‹ L'amour prodigue [par] René MaizeroyChapitre 4 sur 31 · I, AMOUR PRODIGUE · texte numérisé non relu

I, AMOUR PRODIGUE

(( poires » et se croit sûre, dans le cas oii l'intrigue tournerait mal, de retomber d'aplomb sur ses pieds !

Et comme Ettore parlait d'abondance de ses terres de Sicile, des banques qu'il taillait à l'Épatant, des héritages opimes qu'il aA^ait mangés en trois bouchées ainsi qu'un sandAvich au caviar, comme son rez-de-chaussée sur l'avenue Wagram était plein de beaux vieux meubles, de portraits de famille, de bibelots anglais, comme, l'accord conclu, il s'était empressé de faire choisir par sa nouvelle maîtresse, en guise d'arrhes galantes, d'adorables chapeaux, de suggestifs déshabillés, un souple et élégant manteau de tussor rose bengale, la théâtreuse avait signifié par le même courrier leur congé au coulissier juif qui l'entretenait modérément et au (( monsieur de la campagne », un brasseur tourangeau qui le suppléait.

C'était du nouveau, de l'imprévu dans son existence monotone et si peu accidentée, le premier rôle sérieux que quelqu'un osait lui confier et peut-être enfin la passe de veine.

Cet étranger ne méditait-il pas sournoisement de l'essayer durant ces semaines de retraite

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amoureuse, d'intimité tendre, de voir ce qu'elle avait dans le cœur et dans la peau? N'avait-il pas l'intention, si l'épreuve réussissait, de ne pas en rester là? N'était-il pas problablement, comme tant d'autres, désabusé des jeunes fdles et des veuves de son monde? N'espérait-il pas, amateur de vie à deux, passionné excessif, revenu des béguins éphémères, trouver en elle la maîtresse d'élection qui se prêle à tous les désirs, qui sait le fin du fin de l'amour et la femme qui vous fait un intérieur agréable? Ne reviendrait-elle pas de Fontenailles princesse de Santa Venere, princesse « pour de vrai »?

« Quelle histoire, ma chère I » murmurat-elle en jetant des baisers à son image, qui lui souriait, fraîche et rose, dans une des glaces.

Et grisée par ce rêve, éblouie par ce bel avenir, elle lança au plafond ses mules, se mit à danser, à travers la chambre, la matchiche, en pantalon et en chemise, avec des ondoiements suggestifs de hanches et de reins.

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Jusque-là, dénué plus souvent qu'à son tour de l'indispensable autant que du superflu, contraint pour se tirer d'affaire soit à roucouler de salon en salon la romance napolitaine, soit à allumer la partie dans ces cercles aléatoires qui changent malgré eux, chaque semaine, de nom et de local et que la police ne se lasse pas de déménager, Ettore, en fait de villégiature, avait dû se contenter d'une chambre dans un hôtel garni de Bois-Colombes.

Du I" août au i5 septembre, il y faisait philosophiquement la retraite, dans le plus strict incognito, usant ses vieilles jaquettes et ses vieux souliers vernis, ne recevant ni lettre ni

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dépêche, effaçant les jours, un par un, se donnant pour un tenorino italien que la morte-saison condamnait à se serrer la courroie, déchiffrant du matin au soir sur la mandoline des valses lentes et les dernières chansons de Piedigrotta, ne se promenant qu'à la tomhée des ténèbres, lorsque à l'horizon, dans le ciel étoile, par-dessus les toits et les arbres, rougeoie, telle une immense lueur d'incendie, la buée de Paris.

Ses principales distractions se réduisaient à des levages de femme de chambre, à des poules au billard et à des manilles souvent orageuses, dans le même café.

Et quand il se décidait a réintégrer l'élégante garçonnière où un de ses camarades de fête, le comte Ottaviani, pour déjouer les soupçons d'une femme fort jalouse et trop disposée au divorce, l'avait prié de lui servir de paravent, quand il paonnait à nouveau dans le Sentier de la Vertu, les promenoirs de music-hall et les bars, si quelque fâcheux méfiant s'avisait de lui dire à brûle-pourpoint : (( On ne vous a vu nulle part, cet été, mon prince! Où diable vous êtes-vous si bien caché? » il prenait un air

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avantageux et discret, chuchotait du hout des lèvres, dans une boufTée de cigarette :

(( Ne me demandez rien, mio caro! Dilello cVamore, dilello secreto ! »

Mais presque remis à flot par une série de coups heureux à Auteuil et dans divers tripots, muni de quelques billets de mille francs, le (( boscar » avait résolu d'avoir réellement sa tendre aventure, de s'amuser et de s'illusionner, à corps perdu, au moins pendant tout l'été. Et cela sans accroc ni surprise, sous un masque de respectable, dans un de ces petits ports dont le nom ne figure même pas sur les cartes des allas, loin des Trouville et des Cabourg inquiétants où il n'eût pas manqué d'être aussitôt brûlé, condamné, comme à Paris, à payer ses dettes en monnaie de singe.

(( En pareil endroit, s'était-il dit, dupeur perspicace et roué qui adapte ses tours aux milieux où il travaille, de jeunes mariés sont certains d'être sympathiques, surtout s'ils semblent se chérir, si la femme est jolie, délurée et aimable, si le mari a l'habitude du monde et l'allure séductrice, s'entend à doser l'esbroufe, à donner du prix à ses moindres condescendances .

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