CHAPITRE IX L'Amour fétichique
Le mot fétichisme dérive du portugais fetisso qui veut dire chose enchantée, chose fée, et fetisso vient lui-même du latin fatum.
Le fétichisme est donc le culte des images, des petites idoles, « le culte des brimborions », comme disait Max Muiler. M. Binet a eu l'heureuse idée d'appliquer ce terme à certaines formes de l'amour morbide.
« L'amour normal, dit-il, nous apparaît comme le résultat d'un fétichisme compliqué ; on pourrait dire, — nous nous servons de cette comparaison dans le but unique de préciser notre pensée, — on pourrait dire que dans l'amour normal le fétichisme est polythéiste: il
résulte, non pas d'une excitation unique, mais d'une myriade d'excitations : c'est une symphonie. Où commence la pathologie ? C'est au moment où l'amour d'un détail quelconque devient prépondérant, au point d'effacer tous les autres.
« L'amour normal est harmonieux ; l'amant aime au même degré tous les éléments de la femme qu'il aime, toutes les parties de son corps et toutes les manifestations de son esprit. Dans la perversion sexuelle, nous ne voyons apparaître en somme aucun élément nouveau ; seulement l'harmonie est rompue ; l'amour au lieu d'être excité par l'ensemble de la personne, n'est plus excité que par une fraction. Ici, la partie se substitue au tout, l'accessoire devient le principal. Au polythéisme répond le monothéisme. L'amour fétichique est une pièce de théâtre où un simple figurant s'avance vers la rampe et prend la place du premier rôle. » (1 )
Néanmoins je ne donnerai pas à cette expression, amour fétichique , toute l'extension que lui donne M. Binet. Je ne comprendrai sous cette rubrique que l'amour qui s'adresse exclusivement à une partie quelconque de la femme, à un de ses attributs physiques ou intellectuels, réservant d'analyser dans le chapitre suivant, sous le nom d'amour azoophilique les cas où l'obsession amoureuse a pour objet une chose inanimée.
(4) A. Binet.' Études de psychologie expérimentale. Le fétichisme dans l'amour, p. 84.
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L'amour fétichique n'est que l'exagération, l'hypertrophie d"un sentiment naturel ; car nous sommes tous plus ou moins fétichistes en amour. Dans la femme que nous aimons, tout en elle ne charme pas nos yeux avec la même intensité. Bien que nous aimions cette femme toute entière, il y a en elle certaines choses qui nous attirent plus particulièrement, et, dans ce culte général, notre adoration s'adresse plus particulièrement à certaines qualités ou même à certains défauts de son être physique ou immatériel. Telle nous plaît par la finesse de son oreille rosée ; en telle autre nous admirons la petitesse du pied, la grâce d'une taille souple et légère. Si l'une nous séduit p'âr son opulente chevelure noire et les splendeurs marmoréennes de ses seins, cette autre nous plaît par la grâce juvénile de son corps fluet, le sourire de ses lèvres purpurines, le regard limpide de ses yeux de pervenche. Un simple grain de beauté peut être chez quelques-unes l'aspérité où s'est accroché l'amour et plus d'un s'est senti arrêté par un nez en trompette, ce qui a fait dire à un
pôëte amoureux d'un pareil attrait :
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Sur ta petite ïace rose,
Agitant ses ailes de chair,
Ton nez, comme un oiseau se pose,
Impertinent^ la ctueue en l'air.
Mais cette fraction qui nous a d'abord séduits et a sans doute été, sans que nous nous en rendions compte, l'origine de notre amour, ne nous fait pas oublier le reste. Une bouche gracieuse, de longs regards veloutés, une main fine et déliée ne sauraient assez obscurcir nos yeux pour nous voiler les imperfections de celle que nous aimons et alors nous ne sortons point de l'amour normal.
