LA RUADE
neffe, de m'emprunter tout l'argent dont il arrose le trente-et-quarante et les bars, il soit jaloux, il me poursuive de sa haine, il me traite en ennemi... Le plaisir d'aimer doit être d'une acuité délicieuse quand il a la saveur du fruit défendu, quand il s'y mêle le vertige de la lutte, l'attrait du danger, quand la mort vous guette, vous menace ! »
Je revenais à la charge.
(( Tu ne vois donc pas comme il te regarde de travers, comme il te surveille de loin, comme sa vilaine figure de poivrot s'altère, se gonfle de rancœur et de fiel, grimace, comme ses doigts se crispent tandis que tu t'amuses à ses dépens, que tu dissimules si peu ta qualité d'amant légitime... Rappelle-toi bien ce que je te dis... Le monsieur aura ta peau... Non parce qu'il a quelque retour de tendresse et de désir, parce qu'il regrette l'adorable créature qui l'a trompé, le trompe et le trompera, mais parce qu'il ne lui reste pas d'autre moyen de te démentir, d'éluder l'exécution fatale, de prouver qu'on le calomniait... »
Et Calveille haussait les épaules, gouaillait :
(( Calme-toi, mon vieux!... Ce n'est que
l3o LA RUADE
dans les fables qu'on tue la poule aux œufs d'ori »
Mon docte précepteur, l'abbé Poitrasson, n'eût pas manqué de conclure :
(( Quos vult Jupiter perdere, demenlai prius . »
Et puis Lilith Peveril n'est-elle pas de ces tentatrices qui vous subjuguent tout entier et à jamais, qui vous aveuglent et vous ensorcellent ?
Des cheveux fins, légers, mousseux, où il semble que frémissent des rayons de soleil, la coiffent d'un turban de soie mordorée. Ses prunelles d'eau limpide, son petit nez spirituel, vaguement retroussé, sa bouche fraîche et radieuse qui a l'apparence d'un fruit, son menton volontaire, son cou effilé, ravissent les délicats que la joKesse séduit plus que la beauté, qui souhaitent qu'une femme soit a demi poupée. Elle a des étonnements ineffables de pensionnaire qui débute dans le monde et de troublantes hardiesses. Elle surprend et elle déconcerte. Vous avez l'illusion, quand elle apparaît décolletée, gainée dans de souples mousselines, que la lumière s'accroît, se ravive. Nulle fleur n'a l'éclat et la transparence de sa chair. Et, ne
dirait-elle que des folies, que des mensonges, que d'indifférentes et puériles choses, on ne se lasserait pas de l'écouter, à cause de l'idéale douceur, du charme profond de sa voix.
Mes prédictions ne tardèrent pas à se réaliser.
Le ménage à trois s'était installé pour la semaine des courses dans un des grands hôtels de Trouville.
De même que chaque après-midi, de cinq à six, Michel Calveille prenait le thé avec Lilith.
Il aimait par-dessus tout ces moments de quiétude, d'abandon, de causerie câline que sa maîtresse lui accordait, et la sentir entièrement à lui, la savourer ainsi qu'un goûter de friandises choisies, à l'heure où la plupart des femmes étaient à la parade, paonnaient en toilettes ostentatoires dans des halls et sur des terrasses. Lointaine, confuse, la musique des tziganes qui dévidait au dehors des valses et des csardas accompagnait comme en sourdine leurs paroles et leurs baisers.
Et voici que la porte s'ouvre avec fracas, que lord Peveril se rue dans le salon. Il s'appuie à la cloison. Il ricane, le regard fixe, le sang aux
l32 LARUADE
joues, les mains dans les poches. Il paraît enchanté d'avoir interrompu la partie d'amour. Il sifflote un motif de gigue.
Irrité, Michel le toise de haut, le bouscule, s'écrie :
(( Qui t'a permis d'entrer sans frapper, voyou .^ »
L'ivrogne tressaille comme si quelque guêpe l'avait piqué, se balance sur ses longues jambes, fronce les sourcils et grogne d'un ton rauque :
(( Vous dites, monsieur?
— Je dis que tu me dégoûtes. . .
— Parfait!
— Et qu'on s'est assez vus, nous deuxl
— Je suis absolument de cet avis... Aussi, vais-je avoir la joie de vous expédier au diable ! »
D'un geste brusque, il a sorti son revolver et vise tranquillement Calveille.
(( Bon voyage, monsieur, » lance-t-il ironique.
La balle érafle l'oreille gauche du malheureux fêteur. Perdant la tête, abasourdi, terrifié, celui-ci empoigne un fauteuil, s'abrite derrière le dossier. D'un coup de pied terrible, le meurtrier renverse l'homme et le meuble.
