L A M O U H PRODIGUE
roulée autour de ses cheveux et de son cou pour les préserver de la poussière se gonflait comme une voile de bateau.
Les champs de colza en fleurs ondoyaient, veloutés et dorés. Des ormes tordus, brûlés aux revers delà route, glissaient de tremblantes ombres violettes. Et derrière la ligne majestueuse des falaises, par delà les enclos de pommiers, les jardins, les toits des villas et des chaumières, palpitait, sous un dôme de nuées, une immense nappe d'eau d'un vert trouble d'absinthe.
(( Vrai, mon p'tit, je m'attendais à quelque chose de plus bath ! » reprit la voyageuse avec une moue de désillusion.
Elle se rassit, préoccupée de soi, leva à hauteur des yeux la petite glace de sa « boîte à beauté », arrangea son chapeau de paille bise en forme de cloche qu'enguirlandaient des grappes de raisin, écrasa du rouge contre ses lèvres fraîches, duveta ses joues de poudre de riz, et, se sentant désirable et jolie, roucoula, les narines vibrantes, l'âme légère :
(( Alors, le gros chou chéri à la dame, on va se gondoler ? »
I, AMOUU l'UOUIGUE
Ettore fronça les sourcils, ajusta son monocle et murmura d'un ton de gronderie ennuyée :
« Voyons, voyons, Floflo, de la tenue!... Je ne peux cependant pas vous seriner votre rôle cinquante fois par jour! »
Elle éclata de rire, ironique, telle une midinette qu'aborde un fâcheux sur le trottoir.
« Non, tu es à encadrer, miniature, quand tu te mêles de faire de la mousse!... Ne te frappe pas!... On t'en sortira, du maintien, et du meilleur!... J'ai travaillé deux mois les femmes du monde dans la classe de m'sieur Le Bargy, ma crotte en sucre. »
Elle avait des intonations grasseyantes et gouailleuses de voyou, des attitudes d'instinctive comédie.
(( Mais, dis donc, continua-t-elle taquine, pour que je ne gaffe pas, depuis quand le maire m'a-t-il épinglée à vous, m'sieur .^^
— Depuis trois semaines... Trois semaines, as-tu compris.»^
— Et comment!
— Et nous faisons notre voyage de noces !
L AMOUR PUODIGUE
— Chic! Est-ce qu'on a des lardons, nous deux, dans le programme?
— Des lardons ?
— Des gosses, quoi! Tu ne sais donc pas le français à ton ûge ?
— La ferme ! »
Le gars était remonté sur son siège, rajustait soigneusement sa blouse bleue.
(( Nous \ 'là tout de suite à Fonlenailles, madame et m'sieur, fit-il obséquieux, songeant déjà à quelque pourboire opime. Sans me flatter, les bêtes auront bien gagné leur avoine. ))
Il cingla l'attelage, qui descendit la côte en tanguant de droite et de gauche.
Des troupes bruyantes d'enfants couraient par les ruelles étroites du bourg, criaient, sifflaient, tels des vols de martinets dans la splendeur d'un soir d'été. De ridicules baigneuses, aux bonnets de caoutchouc, aux longs peignoirs rayés, se hâtaient vers la plage, où apparaissaient, alignées, des tentes roses et blanches. De vieilles femmes en haillons, des pêcheurs de crevettes courbaient l'échiné sous de lourds haveneaux dont les mailles humides retenaient des touffes de goémons.
La monotone rumeur du ressac se perdait dans ce tumulte de dimanche.
Un manège de chevaux de bois, des baraques foraines, des boutiques de camelots, des confiseries à tourniquets encombraient la place de l'église, sur quoi de vénérables tilleuls formaient de leurs branches entrelacées une voûte lumineuse de charmille. Les murs, les palissades, les troncs des arbres donnaient de loin l'impression d'une mosaïque aux couleurs vives , étaient tapissés d'affiches, de journaux, d'images démesurées, de placards et de papillons.
Sur une large bande de calicot, entre deux mâts, à l'entrée de la grand'rue, s'étalaient une main indicatrice et ces mots : a Attention! On trouve tout chez Eudoxe Leguidecoq, au bazar du Progrès! »
Cependant les fenêtres s'ouvraient, les têtes se retournaient.
(( Connaissez-vous ces gens-là.^ questionnait l'un.
— Sûr, ça débarque de Paris ! opinait l'autre.
— Pas mal, la petite dame !