Mais supposez que nous nous attachions exclusivement à cet attribut qui nous charme, qu'il nous obsède au point de nous rendre aveugles sur tous les autres défauts ou même qualités de l'objet aimé, ce n'est plus de l'amour harmonique, c'est de l'amour morbide, de l'amour fétichique, puisque nous venons d'adopter cette expression de M. Binet.
On conçoit que les formes de cet amour doivent être extrêmement variées selonles attributs auxquels il s'adresse. Nous allons rapidement les passer en revue.
Il y a d'abord ceux qui, dans la femme, s'attachent exclusivement aux yeux, sans s'inquiéter nullement du reste du visage ou du corps. Tel aime les yeux bleus, tel autre les yeux noirs. Qu'ils appartiennent à une femme belle ou laide, jeune ou vieille, peu leur importe ! Il leur
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1 suffit que ces yeux soient noirs ou bleus et qu'ils répondent à r-idéal qu'ils se sont forgé.
Le professeur Bail (1) raconte dans une de ses cliniques, l'histoire d'un jeune homme de trente-quatre ans, bien constitué, fils d'un professeur de dessin et ayant reçu
1 lui-même une éducation assez complète.
Caractère faible et sans ressort , aisément influencé, il
^ a eu des convulsions dans son enfance.
Dès l'âge de six ans nous voyons poindre des prédis-
I positions à son état actuel ; il avait, dit-il, quelques idées lubriques ; mais , au milieu d'une ignorance absolue, il
I n'a pas tardé à contracter des habitudes de masturbation
I accouplées à des conceptions fort singulières.
D'abord notre homme affirme qu'il est resté vierge de tout contact féminin. Néanmoins il a été assujetti pendant toute sa vie à des idées obscènes. Constamment préoccupé de la femme, il ne voyait absolument dans son idéal que les yeux. C'est là qu'il trouvait l'expression de toutes les qualités qui doivent caractériser la femme ; mais enfin ce n'était point assez, et, comme il fallait absolument en venir à des idées d'ordre plus matériel, il avait cherché à s'éloigner le moins possible des yeux, qui constituaient son centre d'attraction, et, dans son inexpérience absolue, il avait placé les organes sexuels dans les fosses nasales. Sous l'empire de ces préoccupations, il avait tracé des dessins étranges. Les profils qu'il esquissait reprodui-
(1) Ball. La Folie erotique. Encéphale. 1883.
saient assez exactement le type grec, sauf en un seul point qui les rendait irrésistiblement comiques (la narine était démesurément grande).
Cet homme mena une vie régulière et tranquille jusqu'à la fm de 1880. A cette époque, dans une de ses promenades , il rencontre son idéal en la personne d'une jeune fille habitant le quartier ; il aperçoit une forêt de cheveux, au-dessous desquels se dessinent des yeux immenses. A partir de ce moment, son destin est fixé. Il est décidé dans son esprit qu'il épousera la belle inconnue, il s'assure de son domicile et, sans plus d'ambages, il monte chez elle et se fait annoncer. Il est reçu par la mère, à qui il demande catégoriquement la main de sa fille. On le jette à la porte, ce qui ne modifie nullement ses sentiments ; il se représente une seconde et une troisième fois ; il finit par être arrêté et conduit à la préfecture.
Sous.tous les autres rapports, son intelligence paraît réguhère... Il n'accuse personne, ne se connaît point d'ennemis ; il ne manifeste aucune animosité contre sa bien-aimée ; il est convaincu que , s'il est enfermé à Sainte-Anne, c'est pour y passer un temps d'épreuve se rendre plus digne d'elle.
S'il y a l'amant de l'œil, il y a aussi l'amant de et celui-ci plus fréquent.
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M. Binet cite un fait fort curieux à cet égard.
R... est fils de névropathes. Sans stigmates de dégénérescence physique, c'est un garçon intelligent, doué d'une imagination très vive ; son caractère est doux, ses relations sont faciles ; il est affectueux, tendre, charitable; il a, de son propre aveu, un tempérament sensuel.
