L EPINGLE D OR
maigre^ plate, avec des angles brusques de pantin casse, la bouche trop grande, les yeux trop petits, les cheveux trop noirs, courts, qui frisent et qui bouffent, toujours l'air mal peignes, elle parvient, à force d'imprévu dans les gestes et de grâce maladroite dans l'attitude, à force d'éveil dans les yeux et de rire dans la bouche et dévie endiablée partout, à être parfaitement séduisante et troublante ! Si Ton adore les Dieux au pays des Singes, c'est évidemment sous la forme d'un jeune garçon pareil à elle que l'on doit s'y figurer l'Amour. Puis, à tout propos, un bavardage fou^ puéril, plein de mots incompris et de phrases inachevées^ rieur, chanteur^ criard aussi, — le gazouillement gamin d'une fauvette, l'éloquence d'une perruche qui improviserait. Que dit-elle ? est-ce qu'on sait ? est-ce qu'elle sait elle-même? Sa voix n'est pas uneparole^ c'est un bruit vif, petit, menu^ qui court, va, revient, sautille et pétille, vous grimpe dans l'ouïe comme de petites pattes d'oiseaux tout le long d'une branche.
Malgré cela, — à cause de cela, — elle est adorable, vous dis-je! Une seule chose la gâte un peu : elle aime son mari, ouvertement, avec la candeur désolante d'une petite bourgeoise récemment entrée en ménage. Pourquoi l'a-t-elle épousé, elle, millionnaire, lui, ruiné? parce qu'elle l'a trouvé charmant et qu'il est artiste, quoique gentilhomme. Grand, gras, blanc, rose, — la santé d'un bel Allemand, — ouvrant tout larges ses yeux bleus, caressant lente-
ment sa barbe blonde et longue^ dès qu^il est là, elle s'extasie; évidemment^ elle meurt d'envie de lui sauter au cou devant tout le monde, de lui baiser les yeux, de lui tirer les poils de la barbe; et, plus d^une fois, on Ta entendue fondre en petits sanglots heureux, tandis que le comte de Marciac, accoudé au piano, chantait de sa voix de baryton, si sympathique, ses nouvelles compositions mélodiques dont les plus ingénieuses ressemblent inévitablement à la dona è moW/e quand elles ne ressemblent pas au quadrille des lanciers. Serait-elle sotte, la comtesse? N'importe, puisqu'elle est exquise. Et jamais elle ne l'avait mieux été que ce soir-là, riant, jacassant, piaillant, et, avec ses yeux plus fous, sa bouche plus ouverte et son chignon plus dépeigné, — un peu allumée de Champagne peut-être, — promenant de groupe en groupe, dans des soudainetés d'enfant qui saute à cloche-pied, sa jolie extravagance exotique, à qui rien n'est défendu.
Silencieuse ! tout à coup. Crispant la lèvre, elle regardait d'un regard mauvais, — avec l'air d'un petit chien jaloux, qui va mordre, — madame de Moncalvo, assise sous le lustre, grasse et toute blanche dans la pleine lumière.
Cétait une étrangère, une Italienne, que l'on voyait pour la première fois; mais la générale, qui
l'épingle d'or 5 I
lui témoignait une estime toute particulière^ avait donné quelques renseignements à ses intimes : madame de Moncalvo était arrivée de Florence depuis hier seulement; veuve, de très grande race^ et riche, on pouvait la recevoir, certainement.
Elle était remarquablement belle, d'une beauté puissante et superbe ; la neige chaude de son visage, — où les yeux, enfoncés, sont un peu sinistres, — éclatait sous des cheveux sombres, abondants et lourds ; et^ hors d'un corsage de satin noir, très décolleté, se développait opulemment, pareille au buste de quelque noble statue, la splendeur de la large poitrine et des rondes épaules et des beaux bras grassement charnus.
Un peu négrillonne, toute grêle, la comtesse de Marciac était envieuse peut-être de ces opulentes blancheurs? Non. Si elle les considérait d'un œil dur, où il y avait de la haine, — elle^ si rieuse tout à l'heure, — c'était qu^elle avait surpris le regard de son mari, obstinément, passionnément fixé, du fond moins clair de la salle, sur ces belles épaules pleines, sur ces beaux bras si gras ! Et ce regard toujours plus ardent^, — qu'elle n'avait jamais vu,hélas ! dans les yeux de M. de Marciac ! — s'acharnait encore, toujours, sur la. chair triomphante de l'Italienne. Alors elle se sentit devenir furieuse et comme folle, la petite sauvage ; elle prit vivement dans son chignon — d'un mouvement de singe qui se gratte la nuque — une longue épingle
d'or qui avait pour tête un papillon de saphir, eployé, marcha, presque rampante, vers madame de Moncalvo qui se dressait, admirable, et, d'un geste brusque, lui enfonça le petit stylet dans le renflement charnu et blanc du bras gauche! Le papillon bleu trembla sur la grande fleur vivante.
