DXXXV
L'on a ôté mal à propos le nom de raison à I'amour, et on les a opposés sans un bon fondement, car I'amour et la raison ne sont qu'une même chose. C'est une précipitation de pensées qui se porte d'un côté sans bien examiner tout; mais c'est toujours une raison, et l'on ne doit et on ne peut pas souhaiter que ce soit autrement, car nous serions des machines très-désagréables. N'excluons donc point la raison de I'amour, puisqu'elle en est inséparable. Les poëtes n'ont donc pas eu raison de nous dépeindre I'amour comme un aveugle; il faut lui ôter son bandeau et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux.
Cet ùubli que cause I'amour, et cet attachement à ce que l'on aime, font naître des qualités qu'on n'avait pas auparavant. L'on devient magnifique, sans l'avoir jamais été. Un avaricieux même qui aime devient libéral, et il ne se souvient pas d'avoir jamais eu une habitude opposée. L'on en voit la raison en considérant qu'il y a des passions qui resserrent l'âme et qui la rendent immobile, et qu'il y en a qui l'agrandissent et la font répandre au dehors. (Pascal.)