtilités de son affection. Il se donna des délices inouïes à discuter la légitimité de ses sentiments. Les livres de dévotion à la Vierge l'excusèrent, le ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il répétait
avec des recueillements de prière . Ce fut là qu'il apprit à être l'esclave de Jésus en Marie. Il allait à Jésus par Marie. Et il citait toutes sortes de preuves, il distinguait, il tirait des conséquences. Marie, à laquelle Jésus avait obéi sur la terre, devait être obéie par tous les hommes ; Marie gardait sa puissance de mère dans le ciel, où elle était la grande dispensatrice des trésors de Dieu, la seule qui pût l'implorer, la seule qui distribuât les trônes ; Marie, simple créature auprès de Dieu, mais haussée jusqu'à lui, devenait ainsi le lien humain du ciel à la terre, l'intermédiaire de toute grâce, de toute miséricorde ; et la conclusion était toujours qu'il fallait l'aimer par dessus tout, en Dieu lui-même. Puis, c'étaient des curiosités théologiques plus ardues, le mariage de l'Epoux céleste, le Saint-Esprit scellant le vase d'élection, mettant la Vierge mère dans un miracle éternel, donnant sa pureté inviolable à la dévotion des hommes ; c'était la Vierge victorieuse de toutes les hérésies, l'ennemie irréconciliable de Satan, l'Ève nouvelle annoncée comme devant écraser la tête du serpent, la Porte auguste de la grâce, par laquelle le Sauveur était entré une première fois, par laquelle il entrerait de nouveau au dernier jour, prophétie vague, annonce d'un rôle plus large de Marie, qui laissait Serge sous le rêve de quelque épanouissement immense d'amour. (1) Cette venue de la femme
(1) Un grand théologien espagnol a été jusqu'à discuter longuement et très sérieusement cette étrange question : Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulalione cum Spiritusanto. (Voyez : Sanchez : De sancto matrimonii sacramento.)
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dans le ciel jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur, mise au pied de la Trinité redoutable, était pour lui la grâce même de la religion, ce qui le consolait de l'épouvante de la foi, son refuge d'homme perdu au milieu des mystères du dogme. Et quand U se fut prouvé, points par points, longuement, qu'elle était le chemin de Jésus, aisé, court, parfait, assuré, il se livra de nouveau à elle, tout entier, sans remords; il s'étudia à être son vrai dévot, mourant à lui-même, s'abîmant dans la soumission.
(( Heure de volupté divine. Les livres de dévotion à la Vierge brûlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui brûlait comme un encens. Marie n'était plus l'adolescente voilée de blanc, les bras croisés, debout à quelques pas de son Christ ; elle arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vêtue de soleil, couronnée de douze étoiles, ayant la lune sous les pieds; elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du désir du ciel, le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant à son front. Il se jetait devant elle, se criait son esclave ; et rien n'était plus que ce mot d'esclave, qu'il répétait, qu'il goûtait davantage , sur sa bouche balbutiante, à mesure qu'il s'écrasait à ses pieds, pour être sa chose, son rien, la poussière effleurée du vol de sa robe bleue. Il disait avec David : « Marie est faite pour moi. » Il ajoutait avec l'évangéliste : « Je l'ai prise pour tout mon bien. » Il la nommait « ma chère maîtresse », manquant de mots, arrivant à un babillage
d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la Reine du ciel célébrée par les neufs chœurs des anges, la mère de la belle dilection, le trésor du Seigneur. Les images vives s'étalaient, la comparaient à un paradis terrestre, fait d'une terre vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes d'espérance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes de confiance. £lle était encore une fontaine que le Saint-Esprit avait scellée, un sanctuaire où la Très-Sainte Trinité se reposait, le trône de Dieu, la cité de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de Dieu, le monde de Dieu. Et lui se promenait dans ce jardin, à l'ombre du soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, habitait le bel intérieur de Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant sans réserve, buvant le lait d'amour infini qui tombait goutte à goutte de ce sein virginal.... » (1) ^
Je n'ai pu résister au plaisir de citer ce magnifique tableau de l'érotomanie religieuse où les sens se vengent et remontent à la surface.
(1) Zola. La faute de l'abbé Mouret. L. I. xiv.
l'amour fétichique