‹ L'amour par les grands écrivainsChapitre 22 sur 72 · CCCXXXVII · texte numérisé non relu

CCCXXXVII

L'homme d'esprit, amoureux, n'est presque jamais satisfait ; la finesse de sa vie est un obstacle à son bonheur : un mot qui échappe à sa maîtresse, un regard -qu'il lui surprend, un son de voix qu'il interprète, mille nuances imperceptibles, tout suffit pour le troubler dans ses espérances, et, lorsqu'il jouit du plus tendre amour, son esprit le poursuit encore ; il tourmente son cœur par les distinctions les plus subtiles; il doute si c'est lui qu.'on aime ou si c'est soi qu'on aime en lui; il craint d'être ainsi parce qu'il aime, et non par le charme d'un ascendant invincible. Il analyse I'amour, et ses douceurs lui échappent.

Le sot en jouit sans être aimé. Il croit faire sur les femmes la sensation rapide qu'il fait sur lui-même. Son cristallin, heureusement construit, rassemble dans son foyer tous les rayons divergents ; et, lorsqu'à peine il est aperçu, il se croit l'objet des regards du monde; il se croit aimé, parce qu'il est aimable, parce qu'il est un sot, et sur cette base inébranlable, son bonheur est élevé. (Necker.)

CCCXXXVllI

Ce qui conserve à la couronne nuptiale une éternelle fraîcheur, c'est la bonté, la pudeur craintive, la grâce, qui ne vieillit jamais, qui, semblable aux rayons du soleil , inspire la joie à tous les cœurs; c'est la douceur aux suaves regards, et la dignité qui se respecte elle-même. (Schiller.)

CCCXXXIX On ne trouve plus que sur les théâtres les amants et les

amis fidèles ; ainsi le dévouement et la fidélité doivent être improuvés, puisqu'ils ne sont plus à la mode. Aimer et jouir commodément est la morale du siècle. (Mirabeau.)

Le cœur aime, comme une fleur s'épanouit ; peu lui importe pour quels yeux : il y en a qui s'épanouissent pour des lunettes, et qui n'en sont pas moins belles pour cela.

(Alphonse Karr.)

L'amour est un poète si habile qu'il rend poète qui bon lui semble. On le devient en elTet, fût-on auparavant étranger aux Muses, sitôt qu'on est inspiré par I'amour; ce qui prouve que I'amour excelle à faire tous les ouvrages qui sont du ressort des Muses : car on n'enseigne point ce qu'on ignore, comme on ne donne point ce qu'on n'a pas.

Pourrait-on nier que tous les êtres vivants ne soient l'ouvrage de I'amour, sous le rapport de leur production et de leur naissance? Et ne voyons-nous pas que, dans tous les arts, quiconque a reçu des leçons de I'amour devient habile et célèbre, tandis qu'on demeure obscur quand on n'est pas inspiré par ce dieu?

C'est sous la conduite I'amour et de la passion qu'Apollon a découvert l'art de tirer de l'arc, la médecine et la divination : en sorte qu'on peut dire qu'il est le disciple de I'amour, ainsi que les Muses pour la musique; Vulcain, pour l'art de forger les métaux; Minerve, pour l'art de tisser; et Jupiter, pour l'art de gouverner les dieux et les hommes.

Si donc la concorde a été rétablie parmi les dieux, iJ faut l'attribuer à I'amour; c'est-à-dire à la beauté, car I'amour ne s'attache pas à la laideur. (Platon.)

Il y a une justice à rendre à I'amour, c'est que plus les mo-

tifs qui le combattent sont forts, clairs, simples, irrécusables, en un mot, moins il a le sens commun, plus la passion s'irrite, et plus on aime. C'est une belle chose sous le ciel que cette déraison du cœur! sans elle, nous ne vaudrions pas grand'chose. (Alfred de Musset.)

CCCXLIII

Le premier mérite auprès des femmes est de les aimer; le second est d'entrer dans la confidence de leurs inclinations; le troisième, de faire valoir ingénieusement tout ce qu'elles ont d'aimable. Faites-vous aimer, ou flattez-les sur ce qu'elles aiment, ou faites-leur trouver en elles de quoi s'aimer mieux, car enfin il faut de I'amocr, de quelque nature qu'il puisse être. Leur cœur n'est jamais vide de cette passion.

(Saint-Evremond.)

11 n'est pas d'alliance ni de société plus belle, plus douce et plus heureuse qu'un bon mariage. C'est une joie de voir deux époux vivre unis et en paix; mais aussi rien de plus amer et de plus douloureux quand ce lien se déchire.

(Luther.)

J'ai vu toute la sagesse des nations, et j'ai pensé qu'elle ne valait pas la douce folie que m'inspirait mon amie. J'ai entendu leurs discours sublimes, et j'ai pensé qu'une parole de la bouche de mon amie porterait dans mon âme une émotion qu'ils ne me donnaient pas. Ils me peignaient la vertu, et leurs images m'échauffaienl; mais j'aurais encore mieux aimé voir mon amie, la regarder en silence, ou verser une larme que sa main aurait essuyée ou que ses lèvres auraient recueillie. Ils cherchaient à me décrier la volupté et son ivresse, parce qu'elle est passagère et trompeuse; et je brûlais de la trouver entre les bras de mon amie, parce qu'elle se renouvelle quand il lui plaît, et que son cœur est droit, et

que ses caresses sont vraies. Ils me disaient : «Tu vieilliras!» Et je répondais en moi-même : Ses ans passeront avec les miens. «Vous mourrez tous deux!» Et j'ajoutais : Si mon amie meurt avant moi, je la pleurerai, et serai heureux la pleurant. Elle fait mon bonheur aujourd'hui ; demain elle fera mon bonheur, et après-demain, et après-demain encore, et toujours, parce qu'elle ne changera point, parce que les dieux lui ont donné le bon esprit, la droiture, la sensibilité, la franchise, la vertu, la vérité qui ne change point. Et je fermai l'oreille aux conseils austères des philosophes; et je fis bien, n'est-ce pas, ma Sophie? (Diderot.)

Orgueilleux philosophes! infortunés ambitieux! passionnés amateurs de sérieuses bagatelles! hommes, qui que vous soyez! osez me lancer anathème; si vous avez une âme, nommez-moi un bien, un objet plus digne de ma poursuite, plus propre à me conduire au bonheur, qu'un être qui pense et qui sent comme moi ; qui partage les mêmes idées, la même existence, les mêmes transports; qui m'enlace de ses bras et réchauffe mon cœur contre son cœur; dont les voluptueuses caresses ont été suivies de l'existence d'un autre être semblable à l'un de nous, qui devait croître sous nos yeux, sur notre sein, que nous aimerons de I'amour même le plus tendre après celui qui nous unit, dans lequel nous nous verrons revivre, et dont la naissance a doublé nos sentiments et nos liens. Montrez-moi une passion plus noble, plus douce, plus juste, et même plus sainte, vu les circonstances, et je vous promets de lui obéir; mais trouvez aupai'avant des raisons pour combattre à la fois la nature, l'honneur et I'amour...

(Mirabeau.)

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