— Un jeune ménage, peut-être, qui cherche un coin tranquille.'^
— Ou autre chose, ma chère, . . Ce hec fardé ne me dit rien qui vaille 1
— Tu vois partout des cocottes I
— Elles nous laissent les petits trous pas chers 1
— Est-ce qu'on sait?... Tout le monde a des hauts et des bas I
— Cette vieille fouine de Leguidecoq nous renseignera.
— S'il y trouve son profit I ))
La théâtreuse respirait un bouquet d'oeillets et dévisageait les curieux d'un vague regard impertinent.
L'air hautain, le torse sanglé dans un veston de serge bleue, une rosette minuscule d'on ne savait quel ordre étranger à la boutonnière, Santa Venere s'efforçait de mettre en valeur ses mains fines et ses bagues, fumait à lentes bouffées un cabanas qui ressemblait à un long fuseau d'acajou.
La voiture s'arrêta devant les magasins du Progrès.
Et, abandonnant aussitôt à ses commis une grosse dame couperosée qui réclamait de la crème Simon, des pensionnaires d'une laideur
L A M O U a PRODIGUE
symétrique qui choisissaient des sandales, quelques oisifs qui feuilletaient dix journaux avant d'en acheter un, des mousses qui serraient dans leurs mains tachées de vieux sous sales et contemplaient, en des attitudes de tentation, de petits bateaux pavoises et de frêles accordéons, un vieux professeur à lunettes bleues, qui, une ombrelle grise sous le bras, examinait d'informes débris de fossiles, le patron courut ouvrir la portière.
Il s'était empressé de jeter sa calotte de satinette noire sur une vitrine. Il se ployait en deux dans un salut d'humble respect. Il essaya en vain d'entamer, le sang aux joues, le compliment de bienvenue qu'il préparait depuis que son cousin, Nicolas Briquetot, le voiturier de Bayeux, l'avait avisé par le téléphone de se tenir prêt à recevoir de son mieux de la « friture trouvillaise ». des clients de premier choix dont les malles étaient absolument rassurantes et timbrées de couronnes fermées.
Quelle aubaine imprévue dans ce patelin où les villas se louaient avec une telle difFicullé et à des prix de famine, où il fallait tant s'exténuer, ruser, se défendre, pour réaliser de déri-
L AMOUR PUODIGUE
soires bénéfices, où toutes ces petites gens, évadés de leurs comptoirs et de leurs bureaux, ne dépensaient que le strict nécessaire, s'accommodaient des sales chambres d'une auberge qui se donnait des airs d'hôtel, gîtaient chez l'habitant, épluchaient les factures jusqu'au dernier centime ! Quelle pelote à faire en deux mois s'il réussissait à ne commettre aucune bévue, à les embobeliner, si la pluie ne dérangeait pas ses calculs, si la paire ne se dégoûtait pas du pays, avait, avant de plier bagages, la fantaisie d'acheter du terrain !
Les prunelles ternes, que capotaient à demi de grumeleuses paupières, s'étaient allumées de même que des fanaux. Un rictus papelard découvrait ses dents cariées. Dans la graisse molle de sa longue face, le nez, bulbe rougeâtre, pendait verruqueux, comme décollé. La voix nasillarde, traînante, essoufflée, s'enflait à dessein, scandait les syllabes, avait des inflexions de prière dévote, pendant qu'il répétait, les idées chavirées, ne retrouvant plus ses mots :
(( Très honoré, monsieur le prince!... Très honoré, madame la princesse!... »
L AMOUll PUODIGUE
Flossie l'étudiait et l'écoutait avec des yeux amusés d'enfant qui regarde s'agiter Guignol.
Elle l'interrompit, moqueuse :
(( Gardez -en pour demain, mon brave homme I ))
Ettore l'aida à sauter du marchepied et jeta à la volée deux louis au cocher ébahi.
Ils entrèrent dans le magasin, précédés par Leguidecoq, qui redressait maintenant l'échiné.
(( Comprenez-moi vite, monsieur, déclara d'unaccentimpérieux Santa Venere.Jecherche, pour la saison, une villa agréable, beaucoup de fleurs, la vue de la mer. . . Pas de voisinage importun... la casa d'amore, chel... Au fait, vous ne comprenez pas l'italien... Un nid où l'on puisse s'aimer en toute liberté... Avez-vous ça sur vous, mio caro?
— Mais certainement... certainement...
monsieur le prince!
— Je ne marchanderai pas, per haccol ... Le bonheur ne se paie jamais trop cher... N'est-ce pas, ma divine jolie .^... Mais à la condition que le cadre soit à notre goût. . .
— Sans doute... sans doute...
— La princesse est tellement habituée au