LA RUADE l33
Lilith se traîne à genoux, sanglote :
(( Ne le tue pas, ïeddy I Ne le tue pas, Teddyl »
La seconde balle fait mouche dans le ventre de Calveille; la troisième porte en plein cœur, l'achève.
Lady Peveril s'est évanouie. Le mort gît dans une mare de sang, la bouche ouverte, les bras en défense, à côté du fauteuil chaviré.
Le portier, des domestiques, des maîtres d'hôtel en habit sont accourus, ont désarmé le forcené, l'interrogent, le secouent.
(( Ce n'est rien, dit-il, j'ai repris ma femme à ce monsieur ! »
Il demande un verre d'eau parce qu'il a la gorge sèche.
Et, comme un sommelier le lui sert, il s'écrie très calme :
« Au moins, votre eau est-elle filtrée.^ »
Le Dénonciateur
Pour le marquis de Massa.
Le Dénonciateur
... Certes, nous n'aurions point un ménage désuni de plus, et la guerre ne se fût pas allumée, douloureuse, inapaisable, entre Horace de Vénerques et sa femme, si celle-ci eût consenti à le suivre dans le petit trou tranquille et presque ignoré où il avait résolu sagement de se mettre au vert, de pêcher à la ligne, d'amasser des forces, d'oublier durant quelques semaines l'odieuse parade accoutumée, les thés accablants des palaces, les dîners indigestes qui commencent entre neuf et dix heures, les valses lentes que raclent sur vos nerfs tendus les tziganes, les revues de salon et de café-concert, les cotillons de Puteaux et d'ailleurs, les ventes d'illusoire charité et le reste.
Mais n'était-ce pas s'exposer, à coup sûr, à
l38 LE DÉNONCIATELR
une scène sans précédent, courir à un échec piteux, donner des preuves d'aberration mentale?
Offre-t-on ainsi tout à trac un tel programme d'été à une poupée de Paris qui est et se sait superlativement jolie, qui ne comprend la nature qu'améliorée par des casinos, des hôtels de luxe, le polo, le golf et les courses, qui baille, avec la même indifférence et le même ennui, en face de la mer ou des montagnes et voudrait ne pas mettre deux fois la même toilette ou le même chapeau?
Pouvait-elle accepter de ne pas figurer à Deauville et à Dinard, de disparaître soudain comme les gens qui sont à la côte ou les malades que tourmente leur foie ou leur estomac ?
Et bien qu'elle se montrât d'ordinaire fort jalouse de son bien, qu'elle eût un certain goût pour l'amour conjugal, qu'une telle séparation dût lui sembler aussi pénible que dangereuse, Jacqueline n'avait pas hésité un instant à laisser l'amateur de joies simples satisfaire son désir, entreprendre cette retraite imprévue.
Les dix premières journées parurent^trop brèves à l'affranchi.
LE DENONCIATEUR idf)
Il se sentait une autre âme. Il s'imaginait être en vacances. Il découvrait une vie nouvelle et s'y plongeait comme dans une piscine d'eau miraculeuse. Il avait un appétit de roulier et des sommeils de collégien. Il débordait de sève ainsi qu'un arbre qui a été transplanté dans de la bonne terre.
Les lettres frivoles, trépidantes, ironiques, de l'écervelée qui s'amusait ailleurs à sa manière lui faisaient apprécier davantage la douceur de se cristalliser, la solitude et le calme.
« Crois-tu, Tomy, disait-il au fox-terrier malicieux qui l'écoutait attentivement, assis sur son derrière, la tête penchée et l'œil à demi clos, crois-tu qu'on est bien, nous deux, et que j'ai eu la riche idée en venant nous retaper ici ?. . . Hein, ma vieille, ce qu'on se fiche des belles madames et des snobs et ce qu'on sera d'attaque au retour ? »
Malheureusement, qui échappe à son destin.^
Un soir tendre et doré oii Horace s'était assis
sur le parapet du vénérable pont romain qui
domine le gave de son arche en briques tapissée
de lierre et regardait de haut les truites filer
l/jO LE DÉNONCIATEUR
comme des flèches dans les remous d'écume, la comédienne Andrée Doris passa, le reconnut, s'arrêta.
« Toi, dans ce patelin perdu! Je n'en crois pas mes yeux, fit-elle ébahie.
— Ne te frappe pas, mon p'tit, tout arrive, répliqua-t-il moqueur.
