‹ L'amour par les grands écrivainsChapitre 63 sur 72 · DCLIX · texte numérisé non relu

DCLIX

L'amour, dans l'état social, n'a peut-être de raisonnable que sa folie. (Rivarol.)

DCLXX

L'amour est, de toutes les passions, la plus naturelle, la plus excusable et la plus commune. (D'Alembert.)

DCLXXI

Se livrer tout entier sans rien garder de soi^ renoncer à sa possession et à son libre arbitre, remettre sa volonté entre les bras d'un autre, ne plus voir par ses yeux, ne plus entendre avec ses oreilles, n'être qu'un en deux corps, fondre et mêler ses âmes de façon à ne plus savoir si vous êtes vous ou l'autre, absorber et rayonner continuellement, être tantôt la lune et tantôt le soleil, voir tout le monde et toute la création dans dans un seul être, déplacer le centre de vie, être prêt à toute heure aux plus grands sacriQces et à l'abnégation la plus absolue, souffrir à la poitrine de la personne aimée, comme si c'était la vôtre; ô prodige ! se doubler en se donnant. Voilà I'amour! (Théophile Gautier.)

DCLXXII

Si I'amour ne se paye par I'amour, il est très-méprisé.

(Bacon.)

DCLXXIII

La femme n'a que deux bonheurs en ce monde : souffrir ou faire souffrir. — SouOrir, quand elle aime, faire souffrir, quand elle est aimée. (Georges Bell.)

DGLXXIV

C'est une grande jouissance en amour que de savoir différer de jouir, et c'est une voluptueuse rechcrclie que d'inventer des obstacles, quand on n'en rencontre poiîit. Le plaisir d'attendre et d'espérer vaut beaucoup plus que celui d'arriver tout de suite. (Mirabeau.)

DCLXXV

L'amour est un mouvement des sens et de l'âme, qui a son

principe dans le vu', fatalité organique et re'pugnante. mais qui. transOgurée aussitôt par l'idéalisme de l'esprit, s'impose à l'imagination et au cœur comme le plus grand, le seul bien de la vie, un bien sans lequel la vie n'apparaît plus que comme une longue mort.

Sous Fun et l'aut! e aspect, soit que nous le considérions comme Teffet de la puissance génératrice, soit que nous le rapportions à l'idéal, I'amour est entièrement soustrait à la volonté de celui qui l'éprouve : il naît spontanément, indéllbérément, fatalement. 11 arrive à notre insu, malgré nous; tout lui sert de moyen, ou, comme disaient les anciens poètes, de flèche : jeunesse, beauté, talent, la voix, la démarche, et je ne sais qL;eUe^ certaines affinités secrètes, qui d'ailleurs tiennent beaucoup moins de place dans la réalité que dans le roman. Je mets de côté la vertu, dont l'admiration a pour eflet de produire entre l'homme et la femme un sentiment d'une autre espèce, par suite, de Iranstigurer I'amour une seconde fois.

L'amocr, ainsi donné par la nature et par l'idéal, et jusqu'à ce que la Justice lui assigne une nouvelle destination, n'a qu'un but, la reproduction. C'est un drame qui, de sa nature, ne se joue qu'une fois, et dont l'évolution se divise en deux périodes opposées, l'une d'ascension ou de désir, l'autre de satisfaction ou de décroissance.

Pendant la première période, l'àme, livrée à l'hallucination d'une volupté inefl'able, affamée de ce qu'elle nomme son souverain bien, haletante, s'absorbe, se confond dans la personne de l'objet aimé; elle est prête à se sacrifier pour lui, elle s'en fait l'ea-lave, elle l'appelle sa divinité. Tout amant est idolâtre et a perdu la possession de lui-même : c'est alors qu'il rêve dune union intime, continue, inviolable, éternelle, abîmée dans la solitude, loin dts hommes et des choses. C'est I'amour tel que l'éprouvent le jeune homme, la jeune fille, à moins qu'une expérience précoce ou de sordides calculs ne les aient dépravés; tel que les poètes et les roman-

ciers aiment à le peindre, pour Tenivreinent, la déception, et tôt ou tard la dépravation de cette jeunesse.