Il adore les femmes; mais, dans la femme, ce qu'il préfère à tout le reste, même à l'expression de la physionomie, c'est la main ; la vue d'une jolie main détermine chez lui une curiosité dont la nature sexuelle n'est pas douteuse, car, en se prolongeant, elle détermine l'érection. Quand il s'adresse à une femme gantée, c'est comme s'il faisait la cour à une femme voilée. Quand le gant est tiré, il n'a d'yeux que pour l'objet de sa prédilection. Le prendre et l'embrasser sont ses plus grands plaisirs. Il en résulte que toute son attitude est, en général, celle d'un amoureux soumis plutôt que celle d'un amant impérieux. Le goût qu'il éprouve pour cette extrémité du jîiembre supérieur l'a déterminé à en faire une étude anatomique approfondie. La dissection des vaisseaux, des muscles et des nerfs de la main n'a nullement fait évanouir le charme de l'objet aimé. Mais ce qui l'intéresse le plus, c'est la forme extérieure. Il lui suffit d'avoir vu une main pendant une minute pour ne jamais l'oublier. Il a, bien entendu, ses idées sur la beauté de cet organe . ^e qui est caractéristique, c'est qu'il n'aime pas les proportions exiguës que l'on recherche en général ; on dit qu'il faut qu'une femme ait le pied et la main petits pour
être belle ; le pied lui est égal, mais il veut que la main Soit moyenne, et plutôt grande.
Il s'adonne à la chiromancie; ce n'est pas qu'il y croie beaucoup, mais il y trouve un prétexte commode pour voir des mains de femmes et les étudier dans leurs plus petits détails .
L'excitation sexuelle que produit chez R... la contemplation de l'objet, est augmentée par tous les bijoux qui peuvent l'orner. Il avoue même que la vue d'un bracelet à la devanture d'un bijoutier et, mieux encore, que la vue d'une bague étincelant sur le fond de velours sombre d'un écrin lui fait un sensible plaisir.
Néanmoins cette individualisation d'une fraction de la femme n'est pas complète chez R... ; pour lui, la main ne résume pas toute la femme ; il reste sensible à la beauté du visage, à la grâce de la taille et des attitudes. Rien ne lui est pénible comme le contraste d'une femme très laide qui a de très jolies mains.
Ce goût particulier ne met chez lui aucun obstacle aux rapports normaux. Il est des cas où il n'en est pas ainsi. Le fétichisme amoureux est plus complet, comme, par exemple, dans le cas de Bail cité plus haut.
J'ai connu un jeune homme qui, lui aussi, dans la femme aimait la main, mais il n'aimait que la main. Quand il faisait la conquête d'une femme, la première chose qu'il lui demandait, c'était de lui baiser la main et il le faisait avec de véritables transports amoureux. Mais, une fois au lit, il ne quittait plus cet organe, le serrant contre lui; puis il demandait avec embarras à celle qu'il avait distinguée de
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le masturber. Il n'avait que très rarement des rapports avec une femme. Il ne s'y décidait que si celle-ci refusait de satisfaire son étrange caprice, où elle ne voyait ordinairement que mépris et humiliation pour elle. Il m'a encore avoué avoir quelquefois sacrifié à Vénus avec des filles du peuple ou des servantes qui avaient les mains sales et rouges, ce qui lui semblait absolument répugnant. Mais la masturbation par une jolie main lui procurait bien plus de plaisir que tout le reste.
