‹ L'amour prodigue [par] René MaizeroyChapitre 3 sur 31 · L A M O U U PRODIGUE · texte numérisé non relu

L A M O U U PRODIGUE

luxe... au grand luxe... Si vos meubles ne lui convenaient pas par hasard, j'en ferais venir de Paris...

— J'espère que...

— Nous fuyons les casinos, les courses, les tais... Je cherche la vie calme... l'incognito absolu... Je n'ai même pas voulu emmener ma (( quarante chevaux ».

— Suffît... On se met au vert... comme le bétail, sauf votre respect!

— C'est un rien!

— Madame la princesse. ►^... )) Flossie eut un geste évasif.

(( Alors, vous pouvez nous montrer l'objet.»^

— Séance tenante... la villa des Sirènes... C'est à quelques pas... Sur le coteau d'Asnelles... Je ne la loue qu'à du beau monde... L'année dernière, M. le comte de la Fresnaye y avait quasiment pris racine... Mon prince doit certainement le connaître à Paris...

— La Fresnaye. . . La Fresnaye. . . mais oui. . . nous sommes du même club...

— Un jeune homme si aimable, si généreux, si peu fier. . . Dans le genre de mon prince. . . Et la comtesse, itou...

l'amour puodigue i3

— La rue Michel, alors?

— Plaît-y, madame la princesse ?

— C'est une adresse qui me revient!

— Ah I Ils s'en donnaient les tourtereaux ! . . . A midi, vous les auriez trouvés encore sur le traversin... Tant et si bien que M""* de la Fresnaye s'en est retournée, paraît-il, avec de l'excédent de bagages... ))

Leguidecoq cligna de l'œil et tambourina sur son ventre.

« Zut ! ça me défrise 1 protesta la théâtreuse. Penses-tu, si je trinquais aussi! »

Santa Venere lui coupa la parole.

(( Vous avez des idées saugrenues, mia bella... Tous les maris, que je sache, ne sont pas faits du même bois... Andiamo presto... Conduisez-nous à vos Sirènes, monsieur! »

Ils suivirent l'épicier, qui boitaillait de la jambe gauche.

Quand elles les aperçurent, cinq servantes joufflues qui battaient et rinçaient du linge au lavoir de la cale s'arrêtèrent, ébahies, le cou tendu, la bouche ouverte, le front plissé. Deux jeunes filles anguleuses, qui déchiffraient à quatre mains sur un vieux piano le menuet de

l4 L AMOUU PIIODIGUE

Boccherini, se précipitèrent en émoi hors d'un pavillon. Des gamins aux pieds nus et aux loques rapiécées étaient accourus de droite et de gauche, bourdonnaient comme des guêpes autour d'un sucrier, escortaient tumultueusement les voyageurs et leur guide. Un vieux matelot qui fumait sa pipe, adossé au cabestan, éructa, goguenard, en voyant Flossie :

(( Nom de Dieu de nom de Dieu ! L' beau brin d' garce I J'aimerais mieux qu'elle culbutât dans ma couette que l' tonnerre ! ))

Agacé, impatient d'échapper à ces curiosités obsesseuses, à ces contacts suspects, le prince marchait tellement vite que Leguidecoq en perdait le souffle, ruisselait de sueur, butait à chaque pas, rendu, pareil à un percheron poussif.

La villa apparut enfin à mi-colline dans un bouquet d'ormes, de frênes et de charmes.

Flossie poussa un cri de joie.

C'était en effet le logis d'amour dont ils avaient envie, Ettore et elle, la maison amusante, pimpante, fragile, oii l'on passe. Des volets verts; des balcons ajourés que tapissait un épais manteau d'aristoloches, de crucifères,

l'amour PRODIGUE l5

de vigne vierge ; une façade décorée de carreaux d'émail aux nuances éteintes de turquoise, et qui absorbait, ainsi qu'un miroir, toute la lumière du ciel ; une terrasse blanche sur quoi s'arrondissaient des berceaux de rosiers pleureurs: un jardin délicieux, presque en abandon, oia voletaient et gazouillaient des merles, des fauvettes et des pinsons ; une balançoire accrochée à deux grosses branches; un enclos de pommiers et de groseilliers.

Et l'intérieur valait l'extérieur.

Un salon tendu de toile de Jouy et de nattes, avec de larges portes-fenêtres, d'anciennes consoles, des divans bas jonchés de coussins, des grosses cruches de cuivre où se desséchaient quelques chardons bleus des dunes, des guéridons oii traînaient, oubliés, les morceaux coloriés d'un jeu de puzzle, les comptes d'une dernière partie de bridge, des chambres claires aux frises fantaisistes, aux boiseries de pitchpin, une salle à manger en rotonde, sans rideaux, avec une table, des chaises et des bahuts de ferme normande.

