DIX
On croit que la jalousie marque beaucoup d'AMouR; mais l'expérience prouve que Tamour le plus violent est ordinairement le moins soupçonneux. La jalousie ne prouve qu'un AMOUB faible, un sot orgueil, le sentiment forcé de son peu de mérite, et quelquefois un mauvais'cœur. L'amour, chez les hommes, ne vit que d'araour-propre, il n'7 a que dss jaloux d'orgueil. (Duclos.) .
DX
On peut se faire aimer à tout âge, en employant les moyens propres à cet âge. Dans la jeunesse, c'est par les sens qu'on arrive au cœur; dans l'âge miir, c'est par le cœur qu'on arrive aux sens. (Rétif de la Bretonne.)
DXI
L'amour est je ne sais quoi, qui vient de Je ne sais où, et qui finit je ne sais comment.
De toutes les passions, 1' amour est celle qui dérègle le plus la raison, qui met le plus l'âme en desordre, et qui lui fait commettre les plus grandes fautes. On ne met presque point de différence entre un amant et un insensé; les actions de V\m ont beaucoup de rapport avec les actions de l'autre; et si la folie trouble l'esprit, I'amour tiouble le jugement et déconcerte la raison.
Si nous considérons ceux qui afm.ent nous verrons, en effet, que l'un a de I'amour pour ce qui n'est point aimable, que l'autre a de la haine pour ce qui est digne d'être aimé ; que l'un trouve beau ce qui est laid, que l'autre trouve laid ce qui est beau; que celui-ci estime ce qu'il devrait mépriser, et que celui-là méprise ce qui mérite son estime. On en voit qui suivent ce qui les fuit; d'autres, au contraire, fuient ce qui les suit; et dos aveugles choisiraient mieux que ne font ces insensés; de sorte que si la raison est le plus grand de tous les biens, il s'ensuit nécessairement que ce qui nous la fait perdre est le plus grand de tous les matix.
Pour connaître le peu de discernement de cette passion, il ne faut que voir les choses dont elle se satisfait, dont elle fait ses plus chers trésors, et dont toute son ambition est remplie. Un regard, un sourire, une parole, un méchant petit billet, un misérable bout de ruban sont le terme de tous ses désirs, l'objet toutes ses espérances, la récompense de toutes ses peines et le payement de tous ses service?. Cependant, pour obtenir de si grands biens, il faut soupirer, il faut gémir, il faut endurer longtemps, et endurer même sans se plaindre; il faut avoir un soin continuel, une inquiétude éternelle, perdre le repas et le repos, ne parler point, ne dormir point, ne rire point, être pâle et défiguré, maigre, rêveur et mélancolique. 11 faut négliger ses amis, ses intérêts, sa réputation, pour se donner tout entier à une chose si agréable; il faut agir comme s'il n'y avait qu'une seule personne en toute la terre : ne regarder qu'elle, n'estimer qu'elle, ne la quitter non plus que l'ombre abandonne le corps; devenir son im-
portun, après être devenu son amant, et se faire haïr à force de vouloir se faire aimer.
Mais tout cela n'est rien, en comparaison de la jalousie qui suit inséparablement Tamour. Non, l'enfer n'a point de supplice assez cruel pour le comparer à cette passion enragée qui transporte l'àme, déconcerte la raison, trouble l'usage des sens, évoque des fantômes qui ne sont point, fait prendre des mensonges pour des vérités et des chimères pour des corps réels.
La jalousie se nourrit de poison, et en nourrit l'âme qu'elle possède; c'est un de ces serpents qui font mourir ceux qui les font naître ; ses plus douces rêveries n'ont pour objet que des précipices ou des cordeaux, des prisons ou des poignards, la mort d'un rival ou la sienne propre.
De celte furie déchaînée sont venus mille meurtres, mille assassinats et mille autres crimes horribles. Aussi les poètes qui nous ont fait la peinture de cette passion qui fait aimer, ont-ils représenté I'amour enfant, pour exprimer son peu de conduite; ils l'ont peint aveuglé par un bandeau, pour nous figurer l'égarement de ceux que cette foUe emporte; ils lui ont donné des armes pour représenter les maux qu'il fait; et, comme aux Furies, ils lui ont mis un flambeau à la main, pour nous faire comprendre ce fatal embrasement [.ar qui l'âme est consumée, et qui a détruit quelquefois des maisons, des villes, des provinces et des monarchies tout entières. (Mademoiselle de Scudéry.)