Un jeune homme fort distingué m'a raconté qu'il avait 641 une perversion sexuelle passagère des plus bizarres et qui ne serait que de l'amour fétichique. Il avait fait connaissance d'une fille de seize ans qui était devenue sa maîtresse. C'était une petite créature frêle et mignonne comme un enfant, avec des yeux bleus d'une douceur étrange et de longs cheveux blonds, fins et soyeux comme de la soie. Le peintre Guido Reni a souvent peint des figures d'ange ressemblant à celle de cette fille. Elle était brodeuse et c'était une véritable artiste qu'on s'arrachait dans les ateliers, tant ses mains étaient petites, ses doigts fins et déliés. Or ce jeune homme m'avoua souvent qu'il avait un plaisir extrême à lui toucher le petit doigt. Quand, après plusieurs tournois iamoureux, sa virilité languissait, il lui suffisait de toucher un instant cet organe si frêle et si délicat pour voir renaître jtoute san ardeur et se sentir prêt à de nouveaux assauts. OLa nuit il adorait dormir en le tenant enfermé dans :une de ses mains.
L'amant des cheveux est encore plus curieux que les précédents. On a cité des observations intéressantes de cette aberration,
M. Motet a publié tout dernièrement le rapport qu'il a été appelé à faire sur un cas de ce genre. Un individu s'en allait dans la foule, suivait les jeunes filles ou les fillettes qui portaient des cheveux natés dans le dos, puis, quand le moment lui semblait propice, il leur coupait les cheveux et prenait la fuite. On a trouvé chez lui un nombre considérable de nattes de toutes nuances qu'il conservait précieusement, comme des reliques. (1) M. Macé, l'ancien chef de service de la sûreté, a également observé plus d'un de ces étranges voleurs de cheveux. L'un d'eux interrogé, fit cette réponse typique : « C'est une passion ;
(1) M. BERBEZa publié dans La Gazette hebdomadaire de médecine et chirurgie (1890), un fait analogue sous ce titre : Obsession avec conscience, Aberration du sens génital.
Il s'agit d'un garçon de vingt-cinq ans qu'on arrêta en train de couper une mèche de cheveux à une jeune fille. On le trouva porteur de ciseaux et d'un certain nombre d'autres mèches. Il avoua qu'il avait l'intention d'emporter ces cheveux chez lui et de se masturber en les contemplant et en les froissant avec les doigts.
Ce garçon était entré pour la première fois en érection à l'âge de quinze ans, en voyant une femme avec une splendide chevelure dénouée sur ses épaules. Depuis il a toujours été torture par la tentation de couper des cheveux de femme.
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pour moi, l'enfant n'existe pas, ce sont ses beaux et fins cheveux qui m'attirent.... Je pourrais souvent les prendre tout de suite. Je préfère suivre la fillette, gagner du temps, c'est ma satisfaction, mon plaisir. Enfin, je me décide, je coupe l'extrémité des mèches frisées, et je suis heureux. »
(( D'autres, continue M. Macé, vont d'une cohue à l'autre, hésitent et tournent longuement avant de s'arrêter. Leur choix fait, on les voit s'élancer sur une femme et lui embrasser follement les cheveux qui frisent sur la nuque.... Puis ils s'esquivent comme par enchantement, en faisant claquer bruyamment leur langue et en se léchant les lèvres pour savourer le goût que les petites frisettes à la couleur préférée viennent d'y laisser.
« Frisons d'or, frisons d'ébène, frisons d'argent, il y a beaucoup d'amateurs pour ces sortes de friandises. Ils préfèrent les cheveux relevés, qui dégagent bien la nuque, pour faire valoir le cou et laisser en liberté les petites mèches mignonnes et agaçantes... Ils se contentent d'un rapide et furtif baiser... » (1)
Il y a quelques années, on rencontrait constamment au bal Bullier une grande fille au visage maigre et osseux, mais dont les cheveux noirs étaient d'une longueur vraiment remarquable. Elle les portait en nappes flottantes sur ses épaules et ses reins. Souvent des hommes la suivaient dans la rue pour lui toucher et lui baiser les
(1) J. Macé. Un joli monde, p. 265.
cheveux. D'autres montaient chez elle et payaient uniquement pour avoir le plaisir de toucher et de baiser ses longues nattes noires. L'un d'eux voulut, en échange d'une somme relativement considérable, souiller la soyeuse chevelure. Cette fille était obligée d'être toujours en éveil et de prendre toutes sortes de précautions pour que personne ne lui coupât cet ornement qui constituait sa seule beauté et la faisait vivre.