Mais nous ne resterons pas longtemps dans ce septième ciel. Les amants se possèdent : le cœur a joui, la chair est satisfaite, l'idéal s'envole. Un mouvement inverse du premier, tout aussi fatal, se déclare; la période de décroissance a commencé. En vain l'imagination fait effort pour retenir l'âme dans l'extase : la raison s'éveille et rbugit; la liberté, au plus profond de la conscience, fait entendre son rire ironique; le cœur se détache; la réalité et ses suites, grossesse, accouchement, lactation, fait pâlir l'idéal : heureux alors celui que le besoin de se ressaisir ne pousse pas jusqu'à la haine et au dégoût !

Effet inévitable de la possession, qui désole la femme, plus lente à se dégriser, la fait crier à rinfidélité, à la trahison, er la livre corps et âme à son amant; quii^en même temps commence pour l'homme une période de libertinage, en le rendant incrédule, et fait calomnier par les deux sexes I'amour, qui n'en peut mais. C'est l'éternel sujet des élégies, héroïdes et lamentations amoureuses, auxquelles toutes les littératures accordent une si grande place, et dont il serait temps d'abandonner le thème par trop battu; car vraiment, depuis l'Ariane abandonnée des mythologies, il ne s'est dit absolument rien de nouveau.

11 est vrai que, l'homme ayant le privilège de survivre à sa propre génération, I'amour chez lui est capable d'une suite de reprises, comme si l'amant heureux, en revenant à la vie, ressuscitait du même coup à I'amouk. Mais ces reprises n'égalent jamais en qualité et en puissance ia première explosion ; elles diminuent progressivement d'énergie passionnelle et idéale. A l'enthousiasme primitif succède une capricieuse volupté et un prurit des sens qui d'abord font illusion, mais qui bientôt dégénèrent en une habitude tyrannique et tournent à ia dissolution. Alors Tidéal tombant toujours, une vague inquiétude saisit le cœur; il semble à l'âme qu'après

avoir tant aimé elle se retrouve vide; et tout à coup, sans préméditation, sans songer à mal, le plus vertueux des amants se surprend en flagrant délit d'infidélité : il a découvert, chez une autre créature, un nouvel idéal. (P. J. Proudhon.)

DCLXXVI

L'amour est capable d'étouffer toutes les lumières cte l'esprit, et ce qui paraît le plus juste et le plus certain, est toujours ce qui plaît à l'objet qu'on aime. (L'abbé Prévost.)

DCLXXVII

En AMOUR, avoir peur lorsqu'une réaction de rigorisme se prépare, c'est ignorer que les femmes, sous le coup d'un remords, frappent toujours sur leurs amants, par manière d'expiation pour elles-mêmes. (Ch. de Bernard.)

DCLXXVllI

Aimer, c'est acheter des mépris par des gémissements, de dédaigneux regards par des soupirs douloureux; c'est échanger contre un rapide moment de joie vingt nuits d'anxiétés et de veilles; vous triomphez, votre victoire vous est funeste; vous échouez, des penies cruelles sont votre partage. Que reste-t-il, en dernière analyse? une folie achetée à force d'esprit, ou un esprit vaincu par la folie. (Shakspeare.)

DCLXXIX

Le bonheur d'aimer et d'être aimé dédommage de tout, même de la privation de la hberté et des plaisirs de I'amour.

(Mirabeau.)

DCLXXX

11 y a des femmes qui ne cherchent et ne veulent que les plaisirs de I'amour ; d'autres qui joignent I'amour et les plai-

sirs; quelques-unes qui ne reçoivent que I'amouk et rejettent tous les plaibirs. Les premièies aiment I'amour et non l'amant; les deuxièmes résistent longtemps, se défient de leur faiblesse, mais enfin I'amour est le plus fort; les troisièmes sont faites pour aimer, mais chez elles les principes arrêtent les mouvements de la nature, et plus leurs sentiments sont retenus, plus ils sont forts. (Madame de Larnbert.)

DCLXXXI

L'amour est un mal contagieux qui rend frénétiques ceux qu'il possède. (Hamilton.)

DCLXXXIl

il y a toujours une chose qu'un Français dispute plus que sa maîtresse, c'est sa vanité. Quand, en amour, on n'a que de la vanité, toute femme est utile, aucune n'est nécessaire. Le succès flatteur est de conquérir et non de conserver.