Leguidecoq s'attardait de pièce en pièce, en prolongeait à dessein l'inventaire, avait des

i6 i/amocu puodiglk

intonations et des mines de sacristain qui montre à des étrangers le trésor de son église, contraignait Ettore et Flossie à remarquer et à admirer les moindres petites babioles, les meubles les plus insignifiants,

(( Hein? s'écria-t-il. Quand je vous disais que ça vous charmerait tout de suite, mon prince! Vous ne dégoteriez pas la pareille sur toute la côte, d'Arromanches à Cabourg. . . Pensez donc I Elle a été construite par m'sieur Bourdet-Fonfrède... le directeur du Crédit Universel... Il allait y pendre sa crémaillère, lorsqu'on l'a arrêté pour des tripotages... Les uns ont dit que c'était juste, les autres que c'était rapport à la politique... Qui a tort.»^ qui a raison.!^ »

Le prince fronçait les sourcils et tortillait le large cordon moiré de son monocle.

(.( Basta! Baslal monsieur le gérant, fit-il, je déteste les histoires de filous!... La villa vous convient-elle, mon cher cœur.»^

— J'te crois, chéri, répliqua Flossie, qui avait déjà pris possession d'un des divans et s'y pelotonnait, les paupières mi-closes, à la façon d'une chatte. La gosse en veut! »

L AMOUR PUODIGUE

Une heure après, l'acte de location était signé.

Ettore n'en avait même pas lu les clauses.

(( Désirez-vous que je règle d'avance le petit compte.»^ demanda-t-il négligemment à l'épicier en choisissant un cigare dans un étui d'or guilloché où scintillaient un chiffre et une couronne ostentatoires.

— Certes non, nous sommes de revue, monsieur le prince, on sait à qui on a affaire, » bredouilla Leguidecoq.

Et il insinua qu'il lui procurerait à l'occasion une tente toute neuve, un bateau de plaisance pour la chasse aux oiseaux d'eau et la pêche, qu'il avait dans ses caves les grandes marques de Champagne, depuis l'Heidsieck Monopole jusqu'au Pommery, toutes les bières et les conserves anglaises, qu'il recevait chaque matin des fruits et des légumes de premier choix, etc., etc.

(( J'espère que mon prince ne me refusera pas sa clientèle et qu'il sera satisfait de moi, conclut-il.

— J'en suis certain, mio caro... Comptez sur la princesse et sur moi pour vous dévaliser

L AMOUR PRODIGIE

de fond en comble... Dès demain, mon maître d'hôtel vous apportera notre commande... »

L'n sourire narquois glissa, rapide autant qu'un éclair, sur sa bouche sensuelle qu'ombrait une moustache brune, coupée aux bords et aux coins des lèvres, à l'américaine, scanda cette promesse.

(( Mes gens, ajouta-t-il, arriveront par la diligence, avec les bagages... Je vous les confie... Faites le nécessaire pour que nous dînions et couchions ici dès ce soir. . .

— Soyez tranquille, mon prince, je me charge de tout... »

Il s'inclina jusqu'au plancher et, satisfait de lui-même, gagna à reculons la terrasse.

Et, tandis qu'il se frottait les mains, le long des allées du jardin, qu'il supputait mentalement les profits de ce coup de chance, tel que la laitière de la fable, Flossie, radieuse, tentatrice, tendit les bras à Ettore, murmura :

(( Ah ! mon loup ! Tu es un peu là, toi !.. . Je t'adore!... Mens vite inaugurer le pagnot! ;)

L A M o u II p R o D I G i: i; 19

Celte farce dangereuse qui avait si bien débuté passionnait et délectait Flossie autant qu'une partie de poker où l'on bluffe à chaque coup.

Elle s'en remémorait le prologue en se coiffant et en se faisant les ongles après un interminable bain dans une mer d'huile où elle s'était abandonnée au bercement de l'eau.

Aurait-elle jamais supposé que, par ce soir lorpide de juillet, où, le cœur gros d'ennui, ayant perdu sottement dans un tripot de femmes les cinq louis qu'une camarade complaisante venait de lui prêter, elle courait la prétentaine, en maraude, au Jardin de Paris, elle rencontrerait

20 L AMOUH PUODIGUE

Léa de Corlys, un ancien mannequin qui avait eu naguère avec elle aux Capucines des bouts de panne, que celle-ci lui présenterait le prince de Santa Venere, un ami d'un de ses nombreux amis? Se fùt-elle imaginée que le prince la trouverait à son goût, l'emmènerait, séance tenante, souper à l'Abbaye et, au dessert, en pelant une pêche, lui proposerait, de même qu'une chose absolument simple, de tout lâcher, d'aller filer de compagnie le parfait amour sur la côte normande, dans un « patelin » délicieux et tranquille, sur lequel il s'était renseigné, mais à la condition formelle de n'avertir personne de leur départ, de passer, là-bas, pour une petite mariée de la veille qui a eiïeuillé à peine sa fleur d'oranger?

Ah I elle n'avait pas hésité une seconde à acquiescer au désir du fantaisiste amant qui lui tombait du ciel, elle n'avait pas demandé la moindre explication supplémentaire à ce type numéro un, en Parigote qui ne s'étonne de rien, qui considère que la vie est un romanfeuilleton dont il faut attendre insoucieusement la suite, savourer les complications et les invraisemblances, qui se plaît à mystifier les

Page 1