J'ai encore connu un jeune homme d'une instruction et d'une éducation supérieures, qui a la manie de couper une mèche de cheveux à toutes celles qui lui donnent ou lui vendent leurs faveurs, ne serait-ce que pour une nuit ou pour une heure. Gomme il a voyagé à travers toute l'Europe et que partout il a aimé , il a ainsi collectionné un nombre assez considérable de mèches de toutes nuances. Il les a soigneusement étiquetées et attachées avec des faveurs de soie. Il prétend qu'il lui suffit de toucher ou de flairer une de ces mèches brune ou blonde, rousse ou châtaine, pour évoquer immédiatement l'image de celle à qui elle a appartenu, pour se remémorer le parfum spécial qu'elle répandait et les sensations qu'elle lui a données.
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Le rôle des parfums dans les phénomènes de l'amour est indiscutable. Chez certains animaux, le mâle est porteur de glandes qui sécrètent des odeurs fortes et pénétrantes qui, au dire des naturalistes, n'ont d'autre but que de séduire les femelles et de les exciter à l'accouplement. Dans la race humaine, c'est bien plus la femme qui secrète ces odeurs qui excitent les hommes sensuels. M. Binet cite à cet égard un fait absolument caractérislique.
Un étudiant en médecine étant assis un jour sur un banc dans un square, et occupé à lire un livre de pathologie, remarqua que depuis un moment il était gêné par une érection persistante. En se retournant, il aperçut une femme rousse, qui était assise sur le même banc, mais de l'autre côté, et qui répandait une odeur assez forte. Il attribua à l'impression olfactive qu'il avait sentie sans en avoir conscience, le phénomène d'excitation génitale.
M. Féré, cite un fait non moins curieux rapporté dans le travail de M. Binet. Un homme de lettres distingué ne peut, lorsqu'il rencontre une femme rousse dans la rue, s'empêcher de la suivre. Peu importe que la femme soit jolie ou d'une laideur repoussante, élégante ou en guenilles, jeune ou vieille : il suffit qu'elle soit rousse pour qu'il la suive et la désire. Cet homme se rend bien
compte de son impulsion morbide ; il en connaît l'origine psychologique ; à ce qu'il prétend, son goût caractéristique provient de ce que la première femme qu'il a aimée était rousse.
Mais la femme ne se contente pas des parfums naturels que la nature lui a dévolus. S'il en est quelques-uns qu'ils attirent, il en est un nombre bien plus grand à qui ils semblent répugnants. Pour quelques-uns qui se complaisent à renâcler ces odeurs hircirnes, combien exigent l'emploi de la cuvette et ne veulent posséder que Vénus sortant de l'onde ! Aussi la femme, dans sa coquetterie, a su, pour retenir l'homme et l'acoquiner à ses charmes, inventer des parfums subtils et délicats qui caressent les narines et les chatouillent délicieusement. Toutes les fleurs et toutes les plantes ont été distillées pour elle. Et c'est par ces parfums empruntés qu'elle retient les délicats. L'un se laisse prendre à l'odeur discrète du réséda, tel autre aux arômes pénétrants de l'héliotrope ou du musc, tel autre préfère les exhalations compliquées des foins coupés ou des pâles hémérocales. Qui de nous n'a point son odeur préférée ? Et qui oserait nier leur action excitante sur l'appareil sexuel ? Qui de nous n'a pas été séduit par une femme parce qu'elle exhalait tel parfum aimé et non tel autre ? (1)
(1) Voyez à ce propos dans la Revue de l'hypnolisme de juin ■1890 : Rôle de la suggestion dans le développement du goût et de l'odorat. Étude de psychologie physiologique, par le Emile Laurent.