(Stendhal.)

DCLXXXm

Estre cliaud et glacé, s'asseurer en sa crainte, Couvrir mille douleurs d'une allégresse feinte, Renoiier son lien après l'avoir desfaict, Rlonstrer de n'aimer point lorsqu'on est tout en flarae, Vouloir en mesme temps bleu et mal à sa dame : Ce sont les sigoes vrais d'vn amoureux paifaict.

De ces diversités I'amour est agitée, Et par le desplaisir sa ioye est augmentée, S'enrichist de sa perte, et renaist en mourant : Les ennuis, les rigueurs, et toute autre amertume D'absence et de courroux font que son feu s'allume, Qui foible s'estreindroit en repos demeurant.

Expert l'en puis parler, mon ardeur retenue Au lieu de s'amortir plus chaude est devenue,

PAR LES GilANUS ECRIVAINS 177

Et de ma résistance a pris accroissement. Comme on voit vn ruisseau de paisible nature S'accroistre et faire bruit trouvant vne closture, Et n'estant empesché couler tout doucement.

(Philippe Desportes.)

DCLXXXIV

L'amour est une passion aveugle qui fait porter son bandeau à tous ceux qu'elle assujettit. (Sénèque.)

DCLXXXV

La possession et l'habitude ôtent des défauts à la laideur et des attraits à la beauté. (Laténa.)

DCLXXXVI

Les richesses et les grandeurs ne font point le charme de Tamour. La véritable tendresse doit séparer de I'amour tout ce qui n'est pas lui-même, et mettre à part sa fortune, son rang et ses emplois, pour le considérer seul. (Héloïse.)

DCLXXXVII

On croit qu'Othello, que son cadet Orosmane, que Saint- Preux, Renéj Werther, et autres amoureux en possession de la renommée, représentent I'amour! Jamais leurs pères à cœur de verglas n'ont connu ce que c'est qu'un asiour absolu! Molière seul s'en est douté. L'amour n'est pas d'aimer une noble femme, une Clarisse : le bel effort, ma foi ! L'amour, c'est de se dire : Celle que j'aime est une infâme; elle me trompera, c'est une rouée; elle sent toutes les fritures de l'enfer! — et d'y courir et d'y trouver le bleu de l'éther, toutes les fleurs du paradis 1 (Balzac.)

DCLXXXVIIl

Nous avons une source d'amour-propre qui nous représente à nous-mêmes comme pouvant remplir plusieurs places au dehors; c'est ce qui est caisse que nous sommes bien aises d'être aimés. Comme on le souhaite avec ardeur, on le remarque bien vite, et on le reconnaît dans les yeux de la personne qui aime. Car les yeux sont les interprètes du cœur; mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entende leur langage. (Pascal.)

DCLXXXIX

L'amour est inépuisable, il vit et renaît de lui-même; et plus il s'épanche, plus il surabonde. (Lamennais.)

DCXC

La plupart des hommes sollicitent une preuve d'amour qu'ils regardent comme dissipant tous les doutes; les femmes ne sont pas heureuses pour pouvoir trouver une telle preuve; et il y a ce malheur dans la vie, que ce qui a fait la sécurité et le bonheur de l'un des amants, fait le danger et presque l'humiliation de l'autre. (Stendhal.)

DCXCI

Il y a des symptômes d' amour aussi sûrs que des symptômes de maladie. On a chaud, on a froid en même temps ; on est du même sentiment, on se rencontre dans la façon de juger; on approuve les mêmes choses, oi\aime les' mêmes gens, on aime les lieux où l'on a commencé à s'aimer, et tout cela sans qu'on s'en doute. (Le prince de Ligne.)