De toutes parts, ce furent des cris! on se précipita vers les deux femmes parmi un grand brouhaha d'habits noirs et de traînes. La comtesse^ sur le tapis, se débattait dans une crise de nerfs. Mais madame de Moncalvo était debout, grave, impassible, — une flamme dans les yeux seulement. Elle avait retiré l'épingle ; et, la tête inclinée, elle regardait tranquillement une goutte de sang rose lui sortir de la peau comme un rubis pleuré par de la neige.
in
Le lendemain, dans le boudoir où la comtesse de Marciac était étendue^ pleurante et brisée, sur une chaise longue^ elles arrivèrent toutes à la fois, madame de Portalègre, madame de Soïnoff et la gênéraie et d'autres. Les discours qui furent tenus^ vous les devinez. Elle était donc tout à fait extravagante? Elle était donc une une Brésilienne tout à fait barbare, comme les Mundrucus et les Botocudos? Car enfin elle avait fait une chose abominable. Et pourquoi ? parce que son mari s'était intéressé aux bras d'une jolie femme — la comtesse avait avoué cela, la
l'épingle d'or 53
veille, en sanglotant, — parce qu'il avait regardé de belles épaules avec trop de plaisir ? Ah! bien, si Ton devait recevoir des coups de stylet chaque fois qu'un homme marié, au bal ou au théâtre, vous regarde la peau ! Cette jalousie était d'autant plus absurde que M. de Marciac voyait pour la première fois madame de Moncalvo, puisqu'elle arrivait de Florence où il n'était jamais allé, lui, et puisqu'elle n'était à Paris que depuis vingt-quatre heures. « Folle à lier, ma petite ! » Aussi était-il indispensable qu'elle reconnût ses torts, qu'elle s'humiliât, qu'elle demandât pardon à sa « victime ». Indispensable, et prudent. Les Italiennes, tout le monde sait ça, sont vindicatives. Croyait-on que madame de Moncalvo, blessée, et qui garderait peutêtre toujours une marque sur le bras — c'est amusant pour se décolleter ! — ne chercherait pas à prendre quelque revanche ? Il n'y avait rien de bon à augurer du calme qu'elle avait montré. Les colères froides sont les plus redoutables. Pendant que la comtesse était évanouie, l'étrangère avait parlé bas à M. de Marciac; elle avait dû lui faire des menaces ! a Je crois qu'elle est d'origine corse, » insinua la générale. Tout était à craindre, même un coup de vrai poignard. Il fallait donc, sur Theure, courir à l'hôtel où madame de Moncalvo était descendue. « Allons! allons! vite, habillez-vous; pendant que vous serez chez elle, nous vous attendrons en voiture, à la porte. »
Elles tourmentèrent tant et tant la pauvre petite comtesse, affaiblie, un peu penaude d'avoir été a criminelle», qu^elle se résigna à leur obéir. Elle aurait bien voulu voir son mari, d^abord; il devait être fâche, puisque, de toute la nuit^ il n'était pas venu auprès d'elle et que, ce matin, il n'avait pas paru. « Non ! non ! vous le verrez au retour, quand l'affaire sera arrangée.» Et elles l'habillèrent, et elles l'entraînèrent, résistante un peu, car c'était très gênant, cette visite; il est humiliant, quand on est toute maigriotte, d^aller demander pardon à une femme qui a de si belles épaules.
Madame de Moncalvo fut parfaite. Dès qu'elle sut que la comtesse était là, elle sauta du lit, s'enveloppa d'un peignoir, entra dans le salon, courut vivement à la visiteuse toute rougissante, lui prit les deux mains, comme à une amie.
— Ne dites pas un mot ! ne vous excusez pas ! s'écria-t-elle, gracieuse, un joli rire aux lèvres. Je ne vous en veux plus, plus du tout^ mais plus du tout 1
Tant de miséricorde redoubla la confusion de madame de Marciac.
— Oh ! j'ai été bien coupable ! laissez-moi vous demander...
— Non 1 qu'il ne soit plus question de cela ! c'é-