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Si ce goût normal s'exagère, nous tombons dans l'amour fétichique. « Il y a lieu de remarquer, dit M. Binet, que ce sont les odeurs du corps humain qui sont les causes responsables d'un certain nombre d'unions contractées par des hommes intelhgents avec des femmes inférieures appartenant à leur domesticité. Pour certains hommes, ce qu'il y a d'essentiel dans la femme, ce n'est pas la beauté, l'esprit, l'élévation du caractère, c'est l'odeur ; la poursuite de l'odeur aimée les détermine à rechercher une femme laide, vieille, vicieuse, dégradée. Porté à ce point, le goût de l'odeur devient une maladie de l'amour. » (1)
C'est sans doute par une association d'idées semblable qu'on voit des hommes intelligents tomber dans les plus singulières aberrations. Toute odeur provenant des organes d'amour de la femme leur semble exquise et les excite au plus haut point. C'est alors un véritable délire et l'amour sombre dans la nuit puante des entrailles.
A côté de ces adorateurs du bas-ventre, nous avons encore les amants de la voix.
Combien de cantatrices ont dû leurs plus belles con-
(1) Loc. cit., p. 26.
•quêtes à la grâce et au charme de leur voix ! A. Dumas, raconte qu'une comédienne s'est éprise d'un homme sans l'avoir vu, rien qu'en entendant sa voix.
Mais je n'en finirais pas si je voulais énumérer ici toutes les formes de l'amour fétichique. Il me faudrait passer en revue tous les attraits en même temps que tous les attributs de la femme. Car, comme le dit fort bien M. Binet, « ce qui attache à une personne aimée, c'est autant son esprit que son corps. Le talisman par lequel une femme peut charmer n'est pas uniquement dans sa beauté physique, et les femmes le savent bien, car elles ont toujours su à merveille ce qu'il leur importe de savoir. Celle-ci, comme la Rosalba de Barbey d'Aurévilly, séduit par la pudeur raffinée qu'elle conserve ou plutôt qu'elle simule dans les plus grands transports de l'amour. Ses troubles, ses émotions, ses rougeurs virginales, qu'est-ce que tout cela, sinon des qualités psychiques? Celle-là, comme la Vellini du même auteur, laide, ridée, jaune comme un citron, fascine son amant par la férocité de son amour haineux, toujours prêt à jouer du couteau. Une autre, comme la Lydie de Dumas fils, galvanise un ancien amant par l'immoralité provocante des sentiments qu'elle étale devant lui. Ces trois exemples suffisent à prouver qu'en se fixant sur une qualité psychique, le désir sexuel ne s'épure pas toujours. » (1)
(1) Loc. cit., p. 58.
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Vin
Il resterait maintenant à donner une interprétation de ces faits.
Selon Schopenhauer, le fétichisme amoureux ne serait qu'une affinité élective. La recherche amoureuse d'une forme particulière du corps serait déterminée par l'instinct de la génération qui pousse l'homme à contracter une union propre à sauvegarder l'intégrité du type.
Condillac invoquait comme causes les associations d'idées qui « produisent tous ces penchants bizarres dont on a quelquefois tant de peine à rendre raison (1) ».
Descartes qui conserva toujours du goût pour les yeux louches, parce que la première personne qu'il avait aimée avait ce défaut, fournit la même explication dans le chapitre où il décrit « d'où viennent les effets des passions qui sont particulières à certains hommes (2) » .
Mais toutes ces raisons ne peuvent être invoquées que pour les cas normaux. Pour les anormaux, les déséquilibrés, il en est une qui domine toutes les autres et que j'ai si souvent invoquée ; l'hérédité nerveuse.
(1) Condillac. Art de penser. Chap. V.
(2) Descartes. Traité des passions,. CXXXVI.
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