— La belle aventure.^.,. On aime pour de vrai.»^... On joue à cache-cache .►^
— Pour qui me prenez- vous, mademoiselle? »
Ils éclatèrent de rire à l'unisson.
(( Sérieusement... tu ne te fiches pas de moi.^ insista-t-elle.
— Ce doute m'honore !
— Alors, avoue-le franchement, c'est que tu as du gros bobo au cœur.î^
— Vous ne pensez donc qu'à l'amour.»^
— Dame ! Y a-t-il au monde quelque chose de meilleur .î^
— Oui et non !
— Penses-tu .î^ »
L'ombre enveloppait les hêtres et le chemin. Des étoiles scintillaient, lointaines, entre les branches.
LE DÉNONCIATEUR l4l
Ils se promenèrent, pas à pas.
(( Est-ce drôle, dis, roucoulait Andrée, que nous ayons eu, toi et moi, cette pensée d'évasion, cette lassitude, que nous nous soyons réfugiés par hasard dans ce coin où nul ne songerait à vous chercher, et puis aussi que j'aie liquidé l'amant qui m'ennuyait et que tu sois seul? ))
Un arôme pénétrant de rose-thé émanait de ses gestes, se mêlait dans l'air humide et tiède à l'âpre senteur des fougères.
(( Ces histoires-là, vois-tu, continua-t-elle, ça me trouble toute!... Serait-on de pauvres petites marionnettes dont une main invisible tient les ficelles ?
— Peut-être I
— Te rappelles-tu comme tu me chauffais quand nous répétions à l'Epatant cette revue et que je chantais avec toi des couplets si poivrés sur l'Entente Cordiale.-^... Et je ne voulais rien savoir, je ratais toujours le train de plaisir— Et voilà qu'on se retrouve tout à coup comme à un rendez-vous... que commence le plus beau de l'histoire... à moins que tu n'en aies plus envie .'^
143 LE DE NON CI ATE un
— Tu le mériterais, méchante ! »
Sa voix tremblait.
Son bras avait ceinturé la taille souple et fme de la tentatrice.
« Pardon, m'sieur! Je ne le ferai plus! »
La tête renversée, les paupières à demi closes, elle lui donna ses lèvres.
Vous devinez ce que fut la suite de la ce cure de repos » et combien elle se prolongea tandis que M"^ de Vénerques villégiaturait, confiante, en Normandie, en Bretagne, a Biarritz, le tournait en dérision, le traitait de trappiste, de neurasthénique et de poète.
Quoique le monde soit petit, qu'il y ait partout quelque personnage fielleux et perfide pour écrire des lettres anonymes, pour jeter la discorde et donner de la besogne aux brasseurs de chicane, Jacqueline ne soupçonnait aucunement l'amère vérité, était à cent lieues de supposer que son mari l'eût trompée avec une semblable ardeur.
Et un matin d'octobre fouetté de feuilles mortes, oii elle déambulait avec Tomy dans le Sentier de la Vertu, quel ne fut pas son étonnement quand elle vit le fox-terrier l'abandonner
LE DENONCIATEUU T:|0
soudain, aboyer comme en démence, se ruer d'un élan éperdu vers Andrée Doris qu'il venait d'apercevoir au croisement de deux allées.
Gênée, déconcertée, celle-ci feignit de ne pas connaître le chien, de s'apeurer, le repoussa du pied et de l'ombrelle, l'injuria, mais il continua, allègre, familier, instinctif, se remémorant les longues courses folles à travers les bois et les prairies, les morceaux de sucre, les caresses de naguère, à harceler la comédienne, à sauter jusqu'à ses mains baguées, à mordiller le bas de sajupe.
]y[me jg Vénerques a oublié d'être sotte.
Elle sut bientôt à quoi s'en tenir, et qui sait si l'affaire s'arrangera.^
Par un Beau Soir
Pour Gérard d'Houville.
Par un Beau Soir
L'air fraîchissait, humide. La fumée bleuâtre d'un remorqueur s'échevelait entre les îles. Peu à peu, le ciel devenait d'un gris de perle, d'un gris de cendre, d'un gris de vieux velours fané. Le fleuve miroitait par places, courait au-devant de la nuit. Le croissant délicat de la lune brillait à demi caché par les feuilles d'un marronnier comme un tendre regard furtif à travers les lamelles tremblantes d'un éventail.
(( Oui, continua Florent Dorsène, je suis superstitieux au delà de tout ce que l'on peut s'imaginer... J'ai peur instinctivement de certaines dates, de certains chiffres, de certains gestes, de certains regards, de certains mots... Et je jurerais bien que je ne suis pas le seul ici