DCXCII

Un homme de génie a été jusqu'à dire que Tamour physique était tout ce qu'il y avait de beau dans Tamour; étrange paradoxe, que nous rappelons seulement pour montrer ce que sont et ce que peuvent les grossiers instincts de notre nature. Buffon se trompe à coup sûr; il est étrange de se tromper à ce point : I'amour moral. I'amgur, le vrai amour, est ce qu'ily a de plus divin et de plus enivrant sous le ciel. 11 ne possède pas seulement les sens, tous les sensj il possède l'âme entière avec tous ses sentiments et toutes ses pensées. Il est tellement fort, que là où il est toutes les passions font silence. « Cest un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut être seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent (1)» 11 change un être comme par miracle; il donne de la force aux faibles, de Timagination, de la grandeur, de la poésie aux natures les plus débiles; il les rend capables de grandes pensées et de grandes actions. Mais il ne voit rien au delà de son but. Il est le plus souvent égoïste ; car I'amour peut être égoïste! n'est-ce pas merveilleux? Et c'e?* surtout chez l'homme, dont, l'activité est plus grande, et qui est emporté par plus de mouvements. L'ajiourj même I'a.mour moral^ quand il est seul et qu'il n'est pas fortifié ou continué par d'autres sentiments^ est rarement constant et dui'able. L'amour physique ne l'est pour ainsi dire jamais : c'est le sentiment qui s'épuise le plus vite et le plus comyjlétement. Il engendre la satiété, quelquefois le dégoût. •

Adde quod absumunt vires, pereuntque labore (2).

(1) Pascal.

(2) Lucrèce.

11 est aveugle, capricieux, désordonné, oppresseur même, si on rie le dompte.

Qui nisi pavet Imperat (1).

11 serait absurde de compter uniquement sur lui pour foiider, entre l'homme et la femme, une société durable. Si la femme a plus de constance, c'est qu'elle a moins de besoins physiques, et que Tinertie, et par conséquent une certaine immobilité, est dans sa nature. Elle est elle-même légère, frivole pour d'autres motifs. Et puis il y a la vieillesse qui, pour certains clin^ats et pour certains tempéraments, viciit vite. (Jules Simon.)

DCXClll

Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est d'inspirer de I'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si fière qui ne s'applaudisse en son cœur des conquêtes que font ses yeux.

(Molière.)

DCXCIV

La plupart des femmes qui ne sont pas sensibles à la passion d'un homme qu'elles regardent comme leur inférieur, ne se font pas scrupule d'en plaisanter hautement, et veulent le punir par le ridicule; mais une femme raisonnable ne se permet pas cette con luite. Un honnête homme qui peut mériter queljues égards est assez malheureux d'aimer sans être aimé, sans se voir encore l'objet du mépris. Une femme qui, en pareille occasion, plaisante de la faiblesse d'un

(1) Borace.

hommo, a pour l'ordinaire de l'indulgence pour quelque autre plus heureux. (Duclos.)

DCXCV

C'est du temps perdu que tout celui que l'on n'emploie pas à aimer. (Le Tasse.)

DCXCVI

L'innocence elle-même a plus d'unartitice; elle n'ose pas toujours se fier à la franchise, et la jeunesse enseisne l'hypociisie à I'auour.

Mais la passion a beau dissimuler, elle se révèle par son mystère môme, comme le ciel le plus noir présage la tempête la plus terrible; ses agitations se trahissent dans le regard vainement étudié, et, quelque forme qu'elle revête, c'est toujours la même hypocrisie : la froideur ou le ressentiment, le dédain ou la haine, sont des masques qu'elle porte fréquemment et toujours trop tard. (Lord Byron.)

DCXGVII

« Il est rare que les belles âmes ne s'accostent pas de leurs semblables,» a dit Shakspeare. Je ne sui^ point de cet avis. Les bons cœurs ne se rencontrent point. Un honnête homme se trompera vingt fois dans le choix d'une femme, tandis que ce qu'il y a de plus aimable et de plus parfait dans le beau sexe deviendra la proie d'un hypocrite et d'un scélérat.

(L'abbé Prévost.)

DCXGVni

...Ah! si vous compreniez ce que c'est qu'une leUre ! Une lettre d'AMOUR, lorsque l'on a quinze ans! Quelle chaniiante place elle occupe longtemps! D'abord auprès du cœur, ensuite à la ceinture.

La poche vient après, le tiroir vient enfin. Mais comme on la promène, en traîneaux, en voiture l Comme on la mène au bal ! Que de fois en clieraiii. Dans le fond de sa poche on la presse, on la serre! Et comme on rit tout bas du bonhomme de père Qui ne voit jamais rien, de temps immémorial!

(Alfred de Musset.)

DCXCIX

Lî patience est nécessaire aux amoureux. Avec le temps et de la patience, on vient à bout même des Pénélopes.

(Ovide.)

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